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30.06.2026 à 18:23

L’habitabilité, le combat vital du XXIe siècle

lsamuel

Texte intégral (1887 mots)

 

 

par Olivier Nouaillas

 

Le doute n’est plus permis, si tant qu’il existait encore. Après la canicule historique qui a frappé fin juin, pendant des jours et des nuits, la France puis la totalité de l’Europe, plus personne ne peut nier que nous sommes rentrés dans le dur du réchauffement climatique. Ce n’est pas faute d’avoir été prévenu. Et chez les journalistes et écrivain(e)s des JNE – nous qui avons écrit des centaines, pour ne pas dire des milliers, d’articles et de livres sur tous les aspects du changement climatique depuis des années – une sourde colère monte devant tant d’imprévoyance. Y compris chez l’auteur de ces lignes.

Carte des températures publiée en Une du « Monde » le 26 juin 2026

Ainsi en 2015, j’avais co-écrit, avec le climatologue Jean Jouzel, alors vice-président du groupe scientifique du GIEC, un livre intitulé : Quel climat pour demain ? (Editions Dunod, prix « Sciences pour tous » décerné par les lycéens), dans lequel nous reproduisons, entre autres, la fameuse carte présentée en 2014 par Evelyne Dhéliat, la présentatrice météo de TF1. Qui, dans un bulletin fictif daté du 18 août 2050, et basé sur des scénarios prévisionnels de Météo France, prévoyait des températures de 40°C à Paris et Bordeaux, 41°C à Toulouse, Limoges et Strasbourg et 42°C à Lyon. Des seuils de températures qui viennent d’être pulvérisés partout en France, avec plus de 90 % du territoire placé en « vigilance rouge » et un record de 43,8°C atteint à Saintes (Charente Maritime) le 24 juin … 2026. Des températures dignes du Sahara ou de l’Arabie Saoudite. Quand la réalité dépasse la fiction avec vingt-cinq ans d’avance sur les prévisions les plus sombres !

Depuis plus de 30 ans, le GIEC, le groupe intergouvernemental des d’experts de l’évolution du climat, nous a pourtant averti. Six rapports, publiés de 1990 à 2024, fruits du travail exhaustif et méticuleux des climatologues du monde entier, nous ont tous dit la même chose : le climat de la Terre va se réchauffer de plus en plus au cours du XXIe siècle et, pour éviter les scénarios les plus extrêmes, il faut drastiquement réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Face à ce constat implacable, étayé par de nombreux travaux scientifiques, il a fallu tout supporter : la mauvaise foi viscérale des climatosceptiques, la lenteur et la complexité inévitable de la diplomatie onusienne (il a fallu attendre 21 COP pour que l’Accord de Paris, fixant un seuil de +1,5° C à ne pas dépasser, soit signé en 2015), le sabotage de ce même accord par Trump et ses puissants alliés (populistes, libertariens, lobbys pétroliers …) et, un peu partout dans le monde, l’insuffisance des politiques climatiques mises en place. Non pas, en effet, que rien n’a été fait, mais pas à la hauteur de la vitesse du changement climatique. Même en Europe, qui fut pourtant le continent le plus constant dans les négociations internationales, l’ambitieux Pacte Vert (Green New Deal) de 2020, qui visait à réduire de 55 % nos émissions de gaz à effets de serre d’ici 2030 pour atteindre la neutralité carbone en 2050, est, depuis les dernières élections européennes de 2024, l’objet d’un détricotage méthodique par les partis de droite et d’extrême droite au Parlement européen.

