29.04.2026 à 16:31
« Twin Peaks » : les ingrédients d’une série culte
Texte intégral (1613 mots)

La chaîne franco-allemande Arte propose sur son site de revoir l’intégrale de la série Twin Peaks (1990-1991 et 2017). Mais avant de nous replonger dans la « Black Lodge », essayons de comprendre comment une série si insolite est devenue culte.
Twin Peaks est le fruit de deux esprits singuliers, le scénariste Mark Frost, venant de la télévision, et le réalisateur David Lynch, issu du cinéma. Si Lynch a déjà montré sa singularité avec des films comme Eraserhead (1977) ou Blue Velvet (1986), Frost est en 1990 un scénariste de télévision plutôt consensuel.
La série s’ouvre sur la découverte du corps de Laura Palmer, dont la traque de l’assassin par l’étrange agent Cooper sera le moteur de l’intrigue. La série démarre donc comme une intrigue policière classique mais va rapidement emprunter des thématiques à d’autres genres, notamment le soap et le fantastique.
Un univers, mais plusieurs médias
Pour bien comprendre le phénomène Twin Peaks, il faut se rappeler que son univers s’est développé dans plusieurs médias. D’abord il y eut la série et ses deux premières saisons en 1990 et en 1991, ensuite un film (Fire Walk With Me) en 1992 et, enfin, une troisième saison en 2017.
L’intrigue concernant le meurtre de Laura Palmer est posée et entièrement résolue entre la saison 1 et le milieu de la saison 2. Cette résolution avant même la fin de la saison et le glissement vers des intrigues secondaires auront raison des audiences et entraîneront la fin (provisoire) de la série en 1991.
David Lynch décide alors de poursuivre son histoire avec un film qui sera en réalité une préquelle à la série, mais permettra aussi d’approfondir certains éléments mythologiques liés à la « Black Lodge ». Le film est un échec critique et commercial cuisant, et l’univers de Twin Peaks semble se refermer pour toujours.
C’est ici que naît le statut de série culte, entre une série très populaire, un film qui le sera nettement moins et surtout un très grand nombre de questions que chacun pense restées sans réponses.
Pacôme Thiellement dira que la fin de Twin Peaks est comme la mort de Laura Palmer : bien après sa disparition, la série continue longtemps à nous hanter…
Et puis, en 2017, soit vingt-cinq ans plus tard, et comme cela avait été annoncé dans la série, Dale Cooper revient pour, croit-on, lever les derniers mystères de la loge. En réalité il n’en sera rien, et la dernière saison posera beaucoup plus de questions qu’elle n’offrira de réponses, dans la droite ligne des derniers films de David Lynch.
Une victime mystérieuse
Si le statut de série culte s’est initialement construit autour des deux premières saisons de Twin Peaks c’est aussi largement à cause du personnage de Laura Palmer. C’est son corps mutilé qui ouvre la série, mais c’est son visage angélique qui refermera chacun des épisodes. Dans l’espace entre ces deux images se développeront toutes les ambiguïtés de ce personnage.
La série nous la présentera d’abord comme une figure angélique dont nous découvrirons petit à petit les failles morales. Alors que le film, à l’inverse, nous la montrera tristement réelle mais dotée d’une grande noblesse que personne ne verra, en dehors du téléspectateur.
Cet attachement au personnage sera, paradoxalement, la principale cause de la chute de Twin Peaks. Parce que c’est bien l’intrigue autour de son assassinat qui tiendra en haleine le spectateur chaque semaine, plus que l’esthétique singulière ou la mythologie de la série. La résolution du meurtre, même en ouvrant la porte à de nouvelles intrigues, ne suffira pas à intéresser les spectateurs de l’époque.
Quant au film, il arrive sûrement trop tard. Les spectateurs savent ce qu’ils voulaient savoir et sont passés à autre chose. Sans compter l’ambiance résolument plus glauque et dénuée d’humour du film en comparaison de la série.
