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01.06.2026 à 22:04

Peut-on relocaliser l’Empire ?

Celia Izoard

Texte intégral (4513 mots)
Temps de lecture : 14 minutes

Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.


La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? Cʼest le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.

Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.

Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »

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Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Décoration de la tour Perret, à Grenoble, lors du week-end de mobilisation des 28,29 et 30 mars 2025.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.

En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.

Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)

Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs

Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.

La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.

De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France

Table-ronde sur l’extractivisme aux Amériques, avec Marc Fafard et Azul Blaseotto, lors du colloque international des 28 et 29 mars 2025 à Grenoble.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivoreswafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.

Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.

En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.

Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.

Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame (2025)

À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.

Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.

Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et stmicroelectronics, 30 mars 2025.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.


Anatomie d’une puce

Partie 1 : Dans le ventre d’une puce

1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)

D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.

2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)

Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.

3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)

Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.

Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde

4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)

Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.

5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)

Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.

6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)

L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.

7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)

Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.

8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)

Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

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28.05.2026 à 09:29

Voyage au Moyen Âge, quand l’animal n’existait pas

Pierre-Olivier Dittmar

Texte intégral (3436 mots)
Temps de lecture : 15 minutes

Ce texte est extrait de l’introduction du livre L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale de Pierre-Olivier Dittmar, paru en 2026 aux éditions Gallimard, dans la collection « Bibliothèque illustrée des histoires ».


Il n’y avait pas d’animal au Moyen Âge. Il y avait, bien sûr, des milliers de merles dans les arbres pour se chamailler, autant d’écrevisses pour peupler les ruisseaux et de blaireaux pour passer leur vie à creuser des terriers que des renards viendraient plus tard leur disputer. Bien sûr des bœufs, les sabots pleins de boue, ont tiré des heures durant des herses sous la pluie, et bien sûr, des milliers de moutons traversaient tous les étés la Provence pour profiter du frais des montagnes tandis que des chevaux vivaient dans la pénombre des écuries, ne sortant que brossés, harnachés et parés pour porter une femme ou un homme le temps d’un tour en ville. Bien sûr, il y avait des chiens pour dormir sur des draps de soie dans les lits à rideaux, comme il y eut des puces sur ces chiens pour sucer leur sang, et parfois transmettre la peste aux humains. Bien sûr, il y avait des animaux dans les villes et les campagnes d’une Europe qui ignorait les pesticides, l’agriculture intensive et les fermes-usines. Mais si les animaux étaient présents en nombre, pour eux-mêmes et pour les humains avec qui ils partageaient leurs territoires, l’animal en tant que catégorie, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas.

L’animal en soi

Ce que nous avons été habitués depuis longtemps à appeler « animal » n’a pas toujours existé. Le Moyen Âge ne connaissait rien de tel et bien des signes nous laissent même penser qu’il pourrait à nouveau cesser d’exister. Parce que leurs destins sont liés, on peut légitimement se demander s’il ne faudrait pas dire de l’animal ce que Foucault disait de l’homme, à la fin des Mots et les Choses : « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine

Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil ! Comment une femme ou un homme de ces années-là pourrait concevoir notre façon de vivre le monde, les étonnantes catégories par lesquelles nous délimitons et associons les différentes formes de vie ? Notre monde où la « nature » est devenue une chose si extérieure qu’on peut aller le week-end s’y promener ? Comment lui expliquer que nous tenons également pour vraies les deux expressions : « L’homme est un animal » et « L’homme n’est pas un animal » ? Peut-être serait-il surpris de constater avec quelle fréquence ces axiomes sont incidemment rappelés et mis en doute ? Untel est bien aimable, il a un comportement « humain » avec son entourage ; tel autre a exagéré hier soir, il s’est comporté comme une « bête ». À l’inverse, la prestation de ce guitariste était exceptionnelle, c’est une vraie « bête de scène ». Qu’est-ce que « l’animal », qu’est-ce que « la bête » ici ? Comment expliquerions-nous à notre interlocuteur médiéval ce que signifie le « côté animal de l’homme » si cette catégorie – l’animal – englobe les libellules et les pingouins, les étoiles de mer et les chimpanzés ?

Combien ce mot d’« animal » et surtout l’usage que nous en faisons paraîtraient étranges pour un humain de l’an mil !

Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses recherches ont mis en évidence la singularité de la modernité occidentale qui oppose les humains aux autres formes de vie mouvantes, regroupées sous le vocable générique d’« animallogos, sans politique, sans humour, etc.

