The Conversation
Par Mathilde Touvier, Directrice de l’Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle, U1153 Inserm,Inrae, Cnam, Université Sorbonne Paris Nord, Université Paris Cité, Université Paris Cité et Bernard Srour, Chercheur en épidémiologie au CRESS-EREN (INRAE, Inserm, Université Sorbonne Paris Nord, Université Paris Cité), titulaire de la chaire de Professeur Junior INRAE sur les rythmes alimentaires, et coordonnateur du Réseau NACRe (Nutrition Activité physique Cancer Recherche)., Inrae; Inserm Souvent trop sucrés, trop salés et trop caloriques, les aliments ultratransformés contiennent en outre de nombreux additifs, arômes et autres substances résultant de leurs modes de fabrication industriels. Or, les preuves des liens entre leur consommation et divers troubles de santé s’accumulent. Le point sur l’état des connaissances. The Kraft Heinz Company, Mondelez International, Post Holdings, The Coca-Cola Company, PepsiCo, General Mills, Nestlé USA, Kellogg’s, Mars Incorporated et Conagra Brands… au-delà de leur secteur d’activité – l’agroalimentaire – et de leur importance économique, ces dix entreprises partagent désormais un autre point commun : elles sont toutes visées par une procédure judiciaire engagée par la Ville de San Francisco, aux États-Unis. Selon le communiqué de presse publié par les services du procureur de la ville David Chiu, cette plainte est déposée, car Ces sociétés « savai[en]t que [leurs] produits rendaient les gens malades, mais [ont] continué à concevoir et à commercialiser des produits de plus en plus addictifs et nocifs afin de maximiser [leurs] profits ». Cette procédure survient quelques jours après la publication, dans la revue médicale The Lancet, d’un long dossier consacré aux effets des aliments ultratransformés sur la santé. Parmi les travaux présentés figure l’analyse approfondie de la littérature scientifique disponible sur ce sujet que nous avons réalisée. Voici ce qu’il faut savoir des conséquences de la consommation de tels aliments, en tenant compte des connaissances les plus récentes sur le sujet. À l’heure actuelle, en France, on estime qu’en moyenne de 30 à 35 % des calories consommées quotidiennement par les adultes proviennent d’aliments ultratransformés. Cette proportion peut atteindre 60 % au Royaume-Uni et aux États-Unis. Si dans les pays occidentaux, les ventes de ces produits se sont stabilisées (quoiqu’à des niveaux élevés), elles sont en pleine explosion dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Comme leur nom l’indique, les aliments ultratransformés sont des aliments, ou des formulations issues d’aliments, qui ont subi des transformations importantes lors de leur élaboration. Ils sont fabriqués de façon industrielle, selon une grande diversité de procédés (chauffage à haute température, hydrogénation, prétraitement par friture, hydrolyse, extrusion, etc.) qui modifient radicalement la matrice alimentaire de départ. Par ailleurs, les aliments ultratransformés sont caractérisés dans leur formulation par la présence de « marqueurs d’ultra-transformation », parmi lesquels les additifs alimentaires destinés à en améliorer l’apparence, le goût ou la texture afin de les rendre plus appétissants et plus attrayants : colorants, émulsifiants, édulcorants, exhausteurs de goût, etc. À l’heure actuelle, 330 additifs alimentaires sont autorisés en France et dans l’Union européenne. En outre, des ingrédients qui ne sont pas concernés par la réglementation sur les additifs alimentaires entrent aussi dans la composition des aliments ultratransformés. Il s’agit par exemple des arômes, des sirops de glucose ou de fructose, des isolats de protéines, etc. En raison des processus de transformation qu’ils subissent, ces aliments peuvent également contenir des composés dits « néoformés », qui n’étaient pas présents au départ, et dont certains peuvent avoir des effets sur la santé. Dernier point, les aliments ultratransformés sont généralement vendus dans des emballages sophistiqués, dans lesquels ils demeurent souvent conservés des jours voire des semaines ou mois. Ils sont aussi parfois réchauffés au four à micro-ondes directement dans leurs barquettes en plastique. De ce fait, ils sont plus susceptibles de contenir des substances provenant desdits emballages. Les procédés possibles et les additifs autorisés pour modifier les aliments sont nombreux. Face à la profusion d’aliments présents dans les rayons de nos magasins, comment savoir si un aliment appartient à la catégorie des « ultratransformés » ? Un bon point de départ pour savoir, en pratique, si un produit entre dans la catégorie des aliments ultratransformés est de se demander s’il contient uniquement des ingrédients que l’on peut trouver traditionnellement dans sa cuisine. Si ce n’est pas le cas (s’il contient par exemple des émulsifiants, ou des huiles hydrogénées, etc.), il y a de fortes chances qu’il s’agisse d’un aliment ultratransformé. Dans le groupe des aliments ultratransformés figurent par exemple les sodas, qu’ils soient sucrés ou édulcorés, les légumes assaisonnés de sauces contenant des additifs alimentaires, les steaks végétaux reconstitués ou les pâtisseries, les confiseries et barres chocolatées avec ajout d’additifs, les nouilles déshydratées instantanées, les yaourts édulcorés… Saucisses et jambons, qui contiennent des nitrites, sont classés comme « aliments ultratransformés », tandis qu’une viande simplement conservée en salaison est considérée comme des « transformée ». De la même façon, les soupes liquides en brique préparées uniquement avec des légumes, des herbes et des épices sont considérées comme des « aliments transformés », alors que les soupes déshydratées, avec ajout d’émulsifiants ou d’arômes sont classées comme « aliments ultratransformés ». Les aliments ultratransformés sont en moyenne plus pauvres en fibres et en vitamines que les autres aliments, tout en étant plus denses en énergie et plus riches en sel, en sucre et en acides gras saturés. En outre, ils pousseraient à manger davantage. De nombreuses études ont également montré que les régimes riches en aliments ultratransformés étaient par ailleurs associés à une plus faible consommation d’aliments nutritionnellement sains et favorables à la santé. Or, on sait depuis longtemps maintenant que les aliments trop sucrés, trop salés, trop riches en graisses saturées ont des impacts délétères sur la santé s’ils sont consommés en trop grande quantité et fréquence. C’est sur cette dimension fondamentale que renseigne le Nutri-Score. Il faut toutefois souligner que le fait d’appartenir à la catégorie « aliments ultratransformés » n’est pas systématiquement synonyme de produits riches en sucres, en acides gras saturés et en sel. En effet, la qualité nutritionnelle et l’ultra-transformation/formulation sont deux dimensions complémentaires, et pas colinéaires. Cependant, depuis quelques années, un nombre croissant de travaux de recherche ont révélé que les aliments ultratransformés ont des effets délétères sur la santé qui ne sont pas uniquement liés à leur qualité nutritionnelle. Afin de faire le point sur l’état des connaissances, nous avons procédé à une revue systématique de la littérature scientifique sur le sujet. Celle-ci nous a permis d’identifier 104 études épidémiologiques prospectives. Ce type d’étude consiste à constituer une cohorte de volontaires dont les consommations alimentaires et le mode de vie sont minutieusement renseignés, puis dont l’état de santé est suivi sur le long terme. Certains des membres de la cohorte développent des maladies, et pas d’autres. Les données collectées permettent d’établir les liens entre leurs expositions alimentaires et le risque de développer telle ou telle pathologie, après prise en compte de facteurs qui peuvent « brouiller » ces associations (ce que les épidémiologistes appellent « facteurs de confusion » : tabagisme, activité physique, consommation d’alcool, etc.). Au total, 92 des 104 études publiées ont observé une association significative entre exposition aux aliments ultratransformés et problèmes de santé. Les 104 études prospectives ont dans un second temps été incluses dans une méta-analyse (autrement dit, une analyse statistique de ces données déjà publiées), afin d’effectuer un résumé chiffré de ces associations. Les résultats obtenus indiquent que la mortalité prématurée toutes causes confondues était l’événement de santé associé à la consommation d’aliments transformés pour lequel la densité de preuve était la plus forte (une vingtaine d’études incluses dans la méta-analyse). Pour le formuler simplement : les gens qui consommaient le plus d’aliments ultratransformés vivaient en général moins longtemps que les autres, toutes choses étant égales par ailleurs en matière d’autres facteurs de risques. Les preuves sont également solides en ce qui concerne l’augmentation de l’incidence de plusieurs pathologies : maladies cardiovasculaires, obésité, diabète de type 2 et dépression ou symptômes dépressifs. La méta-analyse suggérait également une association positive entre la consommation d’aliments ultratransformés