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Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

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16.06.2026 à 23:24

Aux origines antidémocratiques du néolibéralisme

Quinn Slobodian

Texte intégral (2845 mots)
Temps de lecture : 9 minutes

Avant-propos au livre de Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval, Pierre Sauvêtre, The Choice of Civil War, Neoliberal Strategy and the Politics of the Enemy, Verso, 2026.

La traduction a été réalisée par Evelyne Méziani-Laval.

À la fin du Choix de la guerre civile Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre mentionnent une rencontre entre Napoléon et Goethe en 1808. Napoléon aurait dit : « Pourquoi est-ce qu’ils parlent toujours de destin ? Le destin, c’est la politique ». Cette formulation marqua les esprits et l’industriel allemand Walter Rathenau la reprit dans les années 1920 en la transformant : « L’économie, c’est le destin ». Après la Seconde Guerre mondiale, Ludwig Erhard, Ministre de l’économie de l’Allemagne de l’Ouest et figure centrale dans la mise en œuvre d’une première version allemande du néolibéralisme d’après-guerre, utilisa cette même formule : « L’économie, c’est le destin ».

Cette reformulation traduit bien l’opposition courante entre le néolibéralisme et ses adversaires. Certains soutiennent qu’il y a « la loi de l’économie » au nom de laquelle des bureaucrates irresponsables et des institutions financières dirigées par des algorithmes déterminent notre sort selon des principes abstraits tirés des sciences sociales ; quand d’autres refusent d’être liés aux forces du marché, et surinvestissent l’État, la souveraineté et le pouvoir d’un leader charismatique, autant dire : le retour de l’inattendu. Cette alternative nous renvoie aux idées qui circulent depuis une décennie. On entend parler du retour des hommes forts, comme autant de mini-Napoléons qui brandissent l’étendard de « la politique du destin », autrement appelée par Timothy Snyder « la politique de l’éternité », contre la logique distributive impitoyable du marché.

On entend parler du retour des hommes forts, comme autant de mini-Napoléons qui brandissent l’étendard de « la politique du destin » , autrement appelée par Timothy Snyder « la politique de l’éternité », contre la logique distributive impitoyable du marché.

C’est exactement le cadre interprétatif que ce livre cherche à contester. Premièrement parce qu’aucune de ces deux options n’offre une véritable solution, deuxièmement parce que la proposition est empiriquement fausse. Le néolibéralisme ne se rallie pas, en réalité, à l’idée que l’économie, c’est le « destin ». Le néolibéralisme, lui aussi est napoléonien, soutiennent les auteurs. L’univers conceptuel dans lequel Ehrard évoluait dans les années 1960 était façonné par une doctrine influencée par Carl Schmitt, le juriste nazi. D’une manière aussi étroite que possible, les premiers néolibéraux partageaient avec Schmitt la croyance dans la nécessité d’une concentration du pouvoir de l’État se tenant au-dessus des intérêts conflictuels du peuple. Pour eux la décision politique devait se prendre en fonction de fins différentes. Schmitt et Friedrich Hayek croyaient qu’il y avait une différence fondamentale entre le Droit (Recht), qui se situait au-dessus du gouvernement démocratique et la législation (Gesetz) des corps élus, qui devait être toujours circonscrite dans des limites strictes. Ils partageaient ce que les auteurs appellent une « démophobie ».

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Quand Margaret Thatcher, pendant la grève des mineurs au milieu des années 1980, disait que les mineurs ne connaissaient pas la loi du pays et donc la loi de l’économie, elle s’arrogeait ainsi le droit d’interpréter ce que signifiait « l’économie », comme Napoléon l’avait fait devant Goethe à propos de la politique. Les exigences économiques étaient subordonnées à une lutte politique plus globale contre le socialisme et l’organisation des travailleurs. Un leitmotiv récurrent du néolibéralisme, nous disent les auteurs, « c’est de recoder cette lutte des classes en guerre civile pour mieux poser l’État néolibéral au-dessus des intérêts particuliers ».

Affrontements entre policiers et mineurs à la mine de Nantgarw Colliery, pays de Galles. Source: National Museum Wales. License CC BY-NC 2.0

Loin d’être un acte apolitique, le projet visant à faire de l’économie un destin est bien l’expression la plus aboutie de la politique de la fin du 20ème et du début du 21ème siècle. C’est une politique, d’après les auteurs, qui présente « ses propres choix comme des non-choix et interdit ainsi toute alternative en matière de politique économique ». Nous n’assistons pas à un mouvement de balancier allant de l’économie vers la politique mais à une modulation dans le type de politique menée. Ce livre nous montre ce qui arrive quand on adopte une forme de politique qui se refuse à reconnaître son propre statut politique. Ce qui arrive, c’est la logique de la guerre civile, car selon les auteurs, si l’on nie l’existence de la politique en tant que telle, alors ce qui arrive dans ce vide ainsi créé devient déterminant.

Loin d’être un acte apolitique, le projet visant à faire de l’économie un destin est bien l’expression la plus aboutie de la politique de la fin du 20ème et du début du 21ème siècle.

Les auteurs font apparaître une similitude fondamentale entre la décision du Président français Emmanuel Macron de réprimer le soulèvement des Gilets jaunes et aux États-Unis, la qualification de la contestation antiraciste et internationaliste comme terroriste. Dans les deux cas, les dirigeants politiques sont dans une impasse : ils continuent de défendre un ordre économique qui sape les conditions de reproduction de la société et génère des symptômes de colère et de frustration en série. À mesure que le processus s’aggrave, les symptômes, d’abord interprétés comme des signes d’alerte témoignant d’une situation qui n’a pas été prise en charge, finissent par être considérés comme la preuve de l’existence d’un corps étranger au sein de la nation qu’il faut contrôler et expulser. Un climat de « suspicion généralisée » rend illégitime par avance tout acte de mécontentement.

