À propos des livres d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right (2016), et Stolen Pride : Loss, Shame, and the Rise of the Right (2024), tous deux publiés aux éditions The New Press (New York).
Quelque part dans le sud de la Louisiane, dans le bayou, à l’ombre des cyprès et des palétuviers. Mike descend de son camion et salue avec enthousiasme la sociologue Arlie Russell Hochschild venue le rencontrer pour un entretien. Face à la chercheuse en sciences sociales, le soixantenaire livre des souvenirs d’enfance teintés de nostalgie : « Quand j’étais enfant, il suffisait de faire du stop au bord de la route pour qu’on vous prenne en voiture. Ou si vous aviez une voiture, vous preniez quelqu’un. Si quelqu’un avait faim, on lui donnait à manger. Il y avait un élan de solidarité dans la communauté (you had community). Vous savez ce qui a mis fin à tout cela ? ». Il prend une grande pause, contenant une colère à peine dissimulée. « L’État omniprésent (big government) »
Le big government que Mike a en ligne de mire, c’est l’État fédéral dont les financements et les programmes irriguent les territoires. Celui-ci connaît plusieurs visages. Il s’incarne parfois dans le spectre de l’assurance santé universelle qui fut promulguée par le président Barack Obama en 2011, le fameux Patient Protection and Affordable Care Act qui avait garanti une couverture santé à 32 millions d’Américains qui en étaient auparavant dépourvus. Mike conçoit à la fois cette politique comme une forme d’imposition venue d’en haut et comme un gouffre financier pour les ménages modestes, honnêtes et travailleurs dont il se représente faire partie. Dans cette même veine, Mike, lui-même fils d’un plombier, né dans la petite bourgade de Donaldsonville et résident du Bayou Corne, conspue les aides sociales versées aux personnes les plus démunies. Enfin, l’émanation de l’État fédéral sur les territoires prend aussi la forme des régulations environnementales imposées par l’Agence de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency) dans l’ensemble des États, depuis sa création en 1970 par le président Richard Nixon, que le résident de la paroisse Assumption ne voit pas non plus d’un bon œil.
Fervent soutien du Tea Party, un mouvement politique contestataire, emblématique pour son refus de la croissance de l’État fédéral et opposé à la collecte des impôts, Mike a vécu toute sa vie dans le même bourg, situé à environ 120 kilomètres de la Nouvelle-Orléans
Parmi les personnes réticentes à soutenir les politiques de l’État providence, nombreuses sont celles qui vivent sous le seuil de pauvreté.
C’est sur ce témoignage que s’ouvre le livre d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right, paru dans sa première édition en 2016. L’auteure livre un récit poignant des affects et de la nostalgie ressentie par ces personnes habitant les campagnes périphériques en Louisiane vis-à-vis de l’époque relativement prospère d’avant le mouvement des Droits civiques, pour les classes populaires et classes moyennes blanches dont elles font partie. Le livre interroge le rapport qu’entretiennent les individus à ces émotions politiques, ainsi qu’à la manière dont ces ressentis modèlent leurs expériences de la politisation.
Le paradoxe de l’allée des cancers
Comment comprendre les profondes réserves, voire le rejet total, que ces personnes expriment à l’endroit de l’État providence alors que du point de vue de leurs intérêts sociaux, elles seraient toutes potentiellement bénéficiaires du filet social proposé par les politiques publiques fédérales ? Après tout, plus de 44 % du budget de l’État de Louisiane provient directement de l’État fédéral, à raison d’environ 2400 dollars pour chaque personne résidente en Louisiane
Toutefois, le lieu choisi pour cette enquête sociologique n’est pas seulement le lieu d’une dépossession socio-économique, mais aussi environnementale : Mike et les autres résidents de la paroisse Assumption vivent tout près de la Cancer Alley, cette zone qui a été sacrifiée tout au long du XXe siècle aux intérêts pétrochimiquese siècle pour évoquer l’implantation de plus de deux cents sites d’exploitation de combustibles fossiles et d’usines pétrochimiques de raffineries de pétrole sur des terres autrefois agricoles où les taux de cancer sont bien supérieurs à la moyenne du pays
La campagne de son enfance avait été de longue date le lieu du déferlement d’autres formes de violences, pas seulement environnementales, mais aussi raciales. Fondée au tournant des années 1800, la plantation Armelise avait détenu de nombreuses personnes esclavagisées. Aujourd’hui la plantation appartient aux vestiges d’un passé mis de côté par la majorité des personnes résidentes de la paroisse comme Mike. Le déni du « terrorisme racial » qui s’est structuré à l’époque de l’esclavage, puis de la ségrégation pour reprendre la formule du sociologue Loïc Wacquant, est encore constitutif de l’ordre social dans les États du Sud des Etats-Unis
Murs d’empathie et fracture « raciale »
Arlie Russell Hochschild propose une fresque intime et personnelle d’une dizaine de personnes vivant dans le bayou, à travers une collection de récits, d’entretiens et de vignettes ethnographiques décrivant les paysages alentours. Car l’auteure fait le pari que loin d’être la résultante d’un calcul froid et distancié, l’expression des opinions et sociabilités politiques de ces personnes sont enracinées dans des sensibilités que la méthode ethnographique parvient à débusquer. Elle cherche à livrer un récit par le bas des « murs d’empathie » qui s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale, vivant le plus souvent dans les grandes villes et proches de la frange la plus à gauche du Parti démocrate, et d’autres structures politiques comme le Green Party et Democratic Socialists of America. Ces « murs d’empathie » évoquent l’absence de communication entre ces deux franges de la population, pourtant investies, à divers degrés, dans la dénonciation d’inégalités toxiques et environnementales sur les territoires ou « habitant » elles-mêmes la pollution
Pourtant, la sociologue elle-même n’est pas originaire de cette région, bien au contraire. Là où des chercheurs et chercheuses ont pu s’intéresser aux communautés affectées par les pollutions environnementales en revendiquant un capital d’autochtonie, voire une perspective d’insider, Arlie Russell Hochschild représente pour les personnes enquêtées une figure repoussoir tantôt politique, tantôt géographique. Vivant à Berkeley, en Californie, dans l’une des villes les plus progressistes de la côte Ouest, se présentant elle-même comme réticente à l’usage des armes à feu, optant le plus souvent pour les mobilités douces et les transports en commun et enseignant les sciences sociales dans l’une des plus importantes universités publiques du pays, la sociologue fait figure de rareté dans ce paysage versé aux intérêts de la pétrochimie.