Et la France n’est pas non plus épargnée par ce vent mauvais qui nous vient d’outre-Atlantique. Ainsi durant le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron – qui devait être, selon sa promesse de campagne, « celui de l’écologie » – on a vu à la fois la diminution par trois des montants alloués au Fonds Vert, chargé précisément d’aider les collectivités locales dans leur politique de transition écologique, les changements incessants du dispositif Ma Prim’ Rénov, la remise en question du rôle et du statut des agences environnementales comme l’ADEME et l’Office français de la biodiversité. Sans oublier l’indécente petite musique contre les « écoterroristes » et « l’écologie punitive ». Avec un ministère de l’Ecologie de plus en plus aux abonnés absents, une absence particulièrement visible lors de tous les arbitrages perdus face au ministère de l’Agriculture et au lobby agricole. Non, M. Macron, « le gros du travail n’a pas été fait », comme vous l’avez déclaré, de façon imprudente, récemment. Relisez les sept rapports du Haut Conseil pour le Climat, que vous avez pourtant vous-même mis en place en 2018. Il vous disent tous, année après année, que face à l’urgence climatique, il faut ACCELERER. Tout comme les travaux de la Convention Citoyenne pour le Climat (2019/2020), dont beaucoup des 149 recommandations ont été mises de côté… Et n’est-ce pas vous qui  en tant que hôte du G7 à Evian, début juin 2026 , avait volontairement exclu le sujet du climat de l’ordre du jour de ce sommet international ? Tout cela pour ne pas déplare à Donald Trump, celui pour qui « le changement climatique est un canular ». L’allégeance devant la bêtise plutôt que le courage de l’action. Pour aboutir à cette impression de bricolage et d’improvisation des pouvoirs publics que de nombreux Français ont ressenti, avec colère, durant cette terrible canicule de juin 2026.

Alors que faire ? Baisser les bras ? Climatiser partout ? Il faudra certes le faire dans de nombreux bâtiments, notamment toux ceux qui accueillent du public (crèches, écoles, hôpitaux, Ephad…), mais quid des champs, des forêts, des cours d’eau, des animaux, de la nature en général ? Et que faire face à la fonte des glaces, au réchauffement des océans, à la montée du niveau de la mer, aux inondations à répétition, aux tornades plus fréquentes ? Toutes ces questions sont vertigineuses. On voit bien que leur point commun est de préserver « l’habitabilité de la Terre ». Car les 40°C récemment ressentis en France et en Europe ne doivent pas nous faire oublier les 50°C vécus deux mois plus tôt en Inde. Le changement climatique se moque des frontières, son enjeu est planétaire. Et nous oblige à mener de front le local ET le global, l’atténuation ET l’adaptation.

Déjà présente dans les nombreux rapports du GIEC, cette notion d’habitabilité est précisément le point central d’un récent petit livre remarquable, intitulé Liberté, Dignité, Habitabilité (Tracts Gallimard, 4,90 euros). Fruit du travail commun de Baptiste Morizot, un philosophe naturaliste aux idées avant-gardistes, et de Laurent Neyret, un juriste engagé depuis longtemps pour la protection de l’environnement, ce livre propose une piste d’action novatrice, quasiment existentielle face aux périls qui nous menacent. Il commence, en effet, par une question : « A quoi sert le droit quand le monde se défait ? Le XXI siècle a une question pour le droit, affirment ainsi les auteurs. Elle ne porte pas sur tel ou tel contentieux, telle ou telle réforme, tel ou tel traité. Elle porte sur sa capacité à protéger ce qui rend possible la vie telle que nous la connaissons. Réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, dégradation en chaîne des sols, des eaux, des corps, ce ne sont pas des dossiers séparés ; c’est un seul tissu qui se déchire (…) ».

Et face à ce désastre annoncé, dont nous venons de vivre un avant-goût, Morizot et Neyret proposent, dans un langage clair et accessible, une idée à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui  : « rejouer le moment Nuremberg pour l’habitabilité ». En effet, c’est face aux crimes de guerre commis par les nazis, jugés par le tribunal de Nuremberg, que la communauté internationale se mobilisa, pour tracer une frontière entre la dignité et la non-dignité, un mouvement historique qui aboutit à la proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme en 1948. Et aujourd’hui, face à la destruction en cours de l’ensemble du vivant (humain et non humain), nos deux auteurs proposent la même démarche : donner des droits juridiques imprescriptibles à « l’habitabilité », un mot, pour eux, plus englobant que ceux utilisés jusqu’à présent comme environnement, biodiversité, ou encore nature. Paru en avril 2026, ce petit livre de 60 pages figure depuis trois mois dans le classement des dix meilleurs essais vendus. Une lecture indispensable pour cet été … entre deux canicules. Pour garder espoir et combativité.

