Fin février, alors que les armées israéliennes et états-uniennes n’avaient encore largué aucun missile sur l’Iran, des membres du groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine s’entretenaient avec Soma, exilée kurde féministe d’Iran, sociologue et militante. Elle est notamment membre du collectif Roja, composé d’exilé·es d’Iran, du Kurdistan et d’Afghanistan basé·es en France. Elle nous parle de ce que la guerre en cours a tendance à occulter : le mouvement de révolte qui a secoué l’Iran entre décembre 2025 et janvier 2026, et la répression terrible qui y a mis fin – du moins temporairement. Malgré la terreur et les milliers de morts, tout portait alors à croire que le mouvement resurgirait tôt ou tard, car la situation politique ne laissait aucune issue aux Iranien·nes sinon de reprendre la rue.
À présent, l’offensive américano-israélienne déclenchée le 28 février se poursuit, Ali Khamenei a été tué, et le régime, aux mains des Gardiens de la Révolution, s’endurcit toujours davantage. La poursuite du mouvement de révolte semble d’autant plus difficile dans ce contexte. L’entrée en guerre est l’occasion pour le régime d’approfondir le contrôle, la surveillance et la répression sur sa population intérieure, au nom de la lutte contre l’ennemi. Ceux qui ont célébré la mort du Guide Suprême comme un soulagement font aujourd’hui face à la réalité de la guerre : des frappes qui font des milliers de morts, guidée par des puissances économiques et militaires extérieures qui n’ont que faire des aspirations populaires. Nous publions cet entretien dans ce contexte. Comme un geste de soutien aux Iranien·nes qui luttent, à la fois contre le régime et contre la guerre lancée par les États-Unis et Israël.
Le groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine – Peux-tu nous parler des différentes composantes du mouvement qui a démarré fin décembre 2025 en Iran, et pourquoi était-il plus massif que les précédentes révoltes ?
Soma – Il y a 31 provinces en Iran, qui étaient toutes dans la rue en janvier. C’est inédit. Depuis 2017, les mouvements sociaux se diversifient. En 2019, le mouvement était déjà national, mais ça ne concernait pas toutes les villes et les provinces. Cette fois, il s’agissait d’un mouvement de masse dans l’ensemble du pays et c’est la distinction la plus importante par rapport aux révoltes précédentes.
Il a démarré à Téhéran dans le bazar, puis très vite aussi dans les deux régions les plus pauvres, Lorestan et Kermanshah, où le taux de chômage atteint quasiment 50% (dans le reste du pays il est autour de 30%). Ce sont des très petites villes, des banlieues comme à Jafarabad (banlieue de Kermanshah) qui se sont soulevées, et où il y a eu des affrontements avec la police. La population là-bas est très pauvre, et ce sont les jeunes générations d’origine paysanne, qui ont perdu leurs terres et ont dû émigrer dans les banlieues, qui se sont soulevées. Il y a très peu de travail, très peu d’aide médicale, presque aucune forme d’État social pour eux. En Iran, 90% des contrats sont des contrats de type « intérim » qui n’offrent vraiment aucune sécurité. Le moment le plus puissant du mouvement, à mon sens, c’était dans ces petites villes quasiment inconnues, que personne ne savait mettre sur la carte. C’était aussi parfois des villes très conservatrices avec beaucoup de gens pro-régime, souvent chiites, traditionnellement des alliés du régime, qui ont été envoyés par le gouvernement dans des régions sunnites précisément pour contrer la résistance et l’identité kurde. Mais cette fois c’est eux qui se soulevaient contre le régime. On a vu des femmes, en tenue de hijab complète, qui se mettaient au premier rang à crier « à bas Khamenei, à bas la dictature ! ». C’est ce qui distingue complètement ce mouvement des précédents, car habituellement dans ces régions, il y avait très peu de révoltes. En ce qui concerne le Kurdistan, les révoltes partent habituellement des endroits où l’identité kurde est très présente, très politisée, alors que cette fois c’est venu d’abord des régions kurdes chiites.
