flux Ecologie

Engagés pour la nature et l'alimentation.

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07.04.2026 à 11:45

Les feux de la guerre jusque dans les assiettes

Fabrice Savel

Texte intégral (2325 mots)

Par Patrick Le Hyaric

La guerre, c’est l’horreur absolue, l’anti-humanisme incarné avec ses bombes qui ne laissent au sol que des cratères de sang et de larmes, de souffrances et d’amputations, de destruction et de saccage de la nature.

 Il faut en sortir. Et vite !

Les plans de paix présentés par la Chine et le Pakistan doivent servir de base à une mobilisation diplomatique et politique au Moyen-Orient. Une initiative internationale pour un projet de sécurité commune et de paix durable doit être portée par les institutions européennes et les peuples pour ouvrir les chemins de paix en Ukraine. Les peuples Ukrainien et Russe ont déjà trop souffert et le feu au Moyen-Orient menace de tout engloutir. Qu’un puissant mouvement pour la paix et pour un monde commun fleurisse ! C’est urgent !

Ces guerres s’imposent désormais dans chaque foyer populaire du monde. Elles sont mondialisées. 

Les effets de la crise énergétique prennent déjà une douloureuse ampleur. 

Le choc alimentaire mondial qui vient risque d’être ravageur. 

L’un des aspects de la réplique iranienne au déclenchement de l’injustifiable guerre américano-israélienne sans aucun mandat de l’Organisation des Nations-Unies avec la fermeture du détroit d’Ormuz a des conséquences sur les prix et l’approvisionnement énergétique. 

Elle en aura encore plus et de manière plus durable sur les enjeux agricoles et alimentaires. 

Par ce détroit, transite aujourd’hui un tiers du commerce mondial des engrais, un cinquième du pétrole et du gaz. Il est devenu le cœur névralgique de l’organisation capitaliste de la chaîne économique mondiale sous domination des énergies carbonées et des fonds financiers. Il agit dans cette période exacerbée de guerre économique et militaire comme un multiplicateur de coûts au service de quelque puissantes transnationales mondiales. 

Le renchérissement du gaz, du fret maritime, des assurances, et l’allongement des délais logistiques attisent des augmentations du prix des engrais, notamment des engrais azotés produits essentiellement dans les pays du Golfe. 

Le modèle de production agricole sous injonction du capitalisme mondialisé, faisant de la nourriture une marchandise à haute valeur d’échanges sur les marchés internationaux aboutit à la fois à faire jouer aux engrais chimiques un rôle central dans la production, conditionnant des rendements sous pression productiviste, tout en reliant directement la production agricole au prix de l’énergie, aux flux internationaux du fret maritime, aux marchés financiers. Ainsi, la dépendance à l’azote chimique devient une intersection névralgique entre la géopolitique mondiale, la production de nourriture et une hausse durable des prix alimentaires. 

Le prix du gazole agricole flambe alors qu’il représente entre 5 à 10 % des coûts de production, tandis que les engrais représentent 10 à 20 % de ces coûts. Les prix de l’urée*, considérée comme un engrais de haute qualité – dont l’Iran est le quatrième exportateur mondial – à partir du gaz naturel, deviennent inaccessibles. Les paysans du monde entier entrent dans une nouvelle période de crise aggravée avec la baisse prévisible de leurs rémunérations, engendrant de nouveaux endettements et sans doute de nouvelles fermetures d’exploitations agricoles, imposant un recul de l’agriculture nourricière alors que menace de nouvelles famines.

L’horreur de la guerre mondialisée, sous l’impulsion de la brutalité de l’impérialisme et du capitalisme, révèle une absurde cohérence contre la sécurité humaine. 

La guerre pour le pétrole et le changement climatique – précisément induit par ce même pétrole – peuvent rapidement accoucher d’un puissant choc d’insécurité alimentaire mondiale. Laquelle insécurité devenant elle-même facteur de nouveaux conflits et de guerre. C’est donc bien un système politique et économique qui nous pousse aujourd’hui au bord de l’abîme.

Un gravissime enjeu de civilisation se dresse devant chaque être humain. Telle est la hauteur de l’enjeu au-delà même d’un projet de changement de politique et de pouvoir. 

Quand la civilisation vacille à ce point, le grand combat pour la paix et la construction d’un monde commun appellent à travailler à un processus visant à dépasser le capitalisme pour l’abolir. 

L’expérience hurle d’une stridente alerte : la recherche, coûte que coûte, d’un taux de profit maximum de quelques grandes firmes capitalistes multinationales a conduit à ne retenir aucun enseignement de la crise financière de 2008, ni des effets de la pandémie de Covid. Celles-ci avaient pourtant montré à quel point l’interdépendance des chaînes de valeur était préjudiciable à l’efficacité économique, écologique, sociale et, au bout du compte, à la sécurité humaine. 

Cette interdépendance constitue aujourd’hui un risque pour la sécurité énergétique et alimentaire mondiale. En effet, continuer à rendre dépendants les systèmes agricoles et alimentaires aux apports d’engrais et d’énergies fossiles porte à la fois le risque d’augmentations considérables des prix alimentaires sur une longue durée, car les prix des engrais qui augmentent aujourd’hui auront des conséquences au moins sur deux récoltes. Ailleurs, on assistera à des pénuries alimentaires. Le blocage dans le détroit d’Ormuz de cargaisons de blé, de maïs, de soja à destination de Téhéran et d’autres pays du Golfe porte un grand risque de nouvelles pénuries de nourriture et de famines dans ces pays. 

