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26.04.2026 à 09:16

Commission sur l’audiovisuel public : quand la quête du clash pulvérise le débat de fond

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas
Que retenir de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, et des altercations entre son rapporteur, Charles Alloncle, et les vedettes de la télévision ?
Texte intégral (2133 mots)

Pendant des mois, la commission parlementaire sur l’audiovisuel public a donné lieu à des passes d’armes tendues et confuses entre son rapporteur, Charles Alloncle, député ciottiste, proche de Jordan Bardella, et les responsables et vedettes de la télévision. Que retenir de cette commission, sur la forme et le fond ?


Le fonctionnement de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public aura été inhabituel jusqu’à son terme. En effet, le 27 avril 2026, à huis clos, les 31 députés qui la composent devront voter à la majorité simple sur la publication ou non du rapport, après avoir eu le droit de le lire dans des conditions rigoureuses de confidentialité. Procédure prévue dans les textes et qui n’aboutit presque jamais à un refus de publication. Mais cette fois, l’incertitude règne.

Le rapporteur, Charles Alloncle (Union des droites pour la République, groupe créé sous l’impulsion d’Éric Ciotti), a, dès le mois de février, fait état de « risques » de voir son rapport enterré. Opinion née des nombreuses tensions entre lui et le président Jérémie Patrier-Leitus (groupe Horizons) et des critiques d’autres membres quant à la façon de conduire, à charge, et souvent de façon plutôt véhémente, les auditions.

Les membres de la commission sont d’ailleurs conscients d’être aujourd’hui face à un piège. S’ils décident de voter contre la publicité du rapport, cela permettrait à son rapporteur d’endosser une flatteuse posture de victimisation, celle de l’homme qu’on veut faire taire car toutes les vérités ne seraient pas bonnes à dire en matière d’audiovisuel public. S’ils laissent publier, ils entérinent de facto une conduite des auditions très contestée.

Revenons donc sur les enseignements qu’on peut tirer de cette séquence si controversée.

Alloncle en rupture avec les conventions parlementaires

Le rapporteur a endossé une posture anti-service public, aux accents populistes, en mettant en avant des frais qui seraient indus, des situations présentées comme abusives, des propos tenus dans des contextes totalement différents qui seraient scandaleux. Ce proche de Jordan Bardella, encore très peu connu, est ambitieux, et quoi de mieux, pour crever le plafond de verre médiatique, que de bousculer des vedettes de l’audiovisuel, en donnant le sentiment de jouer à égalité, alors qu’il ne bénéficie ainsi que d’une notoriété d’emprunt ?

Loin du ton compassé qui sied à ce type de dispositif, les altercations répétées entre le président et le rapporteur (au point parfois de suspendre les travaux ou avec les auditionnés, ont sonné comme l’importation dans l’hémicycle d’une culture du clash. D’ailleurs, Charles Alloncle a régulièrement rendu compte de ces passes d’armes, dans une logique autopromotionnelle, à coup de montages nerveux sur ses réseaux sociaux, et pas toujours d’une véracité irréprochable. La PDG de Radio France Sibyle Veil a d’ailleurs écrit une lettre au président de la commission pour dénoncer ce qu’elle qualifie de « déformations publiques » de ses propos. L’animateur Samuel Étienne s’en est plaint également ouvertement, accusant la recherche du buzz de virer au harcèlement en ligne.

À ce jeu de la dénonciation à charge, le sentiment dominant pour tous, observateurs comme parlementaires, est celui de la confusion, entre « coups de sang, mensonges et débats houleux ». Les débats sont régis par un grand mélange des genres, où la comptabilité (parfois mal comprise) se mêle à la dénonciation de propos d’humoristes, associée à la mise en cause salariale ou politique nominative de personnalités très connues, ou à des jugements aussi politiques que dépréciatifs.

On peut surtout voir dans ces travaux, une « CNewsisation » de la commission, animée par la volonté du rapporteur de s’offrir une tribune pour diffuser ses idées, inlassablement répétées, en espérant qu’elles deviennent vraies dans l’esprit d’une partie du public, tout en dénonçant les supposées dérives d’élites. Dans leurs discours, nombre de députés de droite et d’extrême droite partagent une grande défiance vis-à-vis des médias d’information du service public, véhiculant l’idée que la majorité des journalistes seraient hostiles à la droite, donc pas neutres du tout. C’est l’application en France d’un vieil argumentaire de défiance tenu par la droite conservatrice américaine, dénonçant depuis les années 1980, un « liberal bias » qui ferait de tout journaliste un quasi-gauchiste. Pour une partie des électeurs, c’est donc une gourmandise de voir les responsables de l’audiovisuel public et leurs stars être (enfin) secoués, rabaissés, sommés de s’expliquer.