Un camion actionne son canon à eau lors d’une manifestation de Gilets Jaunes, 9 février 2019. Patrice Calatayu. Wikimedia.

Il y eut un moment révélateur en toute fin de la campagne présidentielle américaine de 2024. Alors que les Démocrates essayaient de focaliser la campagne sur « la défense de la démocratie », ils découvrirent que de nombreux électeurs partageaient leur point de vue mais allaient malgré tout voter contre eux. Certes, cela a pu déconcerter les spécialistes en stratégie et en conseil, mais l’histoire telle qu’elle est présentée dans ce livre permet de l’expliquer. D’après Nancy Fraser, à partir des années 1980, le néolibéralisme fit des émules de part et d’autre du spectre politique. Le parti démocrate donna la priorité à des critères d’efficacité et de croissance plutôt qu’à des principes tels que la défense de la classe ouvrière et la réduction des inégalités.

Lire aussi | Quand le néolibéralisme enfante le néofascisme : aux sources d’une révolution idéologique・Haud Guéguen (2025)

Le néolibéralisme progressiste a offert en guise de compensation, à tous ceux qui y ont perdu, un discours sur la méritocratie, un accès facile au crédit et la promesse d’une mobilité ascendante intergénérationnelle. Cela dit, les auteurs corrigent Fraser en notant que la coupure du centre-gauche d’avec sa base ouvrière a toujours été accompagnée par des tendances plus extrêmes de néolibéralisme autoritaire. On aurait pu considérer que la discrimination positive, la remise en question des récits historiques dominants et les nouvelles règles contre le harcèlement et la discrimination au travail étaient des concessions à la marge, typiques d’une gauche soucieuse de son style de vie individuel épargnant les structures économiques dans leur ensemble. Elles furent plutôt considérées comme de nouvelles avancées dans une guerre contre la civilisation elle-même.

Il y eut un changement de tactique à droite, ce que les auteurs appellent un passage de « la peur paranoïaque des masses à la séduction la plus cynique des masses ». En 1992, l’anarcho-capitaliste Murray Rothbard l’interpréta comme un éloignement du modèle de Hayek lequel consistait à « convertir à la liberté les élites intellectuelles, à commencer par les plus éminents philosophes, puis par un lent ruissellement en plusieurs décennies à convertir les journalistes et les autres faiseurs d’opinions dans les média ». L’alternative, c’était la « mobilisation des Rednecks »

Avec le Brésil de Bolsonaro et l’Amérique de Trump, on a vu depuis une décennie se développer cette stratégie. Les questions de guerre culturelle ont servi de chiffon rouge pour les électeurs en colère, pendant que les think tanks rédigeaient les plans d’action politique. Les auteurs observent que : « le néolibéralisme produit à la fois son poison (la désaffiliation, les inégalités sociales, l’insécurité économique) et, dans sa version de droite, son antidote imaginaire sous la forme du réenchantement d’un « nous » composé de gens simples et ordinaires, de semblables silencieux et travailleurs, de bons citoyens obéissant aux normes et respectueux de l’autorité de l’État ».

Le néolibéralisme produit à la fois son poison (la désaffiliation, les inégalités sociales, l’insécurité économique) et son antidote imaginaire sous la forme du réenchantement d’un « nous » composé de gens simples et ordinaires, obéissant aux normes et respectueux de l’autorité de l’État.

En regardant un documentaire récent sur les manifestations de 1999 contre l’OMC à Seattle (WTO/99 réalisé par Ian Bell), j’ai été frappé de voir combien les choses avaient changé en un quart de siècle. Les heurts avec la police à l’époque avaient produit un effet de choc et constituaient même une rupture dans la confiance du public envers les institutions libérales. Rétrospectivement, j’y vois d’autres différences marquantes, d’abord le fait que les manifestations étaient autorisées à proximité des lieux concernés, et qu’on n’utilisait pas de techniques devenues désormais courantes comme le nassage.

Novembre 1999, affrontements lors des manifestations contre l’OMC à Seattle. J. Narrin. Wikimedia.

Les auteurs notent que l’escalade dans la violence de la répression contre les manifestants au sommet du G8 à Gênes, juste deux ans après Seattle, ouvre la voie à ce qui deviendra une tendance dans la criminalisation de la contestation. Les auteurs affirment que « la guerre n’est pas uniquement ni forcément militaire ; elle traverse tous les champs, toutes les institutions, tous les discours ». Le second point qui a attiré mon attention se trouve dans un extrait de journal télévisé cité dans le documentaire où l’on disait que le nouvel accord de l’OMC concernait plus de 90 % du commerce mondial, parce que la Chine n’avait rejoint l’organisation que deux années plus tard, donc on pouvait parler de 90 % du commerce mondial sans compter la Chine. À l’époque, la part de la Chine dans le commerce mondial avoisinait les 3 %, de nos jours, c’est à peu près cinq fois plus. Sa part dans la production de produits manufacturés dans le monde a aussi été multipliée par cinq, soit environ 30 % de cet ensemble, c’est-à-dire presque deux fois plus que celle des États-Unis. Les ouvriers et les ouvrières à Seattle craignaient de perdre leurs emplois à cause de la mondialisation et ils avaient raison. Il y a bien eu une alliance entre les syndicats et les jeunes activistes radicaux, mais ce moment est révolu. Leur convergence paraît maintenant si improbable que c’est un vrai crève-cœur de penser que cela ait pu exister il y a encore si peu de temps.

Les ouvriers et les ouvrières à Seattle craignaient de perdre leurs emplois à cause de la mondialisation et ils avaient raison. La convergence entre syndicats et jeunes activistes radicaux paraît maintenant si improbable que c’est un vrai crève-cœur de penser que cela ait pu exister il y a encore si peu de temps.

