21.03.2026 à 00:30
Aux armes, listes citoyennes
Elles promettent de « rendre le pouvoir aux habitants » et séduisent de nombreux déçus de la politique. Elles ne jurent que par la démocratie locale, la justice pour tous et l'écologie populaire. Elles sont un peu roses, un peu vertes… et pas vraiment rouges. Pour les élections municipales 2026, les listes citoyennes ont le vent en poupe ! Des jolis noms, pas franchement courants en politique, des « Demain », des « Jardin », des « Archipel », des « Printemps »… Toute une poésie censée « (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Anto Metzger, Le dossierTexte intégral (1623 mots)
Elles promettent de « rendre le pouvoir aux habitants » et séduisent de nombreux déçus de la politique. Elles ne jurent que par la démocratie locale, la justice pour tous et l'écologie populaire. Elles sont un peu roses, un peu vertes… et pas vraiment rouges. Pour les élections municipales 2026, les listes citoyennes ont le vent en poupe !
Des jolis noms, pas franchement courants en politique, des « Demain », des « Jardin », des « Archipel », des « Printemps »… Toute une poésie censée « réenchanter la politique » ou, comme le promet le site de Fréquence commune, la coopérative qui recense et accompagne les listes citoyennes et participatives (LCP) pendant les élections municipales, « prendre le pouvoir pour mieux le partager ». On imagine la tête de l'agent de préfecture chargé de valider les candidatures en découvrant certains de ces blases fleuris.
Pour autant, difficile de nier l'état du paysage politique : la confiance des Français envers les partis est au plus bas, à 15 % selon une enquête du Cevipof de janvier 2026. Les LCP se présenteraient donc comme la traduction naturelle d'une demande de renouvellement du personnel politique. Élections sans candidat, tirage au sort, assemblées citoyennes, démocratie participative, listes sans programme prédéfini… Le répertoire est pensé pour contester la professionnalisation des élus et leur accaparement de la représentation. Et tant pis si les contours du projet restent un peu flous : en 2020, l'engouement était déjà notable, avec près de 400 listes partout en France ; en 2026, la mayonnaise continue de prendre, avec plus de 600 listes.
À Grenoble, où neuf listes se disputent l'hôtel de ville, une seule est étiquetée « citoyenne » : « Grenoble Capitale Citoyenne ». Mais attention : faux amis. La formation est dirigée par Romain Gentil, un chef d'entreprise qui roule pour Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann. « Elle n'a de citoyenne que le nom », tacle Pierre, doctorant en sociologie et codirecteur de campagne de « Grenoble Alpes Collectif », la vraie option citoyenne et participative de ces municipales grenobloises 2026 selon lui. Et pour cause, cette dernière est membre du réseau Fréquence commune, elle a concocté son programme avec « les habitants et les habitantes » et s'est constituée de « façon ouverte et démocratique ». Les militants encartés des partis traditionnels, eux, ont soigneusement été tenus à distance. Priorité aux profils de « terrain », venus de l'associatif et des collectifs de quartier.
À une époque, les communistes ont cherché, eux aussi, à déprofessionnaliser la vie politique
Sur le plan politique, Pierre situe la démarche : « elle s'ancre dans un projet qui défend la démocratie directe, la justice sociale et l'écologie populaire ». Et pour les tatillons que les grands mots laissent sceptiques, le directeur de campagne n'a pas de mal à détailler : « On prône une séparation claire du législatif et de l'exécutif – comme c'est déjà le cas au niveau national – avec la création d'une assemblée citoyenne décisionnaire sur les orientations importantes à trancher, ou encore l'élaboration 100 % participative du budget municipal. » Liberté associative renforcée par un soutien de fonctionnement plutôt que par de contraignants appels à projets, réappropriation des « Maisons des habitants » mises en place par la majorité sortante, assemblées de quartier… Des mesures qui penchent clairement à gauche, même si Pierre se garde bien de brandir l'étiquette : « Beaucoup de colistiers en sont déçus et n'ont pas envie d'être mis dans le même sac. »
