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27.01.2026 à 13:59

Accord UE-Inde : les deux géants tracent leur voie, loin des pressions de l’ère Trump

Catherine Bros, Professeur des universités en économie, Université de Tours - LEO, Université de Tours
Daniel Mirza, Professeur d'Université, Université de Tours
À l’occasion de la signature de l’accord entre l’Inde et l’Union européenne, décryptages en chiffre des relations commerciales entre le Vieux Continent et New Delhi.
Texte intégral (1796 mots)

La présence d’Ursula von der Leyen en Inde est l’occasion de concrétiser un projet d’accord commercial lancé en 2007 entre l’Union européenne et le pays le plus peuplé du monde. Loin de constituer une réaction aux tarifs douaniers de Donald Trump, ce partenariat repose sur un objectif de long terme: tracer une voie autonome ensemble. Pour comprendre cet accord, retour sur les relations commerciales entre le Vieux Continent et New Delhi.


La visite d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, en Inde vient clôturer une série de déplacements en 2025 de dirigeants européens dans ce pays devenu un partenaire convoité à la suite des inquiétudes issues de la prééminence chinoise dans le commerce mondial. À cette occasion est annoncée la conclusion d’un accord de libre-échange négocié depuis 2007 entre l’Union européenne (UE) et l’Inde.

Nous serions tentés, dans le tumulte actuel, de penser que cet accord est le fruit d’une réaction à la politique tarifaire hargneuse des États-Unis, qui ferait de l’Europe un succédané des États-Unis aux yeux de l’Inde et vice versa. Ce serait tout à fait inexact.

Le rappel de la longue gestation de cet accord suffit à montrer qu’il est fondé sur une politique de long terme. Les négociations ont été lancées en 2007, puis suspendues pendant neuf ans – des désaccords sur le degré de libéralisation et le traitement de secteurs sensibles freinaient aussi bien les Indiens que les Européens. Elles ont repris vigueur en 2022, au moment où le monde, et en particulier l’UE, a pris soudainement conscience de sa dépendance à la Chine.

Car l’Inde est le pays le plus peuplé du monde avec 1 471 179 309 d’habitants au 26 janvier 2026, et la quatrième puissance économique mondiale depuis ce début d’année. Ensemble, l’Inde et l’UE représentent 25 % du produit intérieur brut (PIB) mondial et un tiers du commerce international.

Tandis que l’UE est le deuxième marché commercial pour l’Inde, en absorbant 8 % des ventes indiennes à l’étranger en 2025, juste derrière les États-Unis qui en captent près de 13 %, à l’inverse, l’Inde reste un partenaire commercial modeste pour l’UE. Seulement 2 % des exportations européennes lui sont destinées, ce qui place le pays au 10ᵉ rang des clients de l’UE.

Alors, que cherchent l’UE et l’Inde dans cet accord ? Et, concrètement, quelles relations commerciales cet accord vise-t-il à faire évoluer entre les deux blocs ?

Accord de long terme, timing politique

Cet accord commercial s’inscrit dans une vision stratégique de long terme, dont l’accélération a été catalysée par les dynamiques de reconfiguration du commerce mondial depuis la pandémie de Covid-19. Au cœur de cette dynamique, une volonté commune de réduire les dépendances vis-à-vis de la Chine. En 2025, près de 18 % du marché indien et plus de 23 % du marché européen de biens importés proviennent de Chine.

Ainsi, cet accord n’est pas une recherche opportuniste de nouveaux débouchés face à la fermeture relative du marché des États-Unis, mais bien un choix structurant dont la concrétisation à ce moment précis répond, elle, à une logique éminemment politique.

Sous l’administration Trump, tant l’Inde que l’UE subissent les contrecoups d’une politique commerciale agressive, une remise en cause unilatérale des équilibres commerciaux établis. En signant, dans ce contexte, l’accord de libre-échange, l’Inde comme l’UE entendent tracer une voie autonome.

Un marché intérieur indien difficile d’accès

Au moment de la reprise des discussions, en 2022, le taux de croissance de l’économie de l’Inde frisait les 7 %, et sa population venait de dépasser celle de la Chine. En 2024-2025, malgré un niveau de revenus encore modeste, la consommation finale était dynamique, avec une croissance aux alentours de 4 %.

