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28.07.2026 à 10:52

Le « ciment vert » ou les mascarades du greenwashing

Nelo Magalhães

Texte intégral (3020 mots)
Temps de lecture : 19 minutes

Si l’industrie cimentière était un pays aux Jeux olympiques, elle aurait la médaille de bronze des émetteurs de dioxyde de carbone (CO2), avec 7 à 8 % des émissions mondiales. Chaque année, le ciment génère à lui seul plus de CO2 que l’aviation, le transport maritime et le transport routier longue distance réunis. Plus de 71 % du CO2 de la production de ciment ont été émis depuis 1990 et les émissions ont plus que doublé entre 2000 et 2020 (figure 1). Or la décroissance n’est pas prévue : la demande de ciment devrait encore augmenter de 45 % d’ici 2050 – surtout dans les pays du Sud global, qui imitent le modèle développementiste promu par le Nord global depuis 19452 – c’est-à-dire qu’il met de côté d’autres effets que ce cadre ne pense même pas, à savoir les dégâts de l’extractivisme, la dépossession de techniques de construction, les poussières qui affectent les travailleurs et le voisinage des usines, etc.

Figure 1. Après une hausse exponentielle, la production mondiale de ciment se tasse depuis 2015. Source : Andrew Robbie M., figure [titre modifié] sous licence Creative Commons Attribution 4.0, dans « Global CO2 Emissions From Cement Production, 1928-2018 », Earth System Science Data, 2019, vol. 11, n°4, p. 1676.

Lutter contre la raison chimique

Posons l’équation. Une tonne de ciment Portland, la norme mondiale dominante, requiert 1,3 tonne (t) de calcaire et 200 kg d’argile. La production est relativement simple : ces matières sont concassées et broyées puis mélangées dans un four rotatif à 1 450 °C pour obtenir du clinker. Celui-ci est l’ingrédient clé puisqu’il confère au ciment les propriétés de liant hydraulique, c’est-à-dire qui durcit au contact de l’eau. Le clinker est à son tour broyé avec du gypse et quelques additifs pour donner le ciment (figure 2). Du fait de la centralité du four, mais également des concasseurs, séchoirs et broyeurs, cette industrie est très énergivore.

Figure 2. Procédé de fabrication du ciment. Source : Infographie par Éric Menneteau (CNRS), dans Ademe, « Plan de transition sectoriel de l’industrie cimentière en France. Rapport final », décembre 2021, p. 13.

Au début du xxe siècle, les cimentiers abandonnent l’énergie hydraulique, longtemps dominante chez les chaufourniers et jugée trop irrégulière, pour le charbon2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production. Les conclusions de la littérature qui célèbre ces améliorations peuvent donc être lues en sens inverse : malgré ces perfectionnements, les émissions augmentent globalement

Le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production.

Figure 3. Amélioration énergétique de la production de ciment en France. En 1957, il faut 2 000 thermies (th) par tonne de clinker pour un four de 40 m de long, 1 300 th pour un four de 100 m : Lacoste Yves, « L’industrie du ciment », art. cité. Source : Desdevises Alain, « Le ciment, matériau de construction. Histoire et développement », Culture technique, 1992, 26, p. 54.

Cependant, contrairement à d’autres secteurs industriels, le problème des émissions du ciment ne vient pas d’abord de l’énergie nécessaire au processus de fabrication, ni du charbon qui domine largement au niveau mondial, mais de la chimie. En France, la consommation énergétique totale ne représente aujourd’hui qu’un tiers des émissions de l’industrie cimentière. Le reste vient du phénomène de « décarbonatation ». La fabrication du clinker passe en effet par la décomposition du carbonate de calcium (CaCO3) en chaux vive (CaO) et en CO2. Malgré la recherche acharnée d’économies d’énergie depuis le xixe siècle, la fabrication d’une tonne de ciment en France relâche toujours au minimum 600 kg d’équivalent CO22. Dans le monde, la moyenne mondiale serait de 860 kg par tonne, dont 530 kg pour le clinker. Résoudre cette équation revient à lutter contre les lois de la chimie – un exercice vain. Toute la propagande des multinationales est donc parfaitement cynique. C’est le cas lorsque Lafarge célèbre l’utilisation de 9 % de déchets dans son mix énergétique mondial en 2010 (contre 1,9 % en 1990

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Retour de la raison chimique

Depuis peu, quelques recherches nuancent ce sombre panorama. En effet, la chimie intervient une seconde fois lors du processus de « carbonatation » : exposés à l’atmosphère, les produits à base de ciment absorbent du CO2 tout au long de leur durée de vie. Jusqu’à un quart du CO2 émis lors de la production de ciment peut être réabsorbé tout au long de la vie d’un bâtiment et de la phase de récupération2 par le béton, le mortier, les déchets de construction et la poussière de four. La domination du mortier (58,5 % du total) s’explique par son usage en tant que matériau de décoration des bâtiments : faible épaisseur et grande surface exposée.