Pour la doctorante en sociologie politique Marie Acabo, qui a étudié la liste « Strasbourg Écologiste et Citoyenne » pendant les élections municipales de 2020, les LCP sont surtout « une étiquette politique parmi les étiquettes politiques ». Ni plus ni moins qu'une tentative de distinction dans un champ politique où les partis cristallisent de plus en plus de défiance : « Il y a le pari qu'en dégageant les vieux briscards de la politique et en renouvelant le personnel politique, on changera la donne. » Sauf que sur le terrain, la promesse est parfois moins spectaculaire : « À Strasbourg, par exemple, la liste citoyenne comptait 43 % de colistiers hors sérail partisan. Le PS était à 39 %, LREM à 37 % et LR à 34 %. Au bout du compte, entre la liste citoyenne et celle de LR, l'écart n'était que de 9 points. Ce n'est pas non plus une révolution ! » La sociologue rappelle qu'en 2020, les sections locales des formations politiques traditionnelles strasbourgeoises sont désertées, leurs militants, quasi inexistants... « Les LCP constituent aussi un levier pour agréger. Les méthodes issues du management participatif – avec des ateliers et des facilitateurs –, ou le fait d'aller chercher des figures connues du monde associatif permettent de recréer une dynamique ! »
Si Marie Acabo reconnaît que, depuis 2020 et la structuration du réseau Fréquence commune, il y a une tentative de stabilisation des formes, elle souligne toutefois que la coopérative est avant tout « un think tank, un groupe de réflexion politico-académique qui fait la promotion d'une certaine vision de la politique. » Une vision qu'elle qualifie de gauche bourgeoise, sauce écolo. Sur la liste citoyenne strasbourgeoise, la sociologue a compté 2 % d'ouvriers-employés contre 70 % de cadres et de professions intellectuelles ; douze doctorants sur 67 colistiers ( !). Même constat pour la liste « Grenoble Alpes Collectif » de 2026 : Thomas Simon, la tête de liste, est un homme diplômé qui travaille pour… Fréquence commune. Dans les quinze premières places, on retrouve quatre ingénieurs, une médecin, une doctorante, une architecte, un ancien adjoint au maire sortant Éric Piolle (Les Écologistes), une prof et seulement cinq ouvriers-employés. En 2020, un groupe de sociologues, qui a étudié 274 LCP, observait que 33 % des candidats étaient cadres (contre 21,5 % dans la population française) et 7 % ouvriers (contre 17,6 %)1. « Il s'agit surtout de l'ambition d'une nouvelle élite “citoyenne” qui veut remplacer une vieille élite politicienne », résume Marie Acabo.
Et une fois propulsés aux responsabilités, que deviennent ces « citoyens » ? Marie Acabo a suivi l'équipe strasbourgeoise pendant sa mandature : « Complexités administratives, lourdeurs bureaucratiques… Les “novices” de la politique étaient pas mal paumés. » Et il a aussi fallu apprendre à composer avec les services : « Un agent m'a dit un jour : “les élus passent, nous on reste”. C'est comme dans n'importe quelle administration : les services ont leur routine, leurs réflexes et leur opinion politique ! » Alors pour éviter de passer pour des amateurs, les néo-politiciens travaillent à l'excès : « C'était littéralement une équipe de premiers de la classe. Je me souviens d'une jeune élue avec ses piles de papiers, ses petits post-its et ses stabilos. Elle me racontait qu'elle bossait tous ses dossiers à fond. C'était épuisant pour elle. » Un autre élu confie également avoir feint de maîtriser des sujets qui lui échappaient en réunion, afin de ne pas paraître incompétent devant les agents. Au final « ils ont tous cherché à se couler dans l'institution », observe la sociologue.
Alors, forcément un métier la politique ? Marie Acabo renvoie à l'ouvrage de Julian Mischi, Le Parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours2, qui montre comment, à une époque, les communistes ont cherché, eux aussi, à déprofessionnaliser la vie politique. « L'enjeu n'était pas de substituer une bourgeoisie à une autre : il y avait une véritable stratégie d'ouvriérisation. » Et pour lutter contre le sentiment d'illégitimité des techniciens, des employées de bureau et des ouvriers arrivant aux responsabilités, le Parti s'était constitué en véritable centre formation. Il apprenait à ses nouveaux élus comment maîtriser les règles du jeu politique, non pour s'y conformer, mais pour mieux les retourner. Et même si la glorieuse époque du communisme municipal a fini par buter sur ses propres limites, peut-être y a-t-il là quelques fondamentaux à récupérer ?