Image du haut : Une du quotidien le Monde, 26 juin 2026

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29.06.2026 à 14:36

🔐 CA 25/06/26

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(66 mots)

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28.06.2026 à 16:02

Sapiens = EEE + ESOD – par Jean-Claude Génot

lsamuel

Texte intégral (2930 mots)

Pour un lecteur peu familier du langage des conservationnistes et autres gestionnaires de la biodiversité, le sigle EEE signifie Espèce Exotique Envahissante et ESOD veut dire Espèce Susceptible d’Occasionner des Dégâts, expression écologiquement correcte qui remplace l’horrible terme de nuisible, mais ne change rien au traitement réservé aux espèces en question. Voyons donc en quoi Sapiens serait invasif et nuisible pour la nature et sa propre espèce.

par Jean-Claude Génot *

Sapiens : Espèce Exotique Envahissante

Voici la définition d’une EEE donnée par l’Office Français de la Biodiversité (OFB) (1) : une espèce exotique ou une espèce non-indigène (ENI) est une espèce introduite en dehors de son aire de répartition naturelle par l’action humaine, volontaire ou non. Lorsqu’une espèce exotique s’établit durablement, se reproduit et se propage au point de menacer les écosystèmes, les espèces indigènes ou les activités humaines, on parle alors d’espèce exotique envahissante, ou EEE. Et l’OFB d’ajouter que l’on qualifie d’invasion biologique la prolifération d’espèces introduites. Sapiens a quitté l’Afrique, son continent de naissance, pour conquérir le reste du monde. Comme le souligne le journaliste scientifique Robert Clarke (2), « aucun animal, avant lui, n’avait essaimé à ce point, sur des régions aussi éloignées les unes des autres, dans des environnements si divers. Si l’on excepte le continent Antarctique, l’homme a conquis toute la planète en quelques centaines de milliers d’années ». Clarke ajoute que, contrairement aux animaux qui s’installent dans des zones biogéographiques bien précises, « l’homme, lui, envahit tout ». Pour le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin (3), « nous pourrions même être qualifiés de « super invasifs » au vu de la disparition d’hominidés et d’animaux que notre expansion a provoquée ». Effectivement, dans les derniers cinquante mille ans, Sapiens a remplacé toutes les autres espèces du genre Homo dont les Néanderthaliens et les Dénisoviens et a éliminé la mégafaune de certaines parties du monde par la chasse et le feu. Durant notre ère, Sapiens n’a pas cessé de voyager et, en changeant de continent, il a apporté des maladies contre lesquelles les autochtones n’étaient pas immunisés.

L’exemple le plus spectaculaire est celui de l’arrivée des Européens en Amérique qui a entraîné une hécatombe parmi les populations amérindiennes, victimes de la variole, de la rougeole, du typhus et de la grippe. Les peuples d’Amérique étaient estimés à 80 millions en 1492, passant à 25 millions en 1550 puis chutant à 10 millions en 1600, soit une disparition de 85 % de la population (4). En Amérique, l’Européen a donc joué le rôle d’une espèce exotique intimement liée à ses microbes qui se sont répandus et ont décimé les peuples indigènes. On pourrait dire que les Amérindiens et les Européens étaient tous des Sapiens et que donc l’analogie avec l’espèce exotique ne tient pas. Mais leur mode de vie, leur cosmologie et leur lieu de vie étaient totalement différents depuis des milliers d’années. Les Amérindiens ont peut-être vu les Européens comme des « extra-terrestres » venus d’au-delà des mers, tandis que les Européens ont vu les Amérindiens comme des sauvages n’ayant pas d’âme, donc à peine des humains. Les EEE sont considérées comme une des causes actuelles de l’extinction des espèces, mais il serait plus honnête d’incriminer Sapiens, le seul responsable de cette dissémination planétaire des espèces exotiques au travers de son goût pour l’exotisme et à cause du commerce mondial accéléré et des déplacements effrénés.

Un des exemples historiques majeurs est l’arrivée en Europe du rat noir venu d’Asie par les bateaux de commerce au Moyen Age. Ce dernier était un réservoir de la peste qui s’est répandue via les puces autochtones, tuant la moitié de la population en Orient et en Europe au milieu du XIVe siècle. Grâce à l’accélération des échanges, aujourd’hui un virus peut apparaître dans n’importe quelle partie du monde et se répandre en 24 heures. Enfin, le poids démographique de Sapiens, conjugué au mythe d’une croissance infinie dans un monde qui ne l’est pas, conduit à l’élimination d’écosystèmes entiers dans les derniers lieux de nature sauvage, sous l’effet de l’extractivisme, de l’urbanisation, de l’agriculture industrielle et du surtourisme.