Alors que retenir des 67 auditions, et des réponses des 234 personnes auditionnées ?

Les réponses des auditionnés face aux mises en cause

Concernant le traitement de l’information, de la PDG de France TV aux journalistes mis en cause, chacun s’est employé à réaffirmer l’importance du pluralisme et des équilibres exigibles pour un média de service public. Ainsi, lorsque le rapporteur mettait en doute les choix éditoriaux de l’émission Complément d’enquête, son rédacteur en chef rappelait : « En cinq saisons, on a fait dix portraits politiques et on est sur une égalité parfaite. On a fait Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou, Sandrine Rousseau, Anne Hidalgo, Édouard Philippe, Alexis Köhler, Éric Dupont-Moretti, Rachida Dati, Éric Zemmour et Jordan Bardella », donc « autant de personnes à gauche qu’à droite [et] qu’au centre ».

Concernant certains dérapages à l’antenne (Gaza qualifié de possible Riviera par exemple), rappelés par la commission, on notera que toutes les affaires avaient déjà été traitées en interne, avec des sanctions.

Parmi les échanges tendus, Léa Salamé a pu avancer qu’une femme n’était pas obligée de penser comme son mari et de lui obéir (« Jamais personne n’a pu entendre que mon compagnon ou quiconque tenait mon stylo ») et qu’elle s’engageait (non sous pression mais comme une évidence déontologique pour elle et sa rédaction) à suspendre sa présentation du 20 heures si son compagnon, Raphaël Glucksmann, était candidat à la présidentielle de 2027 (« S’il est candidat, je sors de l’antenne »).

Sur le plan des affaires comptables et financières, les débats et passes d’arme ont été ou très techniques ou très polarisés, chacun campant sur ses positions. On a compris que le rapport de la Cour des comptes de 2025, souvent cité, avait pointé des soucis et des voies d’amélioration à emprunter. Pourtant, le rapporteur Alloncle a plusieurs fois été contredit lorsqu’il évoquait une « quasi-faillite » de l’audiovisuel public par mauvaise gestion. Ses interlocuteurs ont, eux, pointé des restrictions budgétaires répétées et assez fortes qui ont mis à mal le fonds de roulement notamment.

Le statut de la société de production Mediawan a aussi été très débattu, les données produites par ses responsables indiquant qu’il s’agissait bien d’une société majoritairement française contrairement aux soupçons répétés du rapporteur. La présentation des contrats passés avec les principales sociétés de production comme des « arrangements entre copains », a pu être relativisée par la production de données internes indiquant que les parts de ces contrats dans le chiffre d’affaires global de ces sociétés ne leur permettaient pas de se « gaver » sur le dos du service public.

Le rapporteur a dénoncé des « frais de cocktails et de réceptions » de près d’un million d’euros en 2020. Le mot cocktail fleurant la gabegie d’élites indécentes pendant que les Français se serrent la ceinture. Pourtant, il s’agissait de frais de repas et « d’achats alimentaires » destinés à tous les salariés, quel que soit leur statut, travaillant alors que les cantines du groupe étaient fermées à cause du Covid-19.

Un projet fourre-tout depuis le début

Voici les missions de cette commission présentées sur le site de l’Assemblée nationale :

On est donc amené à penser que la volonté de traiter, dans un grand tout indifférencié, tant de sujets divers, comme cela a été justifié dès le démarrage des travaux, ne pouvait que conduire à ce patchwork décousu et confus. Loin de défendre un véritable contre-projet pour l’audiovisuel public, ce qui transparaît finalement de tous ces moments de tension, c’est que la commission, et son rapporteur en particulier, ont procédé par picorage d’exemples disparates, pointant des faits déjà connus ou mis au jour par d’autres instances, afin d’accréditer l’idée préconçue que tout partait à vau-l’eau. Comme si le but était en fait d’éroder l’édifice à coups de pioche de-ci de-là. Certaines mises en cause (frais de taxi croissants, pantouflage de licenciés vers des sociétés de production travaillant pour France TV, amélioration incomplète de la comptabilité analytique…) ont pu en effet placer des auditionnés en difficulté.

Au final, on a surtout la sensation que les débats et les attaques de cette commission visaient à jeter la suspicion sur l’audiovisuel public afin sans doute de préparer les esprits, un jour, à accepter sa privatisation ou la fermeture de plusieurs de ses branches.