Une série, mais plusieurs genres
Si Twin Peaks est considéré comme un moment de bascule dans le monde des séries, il faut noter que ça n’est pas tant pour l’une de ses caractéristiques que pour un ensemble de facteurs associés. Si cette série est une grande réussite populaire, elle n’est pas la première, loin de là. Des séries comme Star Trek ont conservé leur public bien au-delà de la fin de leur production.
Sur le plan qualitatif, là encore, l’ambition et la complexité qu’impulsent Frost et Lynch pour une série de télévision n’est pas inédite. On peut notamment citer la série le Prisonnier (1967-1968) qui reste un modèle du genre.
Ce qui rend la série singulière, c’est l’assemblage en un seul programme de genres très différents (le policier, le soap…), d’une intrigue captivante (qui a tué Laura Palmer ?) et d’une mystique cohérente et mystérieuse qui traversera l’ensemble de la série.
Pacôme Thiellement, auteur d’un essai de référence sur la série, souligne que celle-ci a inventé un nouveau type de spectateur : le spectateur « qualifié ». Il s’agit du spectateur qui revoit plusieurs fois les mêmes épisodes pour en déceler tous les indices. Cette attitude nouvelle n’est possible qu’avec l’avènement et la popularisation d’un nouvel outil technologique : le magnétoscope. Le créateur de la série Lost (2004-2010), Damon Lindelof, raconte d’ailleurs comment son père enregistrait systématiquement chaque épisode pour ensuite les revoir à l’infini.
Peu de réponses, mais de la poésie
Les références ayant permis l’élaboration de la mythologie de Twin Peaks ont été largement étudiées et révélées par Frost, dont l’attitude en interview est nettement moins sibylline que celle de Lynch. On sait que Frost a pioché dans une culture New Age et occultiste et plus particulièrement dans les théories de Dion Fortune et Helena Blavastky, cofondatrice de la Société théosophique.
Pour autant, Twin Peaks reste une œuvre dont le sens est largement multiple et ouvert, que la tardive saison 3 n’a pas souhaité rendre univoque. Citons cependant une interprétation parmi d’autres – de Pacôme Thiellement – selon qui la série parle « d’une nostalgie de l’Unité ». Si effectivement, on retrouve cette thématique du dédoublement et de sa résolution tout au long de la série (citons en vrac et sans spoiler : l’Homme venu d’un autre endroit et Mike, Bob et Leland, Laura et sa cousine, les 3 Cooper, etc.), on peut noter le rapprochement avec l’autre David (Cronenberg) chez qui nous soulevions déjà ici, la thématique centrale de la fusion. On peut d’ailleurs noter qu’un arrière-fond sexuel est là aussi commun aux deux réalisateurs même si cela passe plus par les couleurs et les ambiances chez Lynch.
Il semble vain de chercher une résolution définitive à Twin Peaks, mais rien ne nous empêche de continuer à chercher des signes pour le plaisir de l’analyse et pour en déceler toute la finesse et la poésie. Terminons encore une fois sur les mots de Thiellement :
« Il s’agit de la constitution d’une poétique, et la poétique est toujours une communication par signes. »
Maxime Parola ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.04.2026 à 15:50
Comment « Twin Peaks » a transformé les séries télévisées
Texte intégral (2330 mots)

Lorsque Twin Peaks débarque sur les petits écrans états-uniens, le 8 avril 1990, le public est dérouté. Mélange étrange d’intrigue policière, de thriller fantastique et de soap opera, le feuilleton créé par Mark Frost et David Lynch, actuellement rediffusé en France sur Arte, ne ressemble à aucun autre. Pourtant, la série mythique a influencé bon nombre des productions ultérieures de la télévision américaine.
La chaîne ABC prend un gros risque, en 1990, avec Twin Peaks, afin de contrer la montée en puissance des chaînes du câble et de la Fox. De fait, beaucoup de critiques ne croient pas au succès de la série, trop « auteuriste » pour un grand public habitué à Arabesque, Matlock et autres Cosby Show. « Twin Peaks sera-t-elle un succès ? », se demande Entertainment Weekly deux jours avant la diffusion du premier épisode, avant de répondre : « Aucune chance. » – la série est de trop grande qualité… Pourtant, Twin Peaks cartonne dès son pilote, aux États-Unis comme à l’étranger, transformant à jamais la télévision.