Le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle.

Mais la nuance est un trompe-l’œil. En effet, la carbonatation transforme l’équilibre chimique de la microstructure interne du béton qui entoure l’armature en acier, ce qui permet à l’armature de rouiller, de se dilater et de fissurer le béton. Une fois fissurés, l’acier et le béton ne peuvent plus fonctionner ensemble comme un seul matériau de construction. Si n’importe quelle structure peut s’effondrer, la carbonatation est particulièrement néfaste pour le béton armé exposé à une humidité élevée. En 1928, dans un journal scientifique japonais, une équation décrit pour la première fois le temps de vie d’un béton armé qui subit une carbonatation – en reliant la durée de vie à la distance entre l’acier et l’air extérieur2 (4 % environ). Sans craindre la contradiction, les études jugent que la démolition constitue un levier crucial pour augmenter l’absorption de CO2 du béton dans son cycle de vie complet2 atmosphérique pendant une longue durée. En résumé : le bâti en béton absorbe du CO2, qui le fragilise jusqu’à le fissurer et le démolir ; le béton concassé, bien étalé, contribue à améliorer le bilan CO2. L’obsolescence comme outil pour absorber les émissions. On a connu lueur plus prometteuse.

Lire aussi | Araser, creuser, terrasser : comment le béton façonne le monde・Nelo Magalhães (2024)

Ciment de laitier

Face à une telle impasse, le greenwashing patauge un peu. Une idée prototypique du capitalisme néolibéral consiste… à délocaliser la production de clinker. Ainsi, la production baisse en France et les importations ont été multipliées par cinq entre 2013 et 2018sic] les émissions de CO2 par rapport au ciment traditionnel, le ciment vert sera « fabriqué à partir de coproduits issus de l’industrie qui sont recyclés, préservant ainsi les ressources naturelles

Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau.

Un détour technique est ici nécessaire pour saisir la robustesse de cette solution. Les laitiers sont issus des différentes étapes de la production d’acier. Dans la filière classique, chaque étape génère du laitier : laitier de haut-fourneau lors de la production de fonte, laitier d’aciérie de conversion lors de la transformation de la fonte en aciere siècle, un haut-fourneau qui produisait 42 t de fer par jour engendrait en même temps 67 t de laitier. Dans les années 1960-1970, une tonne de fonte générait nécessairement une tonne de laitier (ou 850 kg en 1974) si le minerai était pauvre, et 300 kg si le minerai était riche.

Laitier de haut-fourneau à Fos-sur-Mer en 2015. Wikimedia.

Reconstruire en laitier

Les laitiers inquiètent rapidement le secteur sidérurgique non pas pour des questions de pollution, mais parce que les terrils qu’ils créent et alimentent, appelés crassiers, encombrent le voisinage des usines. À la suite d’innombrables recherches et expériences, les propriétés et atouts du laitier granulé sont mis en évidence en Allemagne en 1861e siècle, l’industrie du ciment de laitier est née

Dans les années 1920, il existe une chambre syndicale des fabricants de ciment de laitier en France. Les premiers ciments au laitier ne figurent dans les cahiers des charges qu’à partir de 1928 et apparaissent dans les normes de construction seulement en 1934. Un premier pic de consommation de 600 000 t de laitier par les cimenteries est atteint en 1932. Outre le ciment, les deux tiers du laitier sont utilisés dans les travaux publics : ballast, pavés, briques, etc.

Figure 4. Encart publicitaire de l’entreprise Lafarge en 1898. Le ciment de laitier de l’usine de Vitry-le-François est mis en évidence jusqu’aux années 1930. Source : Journal Le Ciment (organe syndical de la chambre syndicale des fabricants de ciment).

Cette histoire prend de l’ampleur après la seconde guerre mondiale puisque l’État promeut ce déchet pour la reconstruction du pays. Alors que la production de ciment avoisine les 3 millions de tonnes (Mt) en 1946 (dont 17 % à partir de laitier), le plan Monnet recommande le développement rapide et massif de l’emploi du ciment de fer (avec un objectif de 37 % de la production de ciment en 1950) et préconise d’adapter « immédiatement les cimenteries à la fabrication du ciment de fer et les usines sidérurgiques à la fabrication de laitier granulé

Cette ambition persiste dans les plans suivants et s’étend à de nouvelles matières. La propriété hydraulique d’un autre liant est découverte dans les années 1950 : les cendres volantes, résidus de la combustion du charbon dans les foyers des centrales thermiques. Celles appartenant aux Houillères consomment à cette époque quotidiennement 1 500 à 2 000 t de charbon et recueillent 600 à 800 t de résiduse Plan (1958-1961), toujours soucieux d’économiser l’énergie et de désencombrer les sites industriels de leurs résidus, préconise d’incorporer « une proportion accrue de ciment de laitier ou de cendres volantes

Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)

Du gris au gris (circulaire)

À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans. Déjà massive dans l’entre-deux-guerres, l’utilisation de résidus dans les cimenteries grandit pendant le fordisme. En France, plus de 127,5 Mt de laitier granulé (et 100 Mt de laitier cristallisé) ont été valorisées entre 1948 et 1975, et 50 Mt de cendres volantes entre 1956 et 1980. Il y en a partout dans les travaux publics, des barrages aux pistes d’envol de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en passant par des circuits automobiles et les routes. Le seul réseau routier aurait consommé 12 Mt de laitiers de tous types en 1975. Du fait de la désindustrialisation, des délocalisations de hauts-fourneaux (désormais situés à Fos-sur-Mer et Dunkerque) et de l’importation de minerai riche en fer, qui génère moins de résidus, la valorisation de laitier granulé décroît de 8,3 Mt en 1974 à 2,5 Mt en 2018 (soit le niveau de 1961). Le même constat vaut pour les cendres, du fait du programme nucléaire et des fermetures des centrales thermiques : moins de 1 Mt aujourd’hui, contre 3 Mt en 1972

À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans.

Surtout, et ce fait historique est essentiel, l’utilisation massive de ciment de laitier n’a pas fait baisser la production de ciment classique (ni les émissions de CO2 du secteur) : en valeur absolue, les deux courbes ne cessent d’augmenter jusqu’en 1974 (figure 5). Autrement dit, les politiques volontaristes actuelles font moins bien que les logiques industrielles des « Trente Ravageuses

Figure 5. La production de ciment ne cesse d’augmenter jusqu’en 1974, alors que les laitiers et les cendres volantes n’ont jamais été autant valorisés. Source : Graphique personnel à partir des annuaires statistiques de l’INSEE.

Si ce ciment de laitier est un symbole de l’économie circulaire, alors cette circularité est très ancienne et inutile pour réduire le CO2 ou d’autres pollutions. La raison est logique : ce ciment vert dépend de secteurs bien gris. Il n’est labélisé vert que parce que l’émission de 1,8 t de CO2 pour chaque tonne de fonte produite n’est pas comptabiliséein fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux. Ajoutons que si le taux de laitiers et cendres volantes pouvait techniquement augmenter de 15 à 30 %, la quasi-totalité de ces liants est aujourd’hui déjà valorisée dans les cimenteries. En d’autres termes, la ressource manque… et manquera pour les pays qui ferment leurs centrales à charbon et baissent leur production sidérurgique2.

La transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux.

C’est une évidence : à moins d’importer la totalité du clinker, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) pour atteindre la neutralité carbone en 2050, qui prévoit une baisse de 81 % des émissions de gaz à effet de serre, est inatteignable pour l’industrie cimentière. On s’épuise à révéler les mascarades du greenwashing, qu’il soit colporté par des pouvoirs publics ou privés, alors même que la solution saute aux yeux : baisser drastiquement la production de ciment et les constructions neuves en général. Plus que son empreinte carbone par tonne, d’ailleurs plus faible que certains métaux ou briques, c’est la quantité absolue produite dans le monde qui est insoutenable

Lire aussi | Le retour à la terre des bétonneurs・Aldo Poste (2020)


Ce texte a d’abord été publié sur le site du Vocabulaire critique et spéculatif des transitions.

L’image de Une est une photo d’une action des Soulèvements de la terre contre le cimentier Lafarge.

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Notes

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24.07.2026 à 12:19

Cultiver la vie dans les cendres : écologies de survie au Liban-Sud

Amélie David · Philippe Pernot

Texte intégral (4823 mots)
Temps de lecture : 16 minutes

Les citrons sont mûrs sur l’arbreOh, qui secoue l’arbre ?Après qu’il a été arrosé par la pluie,Il en remplira son gironComme tu es belle, nuit de la lune,Quand mon amour est apparuOh, qui secoue la lune ?Ses yeux sont le clair de luneLe citronnier fleuritIl ébranle les cœurs de pierreQuand ses fleurs sont apparues,J’ai senti son parfum

— Samir Saady, poète et parolier égyptien,

paroles reprises dans “Lemon” de Bachar et Yolla Khalifé

Étape 1. Ramyah – S’enraciner dans une terre d’exil

“Le peuple libanais, même enterré sous les décombres, se relèvera. Si vous coupez un arbre, il repoussera après la pluie ». Sur les hauteurs d’une petite ville au sud de Beyrouth, Zainab Issa observe les orangers qui entourent la maison où sa famille a trouvé refuge. Au loin, le bleu de la Méditerranée se confond avec celui du ciel. Rien, dans ce paysage paisible, ne laisse deviner que son village de Ramyah, à la frontière avec Israël, est aujourd’hui anéanti.

