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05.03.2026 à 08:00

Comprendre le populisme par l’économie

Les méthodes de la discipline économique sont régulièrement mobilisées pour étudier le populisme. Le petit livre que viennent de faire paraître Alexandre Chirat , Gilles Ivaldi et Émilie Sartre en propose une synthèse utile, centrée sur les principaux résultats en la matière, qui couvrent plusieurs dimensions importantes. Nonfiction : Vous venez de publier avec vos coauteurs un petit « Repères » à La Découverte, titré L’économie politique du populisme . Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi l’économie comme discipline peut éclairer ce phénomène ? Alexandre Chirat : S’il est certes un objet privilégié de la science politique, le phénomène populiste requiert de faire appel à d’autres disciplines pour le comprendre, comme l’histoire, la psychologie, la sociologie, mais aussi l’économie. Pourquoi se concentrer sur les apports de « l’économie politique » ? Nous avions quatre motivations principales. Au niveau théorique, l’économie politique offre une variété de modèles. Ils permettent de décrire le fonctionnement des démocraties et, par conséquent, de penser avec précision les différents mécanismes à l’œuvre derrière l’émergence et le succès des partis populistes. Au niveau empirique ensuite, l’économie appliquée mobilise des outils permettant de mener des analyses causales. Or, nombre de travaux récents des économistes sont consacrés aux causes du populisme. Ces travaux ont en outre montré l’impact de plusieurs causes qualifiées d’économiques, telles que la mondialisation, le changement technologique ou encore la Grande Récession. Enfin, du point de vue de l’offre des partis politiques, la dimension économique est l'un des principaux clivages structurant la concurrence électorale. Or, nous avons voulu mettre en évidence l’évolution, dans le temps et l’espace, de l’offre populiste en matière de politiques économiques. Ceci étant dit, en tant qu’objet d’étude scientifique, le populisme est un objet éminemment pluridisciplinaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce livre a été co-écrit par un politiste et deux économistes !   L’économie se caractérise notamment par la modélisation des phénomènes qu’elle étudie, ce qui permet d’identifier des conditions d’émergence ou encore de caractériser certaines dimensions de ceux-ci. Pourriez-vous dire un mot des principaux résultats auxquels la discipline parvient de cette manière s’agissant du populisme ? En tant qu’historien de la pensée économique, j’ai l’habitude de dire aux étudiants que « la science économique » est une discipline sujette à des controverses. Il est important d’avoir à l’esprit qu’il n’existe pas une théorie économique du populisme, laquelle ferait consensus. Il existe plutôt une série de modèles, qui s’efforcent de mettre en exergue certains mécanismes permettant de comprendre certains aspects de ce qui est désigné par le recours au terme populisme. Parmi ces modèles, les uns sont complémentaires, les autres sont antinomiques. Pour ne donner qu’un exemple, les modèles canoniques d’économie politique définissent généralement le populisme, de manière péjorative, comme de mauvaises politiques économiques. Ils expliquent que son succès est surtout le produit de la corruption des élites, de l’opportunisme des politiciens ainsi que de la défiance et de l’ignorance des citoyens. Bien que repartant d’un cadre d’analyse identique, à savoir la théorie économique de la démocratie de Downs, nous avons montré avec Cyril Hédoin dans un article académique et un papier publié sur le site The Conversation que le populisme est d’abord et avant tout la conséquence d’un déficit de représentation des préférences citoyennes combiné à l’absence de consensus majoritaire sur les conceptions de l’intérêt général au sein d’une société.   