Sapiens : Espèce Susceptible d’Occasionner des Dégâts

Lorsqu’on parle d’ESOD, il s’agit d’espèces animales ou végétales qui gênent Sapiens. Mais si on se place du côté de la nature, alors Sapiens est plus qu’une espèce susceptible d’occasionner des dégâts : c’est un véritable « serial killer écologique » selon l’historien Yuval Noah Harari (5). Les chasseurs du Paléolithique ont fait disparaître la mégafaune par la chasse et le feu sur le continent américain, en Australie et en Europe ils y ont contribué avec les changements climatiques. Concernant la domestication du feu, Robert Clarke souligne son importance vitale : « Si l’Homo habilis a pu apparaître avec l’outil, l’Homo sapiens n’aurait pu naître sans le feu. » Mais comme le souligne l’anthropologue James C. Scott (6) : « Il s’agit au mieux d’un élément « semi-domestiqué », apparu indépendamment de la volonté de ses utilisateurs et qui, lorsqu’il n’est pas étroitement surveillé, échappe aisément à sa captivité, retournant à un périlleux état sauvage. » Et Scott d’ajouter que ses effets s’étalent sur des centaines de millénaires et, agrégés, sont absolument massifs.

Dès l’aube de la sédentarisation et de la domestication, Sapiens qui voit sa population augmenter a transformé la nature : défrichement, canalisation des fleuves et urbanisation. Cette révolution néolithique est aussi importante que le sera l’industrie. Plus tard, une déforestation effrénée a eu lieu en Grèce et à Rome, justifiée par la caractérisation négative du milieu sauvage que représentaient la forêt et la montagne (7). L’état des forêts est un bon marqueur de l’impact de l’homme sur la nature car elles abritent trois quarts de la biodiversité terrestre (8). Le développement démographique et économique de Sapiens s’est fait contre la nature à de rares exceptions près, à savoir certains peuples autochtones. Dans son livre Le viol de la Terre, l’historien et archéologue Clive Ponting estime que « depuis des siècles toutes les civilisations sont coupables » (9). Le Moyen Âge est une époque de « forçage des systèmes naturels » et « un temps de prédation où le monde est livré aux hommes, qui y puisent largement, sans crainte de son épuisement » (10).

Forêt tropicale au Costa Rica remplacée par des palmiers à huile : la mise en valeur de Sapiens… © J.C. Génot

Les Européens ont colonisé les autres continents du XVe au XXe siècle, avec comme conséquence la destruction de la nature à grande échelle et le recours à l’esclavage, l’asservissement des populations locales et le génocide de certains peuples premiers. Là encore les forêts, qui ont fortement régressé en Europe, vont subir le même sort sur les autres continents du fait de la colonisation et de sa prédation économique. Enfin la révolution industrielle du XIXe siècle a eu des impacts écologiques majeurs : pollution, déforestation, épuisement des ressources naturelles et changement climatique. Ces divers facteurs ont fait dire au chimiste Paul Josef Crutzen qu’à partir de cette transformation radicale nous étions passé à « l’ère de l’être humain », ou anthropocène. Pour prendre la mesure de la situation sur les dégâts occasionnés par Sapiens à la nature sur Terre, nul besoin de chiffres, ils sont vertigineux et « se trouvent déjà au-delà du champ normal de notre entendement » (11). Il suffit de savoir que nous avons créé des polluants éternels, rempli de plastique les océans, envoyé les déchets de la conquête spatiale en orbite dans l’espace, modifié le climat et engendré la sixième extinction massive de l’histoire de la Terre inédite par sa rapidité, pour réaliser que le désastre a déjà commencé, comme le souligne l’astrophysicien Aurélien Barrau (12) et que nous sommes près d’un effondrement systémique des conditions d’habitabilité de notre planète. Pour s’en convaincre, il suffit de savoir que 7 des 9 limites planétaires (13) – le changement climatique, la perte de biodiversité, la perturbation des cycles biogéochimiques (azote et phosphore), le changement d’usage des sols, l’acidification des océans, l’utilisation de l’eau douce, l’appauvrissement de la couche d’ozone, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère (pollution chimique) et l’augmentation des aérosols atmosphériques – ont été dépassées en 2025, affectant gravement la stabilité du système Terre.