Au début de la guerre, avec sa sœur Ghoufran, sa mère Nayfi et le reste des membres de leur famille, elles ont fui les bombardements israéliens et vivent désormais loin des terres qu’elles cultivaient depuis des générations. Du tabac aux agrumes, leur quotidien était rythmé par les saisons, les récoltes et le travail des champs. « Nos origines sont enracinées au plus profond de la terre », affirme Zainab. Malgré leur sourire éclatant, les trois femmes n’ont rien oublié du drame qu’elles vivent depuis bientôt trois ans : celui du déracinement, celui de la destruction d’une vie, de la mort de leurs proches. « Pour nous, planter un citronnier, c’est une manière de résister. À travers l’agriculture », renchérit-elle.

Pour contrer l’incertitude du temps, elles opposent la certitude d’un acte. Revenir. Replanter. Reconstruire. Mais combien de temps cela prendra-t-il ? Comment sera-t-il organisé ? Tant de questions restent en suspens. « Il est possible que, si ce retour prend plus de temps qu’on ne l’espère, certains souvenirs se perdent ou s’estompent. Mais, espérons-le, ils et elles parviendront à transmettre ces traditions, ces savoirs, cet attachement et cet amour de la terre, ainsi que cette manière de s’y rapporter, d’une génération à l’autre », souhaite Munira Khayyat, anthropologue et autrice de A landscape of war, Ecologies of resistance and survivance in South Lebanon, par ailleurs hôte des trois femmes et de leurs familles en exil.

Mais le retour n’est pas seulement une affaire de mémoire. Encore faut-il retrouver une terre où revenir. Or, dans le sud du Liban, la guerre vise les conditions matérielles de cette réinstallation : les champs, les vergers, les infrastructures agricoles.

Zainab Issa au Mont-Liban, 23 avril 2026. Photographie : Philippe Pernot.

Depuis octobre 2023, les bombardements, les incendies provoqués par les munitions incendiaires et l’utilisation documentée de phosphore blanc affectent durablement les écosystèmes du Liban-Sud. Selon le ministère de l’Agriculture, plus de 56 000 hectares de terres agricoles ont été endommagés, dont 18 000 hectares d’oliveraies. Ici, les bombardements, dont certains au phosphore blanc, et plus récemment l’épandage de glyphosate ont brûlé la terre. Une toison jaunie remplacé l’herbe verte, les feuilles des arbres sont flétries, des bergers se plaignent d’avoir vu leurs animaux mourir à la suite des attaques israéliennes

Sur les 23 611 agriculteur·ices enregistré·es auprès du ministère de l’Agriculture dans le Liban-Sud et la vallée de la Bekaa, 77,9 % sont aujourd’hui déplacé·es. Les dommages s’élèvent à au moins un milliard de dollars.

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Étape 2. Tyr – Cultiver et ensemencer, l’autre résistance

« Nous ne quitterons pas notre terre, nous ne quitterons pas l’endroit que nous aimons. Nous y restons, nous travaillons la terre et nous nourrissons les gens. Tout ce que nous pourrons faire pour les aider, nous continuerons à le faire », martèle Zainab Mahdi, agricultrice originaire de Naqoura, village à la frontière libano-palestinienne. Vêtue d’un foulard noir au motif de fleurs rouges, elle cueille des bouquets de lavande, de sauge et de romarin dans le soleil de midi, avant de nous les tendre avec un grand sourire.

À environ 70 kilomètres au sud de Beyrouth, la ville de Tyr a été intensément bombardée par l’armée israélienne. Les habitant·es qui y étaient resté·es, par contrainte ou par choix, étaient régulièrement menacé·es par Tsahal avec ses nombreux ordres d’évacuation forcés, destinés à vider les zones ciblées de toute âme qui vive. Pour Amnesty International, cette multiplication d’ordres d’évacuation forcés pourrait s’apparenter à un crime de guerre

Zainab et sa famille « vivent » dans une école de la municipalité de Tyr qui accueille des milliers de personnes déplacées. Depuis le début de la guerre, en octobre 2023, ces habitants du sud ont connu plusieurs vagues de déplacement. Fatigués de cette guerre psychologique, ils ont choisi de rester, malgré les bombardements et les menaces quotidiennes.

« Quand les hommes quittent le village pour se battre ou pour des raisons économiques, ce sont ces femmes qui maintiennent le village en vie. Alors que l’armée israélienne souhaite en faire une zone morte, le rôle des femmes y est essentiel. »

Munira Khayyat, anthropologue

Avec d’autres femmes de l’école/refuge, Zainab a redonné vie à un lopin de terre abandonné qui bordait les bâtiments scolaires. L’agricultrice y plante de nombreux fruits et légumes, qui permettent d’approvisionner la cuisine centrale, où des milliers de repas sont préparés chaque jour pour les personnes déplacées. « Cultiver la terre me permet de ne pas perdre la tête, de garder le moral. Eux [les hommes du Sud-Liban], ils se battent avec des armes pour la résistance. Ici, nous, nous battons avec la terre », lance-t-elle avec un brin de fierté dans la voix, en montrant le carré d’herbes aromatiques.