et le risque de développer une maladie inflammatoire chronique de l’intestin (quatre études incluses). En ce qui concerne les cancers, notamment le cancer colorectal, les signaux indiquant une corrélation potentielle sont plus faibles. Il faudra donc mener d’autres études pour confirmer ou infirmer le lien. Au-delà de ces études de cohorte, ces dernières années, diverses études dites « interventionnelles » ont été menées. Elles consistent à exposer des volontaires à des aliments ultratransformés et un groupe témoin à des aliments pas ou peu transformés, afin de suivre l’évolution de différents marqueurs biologiques (sur une période courte de deux ou trois semaines, afin de ne pas mettre leur santé en danger). C’est par exemple le cas des travaux menés par Jessica Preston et Romain Barrès, qui ont montré avec leurs collaborateurs que la consommation d’aliments ultratransformés entraînait non seulement une prise de poids plus importante que les aliments non ultratransformés, à calories égales, mais qu’elle perturbait aussi certaines hormones, et était liée à une baisse de la qualité du sperme. Ces résultats suggèrent que ce type de nourriture serait délétère à la fois pour la santé cardiométabolique et pour la santé reproductive. Les résultats de plusieurs essais randomisés contrôlés menés ces dernières années vont dans le même sens. Cinq ont été répertoriés et décrits dans notre article de revue, et d’autres sont en cours. Les aliments ultratransformés impactent donc la santé, et ce, très en amont du développement de maladies chroniques comme le diabète. D’autres travaux expérimentaux, comme ceux de l’équipe de Benoît Chassaing, révèlent que la consommation de certains émulsifiants qui sont aussi des marqueurs d’ultra-transformation perturbe le microbiote. Elle s’accompagne d’une inflammation chronique, et a été associée au développement de cancers colorectaux dans des modèles animaux. Rappelons que la majorité des additifs contenus dans les aliments ultratransformés n’ont pas d’intérêt en matière de sécurité sanitaire des aliments. On parle parfois d’additifs « cosmétiques », ce terme n’ayant pas de valeur réglementaire. Ils servent uniquement à rendre les produits plus appétissants, améliorant leur apparence ou leurs qualités organoleptiques (goût, texture) pour faire en sorte que les consommateurs aient davantage envie de les consommer. Ils permettent aussi de produire à plus bas coût, et d’augmenter les durées de conservation. En 2019, à la suite de l’avis du Haut Conseil de la santé publique, le quatrième programme national nutrition santé (PNNS) introduisait pour la première fois la recommandation officielle de favoriser les aliments pas ou peu transformés et limiter les aliments ultratransformés, tels que définis par la classification NOVA. À l’époque, cette recommandation se fondait sur un nombre relativement restreint de publications, notamment les premières au monde ayant révélé des liens entre aliments ultratransformés et incidence de cancers, maladies cardiovasculaires et diabète de type 2, dans la cohorte française NutriNet-Santé. Il s’agissait donc avant tout d’appliquer le principe de précaution. Aujourd’hui, les choses sont différentes. Les connaissances accumulées grâce aux nombreuses recherches menées ces cinq dernières années dans le monde ont apporté suffisamment de preuves pour confirmer que la consommation d’aliments ultratransformés pose un réel problème de santé publique. Dans le cadre de la cohorte NutriNet-Santé, nous avons, par exemple, désormais publié une douzaine d’articles montrant des liens entre la consommation d’émulsifiants, de nitrites, d’édulcorants ainsi que celle de certains mélanges d’additifs et une incidence plus élevée de certains cancers, maladies cardiovasculaires, d’hypertension et de diabète de type 2. De potentiels « effets cocktails » ont également été suggérés grâce à un design expérimental mis en place par des collègues toxicologues. Des indices collectés lors de travaux toujours en cours suggèrent également que certains colorants et conservateurs pourraient eux aussi s’avérer problématiques. Rappelons en outre qu’en 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé l’aspartame comme « possiblement cancérigène » pour l’être humain (groupe 2B). Le problème est que nous sommes exposés à de très nombreuses substances. Or, les données scientifiques concernant leurs effets, notamment sur le long terme ou lorsqu’elles sont en mélange, manquent. Par ailleurs, tout le monde ne réagit pas de la même façon, des facteurs individuels entrant