flux Ecologie

Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

▸ les 5 dernières parutions

29.06.2026 à 22:06

« On est des pauvres, on vit dans des endroits pourris »

Collectif

Texte intégral (10472 mots)
Temps de lecture : 36 minutes

Après un pan de vie à Giffry-sur-Seine

À l’origine de ces entretiens, il y a le besoin de ré-entendre et de faire entendre les voix des habitantes et habitants de Giffry, depuis la distance vécue qui m’en sépare désormais. On a tôt fait de penser que dans les quartiers populaires on se désintéresse de l’écologie alors qu’il en va d’une autre manière d’aborder les choses depuis une autre situation d’hostilité.

Le mot « écologie » sonne différemment ici et là. Ici, dans le Limousin, il évoque la diversité des vivants et des savoirs nouveaux qui éclairent et mettent en action. Là, dans la petite couronne parisienne, il fait d’abord penser à des conditions d’existence souvent indignes, toujours précaires. Oura, l’une des personnes interrogées commence l’entretien ainsi : « J’habite juste à côté de la gare, derrière le commissariat. Chacun a son idée de l’écologie, dans un territoire naturel, ça sera les arbres. Mais moi quand je parle d’écologie, ça va toucher l’environnement, c’est-à-dire qu’il y a le logement, l’eau, les déchets, la santé ». Elle parle depuis un environnement où les industriels peuvent polluer puisque personne n’est chez soi, où l’asthme, le diabète, la dépression atteignent des records, où le système trie les enfants qui auront moins de droit à respirer. « Quand on fait les courses au supermarché, avec un budget si serré, comment ne pas empoisonner ses enfants ? »

Dans ces conditions, le mot « écologie » ne renvoie-t-il pas aux préoccupations d’autres groupes sociaux et politiques qui ont cloisonné « leur » écologie, étrangère au quotidien et aux luttes des quartiers populaires ? N’est-ce pas un terme devenu extérieur à des groupes entiers de population pour lesquels il est au mieux hors sujet, au pire méprisant ? Comment pourrait-il alors constituer un référentiel commun depuis des espaces habités si différemment et des conditions de vie si antagonistes ?

Lire aussi | Entrevoir la justice climatique・Laurence Marty (2025)

On interprète comme un silence sur l’écologie ce qui est une autre manière de l’appréhender ou depuis une autre extrémité. Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé. D’un côté la lutte pour la vie des environnements, de l’autre la lutte pour un environnement vivable. Cela donne d’autres savoirs, d’autres manières de lutter, et toute une autre gamme d’affects : non pas la solastalgie, la mélancolie devant ce qui disparaît au loin et devant soi, mais la menace de ne jamais parvenir à être chez soi. Il y a là tout un programme, ramassé dans la phrase de Nadia Yala Kisukidi : « Le repos des sédentaires n’est pas un vieux rêve conservateur, mais plutôt une aspiration révolutionnaire »

Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé.

De ces voix qui parlent des quartiers populaires, je crois que nous avons bien besoin car là où nous cherchons à articuler théoriquement la destruction du vivant, le racisme et le colonialisme, elles parlent de l’épreuve journalière d’un continuum de violences. Évoquant son enfance, Méziane, la quarantaine, le dit directement : « à l’époque, on se disait, on nous met là où ils ont décidé de nous mettre, c’est pourri, c’est pourri, de toute façon on est fait pour vivre dans un environnement pourri ». Pour moi, dans les quartiers favorisés, les éco-quartiers ou les campagnes où on s’organise, les atteintes aux écosystèmes sont souvent à peine perceptibles. Dans les quartiers populaires, la destruction des ressources du Sud, l’émigration forcée et la vie maltraitée en France ont un même visage d’hostilité. La dureté du quotidien entre immédiatement dans une analyse globale. Au plus près de l’existence naissent les luttes pour l’environnement. C’est de cette évidence-là dont parlent ces voix et qu’elles peuvent nous apprendre à voir.

Place Voltaire, 2024. Crédit : Issa Sawane.

Ces entretiens n’ont pas été dirigés mais seulement ouverts par l’invitation à raconter comment on arrive à Giffry, comment on y habite et comment, dans ces conditions, l’écologie peut concerner. Les personnes interviewées sont originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, et sont nées en France. Elles parlent de la vie ordinaire mais aussi de leur militantisme soutenu : elles sont impliquées dans la micro-politique des quartiers, et luttent pour des logements dignes, contre l’islamophobie ou contre les violences policières à travers des associations et collectifs autonomes comme le DAL (droit au logement), l’intercollectif Semaine Décoloniale ou encore Convergence Citoyenne Giffryenne, qui a siégé au conseil municipal.

Puissions-nous enrichir et élargir notre compréhension de l’écologie en entendant ces voix qui parlent depuis un quotidien vitalement politique.

Pierre Magne a interviewé Massinissa Chemmam, Oura Diawara, Méziane Hamidi et Djamila Hchemia en 2025.

Merci de votre abonnement !

I. « Ce gris, c’est ce gris qui m’avait marqué. Il avait aussi marqué ma mère »

Djamila Hchemia – Ma grand-mère est venue la première d’Algérie. Elle émigre en France après s’être séparée de mon grand-père. Elle vient seule et ensuite elle travaille, fait les démarches et le nécessaire pour faire venir certains de ses enfants. Elle vient à l’âge de 45 ans. 45 ans quand on émigre, c’est violent. Elle a fui, voulant quitter mon grand-père. Il était très fainéant, c’est elle qui devait subvenir aux besoins de la famille et donc elle en a eu marre.

Je suis née en province, en Eure-et-Loir. C’était ma toute petite enfance, j’y retourne toujours parce que j’y ai encore de la famille. Puis on est allé dans le Maine-et-Loire, et c’était vraiment la campagne. C’est des beaux souvenirs d’enfance. On laissait tout dehors, on se connaissait tous entre voisins. J’étais libre, on me laissait aller jouer dehors quand je voulais, il y avait mes cousins cousines, mes oncles, toute ma famille. On habitait dans plusieurs appartements, tous à côté les uns des autres. La grand-mère avait réussi à reconstituer un lieu pour la famille.

Je suis arrivée à Giffry à l’âge de 8 ans et j’y ai habité toute ma vie. On est venu avec ma grand-mère, ma mère et une de mes tantes, parce que la plus jeune de mes tantes venait faire des études d’hôtesse de l’air ici – finalement elle a fait tout autre chose. Elle voulait rentrer dans une école et ma grand-mère voulait pas la laisser partir seule et ma mère a suivi, avec moi. C’était violent d’arriver ici. Ce gris, c’est ce gris qui m’avait marqué. Ce gris aussi, il avait marqué ma mère. J’avais pas mangé pendant une semaine. Parce qu’on ne m’avait pas dit qu’on venait définitivement habiter là. J’ai compris peu à peu que c’était pas des vacances.

Méziane Hamidi – Mon père est arrivé dans les années 1970, il fait venir ma mère en 1982. Je suis né cette année là, ma mère était enceinte dans l’avion qui l’amenait en France : je suis venu en clandestin !

Oura Diawara – Je suis née en France, à Tourcoing. Oui, je viens du Nord ! Là où le travail se fait rare. Mon père, paix à son âme, travaillait dans le lainage. Il est venu du Mali pour travailler en France, on s’est donc retrouvé là. Il faisait froid. Ma mère y est toujours. Elle est une vraie ch’ti. Elle est armée contre le froid. Giffry, j’y suis depuis 20 ans ! C’est chez moi. D’abord, j’ai résidé dans un petit logement, ensuite un logement social dans la ville voisine, grâce au 1% patronal de mon mari. C’était très cher : on payait 814 euros pour un trois pièces. Le salaire ne suivait pas et était en grande partie réservé au loyer. En 2005 j’arrive dans un T3 à Giffry, chez le bailleur La Sablière. Avec l’arrivée du troisième enfant, le logement était devenu trop petit : mes trois enfants dormaient dans la même chambre. Nous avions demandé un autre logement et c’est comme ça que nous avons obtenu, en 2007, un plus grand logement deux étages au dessus.

Massinissa Chemmam – Je suis né aux Lilas mais j’ai toujours vécu à Giffry, d’ailleurs la maternité des Lilas, dans laquelle je suis né, celle avec les accouchements sans douleurs, vient de fermer. Ma mère avait déjà accouché ma sœur là-bas. Apparemment je suis né en douceur. Ma maman est algérienne. J’ai grandi à la cité Burbase, en haut de Giffry. On est venu ici, dans le centre, à partir de mes six ans. Le grand changement, c’était la localisation. En haut de Giffry, il n’y a rien. Tout est concentré au centre-ville, la médiathèque, les commerces, les banques. En vrai les appartements RATP-Habitat, à Burbase, ils étaient pas mal. C’était du neuf et les cloisons ça allait, t’entendais pas le voisin qui se retourne dans son lit. Ici aussi, ça va, à part les voisins qui tapent la perceuse à sept heures du mat’ alors que c’est les vacances. Je sais pas pourquoi, ils aiment bien percer. Ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.

Les voisins tapent la perceuse à sept heures du mat’ : ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.

Le soir, avec tes potes, tu sais pas quoi faire. Quand t’habites chez tes parents, tu peux pas inviter tes potes, alors tu vas aller manger un burger. Je peux pas cuisiner chez moi. C’est sûr qu’il y a un lien entre la malbouffe et le fait que les jeunes n’aient pas un endroit pour être. Un chez moi où je peux pas vraiment accueillir, c’est pas vraiment un chez moi. Le soir tu joues à la Play, si t’es avec tes potes, tu peux te poser dans une voiture. Sinon, c’est les burgers ou les bars à chicha, c’est ces espaces-là qui nous sont réservés. Mais c’est ici chez moi, je connais tout le monde depuis tout petit. J’avais même des responsabilités politiques ici, j’avais une obligation d’habiter ici. Aller ailleurs pour faire quoi ? Je vis ici, je milite ici, il y a différents collectifs où je me sens bien, j’ai pas vocation à aller ailleurs.

Quartier Extension Truillot. 2026. Photo : Issa Sawane

Le problème ici, c’est qu’il y a beaucoup de voitures. Quand t’es petit, tu dois tout le temps faire attention, il n’y a pas de grands espaces. Les parents, ils sont toujours angoissés de ça. Tu peux pas traverser. Chaque parent amène et ramène son gosse à l’école.

Djamila – Toujours on a loué dans le privé, jamais on a eu droit aux logements sociaux. Ma mère était timide et fière, c’était pas le genre à harceler ou à insister, tout simplement. On lui a dit « ah ben dans 10 ans Madame », et elle a laissé tomber. Les logements sociaux étaient en priorité pour les familles nombreuses, moi j’étais issue d’une famille mono-parentale. On vivait dans un petit appartement sans chauffage central, fallait se chauffer à l’électricité, ça revenait super cher, on avait des engelures l’hiver, l’humidité en permanence. Gris, froid, humide, ça fait tout un environnement.

Avant à la campagne, dans le Maine-et-Loire, on partait avec les grands, ils prenaient soin de nous, on était en groupe, je parle du voisinage, pas forcément la famille. Arrivée ici, j’ai plus le droit de sortir, on s’inquiète pour moi, et puis ma mère a peur de mon père qui est originaire de la région parisienne, avec qui elle a vécu la violence conjugale, qu’elle a quitté avec moi bébé, elle a peur qu’il m’enlève et m’emmène en Algérie. Brutale sortie de l’enfance. Faire attention, ne pas donner mon prénom… C’est aussi des traumas qui reviennent de ma grand-mère, qui a bien connu le passé colonial, il faut faire attention, on se méfie. Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.