« Dans le sud, il est très important de reconnaître le travail accompli par les femmes, et pas seulement dans le domaine agricole. Quand les hommes quittent le village pour se battre ou pour des raisons économiques, ce sont ces femmes qui maintiennent le village en vie. Alors que l’armée israélienne souhaite en faire une zone morte, le rôle des femmes y est essentiel », explique l’anthropologue Munira Khayyat.

Liban-Sud, 27 mars 2026. Dans une école de Tyr où elle a trouvé refuge, Zainab Mahdi cultive le potager collectif. Photographie : Philippe Pernot.

Zainab lutte depuis 2023 pour ne pas quitter sa région. D’abord, celle natale de Naqoura, bercée par la mer turquoise et des falaises d’un blanc éclatant, une ville détruite et où l’armée israélienne a des positions. De son jardin aux plantations abondantes et colorées, elle pouvait admirer le bleu de la mer, une tasse de café dans la main.

Lorsque nous la rencontrons à la fin du mois de mars, son jardin n’est plus là. Sa maison a disparu. Elle fait défiler les photos de sa vie d’avant sur son téléphone portable.

Après plus de deux ans de guerre, la tristesse et la douleur ne l’ont pas encore emporté sur sa douceur. « Vous voyez ici, c’était mon jardin avec mes fleurs… Et là, derrière, la mer », souffle-t-elle, un brin de nostalgie dans la voix. Pour elle, s’élever contre une puissance impérialiste et colonisatrice se résume aussi à cultiver la terre, sans produits chimiques, pour ne pas tout perdre et surtout, préparer le retour des habitants. Car oui, il y aura un retour, croit celle qui a perdu son frère, tué par l’armée israélienne alors qu’il entretenait le réseau d’eau dans les environs de Naqoura.

La détermination de Zainab Mahdi s’inscrit dans une histoire plus ancienne que celle de la guerre actuelle. Au Liban-Sud, l’expérience du déracinement traverse les générations et les frontières. Pour les réfugié·es palestinien·nes installé·es dans la région depuis 1948, l’attachement à la terre constitue depuis longtemps une manière de survivre à l’exil.

Lire aussi | « La terre se souvient » : raconter l’écocide depuis le Sud-Liban ・Amélie David (2025)

Étape 3. Camp palestinien de Burj El-Chemali – D’une frontière à l’autre, un combat pour la survie

Dans le camp palestinien de Bourj El-Chemali, Zahya Merhi cultive aussi cette résistance. Palestinienne originaire de Safad (au nord de la Palestine historique), l’octogénaire sait ce que signifie d’être arrachée à sa terre. En 1948, elle avait six ans lorsqu’elle a dû fuir la Palestine lors de la Nakba [« catastrophe », en arabe, qui désigne le nettoyage ethnique de la Palestine historique lors de la création de l’État d’Israël]. La petite fille et sa famille quittent leur pays colonisé à pied pour aller au Liban – du côté de Khiam, ville entièrement rasée aujourd’hui par l’armée israélienne.

La famille subira plusieurs déplacements avant d’arriver dans ce camp de réfugié·es palestiniens près de Tyr, avec toujours cet espoir d’exercer son droit au retour

« J’ai 84 ans, et rien n’a changé : il y a toujours la guerre et les déplacements. Aujourd’hui, c’est le même scénario à Gaza. »

Zahya Merhi, habitante originaire de Palestine

Depuis lors, elle prend soin d’un petit jardin devant l’immeuble familial. Un olivier de plusieurs décennies borde le lopin de terre où poussent des tomates, des concombres et d’autres légumes. Zahya a élevé 12 enfants tout en prenant soin de la terre et en travaillant comme ouvrière agricole aux côtés de son mari, puis seule après son décès. Le bout de terre cultivée permet à la famille d’avoir quelques ressources vivrières. Mais pour l’octogénaire, il l’aide aussi à traverser les épreuves de la vie, surtout en zone de guerre. « Je ne peux pas aller en dehors du camp, donc jardiner est mon seul espace de respiration », explique-t-elle. C’est aussi un lieu de rassemblement : on fume la chicha, on discute, on mange… Un espace d’échanges, surtout, et de découverte pour les plus jeunes. Roula, l’une des plus jeunes petites filles, s’occupe avec attention des tomates du jardin.

