13.06.2026 à 02:30
Malo Toquet
Le 30 mars dernier, le Parlement sénégalais adoptait une réforme qui durcit la répression contre les homosexuels. Au-delà du conservatisme réel d'une part de la société sénégalaise, les réseaux d'influences impérialistes s'en donnent à cœur joie. « Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Perché à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise, Diaraye Bâ, député de la majorité présidentielle, se réjouit. C'est sous les applaudissements que les prises de paroles s'enchaînent. (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Matthieu Ossona de MendezLe 30 mars dernier, le Parlement sénégalais adoptait une réforme qui durcit la répression contre les homosexuels. Au-delà du conservatisme réel d'une part de la société sénégalaise, les réseaux d'influences impérialistes s'en donnent à cœur joie.
« Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Perché à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise, Diaraye Bâ, député de la majorité présidentielle, se réjouit. C'est sous les applaudissements que les prises de paroles s'enchaînent. Durcir les sanctions contre l'homosexualité était l'une des promesses de campagne du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (Pastef), au pouvoir depuis 2024. Ce lundi 30 mars, le timing tombe à pic pour promulguer une loi doublant les peines de prison (de 5 à 10 ans), augmentant les amendes et criminalisant la « promotion » et le « financement » de l'homosexualité. Depuis près de trois mois, le gouvernement fait face à une mobilisation étudiante d'ampleur réclamant le paiement des bourses universitaires. Le 9 février, Abdoulaye Ba est tué lors d'une intervention policière à l'Université de Dakar. La situation est explosive.
« La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle »
« Les paiements de la dette extérieure consomment désormais plus de 50 % des recettes publiques, analyse la politiste Rama Salla Dieng dans un article pour Afrique XXI1. Rien qu'en mars, ce même mois où la loi anti-homosexualité a été adoptée, le gouvernement a versé 471 millions de dollars à ses créanciers internationaux, en laissant les bourses étudiantes impayées. » Or, une loi de répression de l'homosexualité ça ne coûte pas grand-chose et c'est populaire.
Début février, alors que les étudiants battaient le pavé, une autre affaire s'invite à l'agenda médiatique : 14 hommes, dont des célébrités, sont arrêtés pour « comportement contre nature » (aka homosexualité) et « transmission intentionnelle du VIH ». Le jour de la mort d'Abdoulaye Ba, les prévenus sont déférés devant le procureur. Dans le même temps, la police démantèle un réseau pédocriminel dirigé par un septuagénaire français. Homosexualité, pédocriminalité, VIH... La confusion alimente le débat public. L'opinion en émoi, le gouvernement n'a plus qu'à saisir la balle au bond en sortant son arsenal législatif. « La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle », constate Rama Salla Dieng.
Dans les médias français, c'est d'abord la religion2 que l'on convoque pour décrypter cette poussée homophobe. Ce n'est pourtant pas l'argument mobilisé par le gouvernement sénégalais. Pour comprendre le logiciel politique à l'œuvre, le discours du Premier ministre Ousmane Sonko à l'université Cheikh Anta Diop en 2024 est révélateur. Il y développait une profession de foi néo-panafricaine, basée sur la souveraineté monétaire, la remise en cause des bases militaires françaises (celle de Dakar a été rétrocédée en 2024) et des accords pétroliers signés par l'ancien président Macky Sall. Une vision critique, assez populaire, notamment auprès d'une jeunesse en quête de changement.
Ousmane Sonko joue les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens
On applaudirait volontiers, mais Aminata Mbaye nuance cette verve subversive : « Sonko se dit dans la continuité du panafricanisme des années 1960 alors qu'il ne soutient pas un projet anticapitaliste. » Et quand arrivent les questions culturelles, l'affaire commence à sentir le soufre. Selon Sonko, l'homosexualité va à l'encontre des mœurs africaines : « Il y a des valeurs universelles mais aussi des spécificités qu'il faut respecter. La question liée à ce qu'il est convenu d'appeler les LGBTQ risque d'être le prochain casus belli entre le monde occidental et le reste du globe terrestre. » Pour Aminata Mbaye, à défaut de libérer le pays du joug économique occidental, le Pastef trouve, dans la persécution de la communauté LGBTQIA+, un projet politique à sa mesure. Et pour ce faire, rien de tel que d'instrumentaliser un phénomène réel : l'impérialisme culturel, ou la capacité des anciens empires coloniaux à légitimer leur domination actuelle en imposant leurs valeurs et leur mode de vie.