L’Inde a longtemps fait preuve d’une certaine circonspection vis-à-vis du commerce mondial. Elle a pratiqué, bien avant Trump, une politique de droits de douane élevés : 18 % de taxes en moyenne applicable aux marchandises originaires de pays membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2021, rendant son marché intérieur relativement difficile d’accès.

Son retrait du commerce mondial a été marqué entre 2014 et 2020. Comme l’illustre le graphique ci-dessous, l’ouverture de son économie, mesurée par le poids des échanges commerciaux (exportations plus importations) dans son PIB, a diminué durant cette période. Cette tendance reflète une réduction de son activité économique à l’international par rapport à son dynamisme interne.

Attirer des investissements en Inde

À partir de 2014, le gouvernement indien a mis en place des programmes, comme le Make in India, visant à attirer les investissements directs étrangers (IDE).

Dans cet objectif, le gouvernement a mis en place des politiques de levée des restrictions sur les IDE, de facilitation administrative et d’investissement dans les infrastructures, dont la défaillance a longtemps été pointée du doigt comme un frein à l’investissement.


À lire aussi : Inde : vers un cauchemar démographique ?


Car l’Inde a un besoin aigu de développer son secteur manufacturier pour ne pas voir son dividende démographique lui échapper, et être en mesure de créer des emplois à un rythme aussi soutenu que la croissance de sa population active.

L’UE, deuxième fournisseur de l’Inde

Dans cet article, nous nous appuyons sur les données du Global Trade Tracker qui compile en temps réel les informations douanières publiées par les administrations compétentes de chaque pays.

L’UE représente un partenaire commercial essentiel pour l’Inde. C’est son deuxième fournisseur, juste derrière la Chine et devant les États-Unis. Entre 2011 et 2025, les importations indiennes en provenance de l’UE sont restées stables, oscillant entre 10 % et 12 %, dépassant systématiquement celle des États-Unis, 8 à 9 % sur les cinq dernières années.

Parmi les produits les plus exportés par l’UE et les États-Unis vers l’Inde, on trouve des produits métalliques à recycler – fer, acier, aluminium –, des avions et des pièces détachées, ou encore des gammes de médicaments. L’UE se distingue des États-Unis par ses exportations de machines-outils, d’appareils de mesure, de véhicules de tourisme et de produits chimiques.

Un autre point clé est la plus grande diversité des exportations européennes comparées aux exportations américaines. Les 25 produits européens les plus exportés vers l’Inde représentent un tiers de ses exportations totales, contre 58 % côté états-unien. Avec cette concentration moindre, l’accord avec l’UE diffusera une baisse des coûts et des prix dans l’économie indienne.

Lente érosion des parts de marché de l’UE depuis 2010

Depuis la fin de la décennie 2010, l’UE a vu s’éroder ses parts de marché dans le monde, en particulier dans les pays en développement. Celles-ci sont passées de 18 % en 2018 à près 15 % en 2025, soit une perte de 20 % de parts du marché mondial. Cette perte concerne la majorité de ses produits, au profit principalement de la Chine.

Même les 100 produits les plus exportés par l’UE vers le reste du monde – avions, véhicules de tourisme haut de gamme, boîtes de vitesse, turboréacteurs, certains médicaments et vaccins, ou encore articles de parfumerie – ont subi une baisse de leurs parts de marché, pour des raisons pas encore bien identifiées par les économistes. Cela a profité à des pays disposant de technologies comparables, telles que les États-Unis ou d’autres membres de l’OCDE.

De surcroît, la pandémie du Covid-19 a accéléré cette dégradation de la position européenne. Ce recul n’est pas sans lien avec la réactivation des négociations qui a conduit à cet accord.

Contrer les gifles et les coups de canif de Donald Trump

Quand l’administration Trump a annoncé sa première salve de taxes en avril 2025, l’Inde, qui pensait qu’elle serait épargnée par rapport à ses voisins sud-asiatiques, a pris une gifle avec l’imposition de droits de douane de 25 %, agrémentée d’un autre 25 % si elle persistait à se fournir en pétrole auprès de la Russie.

Cette ingérence a profondément heurté l’Inde, tant son gouvernement que son opinion publique, alors que le pays tentait de s’affirmer comme un acteur diplomatique majeur, libre de toute allégeance et maître de ses choix en politique étrangère.

Pour l’UE, la tentative d’acquisition du Groenland par les États-Unis n’est que le dernier épisode d’une longue série de coups de canif dans la relation transatlantique.