Je connaissais pas du tout la famille de mon père, lui et moi on se voit depuis que j’ai l’âge de 40 ans, c’était quand même un abandon, faut pas avoir peur de le dire, donc il n’y avait pas de lien. Du côté maternel, je ne connais ma famille en Algérie que depuis mes 19 ans, parce qu’avant je ne pouvais pas y aller sans la signature du père. À l’époque, quand il n’y avait pas la signature du père, les enfants algériens ne pouvaient pas partir avec l’autre parent en Algérie au risque de rester là-bas. Ma mère n’a jamais couru ce risque.

Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.

Méziane – Giffry c’est une ville communiste, et on a l’impression que les communistes considèrent que le beau c’est pas pour nous, comme si on n’avait pas droit au beau, nous. On vaut pas assez pour avoir du beau. Le beau, c’est pour les riches. On dirait qu’il faut voter à droite pour avoir des fleurs dans sa ville. Les communistes, je sais pas pourquoi, ils veulent pas mettre des fleurs. Tu vas dans les parcs, y a pas de fleurs. À Giffry en tout cas c’est comme ça. On dirait qu’il y a une économie sur les fleurs, mais ça coûte pas si cher que ça les fleurs bordel de merde. Dans les villes socialistes, comme ils aiment bien se foutre de la gueule du monde, des fois ils nous ont fait des cités un peu Picasso, des jaunes, bleues, vertes, parce qu’ils pensent que des coups de peinture ça va nous suffire, mais, bon, parfois c’est un peu joli. Mais à Giffry, il n’y a aucun effort, c’est du brut. Ils disent c’est beau le brut, c’est de l’art. Apparemment, quand ils construisent des bâtiments, ils ont pas de pots de peinture, ils ont peut être pas de potes communistes qui ont des sociétés de peinture pour avoir des pots de peinture moins cher. Ils nous font des bâtiments tout gris, ou sinon c’est rouge pour nous rappeler où c’est qu’on est. C’est une ville de dépressifs que vous voulez ? C’est un projet qu’on soit déprimés pour qu’ils puissent s’occuper de nous et tout ? 

Parc des Cormailles, 2010. Wikimedia Commons.

Massinissa – Le centre Pompidou à Paris, c’est horrible. Le centre ville de Giffry, c’est vrai que c’est pas très esthétique, mais est-ce que l’esthétique, c’est beau ? Ici, il y a des marchés qui sont beaux. C’est ma ville, forcément je l’aime bien .

Djamila – Le sentiment du gris il est resté. Ici, c’est un peu gris partout, dès l’arrivée en train, petite, ça m’avait frappé. Je m’en souviens encore, c’est dingue. Maintenant je peins des peintures très colorées, liées à des femmes, des figures de la résistance .

Méziane – On a longtemps porté l’idée d’encourager le street art sur la commune. Et pendant longtemps la municipalité de Giffry n’était pas favorable. Il a fallu pousser, prouver et attendre que ça deviennent un peu à la mode pour obtenir les autorisations. Même si tout le monde pense que l’initiative de la fresque Sankara ou celle de Mohammed Ali est municipale, en réalité c’est à l’initiative de notre réseau associatif qui a porté ces projets et d’autres du début à la fin. Même pour le street art, on a dû se battre. Rien n’a été simple. On avait Rivy et le 13ème qui était à l’avant-garde du street art en France, mais entre les deux, Giffry s’y refusait. Il faut dire aussi que ce que nous proposions était un peu plus politique et ambitieux que juste de l’embellissement ou de l’art. À un moment, on leur a dit, soit vous acceptez, soit on la fait quand même et il faudra envoyer la police pour nous en empêcher. Ils ont fini par accepter. Giffry, de toute la banlieue, je crois que c’est l’une des pires villes pour la dimension beauté, même si il y a aussi quelques belles choses au niveau architectural. Mais les gens ont aussi besoin d’avoir un environnement plus gai, en fait ça joue sur le moral, ça fait descendre en estime quand tu vis dans le sale, le moche, le gris. Les gens voient comment c’est ailleurs et ça leur donne l’impression de pas avoir droit à la beauté des choses. On n’a pas droit à la beauté des choses.

Fresque Muhammad Ali (crédits : Convergence Citoyenne Giffry)



II. « Qu’est-ce que tu vas aller faire dans un cimetière entouré de barres d’immeubles ? »

Méziane – Jusqu’à très récemment, les gens voulaient pas être enterrés ici, ils voulaient être enterrés au bled. Les changements de pratiques sont très récents et ont explosé à partir de 2020. Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier. Alors il y a eu des personnes qui se sont fait enterrer ici. Même si c’était pas sans débat dans les familles. Il y a toute une génération qui est en train de mourir, mais celle d’après est née ici, a grandi ici.

Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier.

Les Algériens, maintenant, ils sont ici pour la troisième ou quatrième génération. Certains sont arrivés à Giffry dans les années 1920 ou 1930. Certains c’est leur arrière grand-père qui est venu travailler ici, donc ça fait un rapport à la France plus fort. Il y a aussi les mariages mixtes plus nombreux. Il va où le mort ? On va pas le couper en deux. Si ta famille elle est en France, tu vas faire quoi au bled, qui va s’occuper de ta tombe ? J’ai pas l’impression que le truc c’est on va s’enterrer ici parce qu’on est bien ici, la France nous aime. C’est plutôt un truc pratique, quand la majorité de la famille est ici, que le mort ne soit pas loin pour prendre soin.

En général, l’émigration Kabyle est organisée autour de comités de village qui gèrent tout ce qui est enterrement, ici en France. Quand les immigrés arrivaient en France, ils allaient là où il y a des gens de leur village. Ça faisait comme une organisation villageoise. Depuis les années 1920, les immigrés de tel ou tel village se réunissent ici a minima une fois par an et payent une cotisation. Elle sert en priorité à payer l’intégralité des frais relatifs aux décès et les rapatriements des corps. Pour les travaux au bled financés par les immigrés, c’est d’abord l’assemblée de village de là-bas qui décide. C’est pas toute l’immigration maghrébine qui s’organise comme ça, pour d’autres il y a des dispositifs étatiques, ou aussi des entreprises privées qui grandissent d’ailleurs avec l’individualisme.

Là-bas, le corps est déposé dans une pièce de la maison, on chante des chants religieux. Tu as des chants qui durent des heures et des heures, des chants assez forts, répétitifs, tu peux entrer en transe presque. C’est pas un service funèbre obligatoire. Tout est fait par les villageois. Il y a des veillées, tu dors pas pendant trois nuits, tu dois accueillir les invités, raconter des histoires. Tu restes à la maison, soit dedans, soit devant, tout le monde mange le couscous. Après on a le droit au thé. Il y a une blague comme ça, quand quelqu’un meurt on dit : ah on va enfin pouvoir boire le thé. Je sais pas pourquoi ils ont associé le thé à la mort. Dans mon village on n’est pas trop thé, on boit plus du café au lait. Peut-être que c’est parce que c’est un truc d’Anglais ou de Marocain, je ne sais pas, on boit pas trop le thé dans ces montagnes-là.

Tours EDF. Wikimedia commons.

Le jour de l’enterrement, le corps traverse le village, c’est des hommes qui le portent. Avant les cimetières étaient dans les villages, il y avait pas de séparation. Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage. Les femmes crient, elles pleurent elles pleurent elles n’arrêtent pas de pleurer, comme les pleureuses. Elles marchent derrière, les femmes de la famille d’abord puis les femmes du village, elles s’arrêtent à la porte du cimetière. Les hommes bon c’est les hommes, donc ils ont pas le droit de pleurer. Seulement en cachette. Ça se transmet très vite, la tristesse, c’est des petits villages où tout le monde a des liens. Les hommes entrent au cimetière, les femmes restent dehors, à cause de ces pleurs elles peuvent ramener les mauvais anges qui pourraient ramener le défunt en enfer. Donc dans la tradition elle n’assiste pas à la mise en terre du cercueil. Elles entrent après, rendent visite. C’est souvent elles qui gèrent les cercueils, les nettoient, les font beaux. En tout cas, la tradition elle est comme ça. Normalement on ne met pas de pierre tombale, on met juste de la terre et des cailloux autour. Les gens de ma famille, c’est difficile de reconnaître où ils sont, il n’y a pas de plaque, c’est dans la mémoire, les gens savent. Et si tu sais pas, il y a toujours une tante qui sait précisément où est la tombe de qui. Mais je vois que, aujourd’hui, il y a plein de belles pierres tombales qui coûtent cher autour. En Islam, à la base il y a un principe d’égalité dans la mort, l’occidentalisation a cassé ça. Maintenant, plus les gens sont riches, plus ils mettent des grands cercueils pour montrer qu’ils sont des gens importants.

Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage.

Avant, à Giffry, il n’y avait pas de cimetière musulman, il fallait aller de l’autre côté de Paris, à une heure de route. Les communistes, en bons anticléricaux, ne voulaient rien entendre. Il a fallu batailler pour que les élus finissent par faire un carré musulman en 2016. Je suis même pas sûr qu’il soit vraiment bien orienté vers la Mecque… Ils ont dû avoir un problème de boussole, je me demande s’ils n’ont pas orienté vers Moscou  ! En tout cas il aura fallu attendre 100 ans de présence musulmane à Giffry et de mobilisations pour avoir le droit d’être enterrés en musulmans…

Djamila – La découverte de l’Algérie la première fois, c’est l’odeur. Dès la descente de l’avion, c’est un parfum qui t’envahit. Il y a un parfum, ah la la, c’est viscéral, une odeur différente que j’avais jamais ressentie. C’est l’odeur de la terre et l’air qui t’envahit. Alors qu’ici ça sent pas le grand air.

Méziane – Je suis français mais j’en ai un peu rien à foutre d’être français. La France elle nous a juste violenté, arnaqué, on est là, on charbonne pour elle, on la développe pendant qu’on a laissé les pays d’origine couler parce qu’on a été contraint d’en partir. Cette terre j’y ai zéro attachement. Même si, bien sûr, l’histoire et la vie font que je suis chez moi aussi en France. J’aime ses villages, c’est un beau pays avec de beaux endroits, mais pas plus ni moins que l’Italie ou la Grèce. J’aime le camembert aussi… mais ça ne sera jamais mon pays, comme de l’attachement à une nation, à un peuple… Je n’ai pas vécu en Algérie au delà des vacances, et mes habitudes de vies sont plus proches de celle de la France, mais je suis algérien.

Je suis issu des peuples Amazighs, je veux être enterré sur la terre des Amazighs. Mon pays sera toujours le pays de mes parents, de mes ancêtres. Et donc pour moi la mort c’est lié à ça. M’enterrer ici, ce serait une défaite. Comme si la France m’avait eu jusqu’à ma mort, mes ascendants comme leurs descendants. Et puis en vrai, on a mal vécu ici toute notre vie, on s’est senti discriminés et à la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui ne voulait pas de nous et qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.

À la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.