The Conversation

Arnaud Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.04.2026 à 16:18

La presse française sous l’Occupation vue par le film « les Rayons et les Ombres »

Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Si, dans le film de Giannoli, Luchaire semble maître de ses décisions de patron de presse, il n’en fut rien dans la réalité. Retour sur le parcours d’un collaborateur terriblement opportuniste.
Texte intégral (1849 mots)
Jean Dujardin interprète Jean Luchaire dans le film de Xavier Giannoli. Allociné/Curiosa films

À travers le portrait d’un Jean Luchaire, collaborateur notoire, qui semble jouir de son libre arbitre dans l’exercice de sa profession, le film de Xavier Giannoli montre les compromissions, mais ne rend pas compte fidèlement des réalités de la presse française sous l’Occupation.


Le film de Xavier Giannoli, les Rayons et les Ombres, a suscité une bataille médiatique entre le réalisateur et des historiens de la Seconde Guerre mondiale.

J’aborde cette querelle sous un autre angle, celui de l’histoire de la presse. J’ai quelques munitions pour ce faire, ayant participé au Groupement de recherche (GDR) « Les entreprises françaises sous l’Occupation ». Nous avons tenu des colloques et publié des livres. Pour ma part, j’ai communiqué sur les archives des médias sous l’Occupation, puis sur la Corporation nationale de la presse française, sur le marché de la presse, enfin sur l’épuration à la Libération. En outre, j’ai publié un article sur Jean Luchaire, repris dans le livre collectif Ils ont fait la presse.

J’ai vu le film avec plaisir, parce que c’est un bon film, et j’ai compris les débats : d’un côté des historiens dépossédés de leur objet (l’Occupation, la collaboration), de l’autre un cinéaste campé sur ses certitudes, le droit au détournement fictionnel. Je ne m’attarderais pas sur la question de l’antisémitisme ou du nazisme supposés de Jean Luchaire, Laurent Joly en parle mieux que moi. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’histoire de la presse.

Pour qui connaît mal cette période, le film rend accessible les compromissions, mais il aurait pu être plus développé, quitte à être moins romanesque. Xavier Giannoli ignore les réalités de la presse sous l’Occupation, ce qui le conduit à des travestissements malvenus, sans doute afin de rendre ses personnages plus romanesques, voir romantiques. A de nombreuses reprises, il cherche à faire croire que Luchaire, et les autres, sont libres de leurs choix éditoriaux. Ce qui est parfaitement faux.

Le parcours d’un opportuniste

Né en 1901, Jean Luchaire est issu d’une dynastie d’universitaires (son père, son grand-père et son arrière-grand-père sont inspecteurs généraux de l’instruction publique, membres de l’Institut). Dès 1920, il débute en journalisme, puis fonde et dirige de 1927 à 1934 le journal Notre temps, partisan du rapprochement franco-allemand, subventionné par les fonds secrets du ministère des Affaires étrangères puis par les fonds nazis. À la fin des années 1930, en dépit de ses réseaux, Luchaire est un marginal sans influence ; la guerre lui donne l’occasion d’occuper une place de premier plan. Les Mémoires de la fille de Jean Luchaire, Corinne, dont se sert Xavier Giannoli, sont bien pauvres en révélations et en analyse, ; elles ont été publiées en 1949, et s’intitulent Ma drôle de vie, (réédité en 2026).

Jean Luchaire, grâce à ses connaissances (Otto Abetz, Pierre Laval, Paul Marion, Henri Lafont de la Gestapo française du 93 rue Lauriston, le Dr Eich, Marcel Déat, Marcel Bucard, et beaucoup d’autres), grâce à son entregent, grâce à son goût du faste, des réceptions, des bons repas et des parties fines, s’impose rapidement comme l’incontournable patron de l’ensemble de la presse française en zone occupée, ainsi que des entreprises connexes (distribution, papier, publicité, etc.).

Surnommé le « Führer de la presse française » ou « Louche Herr », il profite de cette situation, à la rencontre des ambitions allemandes ou vichyssoises mais également de celles des patrons et des salariés de la presse, pour mener à bien trois tâches : la propagation du collaborationnisme ; la protection de la presse, de ses patrons, de ses ouvriers, employés et rédacteurs ; enfin un enrichissement personnel extrêmement rapide. Ces trois tâches qu’il s’est assignées sont confondues dans sa démarche.