Cet accord entend montrer une voie singulière entre l’Union européenne et l’Inde, loin des turbulences répétées engendrées par l’administration Trump, et démontrer que le monde ne se limite pas à l’influence, et aux caprices, de la politique des États-Unis.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

26.01.2026 à 16:35

Tout comprendre à l’ICE, la police de l’immigration au cœur des polémiques aux États-Unis

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
Abhorrée par les démocrates et les défenseurs des migrants, l’agence chargée des arrestations et expulsions de migrants clandestins reste soutenue par le pouvoir et la majeure partie de ses sympathisants.
Texte intégral (2876 mots)

Le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis, ou ICE, est l’une des agences fédérales favorites de Donald Trump, qui en a très largement augmenté le budget alors même qu’il réduisait celui de bien d’autres administrations. Chargée avant tout d’arrêter et d’expulser les supposés millions de clandestins se trouvant sur le territoire national, elle recrute des milliers d’agents, qui sont rapidement formés et quasi immédiatement envoyés sur le terrain. Très critiquée pour ses méthodes violentes, l’organisation est plus que jamais sous le feu des projecteurs actuellement, après deux arrestations à Minneapolis (Minnesota) qui ont provoqué la mort des personnes interpellées. L’administration Trump fait bloc autour du Service, tandis que le Parti démocrate et de très nombreux simples citoyens la dénoncent et, souvent, réclament sa dissolution immédiate.


L’Immigration and Customs Enforcement (ICE), agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes, a été officiellement créée le 1er mars 2003, dans le cadre d’une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Son instauration résulte directement du Homeland Security Act de 2002, signé par le président George W. Bush, qui visait à renforcer la sécurité intérieure des États-Unis en consolidant plusieurs agences fédérales sous l’égide du nouveau Département de la Sécurité intérieure (DHS).

L’ICE a absorbé les fonctions de l’ancien Immigration and Naturalization Service (INS) et de l’United States Customs Service, deux entités dissoutes pour permettre une gestion plus centralisée et plus efficace des questions migratoires et douanières, dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale.

Sa création est donc indissociable des bouleversements politiques et sécuritaires provoqués par les attaques du 11 septembre 2001, qui ont conduit les autorités américaines à repenser en profondeur leur approche de la sécurité nationale, en intégrant notamment une dimension plus répressive et plus préventive à la gestion des flux migratoires et des échanges commerciaux. L’ICE a été conçue pour jouer un rôle clé dans cette stratégie, en combinant des pouvoirs civils et pénaux afin de mieux protéger le territoire national contre les menaces extérieures, qu’elles soient terroristes, criminelles ou liées à l’immigration illégale.

Explosion budgétaire sous la seconde présidence Trump

Sous Bush puis sous son successeur Barack Obama, l’agence se consacre essentiellement à la lutte contre le terrorisme et contre les gangs transnationaux, même si elle procède déjà à de nombreuses expulsions de sans-papiers. Ses capacités seront accrues lors du premier mandat Trump, et Joe Biden ne les réduira pas : lors de sa dernière année à la Maison Blanche, 274 000 personnes seront expulsées, soit un peu plus que lors de l’année la plus « productive » en la matière du premier mandat Trump. Mais c’est le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 qui marquera un véritable tournant majeur pour l’ICE, avec une augmentation spectaculaire de ses moyens financiers.

En juillet 2025, le Congrès, à majorité républicaine, a adopté la loi dite « One Big Beautiful Bill Act », qui a alloué environ 75 milliards de dollars (plus de 63 milliards d’euros) supplémentaires à l’ICE sur plusieurs années, dont une grande partie disponible jusqu’en 2029. Sur ce montant, 45 milliards (soit quelque 37,8 milliards d’euros) sont destinés à l’expansion massive des capacités de détention (visant potentiellement à la création de plus de 100 000 places supplémentaires), et environ 30 milliards (environ 25,2 milliards d’euros) à l’intensification des opérations d’arrestation, de traque et d’expulsion.

Ajoutés au budget annuel classique d’environ 10 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros, (maintien pour l’exercice fiscal 2026), ces fonds portent le budget effectif de l’agence à des niveaux inédits, souvent estimés autour de 28 milliards à 30 milliards de dollars (de 23,5 milliards à 25,2 milliards d’euros) par an en 2025-2026, soit près du triple du budget d’avant 2025.