Les agricultures émergentes, notamment en Afrique rendue dépendantes des engrais azotés, seront fragilisées entraînant l’affaiblissement de leur souveraineté alimentaire. 

Les populations des grandes mégalopoles de l’Afrique subsaharienne, dont la nourriture est importée, vont voir les prix flamber avec de lourdes conséquences politiques. En effet, les populations de ces pays ne pourront accepter la progression des privations et de la famine qui pourrait toucher à court terme plus de 50 millions de personnes supplémentaires à travers le monde alors que les paysans-travailleurs seront plongés dans des difficultés encore plus grandes.

Le niveau de dépendance directe à l’urée produite dans le golfe Persique renforce la possibilité d’une catastrophe alimentaire : 67 % pour l’Afrique du Sud. ; 71 % pour la Thaïlande. ; 41 % pour l’Inde ; 35 % pour le Brésil. 

La Chine où vit 20% de la population mondiale, avec seulement 7% des terres cultivables de la planète peut être rapidement placée en situation alimentaire à risque. 

Et, les producteurs agricoles des États-Unis ne manqueront pas de se désolidariser de Trump pour qui ils ont majoritairement voté. 

Les mécanismes de l’aide internationale sont déjà sous tension. Les guerres et la crise des réfugiés qu’elles engendrent touchent déjà 3,2 millions d’Iraniens et un million de « déplacés » au Liban, dans d’incommensurables souffrances humaines, sanitaires et d’accès à la nourriture. Il convient d’y ajouter l’accès à l’eau potable, dès lors que dans les répliques militaires l’Iran bombarde des structures de désalinisation de l’eau de mer, notamment au Qatar. Le Programme alimentaire mondial a été contraint ces derniers jours de réduire toutes les rations alimentaires pour les populations touchées par la famine au Soudan, et ne peut aider qu’un quart des enfants malnutris en Afghanistan.

Voilà le froid visage de l’anti-humanisme. Voilà l’insupportable de la guerre : Elle massacre et tue avec les bombes. Puis elle poursuit sa sale œuvre en soumettant les peuples, en produisant des famines.

Mais voilà aussi révélées les faiblesses, les failles, du modèle capitaliste de production agricole et alimentaire où les paysans-travailleurs comme les consommateurs sont enserrés dans une chaîne mondiale de production où s’imbriquent les grandes sociétés transnationales de l’énergie carbonée, de la chimie, du transport maritime et des fonds financiers, des assurances et des banques relié aux bourses mondiales qui décident des prix des matières premières agricoles.

C’est pour ces conglomérats qu’ont été détruits les systèmes de régulation mondiale à l’Organisation mondiale du commerce, du Fonds monétaire international et que sont promus des traités de libre-échange alors que les États-Unis imposent leur nationalisme. Ce système qui détruit les souverainetés agricoles et alimentaires, lamine les petites et moyennes fermes, organise l’endettement pour rassasier les institutions financières telles les banques, les assurances et les fonds financiers, tout en organisant la production de nourritures dont de plus en plus d’études montrent qu’elles ne garantissent plus la sécurité sanitaire. 

Les outils de stockage européens, comme les réserves de sécurité mondiale, ont été démantelés pour laisser libre cours à la fameuse « main invisible du marché » qui détermine le prix de la nourriture. De même, la spécialisation renforcée des marchés agricoles dans certaines régions du monde avec les monocultures, la dépendance aux énergies fossiles et aux intrants de synthèse comme les engrais, l’insertion dans un commerce international dominé par quelques grands groupes de transports maritimes ne peut qu’aboutir à une catastrophe pour les travailleurs-paysans comme pour les consommatrices et consommateurs et à l’amplification des changements climatiques et des atteintes à la biodiversité.

La sécurité humaine appelle à changer de modèle. A changer de système. C’est possible immédiatement. 

Il est possible de capter l’azote de l’air avec des cultures de légumineuses riches en protéines. Nous n’avons cessé depuis des décennies de réclamer la mise en place d’un plan européen de production de protéines contre l’importation de soja américain et brésilien. Au lieu de la monoculture et les spécialisations régionales, il est plus efficace de soutenir des fermes combinant élevage, source d’engrais naturel et cultures végétales. Les groupes capitalistes s’y opposent car cela réduirait leur commerce et la mise sous leur dépendance des paysans.

Le combat pour la paix, incluant celui du rejet du concept de « l’arme alimentaire », ne peut donc avancer qu’avec ceux de la justice sociale, la démocratie et la sécurité humaine globale. 

Il appelle à sortir des logiques de concurrence prétendument libre et non faussée qui n’est que la déclinaison de la guerre de tous contre tous, en faveur d’un nouveau modèle agricole, alimentaire et énergétique à partir des lieux de vie, des savoir-faire paysans, du respect de la biodiversité et du climat. 

Ce projet tourne le dos à la dépendance aux énergies carbonées pour valoriser tout autant la vie des sols, le respect des animaux que celui des êtres humains et de l’ensemble du vivant. 

Le travail paysan y serait valorisé et libéré d’un système d’endettement à vie qui en fait un travailleur exploité réduit au rôle d’extracteurs de matières premières mis en concurrence avec toujours plus puissant que lui sur les marchés internationaux.

Amélioration de la condition de vie paysanne, sécurité alimentaire, vie rurale, biodiversité, respect des orientations des conférences pour le climat avec la réduction des énergies carbonées, qualité alimentaire et santé humaine comme animale constituent un même combat. 

