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11.06.2026 à 13:13

ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot

Sébastien Martin, Maître de conférences en droit public HDR, Université de Bordeaux
Élodie Annamayer, Docteure en droit de l'université de Bordeaux, Université de Bordeaux
Le Conseil constitutionnel a sauvé les ZFE, mais n’empêchera pas un retour du sujet dans le débat politique. En cas d’abandon définitif, la France risque une condamnation par l’UE.
Texte intégral (1961 mots)

Fin mai 2026, le Conseil constitutionnel a sauvé les zones à faibles émissions mobilité, les ZFE, en annulant leur suppression. Cette décision, qui intervient sur la forme plutôt que sur le fond, n’empêchera probablement pas un retour du sujet dans le débat politique. Une généralisation trop rapide pourrait expliquer en partie le sort tumultueux connu par le texte. Mais, en cas d’abandon définitif de la mesure, le risque de recadrage de la France par l’Union européenne – et, en particulier, de condamnation par la Cour de justice de l’UE – est réel.


Dans une décision du 21 mai 2026, le Conseil constitutionnel vient de donner un sursis aux zones à faibles émissions mobilité (ZFE). Il est revenu sur la suppression, qui avait été actée avec l’adoption de la loi dite de simplification de la vie économique, pour un motif d’ordre procédural.

Sur le fond, le juge constitutionnel ne s’est donc pas prononcé sur la compatibilité de la suppression avec les dispositions de la Charte de l’environnement, consacrant notamment le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, ou avec le droit à la protection de la santé, garanti par le préambule de 1946.

Les ZFE n’en restent pas moins un dispositif clivant. Il y a donc fort à parier que leur suppression revienne d’ici peu en débat politique devant la représentation nationale.


À lire aussi : Faut-il supprimer les zones à faibles émissions au nom de la justice sociale ?


Un signe fort de « backlash » écologique

Lors de l’adoption de la loi d’orientation des mobilités en 2019, les ZFE avaient été présentées comme un dispositif phare de la transition écologique et énergétique. En visant à limiter l’utilisation de véhicules très polluants, elles devaient concourir au développement de nouvelles formes de mobilités moins émettrices de CO2.

Le débat autour de cette suppression est un signe majeur d’une rétrogradation de la protection de l’environnement par le droit, dont on ne saurait dire jusqu’où elle pourrait aller. Les avancées réalisées en faveur d’un droit de la mobilité durable, parfois sous l’influence du droit de l’Union européenne, sont aujourd’hui remises en cause. Cela s’inscrit dans une tendance globale au « backlash » écologique, très prégnante aux États-Unis en particulier.

Mais à l’heure où les institutions publiques en Europe ont été incitées à poursuivre les efforts réalisés pour renforcer le cadre juridique de la mobilité durable en zone urbaine, cette tentative de rétrogradation interroge.

Une généralisation trop rapide ?

L’histoire tumultueuse des ZFE précède l’adoption de la loi d’orientation des mobilités (LOM).

En 2010 déjà, la loi Grenelle II avait mis en place, à titre expérimental, des zones d’actions prioritaires pour l’air dans le but de lutter contre la pollution atmosphérique. Ce dispositif, jugé peu efficace, a été remplacé par une nouvelle loi en 2015 pour instituer, à titre facultatif, des « zones à circulation restreinte ».

Ce sont véritablement la LOM de 2019 puis la loi dite Climat et résilience de 2021 qui ont permis à ce dispositif, alors dénommé « zones à faibles émissions de mobilité », de s’ancrer dans la vie quotidienne des Français.

Au 1er janvier 2025, 25 agglomérations sur le territoire hexagonal avaient mis en place une ZFE dans lesquelles l’accès des véhicules les plus polluants est interdit. Pour assurer un contrôle efficace des véhicules circulant dans la ZFE, la LOM laissait la possibilité aux collectivités de déployer des systèmes de contrôle automatisé, autrement dit des « radars à ZFE ».

C’est précisément cette généralisation (trop rapide ?) qui a été au centre des critiques. De nombreuses agglomérations avaient fait part de difficultés d’ordres économique et technique pour le déploiement de ces solutions. En réponse à ces critiques, une mission flash parlementaire ainsi que des outils d’ingénierie territoriale à l’initiative de l’Agence de la transition, l’Ademe, avaient été développés.