Le fameux « fardeau de l'homme blanc », celui d'apporter la civilisation au reste du monde, reste tendance. Selon le politiste Joseph A. Massad, la sexualité est un enjeu central dans le projet civilisateur des empires d'hier à aujourd'hui : « Si l'Occident prémoderne s'attaquait au caractère licencieux du monde musulman, l'Occident moderne s'en prend désormais à sa répression des libertés sexuelles. » La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel. « La communication LGBTfriendly de l'armée israélienne en est un exemple récent, analyse Aminata Mbaye. En mettant en scène des soldats homosexuels, le gouvernement israélien ne fait que souligner en creux l'intolérance supposée de la population palestinienne. Cela permet de justifier la colonisation israélienne comme une mission civilisatrice. » Dans le cas des pays d'Afrique subsaharienne, les États occidentaux conditionnent même leurs aides économiques à la mise en place de programmes d'inclusions LGBTQIA+. Entre 2013 et 2020, par exemple, les gouvernements suédois, danois et canadiens ont alloué ensemble près de treize millions de dollars aux politiques de soutien des minorités sexuelles en Afrique subsaharienne. Résultat : ce paternalisme offre à certains dirigeants africains le prétexte idéal pour maquiller leur rhétorique réactionnaire en combat anti-impérialiste. Ousmane Sonko peut ainsi jouer les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens.
Pour autant, dans le grand Monopoly colonial que représente l'Afrique pour l'Occident, certaines puissances à l'agenda moins libéral, telles que l'Amérique de Trump, semblent vouloir tirer parti de ce nouvel « anti-impérialisme ». Quelques jours après la promulgation de la loi, Reuters révélait que d'influents groupes sénégalais partisans de cette législation avaient été en contact direct avec MassResistance, une organisation états-unienne qui décrit l'homosexualité comme une menace sanitaire. Encore plus curieux, Rama Salla Dieng note que « le 13 mars, au lendemain de l'adoption de la loi, le Sénégal a signé un accord de coopération sanitaire bilatérale de cinq ans avec les États-Unis – 90,4 millions de dollars – dans le cadre de la stratégie de santé mondiale “America First” de Trump. [...] qui exclut délibérément les cadres de santé sexuelle et reproductive en matière de genre ». Trump sait visiblement récompenser les actes « anti-impérialistes ».
La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel
Le phénomène n'est pourtant que la dernière déclinaison en date d'un scénario ayant eu lieu dans de nombreux pays africains comme l'Ouganda, le Ghana ou encore le Kenya. Selon Rama Salla Dieng, dans toutes ces situations, « des ultraconservateurs du Nord [comme les lobbies anti-avortements et anti-LGBTQIA+ Family Watch ou Citizen Go, ndlr] s'associent à des acteurs locaux pour mener des campagnes visant à faire reculer l'égalité des sexes ». Une triste convergence entre « continent noir et peste brune »3.
Breaking News, l'Afrique précoloniale n'était ni homosexuelle ni hétérosexuelle. C'est la conclusion des historiens des sexualités Mark Epprecht et Babakar Mbaye. Le continent qui, doit-on encore le rappeler, n'est pas un tout homogène culturellement, a connu historiquement des « régimes sexuels » variés avec des formes de sexualités entre personnes de même sexe tolérées, voire intégrées dans les sociétés. Babakar Mbaye évoque notamment les témoignages des premiers colons au Sénégal : « L'ethnographie criminelle d'Armand Corre en 1894 représente la nudité et licence sexuelle des populations de la fin du XIXe siècle à Saint-Louis, au Sénégal, comme traditionnelle. »4 Autre exemple : le terme wolof de goor-jigeen est une notion ancienne qui désignait une forme spécifique de non-binarité. Les goor-jigeen occupaient autrefois une place rituelle importante dans certaines cérémonies comme les mariages ou les accouchements. Avec l'imposition du régime sexuel hétéropatriarcal de l'Occident colonial, les anciennes traductions du mot – « hommes-femmes » ou « ni hommes ni femmes » – sont remplacées par la notion occidentale (et péjorative) d'homosexuel.