La légitimation de la série télévisée
Lynch est reconnu jusqu’alors comme un auteur de cinéma qui reçoit, six semaines à peine après le lancement de la série, la Palme d’or du meilleur film pour Sailor et Lula. Il est très rare à l’époque qu’un cinéaste se compromette à produire une série télévisée, forme souvent perçue comme sans intérêt artistique. La série Alfred Hitchcock Presents date des années 1950, tandis que le mieux que trouve à dire un critique du Décalogue, de Krzysztof Kieślowski, série de dix téléfilms produits pour la télévision polonaise (1988-1989) et remontée ensuite en film, est qu’il s’agit « d’un chef-d’œuvre du cinéma moderne ». Il oublie ainsi un peu vite qu’il s’agit à l’origine d’une œuvre de télévision.
Lynch est un cinéaste respecté depuis Elephant Man (1980) et Blue Velvet (1986). Ce dernier film préfigure déjà Twin Peaks en s’intéressant aux secrets inavouables d’une communauté en apparence parfaite, typique de l’Amérique profonde. La séquence d’introduction du film et le générique de la série offrent des images d’Épinal qui se succèdent en paisibles fondus enchaînés, accompagnées par une musique doucereuse, dénotant une vie idyllique bientôt démentie par leurs intrigues respectives.
Le film jette Kyle MacLachlan, futur agent Cooper, dans une intrigue policière aux relents de films noirs qui gravite – déjà – autour d’un personnage féminin supplicié par le sadisme et l’appétit sexuel d’hommes sans scrupules. Lynch y développe son goût pour l’ironie et le kitsch, clôturant son film de la même façon qu’il ouvre Twin Peaks : un oiseau gazouille à la branche d’un arbre, symbole d’une innocence de carton-pâte.
En se tournant vers la télévision, Lynch en subvertit certes une partie des codes, mais il prouve aussi que le petit écran peut se prêter à des ambitions similaires. Dès 1992, il adapte Twin Peaks au cinéma dans Fire Walk With Me, qu’il présente à Cannes (et qui s’ouvre, bien sûr, sur la destruction d’un poste de télévision). La boucle sera complète lorsque, dix ans plus tard, Lynch échoue à produire un spin-off de Twin Peaks qui aurait suivi les aventures d’Audrey Horne à Hollywood. Il transformera cette idée initiale en film : Mulholland Drive. Avec Lynch, la frontière entre cinéma et télévision a définitivement disparu.
Le récit feuilletonnant et la « mystery box »
Si Lynch vient du cinéma, Mark Frost, co-créateur de Twin Peaks parfois injustement oublié, est un homme de télévision, qui a travaillé trois ans comme scénariste sur Capitaine Furillo (Hill Street Blues, NBC, 1981-1987). Cette série innovait déjà en proposant des intrigues qui s’étendaient sur plusieurs épisodes. Les deux hommes s’en souviendront avec Twin Peaks et son intrigue au long cours, dont chaque épisode est la suite directe du précédent.
Typique du soap, le format est encore rare dans les dramas : Horace Newcombe est parmi les premiers à remarquer l’évolution et à théoriser le « récit cumulatif », au milieu des années 1980. Mais c’est surtout Un flic dans la mafia (CBS, 1987-1990) qui développe la logique feuilletonnante pour un polar. En 1992, Lynch confie à Libération à quel point « l’idée de continuité à la télévision est formidable. Ne jamais dire au revoir… ».
Twin Peaks ouvre ainsi la voie aux thrillers feuilletonnants en forme de puzzle qui se concentrent souvent sur une communauté isolée et les nombreux secrets qu’elle renferme. C’est ce que J. J. Abrams, co-créateur de Lost, qualifie en 2007 de « Mystery Box », ce feuilleton aux récits opaques qui invitent les téléspectateurs à tenter d’en forcer l’ouverture. Et quoi de plus opaque qu’un récit de David Lynch ? Le concept a fait florès depuis, dans X-Files d’abord puis Lost, Yellow Jackets ou Dark parmi tant d’autres.