La mise en place des ZFE s’est également heurtée aux critiques sur le manque d’accessibilité des ménages les plus précaires ou des usagers éloignés des zones urbaines, laissant craindre une accentuation des inégalités sociales et territoriales.

Pour contourner ces critiques, la loi prévoit une série d’exemptions et de dérogations. Sans doute, aurait-il fallu fixer des échéances plus longues aux collectivités territoriales pour penser et adapter ces mesures d’accompagnement aux réalités économiques, sociales et techniques de chaque zone.


À lire aussi : Les ZFE sont-elles injustes ? Ce que montrent les simulations de trafic en Île-de-France


La volonté de supprimer les ZFE rappelle, en tout état de cause, le sort réservé au dispositif de l’écotaxe dans le milieu des années 2010. Présenté comme un engagement fort du gouvernement lors de l’adoption de la loi Grenelle I en 2009, son principe était celui du report modal. Il visait à inciter les opérateurs à recourir à d’autres formes de mobilité que la route pour les activités de transport de marchandises.

Là encore, la complexité tant juridique que technique, comme les réticences au dispositif, avait conduit à son report puis à sa suspension entre 2009 et 2014 et enfin à sa suppression en 2017.

Le risque de recadrage par l’Union européenne

La suppression des ZFE devrait avoir des conséquences notables pour ce qui est de la relation de la France avec l’Union européenne.

Sans être une obligation pour les villes européennes, la mise en place de Low Emission Zones connaît pourtant un certain succès. Ainsi, on dénombrait en 2022 315 zones en Europe dans 14 États membres. Ces divers exemples européens ont, d’ailleurs, démontré leur efficacité sur le plan sanitaire.

Low Emission Zones en Europe, situation à fin 2022. Ademe, 2023

En revanche, le droit européen impose de ne pas dépasser, dans l’ensemble des zones et agglomérations, certaines valeurs limites de polluants atmosphériques. Dans les cas où il subsisterait un risque de dépassement de ces seuils, les autorités nationales sont tenues de mettre en place des mesures et des plans d’action à court terme, ce qui peut correspondre à la réduction de la circulation de certains véhicules. Autrement dit, à certaines mesures prévues par les ZFE.

On soulignera que la France a déjà fait l’objet de condamnations à plusieurs reprises par la Cour de justice de l’UE pour inaction climatique. Le juge a, en effet, estimé qu’elle « a dépassé de manière systématique et persistante » la valeur limite de polluants, comme le dioxyde d’azote, émis par les véhicules diesel.

Très récemment, le Conseil d’État a admis que l’instauration d’une ZFE comptait parmi les différentes mesures considérées comme suffisantes pour garantir le respect des valeurs limites de concentration de dioxyde d’azote dans l’agglomération parisienne. Cet arrêt a sonné la fin d’une saga contentieuse débutée en 2017, où l’État avait été enjoint de prendre des mesures pour se conformer aux obligations tirées du droit de l’Union.

On l’aura compris, si la volonté politique de supprimer les ZFE réapparaît, le risque de condamnation de la France n’est pas à éluder.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

11.06.2026 à 11:37

La catastrophe qui tarde : comprendre le « paradoxe de l’environnementaliste »

Jean-Michel Salles, Directeur de recherche en Economie de l'environnement, Université de Montpellier
Guy Richard, Directeur de l'expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), Inrae
Michel Colombier, Directeur scientifique, Iddri
Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle globale, revenu moyen par habitant, espérance de vie et niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Comment expliquer ce paradoxe ?
Texte intégral (2509 mots)

Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle mondiale, le revenu moyen par habitant, l’espérance de vie et les niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Ce décalage constitue l’un des paradoxes les plus dérangeants du débat environnemental contemporain. Explorer tous les facteurs explicatifs est primordial pour réfléchir aux manières d’agir et de communiquer à l’ère du changement climatique.