en ligne de compte. Il est donc urgent que les pouvoirs publics, sur la base des connaissances scientifiques les plus récentes, s’emparent de la question des aliments ultratransformés. Mais par où commencer ? Comme souvent en nutrition de santé publique, il est nécessaire d’agir à deux niveaux. Au niveau du consommateur, le cinquième programme national nutrition santé, en cours d’élaboration, devrait pousser encore davantage la recommandation de limiter la consommation d’aliments ultratransformés. Il s’agira également de renforcer l’éducation à l’alimentation dès le plus jeune âge (et la formation des enseignants et des professionnels de santé) pour sensibiliser les publics à cette question. En matière d’information des consommateurs, l’étiquetage des denrées alimentaires joue un rôle clé. La première urgence reste de rendre obligatoire le Nutri-Score sur l’ensemble des produits, comme cela est plébiscité par plus de 90 % de la population française, d’après Santé publique France. Les citoyennes et citoyens ont leur rôle à jouer en ce sens, en signant la pétition sur le site de l’Assemblée nationale. À ce sujet, soulignons que des évolutions du logo Nutri-Score sont envisagées pour mieux renseigner les consommateurs, par exemple en entourant de noir le logo lorsqu’il figure sur des aliments appartenant à la catégorie NOVA « ultratransformé ». Un premier essai randomisé mené sur deux groupes de 10 000 personnes a démontré que les utilisateurs confrontés à un tel logo nutritionnel sont nettement plus à même d’identifier si un produit est ultratransformé, mais également que le Nutri-Score est très performant lorsqu’il s’agit de classer les aliments selon leur profil nutritionnel plus ou moins favorable à la santé. Il est également fondamental de ne pas faire porter tout le poids de la prévention sur le choix des consommateurs. Des modifications structurelles de l’offre de nos systèmes alimentaires sont nécessaires. Par exemple, la question de l’interdiction de certains additifs (ou d’une réduction des seuils autorisés), lorsque des signaux épidémiologiques et/ou expérimentaux d’effets délétères s’accumulent, doit être posée dans le cadre de la réévaluation de ces substances par les agences sanitaires. C’est en particulier le cas pour les additifs « cosmétiques » sans bénéfice santé. Au-delà de la réglementation liée à la composition des aliments ultratransformés, les législateurs disposent d’autres leviers pour en limiter la consommation. Il est par exemple possible de réguler leur marketing et de limiter leur publicité, que ce soit à la télévision, dans l’espace public ou lors des événements sportifs, notamment. Ce point est d’autant plus important en ce qui concerne les campagnes qui ciblent les enfants et les adolescents, particulièrement vulnérables au marketing. Des tests d’emballage neutre – bien que menés sur de petits effectifs – l’ont notamment mis en évidence. Autre puissant levier : le prix. À l’instar de ce qui s’est fait dans le domaine de la lutte contre le tabagisme, il pourrait être envisageable de taxer les aliments ultratransformés et ceux avec un Nutri-Score D ou E et, au contraire, de prévoir des systèmes d’incitations économiques pour faire en sorte que les aliments les plus favorables nutritionnellement, pas ou peu ultratransformés, et si possible bio, soient les plus accessibles financièrement et deviennent les choix par défaut. Il s’agit aussi de protéger les espaces d’éducation et de soin en interdisant la vente ou la distribution d’aliments ultratransformés, et en y améliorant l’offre. Il est également fondamental de donner les moyens à la recherche académique publique, indemne de conflits d’intérêt économiques, de conduire des études pour évaluer les effets sur la santé des aliments industriels. Ce qui passe par une amélioration de la transparence en matière de composition de ces produits. À l’heure actuelle, les doses auxquelles les additifs autorisés sont employés par les industriels ne sont pas publiques. Lorsque les scientifiques souhaitent accéder à ces informations, ils n’ont généralement pas d’autre choix que de faire des dosages dans les matrices alimentaires qu’ils étudient. C’est un travail long et coûteux : lors de nos travaux sur la cohorte NutriNet-Santé, nous avons dû réaliser des milliers de dosages. Nous avons aussi bénéficié de l’appui d’associations de consommateurs, comme UFC-Que Choisir. Or, il s’agit d’informations essentielles pour qui étudie les impacts de ces produits sur la santé. Les pouvoirs publics devraient également travailler à