Je préfère être enterré à côté de ma mère, de mes sœurs, de mes frères enterrés là-bas. Même si quand t’es mort, t’es mort, là-bas t’es dans ta terre d’origine que t’aurais pas dû quitter si ta famille elle avait pu vivre une vie digne chez elle. Et puis franchement, y a pas photo au niveau de la vue ! Le cimetière est en haut du village sur une colline à plus de 1000 mètres d’altitude, il donne droit sur toutes les montagnes du Djudjura en face, t’es à l’air frais, il fait tout le temps soleil, qu’est-ce que tu vas aller faire dans un cimetière entretenu par un agent municipal, entouré de murs, de barres d’immeubles et de grues, où l’histoire est toute pourrie, tout le monde dégoûté d’être là ?

Je suis issu d’un peuple qui s’est sacrifié pour sa libération, pour qu’on soit algériens et au final on est là en France. On n’a pas pu être algériens de notre vécu, au moins qu’on soit algériens de notre mort, tu vois. Quand nos parents sont partis du village, ils ont dit « quand j’ai gagné pas mal d’argent je reviens, et on construit une maison ici pour vivre dignement ici ». Ils comptaient revenir, ils sont jamais revenus. Ils ont mis du temps à piger qu’on n’allait pas retourner. J’ai du mal à ne pas me dire qu’il y a pas aussi là-dedans un échec de la part des ex-colonisés. Parce que leurs enfants sont un peu perdus. On a contribué à faire de la France une puissance économique, plus qu’on ne contribue au développement de l’Algérie. Et on y perd beaucoup. Les enfants qui sont nés ici, c’est pas qu’ils réalisent pas c’est qu’ils ne peuvent pas repartir. Parce qu’ils sont quand même au final aussi français. Et les parents disent : nos enfants, c’est la France qui les a mangés.

On n’est pas français par plaisir, on est français parce que l’Histoire nous a massacrés, a fait de nous des perdants. Même si la guerre de libération a été une victoire sur le colonialisme, on reste les perdants de l’Histoire. Le discours des intégrationnistes qui disent qu’il faut être fiers d’être français, il m’insupporte. Tu la trouves où la fierté d’être français ? Moi je la trouve pas. La révolution française ? La France qu’ont rencontrée mes aïeux, c’était pas la France des bonnes personnes, c’était la France des mauvaises personnes. Ce que la France elle m’a apporté ? Je sais pas. C’est nous qui avons apporté à la France. Merci la France ? Merci de quoi ? Moi j’ai pas vu la France comme un pays qui nous a permis de vivre dignement. Ma mère elle a enfanté sept enfants, je suis le seul à avoir dépassé le collège, donc le déterminisme… tu vois ce que je veux dire. La France elle a pas empêché ça. Merci de quoi ? Que j’ai réussi à sauter tous les obstacles qu’elle a mis devant pour que je finisse pas trop destroy ?

Place Parmentier. Wikimedia Commons.



III. « J’ai signé pour un logement décent, pas pour des moisissures et des fuites partout. »

Massinissa Je connais tout le monde dans mon bâtiment. Alors il y a des liens. D’ailleurs la voisine qui s’est fait expulser cette semaine, ma voisine de palier, je la connaissais bien. Ses enfants étaient avec moi au collège. Avant il y avait beaucoup moins de procédures d’expulsion, maintenant ils les lancent à toute patate

Méziane – Les logements sociaux se dégradent, ils ont été construits il y a longtemps. Ceux-là par exemple, ils ont été construits fin des années 1920, années 1930, années 1940. Puis il y a les cités des années 1960-70. Là, les fenêtres que tu vois, elles sont foutues, le bois est pourri, l’air passe, c’est moisi autour mais il n’y a pas de rénovation. Ils essayent de gratter sur le temps, rénover au bout de 40 ou 50 ans. En haut de la ville, t’as une cité qui fait l’angle, où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots, sur les prises électriques, les gens se retrouvent avec des flaques d’eau chez eux. La tête ne résiste pas à ça.

En haut de la ville, t’as une cité où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots. La tête ne résiste pas à ça.

Et maintenant tu as le neuf qui est de très mauvaise qualité. Il y a déjà des inondations, des infiltrations, des briques qui s’écroulent. Sur des immeubles neufs, ils mettent des filets pour retenir les matériaux qui tombent au bout de quelques mois ! On en voit qui commencent à se détériorer dès la première année. Les gens veulent du neuf pour pas avoir les problèmes de l’ancien mais se retrouvent parfois avec les mêmes problèmes et des bâtiments de moindre qualité.

Lire aussi | Made in ruines : en finir avec l’hégémonie du béton・Dolorès Bertrais (2026)

Mais le plus grave, c’est l’habitat indigne. Giffry reste une des villes où on en compte le plus dans tout le département. D’abord du logement privé, loué par ceux qu’on appelle les marchands de sommeil. C’est beaucoup des primo-arrivants, sans-papiers, qui n’ont pas d’autre option. Petits logements exigus, familles nombreuses dedans, ils payent super cher mais c’est dégueulasse, il y a du plomb, c’est des très vieux bâtiments. C’est toute un population discriminée au logement social parce que quand t’es en situation irrégulière, que tu viens d’arriver en France, pour avoir un logement social à Giffry, tu peux même pas déposer ta demande. Alors ce qui reste, c’est des marchands de sommeil qui t’exploitent. Et maintenant, vu le niveau d’insalubrité et d’indignité de certains logements de l’ex office public d’HLM dans lesquels habitent souvent les plus en difficultés, vu comme ils ne rénovent pas, on se dit un bailleur social qui loue un appart indigne à un public dont on sait qu’il ne peut pas aller ailleurs, est-ce que finalement on est pas très proche de la définition de marchand de sommeil ?

Passage Françoise Héritier. Photo : Issa Sawane.

Massinissa – Il n’y a pas assez de logements sociaux. Tu vois, moi j’ai 25 ans, j’habite chez mes parents. J’ai fait une demande qui date d’il y a cinq ans, t’as des gens dont la demande date de 10 ou 12 ans. Si un appart se libère, ils étudient les dossiers, l’ancienneté, la situation, la cotation, le taux d’effort. On parle du phénomène Tanguy mais c’est parce qu’il y a de plus en plus de jeunes qui peuvent pas fournir 1000 euros et trois fiches de paie. La vérité, moi-même j’aimerais vivre ailleurs que chez mes parents. C’est pas une honte, c’est la réalité économique générale, la majorité des gens de mon âge, ils habitent encore chez les parents. On attend les déménagements, les décès, les expulsions. Là chez la voisine qui vient d’être expulsée, ils ont déjà commencé à refaire la peinture et tout. Faut le remettre direct à louer.

Méziane – On n’a pas le droit de faire certains travaux dans les appartements sociaux. Si jamais tu fais les travaux toi-même et que tu leur demandes de te rembourser, t’en as pour deux, trois ans de démarche. Ils vont te dire « vous aviez pas à faire ça ». Dès que tu fais un truc, ça peut se retourner contre toi. Moi j’ai enlevé un bloc de béton énorme, qui sert strictement à rien. Il servait à poser les éviers à l’époque, en 1950. Ils ont enlevé les éviers et n’ont pas cassé le béton. Et ça t’a pas le droit de l’enlever. Si tu le fais sans autorisation et qu’ils viennent ensuite constater que tu l’as fait, ils t’enlèvent ta caution. Il y a des choses trop vieilles, qui servent à rien, des placards abîmés, rouillés, qui ne fonctionnent plus mais t’as pas le droit de casser. Alors qu’en fait si tu l’enlèves, ça donne même de la valeur au logement !

Chez le bailleur, si t’installes une cuisine toute équipée par exemple, quand tu pars, ils enlèvent tout. Ils remettent tout à l’identique avec des carrelages premier prix blancs, des murs blancs, de la toile de verre, pour cacher, faire plus sain. Ils peuvent pas louer un logement avec une cuisine violette. Donc ils jettent des cuisines équipées neuves pour livrer le logement neutre. Alors que peut-être tu pourrais faire visiter à la personne et qu’elle se dise la cuisine violette, là, j’adore, je la garde.

Certains se disent, si je veux mettre le carrelage de mes rêves, je le ferai quand j’aurai ma maison. Les gens se disent je vais pas rester là toute ma vie. Parce que là, il y a l’humidité, les champignons, les cafards, les rats, la famille peut s’agrandir, mais en vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.

En vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.

Oura – Il y a quatre ans, un ravalement au karcher sur les murs a été fait à la demande de mon bailleur ICF Habitat La Sabliere. Je l’ai signalé au gardien ainsi qu’au bailleur. Croyez-vous que quelqu’un s’est bougé ? Cause toujours, tu m’intéresses ! Malgré les relances, rien n’a bougé. J’en ai eu ras le bol, je me disais : “Comment c’est possible ? J’ai toujours payé mon loyer en temps et en heure. La moindre des choses serait de se déplacer et de constater les faits”. En juin 2023, après deux ans, la société chargée des VMC s’est déplacée.

– Madame Diawara, nous envoyons un technicien pour la VMC; m’ont-ils dit.

– Je n’ai pas un problème de VMC mais d’humidité.

– D’abord, nous vérifions la ventilation ensuite, on en discutera.

– Ma ventilation fonctionne. Comme évoqué, je n’avais pas de problème d’humidité avant les travaux”.

“L’humidité est en train de partir” m’a dit le technicien après avoir constaté que la VMC était fonctionnelle. C’est tout ce à quoi j’ai eu droit comme réponse. J’étais furieuse. L’humidité “part” car c’est l’été et qu’il fait chaud mais l’hiver lui sera bel et bien de retour et ça sera reparti pour un tour ! L’hiver est revenu et l’humidité  ? Encore pire. En  novembre  2023, j’ai fait une pétition  : une vingtaine de personnes étaient touchées par l’humidité. Des tâches noires sous les fenêtres, des champignons dans le salon et dans la chambre des enfants… Au-delà d’être repoussant, c’est dangereux pour la santé  : on ne peut pas vivre dans ces conditions. J’ai contacté les services d’hygiène de Giffry qui m’ont renvoyée au service d’hygiène de Créteil car, je cite : “on ne s’occupe pas de ça”, qui eux-mêmes m’ont renvoyée à Giffry. Ils aiment nous balader. J’écris donc un courrier à l’Agence Régionale de Santé en posant le problème avec photos à l’appui. J’ai eu un retour me disant qu’ils relancent les services d’hygiène de Giffry pour qu’ils viennent constater les dégâts. C’était en novembre 2023. Je pose ma journée pour aller me faire aider par la CNL. La dame semble m’écouter mais je préfère écrire une lettre avec mes mots. Le temps passe, je bouillonne de l’intérieur. Je continue à toquer à toutes les portes, et j’envoie même un courrier à la Sablière.

Méziane – C’est très difficile d’obtenir des diagnostics, déclarer le logement tel qu’il est, obtenir des indemnités, reloger les gens. Les services municipaux d’hygiène interviennent partout sauf quand c’est des logements du bailleur dont le président est le Maire, c’est à dire leur employeur.

Oura – En février je parle avec des membres du DAL. Charlotte et Samira sont passées, elles ont pris des photos, des notes, donc la machine est lancée. Le DAL m’avait mis en contact avec une association du plomb. Ah oui, j’ai du plomb chez moi. Ils sont venus faire des prélèvements et c’est avéré. Ils ont envoyé les résultats à l’ARS qui doit les envoyer aux services d’hygiène de Giffry et toujours rien. Mars 2024, je décide de faire une vidéo Tiktok, je déteste le truc Tiktok mais j’ai créé un compte, avec des photos des logements les plus dégradés, je raconte ma petite vie. Et pas loupé ! Tout de suite mon téléphone sonne, alors que la responsable quand j’envoie des mails, elle m’a jamais capté, et là je dis : « dis donc c’est rapide ». La responsable du site la Sablière m’appelle :

“ Qu’est-ce qui ce passe ?” je lui demande.