Des “murs d’empathie” s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale.
Si ce livre ne traite pas directement des mandats de Donald Trump, puisqu’il a été publié dans sa première édition en 2016, juste avant la prise de pouvoir du 45e président des États-Unis, il permet cependant de réfléchir à de nombreux enjeux qui expliquent le vote majoritaire pour l’extrême-droite dans ces campagnes rurales. En effet, une nette majorité de l’électorat de la paroisse Assumption dont Mike est originaire a voté pour le président actuel en novembre 2016 (61,6 %) puis en novembre 2024 (67,2 %)
Le livre se fait tout d’abord le relais du sentiment de distance rapporté par de nombreuses personnes vis-à-vis de Washington DC où la majorité des décisions constitutives de l’État fédéral sont prises. Distance géographique bien sûr, mais aussi distance politique, puisque la majorité des personnes dont le parcours est retracé dans l’enquête sont résidentes de la région des bayous dont Mike est originaire. Ressentant toutes une forme de relégation symbolique, elles partagent aussi le même profil socio-économique et professionnel, allant de femme au foyer, personne retraitée ou salariée dans des petites entreprises de moins de dix salariés, ou encore exerçant une profession liée au monde du bâtiment. Cette relégation provoquent en elles un rejet systématique des instances fédérales, perçues comme ne représentant que peu leurs intérêts
Les ferveurs catholiques sont aussi constitutives des intuitions politiques locales. Une mère vivant dans la petite bourgade de Mossville, dont l’air est pollué par les industries, et qui voyait la santé de son enfant dépérir, confie à la sociologue trouver un réconfort particulier dans la Bible. « Je ne sais pas comment j’aurais fait face sans l’Église », explique-t-elle
Mais l’un des éléments les plus déterminants du vote Tea Party est sans nul doute la question de la fracture « raciale »
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Identités bouleversées
Cette représentation que les personnes enquêtées ont d’elles-mêmes et des autres est en partie motivée par la manière dont leur identité cadienne a été historiquement associée à la ruralité, à la pauvreté et à l’illettrisme. Les Cadiens, ces descendant·es réels ou fantasmés d’immigrés de l’Acadie, une province canadienne française d’où ont été chassés de nombreux paysans francophones au XVIIIe siècle, portent toujours le stigmate d’une identité ethno-linguistique relativement marginale et précaire. Perçus comme parlant un français appauvri (broken French) par rapport au français dit « parisien » ou au français parlé par les créoles louisianais appartenant à l’élite économique, sociale et politique cosmopolite de la Nouvelle-Orléans, les Cadiens sont vus comme associés à une forme de blanchité dévalorisée, non hégémonique.
La revendication de cette identité historique stigmatisée est d’autant plus forte que les personnes habitant dans le bayou sont associées à des « gardiens du souvenir » (Rememberers)
Les habitant·es du bayou ont vu leur identité sociale, politique et économique bouleversée depuis les années 1960, notamment depuis la fin du mouvement des Droits civiques.