améliorer la transparence en matière de composition des aliments ultratransformés, en incitant (ou en contraignant si besoin) les industriels à transmettre les informations sur les doses d’additifs et d’arômes employées, sur les auxiliaires technologiques utilisés, sur la composition des matériaux d’emballages, etc. afin de permettre l’évaluation de leurs impacts sur la santé par la recherche académique. Cette question de la transparence concerne aussi l’emploi d’auxiliaires technologiques. Ces substances, utilisées durant les étapes de transformation industrielle, ne sont pas censées se retrouver dans les produits finis. Elles ne font donc pas l’objet d’une obligation d’étiquetage. Or, un nombre croissant de travaux de recherche révèle qu’en réalité, une fraction de ces auxiliaires technologiques peut se retrouver dans les aliments. C’est par exemple le cas de l’hexane, un solvant neurotoxique utilisé dans l’agro-industrie pour améliorer les rendements d’extraction des graines utilisées pour produire les huiles végétales alimentaires. Le manque de transparence ne se limite pas aux étiquettes des aliments ultratransformés. Il est également important de vérifier que les experts qui travaillent sur ces sujets n’ont pas de liens d’intérêts avec l’industrie. L’expérience nous a appris que lorsque les enjeux économiques sont élevés, le lobbying – voire la fabrique du doute – sont intenses. Ces pratiques ont été bien documentées dans la lutte contre le tabagisme. Or, les aliments ultratransformés génèrent des sommes considérables. Cependant, si élevés que soient ces chiffres, les découvertes scientifiques récentes doivent inciter la puissance publique à prendre des mesures qui feront passer la santé des consommateurs avant les intérêts économiques. Il s’agit là d’une impérieuse nécessité, alors que l’épidémie de maladies chroniques liées à la nutrition s’aggrave, détruit des vies et pèse de plus en plus sur les systèmes de santé. Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original. Texte intégral (4310 mots)
Qu’appelle-t-on « aliments ultratransformés » ?
Une classification pour indiquer le niveau de transformation
La classification NOVA
Dans les années 2010, le chercheur brésilien Carlos Monteiro et son équipe ont proposé une classification des aliments fondée sur leur degré de transformation. Celle-ci comporte quatre groupes :
Des aliments qui contiennent plus de sucre, plus de sel, plus de gras
Des effets sur la santé avérés, d’autres soupçonnés
Des résultats cohérents avec les travaux expérimentaux
Au-delà du principe de précaution
Quelles mesures prendre ?
Les leviers économiques
Un manque de transparence préjudiciable aux consommateurs
Le poids des enjeux économiques
Enjeux économiques
Patrick Le Hyaric
Sous la pression des mouvements paysans, le Conseil européen a été contraint de reporter au 12 janvier prochain la signature du traité commercial entre l’Union européenne et les pays de la zone MERCOSUR – Brésil, Uruguay, Paraguay, Argentine, auxquels s’ajoute la Bolivie. Cette petite mise en scène cache, une nouvelle fois, le fond d’un texte dont l’unique objectif est de renforcer la spécialisation de l’Amérique latine dans une agriculture industrialisée et « chimisée », le pillage de ses minerais rares et l’ouverture de ses marchés aux industries européennes, en particulier allemandes. Le président de la République française ment lorsqu’il explique qu’il veut changer « la nature du traité ». Les négociations sont closes depuis le 6 décembre 2024. Il a validé le contenu du texte en 2019. En septembre, puis en novembre dernier, il a affirmé à plusieurs reprises que ce texte contenait des « éléments positifs ». Depuis six ans, aucun gouvernement français n’a proposé de modifier le traité ou le mandat de négociation de la Commission européenne. La semaine dernière encore, alors que le Parlement européen votait une résolution pour des « clauses de réciprocité » (ou clauses miroirs), visant notamment à imposer que les normes sanitaires et environnementales des pays du Mercosur soient élevées au niveau de celles de L’Union Européenne, la Commission européenne a torpillée le texte du parlement lors de la réunion de négociation entre le Parlement européen, la Commission et le Conseil dit trilogue. En réalité, ces fameuses « clauses miroirs » consistent, pour la Commission et le Conseil, à abaisser sans cesse les normes sanitaires et environnementales en vigueur au sein de l’UE afin de faciliter « le libre-échange capitaliste », « le libre commerce » et d’aller toujours plus loin dans