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L’usage de ce concept – l’« animal » – ne crée pas seulement une coupure entre les humains et le reste du monde ; il suscite toujours une seconde coupure, moins visible, plus intime, au sein même de chaque individu, une coupure dont les conséquences sont tout aussi importantes. De fait, cette séparation du monde en deux ne peut se penser sans l’érection d’un empire dans l’empire, produisant une série de divisions au sein même de l’homme

Ces deux phénomènes, la coupure de l’homme d’avec le monde animal et la coupure au sein de chaque individu, se répondent l’un l’autre et gagnent à être pensés dans un même souffle. Pour le dire avec Giorgio Agamben :

Nous devons […] apprendre à penser l’homme comme ce qui résulte de la déconnexion de ces deux éléments [l’homme et l’animal] et examiner non le mystère métaphysique de la conjonction, mais le mystère pratique et politique de la séparation. Car qu’est-ce que l’homme, s’il est toujours le lieu – et aussi bien le résultat – de divisions et de césures incessantes ? Travailler sur ces divisions, se demander en quelle manière – chez l’homme – l’homme a été séparé du non-homme et l’animal de l’humain, est plus urgent que de prendre position sur les grandes questions sur les prétendus valeurs et droits humains

« Les quadrupèdes », Livre des propriétés et des choses, v. 1416, ouverture du livre XVIII, Ville de Reims, bibliothèque municipale, ms 993, f. 254v. Photo ©BM de Reims.

L’objet de cet ouvrage est de témoigner d’un monde, d’une période, qui ignorait cette double coupure et la fait émerger. À ce titre, le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie ; et dans le même temps, cette période s’impose comme un moment historique décisif où précisément fermente et s’invente la conception moderne de l’animal. De fait, si nous devions rencontrer non plus un homme de l’an mil, mais un homme ou une femme du xve siècle, l’étrangeté de nos catégories serait sans doute déjà moins forte et leur altérité nous apparaîtrait moins radicale, car pendant les quelques siècles qui séparent nos deux interlocuteurs médiévaux, se met justement en place une conception du monde dont nous sommes encore largement débiteurs.

Le Moyen Âge apparaît à la fois comme une ressource pour le contemporain, le témoignage d’un monde pré-moderne, pré-naturaliste, que l’on gagne à mieux comprendre si l’on veut organiser notre survie.

Comme l’a bien noté Jacques Derrida, « l’animal », au singulier général, possède l’étrange statut de mot-symptôme dont l’usage et les interprétations impliquent des conséquences métaphysiques, éthiques, juridiques, politiques sans finLa Pensée sauvage par les mots suivants : « On s’est longtemps plu à citer ces langues où les termes manquent, pour exprimer des concepts tels que ceux d’arbre ou d’animal, bien qu’on y trouve tous les mots nécessaires à un inventaire détaillé des espèces et des variétés

L’étude du vocabulaire antique et médiéval est sans équivoque : l’usage du grec zoon et du terme latin animal a peu à voir avec nos usages contemporains, et imposerait qu’on les traduise tous deux par « animé » puisqu’ils désignent l’ensemble des êtres qui sont dotés de mouvement et possèdent une âme (une anima), dont l’homme fait naturellement partieDictionnaire historique de la langue française, son usage devient « rare et savant au Moyen Âge ».

Lire aussi | Haines chiennes : la police des chiens errants dans le Mexico de 1790・Jerónimo Bermúdez (2024)

À l’extrême fin du XVIIe siècle, le dictionnaire de Furetière témoigne d’un monde qui a radicalement changé : si l’usage savant et antique d’« animal » est encore connu, l’auteur affirme que « dans le discours ordinaire on entend seulement par ce mot les bestes à quatre pieds qui vivent sur la terre, un bœuf, un cheval, etc. ». Cette nouvelle acception témoigne sans doute de la diffusion des théories de Descartes qui réduisent les animaux à des corps sans âme ; elle témoigne aussi, plus profondément, d’une transformation du rapport au monde pendant la période médiévale, qui passe par l’invention de l’Animal au sens moderne et exclusif.

Ne nous y trompons pas, ce n’est pas (seulement) d’un chapitre de l’histoire intellectuelle dont témoigne ce changement de vocabulaire, c’est aussi d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux en hiver, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux et aux loups, où les animaux destinés à être consommés rentraient à pied dans les villes et les villages pour être abattus et vendus au détail, souvent sur la terre des morts, dans les cimetières qui jouxtaient les églises, dans ces lieux de culte où on conduisait aussi les moutons pour payer en nature une dîme dont la redistribution était censée profiter aux plus faibles. Le Moyen Âge a connu toutes ces pratiques et il a aussi produit les transformations ontologiques et politiques qui les ont rendues plus tard impossibles.