– Je vous contacte au sujet de la vidéo que j’ai vu”

– Ah bon ?”

– J’aimerai bien en finir avec ces travaux”

– À qui le dites-vous  ! Pour en finir il me faudrait un interlocuteur, ce qui n’est pas une mince affaire. Vous voulez en finir  ? Envoyez-moi un courrier avec écrit noir sur blanc que des travaux seront fait dans le salon ainsi que les trois chambres. Alors les ouvriers pourront rentrer. Pas de courrier, pas de travaux : je ne veux pas de promesse en l’air.

Elle fait le courrier mais je constate qu’il manque une chambre. Je l’appelle pour que l’erreur soit rectifiée : il y a trois chambres impactées par l’humidité, pas deux. Ce n’est pas difficile. Peut-être que je ne parle pas français. Je finis par prendre une avocate. La leur d’avocate m’a envoyé un document affirmant que l’humidité viendrait de la “suroccupation” du logement. Nous sommes six dans un T4 de 77 mètres carrés. Où se trouve la suroccupation ? C’est un dialogue de sourd. À se demander s’ils ne le font pas exprès. Pendant des années, je me tue à dire d’où vient l’humidité, ils font tout leur possible pour trouver un autre problème.

Juillet  2025, je reçois le courrier en bonne et due forme. J’accepte les travaux et je pose une semaine de vacances. Le travail a été bien fait, franchement je n’ai à redire. Mais l’humidité est revenue peu après. J’ai signé pour un logement décent et non un avec des fuites et de la moisissure de partout. Je ne profitais pas de mon habitat, je m’y sentais mal à l’aise et il m’arrivait même d’en avoir honte. Ça ne donne même pas envie d’acheter de la décoration ou même d’y faire le ménage.

Une locataire mère de famille rencontre énormément de problèmes liés à l’humidité. L’eau coule le long des murs. Ses enfants sont asthmatiques, leur état s’est aggravé au vu des conditions. C’est bien pire que chez moi. Mais les travaux ont été faits dans les appartements des deux seules personnes qui ont fait valoir leurs droits en engageant une avocate. Les autres logements n’ont pas eu droit aux travaux. Dans les logements sociaux, tu es obligée de te battre pour avoir une chance que tes enfants soient en bonne santé. Nous sommes délaissés. À leurs yeux nous ne comptons pas. J’ai fait savoir à la responsable qu’ils nous traitent comme des animaux. Laisser des humains dans de telles conditions, sachant que j’ai un enfant en bas âge et un autre en situation de handicap ! Je me sens incomprise, voire même ignorée.

Boulevard Brandebourg. Wikimedia Commons



IV. « L’usine d’incinération, elle est là depuis longtemps, on la calculait pas »

Oura – L’usine d’incinération

Massinissa – Cet endroit qui fume, ça nous inquiétait pas vraiment, ça faisait partie du paysage. L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites. On se mange les merdes de Paris. C’est en banlieue qu’on met les infrastructures polluantes de la capitale. Mais y a un petit souci dans le plan. Les espace de la banlieue proche sont de plus en plus recherchés par les classes moyennes aisées et en même temps c’est des dépotoirs.

Méziane – Quand j’étais petit, il y avait déjà les cheminées. Le parc des Cormailles, c’était une butte de déchets enfouis. Pour nous, c’était pas une préoccupation. On avait d’autres chats à fouetter. La conscience écolo elle était pas très forte, ça nous paraissait pas essentiel. C’est comme la bouffe, on répondait à la question « comment manger ? », pas à la question « comment bien manger ? » Quand on a commencé à s’engager, c’est sur les problèmes qu’on rencontrait dans le quotidien, la pauvreté, les discriminations, l’ascenseur qui est en panne. L’incinérateur c’était pas un sujet.

L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites.

C’est depuis longtemps qu’il y a des mobilisations écolos contre l’usine. J’ai assisté à de grands débats de « concertation » sur le sujet il y a 15 ans quand ils ont décidé dereconstruire une nouvelle usine. Les communistes défendaient le projet, les écolos demandaient la fermeture de l’usine, personne les écoutait. Il y avait des bonnes idées. Mais certains voulaient juste envoyer ça loin de chez eux, dans une zone moins dense, mais surtout loin de chez eux. Mais là-bas, il y a pas aussi des champs, des terres, et des gens qui habitent ? Je trouvais cette lutte égoïste, portée par une petite bourgeoisie blanche.

Les communistes disaient qu’il n’y avait pas de pollution, que ce qui s’échappait des cheminées c’était que de la vapeur d’eau. Qu’il fallait faire confiance. Ils avaient le même discours que le syndicat qui gère l’usine. Et puis, garder l’usine sur le territoire, ça voulait dire recevoir une manne d’argent qui était versée en compensation à la Ville, en plus du chauffage urbain.

Massinissa – Le collectif qui se bat aujourd’hui contre l’incinérateur, c’est le collectif 3R

Vue sur l’incinérateur de la rue Joutes. Wikimedia Commons.

Méziane – On sait maintenant qu’il y a eu beaucoup de mensonges

On avait moins que maintenant l’exigence d’un endroit propre. À son niveau, et avec ses limites, le collectif 3R a contribué à nourrir cette conscience et cette exigence.

Et maintenant, avec les actions du collectif 3R, on sait qu’il faut pas manger d’œufs produits à Giffry


V. « On les a pas attendu pour préserver la planète »

Méziane– Les couleurs des poubelles, j’ai rien compris. Là où j’habite, en bas du bat’, il n’y a pas de poubelles de tri. Quand je descends en bas, y a les rats, des fois ils se battent dedans boum badaboum boum, t’oses pas y aller. Ils te disent de trier alors qu’en bas il y a même pas les bacs. À la base, je refusais de le faire. À force de matraquage, je fais un effort, mais en vrai si j’ai un truc dans les mains, jusqu’à maintenant, je le mets dans n’importe quelle poubelle. Après je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.

Je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.

Massinissa – C’est toujours la même chose : « Eh faut pas prendre l’avion ». Ferme ta gueule, le billet de train il est à 200 euros, celui d’avion à 50 euros. En plus faut le temps de prendre le temps, c’est un luxe. L’écologie comme programme politique, ça produit de la culpabilité. Le problème c’est pas untel qui va prendre son avion, c’est le capitalisme. L’écologie ça fait pas un programme politique, y a pas d’écologie sans anticapitalisme, c’est-à-dire sans antiracisme.

Oura – Je ne me dis pas « je vais m’occuper de La Sablière, puis on verra pour la crise climatique ». Tout est lié. Dans mon immeuble, notre chauffage a une pièce défectueuse qui a pour conséquence de ne plus se régler sur la température extérieure. La loi stipule que la température doit être régulée à dix-neuf degrés. Est ce qu’il y a deux lois ? Toi, La Sablière, as-tu une permission spéciale de réguler la température à vingt six degrés et les autres à dix-neuf ? Concernant le DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) la loi le rend obligatoire et interdit une augmentation du loyer lorsque celui-ci est classé entre F et G. Chez nous ce n’est pas isolé : c’est une passoire thermique, le vent passe à travers les fenêtres fermées. Ils se sont permis d’augmenter les loyers. Nos bailleurs sont des hors-la-loi, le problème écologique c’est eux. Ce n’est pas compliqué : leur politique va à l’encontre de l’écologie.

Méziane – Les dirigeants occidentaux se sont mis à s’intéresser à la crise climatique quand ils ont commencé à avoir chaud l’été. L’Occident réchauffait la planète depuis bien longtemps mais c’était les gens de Tombouctou qui étaient touchés, alors on s’en foutait. Parce que, quand t’habites au Mali, ça fait longtemps que tu la sens la crise. La désertification, chaque année la sécheresse augmente, c’est de plus en plus dur de faire paître les bêtes, il faut les emmener de plus en plus au sud. Il y a des villages qui aujourd’hui sont entourés de sable, alors qu’avant ils ne l’étaient pas. Parfois c’est même la famine, les gens doivent partir, mettre en danger toute leur famille.

Les pays du nord sont massivement responsables du réchauffement climatique et leurs agences de développement viennent dire au sud comment planter des arbres dans le désert et ne pas couper une branche pour faire un feu alors qu’ils font raser des forêts entières pour leurs intérêts. Elles viennent donner des leçons. Alors que les enfants d’immigrés savent comment leur mère fait attention à l’eau. La génération de nos parents qui sont du bled, même ici ils utilisent les bassines comme là-bas où il n’y avait pas l’eau dans les robinets. Parce que tu économises. Moi, quand je dois laver, je te balance 8 seaux d’eau, l’eau y en a partout. Je fais plus tellement attention, je laisse couler le robinet. De toute façon ça va retourner dans les égouts, ça va revenir par un autre biais, je sais pas comment, je veux pas savoir. La logique du colibri, chacun fait une goutte, après ça va aller… À quoi ça sert d’emmerder tout le monde quand on sait que les responsables du pillage du monde, des pollutions, du réchauffement climatique, ce sont les grosses multinationales.

Les gens des pays du sud ont un savoir de l’écologie. Dans nos villages, il y a des étés où il n’y a pas une goutte d’eau dans le puits, quand il n’a pas neigé. Alors faut prendre les ânes, descendre la montagne, il y a une autre fontaine qui a été creusée avec l’argent des immigrés à l’époque. Certains étés, tu posais le baril d’eau et ça tombait goutte à goutte. On avait droit à cinq barils. Imagine le temps qu’il faut, tu descendais là-bas, tu restais des heures à faire la queue et tu repartais avec tes 5 barils d’eau, tu devais tenir un maximum avec. Tu peux pas avoir une maison qui prend toute l’eau. Chaque famille envoie un âne, tout le monde sait qui a pris, qui n’a pas pris. Si tu y vas deux fois, ce sera dit à la réunion de village. Jusqu’en 1994, au village il n’y avait pas l’électricité, le soir tu allumais une bougie. Quand t’as vécu comme ça toute toute ta vie, c’est naturel de faire attention. En gros, on les a pas attendu pour préserver la planète. Voire même, c’est la société française qui m’a appris, moi, enfant d’immigrés, à pas faire attention. À rien respecter.

Parvis Anne Sylvestre. Wikimedia Commons.

Djamila – Ma grand-mère, elle faisait attention. C’est pas qu’elle était radine, mais elle a vécu la misère, elle travaillait chez le colon. Pour économiser ses chaussures, elle enlevait ses sandales, elle allait à pied pour garder de quoi nourrir ses enfants. C’était une orpheline, élevée en partie par sa grand-mère. Elle faisait attention, elle avait connu la vie dure, travaillé toute sa vie. La lumière ! Ah je me rappelle de la lumière, c’était horrible, je révisais mes leçons et fallait éteindre la lumière. Je disais : mais mamie, je peux pas réviser si tu éteins la lumière. C’était quelque chose ! Et le chauffage aussi qu’elle éteignait. C’était une femme austère, marquée par la difficulté qu’elle a vécue. C’était une force de la nature, elle a toujours été en bonne santé jusqu’à ses toutes dernières années. À 80 ans, elle avait sa chambre chez sa fille, elle faisait encore la vaisselle, le ménage, à manger.

