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13.03.2026 à 15:28

Missiles Patriot, drones bon marché : pourquoi la défense aérienne doit changer d’échelle

Iain Boyd, Director of the Center for National Security Initiatives and Professor of Aerospace Engineering Sciences, University of Colorado Boulder
Face à des attaques aériennes mêlant missiles, drones bon marché et salves massives, les systèmes de défense traditionnels atteignent leurs limites.
Texte intégral (1799 mots)

Des milliers de drones et de roquettes peuvent aujourd’hui saturer les systèmes de défense les plus sophistiqués. Pour répondre à cette nouvelle réalité des champs de bataille, les militaires développent des armes capables de tirer plus vite, plus longtemps et à moindre coût.


Les batteries de missiles Patriot constituent depuis plusieurs décennies le système de défense aérienne emblématique de l’arsenal des États-Unis. Mais l’évolution des menaces – des roquettes bon marché aux drones encore moins coûteux – a contraint les Américains et d’autres armées à développer toute une gamme d’armes défensives capables d’y répondre.

En représailles aux frappes menées par les États-Unis et Israël, l’Iran mène des attaques aériennes quotidiennes contre Israël et plusieurs pays de la région du golfe Persique à l’aide de missiles et de drones. En décembre 2025, l’Iran a également lancé un raid coordonné de grande ampleur, mobilisant des centaines de missiles et de drones contre Israël.

Le Hamas avait déjà mené une offensive encore plus massive en octobre 2023, tirant plusieurs milliers de roquettes à bas coût et de missiles rudimentaires contre Israël, submergeant son très médiatisé système de défense aérienne Iron Dome. Et dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, on a également observé plusieurs exemples de raids de drones de grande ampleur menés par les deux camps.

En tant qu’ingénieur spécialiste des systèmes de défense, je constate qu’à mesure que se multiplient et se diversifient les menaces – missiles et drones –, les armées sont contraintes d’adapter leur dispositif de défense et de répondre avec une rapidité et une variété comparables.

Les armes défensives sont des éléments de systèmes de défense aérienne intégrés, qui comprennent notamment les moyens de détecter et de suivre les menaces, généralement grâce à différentes formes de radar. Hérités de la guerre froide, les missiles intercepteurs sont l’arme traditionnellement utilisée pour neutraliser ou détruire ces menaces.

Parmi les exemples bien connus de systèmes de défense aérienne utilisant des missiles intercepteurs figurent donc le système Patriot et l’Iron Dome israélien. Ces dispositifs sont conçus pour être efficaces contre un nombre limité de missiles, notamment des missiles balistiques de courte portée, ainsi que contre des avions et des drones. Les États-Unis utilisent également le système Terminal High Altitude Area Defense pour se défendre contre des missiles balistiques de portée intermédiaire, notamment en interceptant ces missiles avant qu’ils ne rentrent dans l’atmosphère terrestre.

Le système Phalanx Close-In Weapon System, montré ici lors d’un exercice de tir, est une mitrailleuse automatisée capable de se défendre contre des drones et des missiles.

Le problème des chiffres

Le conflit actuel dans le Golfe offre un nouvel exemple du calcul implacable au cœur de la défense aérienne. L’Iran a tiré des milliers de missiles et de drones, et il faut souvent plus d’un intercepteur pour abattre un missile entrant. Les États du Golfe seraient aujourd’hui à court d’intercepteurs.

Les stocks américains sont eux aussi sous pression, et les États-Unis envisageraient de déplacer certains intercepteurs depuis la Corée du Sud vers la région du Golfe.

Comme chaque intercepteur coûte plusieurs millions d'euros, utiliser de tels systèmes pour détruire des roquettes qui ne coûtent qu’environ 90 000 euros constitue une équation perdante. Un tel conflit asymétrique est non seulement trop coûteux du côté de la défense, mais il épuise aussi trop rapidement les stocks d’intercepteurs.