Le changement de vocabulaire témoigne d’un bouleversement des relations entre les existants au sein d’un monde où l’on assistait à la messe avec son chien sur les genoux, où il existait des procès d’animaux, où les saints parlaient aux oiseaux.

Pour décrire cette longue mutation on ne saurait donc parler de l’animal pour lui-même sans considérer l’effet que ce discours a eu sur l’animal au sein de l’homme. L’enjeu est dès lors de décrire ce double mouvement qui s’impose comme une transformation essentielle au cœur de la période médiévale et dont nous sommes toujours tributaires.

« Châtiment des enfants maudits par Élisée », Bible de Pampelune, 1197, bibliothèque d’Amiens Métropole, Ms. 108 f. 122v. Photo ©IRHT/CNRS

Le Moyen Âge aujourd’hui

Mais de quel Moyen Âge parle-t-on ici ? La perception de cette période a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle. Si les effets géologiquement repérables de l’action humaine se manifestent plutôt dans la seconde moitié du xxe siècle, et si l’essor de la concentration en CO2 dans l’atmosphère est net depuis la fin du xviiie siècle, le Moyen Âge est régulièrement cité comme une période charnière ayant rendu possible ce basculement fondamental dans l’histoire de la planètePar-delà nature et culture est révélatrice du rôle décisif que joue cette période pour l’anthropologie de la nature.

Le Moyen Âge apparaît à deux reprises dans son ouvrage princeps. Il est dans un premier temps décrit comme relevant d’une ontologie analogique, dans la continuité des mondes antiques, c’est-à-dire d’une société extrêmement fragmentée où l’ensemble des existants (humains, animaux, végétaux, minéraux, esprits) sont reliés par des systèmes d’analogie, de métaphore, de sympathie ou d’antipathie. Selon l’anthropologue, cette conception analogique du monde se perpétue jusqu’au xviie siècle avec la diffusion des conceptions cartésiennes de la personne qui augurent le partage occidental entre nature et culture, entre l’homme et l’animal.

La perception du Moyen Âge a évolué ces dernières années, fortement affectée par les débats concernant les origines de la crise écologique actuelle.

Une centaine de pages auparavant, Philippe Descola propose toutefois un schéma historique différent, dans lequel l’adoption du christianisme semble constituer la bascule décisive de l’Occident vers une conception du monde fondée sur la coupure entre nature et culture. Ici, la diffusion en Europe d’un cadre monothéiste où l’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, lui confère une singularité absolue au sein de la Création ; de même, la mission que Dieu confie à Adam au paradis (donner un nom à chacun des animaux) semble confirmer la position d’extériorité et de surplomb de l’humain sur les autres formes de vie ; en dernier lieu, l’incarnation de Dieu dans un humain (le Christ) renforce un peu plus le caractère anthropocentrique de la nouvelle religion. Celle-ci instaure un rapport au temps et à l’histoire tout à fait particulier, dans lequel la Création avec toute la diversité de formes de vie qui la constitue, avec ses arbres et ses animaux, ses pissenlits et ses castors ; cette Création donc, la vie sur Terre, est pensée comme un décor temporaire, une parenthèse du divers, avant une éternité où seuls subsisteront « Dieu et les âmes : c’est-à-dire des hommes sous un autre avatar

Que faire de cette rupture en deux temps ? Faut-il considérer cette double naissance comme une contradiction ? On gagne sans doute plus à penser que les deux phénomènes décrits par Philippe Descola délimitent une période courant de l’adoption généralisée du christianisme à l’avènement de la société industrielle, et qui peut être considérée dans l’histoire longue de l’Occident comme une période de lente reconfiguration des rapports au monde, dotée en quelque sorte d’une ontologie hybride. Faut-il désigner cette période comme « pré-moderne », « pré-industrielle », « pré-naturaliste » ? Je préfère, pour éviter toute forme de téléologie et mettre en avant la consistance de cette séquence, parler d’un « long Moyen Âge » avec Jacques Le Goff et Jérôme Baschet

Lire aussi | Une écologie médiévale ? Ressources, besoins et société・Fanny Madeline et Louise Gentil (2024)

