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16.03.2026 à 16:26

Décathlon K.O. par abandon face à Oxygène

Thelma Susbielle

Empêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné. C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple (…)

- CQFD n°246 (novembre 2025) /
Texte intégral (554 mots)

Empêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné.

C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple découvre un panneau d'enquête publique. Le promoteur ? Décathlon, bien décidé à bétonner 24 hectares de terres agricoles pour construire un « village du sport et du bien-être ». De quoi provoquer de l'urticaire à plus d'un voisin. Très vite, l'inquiétude se transforme en colère, puis en organisation. Le collectif Oxygène voit le jour : tracts, réunions, recours juridiques, pétitions, alliances avec les associations et la Confédération paysanne… Les déceptions s'enchaînent, mais les militant·es ne lâchent pas l'affaire. Pendant sept ans, la résistance s'invente, se consolide, se transmet. En 2021, coup de théâtre ! Après des années d'attente, le dernier espoir du collectif se réalise : les terres sont reconnues comme agricoles, et surprise, Décathlon jette l'éponge.

Cette lutte, Laure Lavigne Delville et Aurélien Pascal Commeiras la racontent dans Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin, 2025), une bande dessinée documentée et joyeuse. Les deux auteur·ices, enfants du coin, connaissent le terrain et ses paysages. Leur récit restitue avec précision l'épaisseur d'une bataille locale : ses réunions de cuisine, ses moments de découragement, mais aussi ses éclats de rire et sa solidarité. Le dessin rond et coloré d'Aurélien Pascal Commeiras offre un ton chaleureux à cette épopée du quotidien. Laure Lavigne Delville, formée aux politiques environnementales, apporte une rigueur précieuse dans le traitement des enjeux d'aménagement du territoire. Le résultat : un récit accessible, pédagogique et vivant, où l'humour allège la technicité des démarches juridiques.

Ce qui frappe surtout, c'est la transformation collective que produit la lutte. On y voit des voisin·es devenus militant·es, des familles qui découvrent le pouvoir de dire non, et une intelligence collective qui se tisse au fil des réunions et des recours. Loin des clichés du militantisme héroïque, le livre célèbre la persévérance : celle qui finit, à force de patience, par faire plier un géant économique. En ces temps de résignation forcée et de reculs écologiques, cette victoire rappelle une évidence : les luttes locales peuvent gagner. Et qu'à défaut d'arrêter toutes les bétonneuses du monde, on peut commencer par un champ près de chez soi.

Thelma Susbielle
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14.03.2026 à 00:30

« Miser sur les municipales, c'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre »

Livia Stahl

Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien. Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ? « Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en (…)

- CQFD n°250 (mars 2026) / ,
Texte intégral (1659 mots)

Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien.

Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ?

« Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en réalité rien à voir avec le communalisme tel qu'il a été pensé et expérimenté historiquement. Il existe trois séquences historiques où le communalisme a été élaboré : dans le mouvement ouvrier et socialiste français entre 1848 et 1871, dans les années 1990 avec la pensée socialiste et libertaire de Bookchin, et enfin, dans le mouvement kurde au Rojava mené par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sous le leadership d'Abdullah Öcalan, lui-même influencé par Bookchin. Par ailleurs, les Gilets jaunes, avec l'appel de Commercy en 2018, se sont aussi revendiqués de Bookchin et inspirés du Rojava. Ces différentes expériences avaient un horizon politique commun, bien qu'il y ait des singularités propres à chacune.

Donc lorsque la FI revendique un “nouveau communalisme”, sans aucune référence ni ancrage dans ces expériences, c'est une pure auto-proclamation et, finalement, un non-sens total, car que peut valoir un “nouveau communalisme” alors que le communalisme dans toutes ses déclinaisons est ignoré ? »

Mais, en dehors de cette absence de références, la proposition politique insoumise a-t-elle un rapport avec le contenu du communalisme ?