Depuis les années 1960, les alertes sur les conséquences écologiques de la croissance économique et de l’industrialisation se multiplient. Dégradation des écosystèmes, épuisement des ressources, pollutions, dérèglement climatique ou franchissement de limites planétaires : de nombreux travaux scientifiques décrivent des dynamiques susceptibles d’altérer durablement les conditions de vie humaines.

Et pourtant : l’espérance de vie mondiale augmente, la pauvreté extrême a reculé, du moins jusqu’aux crises récentes, les niveaux d’éducation progressent, le revenu moyen par habitant continue, à l’échelle mondiale, sa progression de long terme.

Ce décalage correspond à ce que des chercheurs ont appelé, au tournant des années 2010, « le paradoxe de l’environnementaliste » (environmentalist paradox, en anglais) : comment expliquer que le bien-être humain, mesuré par les indicateurs dominants, s’améliore alors même que les écosystèmes se dégradent ?

Ce paradoxe ne nie évidemment pas la crise écologique. Mais il en complique l’interprétation.

Millennium Ecosystem Assessment (2005), WWF Living Planet Report (2022), Banque mondiale.

Un constat dérangeant

En 2005, l’ONU publiait le Millennium Ecosystem Assessment. Ce rapport, motivé par le constat d’une dégradation généralisée des écosystèmes et des services que les sociétés humaines en retirent, a confirmé qu’une grande partie des écosystèmes mondiaux et des avantages perçus par les humains étaient en déclin.

Partant de là, en 2010, des chercheurs ont formalisé l’énigme : si les services écosystémiques qui soutiennent les sociétés humaines se dégradent, pourquoi les indicateurs de développement humain continuent-ils, eux, d’augmenter ?

Cette question n’est pas purement académique. Elle touche au cœur du débat politique contemporain. Si les alertes environnementales ne se traduisent pas par une dégradation visible et généralisée des conditions de vie, leur crédibilité peut être fragilisée. À l’inverse, si la prospérité actuelle repose sur une dégradation cumulative dont les effets sont différés, c’est l’inaction qui est plus risquée.

Première piste : le problème des indicateurs

Une première piste d’explication du paradoxe de l’environnementaliste s’est penchée sur les indicateurs utilisés.

Les indicateurs dominants du bien-être – produit intérieur brut (PIB) par habitant, espérance de vie, scolarisation ou leur combinaison au sein de l’Indice de développement humain (IDH) – captent essentiellement des dimensions matérielles et sanitaires.

Mais ils capturent mal, ou même pas du tout, la qualité des relations aux milieux, la résilience des territoires, la sécurité écologique future, les vulnérabilités intergénérationnelles.

Une partie du paradoxe tient à une dissociation entre flux et stocks : les indicateurs de bien-être mesurent des flux (revenu, production, consommation), tandis que les dégradations écologiques affectent des stocks (climat, biodiversité, sol), dont l’érosion peut rester longtemps invisible dans les indicateurs courants.

Le paradoxe pourrait donc être lié à ce que l’on mesure ou non, et une partie du débat récent a donc porté sur l’élargissement des cadres d’évaluation pour prendre en compte les contributions de la nature (nature’s contributions to people, en anglais), la comptabilité du capital naturel, les indicateurs de bien-être multidimensionnels. Pour autant, même en enrichissant les indicateurs, le constat global demeure : les indicateurs de performance socioéconomique n’ont pas encore basculé.

Deuxième piste : la grande substitution énergétique et technologique

L’hypothèse la plus robuste aujourd’hui est celle de la substitution massive des services de la nature rendue possible par l’énergie fossile et l’innovation technique. L’agriculture industrielle a, ainsi, accru les rendements.

Les infrastructures hydrauliques compensent, pour leur part, les perturbations locales des régimes de précipitation. Les systèmes de santé réduisent, enfin, la mortalité indépendamment de la qualité écologique immédiate. Autrement dit, les sociétés modernes ont développé une capacité d’amortissement et d’adaptation. Mais cette capacité repose elle-même sur une intensification matérielle et énergétique sans précédent.

Les travaux récents sur les flux de matières montrent que l’extraction mondiale continue de croître : à l’échelle globale, croissance et pressions environnementales restent encore très souvent corrélées.