Il appelle à porter des systèmes alimentaires agro-écologiques, diversifiés, de haute qualité sanitaire et gustative, ancrés dans les territoires. 

Un tel processus, déjà en réflexion et en expérimentation, doit aller de pair avec la mise en place d’outils de régulation dans le cadre d’un nouveau type de coopération internationale – basé sur l’échange équitable – avec les paysans des autres continents, susceptibles de fournir des aliments que nous ne pouvons pas produire sur nos sols.

L’expérimentation de conseils citoyens de territoires – associant paysans –travailleurs, consommateurs, chercheurs élus – déterminant les besoins alimentaires desquels découleraient les productions locales, les manières de produire combinant élevage et culture herbagère, céréalière, protéique ou forestière et les coopérations internationales nécessaires aux approvisionnements complémentaires indispensables et respectueuses des agricultures nourricières. Ainsi, le combat pour la paix doit s’accompagner d’un processus d’élaboration de la démocratie alimentaire, d’un droit à l’alimentation pour chaque être humain. 

C’est déjà ce qui s’expérimente et se réfléchit avec le projet en gestation de mise en sécurité sociale de la production agro-écologique et du droit réel à l’alimentation pour toutes et tous. Un projet innovant de paix, de prospérité et de démocratie dans nos assiettes.

* L’urée est un engrais possédant un principe actif facilitant la pénétration de l’azote au sein de la plante.


Image by javierb34 from Pixabay

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24.03.2026 à 15:32

Comment lutter contre ces aliments ultratransformés poussés par des intérêts commerciaux, et non par les choix des consommateurs

The Conversation

Texte intégral (2445 mots)

Par Phillip Baker, ARC Future Fellow and Sydney Horizon Fellow, School of Public Health, University of Sydney, University of Sydney; Camila Corvalan, Full Professor of the Public Nutrition Unit of the Institute of Nutrition and Food Technology, Universidad de Chile; Carlos Monteiro, Professor at the Department of Nutrition of the School of Public Health, Universidade de São Paulo (USP); Gyorgy Scrinis, Associate Professor of Food Politics and Policy, The University of Melbourne et Priscila Machado, NHMRC Emerging Leadership Fellow, Institute for Physical Activity and Nutrition, Deakin University

Si les pouvoirs publics ne prennent pas les mesures qui s’imposent et en l’absence de réponse coordonnée au niveau mondial, les aliments ultratransformés vont occuper une place croissante dans notre alimentation et nuire à notre santé, mais aussi à l’économie. Cette mise en garde s’appuie sur trois articles scientifiques publiés dans The Lancet, une revue médicale de premier plan.


Les aliments ultratransformés sont en train de remplacer les aliments et repas traditionnels à l’échelle mondiale, en dégradant la qualité du régime alimentaire et en contribuant à l’augmentation des maladies chroniques liées à l’alimentation.

Et même si l’ensemble des dépenses publicitaires des principales entreprises qui commercialisent des aliments ultratransformés dépassent largement le budget total de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les gouvernements, les communautés et les professionnels de la santé peuvent faire beaucoup.

C’est ce que conclut la série de trois articles phares consacrée aux aliments ultratransformés que nous avons récemment publiés dans la revue The Lancet.

Ces produits sont fabriqués à partir d’ingrédients industriels et d’additifs alimentaires, qui contiennent généralement peu ou pas d’ingrédients intacts. On pourrait citer pour exemple les boissons gazeuses, les chips et de nombreuses céréales pour le petit-déjeuner.

Dans la classification Nova (présentées dans le schéma ci-dessous), les aliments et boissons sont répértoriés dans quatre groupes en fonction de leur degré de transformation :

  • Groupe 1 : Aliments non transformés ou transformés minimalement.
  • Groupe 2 : Ingrédients culinaires transformés.
  • Groupe 3 : Aliments transformés.
  • Groupe 4 : Aliments ultratransformés.

De notre point de vue, le problème ne réside pas dans un manque de volonté de la part des individus, mais tient avant tout à des considérations commerciales – il est le résultat d’une industrie puissante.

Ce que démontrent les données disponibles

Le premier article résume les données disponibles et montre que les aliments ultratransformés se répandent à l’échelle mondiale. La part des produits ultratransformés dans l’alimentation n’a cessé d’augmenter au fil des décennies dans les pays du monde entier.

Aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada, leur part dans l’alimentation est à des niveaux élevés depuis des décennies (environ 50 % de l’apport énergétique quotidien). Les aliments ultratransformés constituent l’essentiel du régime alimentaire national. Il en va de même en Australie.

Deuxièmement, cette étude montre que les régimes riches en aliments ultratransformés favorisent la suralimentation et sont pauvres sur le plan nutritionnel : ils contiennent davantage de sucres, de graisses saturées et ont une densité énergétique plus élevée. En revanche, ils sont plus pauvres en fibres, en vitamines et minéraux essentiels, et contiennent moins d’aliments complets.

Troisièmement, cet article résume les risques que ces aliments ultratransformés font courir pour la santé. Nous avons mené une revue systématique de la littérature scientifique qui a inclus 104 études faites sur le long terme. Cette revue systématique a révélé que 92 de ces études faisaient état d’un risque accru de contracter une ou plusieurs maladies chroniques. Les méta-analyses de ces études ont confirmé des associations avec l’obésité, le diabète de type 2, l’hypertension artérielle, l’hypercholestérolémie (l’excès de cholestérol, ndlr), les maladies cardiovasculaires, la maladie rénale chronique, la maladie de Crohn, la dépression et la mortalité prématurée toutes causes confondues.