Ce n’est pas tout, car force est de constater que ces nouvelles perspectives sur l’Occident médiéval dépassent de beaucoup le simple cadre de l’université. De façon significative, lorsque j’entamais la thèse qui a inspiré cet ouvrage au début des années 2000, les deux questions, l’animal et le Moyen Âge, semblaient intimement liées. Dans un imaginaire très largement partagé, l’Antiquité et la Renaissance étaient naturellement associées à l’humanisme

Dans sa proximité avec l’animal, le Moyen Âge s’imposait comme un négatif de la modernité, tantôt sinistre et repoussant, tantôt regretté et désiré, suivant que l’on adoptait une conception sombre ou lumineuse du monde moderne. Moyen Âge et animalité semblaient alors évoluer dans un rapport d’homologie dont témoigne la langue, puisque c’est bien sur le même registre que l’on dit « on n’est pas des bêtes » et « on n’est pas au Moyen Âge ». Dès lors, travailler sur l’animal comme travailler sur l’époque médiévale revenait souvent à questionner la part refoulée, la mauvaise conscience de l’Occident contemporain.

Lettrine P, Moralia in Job, Dijon, vers 1111, Cîteaux B.M. ms. 173, f. 56v. Photo ©IRHT/CNRS.

Si ces préjugés restent d’actualité, il semble que les usages contemporains du Moyen Âge les débordent de plus en plus. Car comment ne pas voir que le Moyen Âge a changé de statut durant les dernières décennies ? Que ce que l’on nomme « médiévalisme » instaure un rapport nouveau avec cette période, qui ne peut être que partiellement comparé aux usages précédents du Moyen Âge, comme ceux de la période romantique ? Comment ne pas penser que, de fêtes médiévales en séries à succès, depuis la reproduction des grandes batailles jusqu’aux performances éphémères d’enfants portant diadèmes et épées de bois, le Moyen Âge est en train de prendre une nouvelle place dans l’étiologie de nos cultures contemporaines ? Que la recherche passionnée de savoirs prénaturalistes pour penser l’agriculture de demain, que la réappropriation militante des sorcières médiévales

La question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.

Les récupérations, les usages politique et artistique du Moyen Âge qui gagnent chaque année en importance témoignent d’une reconfiguration à l’œuvre de notre imaginaire historique

« Les animaux au Moyen Âge » : un tel énoncé était totalement innocent il y a un siècle, l’exemple même d’un sujet mineur, d’un savoir gratuit et sans enjeux, d’une passion pour médecin de campagne avide de récits folkloriques et d’antiquités celtiques. Tout a changé : la question animale est devenue politique, le Moyen Âge est devenu politique, et ces questions sont désormais autant des objets de confrontation entre activistes que de débats universitaires.


Image principale : Hybride, palais-musée des Archevêques de Narbonne (vers 1230), photographie par Pierre-Olivier Dittmar. Les autres illustrations sont issues de L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale, ©éditions Gallimard, 2026.

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26.05.2026 à 23:22

Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve

La rédaction de Terrestres

Texte intégral (1145 mots)
Temps de lecture : 3 minutes

Table ronde le mercredi 3 juin avec les anthropologues Barbara Glowczewski et Nastassja Martin. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.

Écouter

« Comment, au-delà de nos éco-anxiétés, des angoisses et divers messages qui hantent nos nuits sous forme de cauchemars, retrouver un art ancestral du rêve qui puisse nous régénérer, non seulement pour survivre individuellement mais surtout pour s’organiser collectivement ? » interroge l’anthropologue Barbara Glowczewski dans l’entrée Rêves du récent volume Mondes postcapitalistes (La Découverte, 2026).

Il n’y a pas si longtemps, chez nous, les rêves étaient encore considérés comme des voyages. La nuit, les rêveurs et les rêveuses ne tournaient pas en boucle dans leur for intérieur en s’inventant des dialogues ventriloques, mais transhumaient vers d’autres mondes. Ils et elles revenaient chargé·es d’une mémoire déposée en eux-mêmes, et c’était de cette altérité dont il fallait se souvenir pour orienter correctement ses pas au réveil. Pour de nombreux collectifs autochtones, la vie onirique reste un champ fondateur de l’expérience, parce qu’elle permet d’ouvrir des passages entre les mondes et d’établir des liens entre des entités qui d’ordinaire ne sont pas censées pouvoir communiquer.