La discipline recourt par ailleurs à l’analyse statistique et économétrique pour identifier les causes des phénomènes. Cela vaut en particulier pour les facteurs économiques, mais également pour d’autres facteurs. Comment la discipline économique identifie-t-elle ces facteurs s’agissant du populisme ? Le premier enjeu pour les travaux empiriques sur le populisme consiste à définir le bon proxy pour capter le phénomène. Traditionnellement, en fonction de la question de recherche posée, on peut utiliser : les parts de vote en faveur des partis populistes, les attitudes politiques déclarées par les citoyens, ou encore la rhétorique populiste dans la communication politique. Les variables explicatives du populisme peuvent être, comme vous le rappelez, de nature très diverse. La littérature scientifique distingue traditionnellement les causes économiques des causes socio-culturelles — lesquelles interagissent. Des méthodes similaires sont utilisées pour analyser ces différentes causes, même si la nature et la temporalité des phénomènes socio-culturels rend souvent plus difficile l’identification précise de leur impact causal. Mais les méthodes utilisées en économie appliquée ne sont pas les seules pertinentes, d’où l’intérêt de considérer en sus les résultats d’autres disciplines. Concernant les outils, enfin, les économistes mobilisent une très grande variété de techniques quantitatives d’évaluation, allant de l’économétrie structurelle à l’économie expérimentale en passant par diverses méthodes d’inférence causale. Cet ouvrage de synthèse s’adressant à une audience élargie, nous avons choisi de ne pas nous aventurer dans des discussions ésotériques sur les avantages et les inconvénients de chacune des méthodes. Nous avons plutôt fait le choix de présenter les résultats obtenus par de nombreux chercheurs mobilisant diverses méthodes empiriques, afin de donner un état du savoir qui soit aussi complet et objectif que possible.   Si l’on en vient alors aux programmes économiques – où l’on retrouve un terrain où la discipline est particulièrement compétente – , vous montrez dans l’ouvrage que les partis populistes adoptent en matière économique des positions qui varient fortement en fonction du contexte et qu’ils sont susceptibles de mener des politiques économiques très différentes lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Pourriez-vous en dire un mot ? Historiquement, le « populisme macroéconomique » a été défini comme des politiques d’inspiration keynésienne et protectionniste, favorisant à court terme la croissance économique et la redistribution des revenus, mais au détriment de l’inflation et des équilibres extérieurs (balance commerciale, taux de change, dette extérieure). Cette conception est étroitement liée au contexte latino-américain, et ses conflits sociaux, des années 1940 aux années 1980. La concordance entre cette caractérisation du populisme comme politique économique, d’une part, et la définition du populisme comme idéologie politique et/ou stratégie de conquête du pouvoir, d’autre part, s’est toutefois révélée imparfaite. À partir des années 1980, en Amérique Latine toujours, puis dans les démocraties en transition de l’ancien bloc de l’Est dans les années 1990, des leaders politiques consensuellement qualifiés de populistes ont à l’inverse mis en œuvre des politiques économiques d’inspiration néolibérale. L’agenda économique des partis populistes au XXI e siècle est marqué par un degré notoire d’hétérogénéité. Elle s’observe non seulement entre les populistes de droite et de gauche, mais aussi entre les populistes d’Europe de l’Ouest et d’Europe de l’Est, par exemple. L’offre populiste contemporaine en matière de politiques économiques étant encore sous-étudiée, elle est d’ailleurs au cœur d’une étude que nous menons actuellement avec mes coauteurs, Émilie Sartre et Gilles Ivaldi, dans le cadre d’un projet financé par l’Agence Nationale de la Recherche.   Vous concluez le livre sur une étude des conséquences du populisme. Pourriez-vous indiquer en quoi la discipline peut contribuer à éclairer celles-ci ? Et quelle valeur on peut alors attribuer à ces résultats ? La valeur des résultats scientifiques en économie empirique dépend principalement de trois facteurs : la qualité du cadrage théorique et conceptuel, la qualité des données utilisées, la pertinence de la méthodologie utilisée. Des travaux d’économistes s’efforcent aujourd’hui d’évaluer les conséquences économiques des populistes au pouvoir. Mais la construction d’un contrefactuel est particulièrement difficile. Les résultats obtenus sont donc toujours à prendre avec prudence, et ce d’autant plus que ceux qui sont obtenus à partir d’études de cas spécifiques ne sont pas généralisables. Ceci étant, notre volonté était à nouveau d’offrir au lecteur une synthèse des résultats des études considérées comme les plus abouties.

03.03.2026 à 09:00

Edith Bruck : l'impossible réparation ?

Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Hitler, scandalisé qu’en Hongrie, puissance de l’Axe, partenaire du « Reich de mille ans », un îlot juif puisse subsister, mobilise ses forces aux abois sur tous les fronts pour exterminer la dernière communauté juive d’Europe, presque intacte. Depuis son bunker de la Chancellerie à Belin, le Führer ordonne la liquidation – Endlösung – des Juifs de Hongrie. Au mois de mars 1944, leur acheminement vers les centres de mise à mort va commencer. Les fours des crématoires de Birkenau ont été améliorés, d’immenses fosses d’incinération ont été creusées tout autour, afin de compléter le dispositif. Des milliers de wagons sont réquisitionnés dans le seul but d’acheminer 400 000 Juifs jusqu’aux chambres à gaz. Tout se poursuit au grand jour, sans que les Alliés, sur le chemin de la victoire, se préoccupent d’intervenir. Eichmann s’enorgueillit de gazer et brûler 12 000 Juifs par jour. Cependant, dès 1938, les 725 000 Juifs de Hongrie ont été en proie aux mesures les excluant de la société. Encouragés par la gendarmerie fasciste, des pogroms éclatèrent dans les villes et les villages. Les Juifs furent regroupés dans des ghettos. Edith Bruck, déportée hongroise et survivante des camps, témoigne dans  Lettre de Francfort du parcours interminable pour tenter d'obtenir réparation. Edith Bruck : Un shtetl en Hongrie, Auschwitz Birkenau, Bergen Belsen, Rome Le 8 mai 1941, Edith Steinschreiber, aux tresses blondes enrubannées, qui vit dans le sthetl de Tiszabercel, entend pour la première fois le maître d’école et le médecin se saluer par un Heil Hitler ! C’est ce même médecin qui refusera de soigner parce qu’il est juif, l’un de ses frères souffrant d’une crise d’appendicite. Avant leur déportation, les Juifs du village sont torturés, expropriés, voire massacrés par leurs voisins. Les gendarmes hongrois venus récupérer « l’or des Juifs », participent aux exactions. Au mois d’avril 1944, les Juifs des Carpates, que les nazis ont désignés comme ceux de la zone 1, sont déportés à Auschwitz. Édith Bruck, 12 ans, avec ses tresses blondes et ses rubans, dont sa mère a pris soin pendant le transfert, descend d’un wagon à bestiaux sur la Judenrampe . Lors de la sélection, opérée par Mengele, les parents et l’un des frères d’Edith disparaissent dans la file de droite en quelques instants. Avec sa sœur Adele, Edith est tatouée dans le camp de quarantaine, puis est transférée aux camps d’anéantissement par la faim, les coups, l’absence totale d’hygiène et le travail, aux camps de Kaufering, Landsberg, Dachau et Christianstadt. Edith qui n’a pas encore quatorze ans et sa sœur sont libérées par les Anglais au camp de Bergen Belsen, le 15 avril 1945. Dans les bois, la boue, les baraques dévastées par le typhus, les Anglais et les Américains découvrent plus de 20 000 cadavres nus. Soignées à l’hôpital par les Alliés et rétablies, Edith et sa sœur retournent dans leur village. Devant leur maison en ruine, où les photos de famille ont été jetées par leurs voisins dans les excréments, elles sont insultées. Elles quittent la Hongrie pour toujours. En 1948, après avoir séjourné pendant quelques mois à Budapest, puis en Tchécoslovaquie chez une de leurs sœurs, qui les reçoit froidement, Edith retrouve deux de ses sœurs et son frère Laci, partis faire leur aliyah dans le jeune État d’Israël. Edith a passé quelques années spartiates et difficiles au kibboutz. En Israël, elle a épousé deux maris violents, et divorcé deux fois. Son troisième mariage est « blanc », suivi d’un divorce, lui permettant d’échapper au service militaire. Elle adopte le nom Bruck, celui de ce mari qui ne lui a fait aucun mal. Elle quitte Israël. Commence alors une sidérante vie d’aventures. Edith, aussi belle que désirable, est engagée comme danseuse et chanteuse de cabaret dans des tournées qui la conduisent dans toute l’Europe et en Turquie. Elle déserte sa compagnie à Naples, ville pour laquelle elle ressent une immédiate et profonde attirance. Elle travaille pendant deux ans dans un institut de beauté luxueux. Son employeur qui l’exploite brutalement, ignore qu’elle a commencé à écrire des poèmes et des récits, parus sous un pseudonyme. La vie d’Edith Bruck se stabilise en 1957 quand elle rencontre à Rome le poète, traducteur et cinéaste Nelo Risi, de onze ans son aîné, qui deviendra son mari bien-aimé, en dépit de ses infidélités. Edith et Nelo, inséparables, malgré une relation amoureuse pour elle si