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31.01.2026 à 00:30

Marre des adultes qui commandent

Thelma Susbielle

Que ce soit dans l'espace public ou privé, les voix des enfants sont très rarement écoutées. La journaliste et prof Lolita Rivé signe une série de podcasts documentaires qui met en lumière les violences de la domination des adultes sur les plus jeunes. « Pourquoi c'est toujours les adultes qui commandent ? » La question revient tout au long de « Qui c'est qui commande ? », podcast documentaire en six épisodes réalisé par Lolita Rivé. La journaliste, devenue professeure des écoles puis (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (628 mots)

Que ce soit dans l'espace public ou privé, les voix des enfants sont très rarement écoutées. La journaliste et prof Lolita Rivé signe une série de podcasts documentaires qui met en lumière les violences de la domination des adultes sur les plus jeunes.

« Pourquoi c'est toujours les adultes qui commandent ? » La question revient tout au long de « Qui c'est qui commande ? », podcast documentaire en six épisodes réalisé par Lolita Rivé. La journaliste, devenue professeure des écoles puis mère, part d'un trouble intime : s'occuper des enfants, c'est aussi les contraindre. Et parfois les dominer. Après son podcast, « C'est quoi l'amour ? », sur l'éducation affective et sexuelle à l'école, Lolita Rivé signe cette nouvelle série mêlant paroles d'enfants, témoignages d'adolescent·es, spécialistes des droits de l'enfant, chercheur·euses et professionnel·les. Et le constat est sans appel : les droits fondamentaux des plus jeunes, on s'en fout un peu.

Lolita Rivé s'attaque d'abord à une fable bien installée et sans cesse agitée par les médias poubelles : une éducation trop bienveillante engendrerait des petits monstres tyranniques, « les enfants rois ». Au contraire, le baromètre 2024 de la Fondation pour l'enfance affirme que 81 % des parents reconnaissent faire preuve de violence éducative ordinaire : cris, humiliations, chantages, privations, mais aussi tapes, gifles et fessées. « Qu'est-ce que ça dit de nous, en tant que société, que les plus vulnérables soient frappés par ceux censés les protéger ? » interroge-t-elle. Tous les cinq jours, au moins un enfant meurt sous les coups de ses parents ; un sur dix est victime de violences sexuelles. Des chiffres qui donnent envie de tout cramer.

Dans l'épisode 3, des enfants de cinq ans interrogés sur la manière dont les adultes doivent se faire obéir, évoquent des actes violents. Une domination qui se transmet et est intégrée tôt comme une norme. L'épisode suivant pointe les failles de la protection institutionnelle, notamment de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) aux foyers, où les violences pullulent. En France, les budgets de l'ASE dépendent des conseils départementaux : selon où les enfants habitent, ils ne sont pas traités de la même façon. C'est la loterie. L'école, cœur du système, occupe un épisode entier. Un lieu où l'on apprend la soumission, la compétition et la peur de l'échec. D'ailleurs, un enfant sur deux dit ne pas avoir envie d'y aller. Si des alternatives existent comme les écoles démocratiques (pas de notes, choix des apprentissages, prise en compte des voix et des rythmes de chacun), elles sont toutes privées, car non subventionnées, et donc accessibles seulement aux classes favorisées. Les derniers épisodes ouvrent des perspectives sur la place laissée aux enfants dans l'espace public, sur leur rapport au dehors, leur droit à avoir accès à la nature, ou à se mouvoir dans une ville pensée pour les hommes blancs adultes valides et actifs. Enfin, la réalisatrice donne la parole à ces enfants, nombreux, qui s'engagent, ­s'organisent, contestent. Contre le cliché des jeunes incapables ou immatures, iels ont beaucoup à dire. Reste à leur permettre de se faire entendre.

Thelma Susbielle

24.01.2026 à 00:30

« Professeur, je ne veux pas de cet enfant »

Étienne Jallot

Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps. Un trésor historique dormait dans les archives de l'association Choisir la cause des femmes. Entre des rangées de livres et des piles d'archives, les membres de (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (1769 mots)

Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps.