« Sur le plan politique, le communalisme émerge au XIXe siècle à partir du constat critique que la démocratie représentative dépossède le peuple du pouvoir politique. Ce pouvoir, monopolisé par l'État, est entre les mains de professionnels de la politique (et des partis), donc d'une petite élite très masculine et blanche. L'objectif du communalisme est au contraire de mettre en place un système politique alternatif où le pouvoir serait entre les mains de l'ensemble des citoyens. Ce nouveau régime populaire, réellement démocratique et non-professionnel est une remise en question totale du régime représentatif.

De la Commune de 1871 à Bookchin, le régime politique du communalisme est fondé sur l'autonomie et l'auto-gouvernement des communes organisées à partir d'assemblées populaires de démocratie directe, et liées les unes aux autres dans une confédération de communes à l'échelle de tout le territoire. Pour que le pouvoir soit réellement aux mains des citoyens dans les communes, il faut qu'il n'y ait rien au-dessus d'elles. Donc, pas d'État. C'est ce qui a intéressé de nombreux militants et observateurs du Rojava, ou du Chiapas auquel il est souvent associé : un peuple peut s'organiser politiquement en dehors et autrement que dans l'État-nation.

Or la FI est profondément étatiste : elle met l'État au-dessus des communes. Elle entend donc couler le principe du communalisme dans les institutions du régime représentatif et de l'État souverain, ce qui, à nouveau, liquide tout le contenu et l'intérêt du communalisme. Ce que propose la FI à l'échelle locale, ce n'est pas du communalisme, mais du municipalisme, et encore un municipalisme d'un genre bien particulier. »

En quoi le « municipalisme » se distingue du communalisme ?

« Le municipalisme ne propose pas un régime politique différent de la démocratie représentative. Il vise à renforcer le pouvoir des communes face au pouvoir central de l'État pour leur donner une certaine indépendance vis-à-vis de lui. Récemment, on a pu observer un regain d'intérêt pour ce courant politique, avec l'émergence d'un “néo-municipalisme”, en Espagne en 2015, qui a tenté de gouverner la municipalité de Barcelone en s'appuyant sur les mouvements sociaux. Il a ensuite été repris en France de manière un peu affadie avec les listes citoyennes qui se sont multipliées lors des élections municipales de 2020, puis en 2026. L'idée est d'élargir la démocratie locale en permettant à des citoyens hors partis politiques de participer aux politiques publiques locales. Mais toujours sans remettre en cause le cadre du régime représentatif.

« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique »

La FI reprend la dimension “participative” de ce municipalisme (avec un droit de veto des conseils de quartier, des plateformes permettant aux citoyens de proposer des lois ou un droit de révocation des élus) mais jamais celle de l'indépendance des localités face au pouvoir central. Au contraire, la FI cherche à renforcer sa logique partisane, avec derrière un objectif : créer des bastions dans les municipalités qui serviront de bases de soutien au programme et à la probable candidature de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles. La stratégie de LFI relève donc d'un municipalisme bien spécifique, qu'on peut qualifier de “municipalisme d'État”. »

En cela, la FI dévoie le sens profond du communalisme alors que, selon vous, il y aurait une discussion importante à avoir entre les différentes versions du communalisme, en particulier entre la version de Bookchin et celle du communalisme socialiste tel qu'il fut pensé au XIXe siècle.

« Oui. Au XIXe siècle, le communalisme a émergé dans les milieux socialistes à travers la quête d'une révolution sociale dans laquelle la commune devait jouer un rôle central. Mais par “commune”, les socialistes n'entendaient pas du tout la municipalité d'aujourd'hui. La “commune” était vue comme un espace territorial d'organisation du travail avec un logiciel socialiste, c'est-à-dire radicalement différent de l'organisation capitaliste du travail. Cette organisation, comme le pré-socialiste Fourier l'envisagea le premier, serait basée sur des communautés autonomes de production et de consommation de biens et de services, c'est-à-dire sur l'association solidaire des travailleuses et des travailleurs et de toutes leurs fonctions sociales (agriculture, industrie, transport, logement, éducation, santé, culture). Mais après la répression de juin 1848 par l'État bourgeois, les ouvriers socialistes comprennent qu'ils ne peuvent construire cette organisation socialiste du travail sans se préoccuper de politique et sans dépasser l'État bourgeois autoritaire. C'est là qu'émerge la perspective d'une autonomie politique des communes fondée sur les assemblées populaires législatives en démocratie directe, dont la vocation est de se substituer à l'État représentatif. Le communalisme ouvrier reposait donc sur des communes à la fois démocratiques mais aussi socialistes (ou “communistes” chez plusieurs membres de la Première Internationale avant la Commune).