Cette manne financière a permis de doubler les effectifs (passés à environ 22 000 agents aujourd’hui), d’offrir des primes d’embauche allant jusqu’à 50 000 dollars (plus de 42 000 euros) et de financer la plus grande opération d’expulsions de l’histoire américaine : plus de 300 000 personnes sur la seule année 2025 – comme promis par le président.

Post de l’ICE sur X, reprenant une esthétique bien connu de l’appel à s’engager (le dessin d’origine, montrant l’Oncle Sam invitant les jeunes Américains à rejoindre l’armée avec le slogan « I want you for U.S. Army » datait de 1917, en pleine Première Guerre mondiale). Le texte dit : « Pas de limite d’âge. Prime à la signature de 50 000 $. Défendre la patrie. Qu’attendez-vous ? Répondez à l’appel pour servir au sein de l’ICE. » @Icegov/X

Les critiques, qui viennent notamment de la part des élus démocrates au Congrès, dénoncent un « fonds sans garde-fous » favorisant une machine répressive sans précédent, tandis que les partisans de Trump y voient un outil indispensable pour « rendre l’Amérique sûre à nouveau ».

L’ICE et la crise de Minneapolis

Depuis le début du second mandat de Donald Trump, l’ICE s’est imposée comme l’une des institutions fédérales les plus sujettes à controverse, en raison notamment de pratiques opérationnelles fréquemment dénoncées pour leur caractère excessif, voire abusif.

Cette polarisation a atteint son paroxysme en janvier 2026, lorsque l’agence s’est retrouvée au centre d’une crise sociopolitique majeure à Minneapolis (Minnesota), ses agents ayant abattu deux personnes dans le courant de ce mois. Cette séquence, encore loin d’être achevée au moment où ces lignes sont écrites, a catalysé les tensions latentes, accumulées depuis plusieurs années, concernant tant les modalités d’intervention de l’ICE que la légitimité même de son mandat institutionnel.

Petit rappel des faits : le 7 janvier dernier, Renée Nicole Good, une mère de famille américaine de 37 ans, a été tuée par balles par un agent de l’ICE lors d’une opération de contrôle de l’immigration dans la métropole du Minnesota. Les circonstances de sa mort, rapidement appuyées par des vidéos tournées par des témoins diffusées sur les réseaux sociaux, ont révélé une scène d’une grande violence : alors que Good se trouvait dans son véhicule, garé en travers de la route depuis seulement quelques minutes, des agents de l'ICE lui intiment d'en sortir ; elle démarre alors pour partir, et touche très légèrement un agent, qui fait immédiatement usage de son arme à feu à bout portant, la touchant à quatre reprises, au bras, à la tête et à la poitrine.

Le 24 janvier 2026, dans la même ville, des agents de l'US Customs and Border Protection (USBP), agence relevant comme l'ICE du département de la sécurité intérieure et intervenant très régulièrement aux côtés des agents de l'ICE, tuaient Alex Pretti, un infirmier américain venu filmer une de leurs opérations. Pretti a reçu plusieurs balles dans le corps alors qu’il se trouvait au sol, immobilisé et ne présentant aucun danger, le pistolet qu’il portait – légalement – sur sa personne lui ayant été retiré, sans qu’il n’ait d’ailleurs cherché à s’en saisir.

L’impact de ces deux événements a été immédiat et profond, tant sur le plan local que national. Minneapolis, déjà marquée par la mort de George Floyd en 2020 et les mouvements de protestation contre les violences policières qui avaient suivi, est devenue une nouvelle fois l’épicentre d’une mobilisation citoyenne massive.

Dès le lendemain de la mort de Renée Good, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes américaines, dénonçant ce que les participants qualifiaient de « meurtre » et assimilant les actions de l’ICE à des pratiques « terroristes ». Les images des rassemblements, où des milliers de personnes brandissaient des pancartes et des photos de la victime, ont circulé massivement, tandis que des personnalités publiques, comme l’artiste Bruce Springsteen, ont publiquement exprimé leur indignation et leur soutien aux familles touchées.

Le maire de Minneapolis Jacob Frey ainsi que le gouverneur du Minnesota Tim Walz, tous deux démocrates (Walz était le colistier de Kamala Harris à la dernière présidentielle), ont rapidement condamné les actions de l’ICE, exigeant le retrait immédiat des agents fédéraux de leur État et dénonçant « le chaos, les perturbations et les traumatismes » infligés à la communauté locale. Ces prises de position ont mis en lumière les tensions persistantes entre les autorités locales, souvent démocrates et favorables à une approche plus humaniste de l’immigration, et le gouvernement fédéral, dont la politique migratoire s’est durcie sous l’administration Trump, spécialement depuis son retour au pouvoir en 2025.