13.06.2026 à 02:30
Loïc
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Alors... Un super moyen d'évaluer les élèves, c'est de faire des quizz via internet ! » Du fond de la pièce, je bouillonne. Comme un ancien réflexe, j'ai adopté ma posture de (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Mona Lobert, Échec scolaire
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
« Alors... Un super moyen d'évaluer les élèves, c'est de faire des quizz via internet ! » Du fond de la pièce, je bouillonne. Comme un ancien réflexe, j'ai adopté ma posture de mauvais élève. À moitié affalé sur ma chaise, de côté, histoire d'avoir l'air peu concerné et de pouvoir jeter un œil par la fenêtre. Je suis en formation pour les profs contractuels de lettres-histoire. La seule de l'année où je suis convoqué. Elle ne dure que deux heures en plein mois de mai. Un peu tard non ? Après avoir couru derrière un bus que j'ai finalement raté, j'arrive avec vingt minutes de retard. Ils en sont encore aux présentations des heureux·ses convoqué·es : « Cette année, je bosse sur deux lycées en même temps, l'un dans les quartiers Nord, l'autre dans le sud. C'est une galère de transport. Je connais pas trop mes collègues », raconte un contractuel au look de rockeur qui a l'air bien sympa. Un autre, un peu paumé, renchérit : « Je viens de commencer il y a trois semaines. J'ai récupéré une classe de Terminale, c'est le stress pour le bac et mes collègues n'ont pas l'air de vouloir m'aider. » Je capte la chance que j'ai, et j'ai un peu honte de me présenter sans donner l'air de dire : « Moi j'ai une chatte de ouf, les classes sont dédoublées, mes collègues c'est des sangs, ils m'ont donné tous leurs cours et ça fait trois ans que je me planque dans le même lycée. Le proviseur ne connaît toujours pas mon nom et y'a des super muffins à la cafét ! »
On passe au thème de la formation : les évaluations. Soudain, me voilà en prise avec une haute perception de la réalité. Derrière le voile des apparences sympathiques, je vois mes congénères tels qu'iels sont. La formatrice est un robot : « Les évaluations, c'est très important, bip bip, cela permet aux élèves de savoir où ils en sont, bip bip, il faut en faire régulièrement, fin ». Évidemment, il y a un premier de la classe pour raconter ses exploits : « Moi, je fais des évaluations différenciées en fonction du niveau des élèves. Les bons, les moins bons et les gogols. Je bosse toutes les nuits jusqu'à 4 heures du matin. L'autre fois, je me suis surpris en train de corriger des copies en dormant et la provi est amoureuse de moi. » Même la formatrice-robot cherche à le calmer : « Travailleur dévoué, il n'est pas nécessaire de vous détruire la santé, votre job est surtout de discipliner ces ignorants, pas d'en faire des génies. »
Elle continue : « Il existe un outil infaillible pour évaluer ces incapables sans qu'ils aient à apprendre à construire un argumentaire : les quizz. Je sous-traite l'explication à une vidéo. » Grosso modo : « Les quizz permettent aux élèves de s'auto-évaluer sans que vous ayez besoin d'intervenir pour leur donner les réponses. Les meilleurs quizz proposent des réponses intelligentes et personnalisées. Les élèves pourront évaluer leur progression à l'aide de diagrammes. » Comme une envie de me pendre. Une formation pour apprendre à nous auto-remplacer par des quizz intelligents. Suis-je aussi condamné à devenir un robot ?
06.06.2026 à 02:30
Orianne Hidalgo-Laurier, Thelma Susbielle
À Cannes, tandis que la tribune « Zapper Bolloré » réunit des milliers de membres de l'audiovisuel français, la crème de la crème refuse encore de politiser ses rôles, quand bien même elle incarne des figures de la lutte contre le fascisme. Sans surprise, la culture bourgeoise continue de faire son cinéma. D'ordinaire, le Festival de Cannes nous hérisse le poil par sa déconnexion avec le monde réel. Mais cette année, un remous inédit a fait paniquer les nantis. À la veille de l'ouverture (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Culture, Georges Debanne
À Cannes, tandis que la tribune « Zapper Bolloré » réunit des milliers de membres de l'audiovisuel français, la crème de la crème refuse encore de politiser ses rôles, quand bien même elle incarne des figures de la lutte contre le fascisme. Sans surprise, la culture bourgeoise continue de faire son cinéma.
D'ordinaire, le Festival de Cannes nous hérisse le poil par sa déconnexion avec le monde réel. Mais cette année, un remous inédit a fait paniquer les nantis. À la veille de l'ouverture de la 79e édition du festival (ironiquement né en 1939 pour contrer le fascisme de la Biennale de Venise de Mussolini et Hitler), plus de 600 professionnel·les du 7e art ont dégainé l'arme favorite de la gauche institutionnelle : la tribune véhémente. Paru dans Libération le 11 mai, le texte dénonce « une uniformisation des films » et « une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif » par l'ignoble Bolloré et son groupe Vivendi, propriétaire de Canal+.