De plus, un attaquant peut tout à fait submerger un défenseur. Lors de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, l’approche traditionnelle de la défense aérienne fondée sur les intercepteurs s’est révélée moins efficace que prévu face à une offensive de grande ampleur impliquant des milliers de missiles et de roquettes relativement rudimentaires. Des premiers rapports font également état d’une importante salve de roquettes tirée par le Hezbollah contre Israël le 11 mars 2026.

Ce qu’il faut plutôt, ce sont des approches de défense aérienne capables de s’adapter à l’ampleur et au niveau de sophistication croissants des menaces. Comme le Phalanx Close-In Weapon System de la marine américaine, utilisé pour défendre les navires contre les missiles ainsi que contre de petites embarcations de surface. Il s’agit d’une mitrailleuse automatisée capable de tirer jusqu’à 4 500 coups par minute. Elle détruit les cibles entrantes en les pulvérisant sous les tirs. Chaque munition coûte moins de 30 euros, et une centaine de coups sont généralement nécessaires pour neutraliser une cible.

Si cette approche est plus économique que l’utilisation d’intercepteurs coûteux, le chargeur du Phalanx peut être vidé très rapidement, en 20 à 30 secondes, ce qui le rend vulnérable face à un grand nombre de missiles arrivant simultanément. Il s’agit en outre de la dernière ligne de défense. Idéalement, les menaces doivent être neutralisées bien avant que le système Phalanx n’entre en action.

Drones et drones anti-drones

Des attaques aériennes de grande ampleur et à bas coût impliquant des drones armés ont été utilisées dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie ainsi qu’au Moyen-Orient. Bien que les drones puissent être abattus à l’aide de missiles intercepteurs, cette solution n’est pas économiquement efficace. Des systèmes d’armes à canon, comme le Phalanx, se révèlent efficaces contre les drones. Les forces américaines, celles des États du Golfe et les forces israéliennes ont également abattu des drones à l’aide de tirs de canons depuis différents aéronefs.

Une autre approche récente, utilisée par les forces ukrainiennes, consiste à développer des drones anti-drones. Ils peuvent endommager ou détruire d’autres drones par différents moyens, notamment par la guerre électronique – qui consiste à brouiller leurs systèmes de commande radio et de communication – ou par interception cinétique, lorsqu’ils percutent directement le drone ciblé. On pense par exemple à Merops, que les États-Unis seraient en train d’envoyer dans la région du Golfe.

Armes à énergie dirigée

Les armées développent également des armes défensives non cinétiques fondées sur des technologies d’énergie dirigée. Les deux formes les plus courantes d’armes à énergie dirigée sont les lasers de haute énergie et les micro-ondes de forte puissance. Les deux transforment l’énergie électrique en effets physiques capables d’endommager ou de détruire des cibles aériennes.

L’un de leurs principaux avantages par rapport aux armes traditionnelles, c'est qu'ils sont souvent présentés comme disposant d’un « chargeur infini ». Tant qu’ils sont reliés à une source d’électricité, ils peuvent continuer à tirer. Cette affirmation n’est toutefois pas totalement exacte : ces systèmes doivent être mis à l’arrêt périodiquement afin de refroidir. Ils restent néanmoins plus économiques et disposent d’une capacité de tir bien plus importante que les systèmes cinétiques.

Les armées du monde entier déploient des armes à laser de haute énergie pour se protéger contre l’artillerie légère, les drones et les embarcations de surface. Les lasers peuvent produire différents effets, notamment en perforant les cibles ou en provoquant leur embrasement.

Par exemple, le système naval américain High Energy Laser with Integrated Optical-dazzler and Surveillance est un dispositif embarqué de 60 kilowatts utilisé pour la protection aérienne des navires. Il peut perturber, ou éblouir, les capteurs des missiles et des drones.

Les armes à micro-ondes de forte puissance ne sont pas encore aussi avancées pour les applications de défense aérienne. Elles fonctionnent en provoquant des courts-circuits dans les systèmes électriques des missiles et des drones, ce qui leur fait perdre le contrôle et les détourne de leur cible.