Une presse totalement inféodée à l’occupant nazi

Xavier Giannoli nous présente un Luchaire maître de ses décisions dans les affaires de presse. Or il n’en est rien. En effet, en zone occupée, la Propaganda Abteilung, subordonnée à la section IC (renseignements militaires) du gouverneur militaire en France, est installée à l’hôtel Majestic. Constituée d’éléments de la Wehrmacht, elle dépend du ministère de l’information et de la propagande du Reich dirigé par Joseph Goebbels. Le Presse Gruppe, dirigée par Eich, encadre plusieurs sous-groupes : surveillance du papier, presse provinciale, Agence française d’information de presse, Bureau d’information et surtout Censure.

C’est cette censure qui dicte ce que les journalistes peuvent ou doivent écrire. Ainsi Giannoli montre un Luchaire refusant d’écrire un éditorial sur le statut des juifs du 4 octobre 1940. Or, sur ce statut, comme sur sa deuxième mouture du 15 juin 1941, la censure allemande interdit aux quotidiens d’écrire un éditorial.

Le 25 septembre 1940, sur incitation des autorités allemandes (plusieurs pièces dans le dossier du procès Luchaire en témoignent aux Archives Nationales, AN, AJ40 1001 à 1016, Propaganda Abteilung Frankreich, Propagandastaffel Paris, 1938-1944), est créé en zone occupée le Groupement corporatif de la presse quotidienne parisienne (GCPQP), présidé par Luchaire, alors rédacteur en chef du Matin et bientôt directeur des Nouveaux Temps. Le 9 juin 1941, ce groupement se transforme en Corporation nationale de la presse française.

Le scandale de la Corporation

Luchaire utilise cette position pour constituer en quelques années une belle fortune et pour vivre, lui et sa famille, sur un grand pied. Entre septembre 1940 et août 1944, il achète à bas prix un hôtel particulier avenue des Ternes, une propriété à Barbizon et le château Saint-Lazare à Vernon. Les notes de frais des repas pris dans ses deux cantines favorites, Maxim’s et la Tour d’argent révèlent le train de vie de Luchaire. Par exemple, un repas pour trois convives à la Tour d’argent, le 20 mai 1943 : trois foie gras, trois tournedos, trois légumes, deux fromages et un sorbet, trois desserts, deux cafés, un armagnac 1893 et un cognac 1875, sept bouteilles de Pichon Longueville (un grand cru de Bordeaux) 1924, pour un total de 3 500 francs de l’époque, soit le salaire mensuel d’un rédacteur en chef d’un quotidien parisien. Cinq des bouteilles ainsi que deux paquets de cigarettes anglaises sont emportés par Luchaire…

Le mécanisme passe par la société des Éditions Lutétia, 31 rue du Louvre, qui édite le quotidien les Nouveaux Temps dont le premier numéro sort le 31 octobre 1940 et le dernier le 17 août 1944 (AN, 2AR). Lutétia est une entreprise en déficit structurel, à cause de la faiblesse des ventes (entre 50 000 et 60 000 exemplaires par jour, dont une part non négligeable est achetée par les administrations d’Occupation), mais surtout à cause du train de vie de Luchaire, qui est révélé par l’importance du poste « frais généraux », qui représente plus de 40 % des dépenses du journal, contre moins de 20 % dans des entreprises de presse comparables.

Le déficit est comblé par les Allemands, sous la forme d’annonces publicitaires : elles représentent 50 % du chiffre d’affaires dès 1941 et ne cessent d’augmenter pour atteindre 65 % en 1943, alors que dans le même temps, celles des autres quotidiens tombent de 35 à 18 %. Le déficit est aussi comblé par des augmentations de capital, souscrites par l’ambassade d’Allemagne, puis par Gerhard Hibbelen qui s’occupe de racheter pour l’occupant des éditeurs et des journaux.

En outre, à plusieurs reprises Luchaire encaisse personnellement les chèques des Allemands, tout en faisant inscrire les augmentations de capital au compte de la société. En ajoutant les salaires et les frais, qui atteignent 4 millions de francs en quatre ans et les augmentations de capital, qui dépassent les 6 millions de francs, Luchaire a ponctionné plus de 10 millions de francs à la société, ce qui représente 20 % de son chiffre d’affaires total durant la période. A cela s’ajoutent les notes de frais payées par la Corporation.