douloureuse, ont traduit des livres, écrit des adaptations pour la télévision et le cinéma. Edith consacrera un livre sans mièvrerie, Je te laisse dormir , à son amour contrarié pour son mari, qu’elle accompagna dans sa déchéance neurologique jusqu’à sa mort, en 2015. En 1999, Edith publie Signora Auschwitz, un récit dont la tonalité est proche du désarroi de son ami Primo Levi, lassé de témoigner devant des assemblées de jeunes, aussi indifférents qu’ignorants. Comme Primo, dont elle réprouve le suicide, elle se dit effarée devant l’expansion exponentielle de l’antisémitisme, partout dans le monde. Traité de réparations entre l’Allemagne et Israël En 1950, au terme de longues négociations, Nahum Goldman, président du Congrès Juif mondial et Konrad Adenauer, chancelier de l’Allemagne fédérale, signent un traité de réparations, selon lequel les survivants de la Shoah pourront obtenir des dédommagements, après l’examen méticuleux, semé d’embûches, de leur dossier. Ma chronique prend brièvement une tournure personnelle car, comme Edith Bruck, j’ai suivi un chemin bureaucratique tortueux, insensé, cependant beaucoup moins long qu’elle. La réalité des conditions dans lesquelles les crimes monstrueux furent commis à l’encontre de six millions de Juifs sont totalement ignorées des bureaucrates de Francfort, qui demandent aux survivants d’apporter non seulement les preuves matérielles des horreurs qu’ils ont subies, mais également celles des séquelles qu’elles ont engendrées. Je n’ai pas vécu le destin atroce d’Edith Bruck, mais on me somma d’apporter la preuve du jour, si ce n’est de l’heure de ma conception, dans les conditions de clandestinité où mes parents vivaient à Lyon en 1942. C’est inouï, absurde et grossier. Le but de cette exigence, sans base scientifique, était de refuser ma demande, au motif que ma mère aurait dû attendre deux semaines de plus, avant de fuir la France, afin que sa grossesse correspondît aux normes des fonctionnaires de Francfort. Or à Lyon, les rafles avaient commencé. Pour Edith Bruck, ce fut mille fois pire. Comment aurait-elle pu solliciter des témoignages prouvant les actes de son martyre, alors que précisément, les nazis firent tout ce qui était en leur pouvoir, afin qu’il ne restât personne pour témoigner de la Shoah. Sur les sites d’extermination de Sobibor, Treblinka, Belzec, les centaines de milliers de corps furent exhumés des fosses et brûlés. Les exécutants juifs de cette tâche étaient, à la fin, liquidés. Himmler avait dit à des déportés que si, d’aventure, l’un d’entre eux survivrait, personne ne croirait ce qu’il raconterait. On le prendrait pour un fou. On doit à Vassili Grossman, premier correspondant de guerre à pénétrer sur le site du camp d’extermination de Treblinka, l’extraordinaire témoignage L’Enfer de Treblinka, qui fut distribué sous forme de fascicule au Procès International de Nuremberg. Edith Bruck demande réparation Edith envoya sa première requête en 1993, qui fut refusée en 1995, à ce qu’elle nomme dans son récit, l’Institution, mais dont le nom réel est la Claims Conference . La demande la plus scandaleuse et insultante porte le numéro 7 sur le formulaire : « Preuves documentées des souffrances endurées lors de la persécution. Les témoignages sont insuffisants. » Tous les documents attestant la déportation d’Edith et des siens à Auschwitz sont, au prix d’épuisantes démarches, envoyés sous pli recommandé à « l’Institution ». Edith a été libérée, à l’âge de 14 ans, au camp de Bergen Belsen, au terme d’une interminable « marche de la mort » à travers l’Allemagne. Mais cela n’était pas considéré suffisant. Pendant sept ans, Edith et l’Institution, sise à Francfort, vont échanger des correspondances erratiques, dont ne sortiront que des réponses aussi évasives que négatives. Attend-t-on, à Francfort, se demande-t-elle, qu’elle meure, afin que ses demandes deviennent caduques ? Nelo Risi, pessimiste, lui conseille d’abandonner chaque fois qu’Edith ouvre une nouvelle lettre, rédigée dans le style bureaucratique, l’informant que sa requête ne peut pas être prise en considération. Ses envois sont parfois égarés. Elle doit repartir de zéro. Obtenir à nouveau les pièces, les faire traduire par un traducteur assermenté. Ce qui n’est pas gratuit. Son témoignage est estimé « non documentable ». Le plus souvent, les réponses sont signées par un certain M. Tarshawsky. Edith l’imagine en fonctionnaire typique de l’Allemagne nazie. Blond, grand, aux yeux bleus. « Et