Il est essentiel de comprendre qu’il ne s’agit pas simplement d’une question d’« excès de sucre, de sel et de graisses ». Des essais cliniques ainsi que des études scientifiques montrent que quand les adultes suivent un régime alimentaire riche en aliments ultratransformés, ils consomment environ 500 à 800 calories supplémentaires par jour, prennent du poids ainsi que de la masse graisseuse, et mangent plus rapidement, par rapport à un régime non ultratransformé contenant les mêmes proportions de macronutriments. Cela s’explique probablement par la densité énergétique plus élevée, le goût appétissant et la texture moelleuse de ces aliments, qui favorisent la surconsommation.

De toute évidence, des recherches supplémentaires sont nécessaires. Cependant, les données disponibles sont désormais suffisamment solides pour justifier une réponse mondiale en matière de santé publique.

Les options sur le plan politique

Notre deuxième article présente les options politiques qui s’offrent aux gouvernements désireux de s’attaquer à ce problème. Quatre d’entre elles se distinguent particulièrement :

1. Modifier les produits : la reformulation – qui consiste à remplacer le sucre par des édulcorants ou les matières grasses par des additifs qui confèrent une texture similaire à celle des matières grasses – ne résout pas le problème. Les gouvernements pourraient plutôt fixer des limites pour une sélection d’additifs et utiliser des « marqueurs d’aliments ultratransformés » comme les colorants, les arômes et les édulcorants non sucrés (ainsi que les teneurs élevées en sucre, en graisses et en sel) pour identifier les produits ultratransformés à réglementer.

2. Améliorer l’environnement des produits alimentaires. Parmi les mesures fondées sur des données probantes, on peut citer :

  • L’adoption d’étiquettes d’avertissement obligatoires sur le devant des emballages, qui se révèlent efficaces pour informer les consommateurs et réduire les achats.

  • La protection des enfants de moins de 18 ans – en particulier sur les plateformes numériques – contre la publicité pour les aliments ultratransformés et le fait d’étendre ces protections au-delà des « heures réservées aux enfants ».

  • Des taxes sur les boissons sucrées (à 20 % minimum) ainsi que certains aliments ultratransformés ; et d’utiliser ces recettes financières pour subventionner les fruits, les légumes et les plats préparés sur place destinés aux ménages à faibles revenus.

  • La suppression des aliments ultratransformés des écoles, des hôpitaux et d’autres établissements publics, le fait de limiter la part des aliments ultratransformés dans les rayons des supermarchés et de réduire leur mise à disposition à proximité des écoles.

3. Limiter le pouvoir des entreprises : les gouvernements pourraient prendre davantage de mesures pour réglementer les gammes de produits des entreprises, ainsi que pour surveiller et limiter la part des ventes d’aliments ultratransformés ; il convient aussi de renforcer la politique de concurrence et d’envisager des réformes fiscales qui viseraient à limiter le pouvoir excessif de ce marché.

4. Réformer les subventions comme les chaînes d’approvisionnement : les gouvernements pourraient réorienter les subventions à l’agriculture afin de réduire le soutien accordé aux ingrédients issus de la monoculture utilisés dans les aliments ultratransformés (comme le maïs, le soja et le sucre), et d’aligner les politiques environnementales – concernant des questions telles que la réduction des plastiques ou l’utilisation de l’eau – sur les objectifs nutritionnels.

Le succès passera par des solutions sur mesure et coordonnées : il n’y a pas de recette miracle.

Lutter contre l’industrie des aliments ultratransformés

Notre troisième article s’interroge sur les raisons pour lesquelles les aliments ultratransformés envahissent l’alimentation humaine et sur la manière de mettre en place une réponse mondiale en matière de santé publique.

La réponse est la suivante : il faut s’attaquer au pouvoir des entreprises et à leur recherche de profit. Les aliments ultratransformés constituent le modèle économique le plus rentable du secteur alimentaire. Les plus grandes multinationales sont à la tête de réseaux mondiaux d’approvisionnement, de commercialisation et de lobbying qui élargissent les marchés, influencent la science ainsi que le débat public, et font obstacle à la réglementation.

Les fabricants d’aliments ultratransformés peuvent utiliser leurs bénéfices pour consacrer des sommes bien plus importantes au marketing, construire des usines, étendre la distribution de ces produits à l’échelle mondiale et financer des groupes de pression.

Par exemple, en 2024, les grandes entreprises agroalimentaires ont dépensé bien plus en publicité que l’ensemble du budget de fonctionnement de l’Organisation mondiale de la santé.

Les entreprises et les groupes qui y sont affiliés suivent le même scénario que les industries du tabac et des combustibles fossiles : du lobbying, du contentieux, de l’autorégulation et de la recherche scientifique qu’elles financent pour retarder la mise en place de mesures politiques.

Notre article plaide pour une réponse mondiale en matière de santé publique :

  • remettre en cause le modèle économique des aliments ultratransformés, en taxant leur production, en rendant obligatoire le recyclage des plastiques par les entreprises et en réorientant les ressources vers le soutien aux producteurs d’aliments sains et aux familles

  • protéger l’élaboration des politiques et la science contre toute ingérence, grâce à des mesures de prévention des conflits d’intérêts et à des règles d’engagement claires pour le secteur privé. Nous devons cesser de nous en remettre à l’autorégulation du secteur privé et recourir aux politiques publiques et à la législation.

