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05.09.2026 à 02:30

En Argentine, la terre n'est pas à vendre

Chloé Roulet

Cet été, en Argentine, la terre a cristallisé la colère populaire contre l'affreux Javier Milei. Face à la mobilisation, le pouvoir a dû reculer sur l'ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers. Le gouvernement de Javier Milei, Président argentin ultra-conservateur, s'est incliné face à l'opposition. Depuis quelques mois, le libertarien tentait de faire passer un projet de loi sur « l'inviolabilité de la propriété privée ». Fidèle à sa politique de la tronçonneuse, le texte visait (…)

- CQFD n°255 (septembre 2026) / ,
Texte intégral (1260 mots)

Cet été, en Argentine, la terre a cristallisé la colère populaire contre l'affreux Javier Milei. Face à la mobilisation, le pouvoir a dû reculer sur l'ouverture des terres rurales aux capitaux étrangers.

Mona Lobert

Le gouvernement de Javier Milei, Président argentin ultra-conservateur, s'est incliné face à l'opposition. Depuis quelques mois, le libertarien tentait de faire passer un projet de loi sur « l'inviolabilité de la propriété privée ». Fidèle à sa politique de la tronçonneuse, le texte visait à faire reculer la responsabilité de l'État concernant l'urbanisation, la protection, l'expulsion et la vente des terres argentines. Mais c'était sans compter sur la vague de mobilisation qui a éclaté dans le pays le 6 août dernier, jour où la proposition passait au Sénat. Malgré la tempête annoncée, une armée de parapluies et de pancartes « La patrie ne se vend pas » s'est emparée de la Plaza Congreso à Buenos Aires pour protester contre ce que les Argentins appellent la loi « extranjerización de las tierras » (« étrangéisation des terres »). Suite aux pressions populaires, Patricia Bullrich, à la tête du camp présidentiel au Sénat, a dû retirer les articles relatifs à la suppression des protections des terres rurales en cas d'incendie ou d'achat par des étrangers.

Déjà en morceaux

En Argentine, presque 13 millions d'hectares appartiennent déjà à des étrangers, soit 5 % du territoire national. L'équivalent de l'Angleterre. Pour freiner ce phénomène, des restrictions avaient été mises en place en 2011 avec la « ley de las tierras » (« loi des terres »). Les investisseurs internationaux ne peuvent pas posséder plus de 15 % des superficies provinciales et départementales du pays. Pourtant, cette limite n'est pas respectée dans certains départements, comme celui de Lácar dans la province de Neuquén, où la concentration des terres étrangères monte à 54 %. Le seuil maximal des 15 %, Javier Milei voulait définitivement le supprimer, avant de rétropédaler pour l'augmenter à 25 %. Selon l'Observatoire des terres en Argentine, la loi en vigueur permet encore aux étrangers d'acheter 26 millions d'hectares, mais 36 départements ont déjà atteint la limite fixée. Le but de la dérogation est d'augmenter la concentration étrangère dans les départements les plus convoités, dont ceux près de la cordillère, riches en lithium, minéraux et ressources hydriques.

Le terrain de l'unité

« La terre ne se vend pas, elle ne s'incendie pas, elle ne se dévaste pas, elle ne se déforeste pas et elle ne s'expulse pas. La terre est un bien social ! » clame au microphone, Pedro Perett, ex-dirigeant de la Fédération agraire d'Argentine (FAA). Bien que satisfait de l'abandon des mesures jugées problématiques, l'exploitant agricole n'en démord pas : la mobilisation doit continuer. « Il faut secouer l'oligarchie terrienne argentine. Oligarchie et impérialisme sont les deux termes pour qualifier la situation politique actuelle de notre pays. » Directement concernés, certains peuples autochtones, dont les Mapuches de Patagonie, ont aussi décidé de rejoindre la lutte. Nélida Ancalipe, représentante de la communauté Nahuelpan, s'en est fait la porte-parole : « Nous sommes des gardiens de la terre, comme tous les autres peuples originaires de cet État argentin. C'est justement là où nous vivons que se trouve ce qu'ils cherchent : l'eau, le pétrole, les mines. C'est pour ça que le gouvernement s'attaque à ces terres. »

Dès qu'on touche à la terre, un patriotisme commun se réveille. Surtout après l'acte anti-impérialiste de l'équipe de foot argentine lors du mondial. Après leur victoire contre les Anglais, les joueurs ont déployé à même le terrain une banderole avec l'inscription : « Les îles malouines sont argentines ». Depuis 1833 et son occupation par les britanniques, l'Argentine revendique cet archipel de l'Atlantique Sud, qu'elle a d'ailleurs tenté de récupérer en 1982 avec la guerre des Malouines. Myriam Bregman, avocate des droits humains et députée de gauche, s'y réfère dans son intervention à la marche du 6 août. « Quand les joueurs ont levé le drapeau, nous avons ressenti une fierté immense. Ça nous a tous unis. Ce sont des siècles d'humiliation de la Couronne britannique occupant notre territoire ». Défilant entre les anoraks, Candela, étudiante à Buenos Aires, a également participé à cette grande mobilisation. « Ce n'est pas qu'une simple protestation, c'est une lutte pour nos terres ! Et les luttes se mènent dans la rue. » Pour cette jeune femme péroniste (parti de l'opposition), cette proposition de loi est une mise en vente de l'Argentine : « Il n'y a pas d'acte plus lâche que celui de brader son pays. »

Et ce sentiment de trahison est partagé par une bonne partie de la société argentine. « Un ensemble d'acteurs se sont réunis pour pouvoir résister à ce projet de loi, explique Leandro Vera Belli, avocat du droit de la ville au Centre d'études légales et sociales d'Argentine (CELS). Une construction transversale s'est faite, reliant les secteurs paysans, indigènes, agricoles mais aussi les organisations de locataires, de droits humains et l'Église. »

Gros revers

Force est de constater que La Liberta Avanza (parti de Milei) n'a pas eu ses soutiens habituels pour faire passer la proposition de loi initiale. Les « dialoguistes », partis d'opposition modérée ouverts aux dialogues, dont le PRO (Propuesta Republicana) et l'UCR (Unión Cívica Radical), s'y sont opposés sous la pression populaire. Pour avoir la majorité au Sénat, il a fallu plus de 10 heures de débats et un texte amputé de ses chapitres clés – dont la gestion des terres incendiées et la suppression des limites d'achat pour les étrangers. En plus d'avoir capitulé, Milei a dépoussiéré un sentiment de souveraineté derrière le slogan « La Patria No Se Vende », propulsé par de grandes figures argentines aux millions d'abonnés, comme Lali, Dillom, Tina ou encore Nicki Nicole et Emilia Mernes. Ces prises de position ont pu toucher un public jusqu'alors non politisé. « [L'opposition] a dépassé le plan politique pour passer à un programme populaire », affirme l'avocat Leandro Vera Bello. Même si le texte remodelé a bel et bien été adopté par la chambre haute, il rappelle que rien n'est encore joué : « Il reste à voir comment se déroulera son traitement à la Chambre des Députés, et finalement s'il sera approuvé ou non. » D'ici là, les Argentins peuvent puiser dans cette nouvelle force pour freiner la tronçonneuse.

Chloé Roulet
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