21.03.2026 à 00:30
Fernando ou la voix des oiseaux
Fernando R. sera jugé en mars pour une série d'incendies volontaires qui ont fait partir en fumée des voitures de la société Enedis et des antennes de téléphonie mobile et de télévision. L'accusé, qui risque jusqu'à dix ans de prison, se dit innocent, mais solidaire des personnes qui ont commis ces actes. « Police ! Police ! » 6 heures pétantes, à Val d'Issoire, petite commune située à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges (Haute-Vienne). Des policiers cagoulés, arme au (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / DjaberTexte intégral (1774 mots)
Fernando R. sera jugé en mars pour une série d'incendies volontaires qui ont fait partir en fumée des voitures de la société Enedis et des antennes de téléphonie mobile et de télévision. L'accusé, qui risque jusqu'à dix ans de prison, se dit innocent, mais solidaire des personnes qui ont commis ces actes.
« Police ! Police ! » 6 heures pétantes, à Val d'Issoire, petite commune située à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges (Haute-Vienne). Des policiers cagoulés, arme au poing, fracturent la porte d'entrée et pénètrent en gueulant dans la maison de Fernando R. « Aussitôt, une partie de la troupe monte à la mezzanine, le reste se répand dans la maison, témoigne celui-ci. Je suis debout à côté de mon lit, complètement nu. » Un policier l'ayant rejoint s'assure tout de même qu'il n'a pas d'arme planquée quelque part – va savoir ! « Il tremble. Je lui dis : “tranquille, tranquille…” – un mec armé d'un fusil d'assaut qui tremble devant toi, c'est toujours dangereux. »
Mais qu'est-ce qui a bien pu, ce 15 juin 2021, justifier un tel arsenal pour interpeller Fernando ? Cet artisan-plombier retraité n'a rien du grand criminel. Ce septuagénaire d'origine espagnole, ayant combattu le régime de Franco, est connu des services de renseignements français pour avoir été « autonomiste basque dans les années 1980 et pour ses contacts avec des milieux anarchistes », signale un procès-verbal de police judiciaire. N'empêche, la justice n'a jamais rien trouvé à lui reprocher.
Durant ses quatre jours de garde à vue, Fernando ne cessera de se dire innocent
Cette fois, il est soupçonné d'avoir, le 11 février 2020 à Limoges, foutu le feu à une petite dizaine de voitures de la société Enedis, sur fond de lutte contre le compteur communicant Linky. Puis d'avoir, le 11 janvier 2021 au village des Cars, à une vingtaine de kilomètres plus au sud, fait partir en fumée des antennes de téléphonie mobile, une antenne TDF (radio télévision) ainsi qu'une antenne à usage militaire. À chaque fois, le même dispositif incendiaire est utilisé, confectionné à partir de bougies et de bouteilles en plastique remplies d'essence. Et un même style de tags, accompagnés de cœurs réalisés à la peinture rouge, revendique chacune des deux actions : « Ni Linky ni nucléaire, on veut une retraite dorée » sur le premier site, « Ni Linky ni 5G, la voix du vent et les chants d'oiseaux » sur le second. Des ennemis des nouvelles technologies et du tout connecté ? Dans la startup nation, on ne rigole pas avec ce genre de choses : les services antiterroristes sont mobilisés, avec carte blanche et crédits illimités pour retrouver les dangereux coupables.
Pendant des mois, rien n'est refusé aux enquêteurs, qui s'en donnent à cœur joie : ils placent des téléphones sur écoute, géolocalisent des véhicules, font des repérages par hélicoptère, installent des micros dans des voitures et des habitations, épluchent les comptes en banque, les fichiers de la Sécu et des allocations familiales… Ils se procurent même auprès d'Enedis une liste de personnes ayant exprimé leur opposition au compteur Linky dans les quatre départements limitrophes – liste qui se révélera comporter plusieurs dizaines de milliers de noms !
« Je le comprends comme un cri au monde, pour attirer l'attention sur la situation de notre planète et de la société »
Le 15 juin 2021 au petit matin, au terme d'une action musclée et coordonnée simultanément sur six sites distincts, une dizaine de personnes sont finalement interpellées. Cinq sont placées en garde à vue et y resteront durant 96 heures, comme l'autorisent les lois antiterroristes. Durant ces quatre jours, Fernando ne cessera de se dire innocent. Ce n'est pourtant pas faute de l'avoir poussé à reconnaître sa culpabilité. Le 16 juin au soir, par exemple, l'officier de police judiciaire l'informe que tout l'incrimine : à cette heure, l'autre principale suspecte a reconnu les faits et affirme avoir agi à ses côtés. Des images de vidéosurveillance le font apparaître à proximité des lieux le jour des sabotages. Et son ADN a été retrouvé sur place, sur les deux sites. « Pour l'ensemble de ces faits, vous encourez une peine de réclusion criminelle supérieure à 10 ans. Vous avez 66 ans, vous rendez vous compte de l'âge que vous aurez lorsque vous aurez purgé une telle peine ? » lui lance-t-on.