Quelles autres visions des entités qui composent nos mondes les récits de rencontres nocturnes engendrent-ils au réveil ? En sortant la vie onirique de la fonctionnalité narcissique de l’inconscient psychanalytique dans laquelle elle a été canalisée, les constellations mémorielles ne sont plus seulement humaines, mais aussi animales, végétales, minérales ou géologiques. À l’heure où les puissances élémentaires se manifestent plus brutalement que jamais avec le changement climatique et nous posent la question du statut réducteur dans lequel nous les avons enfermées, le champ du rêve en tant que lieu de dialogue avec les altérités redevient central. Le rêve devient possiblement un territoire de résistance à la domination du paradigme des « ressources », à leur appropriation et à leur exploitation. Comment ces visions sont-elles à même de réinformer nos mémoires élémentaires autrement que par les concepts modernes dans lesquels nous les avons confinés ?

En Australie, l’anthropologue Glowczewski travaille à saisir comment le rêve est devenu un outil existentiel et politique permettant une reprise des terres par des liens spirituels qui affirment une culture vieille de 67 000 ans, ancrée dans une infinité de lieux. Au Kamtchatka, l’anthropologue Nastassja Martin suit les récits oniriques des Evènes pour comprendre comment les rencontres nocturnes leur permettent de répondre aux métamorphoses écologiques et climatiques actuelles.

Leur dialogue s’attachera à chercher ce qui, dans le travail collectif du rêve, permet non seulement de résister aux crises systémiques mais aussi d’ouvrir de nouveaux possibles d’actions non encore imaginées.

Cette soirée est organisée dans le cadre du séminaire de la Chaire Habitabilité de la Terre et transitions justes (CNRS, ISJPS, Paris 1 Sorbonne).

Barbara Glowczewski est directrice de recherche émérite au CNRS et membre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale. Depuis 1979, elle travaille avec des Aborigènes d’Australie sur leurs rituels, arts et luttes pour la justice sociale et environnementale. Elle fait résonner les solidarités des peuples autochtones et les mobilisations pour la défense des terres en France. Elle est l’autrice d’une douzaine de livres – dont Rêves en colère (Plon/Terre Humaine), Réveiller les esprits de la terre (Dehors), Indigenising Anthropology with Guattari and Deleuze (EUP) – et de plus de 150 articles, dont une récente entrée « Rêves » dans l’ouvrage collectif Mondes postcapitalistes.

Nastassja Martin est anthropologue, diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste des populations arctiques. Elle est l’autrice de Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska (La Découverte, 2016), qui a reçu le prix Louis Castex de l’Académie française, de Croire aux fauves (Verticales, 2019) et de À l’Est des rêves, réponses even aux crises systémiques (La Découverte, 2022). Elle est actuellement titulaire de la chaire de professeur junior Habitabilité de la Terre et transitions justes de l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne.

Image principale : Wright of Derby, Cottage on Fire at Night, vers 1790.

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23.05.2026 à 10:25

Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes

La rédaction de Terrestres

Texte intégral (3261 mots)
Temps de lecture : 10 minutes

« La prise de pouvoir ? Non, une chose à peine plus difficile : un nouveau monde. »

Sous-commandant Marcos

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet, le sociologue et politiste Laurent Jeanpierre, les deux coordinateurs de Mondes postcapitalistes, ainsi que la philosophe Virginie Maris et l’historien François Jarrige, membres de la rédaction de Terrestres qui ont contribué à l’ouvrage.

Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.

Écouter

Bien que son titre puisse intimider les socio-démocrates ou effaroucher libéraux et conservateurs, Mondes postcapitalistes est un livre qui s’adresse à un large public, bien au-delà des seuls universitaires ou militant·es. Organisé en 72 entrées, chacune écrite par un·e spécialiste du domaine, l’ouvrage entend préfigurer de façon chorale ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Il ne fallait pas moins de 900 pages pour ouvrir ce chantier de réflexion et de projection si nécessaire, tant les symptômes morbides ne cessent de s’accumuler. Chaque article travaille son objet en tension entre une description des mécanismes et méfaits de la civilisation techno-capitaliste et un élan vers ce qui se construit déjà, ce qui s’entrevoit dans les pratiques des marges et ce qui peut raisonnablement s’imaginer si nos sociétés entraient dans une dynamique collective d’auto-création de nouvelles formes sociales, culturelles et politiques.