Cette composition sociale nouvelle donne de la force au mouvement, lorsqu’il revient à Téhéran après avoir secoué les autres villes du pays, car il réunit des classes sociales très différentes et surtout des personnes peu politisées qui n’étaient jamais descendues dans la rue auparavant.
GISML – On a beaucoup entendu parler des massacres des 8 et 9 janvier. Que se passe-t-il à ce moment-là, pourquoi un tel déchaînement de violence ?
Soma – Le mouvement est arrivé en plein cœur des grandes villes. Depuis les commerçants du bazar de Téhéran, cela s’est étendu d’abord à l’université, puis très vite à une grande diversité de personnes et de classes sociales. Le régime a vraiment eu peur. Le 8 janvier, c’est extrêmement massif. Les gens sont plein d’espoir. Une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras. Beaucoup ont cru que la fin était proche, d’ailleurs c’est pour cela que les gens sont sortis en famille, avec leurs enfants. Tragiquement, c’est cet espoir un peu fou et qui explique qu’il y aura beaucoup d’enfants parmi les victimes des massacres. Ils ont tiré sur la foule, surtout à Téhéran, Mashhad, Ispahan… et ils ont tué des milliers et des milliers de personnes sur ces deux jours – surtout de nuit, en fait.
On a franchi un cap dans la brutalité de ce régime. Depuis le début, il y avait des morts, dès les premiers mouvements dans le Kermanshah et le Lorestan, des tirs à balles réelles. La répression a toujours été asymétrique entre les régions, les méthodes répressives et violentes arrivent d’abord dans les périphéries du pays – les banlieues mais aussi et surtout au Kurdistan et au Baloutchistan, qui ont historiquement été un laboratoire de la répression étatique. Et cette fois c’est arrivé jusqu’en plein cœur du pays, dans les grandes métropoles, où ils ont tiré sur la foule. C’est aussi pour cela que toutes les communications étaient bloquées pendant des jours et des jours : pour qu’on ne voit pas, qu’on ne sache pas.
Le 8 janvier, une personne de ma famille m’a appelée en pleurant de joie, me disant que pour la première fois elle y croyait, que c’était fini, que je pourrais rentrer bientôt et qu’on pourrait se prendre dans les bras.
Sur Iran International, une chaîne TV qui est largement favorable au fils du Shah, Reza Pahlavi, et contrôlée depuis l’étranger par des monarchistes de la diaspora, on ne parlait pas de ces tueries le soir-même. Des journalistes ont même prétendu que des milliers de militaires avaient rejoint le mouvement royaliste contre le régime, ce qui se révélera totalement faux par la suite. Mais le black-out d’Internet est massif et c’est alors impossible de vérifier les choses. C’était une manipulation de l’information, complètement irresponsable car elle a conduit les gens à sortir à nouveau dans les rues le lendemain du 8, sans savoir ce qui s’était passé la veille, pour se faire tuer à leur tour.
Nous avons eu beaucoup de témoignages disant aussi qu’on sentait que les gens dans la rue étaient prêts à mourir cette fois. On savait très bien que dans les premières lignes des manifestations, il y aurait des morts. Sans armes, devant un régime qui est en train de tirer. Dans une vidéo de six minutes, on entend 250 balles tirées. En six minutes ! Les gens savaient qu’ils prenaient des risques réels… mais on ne pouvait pas imaginer l’ampleur.
« Femme, Vie, Liberté » est un mouvement pour la vie né en 2022. Aujourd’hui, en 2026, c’est un mouvement où des gens savaient très bien qu’ils pouvaient mourir. C’est aussi le signe d’une grande détresse, qu’il y a des personnes qui pensent qu’il vaut mieux mourir que supporter cette vie qu’on a aujourd’hui. Surtout la jeunesse, qui n’a pas vraiment de maturité politique car elle n’a jamais pu voir ou expérimenter d’autres moyens de contester le régime – de fait, en Iran, ça n’existe pas.
GISML – Mi-février, il y a eu de nombreuses cérémonies visibles sur les réseaux sociaux, aussitôt le black-out levé et les universités réouvertes. On a eu l’impression qu’il y avait quelque chose comme une résurgence du mouvement à ce moment-là, notamment dans les universités où il y a eu des affrontements. Que représentent ces cérémonies, et qu’est-ce qu’elles nous disent de l’état du mouvement ?