Le paradoxe est que les Allemands ne sont pas dupes. Ainsi, la Propaganda Staffel porte sur Luchaire une appréciation acerbe : « Si Luchaire a usé beaucoup d’encre en faveur d’une collaboration à 100 %, c’est moins par conviction honnête que parce qu’il spécule sur l’avenir. Luchaire n’a pas un tempérament combatif, c’est un combinart en [français dans le texte]. Il ne cache pas ses ambitions de devenir le Goebbels français. » (Pariser Journalisten, 1941, AN, AJ40 1008). Et nombre de journalistes et de patrons de presse de Paris ont dénoncé le scandale de la Corporation.

The Conversation

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.04.2026 à 16:13

De l’oubli à la lumière : Monique Wittig, théoricienne du lesbianisme politique

Ilana Eloit, Professeure en études de genre, Université de Genève
Longtemps marginalisée au sein du féminisme français, la pensée de l’intellectuelle Monique Wittig (1935–2003), icône lesbienne, fait son grand retour depuis quelques années.
Texte intégral (1862 mots)

À quelques jours de la journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, retour sur l’œuvre de Monique Wittig (1935–2003). Icône lesbienne, cette écrivaine et intellectuelle est longtemps tombée dans l’oubli après avoir été écartée du mouvement féministe français. Depuis quelques années, sa pensée connaît un retour fulgurant dans le paysage féministe. Théoricienne du lesbianisme politique, elle analyse l’hétérosexualité comme un régime politique de domination soumettant les femmes aux hommes et auquel le lesbianisme permet d’échapper.


En 2014, au moment où j’entamais une thèse de doctorat consacrée à l’histoire politique du lesbianisme en France dans les années 1970, Monique Wittig était encore peu connue. Figure majeure du Mouvement de libération des femmes (MLF), elle était pourtant à l’origine d’une pensée lesbienne qui a profondément bouleversé l’histoire des idées féministes.

Près d’une décennie plus tard, sa présence s’est imposée avec une évidence fulgurante. Les références à son œuvre parsèment les manifestations féministes ; ses ouvrages s’affichent en tête de gondole dans les librairies ; colloques et journées d’étude se multiplient à l’université ; des créations scéniques font revivre sa pensée en lui conférant une actualité nouvelle – pour ne citer que quelques formes de ce « moment culturel » wittigien.

Comment expliquer l’oubli et l’effacement de sa critique, puis l’engouement qu’elle suscite quatre décennies plus tard ? Pourquoi résonne-t-elle tant aujourd’hui ? Retour sur l’histoire et l’actualité d’une pensée lesbienne.

Féministe révolutionnaire

C’est à 29 ans que Monique Wittig se fait connaître publiquement avec la publication de son premier roman, l’Opoponax, qui reçoit le prix Médicis en 1964. Dès cet ouvrage, elle entreprend d’éradiquer le genre – ou les catégories de sexe – dans la langue. La « marque du genre » est, selon elle, un stratagème par lequel « le sexe est forcé sur ses utilisateurs » et les femmes assignées à une catégorie subordonnée qui les prive d’accès à l’universel.

Elle poursuit cette entreprise politico-littéraire avec la publication, en 1969, de son poème épique les Guérillères, dans lequel elle emploie le pronom « elles » pour désigner une troupe de combattantes, conférant ainsi au féminin pluriel la force du générique, qu’elle dérobe au pronom « ils ». Quelques mois plus tard, à l’automne 1970, elle compte à Paris parmi les figures fondatrices du MLF et participe au collectif des Gouines rouges ainsi qu’au Front homosexuel d’action révolutionnaire.


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Elle contribue, aux côtés notamment de Christine Delphy ou de Colette Guillaumin, à l’émergence du féminisme matérialiste. Inspiré du marxisme, ce courant soutient que la division des individus en « hommes » et « femmes » n’est pas une donnée naturelle mais le produit – la « marque » – d’un rapport d’oppression, dont la naturalisation sert en retour à justifier la domination d’un groupe sur un autre.

Pour les féministes matérialistes, cette division des individus en « classes de sexe » repose sur un rapport d’exploitation domestique, c’est-à-dire sur l’appropriation, par la classe des hommes, du travail gratuit des femmes au sein du foyer.


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Ainsi, puisque les catégories de sexe – à l’instar des classes sociales – sont le produit d’un rapport d’exploitation, l’objectif du féminisme doit être, pour ces théoriciennes, l’abolition de ce rapport, dont la conséquence immédiate sera l’élimination des catégories de sexe – un projet qui rejoint, dans le champ de la théorie féministe, celui de Wittig d’abolition du genre dans la langue.