La mort d’Alex Pretti a suscité les mêmes réactions, encore plus fortes peut-être du fait de la répétition à court terme, dans la même ville, d’une scène similaire à celle du décès de Renée Good : les protestations massives consécutives à la tragédie du 7 janvier n’avaient donc pas suffi à empêcher un bis repetita.

Sur le plan politique, l’affaire a également révélé les profondes divisions qui traversent la société américaine. Alors que des enquêtes fédérales et locales ont été ouvertes pour éclaircir les circonstances exactes de la mort de Renée Good, les réactions des responsables politiques ont été plus que contrastées.

Le vice-président J. D. Vance, par exemple, a rapidement soutenu la version des faits avancée par l’ICE à propos de la mort de Renée Good, selon laquelle la victime aurait tenté de faire obstruction à l’opération en cours, une affirmation infirmée par les vidéos et les témoignages indépendants. De même, Greg Bovino, l’un des principaux responsables de l’USBP, est allé jusqu’à affirmer que les agents ayant abattu Alex Pretti avaient agi en « légitime défense » et que l’infirmier avait eu pour objectif de « massacrer » des agents des forces de l’ordre. Quant à Donald Trump, il a dans les deux cas imputé la responsabilité des faits au « chaos » créé par les démocrates.

Dans le camp d’en face, la condamnation des méthodes de l’ICE et de l'USBP et du soutien systématique que leur offrent les responsables républicains, qu’il s’agisse de Trump, de Vance, ou encore de la secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem, a été tout aussi unanime. De Bernie Sanders à Bill Clinton et Barack Obama, en passant par le leader des démocrates au Congrès Hakeem Jeffries, les leaders démocrates ont tous fait part de leur consternation et de leur dégoût, dans des termes très vifs.

L’ICE et au-delà : illustration d’une société plus polarisée que jamais

Cette polarisation des discours a alimenté une crise de confiance envers les institutions fédérales, déjà fragilisées par des années de controverses autour des pratiques de l’ICE.

En effet, les morts de Renée Good et d’Alex Pretti ont relancé le débat sur la légitimité même de l’ICE en tant qu’institution. Des appels à sa dissolution, portés par des mouvements militants et des élus locaux, se sont multipliés, tandis que des sondages réalisés dans les jours suivant l’incident ont révélé une désapprobation majoritaire de l’action de l’agence parmi la population américaine. Plus de 50 % des personnes interrogées ont jugé les méthodes de l’ICE « trop énergiques », et une majorité a exprimé une forte désapprobation de son fonctionnement, soulignant un fossé croissant entre les objectifs affichés de sécurité nationale et les réalités vécues par les communautés directement affectées par ses opérations.

En définitive, l’affaire de Minneapolis s’inscrit dans une trajectoire historique plus large. L’ICE, née dans le sillage des attentats du 11-Septembre, est devenue le symbole d’une approche sécuritaire de l’immigration, souvent au détriment des droits humains et de la cohésion sociale. Les événements de janvier 2026, en révélant les excès et les dangers d’une telle politique, ont non seulement ravivé les mémoires des violences passées, mais ont aussi posé avec une acuité nouvelle la question de l’équilibre entre sécurité et liberté dans une démocratie libérale.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.01.2026 à 14:58

Victoire démocrate à Miami : signe annonciateur d’un essoufflement du trumpisme ou épiphénomène ?

Jonathan Leblanc, Doctorant au centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Si la victoire démocrate à Miami suggère une poussée électorale, le cas très spécifique de la ville et de la Floride tempère les lectures nationales.
Texte intégral (2224 mots)

L’élection d’une candidate démocrate à la mairie de Miami, ville acquise au Parti républicain depuis presque trente ans, a été saluée par les poids lourds du Parti démocrate, qui veulent y voir la preuve que leur formation a le vent en poupe en vue des midterms de novembre prochain. À y regarder de plus près, la grande ville de Floride constitue en réalité un cas très particulier, et il est risqué de tirer des enseignements nationaux de son scrutin local.