Une évolution rapide

Dans le jeu du chat et de la souris qui caractérise la guerre moderne, le développement d’armes offensives s’accompagne en permanence de contre-mesures défensives. Face à la tendance récente consistant à utiliser un grand nombre d’armes moins sophistiquées et relativement peu coûteuses, la réponse actuelle consiste à développer des solutions capables d’être déployées à grande échelle et à moindre coût.

The Conversation

Iain Boyd reçoit des financements du département de la Défense des États-Unis et de la société Lockheed Martin.

12.03.2026 à 16:53

Quel avenir pour le municipalisme ? Retour sur les expériences de Barcelone et de Madrid

Héloïse Nez, Professeure en sociologie, LIED/LCSP, Université Paris Cité
David Hamou, Docteur en sociologie de l'Université Paris-Nanterre, Universidade de Brasília (UnB)
Des coalitions municipalistes ont dirigé Madrid pendant quatre ans et Barcelone pendant huit ans. Quel bilan et quelles leçons peut-on en tirer ?
Texte intégral (1593 mots)

En Espagne, des coalitions « municipalistes » issues des mouvements sociaux ont gouverné de nombreuses villes entre 2015 et 2023. Alors que les « listes participatives et citoyennes » se multiplient en France à la veille des élections municipales de mars 2026, que retenir de ces expériences ? Les cas de Madrid et Barcelone peuvent-ils constituer une source d’apprentissage pour ce mouvement en expansion ?


Les listes citoyennes revendiquent de s’affranchir des partis, en élisant des non-professionnels de la politique, afin de favoriser la participation et renouveler la démocratie à l’échelle locale. La coopérative Fréquence Commune, qui les accompagne, dénombre près de 700 « listes citoyennes et participatives » aux élections municipales de 2026, un chiffre en nette augmentation par rapport à 2020.

Si ce mouvement citoyen s’étend en France, des précédents existent ailleurs. C’est le cas de l’Espagne, où des coalitions dites « municipalistes » ont remporté de nombreuses grandes villes en 2015, et une poignée ont continué à gouverner entre 2019 et 2023. Quels sont les apprentissages de ces expériences qui continuent d’être une source d’inspiration, en France et ailleurs ? Plusieurs publications récentes dressent un bilan du municipalisme espagnol, en analysant à la fois le contenu des politiques adoptées et le renouvellement des manières de faire de la politique.

Les cas de Madrid et Barcelone sont particulièrement riches d’enseignements. Les deux plus grandes villes d’Espagne ont vu des coalitions municipalistes arriver au pouvoir en 2015 et y rester jusqu’en 2019 pour Madrid et 2023 pour Barcelone. Leur ambition affichée était de déborder les partis traditionnels, d’approfondir la démocratie locale, de renouveler les politiques publiques et de transformer les mairies de l’intérieur. Des différences ont également traversé ces deux expériences, autour de la conception de la participation, des liens avec les mouvements sociaux et de la dimension sociale des politiques menées.

Une démocratie participative et/ou mouvementiste ?

Des dispositifs participatifs ont été mis en place dans les deux villes, pour associer les habitants à l’élaboration des politiques municipales. Si la participation présentielle et associative a davantage été promue à Barcelone, la participation numérique et individuelle a été privilégiée à Madrid. Les différents modèles participatifs adoptés par ces deux villes s’expliquent tant par des facteurs contextuels (de nombreux dispositifs participatifs étant déjà en place à Barcelone contrairement à Madrid) que par l’implantation des mouvements sociaux (avec une influence plus forte des Indignés à Madrid et des associations de quartier à Barcelone) et les trajectoires individuelles des élus à la participation.