Un bruit sourd retentit : c’est un bombardement dans un village des alentours. Chacun se fige un instant avant de reprendre la conversation naturellement, sous le bourdonnement omniprésent d’un drone israélien. Alors qu’une partie de ses enfants a fui le camp pour trouver refuge auprès de la famille dans un camp palestinien à Beyrouth, Zahya a décidé de rester malgré les doutes, malgré la peur, malgré les nombreuses menaces de Tsahal et ses bombardements. « Je mourrai ici », conclut-elle avec force.

23 octobre 2023. Dès les premiers jours de la guerre, après le 7 octobre, des fusées éclairantes et bombardements israéliens mettent le feu aux oliveraies et à la végétation du village frontalier d’Alma el-Chaab. Liban-Sud. Photographie : Philippe Pernot.

Étape 4. Kfar Kila – « Quand nos oliviers ont été déracinés, nous avons pleuré »

Les portraits de combattants tombés en martyrs bordent l’étroite route qui mène à l’extérieur du camp. Ils sont tout aussi nombreux le long de la route côtière reliant le sud au nord, affichés hautement pour les honorer et rappeler au quidam ceux qui se battent pour la résistance armée – tout un narratif autour du combattant et du martyr, largement utilisé par les partis-milices Hezbollah et Amal. Mais quid de celles et ceux qui se battent sans arme, sans fracas ?

De la côte à la frontière sud-est, la terre ocre est marquée par le sang des victimes des guerres et de l’occupation. Les traces sont visibles partout : des vergers ont été incendiés, des centaines de milliers d’arbres fruitiers détruits, des systèmes d’irrigation endommagés et des terres rendues temporairement inaccessibles.

Au cœur de ce sud meurtri se trouve la ville de Nabatieh. En dehors de la zone tampon et de la « ligne jaune » instaurée par Israël en avril 2026 sur le modèle de Gaza, elle a été néanmoins largement bombardée. De nombreux immeubles résidentiels sont à terre, et une partie des souks historiques, déjà détruits en 2024, a été réduite en cendres. Une poussière grise et épaisse qui s’incruste dans la peau a recouvert la ville.

Près de la Husseiniyeh [complexe religieux et de bienfaisance chiite], au cœur de la ville, une pluie fine accentue le sentiment de désolation. Des ambulanciers de la ville déchargent des bonbonnes de gaz d’un camion et les distribuent aux personnes déplacées de force des villages environnants. Hoda Fawaz discute avec un groupe de femmes près du point de distribution. Elles portent toutes la couleur du deuil. La mère de famille a fui son village de Kfar Kila dès 2023, détruit à 90 % par l’armée israélienne. Elle énumère les ravages de la guerre, comme si elle les avait tristement appris par cœur : les maisons bombardées, la terre marquée par les chenilles des tanks, les oliviers déracinés ou brûlés, le phosphore blanc qui réduit tout en cendres. « Il n’y a plus aucune maison debout à Kfar Kila. Nous y sommes retournés, avant cette escalade, pour voir nos morts, pour nos oliviers… Quand nos oliviers ont été déracinés, nous avons pleuré », s’exclame-t-elle.

Lire aussi | En Palestine, « l’huile qu’on attend un an, les soldats la jettent en un instant »・Forum palestinien d’agroécologie (2025)

Enfant du pays, elle a vécu de nombreuses tragédies – mais cette guerre lui semble d’une violence rare. « Tout ceci nous met au défi, mais nous avons, à l’intérieur, une forte détermination », affirme celle qui est aujourd’hui privée de son lien à la nature en raison de son déplacement. « Je suis une ‘fille de la terre’, j’y suis enracinée et j’y resterai attachée. »

En poursuivant vers l’est, les bâtiments bombardés continuent de défiler à travers la vitre du véhicule. Les nombreux débris jonchent l’asphalte inhospitalier. Combien de personnes ont perdu la vie dans ce bombardement ? Avaient-elles déjà fui ? Combien de temps faudra-t-il pour réparer la terre ? Les questions se bousculent, faisant presque oublier le bourdonnement du drone.

Malgré tout, les collines verdoyantes où se dressent des oliviers centenaires resplendissent. La route serpente pour franchir l’une d’entre elles, où les terres blanche et ocre se mêlent pour former un tableau apaisant dans le chaos. Sur un éperon rocheux se dresse le château de Beaufort (Qala’at ash-Shaqif en arabe), construit par les Croisés avant de devenir le lieu de batailles acharnées entre milices palestiniennes et l’armée israélienne lors de la guerre civile libanaise, de 1982 jusqu’en 2000. Libéré, restauré et ouvert à la visite, il est retombé sous contrôle de l’armée israélienne depuis début juin.

Combien de personnes ont perdu la vie dans ce bombardement ? Combien de temps faudra-t-il pour réparer la terre ? Les questions se bousculent, faisant presque oublier le bourdonnement du drone.