En décembre dernier, Eileen Higgins a été élue maire de Miami. Ce résultat est historique à plusieurs égards : elle sera la première femme à diriger la ville et la première démocrate depuis vingt-huit ans. Surtout, elle a remporté la victoire dans un comté (Miami-Dade, où se trouve la municipalité de Miami) et un État (la Floride) souvent considérés comme des bastions du trumpisme.

Officiellement non partisane, l’élection municipale aurait pu passer inaperçue. Mais Eileen Higgins a revendiqué son étiquette démocrate durant son affrontement avec Emilio Gonzalez, candidat soutenu par Donald Trump. Dans un contexte marqué par des succès démocrates récents en Virginie et au New Jersey, cette victoire a ravivé l’idée d’un possible regain de popularité du parti. Elle invite pourtant à une lecture plus nuancée, notamment à travers le prisme de l’analyse du vote hispanique et des spécificités de la Floride.

« La Gringa » face à un candidat hispanique

Bien implantée localement, Higgins, 61 ans, est surnommée « la Gringa », un terme parfois péjoratif en espagnol pour désigner les Américains blancs, mais employé ici de manière presque affectueuse. Une étiquette qu’elle assume pleinement, comme elle l’a confié à l’Associated Press :

« Cela aide simplement les gens à comprendre qui je suis, et vous savez quoi ? Je suis une gringa, alors qu’est-ce que je vais faire, le nier ? »

Non hispanique, cette ingénieure de formation, ancienne directrice au Belize du Peace Corps (une agence publique états-unienne destinée à soutenir les pays en développement), parle pourtant un excellent espagnol. Cela a sans doute joué en sa faveur dans un comté où 70 % de la population est hispanique et environ 35 % est d’origine cubaine. Elle est ainsi parvenue à s’imposer face à un adversaire républicain d’origine cubaine.

Une campagne municipale fortement nationalisée

Si Higgins est une figure locale, sa campagne a rapidement pris une dimension nationale. Elle a bénéficié du soutien de plusieurs poids lourds démocrates : Rahm Emanuel, ancien maire de Chicago et ex-chef de cabinet de Barack Obama ; Pete Buttigieg, secrétaire aux transports dans l’administration Biden et candidat aux primaires démocrates de 2020 ; ainsi que Ruben Gallego, élu de l’Arizona et représentant d’une nouvelle génération de leaders latino-américains du parti.

En face, Emilio Gonzalez disposait lui aussi d’un profil national affirmé : cet ancien colonel de l’US Air Force est proche de la Maison Blanche sous la présidence de Trump (il a notamment cofondé le mouvement Veterans for Trump et occupe aujourd’hui un poste au sein de l’America First Policy Institute, un think tank aligné sur les orientations MAGA). En plus du soutien du président, Gonzalez a reçu celui de Ron DeSantis, gouverneur républicain de l’État, et du sénateur texan Ted Cruz.

Cette nationalisation s’est traduite dans les discours. Higgins n’a pas évité les lignes de fracture, déclarant notamment à propos de Donald Trump : « Lui et moi avons des visions très différentes de la manière dont nous devrions traiter nos habitants, dont beaucoup sont des immigrés », et allant jusqu’à qualifier la politique migratoire de l’administration Trump d’« inhumaine et cruelle ».

Miami-Dade : du bastion démocrate au symbole trumpiste

Pendant des décennies, le comté de Miami-Dade a constitué un pilier démocrate en Floride, votant « bleu » à chaque présidentielle depuis 1988, avec un point culminant en 2016, lorsque Hillary Clinton s’y est imposée avec près de 30 points d’avance. Mais l’écart s’est progressivement réduit. En 2020, Joe Biden ne s’y imposait plus que de justesse (53 %) avant que Donald Trump ne fasse basculer le comté en 2024 avec environ 55 % des voix.

Résultats des scrutins présidentiels de 2000 à 2024. Fourni par l'auteur

Ce basculement s’explique notamment par la mobilisation en faveur de Trump d’une partie des membres des communautés hispaniques – spécialement les communautés cubaine, vénézuélienne et nicaraguayenne – sensibles à sa rhétorique antisocialiste. En liant la politique étrangère, l’immigration et l’identité politique, les républicains (Republican Party) ont construit un récit particulièrement efficace à Miami. Guillermo Grenier, professeur à la Florida International University et spécialiste de la communauté cubaine, résume ainsi cette dynamique :

« Ce message résonne davantage dans le sud de la Floride. C’est comme crier dans une église : l’écho est immédiat. Cela continue d’attiser les passions chez les électeurs cubains. »