Ce dernier aspect n'a pas échappé à Marx dans La Guerre civile en France à propos de la Commune lorsqu'il a dit de celle-ci qu'elle était “la forme politique enfin trouvée de l'émancipation économique du travail”. En outre, il a souligné le rôle important que jouait la propriété communale de la terre, l'association du travail entre paysans et l'auto-gouvernement de la commune par les habitants. Marx fait ainsi le lien entre les communes paysannes pré-capitalistes européennes, les communes ouvrières du XIXe siècle et les communes paysannes des pays du Sud global qui luttaient contre le capitalisme colonial. Tout cela définit finalement le communalisme comme une voie post-capitaliste et post-étatique.

Bookchin, lui, n'est pas remonté à cette émergence du communalisme. Il n'en a retenu que l'aspect politique en délaissant le caractère socialiste ou “post-capitaliste” de l'organisation du travail dans la commune. »

Et quelles sont les stratégies concrètes aujourd'hui en France pour faire advenir une forme de communalisme ?

« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique. Quand vous avez l'idée de briser le régime représentatif, pourquoi attendre de se faire légitimer par lui en gagnant les élections municipales ? C'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre. Mener cette stratégie en l'absence de mouvements sociaux forts parallèles, c'est risquer d'être pris dans l'inertie des institutions municipales, comme cela a été le cas du néo-municipalisme espagnol.

Si on se rattache plutôt au communalisme comme voie post-capitaliste et post-étatique qui passe d'abord par la construction de communautés de production et de consommation, la stratégie devient tout autre. Elle peut renvoyer aujourd'hui à la pratique des “communs”, quand ils visent à transformer la production et l'organisation du travail. Des assemblées communales d'autogouvernement populaire pourraient s'ériger sur cette base pour former de véritables contre-institutions, plutôt que sur la base des municipalités, qui sont des institutions préformées par l'État, et nous ramènent finalement à lui. »

Propos recueillis par Livia Stahl
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14.03.2026 à 00:30

Place au carnaval des écoles d'art outragées

C. Roulet

Après l'ouverture d'une enquête judiciaire demandée par le ministre de l'Intérieur en personne, Laurent Nuñez, à la suite d'une performance artistique dénonçant les violences policières à la Haute école des arts du Rhin-Mulhouse (HEAR), les écoles d'art et de design se mobilisent partout en France pour apporter leur soutien. Une heure après le début de la performance carnavalesque des beaux-arts de Mulhouse, quelques retardataires sont venus se joindre aux festivités : trois policiers. (…)

- CQFD n°250 (mars 2026) / ,
Texte intégral (1005 mots)

Après l'ouverture d'une enquête judiciaire demandée par le ministre de l'Intérieur en personne, Laurent Nuñez, à la suite d'une performance artistique dénonçant les violences policières à la Haute école des arts du Rhin-Mulhouse (HEAR), les écoles d'art et de design se mobilisent partout en France pour apporter leur soutien.

Une heure après le début de la performance carnavalesque des beaux-arts de Mulhouse, quelques retardataires sont venus se joindre aux festivités : trois policiers. Alertés par la maire de la ville, Michèle Lutz (Les Républicains), ces policiers à la réactivité exemplaire sont venus faire les premières constatations. Les faits reprochés ? La mise en scène d'une piñata en forme de voiture de police. Une fois éventrée, elle répandait des articles de presse recensant les violences policières françaises mais aussi internationales de ces dernières années.