Étape 5. Deir Mimas et Kfarchouba – Des bombes à retardement

En contrebas de la citadelle se dessine une ribambelle de villages pris au piège dans la zone tampon décrétée unilatéralement par l’armée israélienne : un territoire de plus de 600 kilomètres carrés où plus d’une soixantaine de villages ont été entièrement détruits. Chiites, chrétiens ou encore sunnites, ils ne soutiennent pas tous la « résistance » du Hezbollah. Au contraire : certain·es refusent l’entrée à ses combattants, de crainte de se voir ciblés comme leurs voisins chiites. Grâce à cette position d’équilibriste, quelques habitant·es ont pu rester sur leurs terres.

C’est le cas à Deir Mimas, petit village à majorité chrétienne proche à la fois des positions israéliennes et de celles du Hezbollah. La localité paraît suspendue dans le temps. Quelques commerces seulement ont rouvert leurs portes.

Joseph Sleiman est l’un des prêtres du village. En temps de paix, il entretient plus de mille oliviers répartis sur sept hectares de terre. Aujourd’hui, une partie de ces parcelles lui est inaccessible. « Le problème, c’est que nous ne pouvons plus préparer les terres. Si un obus tombe sur les champs, ou si nous ne coupons pas les herbes sèches, tout peut brûler. Pour l’instant, la végétation est encore verte, mais dans quelques jours elle deviendra inflammable. »

Liban-Sud, 16 avril 2026. Le jour avant la déclaration du cessez-le-feu, l’armée israélienne bombarde la ville de Nabatieh, où se tiennent les funérailles d’un membre de la Défense Civile tué la veille. Photographie : Philippe Pernot.

En attendant de retrouver ses propres oliveraies, le père Joseph aide d’autres habitants à entretenir des terrains situés plus loin de la frontière. Mais même ces travaux de routine sont devenus risqués. « Tous les résidents prennent des risques lorsqu’ils vont débroussailler ou travailler les terres. Une seule balle peut déclencher un incendie et détruire des dizaines d’oliviers. Si cela continue, nous perdrons la récolte, alors même que cette année devait être bonne. »

Le téléphone du prêtre vibre. Sur un groupe WhatsApp d’habitant·es de la région, les nouvelles circulent rapidement. Il fait défiler les messages avant de relever la tête : « Apparemment, l’armée israélienne vient d’enlever des agriculteurs vers Kfarchouba ! »

La route qui relie Deir Mimas à cette localité voisine traverse des villages vides. Mais ici, dans cette localité à majorité sunnite, un peu plus de la moitié de la population a choisi de rester. La peur de voir leur village occupé ou détruit l’emporte souvent sur celle des bombardements.

Les trois travailleurs agricoles ont été arrêtés puis emmenés par l’armée israélienne alors qu’ils débroussaillaient les oliveraies d’un village voisin. « Ils sont allés travailler parce qu’ils ont des familles à nourrir. S’ils travaillent, ils mangent. S’ils ne travaillent pas, ils ne mangent pas », souffle Nahwand Chebli, mère d’Ahmad et Shawqi, enlevés avec leur cousin Ali Atyeh.

Alors que Kfarchouba a choisi de rester neutre et refuse, elle aussi, l’entrée aux combattants du Hezbollah, la stupeur règne face à cet enlèvement. « Nous ne voulons pas finir comme Kfar Kila ou Bint Jbeil, redoute le maire, alors que nous ne menaçons personne. Nous ne laissons pas les combattants transformer nos villages en champs de bataille. » Selon les autorités locales, l’armée israélienne est pourtant entrée à plusieurs reprises à Kfarchouba ces derniers mois. « Ils avaient déjà retenu un habitant pour l’interroger avant de le relâcher le soir même », raconte le maire.

Les destructions de terres agricoles, les restrictions d’accès aux champs, les déplacements forcés et les enlèvements participeraient d’une même logique de contrôle territorial.

Pour plusieurs chercheurs et organisations locales, ces arrestations ne peuvent être dissociées du reste. Les destructions de terres agricoles, les restrictions d’accès aux champs, les déplacements forcés et les enlèvements participeraient d’une même logique de contrôle territorial.

« Nous ne parlons pas de captures légales, mais d’enlèvements et de détentions arbitraires », affirme Hussein Chabbane, journaliste d’investigation et chercheur au sein de Legal Agenda. Selon ses recherches, au moins trente personnes enlevées sur le territoire libanais au cours des dernières années seraient toujours détenues en Israël. Parmi elles figurent des bergers, des pêcheurs et désormais des agriculteurs. « Ce n’est pas seulement une attaque contre les personnes. C’est aussi une attaque contre la terre et contre les gens de la terre », poursuit Bachar Abu Seifan, membre de l’Agrimovement.