Méziane – Personnellement je me suis très peu intéressé aux questions écologiques, parce que quand les gens disaient la planète elle va exploser, j’avais envie de leur dire : ben qu’elle explose ! Tout plein d’écolos, je le sens quand je parle avec eux, ils veulent préserver la planète mais ils s’en foutent des inégalités. Moi, si c’est pour un monde injuste, je vais pas faire d’efforts. Ça ne me va pas qu’il y ait des privilégiés qui vivent bien dans ce monde. Et qui détruisent la planète en plus, pendant que moi je me casse la tête à faire du tri sélectif en casant 5 poubelles dans ma cuisine de 5 mètres carrés. Je rêve d’un monde où tout le monde puisse vivre bien. Alors là oui, dans ce cas je veux bien penser à la planète. Si c’est préserver la planète pour un monde de merde… autant qu’on le bousille. Autant que chacun prenne sa part à la destruction de la planète.

Lire aussi | Pour une écologie de la libération : antiracisme et écologie politique・Fatima Ouassak (2025)

Massinissa – Dans mon enfance, l’alimentation était importante. Il y avait deux salaires à la maison, mon père était catégorie B, ma mère était secrétaire, du coup ça allait, il y avait de quoi faire attention aux légumes. Je viens pas d’une classe précaire, on faisait attention pour pouvoir partir en vacances, j’avais pas les habits de marque, il y avait des choix qui étaient faits. On me demandait ce que j’avais mangé le midi pour pas refaire des féculents. Mais chez les copains plus pauvres, c’était frites et pâtes tous les jours, à tous les repas. Il y a un truc paternaliste, on va te prendre par la main pour te dire comment tu dois manger. Mais si les gens mangent frites et pâtes, c’est qu’ils n’ont pas le choix.

La nature et les animaux, c’est une création de Dieu. Hallal, c’est un rapport à la viande sensé, tu sais d’où elle vient, ça a à voir avec la question du bien-être animal. De toute façon, en tant que croyant, dans ton rapport au monde, tu dois être bienveillant. Il y a forcément une question écologique dans ta foi.

Centre Jeanne Hachette vu du ciel. Wikimedia Commons.

Image de Une : Promenée Jeanne Hachette. Wikimedia Commons.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Soutenir la revue Terrestres

Notes

PDF
24.06.2026 à 18:12

Quand les injustices environnementales alimentent la droite radicale

Elodie Edwards-Grossi

Texte intégral (3591 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

À propos des livres d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right (2016), et Stolen Pride : Loss, Shame, and the Rise of the Right (2024), tous deux publiés aux éditions The New Press (New York).

Quelque part dans le sud de la Louisiane, dans le bayou, à l’ombre des cyprès et des palétuviers. Mike descend de son camion et salue avec enthousiasme la sociologue Arlie Russell Hochschild venue le rencontrer pour un entretien. Face à la chercheuse en sciences sociales, le soixantenaire livre des souvenirs d’enfance teintés de nostalgie : « Quand j’étais enfant, il suffisait de faire du stop au bord de la route pour qu’on vous prenne en voiture. Ou si vous aviez une voiture, vous preniez quelqu’un. Si quelqu’un avait faim, on lui donnait à manger. Il y avait un élan de solidarité dans la communauté (you had community). Vous savez ce qui a mis fin à tout cela ? ». Il prend une grande pause, contenant une colère à peine dissimulée. « L’État omniprésent (big government) »

Le big government que Mike a en ligne de mire, c’est l’État fédéral dont les financements et les programmes irriguent les territoires. Celui-ci connaît plusieurs visages. Il s’incarne parfois dans le spectre de l’assurance santé universelle qui fut promulguée par le président Barack Obama en 2011, le fameux Patient Protection and Affordable Care Act qui avait garanti une couverture santé à 32 millions d’Américains qui en étaient auparavant dépourvus. Mike conçoit à la fois cette politique comme une forme d’imposition venue d’en haut et comme un gouffre financier pour les ménages modestes, honnêtes et travailleurs dont il se représente faire partie. Dans cette même veine, Mike, lui-même fils d’un plombier, né dans la petite bourgade de Donaldsonville et résident du Bayou Corne, conspue les aides sociales versées aux personnes les plus démunies. Enfin, l’émanation de l’État fédéral sur les territoires prend aussi la forme des régulations environnementales imposées par l’Agence de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency) dans l’ensemble des États, depuis sa création en 1970 par le président Richard Nixon, que le résident de la paroisse Assumption ne voit pas non plus d’un bon œil.

Fervent soutien du Tea Party, un mouvement politique contestataire, emblématique pour son refus de la croissance de l’État fédéral et opposé à la collecte des impôts, Mike a vécu toute sa vie dans le même bourg, situé à environ 120 kilomètres de la Nouvelle-Orléans

Parmi les personnes réticentes à soutenir les politiques de l’État providence, nombreuses sont celles qui vivent sous le seuil de pauvreté.

C’est sur ce témoignage que s’ouvre le livre d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right, paru dans sa première édition en 2016. L’auteure livre un récit poignant des affects et de la nostalgie ressentie par ces personnes habitant les campagnes périphériques en Louisiane vis-à-vis de l’époque relativement prospère d’avant le mouvement des Droits civiques, pour les classes populaires et classes moyennes blanches dont elles font partie. Le livre interroge le rapport qu’entretiennent les individus à ces émotions politiques, ainsi qu’à la manière dont ces ressentis modèlent leurs expériences de la politisation.

Merci de votre abonnement !

Le paradoxe de l’allée des cancers

Comment comprendre les profondes réserves, voire le rejet total, que ces personnes expriment à l’endroit de l’État providence alors que du point de vue de leurs intérêts sociaux, elles seraient toutes potentiellement bénéficiaires du filet social proposé par les politiques publiques fédérales ? Après tout, plus de 44 % du budget de l’État de Louisiane provient directement de l’État fédéral, à raison d’environ 2400 dollars pour chaque personne résidente en Louisiane

Toutefois, le lieu choisi pour cette enquête sociologique n’est pas seulement le lieu d’une dépossession socio-économique, mais aussi environnementale : Mike et les autres résidents de la paroisse Assumption vivent tout près de la Cancer Alley, cette zone qui a été sacrifiée tout au long du XXe siècle aux intérêts pétrochimiquese siècle pour évoquer l’implantation de plus de deux cents sites d’exploitation de combustibles fossiles et d’usines pétrochimiques de raffineries de pétrole sur des terres autrefois agricoles où les taux de cancer sont bien supérieurs à la moyenne du pays

Évaluation des substances toxiques dans l’air en 2019 et estimation du risque de cancer, région de Baton Rouge–La Nouvelle-Orléans. Wikimedia.

La campagne de son enfance avait été de longue date le lieu du déferlement d’autres formes de violences, pas seulement environnementales, mais aussi raciales. Fondée au tournant des années 1800, la plantation Armelise avait détenu de nombreuses personnes esclavagisées. Aujourd’hui la plantation appartient aux vestiges d’un passé mis de côté par la majorité des personnes résidentes de la paroisse comme Mike. Le déni du « terrorisme racial » qui s’est structuré à l’époque de l’esclavage, puis de la ségrégation pour reprendre la formule du sociologue Loïc Wacquant, est encore constitutif de l’ordre social dans les États du Sud des Etats-Unis

Des pavillons dans la paroisse St. Charles, au sein de la Cancer Alley, en avril 2024. Photographie ©Elodie Edwards-Grossi.

Murs d’empathie et fracture « raciale »

Arlie Russell Hochschild propose une fresque intime et personnelle d’une dizaine de personnes vivant dans le bayou, à travers une collection de récits, d’entretiens et de vignettes ethnographiques décrivant les paysages alentours. Car l’auteure fait le pari que loin d’être la résultante d’un calcul froid et distancié, l’expression des opinions et sociabilités politiques de ces personnes sont enracinées dans des sensibilités que la méthode ethnographique parvient à débusquer. Elle cherche à livrer un récit par le bas des « murs d’empathie » qui s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale, vivant le plus souvent dans les grandes villes et proches de la frange la plus à gauche du Parti démocrate, et d’autres structures politiques comme le Green Party et Democratic Socialists of America. Ces « murs d’empathie » évoquent l’absence de communication entre ces deux franges de la population, pourtant investies, à divers degrés, dans la dénonciation d’inégalités toxiques et environnementales sur les territoires ou « habitant » elles-mêmes la pollution

Pourtant, la sociologue elle-même n’est pas originaire de cette région, bien au contraire. Là où des chercheurs et chercheuses ont pu s’intéresser aux communautés affectées par les pollutions environnementales en revendiquant un capital d’autochtonie, voire une perspective d’insider, Arlie Russell Hochschild représente pour les personnes enquêtées une figure repoussoir tantôt politique, tantôt géographique. Vivant à Berkeley, en Californie, dans l’une des villes les plus progressistes de la côte Ouest, se présentant elle-même comme réticente à l’usage des armes à feu, optant le plus souvent pour les mobilités douces et les transports en commun et enseignant les sciences sociales dans l’une des plus importantes universités publiques du pays, la sociologue fait figure de rareté dans ce paysage versé aux intérêts de la pétrochimie.

Des “murs d’empathie” s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale.

Si ce livre ne traite pas directement des mandats de Donald Trump, puisqu’il a été publié dans sa première édition en 2016, juste avant la prise de pouvoir du 45e président des États-Unis, il permet cependant de réfléchir à de nombreux enjeux qui expliquent le vote majoritaire pour l’extrême-droite dans ces campagnes rurales. En effet, une nette majorité de l’électorat de la paroisse Assumption dont Mike est originaire a voté pour le président actuel en novembre 2016 (61,6 %) puis en novembre 2024 (67,2 %)

Le livre se fait tout d’abord le relais du sentiment de distance rapporté par de nombreuses personnes vis-à-vis de Washington DC où la majorité des décisions constitutives de l’État fédéral sont prises. Distance géographique bien sûr, mais aussi distance politique, puisque la majorité des personnes dont le parcours est retracé dans l’enquête sont résidentes de la région des bayous dont Mike est originaire. Ressentant toutes une forme de relégation symbolique, elles partagent aussi le même profil socio-économique et professionnel, allant de femme au foyer, personne retraitée ou salariée dans des petites entreprises de moins de dix salariés, ou encore exerçant une profession liée au monde du bâtiment. Cette relégation provoquent en elles un rejet systématique des instances fédérales, perçues comme ne représentant que peu leurs intérêts

Raffinerie de pétrole Marathon Petroleum, Louisiane. Wikimedia.

Les ferveurs catholiques sont aussi constitutives des intuitions politiques locales. Une mère vivant dans la petite bourgade de Mossville, dont l’air est pollué par les industries, et qui voyait la santé de son enfant dépérir, confie à la sociologue trouver un réconfort particulier dans la Bible. « Je ne sais pas comment j’aurais fait face sans l’Église », explique-t-elle

Mais l’un des éléments les plus déterminants du vote Tea Party est sans nul doute la question de la fracture « raciale »

Lire aussi | Les esprits furieux : catrographie de l’extrême droite étasunienne・Sébastien Broca (2026)

Identités bouleversées

Cette représentation que les personnes enquêtées ont d’elles-mêmes et des autres est en partie motivée par la manière dont leur identité cadienne a été historiquement associée à la ruralité, à la pauvreté et à l’illettrisme. Les Cadiens, ces descendant·es réels ou fantasmés d’immigrés de l’Acadie, une province canadienne française d’où ont été chassés de nombreux paysans francophones au XVIIIe siècle, portent toujours le stigmate d’une identité ethno-linguistique relativement marginale et précaire. Perçus comme parlant un français appauvri (broken French) par rapport au français dit « parisien » ou au français parlé par les créoles louisianais appartenant à l’élite économique, sociale et politique cosmopolite de la Nouvelle-Orléans, les Cadiens sont vus comme associés à une forme de blanchité dévalorisée, non hégémonique.