Il n’est pas question de la Chine dans ce livre. On pourrait considérer que la Chine est un élément perturbateur dans le schéma englobant des deux faces du néolibéralisme progressiste/conservateur établi par les auteurs. Des chercheurs comme Isabella Weber ont fait remarquer que la question de savoir si la Chine est ou n’est pas néolibérale ne mène nulle part. La doctrine économique du pays s’est construite sous l’influence de facteurs internes et externes qui font que les catégories rebattues de société civile et d’État (sans parler des anciennes catégories d’imperium et de dominium) s’appliquent de façon limitée. L’espoir qu’on peut entretenir en terminant ce livre, c’est de parvenir enfin à se libérer du carcan d’un néolibéralisme verrouillé dans le droit, ainsi que de nos propres cadres d’analyse.

D’après les auteurs, le slogan opposant les 99 % aux 1 %, aussi fameux soit-il, ne résume pas un monde où il y a : « des oligarchies coalisées, qui défendent l’ordre néolibéral par tous les moyens de l’État (militaires, politiques, symboliques) ; des classes moyennes acquises au néolibéralisme « progressiste » et à son discours sur les vertus de la « modernisation » ; une partie des classes populaires et moyennes, dont le ressentiment est capté par le nationalisme autoritaire ; enfin un dernier type de groupement qui se constitue en grande partie dans les mobilisations sociales contre l’offensive oligarchique et qui reste attaché à une conception égalitaire et démocratique de la société ».

L’impression de complexité peut aussi masquer une connexion sous-jacente, observent les auteurs. Un archipel est constitué d’îles reliées entre elles par un socle volcanique sous-marin. Il est possible que, contre toute attente, le passage de la démophobie à une démophilie biaisée et perverse laisse le champ libre à une nouvelle sorte de politique comme destin. Une chose est claire : pas de retour possible en arrière.

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10.06.2026 à 16:07

À la recherche de l’écoterrorisme : le cas Unabomber

Sean Fleming

Texte intégral (7764 mots)
Temps de lecture : 41 minutes

Ce texte est la traduction légèrement raccourcie de l’article « Searching for Ecoterrorism : The Crucial Case of the Unabomber » du chercheur en sciences politiques Sean Fleming, paru dans la revue American Political Science Review en 2024 (vol°118, n°4, pp. 1986–1999, Cambridge University Press).

La traduction a été réalisée par Ludmilla Pinot.

Une découverte majeure des recherches récentes sur la violence politique est que les activistes écologistes utilisent rarement, voire jamais, la violence létale. Même si les cas de sabotages réalisés au nom de la protection de l’environnement sont courants, il est difficile de trouver des exemples de meurtres commis pour les mêmes raisons. De nombreux spécialistes ont donc souligné que le terme « écoterrorisme » n’est pas adapté pour nommer ce qu’il conviendrait plus justement d’appeler « écosabotage ». Selon les définitions élargies du terrorisme utilisées par de nombreuses organisations chargées de faire respecter la loi, qui incluent toute « utilisation illégale de la force ou de la violence contre des personnes ou des biens » pour des « objectifs politiques ou sociaux », le sabotage motivé par des raisons écologistes relève du terrorisme. Cependant, certains opposent qu’il conviendrait de faire la distinction entre les violences contre les biens et celles contre les personnes. À leurs yeux, détruire des SUV n’est pas du terrorisme, pas plus que voler des SUV n’est du kidnapping.

Le débat sur l’écoterrorisme va pourtant au-delà d’une question de terminologie. Quelle que soit la définition du terrorisme, l’absence d’attaques meurtrières par des activistes écologistes est saisissante. Même en considérant le sabotage à motif politique comme du terrorisme, il est néanmoins remarquable que les activistes écologistes se limitent au « terrorisme » contre des biens. La montée en généralité de la non-létalité de leurs modes d’action – appelons-la « la Thèse de l’écologiste non-violent » – semble constituer l’une des généralisations les plus solides que les sciences politiques contemporaines ont à offrir. Les activistes écologistes ne tuent pas les gens.

Il n’existe que quelques contre-exemples à cette montée en généralité. Dans son enquête déterminante sur 11 562 faits illégaux associés aux mouvements écologistes et animalistes intervenus entre 1973 et 2010, Michael Loadenthal n’a identifié que quatre attaques meurtrières

Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté. Tandis que certains le voient comme un exemple type d’écoterroriste, d’autres considèrent que ses revendications environnementalistes étaient hypocrites et d’ordre uniquement rhétorique. Étant l’un des rares cas plausibles de terrorisme écologiste, l’affaire Unabomber est un « cas décisif » pour la Thèse de l’écologiste non-violent

De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés.

Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté.

Si Unabomber est écologiste, alors c’est un contre-exemple significatif de la montée en généralité selon laquelle ces activistes ne recourent pas à la violence létale. Un contre-exemple qui exige une explication. Si en revanche il n’est pas écologiste, alors la Thèse de l’écologiste non-violent est encore plus solide que ce que les travaux antérieurs le laissaient penser, puisque son principal contre-exemple est en fait illusoire. Le cas d’Unabomber est donc « décisif » pour mesurer la pertinence de la Thèse de l’écologiste non-violent. Si une généralisation qui comprend une exception se voit très solide, une généralisation qui n’en recense aucune représente le Graal en sciences sociales. Ainsi, Unabomber n’est pas seulement important comme cas de mise à l’épreuve des théories sur l’écoterrorisme, mais aussi, plus généralement, en tant que figure influente pour les mouvements politiques radicaux contemporains.

Son manifeste La Société industrielle et son avenir, un texte de 35 000 mots, a été publié conjointement dans le Washington Post et le New York Times en septembre 1995

Permis de conduire de Theodore J. Kaczynski en 1978. Wikimedia.