Si Fernando persiste – il est innocent –, il ne cache pas qu'il comprend, voire soutient « ceux qui ont fait ça ». « Je le comprends comme un cri au monde, pour attirer l'attention sur la situation de notre planète et de la société », dit-il lors d'un énième interrogatoire, à l'occasion duquel le suspect va transmettre quelques notions de base de la pensée technocritique et décroissante à l'officier de police judiciaire (OPJ) qui lui fait face… Lequel en a visiblement bien besoin. Petit florilège :
« L'OPJ : Ce genre d'installation [Linky, ndlr] permet aussi de prévenir les secours, d'aider les gens ?
– Fernando : Ce système consomme une quantité inimaginable d'énergie, que la planète ne pourra pas supporter longtemps. Il nous faut une décroissance énergétique, car sinon on va à notre perte.
– L'OPJ : Mais l'incendie d'un émetteur prive les gens de secours ?
– Fernando : Il crée une société tellement connectée que quand un truc ne marche pas, tout tombe en panne. […] Il faut changer les bases, et créer une société plus humaine.
– L'OPJ : Une deuxième antenne, située à proximité, sert aux télécommunications militaires. Et la troisième antenne est un relais de l'opérateur téléphonique Orange. Que pensez-vous de ces implantations d'antennes ?
– Fernando : Je pense que dans certains États, il n'y a pas d'armée, et ça se passe très bien. L'argent du budget militaire pourrait être utilisé pour des causes sociales. Quant à l'émetteur Orange, je m'en fous. »
Il y a aussi cette antenne de télévision, ravagée par les flammes, pile le jour où le ministre de l'Intérieur de l'époque, Gérard Darmanin, était en visite à Limoges. L'officier signale que cet équipement « est considéré par l'État comme un point d'intérêt vital car il permet la diffusion d'informations à tous les habitants, à des centaines de kilomètres à la ronde ». Un million de foyers auraient été privés de télé en raison de cet incendie. Pense-t-il aux personnes âgées vivant recluses et pour lesquelles le poste représente l'unique compagnie ? « Le problème de fond, c'est que ces gens sont tout seuls », lance le gardé à vue.
« Nous on veut pas du nucléaire, on veut pas de Linky, ni big data ni Big Brother, on veut une retraite dorée : le Smic à 10 briques, la retraite à 20 piges. »
Lors d'un dernier interrogatoire particulièrement long (quasiment cinq heures de parlote !), l'officier fait une dernière fois tout son possible pour arracher des aveux. Ce qui donne lieu à quelques moments savoureux, notamment lorsque le policier lui fait lecture d'un texte de revendication des sabotages de voitures Enedis : « Vous tuez les petits zoiseaux et les circaètes Jean-le-blanc. Nous on n'en veut pas de vos éoliennes industrielles big business, ni des mégas transformateurs ni des THT. Vous détruisez les arbres, les forêts, vous détruisez le monde, nous on veut pas du nucléaire, on veut pas de Linky, ni big data ni Big Brother, on veut une retraite dorée : le Smic à 10 briques, la retraite à 20 piges. » « Ces phrases évoquent-elles quelque chose pour vous ? » enchaîne-t-il. « Je trouve que c'est un peu poétique, c'est tout, apprécie Fernando. Sur le fond, ça rejoint un peu mes idées. Il y a beaucoup de gens qui pensent comme ça. »
Rien à faire, malgré presque 16 heures d'interrogatoire en quatre jours, face à un suspect tantôt taiseux tantôt affable, mais que les interrogateurs reconnaîtront eux-mêmes comme « correct, poli ». Fernando n'aura rien lâché. Ce dernier s'est néanmoins volontiers livré sur sa vision des catastrophes industrielles en cours : pollutions environnementales, nocivité des ondes électromagnétiques, contrôle de la population, orientation sociétale vers toujours plus d'individualisme… « Et nous le peuple, les citoyens, dans tout ça ? questionne-t-il dans un texte publié après sa sortie de garde à vue et sa mise en examen. On est tenaillé par la peur : “J'ai peur de perdre mon travail, mon logement, ma sécurité ; j'ai peur d'aller en prison !” […] En fait, on a peur de quoi ? Chacun d'entre nous va disparaître, c'est notre condition de mortel. Pas de problème, on se doit de vivre au mieux, le plus honnêtement possible et accepter notre fin. C'est certainement ça, être libre. L'unique peur qu'on devrait avoir c'est de laisser derrière nous, à nos enfants, un monde invivable. »