Le paradoxe ne réfute pas les limites écologiques ; il montre plutôt la capacité temporaire des sociétés industrielles à en différer les effets grâce à une mobilisation massive d’énergie et de ressources.

Résilience ou illusion de stabilité ?

Une autre lecture du paradoxe convoque la notion de résilience : les systèmes socioécologiques peuvent absorber des perturbations importantes sans s’effondrer immédiatement. Ils disposent d’inerties, de redondances, de capacités d’adaptation. Mais cette résilience peut être trompeuse.

Les recherches sur les points de bascule (tipping points) suggèrent que des systèmes apparemment stables peuvent franchir brutalement des seuils critiques. Le climat, les écosystèmes forestiers ou les calottes glaciaires présentent ainsi des dynamiques non linéaires. Un exemple inquiétant est la déforestation en Amazonie qui pourrait modifier le régime des précipitations et transformer la forêt humide en savane, avec des conséquences sur le climat global.

Dans cette perspective, l’absence d’effondrement observable aujourd’hui ne constitue pas une preuve de sécurité, mais possiblement une phase de latence. Le paradoxe environnementaliste serait alors l’expression d’une robustesse apparente précédant une transformation plus profonde.

Une question d’échelle et d’inégalités

Les moyennes globales masquent également des réalités contrastées. Pour certaines populations les inondations, les sécheresses ou les méga-incendies liés au changement climatique sont déjà synonymes d’insécurité alimentaire, de pertes de moyens de subsistance ou de migration forcée. Le paradoxe apparaît surtout à l’échelle agrégée. À l’échelle locale ou du point de vue de la distribution des effets, la corrélation entre dégradation écologique et vulnérabilité est souvent plus nette.

Ainsi, le débat s’est déplacé vers la notion d’« espace sûr et juste » (safe and fair space, en anglais) une notion proposée en 2012 par l’économiste britannique Kate Raworth. Elle vise à souligner que, pour aller vers un monde vivable, l’éradication de la pauvreté était une étape nécessaire. Mais comment concilier désormais respect des limites planétaires et réduction des inégalités sociales sachant que la prospérité observée en moyenne coexiste avec des dépassements écologiques et des injustices sociales ?

Le risque politique du paradoxe

Une chose est certaine : le paradoxe environnementaliste est politiquement ambivalent. Il pourrait être interprété soit comme :

  • la preuve que les scénarios catastrophistes étaient excessifs ; la dégradation écologique a des effets limités sur le bien-être humain parce qu’elle est moins grave qu’annoncée ou parce que les sociétés humaines ont une capacité d’adaptation suffisante ;

  • ou bien comme la démonstration que les sociétés ont jusqu’ici réussi à en différer les coûts, mais non à les éliminer. Ce sont donc les outils d’observation et d’anticipation qui sont inadéquats pour rendre compte de la réalité de la situation.

Dans le premier cas, le paradoxe nourrit le scepticisme et la tentation du statu quo. Dans le second, il renforce l’argument en faveur de politiques préventives et prudentes. La tension entre ces deux lectures traverse aujourd’hui les débats publics.


À lire aussi : Inaction climatique : et si on était victime du biais de « statu quo » ?


Robustesse systémique et dépendance aux stocks

Un point central de la littérature récente concerne la dépendance aux stocks accumulés : énergie fossile, capital naturel, infrastructures héritées. La prospérité contemporaine repose sur une croissance de la consommation de ces stocks, unique dans l’histoire humaine.

La question devient alors : cette configuration est-elle reproductible à long terme ? Le paradoxe pourrait être celui d’une modernité soutenue par des conditions biophysiques transitoires dont le maintien impliquerait soit de limiter le nombre des bénéficiaires – c’est ce que suggère le néo-malthusianisme en appelant à la limitation des naissances – ou bien d’espérer que le génie humain et le progrès technique permettent de les prolonger – c’est ce que prétendent les technosolutionnistes ou les cornucopiens.


À lire aussi : Les cornucopiens sont parmi nous ! Mais qui sont-ils ?


Effondrement ou transformation ?

Le terme « effondrement » suppose une rupture brutale et généralisée. Or, les dynamiques observées pourraient être plus graduelles, différenciées, transformantes plutôt que destructrices.