l’application du principe de « concurrence libre et non faussée », au détriment des travailleurs-producteurs et des citoyens-consommateurs. Ajoutons deux questions politiques majeures : l’anti- démocratie et le service aux transnationales. Antidémocratie : le traité est désormais scindé en deux volets. L’un, portant sur la coopération politique, devrait être soumis au vote des parlements nationaux. L’autre, bien plus important, porte sur le volet « commercial ». Or, comme le commerce international relève, selon les traités européens, de la compétence exclusive de la Commission européenne, il ne sera pas soumis au vote des parlementaires nationaux. Ainsi, un traité discuté de bout en bout à l’abri des regards des peuples n’est même pas soumis à leurs représentants, pour laisser la main aux grandes multinationales. Service aux transnationales : le traité comprend un prétendu « mécanisme de rééquilibrage » qui permet aux grandes sociétés capitalistes de demander des compensations si une mesure prise par l’un des blocs de pays affecte « défavorablement le commerce ». Voilà qui réduit à néant toute clause de sauvegarde ou clause miroir. Ainsi, si l’Union européenne refuse sur son territoire le bœuf aux hormones et aux antibiotiques, ainsi que le soja OGM et traité avec des herbicides interdits, elle devra payer une amende aux sociétés transnationales, y compris européennes, qui pourraient juger que ces normes freinent le commerce et donc leurs profits. Enfin, depuis quelques jours, un argument nouveau est avancé pour culpabiliser celles et ceux qui refusent ce catastrophique traité : il serait nécessaire de le signer, pour compenser la faiblesse de l’UE sur la scène internationale. On peut alors se demander pourquoi l’Union européenne n’a pas travaillé main dans la main avec le président Lula et les pays des « BRICs » lors de la récente conférence sur le climat qui s’est tenue à Belém. On peut également s’interroger sur les raisons pour lesquelles la présidente de la Commission européenne s’est agenouillée devant Trump sur son parcours de golf en Écosse, et pourquoi notre Parlement continue d’exonérer les grandes multinationales du numérique à base nord-américaine de toute fiscalité. En vérité, nous connaissons les raisons : protéger le capitalisme mondialisé et ses oligopoles. L’Union européenne pourrait pourtant se renforcer et jouer un autre rôle « géopolitique » en protégeant une agriculture nourricière et en modernisant considérablement ses capacités industrielles, tout en tenant compte des exigences écologiques et sociales et surtout en cessant de se baigner dans un atlantisme destructeur. C’est un nouveau projet coopératif d’échanges et d’investissement qu’il conviendrait de rechercher avec les pays d’Amérique du Sud. Cela implique d’être lucide sur le grand bluff en cours. Le traité MERCOSUR ne doit pas être signé. Ni en décembre, ni en janvier. Lire aussi : M. Macron maquille sa capitulation sur le MERCOSUR [Image d’illustration créée avec IA] Texte intégral (957 mots)

Fabrice Savel
Sommaire La Terre n°21 DOSSIER. Les aliments ultra-transformés dangereux pour santé engraissent les profits des industriels. ENTRETIEN. Mathilde Touvier, directrice de recherche en épidémiologie nutritionnelle, est co-autrice avec quarante chercheurs internationaux de la série d’articles « Aliments ultra-transformés et santé humaine » publiée par The Lancet. INFOGRAPHIES. Les effets néfastes des aliments ultra-transformés sur la santé et sur les régimes alimentaires. « Nos assiettes et les profits des ogres », l’éditorial de Patrick Le Hyaric. CHEZ LES MARCHANDS DE JOURNAUX ET PAR COMMANDE EN LIGNE EXPÉRIMENTATION. « Qu’est-ce qu’on mange ». VRAC, Vers un Réseau d’Achats en Commun, est une association qui existe depuis 10 ans, son objectif est de montrer que les habitant.e.s des quartiers populaires sont autant préoccupés que le reste de la population par bien se nourrir. Le regard de Bénédicte Bonzi, anthropologue, chercheure indépendante associée au Laboratoire d’Anthropologie du Politique (LAP). INITIATIVE. À Ivry, vers une Maison de l’Alimentation. Depuis bientôt neuf ans à Ivry (94), l’association L’Étal Solidaire organise des ventes de fruits et légumes bio à prix coûtant afin de rendre accessible aux habitants de cette ville de banlieue. DÉBAT. La re-territorialisation de l’alimentation et des filières agricoles est un enjeu stratégique pour faire face aux crises environnementale, climatique, géopolitique, et même démocratique, qui fragilisent aujourd’hui la sécurité alimentaire de la France. Avec