Soma – Quarante jours après la mort, traditionnellement les Iranien·nes célèbrent les disparu·es. C’est une coutume musulmane à l’origine mais célébrée de plus en plus largement parmi les différentes communautés en Iran. Or, les « cérémonies des quarante jours » prennent souvent une tournure très politique, car on célèbre aussi les victimes de la répression. Souvent, à ces occasions, le mouvement reprend du souffle. En 2022, ces cérémonies devenaient des manifestations, et dans certains cas la répression faisait de nouveaux morts, ce qui donnait lieu à d’autres cérémonies 40 jours plus tard.
Le régime le sait bien. Dès la première phase du mouvement, surtout dans les petites villes du Lorestan, du Kurdistan chiite, les enterrements publics ont été interdits. Seules quelques personnes pouvaient être présentes, en silence, sans voix, et c’était le plus souvent dans la nuit, entre deux et six heures du matin, une heure où il n’y a personne pour filmer…
Dans les principales villes où il y avait eu les grands massacres des 8 et 9 janvier, l’armée ou les miliciens ont retenu les corps pendant une semaine, voire deux semaines. Des corps ont été enterrés avant d’avoir été rendus à leur famille. On a perdu vraiment toute la cérémonie habituelle de respect des morts, cérémonie qui est vraiment très importante pour la culture iranienne. Priver les gens de cela, c’est une étape particulière dans la répression.
Donc, où en est le mouvement, c’est difficile à dire. La différence aujourd’hui, c’est que même parmi les familles religieuses, on voit des cérémonies très contestataires, ce qui était rare avant. C’est-à-dire que certaines franges de la population qui étaient les plus fidèles au régime par le passé sont aujourd’hui dans le mouvement de contestation. On l’a vu aussi avec les manifestations dans les petites villes très conservatrices. Du reste, les discours des familles pour les cérémonies des 40ème jours sont très variés idéologiquement, on y retrouve des discours pro-régime autant que des discours radicaux révolutionnaires de gauche…
GISML – Plusieurs révoltes populaires ont secoué le régime iranien ces dernières années. La plus récente et l’une des plus médiatisées est le mouvement « Femme, Vie, Liberté » (« Jin, Jiyan, Azadï ») survenu suite à l’assassinat de Mahsa Jina Amini par la police des mœurs, en 2022. Là où les revendications de ce mouvement étaient féministes, anti-impérialistes et égalitaires, on a un écho dans le mouvement actuel d’idéologies réactionnaires, de slogans homophobes et racistes. Comment expliquer que ces discours occupent une telle place aujourd’hui, et que la gauche soit à ce point marginalisée ?
Soma – Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de discours réactionnaires. Ils viennent à la fois des membres de la diaspora iranienne monarchiste et aussi de certaines catégories de population à l’intérieur de l’Iran. En fait, face aux aspirations décoloniales, féministes et égalitaires de 2022, on a assisté à une sorte de backlash, qui a pris différentes formes. D’un côté il y a eu la montée d’une propagande nationaliste violente et raciste – par exemple, les Kurdes et les Baloutches sont considérés à présent comme des séparatistes nuisant à l’intégrité de l’Iran, les Afghans, qui représentent à peu près 5 millions de personnes en Iran, sont accusés de participer à un « grand remplacement » de la population iranienne, et il y a également un racisme particulièrement violent envers les arabes. Ce nationalisme a été fortement alimenté par le régime en place, qui met beaucoup en avant la question de l’intégrité territoriale.
La « guerre des douze jours », l’invasion armée en juin 2025 où les armées génocidaires et impérialistes d’Israël et des États-Unis ont attaqué l’Iran, a contribué à renforcer ce discours. Car pour beaucoup, dans un contexte de guerre, l’ennemi change, et le régime devient un allié. Même des opposants au régime, des intellectuels de gauche, ont cédé face au discours de défense patriotique et anti-Kurde, selon lequel ces derniers seraient une menace puisqu’ils ne se rangent pas en rang derrière l’État iranien. Ce backlash explique aussi un peu que les populations Kurdes et Baloutches ont été moins présentes dans ce mouvement, car elles sont davantage isolées.