Un trésor historique dormait dans les archives de l'association Choisir la cause des femmes1. Entre des rangées de livres et des piles d'archives, les membres de l'association ont retrouvé une chemise cartonnée portant la mention « Histoire d'A ». Épinglée à la pochette, une feuille en papier jauni : « dossier “Avortement” remis par le Pr. Milliez. Intérêt historique ». À l'intérieur, 51 lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes désireuses d'avorter dans les plus brefs délais. Elles sont destinées au Professeur Paul Milliez, un médecin rendu célèbre pour ses positions pro-avortements lors du procès de Bobigny en 19722. Compilées par l'association au sein de l'ouvrage Lettres pour un avortement illégal (Libertalia, 2025) elles témoignent de l'insupportable condition dans laquelle étaient plongées ces femmes interdites d'avorter. Celles qui écrivent ont entre 16 et 50 ans, souffrent de précarité et vivent souvent loin des grandes villes. N'ayant pas les moyens d'avorter dans les réseaux clandestins ou à l'étranger, elles se tournent vers le Professeur Milliez comme dernier espoir. Dans une correspondance avec l'association, l'écrivaine Annie Ernaux y voit « la preuve absolue, aveuglante que les femmes pauvres n'avaient aucun moyen d'avorter [...] les plus riches et celles qui avaient des relations trouvaient facilement des solutions ». Entre l'angoisse et l'urgence, on lit dans ces lettres le désir assumé de disposer librement de son corps. « Leur choix d'écrire […] nous apparaît moins comme un acte de supplication que comme un acte de rébellion et de désobéissance face à l'injustice de la loi qui pénalise l'avortement », écrit Choisir la cause des femmes, en postface de l'ouvrage. À l'heure où les fascistes au pouvoir, en Pologne ou aux États-Unis plongent des milliers de femmes dans les dangers de l'avortement illégal, ces lettres rappellent à tous·tes qu'il est impératif de ne jamais cesser de lutter pour décider librement de faire naître ou de ne pas faire naître.

Étienne Jallot
12 novembre 1972

Monsieur le Professeur,

Si je me permets de vous écrire c'est parce que vous seul pouvez m'aider. Je suis mariée j'ai deux enfants en bas âge. J'en ai un le plus jeune en nourrice. Je suis obligée de travailler depuis le mois de mars comme vendeuse. Car le salaire de mon mari n'est pas suffisant. De plus je m'occupe de mes frères c'est-à-dire deux, car je suis la plus vieille et que nous sommes restés tous les trois orphelins assez jeunes.

Et voilà que je viens de m'apercevoir que je suis enceinte de trois semaines : je prenais des pilules mais j'avais arrêté le mois dernier pour me reposer. Je ne sais vraiment pas comment faire. Je suis désespérée car je ne voudrai pas cet enfant. Et mon mari est d'accord. Pouvez-vous m'aider ? Pouvez-vous faire quelque chose pour moi ? J'espère que oui. Je mets tout mon espoir en vous. Puis-je aller vous voir, que pourrais-je faire ?

Dans l'attente d'une réponse de votre part. Recevez Monsieur le Professeur mes sincères salutations.

22 novembre 1972

Monsieur,

Je m'excuse de vous déranger mais peut-être êtes-vous mon salut mon seul refuge de vous dépend ma vie. Voici : je suis enceinte et ne veux absolument pas de cet enfant en ayant déjà cinq et un mari malade du cœur. J'ai fait tout ce que je pouvais pour faire une fausse couche mais rien n'y fait. J'ai donc pris une assurance-vie et ainsi je pourrai me suicider sans laisser mon mari et mes enfants dans le besoin du moins dans l'immédiat car n'étant pas riche je n'ai pu prendre une assurance de plus de 3 200 000 j'écris en anciens francs. Mais ce qui m'ennuie dans ce projet c'est mon petit garçon de trois ans. Il est toujours derrière moi et dès qu'il ne me voit plus m'appelle et me cherche partout, même la nuit en dormant il m'appelle je lui fais deux ou trois chuts et il se rendort paisiblement. Ce sera pour lui plus dur. J'ai longuement hésité pour lui. Mais il n'y a rien à faire je ne veux pas de cet autre enfant aussi je vous demanderai si vous pouvez quelque chose pour moi S.V.P. ou si vous ne pouvez ce que je comprends très bien à cause de la loi pouvez-vous me donner l'adresse et le montant d'une clinique en Angleterre S.V.P. Je vous en prie Professeur – essayez. La deuxième question serait même très bonne et je puis vous jurer que personne ne saura que c'est vous qui me l'avez donnée. Seulement je vous demanderai de me répondre vite S.V.P. car la 24e semaine se termine le 10 décembre.

Je vous remercie à l'avance.

En espérant que vous pourrez peut-être quelque chose pour nous.

Je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l'expression de mes sentiments les plus distingués.

2 juin 1973

Monsieur le Professeur,

Vous voudrez bien me pardonner de venir vous importuner mais je ne sais à qui je pourrais confier mon problème actuel, si ce n'est à vous : je vous l'avoue brutalement, je suis enceinte de cinq semaines.

Hier soir, j'ai consulté un gynécologue qui ne « peut rien faire ». Il m'a seulement proposé de me diriger en Angleterre, ceci pour 2 000 francs. C'est beaucoup trop cher, car je serai pratiquement seule pour financer cette somme, mon fiancé étant étudiant ingénieur et de plus loin de moi en ce moment.

Quant ,à moi, je travaille, il est vrai, [en tant que] secrétaire médicale mais je tiens cela en secret et j'ai l'impression de vivre « au ralenti ». Cette situation devient de plus en plus insupportable.

Je pensais aller à [Préfecture de Province] mais je ne sais si ce mouvement n'a pas été démantelé et surtout si je peux me mettre en rapport avec ses membres car je crains qu'ils ne soient surveillés.