Les 19 et 20 mars, Fernando et l'autre principale suspecte de cette affaire seront jugés devant le tribunal correctionnel de Limoges – l'aspect prétendument « terroriste » du dossier n'a pas été retenu. Aujourd'hui âgé de 70 ans, il risque jusqu'à dix ans d'emprisonnement. « Après tout ça, quelle sera la suite ? Je n'en sais rien. Pour l'instant, je regarde de ma fenêtre le vol des grues qui partent vers le sud. »
21.03.2026 à 00:30
Fusils lasers
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Monsieur, c'était trop bien la journée d'appel ! On a tiré au fusil ! » Mon cerveau fait trois tours dans sa boîte crânienne. Je balbutie : « Attend quoi ? ? » « Naaaaan mais (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Mona Lobert, Échec scolaireTexte intégral (693 mots)
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
« Monsieur, c'était trop bien la journée d'appel ! On a tiré au fusil ! » Mon cerveau fait trois tours dans sa boîte crânienne. Je balbutie : « Attend quoi ? ? » « Naaaaan mais monsieur, c'était pas des vrais fusils, c'était des fusils lasers, raconte l'élève, sourire jusqu'aux oreilles. J'ai tiré sur toutes les cibles ! Il m'a dit que je ferai un bon militaire ! » Les quelques autres élèves ayant fait leur Journée d'appel valident l'information. « Ouais et d'ailleurs t'es arrivé en retard, t'as raté la levée du drapeau », se moque un autre, avant d'ajouter, moins emballé : « On a dû chanter La Marseillaise... Pour moi c'était comme l'école, pas mieux, pas moins bien... »
Un rapide tour sur internet me sort de l'ignorance. L'ennuyante JDC (Journée de défense et citoyenneté) communément appelée « Journée d'appel », où l'on s'endormait devant le discours d'un militaire placardisé en apprenant l'alphabet, à laisser place à une nouvelle version plus « énergique » depuis septembre 2025. Au tir au fusil laser et à la levée des drapeaux s'ajoutent des jeux de simulation de prises de décisions stratégiques ou des immersions en casques de réalité virtuelle sur le front. Le midi : ration militaire ! Dans un reportage de TF1, un militaire explique qu'il s'agit de « se mettre dans la peau des soldats français et de tous leurs outils ». En toute décontraction un vieux chef aux traits serrés rappelle l'objectif : « Ils appartiennent à une collectivité, ils sont citoyens de la France et donc contributeurs de sa défense. » L'armée ne le cache pas : il s'agit aussi de recruter à bas coût des militaires dans un contexte d'augmentation des conflits. Youpi.
Abasourdi, j'en parle en salle des profs avec une collègue renseignée : « L'armée se rapproche de plus en plus de l'école. T'as les classes « défense » aussi. 32 000 élèves y participent. C'est un partenariat entre une unité militaire et un bahut pour organiser des visites de casernes, rencontrer des militaires actifs, participer à des cérémonies... Bref, militariser tranquillement les esprits des jeunes ! »
Plus tard, je sonde de nouveau les élèves de la classe à propos de leur Journée d'appel et pour certains la mayonnaise a pris. « Moi, monsieur je suis nul à l'école, là-bas je vais pouvoir passer des diplômes gratuitement ! » Un autre lui rappelle : « Ouais tu vas surtout te faire tirer dessus comme un lapin par Poutine ou Trump ! » Pas faux. Car l'armée comme voie de relégation de jeunes en échec scolaire risque de devenir demain le fossoyeur des jeunesses populaires. Le cours reprend justement sur la Première Guerre mondiale. J'en profite pour montrer comment la propagande guerrière s'instaure jusque dans les cours d'école. On faisait joujou avec des tanks et des petits soldats. Presque dépité, je rappelle : « N'oubliez pas, c'est de vos vies qu'il s'agit, la guerre ce n'est jamais un jeu. »