Aux électeur·ices de gauche qui désespèrent de la dynamique politique et économique mortifère et du verrouillage des alternatives, ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance. Ils liront avec intérêt les articles Santé, Transports et mobilités, Éducation, et, y prenant goût peut-être, voudront s’aventurer dans les hautes herbes en consultant les entrées Postpatriarcat, Ontologies postnaturalistes ou État/société sans État. Aux enthousiastes de « L’avenir en commun », le livre ouvrira peut-être d’autres rêves et d’autres conceptions de l’action politique que ceux de la « révolution citoyenne ». Ils pourront s’engouffrer dans Droit et Justice, Conflits puis pousser jusqu’à Cosmopolitique et Sortir de l’Économie. Aux électeur·ices de droite dans leur diversité, cet ouvrage essentiellement écrit par des universitaires permet d’entrevoir la variété des thèmes explorés par des sensibilités politiques et des forces politiques alternatives qui sont peu représentés dans le clivage gauche-droite et les grands médias. Ils pourraient se hasarder dans Mort, Océans, Être ou avoir, puis, l’oxygène politique venant en lisant, se risquer à Religions, Commun et Entraide. Mais nous ne pouvons pas garantir qu’ils et elles sortiront indemnes de cette lecture et leur inclinaison à droite pourrait bien s’en trouver perturbée !

Ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance.

A chacun·e, une question est posée : êtes-vous disposé à des expériences de pensée pour imaginer la suite du monde sur un autre régime que l’affrontement des empires, des capitalistes et des identitaires, afin d’éviter que l’empilement des diverses catastrophes en cours n’aboutisse au chaos ? Que nul n’entre ici s’il ne souhaite pas être honnête : le post-capitalisme n’est ni un parti, ni une figure, ni un slogan. C’est une question politique centrale adressée à toutes et tous. Dans cette époque prête à toutes les embardées politiques, où tout ce à quoi l’on tient devient précaire et semble menacé, il est légitime de parier sur notre capacité collective à explorer et expérimenter d’autres mondes débarrassés des tutelles et machines à broyer que sont le capitalisme, l’État, le patriarcat et la colonialité.

Alors virons de bord et ouvrons quelques-unes des 72 entrées des Mondes postcapitalistes : Amour, Coopératives, Métaux, Migrations, Animaux, Fêtes et rituels, Rêves…Et le monde ralentit, la diversité des perspectives ouvertes nous soulève à mesure que ces figurations se déploient. La rencontre du 28 mai cheminera sur quelques-uns des itinéraires proposés par le livre.

Le Gang universitaire de la clef à molette

Ce volume prolifique offre une version savante, mais tout aussi stimulante et plus charpentée que L’An 01, la bande dessinée publiée au début des années 1970 par Gébé. On arrête tout, on expérimente et c’est joyeux ! Et si vous avez adoré le roman d’Edouard Abbey, Le Gang de la clef à molette (1975), qui met en scène des activistes sabotant des infrastructures destructrices, vous pourriez aimer Mondes postcapitalistes, un pavé de 900 pages visant à élucider et faire dérailler la civilisation capitaliste. Si vous ne retrouvez ni l’humour ni la prose du romancier américain, ces 76 auteur·ices constituent un possible Gang universitaire de la clef à molette : une recherche buissonnante et sourcée d’historiens, anthropologues, philosophes et sociologues, afin de trouver les angles pertinents pour mettre des pieds de biche au réalisme capitaliste et esquisser des voies de sortie post-capitalistes. Mais justement, comment éviter la robinsonnade, l’utopie mensongère et étriquée, « la révolution sur cinquante kilomètres carrés » évoquée par Marx pour s’en moquer et s’en distancer ?

Proposer une rencontre entre les outils des sciences humaines et l’élaboration de nouveaux imaginaires, c’est la force de ce livre, alors que le monde ne manque pas de prévisions ni de prévisionnistes. Des services de renseignement (Le Monde en 2045 vu par la CIA) aux économistes, analystes financiers ou géopolitologues, tous proposent des discours sur le futur à court et moyen terme en vue de le maîtriser pour continuer à dominer le présent. À l’aide de leurs budgets prévisionnels et tableaux d’amortissement, les capitalistes excellent dans l’art de parier sur l’avenir et de réduire les incertitudes. Tel champ pétrolier est prévu de fonctionner jusqu’en 2053, tel gazoduc transsaharien opérationnel pour une durée « minimale » de 30 ans, telle licence d’extraction d’un gisement norvégien jusqu’en 2048