Depuis 2023, cette association d’agroécologie distribue des semences, du matériel agricole et des paniers alimentaires pour les familles qui ont choisi de rester dans leurs villages. Avec d’autres organisations locales et la Défense civile libanaise, l’association a mis en place un vaste réseau de solidarité destiné à maintenir une présence humaine dans les campagnes du Sud. « Les Israéliens cherchent à chasser les gens de leurs terres. Ils les intimident lorsqu’ils travaillent dans leurs champs. Ils veulent créer un territoire sans habitants », estime l’activiste. « Et pour ce faire, Israël dévaste la terre, la brûle, et la ravage. »

Depuis le 19 mai, Nahwand Chebli est toujours sans nouvelles de ses fils et de son neveu. D’autres enlèvements ont depuis été signalés dans la région. À Kfarchouba, la colère se mêle à l’inquiétude. Pourtant, personne n’évoque le départ. Comme ailleurs dans le sud du Liban, les habitants continuent d’attendre : le retour des leurs, la prochaine récolte, un cessez-le-feu qui tienne, enfin.

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Étape finale. Beyrouth – Archiver la mémoire des femmes du sud

Salma Harb est morte. Cette habitante du Liban-Sud a été tuée par un drone israélien qui l’a prise en chasse alors qu’elle marchait le long d’une route de son village de Harouf, le 6 juin. Comme beaucoup d’autres habitantes du sud, elle avait choisi de rester malgré les bombardements et les ordres d’évacuation répétés. Comme Mona Khalil, tuée par un missile israélien qui a visé sa chambre à coucher dans la « Maison Orange », sa demeure familiale devenue centre de conservation pour les tortues maritimes à Mansouri, au sud de Tyr, le 19 juin. Ou encore Amal Khalil, tuée par un acharnement de missiles et de drones alors qu’elle couvrait pour le quotidien libanais arabophone antisioniste et anti-impérialiste Al-Akhbar les exactions israéliennes dans les environs de Tibnine, le 22 avril.

Ce 6 juin, en quelques heures, le visage de Salma Harb envahit les réseaux sociaux, accompagné de messages de colère et d’hommages.

Le même jour, à plusieurs dizaines de kilomètres de là, dans le quartier de Hamra à Beyrouth, une petite salle du café-librairie Barzakh se remplit lentement. Ici, les explosions paraissent lointaines. Pourtant, leurs conséquences sont partout visibles : dans les immeubles qui accueillent des familles déplacées du sud, dans les conversations qui reviennent sans cesse sur la guerre, dans l’inquiétude de celles et ceux qui attendent de rentrer chez eux.

Ce soir-là, deux autrices viennent présenter un ouvrage consacré aux femmes du Liban-Sud : Tout ce que nous portons – Une collection des histoires de vie des femmes du Liban-Sud. Au fil des pages se dessinent des trajectoires qui ressemblent à celles de Salma, de Zainab, de Zahya, de Hoda et de tant d’autres : refuser l’occupation, malgré la peur, créer un espace pour se réfugier quand tout s’effondre autour de vous, s’assurer que la vie peut se maintenir au milieu de la mort.

Liban-Sud, 17 juillet 2022. Zahya Merhi prépare un repas dans sa maison du camp palestinien de Burj el-Chemali, près de Tyr. Photographie : Philippe Pernot.

« Ces histoires, souvent dévalorisées, font partie de notre Histoire. Nous devons les préserver et les documenter », explique Francesca El Asmar, coautrice de l’ouvrage avec Assil Fares. Pour elles, l’objectif du livre est de rendre visibles les femmes du Liban-Sud comme des actrices centrales de l’histoire, de la mémoire et de la transmission. Trop souvent, leur travail quotidien de soin, d’éducation et de maintien de la vie collective reste invisible ou non-reconnu.

Au Liban-Sud, résister ne consiste pas seulement à survivre aux bombardements. C’est aussi préserver un lien avec la terre lorsque tout pousse à l’abandonner.

« Les femmes ne façonnent pas seulement l’histoire à travers des événements exceptionnels, mais aussi par leur travail quotidien, souvent invisibilisé : prendre soin des autres, transmettre des savoirs, maintenir la vie et les communautés. Pour nous, ces gestes constituent aussi une forme de résistance, résume Francesca El Asmar. Nous espérons étendre ces archives vivantes : c’est une question politique et un acte de résistance. »

Au Liban-Sud, résister ne consiste pas seulement à survivre aux bombardements. C’est aussi préserver un lien avec la terre lorsque tout pousse à l’abandonner. Continuer à planter un arbre dont on ne verra peut-être pas les fruits. Entretenir un jardin malgré l’exil. Transmettre le souvenir d’un village détruit. Préparer, envers et contre tout, le retour. Documenter et archiver. Tant que ces gestes subsistent, la guerre n’a pas totalement gagné.

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