Sapiens fait-il partie de la nature ?

Il n’y aucun doute sur le fait que la nature a créé Sapiens via le processus extraordinaire de l’évolution naturelle révélé par Darwin. Mais Sapiens n’est pas le summum de l’évolution qu’on nous représente souvent sur un schéma linéaire allant du singe à l’homme moderne en passant par Homo habilis et Homo erectus. La phylogénétique indique la véritable évolution en arborescence avec un tronc commun qui ensuite se sépare en diverses branches : une vers les grands singes, une autre vers les préhumains et une branche pour chacune des diverses espèces humaines. Une telle représentation ramène Sapiens à sa fragilité car la branche « pourrait se briser » pour faire dans la métaphore, ou plus simplement n’être qu’un cul de sac de l’évolution, ce que Claude Lévi-Strauss résume de la façon suivante : « Le monde a commencé sans l’homme, et il s’achèvera sans lui ». Aldo Leopold, pionnier de l’écologie américaine, souligne ce lien indéfectible de l’homme à la nature et estime qu’il faudrait « enseigner notre dépendance à la chaîne alimentaire sol-plante-animal-homme » (14). Sapiens a beau être un produit de la nature, très tôt la maîtrise de l’outil et du feu lui ont donné « le sentiment d’être autre » selon Clarke. Ce dernier souligne cette place à part de Sapiens dans le monde vivant : « L’intelligence de l’homme lui a donné une place à part dans le monde vivant. Elle lui a permis d’acquérir une puissance qui le rend redoutable. »

Aujourd’hui, le bilan des catastrophes écologiques dues à Sapiens est monstrueux et, à moins de nous considérer comme des êtres suicidaires, la question se pose de savoir si on se sent vraiment faire partie de la nature ? Certains penseurs expriment à leur manière cette coupure de Sapiens avec la nature, comme le philosophe Emile Cioran  – « En permettant l’homme, la nature a commis beaucoup plus qu’une erreur : un attentat contre elle-même » – et le paléontologue Stephen Jay Gould  – « Nous qui nous délectons de la diversité de la nature et pour qui chaque animal est un maître auprès de qui nos connaissances s’enrichissent, avons tendance à considérer la venue de l’Homo sapiens comme la plus grande catastrophe depuis l’extinction du Crétacé ».

L’historien Robert Harrisson soutient l’idée que « la pulsion destructrice envers la nature a trop souvent des causes psychologiques qui dépassent l’envie de biens matériels ou le besoin de domestiquer l’environnement » (15). Parmi ces raisons psychologiques, l’auteur évoque « les intolérables angoisses de finitude qui rendent l’humanité otage de la mort ».  Concernant l’angoisse de Sapiens, pour Clarke « elle naît de la conscience que l’homme a eue très tôt, de son inadaptation » et l’auteur d’ajouter : « Il a dû connaître un grand sentiment d’insécurité tant qu’il n’a pas été en possession d’armes et d’outils efficaces. Et cela a été un stimulant pour créer. Cette angoisse pourrait également dériver de l’obscur besoin des hommes de se soustraire à l’emprise de la réalité objective. Transformer ce monde, c’est dans une certaine mesure échapper à cette angoisse. » Malgré la puissance des outils dont dispose Sapiens aujourd’hui, cette peur de la nature caractérisée par François Terrasson subsiste et le conduit à attaquer tout ce qui échappe à son contrôle (16).

Que les motivations de Sapiens soient matérielles, psychologiques ou religieuses, son expansion à travers l’histoire l’a conduit à dominer ce qu’il y avait de sauvage dans la nature. Sapiens ne s’adapte pas seulement à la nature telle qu’elle est, mais à celle qu’il perçoit à travers sa raison et ses émotions. Son psychisme le nourrit de mythes et de croyances qui l’éloignent du réel, donc de la nature. Même si Sapiens affirme qu’il fait partie de la nature, ses actes traduisent une dissonance cognitive puisque face à la nature, sa réaction est très majoritairement motivée par le contrôle et la domination. Le philosophe et artiste suisse Robert Hainard estimait que seul « l’amour de la nature doit nous délivrer de la prolifération implacable et étouffante du système économique. Il doit être la force capable de faire sauter le cercle infernal du besoin, de la peur, de l’avarice et de la soif de domination ». En attendant, Sapiens persiste à être pour la nature une Espèce Extrêmement Envahissante et une Espèce Spécifiquement Orientée vers la Dénaturation.