La masse des acteurs qui dessine des futurs, colonise notre avenir et bouche notre présent est immense. Aux anciens acteurs de la prévision s’ajoute désormais un large éventail d’initiatives qui enrôlent des auteur·es de science-fiction et écrivain·es. Connaissez-vous la Red Team ? Depuis 2020, au sein de l’Agence de l’innovation de défense, le ministère des Armées consacre plusieurs millions d’euros pour scénariser les menaces futures : écrivains, scénaristes, illustrateurs et graphistes civils se relayent pour réaliser plusieurs saisons, dont Emmanuel Macron serait un « fan »Plan de transformation de l’économie française (2022), ce groupe de réflexion vient de sortir un « Plan robuste pour l’économie française » analysant 20 secteurs à décarboner et transformer. Le Shift Projet a su agréger nombre de cadres et d’ingénieurs pour produire des résultats documentés et des propositions de politiques publiques. Fidèle à l’esprit d’ingénieur qui en est à la source, le plan ne vise pas à éroder le capitalisme et encore moins à en sortir, mais seulement à baisser l’intensité carbone du PIB. On retrouve la même intention dans le récent Bienvenue en 2055 dans un monde neutre en carbone de la géographe Magali Reghezza-Zitt où c’est la sortie des énergies fossiles qui est l’unique boussole : une modernisation « écologique » relativement consensuelle qui laisse inchangée la dynamique d’accumulation du capitalisme et la mise en coupe réglée de nos vies, paysages, rêves et nourritures par les puissances souveraines que sont le capital, l’État et les technologies.

Dessiner et bâtir d’autres mondes désirables

Pour notre compte, nous les inconsolables qui désirons sans fin, qu’avons-nous à offrir pour décrire les temps qui viennent à part des dystopies ? Pourquoi ces propositions sont insatisfaisantes et pourquoi il devient urgent de les remplacer par les nôtres ? Ces scénarisations fabriquées par des militaires, ingénieurs ou géographes sont construites sur le paradigme de l’ingénierie sociale, où chaque problème appelle une série de solutions sans que les principales institutions de la modernité capitaliste ne soient interrogées, et dont l’objet n’est pas de répondre à l’extraordinaire confluence des « crises » contemporaines. Aux critiques économiques (exploitation, concentration des richesses et des pouvoirs), sociales (phénomènes de domination et d’aliénation), féministes et décoloniales s’ajoute la dévastation des conditions de vie terrestres, qui enrichit considérablement l’acte d’accusation formulé contre le capitalisme industriel depuis le XIXe siècle. Cette catastrophe écologique lente peut être interprétée comme le plus implacable verdict historique que la civilisation capitaliste a produit contre elle-même, en même temps qu’elle exprime dans le domaine de la « nature » la démesure et la violence dans lesquelles cette civilisation s’est construite depuis le XVIIe siècle. En dépit du contre-feu allumé au tournant du siècle avec le mythe du développement durable, l’incapacité de ce mode de production à s’autoréguler et à développer un métabolisme écologique est criante. Chaque nouvelle vague d’innovation ne fait qu’approfondir la fuite en avant technologique écocidaire.

L’ambition des Mondes postcapitalistes est précisément d’intervenir dans cette conjoncture de périls et de relancer la possibilité d’alternatives : hériter et actualiser les diverses traditions critiques des deux derniers siècles ; enrayer l’écocide fabriqué quotidiennement ; briser le présentisme, sortir de notre impuissance politique et relancer l’avenir en mettant en série divers chantiers post-capitalistes. Le livre est en lui-même expérimental et développe trois modes d’exploration : un raisonnement contrefactuel (que se passerait-t-il si l’on retire un élément du présent, par exemple le patriarcat comme nous y invite Silvia Federici) ; une approche thématisée (Fanny Lopez propose de sortir du verrouillage sociotechnique du système énergétique actuel à travers le technorégionalisme énergétique : une approche de la production et de la distribution qui tient ensemble les échelles régionale, communale et municipale de l’infrastructure) et une approche fictionnelle (après une crise révolutionnaire en 2035, Jean-Paul Gaudillère met en scène une petite région qui rencontre des difficultés d’accès aux médicaments et doit pourtant faire face à l’héritage des maladies générées par le capitalisme : l’auteur explore trois registres d’actions pour répondre aux besoins des communautés).

La triple réussite de l’ouvrage est de proposer une exploration radicale, plurielle et foncièrement écologique. Le livre réussit souvent à circonscrire les problèmes cruciaux qu’il est urgent d’affronter : Capital, État, techniques, patriarcat, colonialité, etc. L’essentiel des moteurs de nos crises fait l’objet d’un diagnostic poussé, l’ambition d’aller à la racine des sujets est donc globalement tenue. Certes, le livre explore de manière inégale comment des mondes post-capitalistes pourraient émerger et inventer ses formes techniques, productives et culturelles mais l’œuvre, écrite à de multiples mains, assume le tâtonnement et la possibilité d’une suite.