  • former des coalitions pour mener des actions de plaidoyer auprès des décideurs politiques et favoriser les changements politiques, qu’il s’agisse de soutiens juridiques ou de communications stratégiques

Nos études montrent que, sans mesures politiques ni réponse mondiale coordonnée, la part des aliments ultratransformés dans l’alimentation humaine continuera d’augmenter, au détriment de la santé, des économies, de la culture et de la planète. Il est temps d’agir.


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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18.03.2026 à 11:55

Fleur Breteau. « Nous sommes du côté de la vie »

Fabrice Savel

Texte intégral (1595 mots)

« Vous êtes les alliés du cancer et nous le ferons savoir ! » En interpellant depuis les balcons de l’hémicycle celles et ceux des parlementaires qui votaient pour la loi Duplomb, Fleur Breteau, la fondatrice du collectif Cancer colère a fait éclater au grand jour le combat contre les pesticides et pour la santé. Elle réclame un moratoire européen sur les pesticides et la transformation du système agricole. Entretien réalisé par Fabrice Savel.

Revenons à ce jour, à cet instant, où la loi Duplomb a été adoptée par une majorité de députés. Dans un geste, un cri vital, vous avez donné un visage humain et politique à la maladie au cœur de l’Assemblée nationale…

Fleur Breteau : Je n’avais pas prévu de prendre la parole. Mais après avoir entendu dire « l’acétamipride n’est pas si toxique que ça », alors que l’on sait que c’est un néonicotinoïde particulièrement dangereux pour la santé humaine… Il fallait que je mette les parlementaires en face de leur responsabilité : Vous allez mettre en péril la santé de milliers de gens et d’enfants à naître pour faire de l’éthanol avec de la betterave à sucre !

C’était aussi extrêmement choquant d’entendre des soutiens à la loi Duplomb dire que le cancer fait partie de la vie humaine. Cela révèle leur manque d’arguments pour justifier les empoisonnements. Jusqu’à dire ces choses inaudibles pour les malades de cancers chroniques, des personnes qui à quarante ans vont vivre avec un cancer toute leur existence… Moi-même, j’ai eu deux diagnostics en trois ans. Je ne sais pas ce qui va m’arriver ensuite.

On fait face à un déni de réalité extrêmement grave. Et cela montre aussi un mépris total pour la vie des gens. D’ailleurs, quand Santé Publique France a déclaré « épidémie » le cancer, on n’a pas entendu un seul mot de la part du Président de la République, du Premier ministre ou du ministre de la Santé. Aucun ne s’est exprimé sur cette situation sanitaire qui touche tout le monde, même les jeunes, même les enfants.

Vous avez fondé le collectif Cancer colère afin de porter la parole des malades sur la place publique et dans le débat politique. Comment est venue cette initiative ? 

Fleur Breteau : Il s’agit d’opposer la parole des malades à ceux qui soutiennent les agro-industriels et les agrochimistes qui nous empoisonnent. C’est une envie irrépressible de prendre la parole, de reprendre force sur la politique, de participer à la vie publique, de ne plus laisser faire ces parlementaires qui de l’extrême droite à l’extrême centre ont soutenu la loi Duplomb et ce système qui nous rend malades.

Tout avait été fait pour concocter la loi Duplomb en petit comité et éviter le débat public. Car, pour les porteurs de cette loi, il était impossible de défendre publiquement les fermes usines, les méga bassines et la réintroduction de l’acétamipride. Ils n’ont aucun argument tenable. Il leur était donc indispensable de priver de débat démocratique cette loi complètement à rebours des enjeux actuels, à la fois pour les agriculteurs, pour l’environnement et notre santé.

Heureusement, la parole citoyenne, de malades mais aussi de professionnels, s’est faite entendre et il y a eu un élan extraordinaire de la société civile au sens large, jusqu’à l’ordre des médecins.

J’en tire un premier constat : la santé est un sujet très politique mais non partisan. Par-delà notre vote, par-delà nos opinions, personne n’a envie d’avoir un cancer, personne n’a envie qu’un proche tombe malade. Et derrière cette mobilisation, il n’y a pas que la peur de la maladie, il y a aussi l’idée qu’on ne veut plus de cette contamination généralisée. Très largement, les gens ont envie d’un monde vivant. Nous sommes du côté de la vie !

Depuis plusieurs mois, avec le collectif Cancer Colère nous avons partagé les paroles de très nombreuses personnes concernées par la maladie directement ou indirectement.

Au-delà de la colère et de l’inquiétude, il y a du désir pour un monde sain, respectueux du vivant, respectueux de notre santé. À commencer par celle des agricultrices et des agriculteurs malades qui ont rejoint Cancer colère. Avec eux, nous avons pris conscience que les agriculteurs et les ouvriers agricoles risquent leur vie au travail. Pour nous nourrir. Et en plus, pour nous nourrir avec une alimentation qui va aussi nous rendre malade. C’est une aberration totale. Pour Cancer colère, cette loi Duplomb est le symptôme d’un système complètement défaillant. Et, en étant malade, on a le sentiment d’incarner cette défaillance. Dès lors, notre parole est vitale.

Cette mobilisation citoyenne, de scientifiques, de médecins, de journalistes, de malades, de parlementaires, d’agriculteurs aussi, avec la pétition contre cette loi qui a recueilli plus de deux millions de signatures a remporté une première victoire. Ce combat n’en est pas pour autant terminé…

Fleur Breteau : Même si la loi a été promulguée, la censure de l’article sur l’acétamipride est une première victoire dans une lutte qui va être longue et féroce parce qu’on s’attaque à des intérêts économiques très puissants, représentés par des lobbies très forts, présents au gouvernement, qui ne vont pas lâcher l’affaire facilement. Mais il s’agit de notre santé, de la santé des enfants et d’enfants à naître, parce qu’en plus, les pesticides sont hyper toxiques dans les cas d’exposition in utero.