L’avènement d’Internet renforce l’émergence de ce que le chercheur et essayiste américain Henry Jenkins, spécialisé dans le domaine des nouveaux médias, appelle très tôt une culture participative qui redonne la parole aux fans ne souhaitant plus être des téléspectateurs passifs.
Selon Jason Mittell, spécialiste de la télévision et des médias, ceux-ci deviennent même parfois des « narratologues amateurs » : les premiers posts discutant de Twin Peaks sur le réseau Usenet, précurseur de l’Internet moderne, datent du 16 avril 1990. Un membre, se rappelant Agatha Christie, s’y demande déjà si la ville entière n’a pas commis le meurtre…
Mais Twin Peaks démontre aussi les dangers d’un tel format, les téléspectateurs se lassant peu à peu des méandres d’une narration labyrinthique qui, comme Lynch lui-même, s’intéresse plus aux questions qu’aux réponses. Les choses empirent quand la chaîne force Frost et Lynch à révéler l’identité du tueur et que la série perd son fil rouge. Là encore, Twin Peaks ouvre la voie à de nombreuses déconvenues similaires.
Le mélange des genres et des tons
Enfin, Twin Peaks mélange allègrement les genres, s’inspirant largement de celui qui est traditionnellement le plus méprisé à la télévision, le soap opera. Les soaps utilisent depuis longtemps la narration feuilletonnante pour tenir leurs spectateurs en haleine, en particulier ceux diffusés en prime time et nommés d’après la ville où se situe l’histoire, comme Peyton Place ou Dallas. Le cliffhanger final de la saison une de Twin Peaks, quand Cooper se fait tirer dessus par un assaillant inconnu, rappelle d’ailleurs Dallas, lorsque la même chose arrive à J.R.
Le mélange détonnant du soap et du récit d’adolescence, du policier et du film noir (Laura Palmer a tout de la femme fatale, Cooper du détective qui révèle la corruption littérale et morale), du fantastique et du conte de fées, est pour beaucoup dans le caractère étrange et baroque de la série. Les embardées surréalistes – et parfois incompréhensibles – de la série sont restées célèbres, Lynch s’inspirant à nouveau largement de la logique des rêves – ou des cauchemars : le même épisode peut ainsi offrir des scènes d’humour absurde ou de pure terreur. Le grand public n’a jamais connu ça.
Une influence durable
Le succès de Twin Peaks incitera beaucoup d’autres séries à combiner des genres et des tons disparates, à commencer par X-Files, qui lui doit beaucoup. Desperate Housewives s’en inspirera également, et choisit même – avant de la remplacer – Sheryl Lee (Laura Palmer) pour jouer la narratrice dont le fantôme commente les vicissitudes d’une communauté soi-disant parfaite. Danny Glover confie avoir voulu faire « Twin Peaks avec des rappeurs » en créant Atlanta.
Bryan Fuller (Dead Like Me, Hannibal) qualifie la découverte de la série « d’expérience religieuse » et avoue :
« Lynch et Twin Peaks influencent tout ce que je fais. »
Matthew Weiner (Mad Men) dit avoir réalisé tout le potentiel de la télévision lorsque, jeune homme, il découvrit Twin Peaks. Noah Hawley, créateur des très lynchiens Legion et Fargo, qualifie sa découverte de la série de « révélation ».
Plus près de nous, la narration, le ton et le style de Severance, dont l’équipe apprend la mort de Lynch en direct lors d’une interview, rappellent énormément la série mythique. Car comme Lynch le remarquait lui-même, depuis quelques années, ce n’est plus le cinéma mais la télévision – ou le streaming – qui propose des histoires « d’art et d’essai ». Là encore, Twin Peaks a montré la voie.
Mehdi Achouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.04.2026 à 15:56
Affaire Grasset : la relation auteur-éditeur, une ressource précieuse et menacée
Texte intégral (1809 mots)
Le limogeage d’Olivier Nora, à la tête de la prestigieuse maison d’édition Grasset depuis vingt-six ans, a entraîné le départ concerté de 200 auteurs, choqués par le séisme provoqué par Vincent Bolloré. Si le couple auteur-éditeur a traversé deux siècles d’histoire du livre, en France, il n’avait jamais encore affronté une telle mise à l’épreuve.