Face à cette évolution, les démocrates ont progressivement réduit leurs investissements en Floride, un État jugé trop coûteux et difficile à reconquérir, choisissant de les redéployer ailleurs. Une forme de reddition stratégique critiquée par certains responsables locaux du parti, qui dénoncent, par la voix de Jimmy Torres Vélez, vice-président du National Puerto Rican Agenda (NPRA, une alliance non partisane regroupant des organisations, des élus, des leaders communautaires et des bénévoles de la diaspora portoricaine aux États-Unis), un cercle vicieux :

« C’est une mentalité étrange qui consiste à dire : “J’investis seulement si je gagne.” Mais si vous n’investissez pas, vous ne pouvez pas gagner. Abandonner la Floride ne fait que renforcer la dynamique adverse. »

Le pragmatisme des électeurs

L’élection municipale de Miami montre toutefois les limites de ce cadrage idéologique face aux réalités du quotidien. La campagne a en effet été dominée par les sujets de l’inflation, du coût de la vie, du logement et des assurances. En 2024, Miami affichait la plus forte inflation interannuelle parmi les grandes métropoles américaines.

La flambée des prix immobiliers, accentuée depuis la pandémie, qui a vu de nombreux Américains aisés s’installer à Miami, influencés par les lois laxistes de confinement en vigueur en Floride, pèse lourdement sur les ménages : près de la moitié d’entre eux consacrent une part excessive de leurs revenus au logement. À cela s’ajoute le coût des assurances, particulièrement élevé dans une région exposée aux ouragans et aux inondations, où les primes peuvent représenter près de 19 % d’une mensualité hypothécaire, contre environ 10 % à l’échelle nationale.

Même les produits du quotidien sont devenus des marqueurs politiques. La hausse du prix du café, symbole culturel fort pour les communautés hispaniques, notamment la communauté cubaine, illustre concrètement la dégradation du pouvoir d’achat, alimentée en partie par les droits de douane qu’a promulgués l’administration Trump.

Dans ce contexte, les démocrates ont mis en avant la responsabilité des républicains, qui contrôlent l’ensemble des leviers du pouvoir en Floride comme au niveau fédéral. « Le résultat de ce soir est un nouveau signal d’alarme pour les républicains, montrant que les électeurs en ont assez de politiques déconnectées de la réalité et qui font grimper les coûts », a déclaré Ken Martin, le président du Comité national démocrate.

Enfin, les politiques migratoires restrictives adoptées en Floride ont suscité des inquiétudes concrètes. Leurs effets sur l’économie locale, sur les familles aux statuts mixtes et sur certains secteurs clés ont renforcé une logique de vote pragmatique, centrée sur les conséquences immédiates plus que sur les grands récits idéologiques.

Une victoire symbolique, des enseignements à manier avec prudence

Les succès récents des démocrates ont ravivé l’idée d’un possible regain du parti dans certains territoires jugés difficiles. L’élection de Miami nourrit cette lecture, mais elle appelle à la prudence. Tout d’abord, il s’agit d’une grande ville, et les grandes métropoles des États-Unis ont historiquement tendance à favoriser les démocrates. En ce sens, ce scrutin peut constituer un piège, donnant l’illusion d’un basculement plus large alors que le reste de l’État, plus rural et suburbain, demeure majoritairement républicain.

À ces dynamiques internes s’ajoute une variable incertaine : la politique étrangère, notamment les récents développements au Venezuela, dont l’enlèvement de Nicolas Maduro. À Miami, où les communautés vénézuélienne, cubaine et nicaraguayenne, toutes traditionnellement « antisocialistes », jouent un rôle central, il reste difficile de mesurer l’impact réel que ces événements auront sur les comportements électoraux.

L’enseignement principal du scrutin reste la volatilité de l’électorat hispanique, très pragmatique. Même dans la ville de Miami, longtemps considérée comme un bastion républicain, des signes d’érosion apparaissent, en partie à cause de la hausse des prix quotidiens. Comme l’a résumé la représentante républicaine Maria Elvira Salazar :

« Le vote hispanique n’est pas acquis. Les Hispaniques ont épousé Donald Trump, mais ils ne font que “fréquenter” le Parti républicain. »

À Miami comme ailleurs, cet électorat reste mouvant, attentif aux enjeux concrets, et loin d’être définitivement acquis à un camp.

The Conversation

Jonathan Leblanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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