Il n’y a aucune autre explication au doublement des cancers depuis 1990. Les consommations de tabac et d’alcool sont en forte baisse et le nombre de cancer des infantiles et de jeunes est à la hausse… Ce n’est donc pas le vieillissement de la population qui explique l’augmentation du nombre de cas… Malheureusement, mathématiquement il n’y a pas d’autres explications que les causes environnementales.

Les pouvoirs publics doivent mettre des moyens considérables pour combattre cette épidémie de cancers qui explosent pour des raisons économiques et pour protéger les profits des agro-industriels et des agrochimistes.

Il y a une deuxième victoire avec la condamnation de l’État, le 3 septembre, par la Cour administrative d’appel de Paris à revoir ces protocoles d’autorisation de mise sur le marché des pesticides. Ainsi, même la justice se saisit des avis scientifiques pour rappeler à l’ordre les pouvoirs publics. L’étau se resserre.

C’est aussi pourquoi ce combat se durcit, car, en face, ils défendent leurs milliards d’euros de profits réalisés sur l’empoisonnement du vivant et des humains, en France, en Europe mais aussi dans les pays du Sud global.

Non seulement ils continuent de fabriquer des substances interdites en Europe, mais ils les expédient notamment dans les pays du Mercosur, comme au Brésil où des régions entières sont déclarées en urgence agrotoxique. Et ce sont des pratiques illégales.

Quelles solutions alors pour arrêter, partout, ce commerce mortel  ?

Fleur Breteau : On ne peut pas se réjouir que l’acétamipride soit interdite en France et les laisser le vendre ailleurs. On a une responsabilité pour porter ce combat au niveau européen. Il faudra que l’Europe se positionne sur ce sujet de manière très ferme. On ne pourra pas agir durablement sans une révision des protocoles au niveau européen et sans mettre au pas ces entreprises agro-chimiques, en majorité européennes, dont le business est l’empoisonnement ! Leurs activités doivent être réglementées très strictement.

Aujourd’hui il n’y a que la pression citoyenne qui permettra d’y arriver. C’est pourquoi, avec Cancer colère, nous exigeons un moratoire européen sur les pesticides et l’engagement d’une transformation profonde du système agricole productiviste avec un soutien massif des pouvoirs publics aux agriculteurs pour les accompagner dans cette transformation, les former, les aider techniquement, financièrement, sur dix ans, vingt ans – pour décontaminer les sols notamment – et pour certains annuler leurs dettes.

Les agriculteurs sont prisonniers de ce système. Depuis des décennies on leur dit de faire comme ça. Tout le système, des banques aux mutuelles, des commerciaux aux coopératives, est organisé pour les contraindre dans des pratiques qui nous empoisonnent et les exposent à de grands risques de maladie. Cette transformation indispensable est aussi, d’ailleurs, un vivier d’emploi.

Ensemble, citoyennes et citoyens, créons un rapport de force pour dire stop. C’est notre droit constitutionnel de décider de notre souveraineté alimentaire et nous allons faire respecter nos droits à la santé et à un environnement respectueux et sain.

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18.03.2026 à 11:39

La grandeur passée et l’avenir de l’agriculture est de progresser, et non de reculer : en route vers l’agroécologie !

Fabrice Savel

Texte intégral (2296 mots)

Par Marc-André Selosse, Professeur du Muséum national d’Histoire naturelle et à l’Institut Universitaire de France, Membre de l’Académie d’Agriculture de France. 

On entend parfois que l’agriculture actuelle nourrit l’humanité mais que cela n’est pas certain pour les formes alternatives comme l’agroécologie. En fait, c’est là ignorance ou pure propagande car les données sont tout inverses. Des solutions basées sur l’agroécologie ont déjà fait leurs preuves.

Des inquiétudes quantitatives… 

D’abord l’agriculture actuelle ne nourrit pas les générations à venir : les labours et les sols nus en hiver augmentent l’érosion d’un facteur 10 à 20 et dispersent lentement les sols, ce qui ne nourrira pas nos enfants. Par ailleurs, l’usage des pesticides a des effets délétères sur la biodiversité. La diminution de la vie souterraine réduit la capacité des sols à entretenir leur fertilité et leur porosité, donc leurs réserves en eau. Par exemple, le glyphosate tue les vers de terre, qui ont un rôle dans la pénétration de l’eau dans le sol, et les champignons dits « mycorhiziens », qui s’associent aux racines des plantes et les aident à se nourrir et à se protéger des maladies du sol. C’est une des raisons, avec le climat, pour lesquelles en Europe, malgré des progrès sur les intrants et les variétés, les rendements n’augmentent plus, voire diminuent certaines années depuis une décennie. 