(Déclaration d’intérêts : Didier Pourquery, président de l’association The Conversation France, fait partie des auteurs ayant déclaré qu’ils quittaient Grasset à la suite du limogeage d’Olivier Nora.)
Le départ de plus de 200 auteurs – signant la fin du label fondé par Bernard Grasset en 1907 – dit assez le choc que constitue le limogeage d’Olivier Nora, démis de ses fonctions par les dirigeants du groupe Hachette, sous la coupe de Lagardère que contrôle Vincent Bolloré par l’intermédiaire de Vivendi, mais aussi le lien fort qui unit l’éditeur à ses auteurs.
Tout a été dit déjà sur les causes de cette démission forcée et sur la façon dont ce nouveau capitalisme aux puissants ressorts idéologiques entend imposer son logiciel non pas seulement au cœur d’une maison reprise – Fayard qui a publié, depuis, Marion Maréchal-Le Pen –, mais bien à l’ensemble du groupe Hachette, le premier de l’édition française, dont on vient de célébrer le bicentenaire.
C’est qu’un éditeur n’est pas du tout aux yeux de ses auteurs un simple industriel au service de leur œuvre, comme le rappelle Anthony Glinoer dans son livre Être éditeur. Il est leur premier lecteur, celui qui les aide à perfectionner leurs pages, mais il est aussi celui qui les protège, qui les défend et qui, en leur permettant de trouver place au cœur d’un catalogue, riche d’une histoire qui en impose, leur donne une force de groupe.
S’inscrire dans une descendance
Qu’y a-t-il de plus prestigieux pour un jeune auteur que de démarrer sa carrière dans la collection « Blanche » chez Gallimard, là même où ont été proposées au public les œuvres de Gide, Proust, Malraux, Saint-Exupéry, Sartre ou Camus, parmi tant d’autres ?
Tous ceux qui ont été accueillis chez Grasset par Olivier Nora ont pu, eux aussi, s’inscrire dans une descendance, prolonger la longue histoire d’une fabrication d’événements littéraires de premier ordre, depuis le lancement de Raymond Radiguet dans les années 1920, les réussites éclatantes avec la révélation d’auteurs, comme Irène Némirovsky, et toutes les parutions heureuses de Jean Cocteau, d’Henry de Monfreid ou de Bruce Chatwin sans oublier les classiques Lettres à un jeune poète, de Rilke, ou le Nom de la rose d’Umberto Eco, parmi tant d’autres, comme l’a rappelé Pascal Fouché dans sa tribune au Monde.
De François Mauriac à Charles Bukovski, l’évolution de la maison Grasset a pu surprendre. Mais elle est restée une maison généraliste, pluraliste, où toutes sortes de sensibilités, littéraires ou politiques, ont pu s’exprimer. Olivier Nora poussé dehors, c’est la garantie de cette diversité qui disparaît – et, avec elle, tout le professionnalisme d’équipes dévouées pour assurer le plus grand rayonnement à l’œuvre des créateurs.
Le couple auteur-éditeur, indissociable de l’histoire de l’édition
Depuis le XIXᵉ siècle et l’affirmation de la figure de l’éditeur, ce professionnel au carrefour de la culture et de l’économie n’a cessé de nouer des liens toujours plus forts avec ses auteurs. Quand les espérances de vente ont pu devenir plus importantes, quand les plumes ont eu le légitime espoir de réussir à percer grâce au travail des maisons qui les ont portées, les écrivains n’ont pas tardé à saisir tout l’intérêt de lier leur destinée à celle d’un patron capable de transformer la valeur littéraire en valeur marchande.
Ernest Renan a été l’un des premiers à saluer l’action efficace de son éditeur, Michel Lévy ; toute l’histoire du livre est riche de ces couples légendaires que sont Gracq et Corti, Beckett et Lindon ou Perec et POL, après Verne et Hetzel ou Céline et Denoël.