(*) Ecologue

(1) https://ofb.gouv.fr/les-especes-exotiques-envahissantes
(2) Robert Clarke. 1980. Naissance de l’homme. Seuil.
(3) Télérama, 3784-3785, 20/07/2022.
(4) https://www.clionautes.org/des-epidemies-destructrices-aux-ameriques-xvieme-et-xviieme-siecles.html#:~:text=Au%20total%2C%20estim%C3%A9s%20%C3%A0%2080,de%2085%25%20qui%20ont%20disparu.&text=Des%20maladies%20accompagnent%20les%20europ%C3%A9ens,le%20continent%20am%C3%A9ricain%20est%20d%C3%A9cim%C3%A9.
(5) Yuval Noah Harari. 2015. Sapiens. Une brève histoire de l’humanité. Albin Michel.
(6) James C. Scott. 2019. Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers Etats. La Découverte.
(7) Paolo Fedeli. 2005. Ecologie antique. Milieux et modes de vie dans le monde romain. In folio. Collection Archigraphy Paysages.
(8) Philippe Grandcolas. 2025. La biodiversité. Urgence planète. Etat des lieux. Menaces. Solutions. Tallandier.
(9) Clive Ponting. 2000. Le viol de la Terre. Nil éditions.
(10) https://journals.openedition.org/lettre-cdf/4253
(11) Timothy Morton. 2019. La pensée écologique. Zulma Essais.
(12) Aurélien Barrau. 2019. Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité. Michel Lafon.
(13) Rockström Johan ; Steffen Will ; Noone Kevin ; Persson Åsa ; Chapin F. Stuart ; Lambin Eric F. ; Lenton Timothy M. ; Scheffer Marten ; Folke Carl ; Schellnhuber Hans Joachim ; Nykvist Björn. 2009. A safe operating space for humanity. Nature 461 (7263) : 472–475.
(14) Jean-Claude Génot. 2019. Aldo Leopold. Un pionnier de l’écologie. Editions Hesse.
(15) Robert Harrisson. 1992. Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental. Flammarion.
(16) François Terrasson. 2007. La peur de la nature. Sang de la Terre.

Photo du haut : forêt tropicale au Costa Rica © J.C. Génot

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26.06.2026 à 18:41

Edgar Morin, écologiste depuis 1969

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Texte intégral (1882 mots)

Si les hommages à Edgar Morin (mort le 29 mai dernier à l’âge vénérable de 104 ans) n’ont pas manqué de souligner son engagement durable pour l’écologie, peu d’articles ont rappelé que ce sociologue/philosophe fut parmi tous les premiers dès la fin des années 1960 à tirer la sonnette d’alarme sur la crise planétaire globale.

par Laurent Samuel

Invité fin 1969 au Salk Institute for Biological Studies à San Diego, en Californie, créé par l’inventeur du vaccin contre la polio, Edgar Morin y découvre la prise de conscience écologique. L’écologie scientifique, portée par des grands noms comme Rachel Carson (morte en 1964 peu après la sortie de son livre fondateur Printemps silencieux), Paul Ehrlich ou Barry Commoner, y converge avec les mouvements citoyens contre les dégradations du milieu naturel dans le contexte d’une « nouvelle culture » en plein essor portée par le mouvement hippie, l’expérience des drogues « psychédéliques » et l’essor des communautés.. Dans son livre Journal de Californie publié en 1970 au Seuil à son retour en France, le sociologue s’enthousiasme pour cette « terre en transes », « tête chercheuse du vaisseau spatial Terre ».

Voici quelques extraits du Journal de Californie qui résonnent avec de nombreuses préoccupations de 2026…

 

 

Ci-dessous, l’image iconique de la BD Pogo de Walt Kelly, à laquelle Edgar Morin fait référence.