Ah ça y est, les bourgeois·es de gauche ont enfin réalisé que les fachos s'étaient accaparé les moyens de production culturels
Les portes étaient déjà bien enfoncées. Mais l'ogre d'extrême droite n'est jamais rassasié : après s'être jeté sur la télé et l'édition, Canal+ a acquis 34 % d'UGC1 en octobre 2025, visant le contrôle total d'ici 2028. Désormais, celui qui se définit comme « démocrate-chrétien » contrôle d'une main de fer toute la chaîne du cinéma, du financement à la distribution en passant par la production. De quoi inquiéter ses acteur·ices les plus « radicaux », comme Juliette Binoche ou Robin Renucci. Ah ça y est, les bourgeois·es de gauche ont enfin réalisé que les fachos commencent à s'accaparer les moyens de production culturels. Spoiler alert pour les révolutionnaires du tapis rouge, tout de même : l'uniformisation de la production cinématographique ne date pas de Bolloré. La culture légitime, donc bourgeoise, propage le mépris de classe, ingrédient précieux à l'extrême droite pour s'épanouir, depuis la naissance du cinéma.
Canal+ est le pilier du cinéma français : il représente 43 % des apports des diffuseurs et a cofinancé 47 des 52 films aidés par le Centre national du cinéma (CNC) en 2023. L'an dernier, le groupe s'est engagé à allouer jusqu'à 170 millions par an au 7e art. Le piège refermé, l'idéologie sauce Bollo n'a plus qu'à se propager. Puis, le collectif « Zapper Bolloré » a dégainé sa tribune. En quelques jours, la liste des signataires monte de 600 à 3 400. Pour le patron de Canal+, Maxime Saada, la qualification supposée de « crypto-fasciste » ne passe pas. Il l'a décidé, le groupe ne travaillera plus avec celleux qui ont osé mordre la main qui les nourrit. Allez hop, tout le monde sur « liste noire ». Propagande par le fait ? Chez Canal+, la liberté d'expression s'arrête devant les portes du bureau du chef.
Un chantage qui poussera l'acteur Jean-Pascal Zadi à rétropédaler avec une phrase déjà culte, que l'on croirait tirée de l'une de ses comédies : « J'avais mal lu. » Faut bien bouffer. Côté syndicats, la CGT Spectacle et la Ligue des droits de l'Homme, plus droites dans leurs bottes, ont attaqué Canal+ en justice le 23 mai pour discrimination. Pas de quoi gâcher la fête cependant. Le 79e Festival de Cannes, toujours plus gonflé aux capitaux de la pub et de la com', s'est déroulé sans encombre et les riches de gauche ont pu couronner les films les plus méritants. Comme l'écrit le journaliste de Frustration Magazine Rob Grams : « Apprécier et valoriser certains films permet à la bourgeoisie de se distinguer de la vulgarité de la cinéphilie populaire. »
« Elle n'est pas un peu orientée, votre question ? » Jean Moulin 2026, l'acteur Gilles Lellouche, sourcille à la question d'un journaliste du média en ligne Paroles d'honneur sur la nécessité de combattre le Rassemblement national pour ne pas trahir le célèbre résistant qu'il incarne à l'écran. Non, non, pour la Croisette – et donc pour tout le pays –, le bon goût voudrait que Jean Moulin reste dans son rôle de figure bien lissée du patrimoine français. N'allez pas nous enquiquiner avec la guerre, la politique et, surtout, la lutte des classes. C'est ce mécanisme invisibilisé que Rob Grams dissèque dans son essai Bourgeois Gaze (Les Liens qui libèrent, 2026). Transposant le concept de « male gaze » (le « regard masculin ») de Laura Mulvey, le journaliste démasque la mainmise des classes privilégiées sur les représentations sociales au cinoche, qui permettent de légitimer leur domination.
Quand la fiction consent à filmer les pauvres, ce n'est jamais pour filmer la lutte, mais pour susciter la pitié
Nombreux sont les exemples, comme le film Athena (2022) de Romain Gavras, emblématique d'un « riot porn » dépolitisé. Ce long-métrage enchaîne les plans spectaculaires d'une émeute, mais sans aucun regard critique sur la question de la classe. Avec une volonté d'esthétiser la violence, le réalisateur met en scène une idéologie viriliste et guerrière, où les insurgé·es ne tiennent pas de discours articulé. Rob Grams l'affirme : Romain Gavras filme la banlieue comme Cnews, une « masse hurlante et bestiale », au destin tragique. « La tragédie rassure la bourgeoisie », continue-t-il : ce mode de récit transforme les causes sociales et politiques en fatalité.