En tous cas, en alimentant ce nationalisme le régime a vraiment préparé le terrain pour les royalistes et l’extrême-droite. Aujourd’hui, ils pourraient très facilement arriver au pouvoir. Le nationalisme s’accompagne d’un discours très masculiniste, qui semble être une réponse directe à « Femme, Vie, Liberté » – on a vu par exemple apparaître le slogan « Homme, Patrie, Prospérité », et beaucoup de sexisme, d’homophobie. Il faut voir les pancartes avec lesquels certains défilent, c’est pire que Trump. Ces forces royalistes ont pour elles le soutien de grands médias, comme Iran International, avec un budget de 250 millions d’euros par an, et le soutien d’abord de l’Arabie Saoudite, puis d’Israël. Il y a tout un agenda politique derrière le fils du Chah, qui manipule aussi une certaine nostalgie de l’époque avant la révolution iranienne, auprès de populations qui, pour la très grande majorité, n’ont pas connu cette période.
Quant à la gauche, si elle est autant marginalisée aujourd’hui, c’est pour deux raisons. La première, c’est la répression historique du régime envers toutes les forces de gauche qui ont pu exister. Les mouvements de gauche iraniens ont toujours été les premières menaces pour le pouvoir en place, à la fois pour le régime du Shah (avant la révolution de 1979), mais également après la révolution et l’instauration de la république islamique. Le pays a connu des vagues d’arrestations, d’emprisonnement, des tortures et des massacres contre les mouvements de gauche, avant et pendant la révolution iranienne, jusqu’à aujourd’hui. Ce que je nomme la « gauche » iranienne est très pluriel : ce ne sont pas que les socialistes et communistes, ça peut être les féministes, les minorités kurdes et baloutches… En fait, toutes les personnes qui ont des revendications démocratiques, qui incarnent des différences ou qui revendiquent une certaine autonomie.
La seconde raison, c’est qu’il y a un mythe tenace selon lequel le régime serait « de gauche ». Le régime s’est effectivement construit une image de rempart contre l’impérialisme occidental, qui plaît encore à une partie de la gauche hors de l’Iran : il joue cette carte depuis 1979 ainsi que celle de la lutte pro-palestinienne contre l’État d’Israël. Il y a une vraie propagande en ce sens. Mais ce n’est qu’une vitrine où, comme dans le cas Palestinien, une question d’intérêts idéologiques et stratégiques dans la région. Car en quoi ce régime peut-il bien être de gauche ? Il n’y a pas du tout d’État social en Iran, les gens sont très pauvres face à une élite qui s’est appropriée toutes les richesses, et il y a un colonialisme intérieur envers les minorités ethniques. Quant au soutien à la Palestine, il est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne ! De ce fait, pour une partie de la population, les « gauchistes » seraient complices du régime iranien, les défenseurs de la cause palestinienne seraient des défenseurs du régime iranien.
Le soutien à la Palestine est porté en bannière par le régime, mais il est interdit à la population de manifester et montrer son soutien en faveur de la cause palestinienne !
En plus de cela, il y a réellement des partis politiques de gauche qui ont malheureusement soutenu le régime par le passé. Par exemple, le parti Tudeh (parti maxiste-léniniste iranien, aujourd’hui en exil), qui était le plus gros parti de gauche en Iran, a complètement soutenu le régime islamique dès la révolution de 1979 jusqu’à être interdit en 1983 (au même titre que tous les groupes socialistes et communistes). Un vide a été créé, la gauche n’existe plus tellement en Iran. Soit parce qu’elle a été tellement réprimée, soit parce qu’elle a complètement perdu le crédit à cause de ce discours anti-gauche qui existe depuis très longtemps.