Cet article a pour objectif d’analyser la relation de Kaczynski à l’écologisme, et s’appuie sur des matériaux d’archive jusqu’ici inexploités, issus de la Joseph A. Labadie Collection (University of Michigan) et de la UNABOM Collection (Pennsylvania Western University). Il démontre que l’idéologie de Kaczynski diffère de l’écologisme tant dans son origine que dans sa structure, et bien que ses idées présentent des affinités avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, elles ne rentrent pas dans ces catégories. Pour autant, l’idéologie de Kaczynski n’est pas une forme idiosyncratique d’écologisme qui appartiendrait à une catégorie à part : presque aucune de ses idées n’est tirée de la pensée écologiste, et ses motivations étaient résolument anti-technologiques, davantage que pro-écologiques. Cependant, la Thèse de l’écologiste non-violent ne s’en sort pas indemne pour autant. Même si Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible, il amène à en identifier d’autres.

L’article est composé de cinq parties. La première décrit l’approche, la méthode et les matériaux d’archive utilisés. La seconde s’intéresse à l’affirmation courante selon laquelle Kaczynski n’aurait pas réellement agi au nom des idées qu’il défend dans son manifeste. Cette thèse, si elle se vérifiait, offrirait un raccourci vers la conclusion d’une absence de motivation écologiste à sa violence, cependant elle ne résiste pas à l’examen des faits. Les trois dernières parties évaluent les liens supposés de Kaczynski avec trois idéologies environnementalistes : l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite. Quant à la conclusion, elle réévalue la Thèse de l’écologiste non-violent à la lumière de l’affaire Unabomber et tire des conséquences plus larges pour l’étude des idéologies politiques et de la violence politique.

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Analyser rigoureusement l’idéologie

Dans mon étude des idéologies, j’adopte une double approche qui combine ce que le politiste Michael Freeden appelle une analyse « morphologique » avec une analyse « génétique » de leur origine intellectuelle

Pour éviter des redécoupages lexicaux, je commence avec une définition pratique de l’écologisme, volontairement trop large : l’écologisme est une famille d’idéologies dont la préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine. Cette définition comprend aussi bien des types anthropocentriques d’écologisme, préoccupés par la préservation des « ressources naturelles » pour le bénéfice des êtres humains, que des types d’écologisme écocentriques qui attribuent une valeur intrinsèque à la nature non humaine. Afin de poser des repères approximatifs, une idéologie peut donc être provisoirement considérée comme « écologiste » si sa préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine.

Cependant, des analyses morphologiques et génétiques sont nécessaires pour se prononcer sur certains cas ambigus tels que celui d’Unabomber. Au lieu de simplement évaluer si l’idéologie de Kaczynski correspond à une définition arbitraire (et inévitablement contestable) de l’écologisme, il est plus constructif de comparer son idéologie à celles qui ont été largement reconnues comme écologistes, tant par leurs défenseurs que par d’autres.

Mon évaluation de la relation de Kaczynski avec l’écologisme se base donc sur des critères aussi bien morphologiques que génétiques : (1) la force ou la faiblesse des similitudes conceptuelles entre son idéologie et les idéologies écologistes auxquelles elle a été assimilée (c’est-à-dire l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite) ; et (2) la force ou la faiblesse des liens intellectuels et historiques de Kaczynski à la tradition écologiste (c’est-à-dire le fait que ses idées proviennent de sources écologistes ou pas).

Effet personnel de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

Maladie mentale et duplicité

Selon le juriste Michael Mello, principal expert du cas Unabomber, « les preuves selon lesquelles Theodore Kaczynski souffrirait de schizophrénie paranoïde, ou de toute autre maladie mentale réelle et grave, sont étonnamment faibles. À moins de considérer que les idées anti-technologiques, la volonté de tuer pour elles, et un mode de vie reclus constituent une maladie mentale. »

« Rien dans ce manifeste ne s’apparente à l’œuvre d’un homme fou. Ses mots sont clairs, précis et calmes. Sa pensée est subtile et soigneusement développée, très loin de toute ressemblance avec les revendications violentes ou les thèses irrationnelles qu’une personne démente pourrait produire. […] Si c’est l’œuvre d’un homme fou, alors les écrits de bien des philosophes de la politique (Jean-Jacques Rousseau, Tom Paine, Karl Marx…) ne sont guère plus sains d’esprit. »

Après avoir longuement échangé avec lui, le juriste Michael Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité ».

L’objectif de Wilson n’était certainement pas de défendre les idées de Kaczynski, et ce n’est pas non plus mon intention. L’auteur Kirkpatrick Sale affirme que Kaczynski « n’a rien d’un écologiste » : « son intérêt envers la nature est entièrement utilitariste (comme ajouter un autre petit mécanisme à une bombe pour s’assurer qu’elle fonctionne) »Progress Versus Liberty (1972), anticipe nombre des idées clés de son manifeste mais ne mentionne jamais la nature)

Le problème avec le raisonnement de Chase, c’est que sa chronologie est incomplète. L’idée de nature sauvage (wild nature) apparaît dès les premiers écrits connus de Kaczynski, même avant Progress Versus Liberty. Dans une lettre de février 1969 adressée à la Wilderness Society, il prévient que l’utilisation grandissante de la nature pour les loisirs « va entraîner un besoin croissant d’intervention et de contrôle scientifique sur les espaces sauvages ». Au final, regrette-t-il, « ils ne seront pas du tout sauvages, puisque tous les aspects de ces espaces seront sous contrôle humain »wildness) figure dans l’essai de Kaczynski Progress Versus Wilderness (1979)wild nature) dans son manifeste de 1995 : « les aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de l’intervention humaine et éloignés de toute interférence et contrôle humains »

La cabane de Theodore Kaczynski entourée d’une clôture érigée par le FBI après son arrestation en 1996. Wikimedia.

Dans une note de son journal de janvier 1985, Kaczynski évoque brièvement Le Gang de la clef à molette : « L’attitude de M. Abbey est similaire à la mienne sous certains aspects, même si elle n’est pas identique »Progress Versus Wilderness : « les espaces sauvages offrent l’opportunité précieuse de faire l’expérience du sauvage »

Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.