Le soutien sans faille des auteurs Grasset en faveur d’Olivier Nora suffit à dire combien ce patron charismatique a su les publier au mieux – de ce point de vue la tribune publiée par Vincent Bolloré dans le JDD du 19 avril paraît tout aussi peu recevable que choquante. Peu d’éditeurs eussent fait mieux que le patron limogé à la tête de Grasset quand on sait qu’il a eu à affronter la séduction plus flamboyante que jamais de la NRF, la débrouillardise étonnante d’Albin Michel, la force d’attraction du Seuil toujours vive, dans un contexte de tassement des lectures ou de montée en puissance de l’occasion au détriment du livre neuf.
Recherche de rentabilité
Sans nul doute, au fur et à mesure des rachats de maisons au fil des ans, après 1945, tantôt par Hachette, tantôt par Gallimard ou le Groupe de la Cité, les auteurs ont-ils appris à distinguer la figure de l’editor, chargé de les suivre au sein de la maison, du publisher, présidant aux destinées de la marque.
Mais la très forte dimension personnelle du lien auteur-éditeur, rappelée par Sylvie Perez dans son livre Un couple infernal, a sans doute longtemps occulté la question pourtant devenue prégnante du capital tapi derrière le label. La parution de l’Édition sans éditeurs, d’André Schiffrin, en 1999 a fait prendre conscience des mutations en cours dans un contexte de concentration accrue dans le monde des médias et de la recherche furieuse de rentabilité maximale au sein des conglomérats du livre au détriment de toute logique éditoriale.
La brutalité avec laquelle les maisons du groupe Hachette sont sommées de s’adapter à ce qu’est l’idéologie qui doit animer l’ensemble des marques récupérées bouleverse toute l’édition, car il apparaît évident que la relation auteur-éditeur aujourd’hui ne peut plus être déconnectée des risques qui peuvent peser sur les maisons demain, quand elles seront peut-être reprises par des intérêts inconnus aux projets insondables.
La question de la clause de conscience que de plus en plus d’auteurs appellent de leurs vœux mérite assurément d’être étudiée – quand bien même elle demeure en l’état difficile à mettre en œuvre s’il s’agit de rendre tous les catalogues des maisons virtuellement vides en cas de départ des auteurs. C’est toute une nouvelle réflexion juridique qui doit être envisagée, débouchant peut-être sur de nouvelles dispositions légales afin que des équilibres soient trouvés. Pour donner toute forme de liberté possible aux auteurs sans vider les marques de leurs richesses.
Les petites maisons d’édition dans ce dispositif ont-elles une carte à jouer ? Sont-elles moins concernées que les grandes par ces menaces de mise au pas politique ? On peut le croire à première vue, car on voit mal de belles marques, comme Le Temps qu’il fait, comme L’Échappée, comme Allia, se vendre à de nouveaux propriétaires susceptibles de suivre la voie de la « trumpisation » de la culture.
Mais les malheurs de quelques maisons, vendues puis revendues, tombées de Charybde en Scylla, montre que tout est possible. La NRF dans les années 1980 n’a-t-elle pas été à deux doigts d’être reprise par Bouygues ?.
Bien malin qui peut dire ce que l’avenir du livre réserve aux maisons généralistes d’aujourd’hui sans le moindre projet politique. Car le livre comme la presse demeurent des secteurs attirants pour de grands argentiers qui pensent ainsi pouvoir faire triompher leurs idées et manipuler l’opinion. Il s’agissait jadis d’investissement, il s’agit désormais d’influence. Personne n’est à l’abri nulle part. Minuit, Bourgois, POL ont pu glisser dans le portefeuille des Gallimard, sans dommage, mais qu’en sera-t-il demain ?
Les rapports entre auteurs et éditeurs en sont forcément modifiés. Non qu’ils ne puissent plus se nouer dans la confiance. Mais s’ils sont idylliques le lundi, qu’est-ce qui prouve que la donne capitalistique ou idéologique ne s’en trouvera pas modifiée le mardi ?
Olivier Bessard-Banquy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.