Jongler entre la pensée du « camp » et du « champ »

Ensuite, le parti-pris théorique et politique clair ne conduit pas le livre à user de formes obsolètes de l’adresse que sont le catéchisme, l’avant-gardisme élitiste ou le travers universitaire d’un examen à distance, sans prise de risque ni affirmation de certaines préférences. Il déploie un horizon pluraliste et réaliste : en dépit des sensibilités politiques libertaires qui irriguent une partie de l’ouvrage, l’approche rationnelle et méthodique fait vivre et cohabiter des possibles divers. Ainsi, dans de nombreux articles, plusieurs options sont exposées : transformer ou abolir la famille ? Pour rendre possible une approche non économique de la production, vaut-il mieux opter pour une auto-organisation sur les lieux de travail où les décisions sur ce qu’il revient de produire doivent être prises dans les instances d’auto-gouvernement ? Comment faire dialoguer et combiner les hypothèses stratégiques défendues par les sociaux-démocrates, les anarchistes et les marxistes révolutionnaires ? Le pluriel du titre n’est pas un affichage et le pluralisme du livre montre combien les désirs hégémoniques et totalitaires du XXe ont été médités : plutôt qu’une stratégie maîtresse qui négligerait d’autres approches, et provoquerait des guerres intestines, Laurent Jeanpierre défend dans son article Stratégies transitionnelles une composition stratégique. Un tel projet résonne avec celui du philosophe Tristan Garcia qui invite à jongler de la pensée du « camp », qui est en partie aveugle dès lors qu’elle prend position dans un affrontement, au point de vue du « champ », qui cherche à repérer les différentes forces en présence. Plutôt que croire à une résolution qui ne signerait que la victoire d’un camp contre un autre, l’enjeu est d’interrompre les prétentions hégémoniques des subjectivités politiques qui s’affrontent afin de rendre possible des offensives et peut être une « victoire » des partisans de l’émancipation

Enfin, l’écologie n’est ni un accessoire de charme ni un enrobage qui resterait superficiel et inconséquent : c’est un champ de problèmes qui a été métabolisé par les auteurices, qui irrigue l’ouvrage, provoque des déplacements et des cheminements féconds. L’intérêt de ce livre ne tient pas seulement aux textes qu’il contient, mais dans le fait qu’il encourage des aventures collectives d’exploration et invite à prolonger de diverses façons ce chantier intellectuel et politique.

Cette neuvième rencontre Terrestres examinera quelques-uns des nombreux thèmes abordés dans l’ouvrage. La soirée sera rythmée en quatre temps :

1/ Nous commencerons par cerner l’objet et l’ambition du livre : post-capitalisme ; crise du capitalisme et crise de l’anticapitalisme ; pourquoi reprendre la question des soulèvements et le dépassement du capitalisme.

2/ Nous discuterons ensuite des variétés et des articulations entre les stratégies politiques ; le pari de la pluralité et le refus d’une hégémonie d’un monde post-capitaliste sur une autre.

3/ Nous déplierons les apports contre-culturel et militants pour questionner l’apport du féminisme, de la littérature des critiques anti-capitalistes radicales pour figurer les mondes désirables et les formes d’autogouvernement dont ils pourraient être porteurs.

4/ Nous échangerons avec Virginie Maris à partir de sa contribution sur la biodiversité et d’un tour d’horizon plus larges de plusieurs thèmes qui traversent le livre autour de nos relations au vivant, à la nature et à la science.

5/ Nous discuterons enfin avec François Jarrige à partir de sa contribution sur l’énergie animale et d’un tour d’horizon plus large : si le pouvoir est dans la technologie et les infrastructures, que défaire ? Quelles techniques, énergies et infrastructures pourraient être compatibles avec l’horizon post-capitaliste qui se dessine ?

Laurent Jeanpierre, sociologue et politiste, est professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique. Dans le cadre théorique d’une sociologie des possibles (avec Haud Guéguen, La Perspective du possible, La Découverte,  2022), il travaille en particulier sur les mouvements sociaux, les révolutions et les alternatives préfigurant des rapports sociaux postcapitalistes. Il est notamment co-éditeur (avec Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Eugénia Palieraki de Une histoire globale des révolutions (La Découverte, 2023).

Jérôme Baschet est historien. Il est enseignant-chercheur retraité de l’EHESS et professeur à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas (Mexique). Il est notamment l’auteur de Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits (La Découverte,  2018) et de Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie (Crise et Critique, 2024).

Image principale : Gustave Courbet, La mer, 1867.

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