Lorsque Kaczynski écrit dans son journal qu’il rejette « le culte de la nature ou des espaces sauvages »wild nature) de Kaczynski, « sauvage » est le terme dominant : la liberté permise par un environnement est plus importante que le fait qu’il soit intact ou non. Dans une lettre de 2004, il défend que l’« on peut mieux faire l’expérience de la nature sauvage sur un terrain abandonné ou négligé (même s’il s’agit d’un terrain ravagé par l’exploitation forestière ou minière) que dans des espaces sauvages soigneusement préservés comme les parcs nationaux. » Alors que les visiteurs d’un parc national sont soumis à des règles et à une surveillance, les gens peuvent vivre librement sur des friches : « on peut ramasser des plantes comestibles, tuer de petits animaux pour se nourrir, cuisiner sur un feu en plein air, construire un abri avec des matériaux naturellement disponibles à l’endroit que l’on veut… bref, on peut se libérer de ses chaînes »

En résumé, l’argument selon lequel les passages « écologistes » du manifeste d’Unabomber sont uniquement rhétoriques ne tient pas face à un examen approfondi. Les écrits étudiés montrent que Kaczynski était sincèrement attaché à la « nature sauvage » – un concept qu’il a emprunté à Roderick Nash, un célèbre historien de l’environnement. Et les passages de son journal qui semblent contraires à l’écologisme font en fait écho à des thématiques issues de la littérature écologiste radicale.

Lire aussi | Faut-il en finir avec la civilisation ?・Pierre Madelin (2020)

Écologie radicale

« L’écologie radicale » est une catégorie fourre-tout pour les activistes écologistes qui rejettent les visions anthropocentriques de la société moderne. Bien que leurs tactiques et positions philosophiques varient, ce qui unit les écologistes radicaux, c’est qu’ils défendent la valeur intrinsèque de la vie non humaine. Du temps de Kaczynski, le groupe écologiste radical le plus important était Earth First!, fondé en 1980 et dirigé par Dave Foreman, un ancien lobbyiste pour la Wilderness Society. Les activistes d’Earth First! étaient connus pour leur utilisation du « monkeywrenching »

Effets personnels de Theodore Kaczynski. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.

Kaczynski est souvent considéré comme un écologiste radical. Les journalistes ont supposé pendant longtemps qu’il était inspiré ou encouragé par des groupes comme Earth First!. Deux éléments rendent ces affirmations plausibles. Premièrement, Kaczynski a lu des publications d’écologie radicale, y compris Earth First! Journal et Live Wild or Die – dont il a apparemment utilisé des informations pour sélectionner certaines des cibles de ses colis piégés. Deuxièmement, l’antithèse centrale du manifeste d’Unabomber – « la nature sauvage » en opposition à « la société industrielle » – était un élément dominant du discours de l’écologie radicale des années 80. Comme l’admet Kaczynksi, « les écologistes radicaux adoptent déjà une idéologie qui exalte la nature et s’oppose à la technologie », même s’il est à noter qu’il ne se considérait pas comme l’un des leurs

Il s’avère que Kaczynski n’a emprunté que très peu de ses idées aux écologistes radicaux. Il n’avait entendu parler ni d’Arne Naess ni de Georne Sessions, les pionniers intellectuels de l’écologie profonde, avant son arrestation

Comme je l’ai démontré, le concept de nature sauvage de Kaczynski comporte un réel lien intellectuel et historique avec l’écologisme. Cependant, le fait que l’idéal qu’il s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste (liberal). Parce que des ressemblances terminologiques cachent souvent des différences conceptuelles : « des mots identiques peuvent dissimuler des clivages conceptuels et comportementaux indépassables »

Le fait que l’idéal que Kaczynski s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste.

Les écologistes radicaux ont tendance à considérer la nature comme un équilibre harmonieux entre des organismes et des espèces. Comme l’observe le politiste Mathew Humphrey, « L’écologie scientifique est généralement mobilisée pour montrer l’intérêt de la symbiose et de la coopération mutuelle (les écologistes sont plus kropotkiniens que darwinistes) »

L’intérieur de l’habitation de Kaczynski lors de son arrestation en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.

La conception hyper-darwinienne de la nature chez Kaczynski aide à mieux comprendre pourquoi il était en désaccord avec les écologistes radicaux sur la question de la violence. Comme l’observe le spécialiste d’éthique environnementale Bron Taylor, les écologistes radicaux partagent « des sentiments religieux généraux – que la terre et toute vie sont sacrées – qui diminuent la possibilité que les activistes se livrent à la violence terroriste »New York Times, Kaczynski a lui-même reconnu que « les écologistes radicaux commettent des sabotages » mais, contrairement à lui, « leur très grande majorité est opposée à la violence envers les êtres humains »

Lire aussi | « Casser leurs machines, fabriquer les nôtres »・Amel Sabbah, Naïké Desquesnes et Mathieu Brier (2024)

Comme l’écrit Taylor, il n’y a « pas de preuve que Kaczynski partageait le sentiment, si répandu dans les sous-cultures écologistes radicales, que la vie mérite le respect et que la terre est sacrée »

Dans l’ensemble, il y a peu de liens intellectuels ou de ressemblances conceptuelles entre l’idéologie de Kaczynski et l’écologie radicale. Bien que ces dernières partagent l’utilisation du terme « nature sauvage », des mots identiques peuvent cacher une différence conceptuelle majeure. De plus, le concept de nature sauvage de Kaczynski est intégré à un réseau de concepts différent. Aucun des trois concepts clés du manifeste d’Unabomber (« le processus de puissance », « activité de substitution », et « sur-socialisation ») ne proviennent de la pensée écologiste

Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence.