La littérature scientifique récente insiste davantage sur la trajectoire des systèmes, les transitions socioécologiques, les capacités d’adaptation institutionnelle, les risques systémiques.

Le débat s’est ainsi déplacé d’une question simple « Allons-nous nous effondrer ? » – voire « Quand allons-nous nous effondrer ? » – à une interrogation plus complexe : sous quelles conditions et sous quelles formes la dégradation écologique finira-t-elle par affecter le bien-être humain, et selon quelles modalités et temporalités ?

Ce que révèle vraiment le paradoxe

Le paradoxe environnementaliste ne disqualifie ni les alertes scientifiques ni les progrès du développement humain. Il invite à dépasser l’opposition simpliste entre catastrophisme et optimisme technologique, et rappelle que les effets des dégradations environnementales sont souvent différés, inégalement répartis et masqués par la puissance matérielle des sociétés industrielles.

La catastrophe tarde peut-être, ou bien elle est déjà là, mais sous des formes moins visibles, plus diffuses, différentes de celles qui étaient imaginées. Dans tous les cas, le paradoxe ne referme pas la question écologique. Il oblige à la poser autrement – et plus rigoureusement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

10.06.2026 à 11:20

TW, kWh, mAh… Quelle est la différence entre énergie et puissance ?

Nolwenn Le Pierrès, Professeure des Universités en énergétique, Université Savoie Mont Blanc
Dans le langage courant, on confond trop souvent les notions d’énergie et de puissance. Or, ces notions sont au cœur d’enjeux clés pour nos sociétés, comme nous en prenons conscience lors de tensions géopolitiques. On fait le point.
Texte intégral (3562 mots)
La machine à vapeur de Watt et Boulton date de 1788. Science Museum, London, CC BY-NC-SA

Dans le langage courant, on confond trop souvent les notions d’énergie et de puissance. Or, ces notions sont au cœur d’enjeux clés pour nos sociétés, comme nous en prenons conscience de façon aiguë lorsque des tensions géopolitiques viennent brutalement renchérir le prix de l’énergie jusqu’à remettre en cause nos modes de vie… On fait le point sur ces deux grandeurs, le lien entre elles et les unités pertinentes pour les quantifier.


L’énergie est quelque chose que l’on peut transformer, accumuler et échanger. On peut faire un parallèle entre l’énergie et une quantité de matière, par exemple une certaine quantité d’eau. Si on considère une baignoire, de l’eau peut y entrer (la baignoire se remplit), de l’eau peut y être stockée et de l’eau peut en sortir (la baignoire se vide). De façon analogue, de l’énergie peut pénétrer dans un système, y être stockée et en sortir. Le contenu énergétique correspondant est quantifié en joules (dont le symbole est la lettre J), selon le système international d’unités. Le joule a été défini comme l’énergie fournie pour déplacer un point d’une distance d’un mètre (l’unité internationale de mesure de la distance) en appliquant une force d’un newton (l’unité internationale de mesure de la force).

Parallèlement, la puissance représenterait la vitesse à laquelle la baignoire se remplirait ou se viderait, donc le débit d’eau entrant ou sortant : la puissance représente l’amplitude des échanges d’énergie. Ainsi, on peut remplir une baignoire plus ou moins vite, par exemple en ajoutant un kilogramme d’eau par seconde, ou plus lentement en y ajoutant seulement 50 grammes d’eau par seconde. De la même façon, de l’énergie peut être fournie à un système plus ou moins vite, en y ajoutant un joule par seconde ou 500 joules par seconde : c’est ce qui définit la notion de puissance échangée, quantifiée en watts (W, l’unité dérivée du système international pour la puissance).

schémas
Représentation de l’analogie énergie – matière et du lien entre puissance et énergie. Nolwenn Le Pierrès, Fourni par l'auteur

Le lien entre la puissance et l’énergie est donc le temps :

Puissance = énergie/temps,

ce qui équivaut à : énergie = puissance x temps.

En unités internationales, un watt est donc égal à un joule par seconde.