si j’allais en Allemagne, se demande-t-elle un jour. » : « Une fois arrivée à Francfort, à l’adresse de la Fondation, je pourrais demander Monsieur Tarshawsky, et dans un endroit discret baisser mes bas et lui montrer les marques de gel sur mes genoux, sur mes chevilles, la fracture sur les vertèbres de ma nuque frappée par la crosse d’un fusil, sans parler des empreintes invisibles qui sont les plus nombreuses et comptent encore plus. » Avant de prendre une décision, elle écrit une dernière fois à M.Tarshawsky : « Je suis une survivante à douze mois de détention, j’ai marché pieds nus dans la neige, j’ai mangé de la merde séchée, de l’écorce arrachée à un arbre, les épluchures pourries des poubelles, la bouillie des porcs, les bourgeons de fleurs. J’ai traversé à pied la moitié de l’Allemagne, j’ai fait sur moi à cause de la dysenterie, je me suis épouillée pour ne pas mourir du typhus exanthématique comme tant d’autres. J’ai porté des poids plus lourds que moi pour ne pas mourir sous les coups de pieds, je ne me suis pas arrêtée pendant la marche de la mort pour ne pas être transpercée par une balle, j’ai résisté aux coups de pieds, aux sélections, au gel, à la faim, à la mort aux aguets, pour raconter ce qui a été, à travers la peinture et à vous, Monsieur Tarshawsky. » Après une semaine de vacances à Ischia, au milieu des touristes allemands, Nelo et Edith rentrent à Rome. La boîte aux lettres contient un courrier de l’Institution, dans lequel Tarshawsky, le persécuteur, qui plusieurs fois a exigé la déclaration de revenus, lui permettant d’être éligible, annonce que la dernière requête a été refusée : « Si votre situation financière avait été différente, nous aurions trouvé une solution pour vous concéder environ 500 Marks par mois de la part du Fonds B. Mais pour l’instant, même si nous le désapprouvons, nous sommes soumis à la législation qui nous est imposée. » Les revenus de la survivante Edith Bruck dépassent de 500 dollars ce qu’a décidé le Gouvernement allemand : sa déclaration de revenus ne doit pas dépasser 21 000 dollars, net par an. Après avoir tripatouillé avec son comptable une nouvelle déclaration, Edith l’envoie à Francfort, comme toujours recommandé, avec avis de réception. Enfin, le 5 octobre 2000, la Fondation écrit : « Votre demande est, pour l’instant, en cours d’acheminement vers une issue positive. Nous vous confirmerons par écrit la décision finale. Amicales salutations, Tarshwasky. » Alors, Edith, tel l’Arpenteur de Kafka, décide de se présenter à la porte du « Château ». Comme à l’Arpenteur, il lui est interdit d’entrer. Mais elle est pugnace et dit qu’elle ne bougera pas tant qu’elle n’aura pas vu de ses yeux l’effrayant Tarshwasky, son persécuteur depuis sept années, qu’elle imagine « sous les traits d’un fonctionnaire géant avec un cœur et des yeux d’acier ». Or, ayant forcé la porte de son bureau, elle se trouve en présence « d’un gringalet minuscule, décharné, anonyme, cacochyme. Il porte un gilet vert délavé, ses manches de chemise jaunâtres, sans doute à cause de la chaleur, sont retournées et retenues par des élastiques noirs comme des brassards de deuil. Je suis désemparée en le dévisageant : il se lève pour prendre sa veste accrochée à un porte-manteau et, dans l’ouverture de ses poignets déboutonnés, je découvre, pétrifiée, son tatouage… c’est un ancien déporté ! » Elle engueule le pauvre bénévole impavide, l’accuse explicitement de collaboration, telle Hannah Arendt, les membres des Judenräte, lors du procès d’Eichmann, à Jérusalem . Tarshawsky lui explique qu’il n’est qu’un exécutant entre les mains des Allemands, auteurs d’infâmes formulaires, sans doute destinés à décourager les demandeurs. Elle le traite de « pauvre Caïn », avant de claquer la porte, et de retourner à l’aéroport. Mais que sait Edith de ce qu’a enduré pendant la Shoah ce pauvre Juif bénévole, qui œuvre à la Claims Conference en tant que ventriloque des Allemands ? Il lui a tout de même in fine permis de recevoir la très modeste pension à laquelle elle avait droit. Chaque année, elle doit, à l’instar de tout survivant, apporter une « preuve de vie » pour continuer à la percevoir. D'ailleurs, en quoi ces mensualités minuscules constituent-elles la moindre réparation de ce qui fut commis ? Ne serait-ce que de ce qui fut volé et pillé dans toute l’Europe, et dont seules quelques miettes sont restituées après d’âpres et affligeantes actions en justice près d’un siècle après la Catastrophe ?