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes » : politiser le lesbianisme

C’est dans la continuité de cette réflexion que Wittig élabore une pensée politique spécifiquement lesbienne, depuis les États-Unis où elle s’installe en 1976 en réponse aux résistances des féministes françaises à sa volonté de politiser le lesbianisme. Dans ses deux textes majeurs, « La pensée straight » et « On ne naît pas femme » (1980), Wittig met en évidence un angle mort du féminisme matérialiste : l’hétérosexualité comme régime politique, ou système social contraignant, qui institutionnalise l’appropriation des femmes par les hommes.

Surtout, elle affirme que c’est à travers ce régime qu’est produite la différence des sexes, articulant ainsi patriarcat et hétérosexualité, classes de sexe (ou genre) et sexualité. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre sa phrase la plus célèbre, selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes » car « ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme […] relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles ».

Dès lors, les lesbiennes incarnent, pour Wittig, cet au-delà des catégories de sexe que le féminisme matérialiste appelle de ses vœux. Alors que le MLF reposait sur l’identification collective à la catégorie « femmes », le lesbianisme politique de Wittig repose sur la désidentification aux catégories de sexe, comme pierre angulaire de la naturalisation de l’hétérosexualité.

À Paris, les féministes disqualifient cette pensée en l’accusant d’être « séparatiste », « dogmatique », « sectaire », voire « terroriste » et « totalitaire », en ce qu’elle politise l’hétérosexualité – et non plus seulement le patriarcat – comme norme oppressive, et substitue au sujet « femmes » le sujet « lesbiennes » comme figure de résistance : une violence dont Wittig ne se remettra jamais et qui contribue à effacer durablement le lesbianisme politique du paysage intellectuel féministe français.

Redécouverte tardive à la faveur de la 4ᵉ vague féministe

La vague de disqualification de sa pensée en France ainsi que son départ outre-Atlantique expliquent que son recueil d’essais théoriques, The Straight Mind, ait d’abord été publié aux États-Unis en 1992, avant de faire l’objet d’une première traduction française en 2001 (sous le titre la Pensée straight).

Mais c’est surtout depuis le début des années 2020 que sa pensée retrouve une place de premier plan. Outre la republication de l’ensemble de son œuvre et la publication d’écrits inédits, l’espace public irradie désormais de la présence spectrale de Wittig – un jardin Monique-Wittig a notamment été inauguré à Paris en 2021.

En 2023, l’Humanité consacrait sa une à Wittig avec le titre : « Monique Wittig, retour en grâce », à la suite d’autres portraits publiés dans le Monde ou Libération à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition. La même année, j’organisais avec des collègues un double colloque international à l’Université de Genève et à l’Université de Berkeley sur l’actualité de son œuvre. Artistes, intellectuelles et intellectuels trouvent également, en Wittig, une source d’inspiration majeure, faisant résonner sur scène une œuvre tonitruante.

Cette redécouverte tardive mais foudroyante tient sans aucun doute au contexte politique actuel : celui d’une quatrième vague du féminisme, dans le sillage de #MeToo. Celle-ci a placé au cœur de la réflexion la dimension structurelle des violences sexistes et sexuelles et a, par ricochet, redonné un souffle nouveau au lesbianisme politique, lequel interroge la fonction politique et sociale de la contrainte à l’hétérosexualité en régime patriarcal, ainsi que les bénéfices d’une sortie du régime hétérosexuel d’un point de vue féministe.

D’autres raisons peuvent être invoquées : la contestation de la domination blanche au sein du féminisme, fortement bousculée par l’afroféminisme, participe de l’épuisement du paradigme universaliste et favorise la visibilité des minorités.

À cet égard, la non-mixité du lesbianisme politique et celle de l’afroféminisme se font éminemment écho, comme l’hostilité qu’elles provoquent en retour. Nulle coïncidence si les lesbiennes d’hier et les afroféministes d’aujourd’hui sont confrontées aux mêmes accusations de « séparatisme », mobilisées pour mieux disqualifier des regroupements qui interrogent des régimes d’oppression naturalisés, y compris au sein du féminisme : la race et l’hétérosexualité.

Enfin, il est clair que la proposition visionnaire d’un féminisme ne reposant pas sur la catégorie « femmes » et visant la destruction de l’épistémologie binaire de la différence des sexes trouve aujourd’hui son public parmi des individus qui refusent de se dire « hommes » ou « femmes » – catégories qui, comme l’écrivait Wittig, « contribu[ent] au maintien de l’hétérosexualité » – et préfèrent se dire non-binaires, queers, ou trans.

The Conversation

Ilana Eloit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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