La puissance ne peut pas être stockée : c’est un flux, de la même façon qu’on ne peut pas stocker un écoulement d’eau, seulement l’eau elle-même. En revanche, on peut adapter la capacité d’un système à échanger une puissance plus ou moins élevée, de la même façon qu’on peut adapter le diamètre du tuyau d’eau entrant ou sortant d’une baignoire.

Les multiples

Comme pour toutes les unités, les unités de puissance et d’énergie existent également avec des multiples. Les plus utilisés sont rassemblés dans le tableau ci-dessous.

Fourni par l'auteur

Par exemple, un gigajoule = 1 GJ = 1 x 109 J = 1 000 000 000 J. Cela semble être beaucoup d’énergie, mais correspond seulement à l’énergie solaire reçue chaque année par une dalle de terrasse de 50 cm de côté à Brest !

Ou 1 microwatt = 1 µW = 1 x 10-6 W = 0,000 001 W. Cette toute petite puissance correspond approximativement à la puissance consommée par les montres à quartz (attention, les montres connectées récentes, qui font beaucoup plus que de donner l’heure, sont également plus gourmandes !).

Les unités de mesure d’énergie que l’on retrouve dans la vie quotidienne

Comme un joule représente une très petite quantité d’énergie, dans la pratique, nous utilisons plus souvent d’autres unités pour quantifier l’énergie, en fonction du domaine dans lequel nous évoluons et des quantités exprimées. Toutes ces unités sont « traduisibles » en joules, selon un coefficient de conversion.

Dans le domaine de l’alimentation, ou parfois encore celui des transferts thermiques, la calorie (cal) est couramment utilisée, de même que la kilocalorie (kcal, égale à 1 000 calories).

1 calorie = 4,18 joules environ.

La calorie a été mesurée historiquement comme la quantité d’énergie (de chaleur) nécessaire pour élever de 1 °C la température d’un gramme d’eau liquide à pression et température ambiantes. Elle est donc encore parfois utilisée par les thermiciens.

Dans la vie courante, on compte le nombre de calories apportées au corps par les aliments, et on peut les comparer aux calories dépensées lors de nos différentes activités…

tableau calories et joules
Extrait d’un tableau de déclaration nutritionnelle d’un paquet de biscuits, avec l’équivalence entre calories et joules. Nolwenn Le Pierrès, Fourni par l'auteur

Une autre unité d’énergie très courante est le kilowatt-heure (ou kWh) : elle correspond à l’énergie échangée lors d’un transfert d’une puissance d’un  kilowatt pendant une heure.

Comme
1 kilowatt-heure = 1 kilowatt x 1 heure = 1 000 watts x 3 600 secondes,
on en déduit que
1 kilowatt-heure = 3 600 000 joules = 3 600 kilojoules = 3,6 mégajoules.

Cette unité est également couramment utilisée lors d’un achat d’énergie, notamment sur la facture électrique ou de gaz.

Extrait d’une facture de gaz en 2024, avec l’énergie consommée en kWh (kilowatt-heure) et le volume consommé. Nolwenn Le Pierrès, Fourni par l'auteur

C’est aussi en kilowatt-heure que les capacités des batteries des véhicules électriques sont quantifiées : les voitures présentent maintenant des capacités généralement entre 30 et 100 kilowatts-heures. Dans ce cas, cette capacité représente la « taille du réservoir », qui peut être plus ou moins rempli.

Extrait des caractéristiques techniques d’une voiture électrique, avec la puissance du moteur (en chevaux-vapeur et kilowatts), la capacité de la batterie (énergie stockée au maximum) et la puissance maximale utilisable pour recharger la batterie (en kilowatt). Nolwenn Le Pierrès, Fourni par l'auteur

À plus grande échelle, on utilise des unités énergétiques plus grandes, par exemple la tep (tonne équivalent pétrole), qui a remplacé au cours du XXᵉ siècle la « tec » (tonne équivalent charbon) : cette unité représente la quantité d’énergie (appelée aussi pouvoir calorifique) produite par la combustion d’une tonne de pétrole brut « moyen », soit 41,868 gigajoules. Elle permet de quantifier de grandes quantités d’énergies avec un ordre de grandeur plus intuitif que des milliers de milliards de joules… Par exemple pour la France, l’importation de pétrole brut a représenté 45,6 Mtep en 2024.