Dans la capitale, plusieurs processus de démocratie directe ont été lancés sur la plateforme numérique Decide Madrid, comme les référendums d’initiative citoyenne inspirés des votations citoyennes suisses. Tous les résidents ayant plus de 16 ans pouvaient faire une proposition et voter, le soutien de 1 % des électeurs étant requis pour organiser un référendum décisionnel. Malgré les 26 000 propositions formulées au cours de la mandature, seulement deux ont obtenu le nombre de soutiens requis et fait l’objet d’un référendum, ce qui montre les limites de ces innovations démocratiques en partie déconnectées de la question sociale.

À Barcelone, si la démocratie participative n’a pas été absente, elle n’a pas constitué le cœur du projet de Barcelone en commun. Le municipalisme barcelonais, en complément de ces formes procédurales de participation, a mis en place une « démocratie mouvementiste ». Il s’agissait de créer de nouvelles alliances avec les mouvements sociaux, afin de permettre à ces derniers d’intervenir directement dans la politique locale. Loin d’être perçue comme une entrave à la politique institutionnelle, la pression constante de ces mobilisations populaires a été le principal moteur du changement à Barcelone. Des mesures emblématiques des mouvements sociaux ont ainsi été adoptées par le conseil municipal, comme l’obligation de consacrer 30 % des nouvelles constructions immobilières aux logements sociaux ; l’attribution d’une chapelle à un centre de santé de quartier au détriment d’une collection privée d’art ; ou la création d’une charte permettant de céder la gestion d’espaces et de terrains municipaux aux citoyens pour en faire des communs urbains.

Interview de Marcelo Expósito, militant de Barcelone en commun, député au Parlement espagnol entre 2016 et 2019. (Sous-titres français accessibles en cliquant sur « sous-titres ».)

La relation avec les mouvements sociaux a été moins centrale à Madrid, en raison notamment des origines des équipes municipalistes, qui provenaient directement de mouvements protestataires à Barcelone. Ada Colau, l’ex-activiste contre les expulsions immobilières, est devenue maire de Barcelone en étant elle-même issue des classes populaires, à la différence de la juge Manuela Carmena, devenue première édile de Madrid. De plus, Barcelone, qui a connu une longue tradition de mouvements sociaux et d’expériences d’autogestion, avait déjà eu de nombreux gouvernements de gauche modérée, là où la droite régnait à Madrid depuis plusieurs décennies.

Des politiques au service de quelles catégories ?

Ce lien accru avec les mouvements sociaux a eu un impact important sur les politiques mises en place. Barcelone en commun a pris des mesures plus ambitieuses face à la crise du logement et a davantage investi dans les quartiers populaires en cherchant à lutter contre la ségrégation urbaine et la gentrification, alors que l’équipe d’Ahora Madrid a concentré son action sur les quartiers centraux de la capitale. En 2019, les quartiers populaires se sont moins mobilisés pour soutenir la candidature de Manuela Carmena, ce qui peut être lié aux priorités de son action municipale et expliquer sa non-réélection.

Cette différence est également perceptible dans l’attitude des deux équipes municipales vis-à-vis de grands projets urbanistiques. La gestion d’Ahora Madrid a été marquée par une certaine continuité avec les précédents gouvernements municipaux, symbolisée par l’approbation de l’opération « Chamartín ». Ce pharaonique projet d’aménagement immobilier a constitué une véritable pomme de discorde avec des mouvements sociaux qui y étaient fortement opposés.

Si Barcelone n’a pas mis fin aux grands Congrès attirant des flux d’investisseurs étrangers comme le World Mobile Congress, pourtant décrié avant les élections, Ada Colau s’est opposée à plusieurs grands projets urbains. La mairie a ainsi été une des voix les plus critiques contre l’extension de l’aéroport de Barcelone ou l’installation d’une filiale du musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie) dans le quartier de Barceloneta, déjà exposé au surtourisme. Le bilan du municipalisme est également un bilan en négatif, qui doit prendre en compte les politiques spéculatives ou les projets urbains empêchés par les élus municipalistes.

Que reste-il des expériences municipalistes ?