« Le processus de puissance » résume la vision de la nature humaine de Kaczynski : « un être humain a besoin d’objectifs dont la réalisation demande un effort, et il doit avoir un taux de succès raisonnable face à ces objectifs »

Effet personnel de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

Alors que les écologistes radicaux s’opposent aux technologies modernes pour des raisons écologiques, Kaczynski s’opposait aux technologies modernes avant tout pour des raisons évolutionnaires/psychologiques. Il a lui-même reconnu cette différence dès le début. Dans un premier temps, ne voyant pas d’autre endroit où il pourrait trouver des personnes radicales anti-tech, il a essayé d’en rencontrer dans des groupes écologistes. Kaczynski a correspondu avec Friends of the Earth durant les années 70 : « pas parce que je pense qu’une telle organisation serve à quelque chose », écrivait-il dans son journal, « mais parce qu’il pourrait y avoir une chance que je rencontre quelques personnes de cette organisation qui partagent mes idées anti-technologiques »seulement pour des problématiques écologiques ou liées aux espaces sauvages, on lutte de manière défensive […]. Pour lutter de manière offensive, il faut sortir de ce piège et attaquer les structures qui font tourner le système »

Par la suite, Kaczynski arrêta d’essayer de convertir les écologistes radicaux et commença plutôt à accentuer les différences entre son idéologie et la leur. Dans son livre de 2016, La Révolution anti-tech, il encourageait ses sympathisants à se forger une identité distincte : « S’il y a un mouvement duquel les organisations anti-tech doivent se séparer définitivement, c’est bien l’écologie radicale ; ainsi que l’anarcho-primitivisme » (Kaczynski 2016, 167). Bien qu’il puisse exister des raisons stratégiques pour qu’une organisation anti-tech travaille avec des groupes écologistes radicaux (« pour attirer des recrues », « pour propager les idées anti-tech », pour « l’entraînement et l’expérience, » ou « pour noyauter un groupe écologiste radical », comme ce que voulait faire Kaczynski avec Earth First!), les membres de l’organisation anti-tech « devront garder en tête que leur but, en travaillant avec des écologistes radicaux, est uniquement de faire gagner des avantages à l’anti-technologie »

Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs ont étiqueté Kaczynski comme écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques.

Même s’il est aisé de comprendre comment Kaczynksi a pu être pris pour un écologiste radical, cette perception tient plus d’une fabrication délibérée que d’une erreur honnête. Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs l’ont étiqueté écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques. Après l’attentat au camion piégé de Timothy McVeigh, un extrémiste anti-gouvernement, à Oklahoma City en avril 1995, la gauche américaine accusa le Parti Républicain et la National Rifle AssociationLa Société industrielle et son avenir fut publié, la droite répliqua en accusant les écologistes des attaques d’Unabomber. Tony Snow, qui était alors présentateur de Fox News Sunday et avait écrit des discours de George H. W. Bush dans le passé, a comparé Kaczynski à Al Gore, alors Vice-Président : « ce qui est le plus renversant c’est combien [le manifeste] fait penser au livre d’Al Gore, Sauver la planète Terre »

Objets trouvés sur la propriété de Theodore Kaczynski dans le Montana. Photographie du FBI. Wikimedia.

Écologie libertaire

Dans ses communiqués liés aux attaques, Kaczynski se considérait comme un anarchiste, sans préfixe ni adjectif. Comme il l’expliquait dans sa lettre d’avril 1995 au New York Times, « Nous nous considérons anarchistes parce que nous voudrions, idéalement, décomposer toute la société en de toute petites unités, complètement autonomes »green anarchism) ou l’anarcho-primitivisme. En effet, certains écologistes libertaires ont d’abord reconnu en Unabomber l’un des leurs. John Zerzan, un anarcho-primitiviste influent basé à Eugene, en Oregon, est devenu l’un des plus fervents défenseurs de Kaczynski, ainsi qu’un de ses plus proches confidents

Placée dans la catégorie de l’anarchisme, la violence de Kaczynski est d’une certaine manière plus lisible. Bien que la plupart des anarchistes contemporains rejettent la violence, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe les anarchistes étaient connus pour assassiner des gens à la bombe. La série d’attaques d’Unabomber ressemble à un retour à la « propagande par le fait ». Comme l’écrit Taylor, « le mouvement anarchiste fournit un meilleur terreau pour les tactiques violentes que les mouvements qui s’identifient principalement à l’écologie radicale »

La flûte à bec de Ted Kaczynski trouvée dans son logement en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.

Les liens intellectuels entre Kaczynski et l’anarchisme sont donc encore plus faibles que ses liens avec l’écologie radicale. Il semble n’avoir lu aucun des auteurs majeurs de la tradition anarchiste, comme Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Pierre Kropotkine, Rosa Luxemburg, Emma Goldman, Alfredo Bonanno ou Errico Malatesta. Kaczynski n’entendit parler de Zerzan qu’après son arrestationNew York Times : « Si nous avons décidé de nous qualifier anarchistes, ce n’est pas dans le but de nous associer avec un quelconque groupe ou mouvement anarchiste mais seulement parce qu’il nous semblait nécessaire de nous trouver une étiquette, et “anarchiste” était la seule qui semblait convenir »

Kaczynski partageait le mépris des anarchistes pour « les grandes organisations », telles que les États et les entreprises, ainsi que leur préférence pour une société en « petits groupes »

Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus. Derrière des points de convergence généraux se cachent des différences fondamentales.

Premièrement, Kaczynski n’utilisait pas le vocabulaire conceptuel de l’anarchisme. Les termes clés du lexique anarchiste, tels qu’« entraide », « oppression », « domination », « exploitation » et « solidarité » sont étonnamment absents de ses écrits. Seul un de ses concepts clés trouve un équivalent approximatif dans le discours anarchiste : l’idée de « sur-socialisation » de Kaczynski, comme celle de « domestication » des anarcho-primitivistes, décrit un état dans lequel la nature humaine authentique aurait été socialement éliminée. Ses deux autres concepts clés – « processus de puissance » et « activité de substitution » – n’ont pas d’équivalent dans le vocabulaire anarchiste.