28.02.2026 à 09:00

Mathieu Peck : dire la peinture en romancier

Il arrive parfois qu’un projet d’article sur une exposition de peinture se transforme en une longue méditation sur la signification de l’acte d’écrire, et sur la création d’une manière plus générale. C’est ce dont fait l’expérience le héros du nouveau roman de Matthieu Peck, Descente à Bahia , qui donne à lire de belles pages sur le travail des peintres et sur les discours que les critiques peuvent tenir au sujet de leurs œuvres. Que voit-on dans la toile d’un artiste ? De quelle manière les couleurs qu’il utilise chamboulent-elles nos émotions ? « Qu’est-ce qu’écrire, oui ? », lance encore une voix dans le livre, avant de prendre la tangente (ou un chemin de traverse, comme on voudra) au moment de répondre : « Voilà une question digne de ces énigmes mathématiques [dont] l’énoncé laisse à penser qu’on ne s’entendra jamais sur [leur] résolution. Puisque j’ai ici tous les droits, que ceci est un journal, j’avance qu’il s’agit d’abord d’un acte de jouissance au sens physique . » Dire la violence de l’art Journaliste, Martin Reger n’apprécie guère les « textes insipides et prétentieux, dans lesquels des diplômés questionnent sans trêve quasiment n’importe quoi ». Plutôt que de se consacrer à la résolution « de grands problèmes, [d’]équations massives et inertes », plutôt que de s’interroger sur « les relations des relations avec les relations », il choisit pour sujet d’écriture l’humus des œuvres et le relief singulier de la vie de chaque créateur. L’érudition qui assèche l’art l’énerve ; il veut appréhender directement (et non par le biais de commentaires qui l’amoindrissent) la violence transfigurée par l’art en formes abruptes et colorées. C’est dans cette perspective qu’il tente d’honorer une commande : la rédaction d’un article de fond sur l’exposition d’une vieille connaissance, le peintre Pol Taburet. Lorsqu’il arrive à Salvador de Bahia, le personnage se trouve dans un état de grand épuisement. L’atelier du peintre, situé dans un immeuble dont l’architecture est inspirée de la résidence de Paul Cézanne à Aix-en-Provence, le fascine : un lieu « où l’âme s’amuse à virevolter dans le vent – où des centaines d’histoires vous précèdent ». On raconte qu’il y a plus d’un siècle, l’arrière-grand-père du propriétaire des lieux, après être tombé en extase en visitant l’atelier de l’illustre peintre français, décida de le reproduire à l’identique. La chaleur du lieu, en tout cas, place le journaliste dans des conditions favorables pour écrire à sa façon, lui qui n’aime pas les collègues se promenant avec un calepin durant leurs voyages professionnels. Pour ce critique atypique, l’écriture doit avant tout enregistrer une expérience, fixer l’empreinte des lieux sur le regard. S’il lui arrive de prendre des notes, elles « se résument », écrit-il dans son journal, « à trois lignes dans [s]on téléphone ou sur un bout de post-it » : « Si j’exerce ce métier », ajoute-t-il, « c’est pour y voir clair au milieu des balafres de l’existence et ses excès. Le monde et ses routes ne sont pas à un usage. Le monde est fait pour qu’on le retourne, absolument, qu’on y observe par l’intérieur – le voyage n’est qu’une banalité augmentée . » Grâce et misère de Salvador de Bahia Quand il accepte de rédiger cet article, Reger a cessé d’écrire sur l’art depuis un moment. Une anxiété soudaine liée à ce travail s’empare de sa plume, mais les déambulations dans les rues de Bahia lui procurent des chocs esthétiques salvateurs. Devant un cloître récemment restauré, le bleu des azulejos , ces carreaux de faïence typiques du monde portugais, l’enchante et lui ouvre les portes du rêve. Les murs sont saturés de scènes tirées des inscriptions morales d’Horace. Les reflets bleuâtres allègent ses pensées. Il s’empare de son cahier et jette quelques lignes pour donner forme aux murmures du lieu : « Je note cela : la force de cette phrase sous mes yeux. Une force paranormale : POUR HAÏR LE VICE IL FAUT LE CONNAÎTRE. Plus le vice est horrible, et plus il a d’appas, dit-on, et