➤ Rencontre à réécouter sur Terrestres | Ce que nous apprennent les révoltes iraniennes féministes pour les soulèvements à venir・avec Chowra Makaremi et Rezvan Zandieh du collectif Roja (2026)
GISML – Comme sur de nombreux conflits en ce moment, on voit qu’il y des lectures biaisées dans le camp de la gauche internationale (notamment occidentale) sur les révoltes et les tensions iraniennes. Une partie d’entre eux considère le régime iranien et Khamenei comme un rempart anti-impérialiste contre l’Occident, un soutien contre l’oppression du peuple palestinien, et donc par extension, les menaces extérieures et intérieures (et notamment, les soulèvements populaires) sont considérées comme dangereuses car elles déstabiliseraient ce rempart anti-impérialiste au Moyen-Orient. Ces lectures sont « campistes » dans le sens où elles tendent à lire la situation en Iran uniquement à partir d’un point de vue géopolitique, dans lequel deux « camps » (Occident/reste du monde) s’affrontent, quasiment au mépris de tout le reste. Comment déjouer ces analyses simplistes et avoir une lecture internationaliste de la situation en cours ?
Soma – Les campistes sont aussi vraiment responsables de la situation en cours, du fait du soutien qu’ils apportent au régime iranien. Ils renforcent l’image « de gauche » du régime, que les royalistes essaient justement de populariser. Mais comment peut-on se dire de gauche et soutenir ce régime qui a massacré près de 10 000 personnes en quelques jours ? Je veux dire, dans l’histoire moderne de l’Iran, on n’a jamais connu ça – malgré toute la violence qu’on a connu dans ce pays. Et les campistes sont capables de soutenir un tel régime malgré tout.
Le traitement et la manipulation de nos dernières révoltes, considérées comme « des révoltes économiques liées aux sanctions internationales » est incomplet. Des médias décoloniaux comme Paroles d’Honneur popularisent cette théorie sur un soulèvement uniquement économique… C’est très facile de manipuler un discours qui est vendable, qui ne s’attaque qu’à l’impérialisme occidental, et que la gauche mondiale peut absorber. Pourtant, évidemment qu’il y a aussi une colère politique ! Dans ce mouvement, et dans tous ceux qu’a connu l’Iran avant.
Aussi, par exemple en France, si les gens qui ramènent les drapeaux du régime iranien dans les manifestations palestiniennes ou des portraits de Khamenei se font repousser par des membres de la diaspora iranienne qui ne sont pourtant pas royalistes, c’est parce que pour nous, c’est juste insupportable, ces symboles sont liés à des assassins, à la répression et à la mort.
Les campistes ne comprennent pas ça. Sous prétexte que la seule alternative serait une force d’extrême-droite et pro-Occident (le fils du Shah), les campistes ne soutiennent pas les révoltes en cours. Ils empêchent l’émergence d’une alternative politique réelle ! Cette analyse de la situation contribue aussi indirectement à la montée de l’extrême-droite iranienne : le terrain est laissé libre aux forces réactionnaires (respectivement le régime iranien et les soutiens de la monarchie). De plus, soutenir le régime participe à renforcer cette image d’une gauche pas crédible et complice de l’autoritarisme. Complice d’un pouvoir qui a pourtant pavé la route à l’extrême-droite et au retour du fils du Shah ! Finalement, la tendance campiste au sein d’une partie de la gauche dans le monde conduit ces derniers à valider le camp réactionnaire, car ils se rangent du côté du discours anti-gauche très puissant en Iran.
Pour autant, il n’y a pas que des campistes au sein du mouvement pro-palestinien, mais les nuances et la complicité qui existent entre les tendances campistes et internationalistes sont parfois dures à saisir. En tant que Roja, ça devient vraiment un enfer : on tient une position pro-palestinienne, mais également contre le régime iranien, et on se retrouve au milieu de tout ça.
Le régime de Khamenei n’est ni anti-impérialiste, ni pour l’égalité, ni pour la justice.
GISML – Peux-tu nous préciser comment opèrent les deux forces réactionnaires présentes en Iran, dans le contexte politique actuel ? Comment expliquer le fait que l’hypothèse d’un retour du Shah semble portée par de plus en plus de personnes en Iran ?
Soma – Dans ce backlash réactionnaire, on retrouve donc les forces qui soutiennent le régime en place, mais aussi les forces monarchistes qui soutiennent le retour du fils du Shah, Reza Pahlavi, lui-même soutenu par Israël et plus largement plusieurs puissances occidentales.