Deuxièmement, alors que l’égalité est au cœur de l’anarchisme, elle ne fait même pas partie des idées secondaires de Kaczynski. Les seules fois où il traite de questions d’inégalité ou d’injustice sociale dans son manifeste, c’est pour s’en moquer ou les catégoriser de « progressistes » et « réformistes »Green Anarchist a décrit sa théorie révolutionnaire de « désagréablement élitiste »

L’intérieur de l’habitation de Kaczynski lors de son arrestation en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.

Troisièmement, Kaczynski définissait son ennemi bien plus précisément que ne le font les écologistes libertaires. Son but était de détruire « le système industriel et technologique », au sens d’un assemblage interconnecté de machines et de techniques

Kaczynski s’est brouillé avec les écologistes libertaires principalement à cause d’un désaccord sur ces sujets « gauchistes ». « Si vous pensez que les droits des femmes, des personnes noires, des homosexuels, des animaux, etc., etc., etc., etc. sont plus importants que de se débarrasser du techno-système », critiquait Kaczynski à l’adresse de Zerzan, « alors je vous suggère de vous en tenir à ces questions et de laisser le problème de la technologie aux personnes qui le prennent au sérieux ». Zerzan rétorqua qu’« il doit toujours y avoir une critique fondamentale de toute forme de lecture qui réduirait tout à une seule problématique », en insistant sur le fait que « les oppressions et les problématiques sont liées les unes aux autres »Green Anarchist que les actions de Kaczynski « ne servent finalement à rien » car elles « proviennent d’une critique du pouvoir partielle »

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Même si Kaczynski était de toute évidence primitiviste, il n’a jamais été anarcho-primitivistevraiment pas voir La Société industrielle et son avenir associé à l’anarchisme. Quand je l’ai écrit, j’ai adopté une identité anarchiste car je pensais qu’il serait utile d’y mettre une étiquette politique connue. C’était une grosse, grosse erreur ! ». « À ce moment-là », ajoutait-il, Kaczynski ne connaissait « que peu de choses sur l’anarchisme en tant que mouvement politique »Fifth Estate, dénonça notamment « les propos fascistes » de Kaczynski à propos de la gauche et ses « écrits racistes et machistes », résumant un sentiment partagé dans le mouvement

Effet personnel de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

Écologie de droite

Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite, voire un véritable écofasciste. Il a eu une influence majeure sur l’extrême-droite, notamment sur ses courants « écolo ». Pentti Linkola, l’un des écofascistes les plus importants, a loué le « modèle de société alternativeplanifié et bien pensé » de Kaczynski

Une fois catégorisée dans l’écologie de droite, son utilisation de la violence létale ne semble plus exceptionnelle. « La seule chose qui est efficace, qui affaiblit et secoue l’ordre actuel voué à la destruction du monde, est l’extrême violence », a notoirement déclaré Linkola

Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite. Mais cette interprétation se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles.

C’est l’historien Peter Staudenmaier qui a développé l’interprétation la plus élaborée du lien de Kaczynski à l’écologie de droite

L’interprétation inscrivant Kaczynski dans l’écologie de droite se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles. Il n’y a aucune preuve qu’il ait lu, ou même eu connaissance, de Klages, Spengler ou Jünger. (Il connaissait Martin Heidegger, la principale figure de la droite proto-écologiste allemande, mais le détestait. Kaczynski aurait été furieux lorsque son frère, David, est « devenu un adepte » de Heidegger

Textes manuscrits de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

En réalité, il existe une multitude d’informations directes sur les lectures de Kaczynski sur une période de plus de 50 ans. Les archives ne montrent aucun lien clairement défini entre Kaczynski et la droite proto-écologiste allemande, et encore moins de filiation intellectuelle directe. Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration. Quant à sa conception rudimentaire de la nature humaine et de la liberté, Kaczynski l’a trouvée non pas dans la pensée politique conservatrice, mais dans la vulgarisation scientifique. Ses concepts de « processus de puissance » et d’« activités de substitution » découlent du zoologiste britannique Desmond Morris et du psychologue étasunien Martin Seligman, tandis que sa notion de « sur-socialisation » semble avoir été empruntée au biologiste français René Dubos

Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration.

Pour ce qui est de rendre compte de la morphologie idéologique de Kaczynski, l’interprétation de l’écologie de droite n’est pas plus satisfaisante. Les écologistes de droite se tournent vers lui à cause d’affinités évidentes : le respect de la nature, l’opposition à la technologie moderne et le mépris pour la gauche. Cependant, il manque à l’idéologie de Kaczynski deux des éléments caractéristiques de l’écologie de droite. Tout d’abord – et c’est le plus important – Kaczynski rejetait les idées de suprématie raciale et de solidarité nationale qui sont au cœur de l’écologie de droite. Ce qui inquiétait [le philosophe allemand] Oswald Spengler à propos de la technologie moderne, c’était que les « races de couleur » ne l’utilisent pour renverser la domination « des races blanches », comme l’avait fait le Japon pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905

Kaczynski se moquait de ces peurs de domination étrangère, les qualifiant d’« hystériques » : « Nom d’un robot ! Le ciel va nous tomber sur la tête si les Japonais vendent plus de voitures que nous ! »

Intérieur de l’habitation de Ted Kaczinsky avec sa machine à écrire. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.

Deuxièmement, alors que le contrôle démographique est central dans l’écologie de droite, Kaczynski considérait que la surpopulation n’était qu’un problème secondaire, voire une source de distraction vis-à-vis du problème de la technologie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’avertissement de Spengler à propos des « innombrables mains des races de couleur » a laissé place à des formes de néomalthusianisme plus subtilement racistes

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De plus, Kaczynski soulignait que le contrôle démographique et l’opposition à la technologie moderne n’allaient pas forcément de pair : « il n’y a aucune raison pour que la population ne puisse pas être réduite tout en conservant les technologies modernes. […] L’argument de la surpopulation a moins de chances d’amener les gens à rejeter la technologie qu’à rechercher des moyens plus efficaces de réduire la population mondiale »

Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé « L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme »limiter les divisions et les différences entre les groupes ethniques », et que « le métissage racial et culturel doit être encouragé »

Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé “L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme”.