Attention, on retrouve parfois les capacités de piles ou batteries quantifiées en ampères-heures (Ah) ou en milli-ampères-heures (mAh). Cette unité ne représente pas en tant que telle une quantité d’énergie. Pour être homogène à une énergie, il faut multiplier cette « capacité » par la tension avec laquelle le courant est échangé par la pile. Ainsi, dans le cas de piles fonctionnant à tension fixée (ce qui est souvent le cas dans de petits systèmes électroniques), il y a bien une proportionnalité entre la capacité en ampères-heures et l’énergie échangée ou stockée. En revanche, lorsque le système fonctionne sous une tension fluctuante ou lorsqu’on compare des systèmes de tensions différentes, cette grandeur peut être trompeuse.

Les unités de mesure de puissance

Comme indiqué précédemment, la puissance est quantifiée en watts (ou ses multiples). Une autre grandeur de puissance courante, utilisée principalement dans le milieu du transport est le « cheval-vapeur ».

Avant le XIXᵉ siècle, on pouvait facilement se représenter la puissance que peut produire cet animal, dont la force était couramment employée pour déplacer des charges. On pouvait ainsi quantifier le nombre d’animaux nécessaires au fonctionnement d’une machine. Lors du développement des premiers moteurs (machines à vapeur), une équivalence a été déterminée pour quantifier la puissance des machines développées. Le cheval-vapeur (noté « ch ») a donc été défini, avec l’équivalence :

1 cheval-vapeur = 735 watts

Cette puissance correspond à la puissance moyenne qu’un cheval peut transmettre sur un temps assez long. Actuellement les puissances des voitures peuvent s’étendre de quelques dizaines de chevaux-vapeur (comme sur l’exemple de la figure ci-dessus) pour une petite citadine, à plus de 1 000 chevaux-vapeur pour de puissantes voitures de sport.

Le volt-ampère (noté « VA ») est également une unité de puissance. C’est sous cette unité que la puissance souscrite sur un abonnement électrique (soit la puissance maximale du compteur électrique) est quantifiée. Le volt-ampère ne quantifie pas une puissance réellement consommée, mais correspond à la puissance maximale pouvant être échangée, avec l’équivalence :

1 kilovolt-ampère = 1 kilowatt et 1 volt-ampère = 1 watt

Si on reprend l’analogie de la consommation d’eau, il s’agit ici du « diamètre du tuyau »… Par conséquent, lorsque la puissance appelée par un foyer est supérieure à la puissance du compteur (en volt-ampère ou kilovolt-ampère), il disjoncte. Actuellement, les puissances souscrites chez les particuliers sont généralement comprises entre 3 et 15 kilovolts-ampères.

extrait de facture
Extrait d’une facture électrique en 2016, avec la puissance souscrite en kilovolt-ampère et la consommation en kilowatt-heure. Nolwenn Le Pierrès, Fourni par l'auteur

Le watt-crête (Wc) représente également une unité de puissance. Comme pour le volt-ampère, ce n’est pas une puissance réellement produite, mais la puissance maximale productible par un panneau solaire photovoltaïque, lorsqu’il est placé dans les conditions de référence : à 25 °C et sous une irradiance solaire de 1 000 W par mètre carré de panneau solaire. Au cours d’une année de fonctionnement, ce panneau produira donc à chaque instant une puissance variant entre 0 watt et sa « puissance crête » en fonction des conditions dans lesquelles il est placé, ce qui représentera au total une certaine quantité d’énergie annuelle.

Cette « puissance crête » pour un panneau solaire photovoltaïque est appelée « capacité nominale » pour d’autres systèmes, comme les chaudières au fioul ou les centrales nucléaires par exemple, qui, elles également, produisent à chaque instant une puissance potentiellement différente en fonction des contraintes extérieures.

Finalement, énergie et puissance sont deux grandeurs intimement liées, et elles sont toutes les deux nécessaires à la définition et à la mise en œuvre des systèmes énergétiques.

The Conversation

Nolwenn Le Pierrès ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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