Les insecticides, eux, affectent les pollinisateurs : selon les méthodes d’évaluation, 28 à 61% des écosystèmes agricoles sont limités par pollinisation. Cela affecte la production de myrtille, de café ou de pommes. En Bourgogne, la disparition de 99% des pollinisateurs en moins de 40 ans pousse les producteurs de cassis à élever des pollinisateurs efficaces sur leur plante, des osmies, pour retrouver les anciens niveaux de production, 2,5 fois plus élevés avec un revenu accru jusqu’à 15 000 euros par hectare…

… et des inquiétudes qualitatives

Vous m’objecterez qu’on mange à notre faim : mais quoi et à quel prix ? Les contaminations des engrais minéraux phosphatés par le cadmium, un métal toxique qui entre dans les plantes, entraîne une consommation 40% plus élevée en France que le maximum recommandé par l’OMS. Il en résulte une augmentation de l’incidence des maladies rénales et hépatiques, de cancer comme celui du pancréas (+3% par an) et de l’ostéoporose (il causerait 30% des cas). Les résidus de pesticides sont problématiques dans l’alimentation et augmentent les coûts de production de l’eau potable, dont on sait qu’on ne peut l’épurer de tous les résidus de pesticides présents. L’impact des pesticides sur la santé est démontré par les agriculteurs : l’étude Agrican, soutenue notamment par la Mutualité Sociale Agricole, révèle un taux accru de lymphomes plasmocytaires (+54%) et de myélomes multiples (+20%) par rapport à la population ; à 55 ans, les agriculteurs présentent 13% de Parkinson en plus. Les résultats récents de l’étude PestiRiv démontre que les riverains sont aussi soumis à des expositions élevées aux pesticides. Par rapport à des populations éloignées des zones viticoles, des contaminations supérieures sont observées : jusqu’à +45 % dans les urines des riverains, 100 fois plus dans les poussières ambiantes et 12 fois plus dans l’air ambiant. 

Logiquement, les demandes d’indemnisation au Fond d’indemnisation des victimes des pesticides augmentent, de 44 % l’année passée. Une formidable dette de santé publique se crée et on considère que pour chaque euro de nourriture achetée, il faudra payer collectivement entre un et deux euros de frais d’externalités négatives par la suite : tout cela est bien cher, autant financièrement qu’en misère humaine.

Donc l’agriculture actuelle pose un problème qualitatif aujourd’hui et quantitative demain, en raison de ses impacts écologiques. Ne reprochons rien à ceux qui ont trouvé les solutions d’hier et ont régularisé l’approvisionnement alimentaire : mais de même, ne muselons pas ceux qui trouvent aujourd’hui les solutions de demain. Or, le débat et les politiques actuels occultent totalement les avancées scientifiques et techniques positives et factuelles qui permettraient de contourner les problèmes actuels. Au passage, cette dynamique annihile nos investissements passés en recherche, en faisant fi de leurs résultats… qui font de la recherche agronomique française un fleuron reconnu mondialement. Cela devrait susciter une fierté nationale et une prise de conscience. 

Il n’est pas question de s’affranchir complètement du labour partout, ni de supprimer totalement les pesticides – après tout, le bio utilise du cuivre et des pesticides d’origine biologique ! Mais en incluant les solutions basées sur l’écologie (l’agroécologie, en un mot !) dans un cocktail souple et adaptable de solutions, on réduit les impacts négatifs dans une agriculture durable et saine pour les praticiens et les consommateurs. Relisons Rachel Carson qui, dans « Printemps silencieux », dénonce les effets d’un excès d’une agriculture chimique il y a… 60 déjà : « Le tir de barrage chimique, arme aussi primitive que le gourdin de l’homme des cavernes, [et] s’abat sur la trame de la vie, sur ce tissu si fragile et si délicat », dont « les extraordinaires possibilités […] sont méconnues ». Ces possibilités existent, oui, et mieux : elles sont déjà utilisées par les agriculteurs dans les agricultures bio et de conservation des sols.

Des solutions quantitatives et qualitatives existent déjà

Le bio a un impact écologique énorme : en utilisant des engrais organiques, il diminue de 20% le transfert d’azote vers les nappes phréatiques et il stocke plus de carbone dans les sols (bon pour le climat !). Avec moins de pesticides toxiques, il augmente le nombre d’espèces dans les parcelles de 30% et le nombre d’individus de ces espèces de 50% en moyenne. On lit souvent qu’il n’y a pas de preuve que le bio améliore la santé des consommateurs : la vérité est que les usagers du bio se portent bien mieux mais qu’on peine à dissocier les facteurs alimentaires (moins de pesticides et moins de cadmium dans les engrais organiques, plus d’anti-oxydants) et socioculturels (car le bio est consommé le plus souvent dans des milieux aisés). Mais des preuves existent au moins d’une réduction de certains cancers (-25% pour certains lymphomes). Le bio a toutefois deux défauts : il baisse certains rendements (pas tous, mais pour les céréales en particulier) et il doit labourer (car, sur des grandes surfaces, c’est le seul herbicide possible). À cela prêt, c’est un progrès majeur… qui ne représente que 10% de la surface agricole en France.

L’agriculture de conservation des sols ne laboure plus et, donc, stoppe l’érosion excessive des sols. Elle protège aussi la vie souterraine : en moyenne, +2% d’espèces (c’est peu, mais il n’y pas vraiment de disparition totale d’espèces dans nos sols agricoles) et +20 à +30°% d’individus (or c’est le problème, un crash des populations souterraines et de leurs fonctions dans l’agriculture conventionnelle).

Le sol obtenu stocke plus de carbone (de 0,1 à 10 tonnes /ha par an). Plus travaillé par la vie et plus poreux, il absorbe mieux l’eau : les parcelles sont praticables en hiver et ont de meilleures réserves d’eau pour l’été. Que demander de plus, dans un changement climatique ou les étés sont plus secs et les hivers plus arrosés ? 