En juin 1972, peu après la publication du rapport Meadows sur les limites à la croissance, Edgar Morin participe à un colloque à la Mutualité sur le thème « écologie et révolution », organisé par le journaliste du Nouvel Observateur Michel Bosquet (alias André Gorz), en compagnie du philosophe Herbert Marcuse et du leader de la CFDT Edmond Maire. « L’homme doit cesser d’agir comme un Gengis Khan de la banlieue solaire et se considérer, non pas comme le berger de la vie, mais comme le copilote de la Nature », s’exclame-t-il à la tribune.

Ce même mois, Edgar Morin donne une longue interview à Alain Hervé (JNE) dans le numéro hors-série du Nouvel Observateur consacré à l’écologie sous le titre La dernière chance de la Terre (disponible ici en PDF). Il explique notamment : « le problème écologique nous oblige à envisager la restructuration de la vie et de la société humaine. Dans ce sens, à l’écologisme de « droite », qui est avant tout technologique, s’oppose un écologisme de « gauche ». Les idées de socialisme ont été les mythes annonciateurs de cette aspiration ; le mot de révolution a exprimé la profondeur de la restructuration nécessaire ; mais les formules dites socialistes ou révolutionnaires actuelles sont à mon avis les caricatures, les déviations ou les schèmes rudimentaires de l’extraordinaire mutation nécessaire. »

En septembre 1972, lors d’un colloque international sur l’unité de l’homme au Centre international d’études bioanthropologiques et d’anthropologie fondamentale (CIEBAF), devenu le Centre Royaumont pour une science de l’homme, Edgar Morin délivre une communication sur le thème « Le Paradigme perdu : la nature humaine ». Revu et enrichi, ce texte sera publié l’année suivante sous le même titre aux éditions du Seuil. Il y affirme que nature et culture sont indissociables. Edgar Morin développe sa quête d’une analyse globale, intégrant sciences sociales et « exactes », dans L’unité de l’homme (1974) et surtout dans la Méthode, publié entre 1977 et 2004 en six volumes. Des extraits du premier tome, la Nature de la Nature, sont publiés en bonnes feuilles dans le magazine écologiste le Sauvage.

Dans Terre-Patrie, écrit en 1993 avec Anne-Brigitte Kern, Edgar Morin en appelle à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre ». En 2007, il publie aux éditions Eyrolles un dialogue avec Nicolas Hulot sous le titre L’An 1 de l’ère écologique. « C’est en Californie, en 1969-1970, que des amis scientifiques de l’université de Berkeley m’ont éveillé à la conscience écologique, écrit Edgar Morin à cette occasion. Trois décennies plus tard, après l’assèchement de la mer d’Aral, la pollution du lac Baïkal, les pluies acides, la catastrophe de Tchernobyl, la contamination des nappes phréatiques, le trou d’ozone dans l’Antarctique, l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, l’urgence est plus grande que jamais.» En 2013, c’est avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk qu’il écrit Rendre la Terre habitable (éditions Pluriel).

En 2017, Edgar Morin participe avec (entre autres) l’auteur de ces lignes à un colloque organisé à la Maison des sciences de l’homme en hommage à son ami Serge Moscovici, autre grand précurseur de l’écologir, mort en 2014. « Malheureusement, les écologistes politiques officiels n’ont jamais voulu ou pu se fonder sur la pensée de Moscovici et se sont trouvés pratiquement dépourvus de pensée », glisse-t-il avec sa malice habituelle, ajoutant dans la version prononcée :  « ce sont des ignares ! » (lire ici le texte de son intervention).

Son dernier ouvrage consacré à l’écologie paraît en 2021 aux éditions de l’Aube : l’Entrée dans l’ère écologique. Edgar Morin le présente ainsi : « Un demi-siècle s’est écoulé depuis que le ­tocsin a sonné. La pollution ravage les mégapoles, la stérili­sation ravage les terres arables. La cupidité économique incendie les forêts d’Amazonie, tandis que celles d’Australie brûlent faute des précautions que connaît la culture millénaire des Aborigènes. […] C’est alors qu’une jeune Scandinave de l’âge de Jeanne d’Arc brandit au monde un drapeau vert et commence à être suivie par des cohortes d’adolescents. Elle est moquée et discréditée par les Cauchon d’aujourd’hui, évêques de la sainte économie libérale. Federico García Lorca, dans un des poèmes de l’admi­rable « Romancero gitano », disait : “Pero quién ­vendrá ? Y por dónde ?”  » (Mais qui viendra ? Et d’où ?)