Une montagne de fûts de pétrole endommagés près de la raffinerie Exxon à Baton Rouge en 1972. Wikimedia.

La revendication de cette identité historique stigmatisée est d’autant plus forte que les personnes habitant dans le bayou sont associées à des « gardiens du souvenir » (Rememberers)

Les habitant·es du bayou ont vu leur identité sociale, politique et économique bouleversée depuis les années 1960, notamment depuis la fin du mouvement des Droits civiques.

Mais l’ouvrage d’Arlie Russell Hochschild contribue aussi à affiner la compréhension de ce que Rob Nixon appelle « l’environnementalisme des pauvres »

Par extension, la posture des personnes résidant dans les bayous de Louisiane s’apparente à des formes de rejet de l’écologie populaire. Celle-ci a émergé dans des espaces où les classes sociales les plus défavorisées investissaient de nombreuses pratiques liées à l’environnementalisme, en contestant le fait que l’écologie était avant tout « un problème de riches »

Lire aussi | Le Pétrole contre le Droit : quand Chevron s’acharne sur un avocat・Elisabeth Schneiter (2020)

Une logique de la responsabilité individuelle

À bien des égards, Strangers in their Own Land est annonciateur de son successeur, l’ouvrage Stolen Pride. Loss, Shame, and the Rise of the Right écrit par Arlie Russell Hochschild dans la foulée de cette enquête louisianaise et publié en 2024. Distingué par le New York Times et cité par Barack Obama comme l’un des ouvrages de l’année, Stolen Pride poursuit l’exploration entamée par la sociologue de l’Amérique rurale conservatrice, l’amenant cette fois à partager temporairement le cadre de vie des habitants et habitantes de la petite commune de Pikeville, dans l’État du Kentucky. Rencontrant des personnes résidentes majoritairement blanches au cœur des Appalaches, au sein du deuxième district le plus pauvre du pays, Arlie Russell Hochschild est frappée par la manière dont le sentiment de relégation sociale, culturelle et économique alimente la représentation que ces personnes ont d’elles-mêmes et de la politique. Dans cette petite ville minière du Kentucky, les emplois sont de plus en plus fragilisés à mesure que ferment les dernières mines de charbon de l’État et suite à la désindustrialisation massive depuis la fin des années 1980 qui a profondément restructuré le marché économique du pays

Vue aérienne de Pikeville dans le Kentucky. Wikimedia.

La perte de ces emplois a sonné le début d’une longue faillite morale à Pikeville. Dans un entretien enregistré avec une fille de mineur, celle-ci se remémore la fierté qui animait son père lorsqu’il rentrait du travail, heureux de ramener le salaire qui allait faire vivre sa mère et ses six sœurs. Jusqu’au jour du licenciement qui fit sombrer la famille. Elle se souvient que sa mère devait alors se procurer des bons d’alimentations (food stamps) et éprouvait une grande honte à l’idée de voir son mari perdre son statut professionnel d’antan : « On se débrouillait pour utiliser le chèque des aides sociales dans un magasin qui était loin de la ville, où personne ne nous connaissait. On ne voulait pas être reconnus. »

Les récits de la responsabilité individuelle sont bien souvent plébiscités par les premières personnes intéressées. Les processus sociaux et économiques demeurent invisibilisés.

Arlie Russell Hochschild montre que la crise économique causée par la perte massive des emplois sur le territoire est loin d’être le seul bouleversement vécu par les familles. La crise économique se mue en une autre crise, sanitaire celle-là, notamment la crise des opioïdes, qui touche de nombreuses familles de la ville à partir des années 1980. Les pages du livre sont peuplées de dizaines de récits de femmes et d’hommes confrontés à des situations de précarité socio-économique qui se tournent vers la drogue : « une jeune mère qui était tombée en dépression était devenue accro aux drogues, et fut forcée de placer son bébé auprès des services sociaux ». Ou encore « un père de famille, ayant été licencié de son emploi en tant que mineur de charbon qui faisait du stop pour se rendre dans d’autres mines en espérant trouver du boulot mais qui, plus tard, tomba dans la drogue et fit une overdose »

La désindustrialisation massive apparaît comme le terreau fertile de l’apparition à la fois de ces souffrances et vulnérabilités économiques et sociales, mais aussi de mouvements politiques réactionnaires, comme celui porté par Donald Trump, dont les soutiens au Kentucky furent nombreux, à la fois en 2016 et en 2024. Pikeville représente en quelque sorte une « opportunité de placement » pour les leaders néo-nazis locaux, dont Matthew Heimbach, le fondateur du Traditionalist Worker Party, actif entre 2013 et 2018. Celui-ci parvint à investir ce territoire à la démographie relativement homogène, « des petits blancs, une population vieillissante, rurale, ayant étudié jusqu’au lycée, victimes de crises économiques, nés sur place, pauvres », en espérant défendre une vision agressive de l’identité blanche

Parc municipal de Pikeville en 1942. Wikimedia.

Rhétorique de victimisation

On touche ici à un angle mort de l’ouvrage, que l’on retrouve aussi dans le premier opus, Strangers in Their Own Land qui traite de la Louisiane. À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie vis-à-vis des souffrances relatées par les hommes et les femmes qu’elle rencontre, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas suffisamment la manière dont la victimisation produite par ces « petits Blancs » vis-à-vis de leur situation, qui les poussent à adopter une attitude ouvertement violente vis-à-vis des personnes étrangères à leur communauté, relève avant tout d’un mythe : en réalité, ces personnes bénéficient largement d’un ordre politique et social qui les place dans une posture avantageuse de dominants vis-à-vis des personnes immigrées, descendantes d’immigrées ou des minorités ethno-raciales, ce qu’elles refusent de reconnaître

À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas assez la manière dont la victimisation relève avant tout d’un mythe.

Au-delà des différences géographiques et historiques entre les deux territoires observés, l’un en Louisiane, dans un État du Sud anciennement agricole, et l’autre au Kentucky, dans un État anciennement industrialisé, la fracture sociale, symbolique, raciale mais aussi géographique ressentie par les résidents du bayou et des Appalaches explique la manière dont ces personnes se construisent vis-à-vis des personnes perçues comme « étrangères » à leur communauté. Si l’empathie guide toujours les deux livres d’Arlie Russell Hochschild, elle montre la manière dont la violence sociale, environnementale et économique encourue génère, en creux, l’ignorance et la haine des autres, dans un pays de plus en plus polarisé.

Lire aussi | Karl Jacoby, l’histoire féroce et incorrecte des États-Unis・Thomas Grillot (2021)

Image principale : raffinerie de Baton Rouge en 2016. Wikimedia.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Soutenir la revue Terrestres

Notes

PDF
21.06.2026 à 10:02

L’Empire consumé : la Russie malade de son système fossile

Marin Coudreau

Texte intégral (5699 mots)
Temps de lecture : 21 minutes

À propos des livres de Thane Gustafson, Klimat : Russia in the Age of Climate Change, paru en 2021 chez Harvard University Press, et d’Alexander Etkind, Russia Against Modernity, paru en 2023 chez Polity Press (non traduits).

Thane Gustafson, professeur à Georgetown University à Washington, est l’un des meilleurs spécialistes des hydrocarbures et de l’économie politique de la Russie post-soviétique. Il nous propose avec Klimat, publié en 2021, soit juste avant la guerre en Ukraine — nous y reviendrons —, une analyse froide et minutieuse de la trajectoire russe dans l’ère du changement climatique. Sa thèse principale est dévastatrice : la Russie sera l’un des grands perdants du changement climatique, non pas parce que son territoire se réchauffera plus rapidement que la moyenne mondiale — ce qui est cependant exact — mais parce que son économie repose presque exclusivement sur l’exportation des combustibles fossiles dont la demande à l’échelle mondiale va se réduire sous l’effet des choix politiques qui orientent la transition énergétique mondiale.

Ce constat invite, d’emblée, à confronter Klimat à un autre texte majeur : Russia Against Modernity du spécialiste en études culturelles Alexander Etkind. Là où Gustafson analyse le système fossile russe comme une structure contraignante — une grille économique et politique dans laquelle le régime se trouve piégé —, Etkind l’interroge comme un choix. Pour l’un, la Russie sera victime de la transition énergétique mondiale ; pour l’autre, les élites russes ont fait de la résistance à cette transition un projet politique délibéré. Les deux ouvrages s’accordent pour diagnostiquer la fragilité à moyen terme du modèle russe, mais pour des raisons en partie différentes et avec des implications bien distinctes sur l’issue possible. C’est cette tension qu’il s’agira d’explorer dans un second temps.

L’ambition de Klimat est immense : offrir une vision systématique des effets climatiques sur la Russie à l’horizon 2050, des impacts physiques directs — dégel du pergélisol, incendies de forêts, bouleversements agricoles, etc. — aux effets induits sur l’économie russe par la transition énergétique mondiale. L’ouvrage, articulé en neuf chapitres thématiques encadrés par une introduction et une conclusion prospective, suit une logique sectorielle : après un chapitre sur les débats politiques russes, Gustafson traite du pétrole, du gaz, du charbon, des énergies renouvelables, du nucléaire, de l’agriculture, de l’Arctique et des métaux rares. Un impressionnant apparat de notes, près de soixante-cinq pages, témoigne de la profusion documentaire de son enquête.

La Russie, nous dit Gustafson, est déjà touchée de manière disproportionnée par le changement climatique et le sera encore davantage à l’avenir. Son climat se réchauffe 2,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, et en Arctique cela atteindrait les 5 à 7 fois plus vite que la moyenne selon les endroits. Plusieurs processus s’alimentent mutuellement : réduction de l’albédo par la disparition de la neige, déstabilisation des masses d’air arctiques et rétroactions du méthane dues au dégel du permafrost. La canicule de 2010, avec ses incendies gigantesques autour de Moscou, et ses milliers de morts, n’était qu’un avant-goût. Un paradoxe structurel s’impose : 4ème émetteur mondial de CO2, la Russie est pourtant l’un des pays qui subit le plus fortement les effets du dérèglement qu’elle contribue à aggraver.

Raffinerie de pétrole à Yaroslav, au nord-est de Moscou, en 2021. Wikimedia.

Fonte du pergélisol et incendies monstres

Deux tiers du pays reposent sur le permafrost (ou pergélisol), un mélange de terre, de sable et de glace, sur lequel sont bâties toutes les infrastructures extractives : hydrocarbures de Yamal, mines de nickel et de palladium de Norilsk, charbon et diamants de Sakha. De plus, le pergélisol dégèle de plus en plus rapidement et au-delà même des pires prévisions des années 2010. Les effets s’additionnent : détérioration des fondations, déformation des matériaux d’infrastructures et apparition de thermokarsts (reliefs dans le sol causés par la fonte du pergélisol). La catastrophe de Norilsk de mai 2020 est emblématique de ce processus

Lire aussi | Printemps silencieux en URSS : dans les marges de l’agriculture industrielle russe ・Marin Coudreau (2026)

Les forêts boréales russes s’étendent sur plus de 800 millions d’hectares : la moitié de la surface du territoire de la fédération de Russie, un cinquième de la surface forestière mondiale. Elles représentent un actif climatique que certains acteurs russes avancent pour échapper à des objectifs plus ambitieux de réduction d’émissions

Photo prise par Greenpeace Russie d’une marée noire dans la région de Komi, près d’Oussinsk. Wikimedia.