L’intérêt du non-labour est de diminuer les coûts d’exploitation (2 à 3 fois moins d’essence par exemple) et d’augmenter la résilience des écosystèmes agricoles : au-delà du coût d’équipement, il n’y a que des avantages en termes de revenu et de rendement. Il a toutefois un défaut : utiliser des herbicides, faute de labour, avant l’implantation des cultures annuelles. Certes, sur des petites surfaces on peut désherber à la main, ou pratiquer des couvertures de mulch : une agriculture de conservation biologique est déjà appliquée par de nombreux maraîchers, mais reste difficile sur de grandes surfaces. Les performances techniques de l’agriculture de conservation des sols expliquent que, même sans aide, ce type d’agriculture ne représente que 4% de la surface agricole en France… loin derrière les 40% des États-Unis.

Bio et conservation des sols sont deux grandes avancées qu’on ne doit pas opposer entre eux, mais soutenir, composer et faire converger à terme. Terminons cette brève revue en indiquant que l’agroécologie se niche aussi dans d’autres pratiques. On peut diversifier les espèces cultivées dans les parcelles, car elles ne sont pas seulement en concurrence, mais utilisent des ressources différentes dans les sols. Les mélanges de céréales et de légumineuses produisent par exemple, sur un hectare, autant que 0,8 ha de pures céréales et 0,6 ha de pures légumineuses ; des cultures mélangées en bandes alternantes réduisent la propagation des maladies de 40 %, augmentent la quantité de minéraux utilisés (+94 % pour le phosphate, +24 % pour le potassium…) et produisent en moyenne sur un hectare ce qui serait produit en cultures pures sur 1,3 ha en moyenne ! On retrouve des chiffres voisins en agroforesterie, dont la pratique correcte produit autant de cultures annuelles et de bois que sur, respectivement, 0,8 + 0,6 hectares. Les haies, quant à elles, réduisent de 84 % la propagation des pathogènes, car elles s’opposent à leur déplacement et abritent des oiseaux et des chauves-souris qui dévorent des insectes nuisibles ; elles stockent du carbone (100 tonnes par kilomètre) et s’opposent à l’érosion, en plus d’être un patrimoine paysager : du reste, nos anciens qui peinaient à produire leur alimentation, n’avaient pas fait place aux haies pour rien !

Un autre avenir agricole est-il possible ?

Ainsi, ceux qui, au nom du progrès passé, refusent une évolution de l’agriculture et se cramponnent aux acquis anciens, par exemple chimiques ou mécaniques, se débattent dans une aporie intellectuelle. Défendre le progrès n’est pas rester à l’étape passée, mais accepter de faire évoluer et accompagner le changement qui, aujourd’hui, inclut les acquis récents des sciences écologiques. Le problème de l’accompagnement est majeur et devrait être à l’agenda politique, tant il est vrai que la transition n’est pas aisée. Une haie prend de la place et demande de l’entretien, le machinisme agricole liée au semi sur sol non labouré demande un investissement et la conversion en bio prend du temps ; de la formation continue sera nécessaire. De l’argent est là, entre les subventions nationales et la PAC (qui coûte 100 euros par citoyen et par an en France), mais l’affectation des moyens pêche. Par exemple, avec 10% de la surface agricole et 14% des agriculteurs, le bio ne reçoit que 3,4% des subventions, surtout à l’installation et peu en fonctionnement continu ; les récentes coupes de deux-tiers du budget de l’Agence Bio ne vont pas dans le bon sens.

Répétons-le, pour une agriculture qui souffre aujourd’hui de la concurrence : si l’on veut une agriculture multifonctionnelle, qui fait aussi la qualité de l’air, de l’eau et des aliments, outre le paysage, nous devons la payer pour cela. Cela anticipera des dépenses qui seraient faites à long terme en santé publique : outre le bien-être humain, c’est aussi la perspective pour ne pas accroître le déficit de la sécurité sociale. Devons nous aussi envisager que la concurrence ne soit pas biaisée, face à d’autres agriculteurs qui produisent ailleurs sans les mêmes contraintes : la mise en place de clauses miroir avec nos partenaires commerciaux est absolument vitale. C’est ce que seule une approche politique peut traiter – le problème technique, lui, est résolu en ajoutant l’agroécologie à la palette des méthodes agricoles.

Donc, cet article signé par un scientifique parlant d’agroécologie s’arrête là, car c’est ici que le citoyen et le politique doivent prendre le relai. Citoyen français, je voudrais quand même exprimer un vœu personnel. Il faut comprendre ce qui a fait la grandeur de l’agriculture française et son rayonnement : avoir su s’adapter et changer. C’est ce processus, et non les acquis du passé, qui font grandeur. Si demain nous voulons la grandeur, nous devons évoluer. L’effondrement de notre compétitivité international agroalimentaire l’appelle : nous devons proposer une production avec d’autres standards pour intéresser des consommateurs qui veulent vivre mieux. 

Créer une agriculture qui porte un label de qualité « France » et pourrait se vendre partout parce que compétitive sur le créneau de la santé, c’est peut-être bien ce qui sauvera nos agriculteurs. Et seule une évolution aujourd’hui et demain, permettra d’y parvenir. Mon vœu, donc, est de faire émerger des formes de production qui soient source à la fois de revenus pour les agriculteurs, et aussi de fierté, pour eux et pour la Nation. Un grand pays agricole sommeille, telle une belle au Bois Dormant, dans l’agroécologie : c’est là ma certitude et la promesse de mon vœu.

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