Une piñata en carton, voilà ce qui fait trembler la droite et l'extrême droite depuis le 29 janvier. Michèle Lutz publie un court extrait vidéo de la performance artistique qu'elle juge « outrageante » sur ses comptes Facebook et Instagram. Elle fait part de sa « totale désapprobation sur ces faits graves, dans un établissement d'enseignement supérieur, financé massivement par des fonds publics, dont ceux de la Ville de Mulhouse ». Dans la foulée, la conseillère municipale Rassemblement national (RN) Christelle Ritz demande l'arrêt des subventions publiques attribuées à la HEAR (25 000 euros). Bruno Retailleau, président des Républicains, partage la vidéo sur X et commente : « Voilà où mène l'idéologie d'extrême gauche qui gangrène une partie de nos institutions. » Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur qui réagit dans un tweet (supprimé depuis), soutient : « Il ne faut pas laisser passer cette idéologie anti-flics. »

Suite à ces attaques politiques et médiatiques qui touchent de plein fouet la HEAR, les étudiant·es solidaires d'écoles d'art et de design redoublent de créativité et mettent en place leur propre événement : le carnaval des écoles d'art outragées. D'Annecy en passant par Lyon puis Nantes et Rennes jusqu'à Bordeaux pour finir à Nice, le carnaval ne cesse de défiler partout en France.

Mardi gras antifasciste !

Le samedi 14 février, la festivité a eu lieu aux beaux-arts de Marseille (Inseamm). Banderoles de soutien, sifflets en bouche, chants antifascistes, applaudissements, tous les coups étaient permis pour interrompre le discours de lancement des portes ouvertes 2026 prononcé par la présidente de l'école, Inge Linder-Gaillard. Devant un amphithéâtre bouche bée, les jeunes artistes ont reproduit la performance initiale – à la différence que la piñata marseillaise ne représentait pas une voiture de police mais un bateau des garde-côtes.

Dans un contexte de drames successifs en mer Méditerranée classée comme la route migratoire la plus meurtrière au monde, l'action artistique de l'Inseamm pointait du doigt la passivité voire la potentielle complicité de la police des frontières française et européenne. Au micro, ils et elles ont également rappelé le communiqué des étudiant·es en lutte de la HEAR, soulignant « la décontextualisation, la désinformation et la récupération d'une œuvre dénonçant les violences policières ».

Thelma*, étudiante en deuxième année, explique que cette action « est en lien direct avec les revendications de la rue ». Elle rappelle que « là où en école d'art on tape sur des piñatas, les camarades issu·es de minorités racisées et de genre sont quotidiennement mis en danger par les garant·es mêmes de l'ordre et de la justice », et voit la contestation comme un devoir culturel : « La lutte au sein des écoles d'art, elle est historique ! » La jeune étudiante donne l'exemple de mai 1968 avec la grève des beaux-arts de Paris et ses « images en lutte » mais aussi, plus récemment, la lutte contre la menace de fermeture de l'école d'art d'Angoulême (EESI) en 2022, les occupations suite à l'annonce de coupes budgétaires des beaux-arts de Tours et Angers en 2023 ou encore la mobilisation inter-écoles au moment de la réforme des retraites. « Il y a un sentiment global que nos luttes ne doivent pas se cantonner uniquement à nos besoins et nos subventions. Nous voulons faire partie de l'écosystème contre la montée du fascisme. » Elle précise que le collectif ne va pas s'arrêter à une piñata et souhaite se syndiquer.

Une fois l'action finie, la présidente de l'Inseamm Inge Linder-Gaillard, reprend la parole : « De manière objective, il s'agit du droit de la liberté de création et d'expression », faisant référence à la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine. Elle rappelle que l'Association nationale des écoles d'art (AndÉA), dont elle fait partie, a apporté son soutien à la HEAR dans un communiqué qui stipule que « les écoles d'art et de design sont des lieux où s'élaborent des formes, des gestes et des pensées critiques ». Reste à suivre attentivement cette affaire : la piñata nouveau symbole de la bataille culturelle contre l'extrême droite ?

Par C. Roulet

* Prénom modifié

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