Le retour de la droite à la tête de la capitale en 2019 a entraîné l’arrêt de la plupart des politiques mises en place par Ahora Madrid, comme les processus de démocratie directe, les politiques féministes ou les mesures anti-pollution. À Barcelone, le legs de Barcelona en commun, qui a eu deux mandats pour imprégner l’action publique municipale, est encore présent même si des remises en cause ont été amorcées par la nouvelle équipe socialiste. Pour l’instant, les mesures ayant le mieux résisté sont précisément celles qui avaient été promues directement par les mouvements sociaux, qui continuent d’exercer une pression pour les maintenir.

Alors que les projets municipalistes ou de listes participatives se développent, notamment en France, cette comparaison montre la diversité des expériences de municipalisme au-delà d’une unité affichée. Elle souligne l’importance d’un municipalisme non seulement politique mais aussi social, c’est-à-dire son ancrage dans le tissu associatif local, les mobilisations sociales et les quartiers populaires. En dépendent la radicalité des expériences, mais aussi la permanence des changements impulsés dans le temps.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

12.03.2026 à 16:53

Próspera, une enclave libertarienne au cœur des polémiques au Honduras

Marco Cremaschi, Professeur d'urbanisme, Centre d’études européennes et École urbaine, Sciences Po
Próspera, « ville-entreprise » au Honduras, attire des investisseurs étrangers par son modèle économique ultra-libéral. Mais le projet suscite bien des tensions.
Texte intégral (2154 mots)
La tour Duna, dans l’enclave libertarienne de Próspera. https://www.prospera.co/en

Sur l’île de Roatán, au large du Honduras, Próspera est une « ville-entreprise » créée en 2017 pour attirer des investisseurs étrangers et stimuler l’économie dans certaines zones du pays. Elle promet un territoire ultralibéral où les impôts sont faibles et les règles assouplies. Mais le projet, contesté par la gauche hondurienne, soulève des questions sur la souveraineté nationale.


À première vue, l’actualité latino-américaine semble dominée par des épisodes spectaculaires quoique contradictoires : alors que, début janvier, les États-Unis ont justifié l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par des accusations de narcotrafic à son égard, Donald Trump venait, un mois plus tôt, de gracier l’ancien président conservateur du Honduras Juan Orlando Hernández (Parti national), qui avait été condamné pour trafic de drogue en 2024 à une peine de quarante-cinq ans de prison qu’il purgeait en Virginie-Occidentale.

Ces événements, presque concomitants, révèlent toutefois une trame plus discrète mais politiquement significative, où se croisent intérêts géopolitiques, stratégies impériales et expérimentations institutionnelles radicales.

2022-2025 : un court intermède de gauche

Le Honduras occupe, dans cette configuration, une position stratégique en Amérique centrale. Dans les années 1980, il fut la base arrière de l’offensive de l’administration Reagan contre le Nicaragua sandiniste ; plus récemment, il est devenu un point d’appui pour les politiques migratoires coercitives de l’administration Trump, notamment les déportations menées par l’ICE. Il constitue également un arrière-plan logistique et politique des ambitions états-uniennes à Caracas et, potentiellement, à Cuba.

Dans ce contexte, certains observateurs ont suggéré que de puissants soutiens financiers de Donald Trump ont exercé des pressions afin qu’il gracie Hernández et soutienne à la présidentielle du 30 novembre 2025 Nasry Asfura, ancien maire de Tegucigalpa et figure du Parti national. Celui-ci a bel et bien été élu président, devançant les candidats du Parti libéral et du Parti de gauche Libre.

Lors de la présidentielle précédente, tenue en 2022 à la suite de la destitution d’Hernández, Asfura avait été vaincu par la candidate de Libre, Xiomara Castro. Castro avait fait de l’abolition des zones économiques spéciales privées l’un des axes majeurs de son programme. Elle estimait que ces territoires, dotés de règles propres, ne respectaient pas la Constitution et affaiblissaient l’autorité de l’État hondurien sur son propre sol.