je contemple cette représentation d’une femme entourée des démons humains. La supposée Sagesse se tient là, au centre dudit vice et ses horreurs . » Mais ce paradoxal instant de grâce contraste avec l’autre visage de la ville, celui de l’esclavage. La découverte de la plus africaine des cités brésiliennes déstabilise le journaliste et déplace son regard. Écrire sur la peinture n’est plus sa seule ambition. En compagnie de Pol Taburet, il veut absorber le désordre dans lequel il nage, la crasse des effluences animales de la feira de São Joaquim , ce marché où prospèrent les marchands de bêtes à sacrifice et les prêtres vaudou. Il y a là une « ville véritable, un espace troué dans le cœur même du monde, une fournaise vivante et débordante d’une folie cataclysmique et admirable – une cité clandestine, disons-le, avec ses machines à sous planquées sous la poussière et les lames de boucher gorgées d’un sang de contrebande ». Le spectacle d’un peuple de l’ombre qui s’acharne à exister dans ces bas-fonds émeut autant le journaliste que le peintre. Puissances du pinceau et de la plume S’inspirant de ce désordre des choses, Reger parvient à saisir dans son écriture le mouvement qui régit la peinture de Pol : des tracés mystérieux et cryptiques « d’où surgissent çà et là des esquisses de visages, de mains, d’anges ou de divinités. C’est un travail millimétré qui ne renie pourtant pas l’accident, une étape qui consiste à projeter la structure finale du tableau depuis son néant – une vision de prophète aveugle, ou du moins quelque chose de l’ordre de l’extralucide . » La lumière, monstrueuse de clarté, stimule la création, et l’air chaud installe un silence propice à la conception de formes inédites. Seul dans l’atelier de l’artiste, le journaliste accède au secret de ses créations en donnant libre cours à l’expression de ses secousses intérieures : « Les formes que le peintre dessine ont un impact favorable sur mes émotions, je le sens. Ses toiles ont beau être éprises de violence et d’une certaine radicalité dans la solitude des mouvements, une vigueur émerge d’elles que je ne pourrais encore véritablement qualifier – ce que seuls l’art et l’amour sont capables d’escorter. » Ainsi, Reger envisage d’écrire sur la peinture. Avant l’article, il rédigera d’abord un journal de son séjour brésilien – sa véritable œuvre –, où il tâchera de fixer la multiplicité des informations émanant de l’atelier : le mouvement des mains du peintre et leurs impulsions, les indices du corps et des muscles, la nervosité des pinceaux qui luttent avec la couleur. « Écrire sur la peinture, par définition », note-t-il, « est une mélodie qui se joue sans partition ». Une puissance étrange se fait sentir dans les toiles de Pol Taburet. Le diariste éprouve une joie physique et dit les muscles qui se dressent, le fatras brutal et déchaîné des sensations, les nerfs électrifiés, les ébranlements aussi bien visuels qu’auditifs. Il fait ainsi sentir au lecteur la mélancolie qui saisit parfois la baie radieuse de Salvador de Bahia. Il donne à voir, par ses mots, la brume hallucinée qui parfois recouvre le paysage chaotique qui s’offre à lui. Ou encore il fait entendre les bourdonnements ressuscitant la mémoire des esclaves qui continuent de hanter la ville, notamment du côté de l’église Nossa Senhora do Rosário dos Pretos , cet édifice qu’ils construisirent pour la diaspora noire de l’époque. Reger circule de la sorte librement parmi les œuvres de Pol Taburet, proposant une pensée du corps, saisissant le jaillissement des couleurs et des formes, et forgeant enfin sa propre définition de la peinture, qui n’est pas celle d’un écrivain recroquevillé sur son bureau : « Contrairement à ce que l’on peut croire », écrit-il, « la peinture est une vitesse radicalement convoquée. Je vois maintenant les ongles du peintre gratter furieusement les débâcles de jaune. Je vois les poils de chèvre des pinceaux se sacrifier dans la nervosité – j’assiste aux chorégraphies de la toile à venir . »
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