Le constat chiffré de l'auteur est sans appel. Les riches dominent. Sans blague. Au moins 70 % des réalisateur·ices français·es viennent des classes supérieures estime l'essayiste. Et un quart d'entre elleux a des parents qui viennent elleux-mêmes du cinéma. Seul·es 10 % des cinéastes sont des enfants d'employé·es ou d'ouvrier·es. Selon le collectif 50/50, les CSP+ squattent 74 % des rôles, alors que les classes populaires, qui représentent la moitié de la population, n'en incarnent que 26 %. Plus de la moitié des intrigues se déroulent dans un Paris peuplé de cadres et d'artistes.
« Apprécier et valoriser certains films permet à la bourgeoisie de se distinguer de la vulgarité de la cinéphilie populaire »
Les ouvrier·es ou caissier·s ? Invisibles, ou relégué·e·s à des stéréotypes dans des comédies lourdingues. Quand la fiction consent à filmer les pauvres, ce n'est jamais pour filmer la lutte, mais pour susciter la pitié. Les caméras montrent la misère sans nommer l'exploitation ou proposer de voie d'émancipation. Un symptôme de la maladie bourgeoise : les riches possèdent les moyens de production et ce sont elleux qui occupent les postes décisifs dans l'audiovisuel.
Pour la postérité, on ne retient que les réalisateur·ices, tandis que les centaines de travailleur·euses, souvent bien prolos, restent dans l'ombre. Le travail salarié, officiel ou déguisé, est rarement traité dans les longs-métrages. La difficulté ? Rendre intéressantes des tâches ennuyantes et répétitives. Eh non, bosser, ce n'est pas du grand spectacle, c'est chiant. Par contre, les réalisateur·ices adorent filmer la police ou la guerre ! Que ce soit dans Bac Nord, Athéna ou Les Misérables, les « bavures policières » sont couvées par le regard des cinéastes parce « c'est dur d'être flic ». Ouin ouin. Jamais on n'évoque le racisme structurel de l'institution policière ou les violentes répressions des mouvements sociaux.
Le coup de projecteur de Rob Grams est évidemment bienvenu même si l'analyse n'est pas nouvelle. Un article de la revue Contretemps2rappelle que la critique féministe intégrait déjà celle de l'idéologie bourgeoise. Les autrices y rappellent aussi la lutte des prolos anti-impérialistes et féministes du cinéma contestataire des années 1970-1980 contre les représentations dominantes. L'essai de Rob Grams n'en reste pas moins efficace et on ne peut pas l'accuser d'élitisme. Exit le jargon pédant des petits rats de la salle noire.
Le cinéma est l'un des éléments majeurs de la formation de la perception des masses, rappelle Rob Grams dans les chaussons du philosophe Walter Benjamin. Ce dernier considérait, dès le début du XXe siècle, le 7e art comme un espace légitime de lutte par son pouvoir émancipateur. Une prophétie qui s'est réalisée au début des années 1970 à Besançon. Après une longue grève, les ouvrier·es de l'horloger Lip s'emparent des machines et s'auto-organisent pour continuer à faire tourner l'usine. Des réalisateur·ices de renom se rameutent pour tourner des documentaires engagés. Dorénavant expert·es dans l'art de se réapproprier les moyens de production, les travailleur·euses prennent la caméra, s'installent dans le fauteuil de réal' pour documenter par elleux-mêmes leur quotidien d'affranchi·es. Autogestion rime avec auto-représentation. Pourtant, la postérité ne retiendra que les productions et les noms des réalisateurs Chris Marker et Christian Rouaud… Un vrai film est un film d'auteur, pas de prolo. Merci la « si engagée » Nouvelle vague. Une destinée tellement téléphonée, qu'on n'en ferait même pas un navet pour nourrir les cochons qui, comme chacun sait, sont comme les bourgeois.
1 Anciennement Union générale cinématographique, groupe audiovisuel d'exploitation production et distribution de films. Troisième réseau de salles le plus important en France.
2 « Le Gaze à l'état fumeux. Sur “bourgeois gaze” de Rob Grams », Occitane Lacurie et Clémentine Meyer (04/03/2026).