Après son élection, le Congrès hondurien abroge d’abord la loi autorisant ces zones, puis la Cour suprême les déclare contraires à la Constitution.

La réaction des investisseurs est immédiate : une procédure d’arbitrage international est engagée contre l’État hondurien pour un montant de dix milliards de dollars (8,6 milliards d’euros) – soit environ 40 % du produit intérieur brut (PIB) national – au motif d’une violation d’engagements envers les investisseurs.

Entre 2023 et 2025, le projet demeure suspendu dans une profonde incertitude juridique, tandis que le contentieux se poursuit et que la presse internationale, ainsi que plusieurs chercheurs, commencent à analyser le cas.

La victoire de Nasry Asfura à la fin de l’année 2025, avec le soutien de Trump, est perçue comme un signal susceptible de rassurer les milieux financiers.

Prospéra, une charter city soutenue par des investisseurs de la Silicon Valley

Au cœur des débats politiques au Honduras on retrouve le projet Próspera, fondé en 2017 par une société enregistrée au Delaware.

Doté d’un capital initial d’environ 120 millions de dollars (103,9 millions d’euros), provenant notamment d’investisseurs de la Silicon Valley tels que Peter Thiel, Marc Andreessen et Sam Altman, il constitue l’une des expérimentations contemporaines les plus avancées de la charter city. La proposition des charter cities a été formulée en 2009 par l’économiste Paul Romer, futur Prix Nobel (2018), qui envisageait la possibilité pour des pays en développement de déléguer l’administration de territoires peu peuplés à des régimes institutionnels alternatifs afin de stimuler la croissance. Implanté sur l’île de Roatán au Honduras, dans le cadre juridique d’une ZEDE (Zone pour l’Emploi et le Développement économique), Próspera ambitionne de transformer un territoire d’environ le double de la superficie de Monaco en une « start-up city » fortement déréglementée.

L’origine institutionnelle de ce dispositif remonte au coup d’État hondurien de 2009, quand l’armée et les milieux d’affaires contraignent le président de gauche Manuel Zelaya à quitter le pouvoir et le remplacent par Roberto Micheletti (Parti libéral). Les gouvernements issus de cette rupture politique engagent une réflexion sur de nouveaux modèles de développement dans un pays marqué par la faiblesse des institutions et de fortes inégalités.

En 2013, une loi institue les ZEDE, territoires dotés d’une large autonomie normative, fiscale, administrative et judiciaire. À partir de 2016, le modèle attire l’intérêt de cercles technologiques et financiers américains d’orientation libertarienne. Honduras Próspera Inc. est créée dans ce contexte, avec Erick A. Brimen, financier vénézuélien, comme principal promoteur. En 2017, un accord est signé avec le gouvernement hondurien pour développer une ZEDE à proximité de la communauté afro-caribéenne de Crawfish Rock, héritage de la présence coloniale britannique.

Des précédents de charter cities comme Shenzhen, en Chine, illustrent le potentiel transformateur des zones spéciales, leur réussite dépendant de conditions étatiques et géopolitiques difficilement reproductibles. Romer s’est ultérieurement retiré de plusieurs collaborations, y compris au Honduras, invoquant un manque de transparence et des garanties démocratiques insuffisantes.


À lire aussi : Derrière la reconnaissance mondiale de Shenzhen, le succès des villes intelligentes chinoises


Une ville-entreprise fantôme

Formalisée en 2020, Próspera fonctionne comme une ville-entreprise. Le taux d’imposition peut descendre à 1 % sur le revenu brut des sociétés contre environ 25 % au niveau national. En cas de désaccords, les différends sont tranchés par un arbitrage privé en lieu et place des tribunaux étatiques. Elle peut également adopter des cadres réglementaires inspirés de trente-six ordres juridiques différents ou en élaborer de nouveaux. Elle dispose ainsi d’un système judiciaire séparé, sans juges honduriens.