En attaquant la gauche, les deux forces réactionnaires attaquent toutes les compositions démocratiques qui existent dans le mouvement révolutionnaire. Surtout les héritages de « Femme, Vie, Liberté » qu’ils conçoivent comme un mouvement problématique parce qu’il rassemblait tout le monde : un mélange entre la gauche iranienne, les Kurdes, les Baloutches, les féministes, les classes populaires… Le mouvement était pluriel et pour eux ça n’était pas supportable.
Finalement, seule une contre-révolution pouvait répondre à la puissance des aspirations de « Femme, Vie, Liberté » de 2022. Et sur ce point les deux forces en présence et apparemment opposées, le régime et les monarchistes, partagent des revendications communes. Ils sont d’accord sur le nationalisme, l’oppression des femmes, la vision des kurdes comme séparatistes. Donc au fond, il n’y a pas vraiment de différence entre eux, ce sont deux extrême-droites différentes, en lutte pour le pouvoir.
Pour le noyau proche du régime, il représente peut-être à peine 10% de la population, si on compte les gens comme les fonctionnaires qui ont des intérêts économiques parce qu’ils sont dépendants du régime.
Quant aux royalistes, il y a une différence entre les royalistes de l’intérieur et les royalistes de la diaspora. Dans la diaspora, c’est les enfants de la bourgeoisie qui était proche du Shah et qui s’est exilée après 1979. Eux sont complètement royalistes et depuis très longtemps. Mais pour ce qui est de l’intérieur, cette situation géopolitique avec Israël, le backlash à la fois anti-féministe et aussi nationaliste, ça a été très important pour aider les royalistes à se présenter comme alternative dans cette situation, parce qu’il règne une sorte de fascisme social maintenant. C’est-à-dire que socialement, plus de gens sont maintenant prêts à accepter ces idées nationalistes, xénophobes, homophobes et sexistes. Reza Pahlavi a réussi à tirer profit de la colère, et même de la répression, il a essayé de se présenter comme la seule alternative et de tirer profit de la fenêtre ouverte par la possibilité d’une intervention extérieure américaine.
Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel. Donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, certains sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »…
Il ne faut pas se voiler la face sur l’existence d’une vraie frange royaliste en Iran. Mais parmi ceux qui parlent du retour du Shah, il y a aussi une partie qui n’est pas vraiment royaliste mais qui voit plutôt cela comme une tactique. Ils ne voient pas d’autre moyen de se débarrasser du régime, donc s’il faut passer par le Shah pour pouvoir respirer un moment, ils sont prêts à l’accepter en se disant « on verra ensuite »… Tu peux les comprendre : d’un côté, personne n’a de réponse face à ça en Iran puisque la répression nous laisse vraiment dans l’impuissance devant la situation. Il y a cette logique du « moindre mal », c’est-à-dire : rien ne peut être pire que le régime actuel.
GISML – Depuis l’Occident, on Depuis l’Occident, on voit passer différents discours sur les attentes interventionnistes du peuple iranien. On peut observer que celles-ci sont plurielles, et parfois en contradiction d’un bord politique à l’autre. Comment les analyses-tu ?
Soma – On pense que les États-Unis ne peuvent pas mener une guerre totale avec l’Iran, comme en Irak ou en Libye, avec une invasion au sol de l’armée. L’Iran c’est 90 millions d’habitants, c’est immense. Et le régime se prépare à la guerre depuis plusieurs décennies. Au niveau politique, il y a une tension entre les réformistes pro-occidentaux qui partagent le pouvoir avec le noyau dur très conservateur, qui lui est pro-Khamenei. Ce qui permet d’imaginer l’hypothèse d’un changement du noyau du régime tout en gardant le régime en place, car il y a une branche proche du pouvoir – les « réformistes » (historiquement Rohani, Pezechkian, Khatami…) un peu plus modérés par rapport au noyau dur du régime, qui est complètement prête à faire un deal avec l’Occident. Ils en ont montré mille signes.