Mais l’ouvrage d’Arlie Russell Hochschild contribue aussi à affiner la compréhension de ce que Rob Nixon appelle « l’environnementalisme des pauvres »
Par extension, la posture des personnes résidant dans les bayous de Louisiane s’apparente à des formes de rejet de l’écologie populaire. Celle-ci a émergé dans des espaces où les classes sociales les plus défavorisées investissaient de nombreuses pratiques liées à l’environnementalisme, en contestant le fait que l’écologie était avant tout « un problème de riches »
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Une logique de la responsabilité individuelle
À bien des égards, Strangers in their Own Land est annonciateur de son successeur, l’ouvrage Stolen Pride. Loss, Shame, and the Rise of the Right écrit par Arlie Russell Hochschild dans la foulée de cette enquête louisianaise et publié en 2024. Distingué par le New York Times et cité par Barack Obama comme l’un des ouvrages de l’année, Stolen Pride poursuit l’exploration entamée par la sociologue de l’Amérique rurale conservatrice, l’amenant cette fois à partager temporairement le cadre de vie des habitants et habitantes de la petite commune de Pikeville, dans l’État du Kentucky. Rencontrant des personnes résidentes majoritairement blanches au cœur des Appalaches, au sein du deuxième district le plus pauvre du pays, Arlie Russell Hochschild est frappée par la manière dont le sentiment de relégation sociale, culturelle et économique alimente la représentation que ces personnes ont d’elles-mêmes et de la politique. Dans cette petite ville minière du Kentucky, les emplois sont de plus en plus fragilisés à mesure que ferment les dernières mines de charbon de l’État et suite à la désindustrialisation massive depuis la fin des années 1980 qui a profondément restructuré le marché économique du pays
La perte de ces emplois a sonné le début d’une longue faillite morale à Pikeville. Dans un entretien enregistré avec une fille de mineur, celle-ci se remémore la fierté qui animait son père lorsqu’il rentrait du travail, heureux de ramener le salaire qui allait faire vivre sa mère et ses six sœurs. Jusqu’au jour du licenciement qui fit sombrer la famille. Elle se souvient que sa mère devait alors se procurer des bons d’alimentations (food stamps) et éprouvait une grande honte à l’idée de voir son mari perdre son statut professionnel d’antan : « On se débrouillait pour utiliser le chèque des aides sociales dans un magasin qui était loin de la ville, où personne ne nous connaissait. On ne voulait pas être reconnus. »
Les récits de la responsabilité individuelle sont bien souvent plébiscités par les premières personnes intéressées. Les processus sociaux et économiques demeurent invisibilisés.
Arlie Russell Hochschild montre que la crise économique causée par la perte massive des emplois sur le territoire est loin d’être le seul bouleversement vécu par les familles. La crise économique se mue en une autre crise, sanitaire celle-là, notamment la crise des opioïdes, qui touche de nombreuses familles de la ville à partir des années 1980. Les pages du livre sont peuplées de dizaines de récits de femmes et d’hommes confrontés à des situations de précarité socio-économique qui se tournent vers la drogue : « une jeune mère qui était tombée en dépression était devenue accro aux drogues, et fut forcée de placer son bébé auprès des services sociaux ». Ou encore « un père de famille, ayant été licencié de son emploi en tant que mineur de charbon qui faisait du stop pour se rendre dans d’autres mines en espérant trouver du boulot mais qui, plus tard, tomba dans la drogue et fit une overdose »
La désindustrialisation massive apparaît comme le terreau fertile de l’apparition à la fois de ces souffrances et vulnérabilités économiques et sociales, mais aussi de mouvements politiques réactionnaires, comme celui porté par Donald Trump, dont les soutiens au Kentucky furent nombreux, à la fois en 2016 et en 2024. Pikeville représente en quelque sorte une « opportunité de placement » pour les leaders néo-nazis locaux, dont Matthew Heimbach, le fondateur du Traditionalist Worker Party, actif entre 2013 et 2018. Celui-ci parvint à investir ce territoire à la démographie relativement homogène, « des petits blancs, une population vieillissante, rurale, ayant étudié jusqu’au lycée, victimes de crises économiques, nés sur place, pauvres », en espérant défendre une vision agressive de l’identité blanche
Rhétorique de victimisation
On touche ici à un angle mort de l’ouvrage, que l’on retrouve aussi dans le premier opus, Strangers in Their Own Land qui traite de la Louisiane. À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie vis-à-vis des souffrances relatées par les hommes et les femmes qu’elle rencontre, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas suffisamment la manière dont la victimisation produite par ces « petits Blancs » vis-à-vis de leur situation, qui les poussent à adopter une attitude ouvertement violente vis-à-vis des personnes étrangères à leur communauté, relève avant tout d’un mythe : en réalité, ces personnes bénéficient largement d’un ordre politique et social qui les place dans une posture avantageuse de dominants vis-à-vis des personnes immigrées, descendantes d’immigrées ou des minorités ethno-raciales, ce qu’elles refusent de reconnaître
À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas assez la manière dont la victimisation relève avant tout d’un mythe.
Au-delà des différences géographiques et historiques entre les deux territoires observés, l’un en Louisiane, dans un État du Sud anciennement agricole, et l’autre au Kentucky, dans un État anciennement industrialisé, la fracture sociale, symbolique, raciale mais aussi géographique ressentie par les résidents du bayou et des Appalaches explique la manière dont ces personnes se construisent vis-à-vis des personnes perçues comme « étrangères » à leur communauté. Si l’empathie guide toujours les deux livres d’Arlie Russell Hochschild, elle montre la manière dont la violence sociale, environnementale et économique encourue génère, en creux, l’ignorance et la haine des autres, dans un pays de plus en plus polarisé.
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Image principale : raffinerie de Baton Rouge en 2016. Wikimedia.
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