Le risque agricole et le mythe de la « nouvelle Sibérie »

Depuis les années 1990, l’agriculture russe a subi une transformation fulgurante : doublement des récoltes céréalières, première place mondiale pour l’exportation de blé et chiffres d’affaires à l’exportation dépassant 25 milliards de dollars par an

Le réchauffement favorise aussi l’expansion géographique des épidémies et zoonoses vers des populations rurales privées de toute immunité (encéphalites à tiques, borréliose de Lyme) en général sans accès à des soins de qualitémonogoroda »)

Merci de votre abonnement !

Conscience climatique et inertie structurelle

Gustafson récuse la représentation d’un Kremlin unilatéralement climatosceptique ; il identifie quatre types de coalitions : les « modernisateurs » ouverts à la diversification énergétique ; les acteurs de l’industrie gazière qui voient dans le gaz naturel une énergie de transition profitant du déclin du charbon ; un groupe autour de Rosatom, l’agence nucléaire russe, qui promeut le nucléaire comme l’énergie décarbonée de demain ; et les « résistants » des industries pétrolières et charbonnières. Igor Sechin, le président de Rosneft et proche allié de Poutine, dénonce comme un complot occidental visant la Russie l’idée selon laquelle la demande de pétrole pourrait atteindre un pic. L’analyse de Poutine lui-même, pourtant peu accessible, est d’un grand intérêt : l’auteur dégage le concept des « deux Poutine », l’un ayant accepté le réchauffement et reconnu dès 2019 que la demande pétrolière pourrait décliner, et un chef d’État défendant un modèle rentier basé sur les hydrocarbures, qui minimise l’impact du changement climatique devant les audiences russes et qui s’oppose aux conséquences politiques de la transition énergétique. Il ne s’agit pas seulement d’une incohérence personnelle mais d’une contradiction structurelle dictée par les intérêts à court terme du régime. La reconnaissance du défi climatique est encore très moscovite ; au-delà de la capitale, fonctionnaires, industriels, populations y sont généralement majoritairement indifférents.

Lire aussi | “Le gaz russe s’est installé au cœur du système énergétique de l’Europe・Mickaël Correia (2022)

Les chapitres abordant les problématiques du pétrole et du gaz occupent une place déterminante dans l’analyse de Gustafson. Pour le pétrole, il met en perspective deux scénarios : la « transition lente » des grandes entreprises pour lesquelles le pic de demande se situerait aux environs de 2030-2040, et la « transition rapide » des analystes financiers et des écologistes. Il ne tranche cependant pas entre les deux options, qui engendreront dans les deux cas un choc majeur pour la Russie : les gisements de la Russie sont de plus en plus difficiles d’accès en Sibérie orientale ou dans l’Arctique. Le gaz offre des perspectives plus favorables : il peut au moins profiter du retrait du charbon et être doté de nouvelles infrastructures d’exportation. La Russie dispose d’atouts considérables dans ce secteur : une génération de nouveaux grands gisements mis en valeur sous Poutine. Mais il souligne aussi les limites structurelles du modèle gazier russe : la consommation intérieure massive à des prix très subventionnés, qui constitue un élément central du contrat social implicite entre le Kremlin et la population ; le faible rendement énergétique de l’économie, qui maintient une surconsommation structurelle de gaz ; et surtout les incertitudes croissantes sur les marchés d’exportation au fur et à mesure que la décarbonation s’accélère.

Photos d’une fuite de pétrole dans le cercle polaire arctique prises par le programme européen Copernicus en 2020. Wikimedia.

Géographie et démographie du changement climatique

L’un des arguments les plus contre-intuitifs et les plus robustes de Klimat tient à une réalité démographique et géographique. La géographie physique du réchauffement ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie, et c’est précisément pour cela que les effets économiques et politiques indirects du changement climatique — via la transition énergétique mondiale — précèdent et surpassent les effets physiques directs dans l’expérience vécue de la grande majorité des Russes. La Russie couvre 17 millions de km2, mais sa population de 145 millions d’habitants est distribuée de manière extrêmement inégale. La vaste majorité est concentrée dans la Russie européenne occidentale — Moscou et sa région, Saint-Pétersbourg, la vallée de la Volga, l’Oural — et dans quelques agglomérations de Sibérie occidentale comme Novossibirsk ou Ekaterinbourg. Ces zones forment un croissant dense entre le 50e et le 60e parallèle nord, à l’écart des deux fronts du réchauffement climatique.

La géographie physique du réchauffement climatique ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie.

Au nord, le pergélisol couvre les deux tiers du territoire, mais seulement 10 % de la population (13 millions) y vit, et ce en plein déclin depuis la fin de l’URSS. Cette présence urbaine, héritée du modèle soviétique — et notamment du Goulag —, est déjà en recul : au nord du cercle arctique, on compte 46 villes de plus de 5 000 habitants, issues d’un peuplement forcé devenu obsolète. Le dégel du permafrost accélère cet exode : dans certaines villes, plus de 60 % des bâtiments sont endommagés. Mais ces zones restent marginales à l’échelle nationale. Au sud, la zone agricole méridionale concentre les cultures d’exportation, mais seulement 11 % des Russes y vivent. Bien que cette région soit la plus exposée aux sécheresses et à la baisse des rendements liée au réchauffement, elle demeure démographiquement et géographiquement périphérique.

La Russie centrale et européenne, où vivent la majorité des Russes, dans des grandes villes comme Moscou, Kazan, Nijni-Novgorod, n’est ni sur le front du pergélisol ni sur celui des sécheresses agricoles. Elle est, au sens littéral, relativement à l’abri des effets physiques les plus immédiats du réchauffement. Gustafson tire de cette réalité géographique une conséquence politique directe. Parce que les effets physiques du changement climatique frappent des régions lointaines et peu peuplées, ils ne créeront pas de pression politique intérieure suffisante pour obliger le Kremlin à agir. Les événements extrêmes — les incendies de 2010 autour de Moscou sont une exception — susciteront périodiquement des émotions dans l’opinion, mais ils resteront des phénomènes régionaux ne générant pas de mobilisation soutenue à l’échelle fédérale. L’opposition politique elle-même — et rappelons que Gustafson écrit avant la guerre russo-ukrainienne —, reste focalisée sur les questions de corruption et de retraites, pas sur le climat. La géographie du réchauffement désamorce ainsi la pression politique que le peuple russe pourrait exercer dans les temps à venir.

Règlements de comptes à venir

Si les effets physiques restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale, eux, les atteindront directement — et universellement. C’est là le cœur du raisonnement de Gustafson. Les recettes pétrolières et gazières représentent entre un quart et la moitié des recettes du budget fédéral selon les années. Elles financent le système de protection sociale, les retraites, les subventions sur le gaz domestique, les salaires de la fonction publique et les investissements d’infrastructure. C’est le gaz bon marché vendu bien en dessous des prix mondiaux qui, comme Gustafson le formule, constitue « une part essentielle de la rente que le Kremlin redistribue à la population dans le cadre d’un contrat social implicite ». Ce contrat social est le ciment du régime de Poutine.

Si les effets physiques du changement climatique restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale les atteindront directement.

Or c’est précisément ce contrat implicite que la transition énergétique mondiale va venir fragiliser. À mesure que la demande mondiale de pétrole déclinera, les recettes d’exportation russes se contracteront. L’Institut Gaïdar à Moscou projette, à l’horizon 2030-2035, un déficit budgétaire chronique entre 9,4 et 10,1 % du PIB, dont les deux causes principales sont le vieillissement de la population et « le problème non résolu du remplacement des recettes pétrolières et gazières ». La Russie devra financer à la fois des besoins sociaux croissants et des coûts d’adaptation physique au changement climatique en hausse, avec des ressources budgétaires en déclin structurel. C’est ce cercle vicieux que Gustafson appelle le « reckoning ahead » ou le « règlement de comptes à venir ». Pour le Russe moyen, le changement climatique ne se manifestera donc pas d’abord par la montée des eaux, des vagues de chaleur mortelles ou le dégel du sol sous ses pieds. Il se manifestera par la baisse de son niveau de vie, par la dégradation des services publics financés par la rente pétrolière, par le ralentissement de la croissance économique.

Des plateformes pétrolières en mer Caspienne sur un timbre soviétique de 1971. Wikimedia.

Cet enchaînement aboutit à une impasse politique. En effet, les Russes qui subissent le changement climatique au plus près sont les plus marginalisés politiquement, donc les moins capables de faire bouger le Kremlin : les populations autochtones de Sibérie, les travailleurs des villes arctiques, les agriculteurs du Caucase du Nord. D’où l’idée qu’il ne fait probablement pas sens de penser qu’un enjeu politique pourrait émerger en Russie avant que la génération Z — la première génération de Russes à avoir grandi dans l’ère numérique et familiarisée avec le débat climatique mondial —, ne parvienne à l’âge de décision, à partir des années 2030, juste au moment où le niveau des recettes pétrolières commencera à infléchir irrémédiablement le niveau de vie de la population. La Russie pourrait s’éveiller à l’urgence climatique quand il sera trop tard pour modifier rapidement son modèle économique.

Lire aussi | Terre invaincue : la catastrophe écologique à la lumière de l’Ukraine en guerre・Marin Coudreau (2026)

Klimat, après février 2022

Klimat, publié quelques mois avant la guerre, se voulait une expérience de pensée à long terme — la Russie en 2050. Or, l’actualité des événements en Ukraine impose une mise à jour immédiate du propos du livre. Le diagnostic soutenu — la vulnérabilité structurelle d’une économie intégrant la rente fossile — s’avère dans l’ensemble pertinent. Le calendrier et le contenu du « règlement de comptes » sont toutefois modifiés par l’irruption de la guerre. Le conflit produit dans l’immédiat un effet paradoxal : il renforce temporairement la situation financière du régime avant de fragiliser ses bases. Les sanctions occidentales n’ont été contrecarrées que par la Chine et l’Inde, venues compenser la perte des hydrocarbures non livrés en Europe — environ 75 % des exportations russes de brut en 2023. Ce « sursis fossile » renforce la logique centrale de Klimat : la dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification. La guerre a même précipité ce à quoi Gustafson ne s’attendait pas : une rupture occidentale soudaine avec les hydrocarbures russes. L’Europe, qui s’approvisionnait auprès de la Russie à hauteur de 40 % de ses besoins en gaz naturel, a brutalement effectué le tournant du GNL américain, norvégien, qatari.

La guerre a causé à l’industrie pétrolière russe des dysfonctionnements structurels et potentiellement catastrophiques. Le recours à des substituts chinois, dont la fiabilité dans les conditions extrêmes de la Sibérie orientale et de l’Arctique reste à prouver, fragilise durablement la capacité à exploiter les gisements, déjà jugés problématiques. Le virage vers l’Asie s’est opéré, mais dans des circonstances peu favorables. Les exportations de gaz vers la Chine demeurent largement inférieures aux volumes autrefois destinés à l’Europe, et Moscou se trouve en position de faiblesse dans ces négociations. Le « contrat social implicite » décrit dans Klimat, qui renvoie à la redistribution des bénéfices des ressources fossiles entre le régime et la population, est désormais financé par des rentes réduites.

La dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification.