Du côté d’Israël, l’intervention conjointe permet d’imaginer un nouveau régime, et changer la composition politique régionale. Israël fait la promotion du fils de Shah (Reza Pahlavi) en Iran, pour avoir un régime monarchiste qui soit leur allié. Ils se fichent même d’une semi-démocratie, ils préfèrent avoir des esclaves qui les suivent dans la région.
Une intervention extérieure est l’occasion pour l’Occident de se débarrasser de la capacité militaire du régime tout en renforçant sa mainmise sur la ressource pétrolière.
Dans tout ça, il y a beaucoup de gens en Iran qui sont presque d’accord avec l’invasion d’Israël et des États-Unis, parce que tout est bouché politiquement, le peuple a tout essayé, rien n’a marché, et ils l’ont payé très cher… Vu que tous les soulèvements n’ont rien amené, aujourd’hui, la plupart des gens en sont arrivés au point de dire « attaquez le gouvernement, on est d’accord, on n’a aucun souci avec ça ». Mais il y a aussi une partie de la population qui est contre la guerre.
Il faut savoir que la diaspora iranienne a un rôle très important dans les informations qui nous parviennent sur l’Iran. Une grosse partie de la jeunesse des années 80 a quitté l’Iran, car ce n’était plus possible de vivre en Iran en tant que jeune. Notamment, une partie de la diaspora est issue de la bourgeoise iranienne. Elle soutient et relaie aujourd’hui les idées monarchistes, et attise les demandes d’interventions extérieures en Iran.
Chez Roja, en tant que membres de la diaspora iranienne, on est anti-guerre. On condamne fortement toute intervention étrangère, notamment de la part des forces colonialistes et génocidaires d’Israël ou des forces impérialistes états-uniennes. Nous sommes convaincues que ça ne fait que renforcer la répression du régime et sa cohésion, et que ça amène la destruction des vies et des territoires, comme c’est déjà le cas à Gaza. Plus globalement on défend des idées féministes, anti-autoritaires, anti-monarchie et pour l’autodétermination des minorités ethniques. Au sein de la diaspora iranienne, on est minoritaires, mais on fait un travail pour réunir différents réseaux de gauche.
➤ Lire aussi | Résister aux « politiques de la cruauté » avec Chowra Makaremi・Isabelle Stengers (2026)
GISML – Vous défendez la nécessité de « l’internationalisme par le bas » (« mutual aid »), soit le soutien direct des peuples aux autres peuples en lutte contre leurs oppresseurs. On retrouve cette solidarité dans plusieurs conflits en cours : Ukraine, Birmanie, Liban, Soudan… Quelles actions sont à mener pour soutenir le peuple iranien ?
Soma – Il y a plusieurs types de soutiens à mener. Premièrement, du soutien matériel : envoyer de l’argent aux familles des prisonniers politiques, aux militant·es, envoyer du matériel. C’est possible suivre ce notre collectif sur les réseaux sociaux pour s’informer sur les façons de soutenir les Iranien·nes.
Deuxièmement, soutenir les personnes qui risquent d’être arrêtées par le régime. Les accompagner dans leur parcours d’exil. Les aider à sortir du pays, et les accueillir dans un espace sécurisé, comme ici en France. Il y a beaucoup d’iraniens et d’iraniennes qui sont en attente de papiers et qui sont bloqués dans des pays frontaliers de l’Iran.
Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles…
Enfin, soutenir les discours progressistes en Iran est crucial. Face aux différentes récupérations et backlash contre les revendications des dernières années, faites confiance aux camarades politiques de gauche de votre camp, qui connaissent, vivent, ou ont vécu les situations depuis le terrain. Diffusez la parole des Iraniens et Iraniennes contre la guerre, la monarchie, et pour des idéaux démocratiques. Organisez des actions, invitez-nous pour des évènements (cantines, conférences), écrivez des articles… Il y a une bataille culturelle à mener de ce côté-là.
Contre la guerre,pour Femme, Vie, Liberté.
Retranscrit et édité par le groupe International du Syndicat de la Montagne Limousine, mars 2026.
La page du collectif : https://www.instagram.com/Roja.Paris/
Pour aller plus loin sur le mouvement de 2022 : « Femme ! Vie ! Liberté ! – Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran », Chowra Makaremi, La Découverte, 2023.
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