La justice sociale était son illustration favorite de la manière dont les autres objectifs « dévient l’attention et l’énergie du but principal »

Effets personnels de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

L’idéologie de Kaczynski est avant tout anti-technologie

Quelle était donc la relation de Kaczynski à l’écologie ? L’hypothèse nulle, selon laquelle il n’y aurait pas de lien, ne tient pas face aux documents d’archive. Cependant, Kaczynski correspond difficilement aux trois étiquettes idéologiques écologistes qui lui sont généralement attribuées. Ses idées ne présentent que de faibles affinités morphologiques avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, et elles n’ont que peu de connexions intellectuelles et historiques avec la tradition écologiste. Hormis l’unique exception de « nature sauvage », aucun de ses concepts fondamentaux, ni même secondaires, ne découlent d’influences écologistes. L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.

Si Kaczynski n’était pas écologiste, alors qu’était-il ? Bien que la résolution de cette question dépasse le cadre de cet article, j’ai déjà esquissé une réponse. Un des éléments caractéristiques de l’idéologie de Kaczynski est qu’elle est avant tout anti-technologique. Alors que de nombreux écologistes libertaires, écofascistes et écologistes radicaux prennent des positions anti-technologiques, ils le font en conséquence d’autres engagements idéologiques. Les écologistes libertaires pourraient être pro-technologie, s’ils pensaient que les nouvelles technologies avaient plus de chance de conduire à l’égalité et à une coexistence harmonieuse avec la nature, qu’à la surveillance, le contrôle social et la domination sur la nature. Les écofascistes pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait rester dans les mains de leur propre nation et être utilisée pour mettre à l’œuvre un contrôle sélectif de la population. Les écologistes radicaux pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait résoudre le problème du changement climatique et aider à préserver ce qu’il reste d’espaces sauvages. D’ailleurs, certains libertaires, fascistes et écologistes sont pro-technologie. Alors qu’aucune modification de croyance n’aurait pu rendre Kaczynski favorable à la technologie ; cela aurait exigé un changement fondamental de sa vision du monde. « Il est concevable », admettait volontiers Kaczynski, « que nos problèmes environnementaux (par exemple) soient un jour résolus via une méthode d’ensemble rationnelle ». Il aurait cependant tout de même voulu détruire le système technologique, car la gestion rationnelle de l’environnement est fondamentalement incompatible avec « l’état sauvage » et « la liberté ». C’est ce qui, en résumé, distingue le radicalisme anti-technologique de Kaczynski de nombreuses formes d’écologie.

L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.

Qu’en est-il de la Thèse de l’écologiste non-violent ? D’une part, Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible à la généralisation du fait que les écologistes ne recourent pas à la violence létale. Il convient mieux de le considérer comme un terroriste anti-technologique que comme un écoterroriste. D’un autre côté, Kaczynski met en lumière un autre type de contre-exemples apparents à la Thèse de l’écologiste non-violent : les écofascistes. On pourrait opposer que ceux-ci ne sont pas non plus de vrais contre-exemples. Comme l’observe Kiernan Christ, leurs motivations et modus operandi semblent plus « fascistes » qu’« éco » : « Au lieu d’attaquer des pipelines ou des barrages hydroélectriques, les “écofascistes” auto-déclarés comme Tarrant [le tireur de Christchurch] attaquent les mêmes types d’endroits et de personnes que les terroristes non-écologistes de droite »

Affiche du FBI proposant une récompense pour toute information permettant la capture d’Unabomber.

En tout état de cause, la Thèse de l’écologiste non-violent doit être nuancée avec précaution. Selon les éléments de preuve à disposition, la seule chose qui peut être énoncée en toute confiance est que de nombreux écologistes rejettent fermement l’usage de la violence contre les êtres humains. L’engagement envers une vision égalitaire et harmonieuse de la nature semble être le facteur déterminant. Comme le montre le cas d’Unabomber, toutes les idéologies centrées sur la nature ne sont pas intrinsèquement non-violentes, ni même forcément écologistes. L’interprétation darwinienne de la nature peut aisément être utilisée pour justifier et naturaliser la violence. De plus, comme l’illustre Pentti Linkola, même l’écologie profonde (deep ecology) peut être interprétée d’une façon qui légitime la violence

Bien que jusqu’à présent, les activistes écologistes aient été peu disposés à franchir la frontière entre l’écosabotage et l’écoterrorisme, il est possible, et même probable, que certains écologistes auront recours à la violence létale dans le futur. La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.

La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.

Une chose importante que nous enseigne le cas d’Unabomber est que l’analyse contextuelle des idées – l’interprétation de textes dans un contexte historique – est nécessaire mais insuffisante. L’analyse contextuelle est toujours nécessaire car même les preuves les plus solides demandent à être interprétées. L’analyse contextuelle sans preuves tangibles relève cependant de la spéculation. Bien qu’interpréter une appartenance de Kaczynski à l’écologie radicale, l’écologie libertaire ou l’écologie de droite semble cohérent avec le texte de son manifeste et le contexte historique, aucune de ces catégorisations ne résiste à l’analyse des données d’archives. Les nombreuses affirmations concernant le lien de Kaczynski à l’écologie n’ont jamais été que des suppositions et des demi-vérités, souvent proclamées avec un excès de confiance, mais elles sont restées sans contradiction pendant deux décennies car les preuves scientifiques n’avaient pas été mises en lumière.

Le cas d’Unabomber amène à se demander combien d’autres affirmations fausses sur des écrivains – de Platon à Hobbes en passant par Arendt et bien d’autres – demeurent incontestées du fait que les preuves scientifiques n’ont pas été exhumées, ou n’existent plus.

La boîte aux lettres de Ted Kaczynski, dans le Montana. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.

Image principale : effets personnels de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

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