La guerre a également mis fin à la tension interne que Klimat avait mise en lumière entre les « modernisateurs » et les « résistants ». Le départ d’Anatoli Tchoubaïs en mars 2022 a emporté avec lui la majeure partie du plaidoyer en faveur d’une diversification vers des énergies plus vertes. Dans un contexte de guerre et de censure, le débat sur les risques climatiques à long terme est devenu plus marginal que jamais, comme l’illustre le dernier ouvrage de Gustafson, Perfect Storm, où le thème climatique occupe une place presque accessoireKlimat, relue depuis les tranchées ukrainiennes, est la suivante : combien de temps ce choix de la confrontation plutôt que de la transformation pourra-t-il tenir face à la confluence des sanctions et du dérèglement climatique ?

Le pétrolier russe « Enisey » amarré en Angleterre, en 2018. Wikimedia.

Klimat n’est pas le travail d’un historien mais celui d’un expert de l’économie politique de la Russie et de son système énergétique. L’une des forces de Gustafson est de proposer un scénario prospectif à l’horizon 2050. Mais le présupposé de toute l’enquête repose sur la certitude d’une transition énergétique mondiale à venir : « d’ici 2050, le changement climatique sera devenu la préoccupation la plus urgente de l’humanité. Il sera également la question dominante dans les affaires mondiales » ; or on sait grâce aux travaux de Jean-Baptiste Fressoz qu’une telle transition n’a pas de précédents historiques

La Russie contre la modernité

Dans Russia Against Modernity, un essai écrit dans l’urgence de la guerre par le spécialiste des cultural studies russe Alexander Etkind, on trouve en discussion tout ce qu’on ne trouve pas dans le travail de Gustafson : non pas une structure contraignante mais une théorie de l’intentionnalité. Etkind fait valoir que les acteurs russes ne sont pas simplement prisonniers de leurs infrastructures fossiles ; ils militent activement pour un ordre social et culturel dont le pétrole est le fondement. Il faut également dire un mot de la forme du livre, très différente de celle de Klimat et que la recension croisée oblige à prendre au sérieux. Etkind assume explicitement le pamphlet — bref, tranchant, écrit dans les premiers temps de la guerre — et mobilise une gamme bigarrée de références, de Bauman à Latour, en passant par les anthropologues politiques du pétro-État latino-américain. Cette hauteur théorique a un prix : les arguments se succèdent parfois sans l’étayage empirique que Gustafson multiplie sur trois cents pages. Mais elle produit une cohérence explicative que l’expertise sectorielle ne peut atteindre seule.

La guerre en Ukraine est comprise à ce titre comme une bataille de « la grande guerre de l’Anthropocène », une contre-offensive délibérée contre ce qu’Etkind appelle la gaïamodernity. L’auteur oppose en effet à la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — un régime de progrès défini par l’expansion maximale de la consommation de ressources — une nouvelle configuration historique : la gaïamodernity, un ordre réflexif, durable et décentralisé, qui fait de la réduction de la consommation d’énergie et de matières premières la mesure du progrès. Face à l’avancée de cette nouvelle modernité — portée par la prise de conscience climatique mondiale, la transition énergétique et le travail numérique —, les « oiligarchs » et les bureaucrates russes ont perçu un danger existentiel pour leur rente. Leur riposte — le stopmodernism — n’est pas la simple résistance passive d’intérêts menacés. C’est une contre-offensive active : négationnisme climatique, soutien des extrêmes droites en Occident, ingérences électorales, et finalement invasion territoriale.

Devant une usine de traitement du pétrole et du gaz en Yakoutie, 2018. Wikimedia.

Mais Etkind ne s’en tient pas aux grandes catégories conceptuelles. L’un des apports les plus originaux du livre est de descendre au niveau de l’élite russe elle-même pour montrer en quoi le pétro-État n’est pas simplement un système économique mais une formation sociale qui se reproduit selon ses propres lois. Seul 1 % de la population russe travaille dans le secteur de l’extraction et du transport des hydrocarbures, et un groupe bien plus restreint en capte les bénéfices — pourtant cette rente représente plus de la moitié du budget fédéral. Cette disproportion entre travail et valeur est, pour Etkind, constitutive du pétro-État : une formation où la richesse échappe à la population. L’élite qui en bénéficie incarne ce que l’auteur appelle une gouvernance parasitaire : elle prélève la rente fossile sans la redistribuer, contourne les institutions qu’elle est censée servir, et investit ses profits non dans les biens publics — écoles, hôpitaux, infrastructures — mais dans des actifs privés à l’étranger, dans les mêmes économies fondées sur le travail qu’elle méprise publiquement. Ce paradoxe — une élite qui détruit chez elle ce qu’elle protège ailleurs — est le ressort profond de l’impasse russe. L’arrogance et l’incompétence militaire révélées par la guerre en Ukraine en seraient la conséquence directe : des dirigeants dont le pouvoir repose sur la rente et non sur le mérite ne peuvent produire qu’un État structurellement incapable, sauf à réprimer.

Lire aussi | “Nous travaillons gratuitement comme liquidateur·ices nucléaires”・Kate Brown (2026)

Ce que Gustafson considère comme une inertie structurelle ou une ambivalence de Poutine pris entre la raison d’État et les intérêts à court terme, Etkind le lit comme une stratégie, aussi incohérente soit-elle dans son exécution. Gustafson est un expert des hydrocarbures : il raisonne dans un cadre de revenus budgétaires, de coûts de production, de marchés d’exportation. Etkind, lui, prend en compte la variable énergétique dans une morphologie beaucoup plus large — la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — dont il montre qu’elle engendre une esthétique politique, un rapport au corps, au genre et à l’autorité, qui rend la transition non seulement coûteuse mais proprement impensable pour la classe dirigeante russe. Le concept de pétromasculinité élaboré par la politiste Cara Daggett

La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.

La démographie du désastre et la logique de la “défédéralisation”

Un des chapitres les plus frappants du livre Russia Against Modernity est celui qu’Etkind consacre à la dégénérescence démographique. Il y montre que la Russie de Poutine concentre les pathologies sociales d’un pétro-État à population pléthorique : une espérance de vie masculine parmi les plus basses d’Europe, un taux de suicide élevé, une mortalité routière et industrielle massive, une natalité classée 178e mondiale. Loin d’être des accidents, ces chiffres sont les symptômes d’une société où la rente fossile a rendu la population structurellement dispensable. Etkind articule cela à ce qu’il appelle la guerre des générations : les baby-boomers russes nés dans les années 1950 occupent indéfiniment la scène politique, laissant les millennials dans les coulisses et la génération Z dans l’ombre. Face à eux, Zelensky — né en 1978 — incarne précisément cette modernité réflexive que le régime russe ne peut pas admettre : un dirigeant issu de l’ère numérique, de la société civile, de la création sans ressources. Le conflit russo-ukrainien apparaît alors moins comme un choc d’identités nationales que comme un conflit de temporalités : la paleomodernity contre la gaïamodernity, la géologie contre le numérique, les hommes nés avant la chute du mur contre ceux qui ont grandi après. Cette grille intergénérationnelle permet à Etkind de lire la guerre au-delà des seuls intérêts économiques immédiats, et de comprendre pourquoi la mobilisation de septembre 2022 — qui a prélevé ses morts principalement dans les régions les plus pauvres et les plus éloignées de la Fédération, Daghestan, Bouriatie, Bachkortostan, peuples non-russes surexposés faute de moyens de se soustraire à la conscription — révèle la géographie du sacrifice impérial : Moscou, avec 9 % de la population, n’a fourni que 0,2 % des morts recensés dans les cimetières ukrainiens au printemps 2022. Ce n’est pas seulement une inégalité sociale ; c’est la signature spatiale d’un pétro-État où le centre prélève et les marges payent — en or noir d’abord, en sang ensuite.

Terminal pétrolier « Portes de l’Arctique » sur un timbre en 2021. Wikimedia.

La résistance au changement climatique n’est ainsi pas un calcul intéressé mais une affirmation identitaire. Ce qui expliquerait ce que Klimat laisse en suspens : pourquoi, même un régime rationnel comme celui de Poutine, ayant reconnu en 2019 le déclin annoncé des hydrocarbures, ne peut pas tout simplement décider de se diversifier. En revanche, les deux ouvrages s’opposent sur un point crucial. La confiance mesurée de Gustafson — la génération Z russe réceptive au débat climatique et l’avenir d’une Russie qui s’orienterait de nouveau vers l’Occident après Poutine — s’oppose au tableau bien plus sombre que dresse Etkind des structures de gouvernance parasitaires et autoritaires qui assurent le blocage de toute modernisation. Le problème selon lui n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.

Pour Alexander Etkind, le problème n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.

Etkind entrevoit alors dans la « défédéralisation » de la Russie l’issue inévitable de ce double épuisement — de la rente et de la guerre. Il le formule en termes de prédiction et non d’appel, et préfère ce terme à celui de « décolonisation » parce que le processus touche toutes les composantes de l’État fédéral, y compris le cœur métropolitain lui-même. Sa thèse est que la Fédération de Russie est vouée à suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs : l’Empire s’est effondré au sortir d’une guerre impérialiste, l’URSS au sortir de la Guerre froide, et la guerre contre l’Ukraine donnerait le coup d’envoi d’un processus similaire. Le concept central qu’il mobilise est celui de « prime fédérative » : une fédération ne tient que si elle génère une valeur ajoutée pour ses composantes. Or dans un pétro-État parasite, cette prime est négative — la Fédération prélève sans redistribuer. Les districts autonomes de Khanty-Mansi et Yamalo-Nénets, vastes marécages sibériens dont les populations autochtones ont été dépossédées de leurs terres par les foreurs, contribuent à eux seuls davantage au budget fédéral que Moscou. La suppression progressive des autonomies régionales — le référendum du Tatarstan rétroactivement inconstitutionnel en 2001, l’enseignement du tatar interdit dans les écoles en 2017 — n’est pas un accident de gouvernance mais la logique d’un régime dont la survie dépend de la centralisation de la rente. La mobilisation militaire a rendu cette géographie du sacrifice encore plus lisible : les morts de la guerre en Ukraine proviennent massivement des régions les plus pauvres et les plus éloignées. C’est ce même déséquilibre qui, couplé à l’échec militaire et au déclin de la rente, pourrait soulever selon Etkind les forces centrifuges. Il se trouve ainsi en désaccord profond avec Gustafson, dont l’éventualité d’une Russie post-Poutine réconciliée avec l’Occident semble passer sous silence la question centrale : l’enjeu n’est plus de savoir si la Fédération de Russie se désagrègera, mais quand.

Image principale : Du gaz associé au pétrole (GAP) sort d’une torche dans la taïga de Sibérie occidentale au début des années 1980. Wikimedia.

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Soutenir la revue Terrestres

Notes

PDF
18.06.2026 à 22:46

Faux manifeste pour une vraie écologie politique

Alessandro Pignocchi

Texte intégral (973 mots)
Temps de lecture : < 1 minute

Ces planches sont extraites d’une nouvelle bande dessinée d’Alessandro Pignocchi à paraître en octobre prochain aux éditions Steinkis. À lire aussi sur Puntish, le blog d’Alessandro.

Merci de votre abonnement !

À suivre…

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Soutenir la revue Terrestres

PDF
4 / 5

🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds

🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène

🌱 Reporterre
Présages
Reclaim Finance
Réseau Action Climat
Résilience Montagne
SOS Forêt France
Stop Croisières

🌱 Terrestres

🌱 350.org
Vert.eco
Vous n'êtes pas seuls