L’obtention d’un statut de résident permanent coûte environ 1 000 dollars (plus de 826 euros). Les taxes perçues dans la zone sont réinvesties exclusivement dans son périmètre. La majorité des plus de deux cents entreprises enregistrées opèrent virtuellement, souvent dans le secteur des cryptomonnaies. Malgré cette autonomie, des incidents surviennent. En 2024, un décès survient sur un chantier, l’extraction de la pierre de corail aurait endommagé la côte.

Sur le plan urbain, la matérialisation demeure embryonnaire. Un seul immeuble résidentiel a été achevé. Pourtant, le plan initial prévoyait 38 000 habitants d’ici à 2030 et plus de 500 millions de dollars (433 millions d’euros) d’investissements à court terme. Sont annoncés une usine de maisons modulaires conçues par Zaha Hadid Architects, un café Bitcoin doté d’un centre éducatif, une clinique génétique, un centre de plongée sous-marine, ainsi qu’un service de livraison par drones.

Les tensions se cristallisent autour des projets d’expansion territoriale : des représentations promotionnelles montrant la côte transformée en un district de gratte-ciels et de marinas ont alimenté les craintes d’expropriation et de marginalisation des communautés locales, malgré l’insistance des promoteurs sur le caractère volontaire de l’adhésion.

Politiquement, ces projets s’inscrivent dans une transformation plus large des rapports entre capital et souveraineté. Soutenus par des réseaux financiers et idéologiques liés à la Silicon Valley, ils ne constituent pas seulement des expériences urbanistiques, mais des dispositifs remettant en cause le lien moderne entre le territoire, la citoyenneté et l’État.

La ville y est redéfinie comme plate-forme entrepreneuriale, la souveraineté comme variable négociable. Balaji Srinivasan, entrepreneur américain et figure du libertarianisme technologique, propose ainsi que des communautés numériques se structurent jusqu’à rivaliser avec les États nationaux, en substituant progressivement à la souveraineté territoriale des entités transnationales gouvernées selon des logiques d’optimisation réglementaire.

Une utopie libertarienne emblématique

Toutefois, cette prétendue négation de l’État demeure paradoxale. Próspera et ses projets analogues dépendent du soutien d’États fragiles, d’élites politiques disposées à concéder des fragments de souveraineté et de contextes de crise institutionnelle, ainsi que de l’appui implicite ou explicite d’une puissance hégémonique. Les « techno-barons » aspirent à se libérer de l’État tout en s’appuyant sur la protection géopolitique qu’il garantit. Cette alliance, inédite et instable, constitue une contradiction structurelle.

D’autres limites concernent la rhétorique des finalités vertueuses : le développement, la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement. L’argumentaire philanthropique masque souvent une dissociation croissante entre le capital global et les droits sociaux, entre la gouvernance algorithmique et la souveraineté démocratique. Si le droit formel reconnaît le salaire minimum et la liberté syndicale, des habitants dénoncent depuis 2020 des risques d’expropriation et d’exclusion des processus décisionnels. Les inégalités d’accès aux services à l’eau, aux infrastructures et à l’espace littoral nourrissent les tensions, tandis que les bénéfices demeurent concentrés.

Enfin, Próspera se présente comme « crypto, bio et robo » : un laboratoire déréglementé pour la finance numérique, la biotechnologie, la génétique et les technologies d’extension de la vie, avec un contrôle public minimal. L’expérimentation urbaine apparaît ainsi comme le vecteur spatial d’une accélération technologique au service d’une élite transnationale.

Plus qu’un simple litige juridique, Próspera constitue un cas exemplaire d’une géographie contemporaine faite de zones spéciales, d’enclaves et de corridors d’exception qui structurent le capitalisme global. Loin d’être marginal, ce modèle participe d’une reconfiguration normative de la ville et de la souveraineté au XXIe siècle – un processus dont les implications démocratiques et anthropologiques demeurent ouvertes et profondément controversées.

The Conversation

Marco Cremaschi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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