J'ai suivi depuis le début cette polémique sur l'avortement. Je sais que vous avez pris courageusement position en face de ce problème que les hommes de loi abordent avec lâcheté car il ne fait nul doute qu'eux s'en servent sans scrupule et surtout sans problème financier. Va-t-on le laisser devenir un privilège de la bourgeoisie hypocrite !

Aussi je m'en réfère à vous afin que vous me donniez des conseils. […] J'espère très vivement que vous allez pouvoir me guider et trouver une solution à mon état qui m'accable chaque jour un peu plus. Je vous remercie de ce que vous ferez et je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l'assurance de mes sentiments les plus respectueux

2 Avril 1974

Monsieur le Professeur,

En toute simplicité je viens me confier à vous. Voici mon histoire, mes ennuis.

Je suis sage-femme DE, âgée de 60 ans exerçant à [lieu] dans le [département], mère de trois garçons que j'ai dû élever toute seule, mon mari m'avait abandonnée.

Ce qui m'arrive aujourd'hui est grave. J'ai avorté une femme en détresse qui avait déjà quatre enfants, milieu misérable. N'ayant pas l'argent nécessaire pour se faire avorter dans un pays voisin et très proche, car on demande 3 000 francs suisses, cette pauvre mère avait tellement insisté, j'ai eu pitié d'elle et j'ai aidé l'interruption de cette grossesse non désirée. Après quinze jours elle est morte dans un hôpital de [métropole], congestion pulmonaire, reins bloqués. Je suis accusée de cette mort et j'étais inculpée durant quinze jours en prison pour violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner.

Pardonnez-moi si je vous ennuie avec ma confession, mais je vous ai entendu parfois à la télévision, votre bonté, votre compréhension pour les femmes malheureuses et sans défense.

Je suis usée par le travail et souffre d'une angine de poitrine, le procès aura lieu prochainement, ma carrière est brisée, ma vie de femme humiliée.

De tout cœur, Monsieur le Professeur, je vous envoie mes salutations angoissées et respectueuses.

Une malheureuse.


1 Fondée notamment par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir en 1971, après la publication du « Manifeste des 343 ».

2 Procès historique où Marie-Claire Chevalier, 17 ans, est jugée pour avoir avorter à la suite d'un viol.

24.01.2026 à 00:30

Lobotomie wokiste

Thelma Susbielle

Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum ! Ça commence en pleine action, comme un coup de matraque. En pleine manifestation féministe à Paris, Neylan et Maria se font gazer par les cowboys de la street. Réponse immédiate : elles lancent un cocktail molotov. Un robocop s'effondre. Plutôt (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (596 mots)

Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum !

Ça commence en pleine action, comme un coup de matraque. En pleine manifestation féministe à Paris, Neylan et Maria se font gazer par les cowboys de la street. Réponse immédiate : elles lancent un cocktail molotov. Un robocop s'effondre. Plutôt que de fuir, elles l'embarquent. Mais ce qui ressemble à un débordement improvisé fait en réalité partie d'un plan bien huilé. Direction le Planning familial, quartier général discret où trois autres militantes les attendent. Tout a été calculé.

Grâce aux réseaux sociaux, l'identification est rapide : Clément Wurtz, gradé de police. « On a tiré le gros lot ! » Après une course-poursuite digne de Thelma et Louise, Neylan et Maria prennent la route vers le Sud, le poulet dans le coffre, et rejoignent le reste du groupe. Elles sont cinq au total – Neylan, Bru, Elsa, Garbo et Maria – unies par une certitude : il faut s'attaquer au premier rempart du système patriarcal et raciste, la police. Et ce n'est que le début !

Car Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops (Cambourakis, 2026) ne se contente pas de fantasmer une vengeance brute. Dans leur labo souterrain, ces super-héroïnes version punk expérimentent une autre piste : pénétrer le cerveau de ces mâles blancs en uniforme pour leur infliger un petit lavage de cerveau wokiste. Rééduquer plutôt que punir ? Même là, le doute s'invite, et la BD se permet de questionner ses propres élans révolutionnaires. « Je croyais qu'on avait dit que c'est pas en butant deux ou trois keufs qu'on renverserait le système patriarcal et raciste », lâche l'une d'elles, rappelant que la radicalité n'exclut pas le débat stratégique ni une certaine éthique de l'action.

Graphiquement, l'autrice Elsa Klée opte pour un noir et blanc sec, efficace, sans fioritures. Le trait est fin, tendu, résolument moderne. L'esthétique underground irrigue chaque page, sans jamais sombrer dans le glauque. Oui, ça tape du flic, parfois de manière gore, mais toujours avec un sens du rythme et du découpage qui maintient une distance ironique. L'humour est grinçant et salvateur.

Ce premier épisode est volontairement court, mais il va droit au but. Il pose un univers, un collectif, une colère, et surtout une promesse : celle d'une série aussi jubilatoire que subversive. Elsa & Haters s'annonce comme une BD révolutionnaire, qui refuse la tiédeur, assume la provocation et redonne à la fiction politique un goût de poudre et de liberté. Une entrée en matière particulièrement savoureuse, qui donne terriblement envie de lire la suite.

Thelma Susbielle
10 / 10

 

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