L’auteur de ces lignes avait eu la chance d’interviewer longuement Edgar Morin à la fin des années 1970 pour le magazine Echothérapie dirigé par l’ami Jean-Paul Ribes, auteur de Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ? paru en 1978 au Seuil. Un souvenir inoubliable !

A lire :
– pour une nouvelle conscience planétaire (un texte d’Edgar Morin écrit en 1989)
le numéro hors-série de la revue le 1 consacré à Edgar Morin, avec un excellent article de l’historienne Anne Trespeuch-Berthelot titré Vers une écologie radicale.

 

 

Photo du haut : Edgar Morin en 2011 © Wikipedia

 

 

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26.06.2026 à 09:28

🔐 [Sommet Mondial des Bassins] Une mobilisation renforcée pour l’eau et le climat

cleca

(80 mots)

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23.06.2026 à 16:55

[SNJ France TV] Traitement du climat à France TV : la France surchauffe… et la croisière s’amuse !

cleca

Texte intégral (743 mots)

De: snj@snj.fr

Traitement du climat à France TV :

La France surchauffe…
et la croisière s’amuse !

 
Depuis 10 jours, la canicule est partout dans nos JT. Le 13H et le 20H alignent des records de température, décrivent les souffrances des usagers, des seniors aux écoliers, en passant par les couvreurs sur les toits. Mais qu’en est-il des solutions ? Qu’en est-il des explications du phénomène ? Du rappel de la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique ? Rien, ou presque, sur nos antennes.
 
En 2022, l’audiovisuel public se dotait pourtant d’une belle mission : accompagner les Français vers une meilleure compréhension de la crise climatique. Aujourd’hui, qu’est devenue cette ambition ? Quand on sait que près d’un tiers des Français reste climatosceptique, comment ne pas avoir honte de notre traitement journalistique ?
 
Pire encore, alors que nous ne traitons pas des enjeux vitaux pour l’humanité, nous amusons les Français avec ces chanceux qui profitent d’une jolie croisière MSC. Un sujet de 5mn32 dans le 20H du 16 juin 2026, rythmé par des : “il est incroyable le bateau”, “on va s’éclater”, “c’est royal”. Toujours plus d’emphase pour cette “immersion” souhaitée par l’édition. Une “immersion” aux allures de publireportage, bien pratique pour s’exonérer des questions de fond sur ces “immeubles flottants”. 22 étages, 6000 passagers, 7 piscines… un modèle de tourisme de masse au coût climatique important, qui ne sera jamais évoqué ! Il aurait pourtant été judicieux de préciser qu’une semaine de croisière, c’est l’équivalent de ce qu’un Français devrait consommer en un an pour son budget carbone, pour contenir le réchauffement de notre planète. Les énergies fossiles de ces paquebots “XXL” contribuent au changement climatique, qui se traduit par des températures de 35 à 40 degrés cette semaine en France.
 
Mais faire le lien, c’est sans doute quitter “l’immersion”. Alors au diable le journalisme ! Nos téléspectateurs, eux aussi, ont été choqués par ce choix éditorial. Ils soulignent un manque de cohérence dans nos JT, demandent “quel est le sens de ce reportage promotionnel”, estiment que ce reportage est “dégradant pour le public” (cf. la lettre 98 du médiateur). Face à ce qui frôle la désinformation, le SNJ s’interroge : quel est le but de la direction ? Des équipes d’encadrement des JT ? Nous n’osons croire qu’ils sont si ignorants du changement climatique. Alors s’agit-il d’éviter de “faire peur” aux téléspectateurs en décrivant le réel et en le décryptant ? Curieux alors que la guerre en Ukraine ou au Proche-Orient ne soient pas frappées du même tabou.
 
À quelques mois de l’élection présidentielle, poserons-nous des questions aux candidats sur le changement climatique qui menace la survie de l’humanité ? Le service public a dramatiquement déserté ce terrain lors des précédents rendez-vous politiques sur nos antennes. Il y a urgence ! Le SNJ attend un changement de cap. Cette stratégie de l’autruche n’est pas digne de l’audiovisuel public, ni des salariés qui l’ont choisi pour informer les Français. Juste informer, sur des bases scientifiques, bien loin de la course à l’audience, qui semble hélas devenir la seule boussole de nos éditions.
 
Paris, le 23 juin 2026

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