l’association Le Lierre. IDÉE. Un agriurbanisme pour une agriculture paysanne. Par Gérard Thomas, Docteur en aménagement de l’espace et urbanisme. CLIMAT. L’appel de l’Amazonie. La presse s’est unanimement fait l’écho des déceptions créées par la déclaration finale de la COP30 de Belem (Brésil). Mais au point d’en occulter les quelques avancées pas si anodines qui sont surtout le fruit de la mobilisation des peuples, d’organisations de travailleurs-paysans et de femmes notamment. Par Lydia Samarbakhsh. BIODIVERSITÉ. Le Parlement Européen vote (enfin !) la protection de nos sols. Par Léa Lugassy, Directrice scientifique & technique chez Pour une Agriculture Du Vivant. REPORTAGE. Ruée vers l’or : à qui profite la mine ? Entre la Bretagne et les Pays de la Loire, un territoire est convoité par une société privée spécialisée dans l’exploration minière. À sa tête, un explorateur qui ne voit dans la nature qu’un gisement de profit. Sur le terrain, riverains, élus et associations s’engagent dans une ruée contre l’or. Pour la protection des humains et de l’environnement. HABITER AUTREMENT LA TERRE ET LE VIVANT. Entretien avec Guillaume Faburel, professeur d’études urbaines et de géographie, coordinateur du Mouvement pour une société écologique post-urbaine. AGROÉCOLOGIE. À l’occasion de ses 20 ans, l’association Bio Consom’acteurs a réuni les textes libres d’une série d’acteurs et d’actrices de la transformation écologique, économique et sociale qui, rassemblés, constituent l’ouvrage « Les Bouchées Doubles ». ACTUALITÉS. « Matin brun ». La chronique de Pierre-Louis Basse, écrivain, journaliste. Texte intégral (633 mots)
Patrick Le Hyaric
Voir les vaches et les veaux euthanasiés, chargés comme de vulgaires déchets par des camions-grues, installés au coin de l’étable, est une indescriptible tragédie pour les familles paysannes et leur entourage. Entendre, à l’aube, des animaux souffrant, appelant au secours, est un déchirement. L’émotion, le respect dû aux êtres doués de sensibilité, n’auraient jamais dû quitter l’action publique. Cela permettrait de mieux mesurer à quel point ce qui se passe dans les campagnes, avec la propagation de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, est un terrible drame. Cette maladie extrêmement dangereuse et contagieuse pour les animaux*, transmise par les piqûres de mouches appelées stomoxes, ne se soigne pas. Déjouant les frontières, elle est passée par le continent africain, où elle a décimé une grande partie du cheptel, puis remontée vers les Balkans, avant de toucher l’Asie puis d’apparaître en Sardaigne et en Lombardie au printemps 2025 avant de pénétrer en France par la Savoie. Comme tout virus, le nationalisme lui est donc totalement étranger. Un virulent virus qui condamne les animaux à de fortes fièvres, et à l’apparition de nodules sur la peau et les muqueuses. Une partie des vaches en meurent. Celles qui réussissent à survivre ont de telles séquelles et souffrances que leur vie devient insupportable. Ces raisons ont conduit le comité national d’orientation de la politique sanitaire animale et végétale sur la base des travaux scientifiques et vétérinaires à mettre en place le protocole actuel d’abattage ciblé donc à euthanasier des élevages entiers dès lors un animal malade y est détecté. Seulement, un troupeau n’est pas un chiffre. Il n’est même pas une image. Il est une création. Il est le résultat d’années, parfois de générations de travail, de soins, d’attentions, de sélection, de complicités aussi dans une osmose singulière entre le travail de l’éleveur et celui des vaches pour produire de la valeur ajoutée et de la nourriture avec le lait et la multitude de produits laitiers. C’est dans cet affect, dans ce travail commun entre l’être humain et l’animal et l‘ampleur des pertes de lignée et de production future, qu’il faut comprendre et mesurer l’irrépressible détresse paysanne qui se manifeste. De telles épizooties réduisent à néant des vies de labeur et de soins, ouvrant le sombre tunnel du découragement et de l’angoisse. Du désespoir souvent. Car la maladie ne se présente pas seule aux portes des difficultés et des souffrances. La dermatose comme les autres maladies qui apparaissent ces dernières années viennent encombrer le carrefour déjà embouteillé par un entremêlement d’enjeux locaux et internationaux : pression à la baisse sur les prix à la production alors que les coûts de production augmentent sans cesse ; concurrence déloyale organisée au sein de l’espace européen, traité de libre-échange qui écrasent notre production ovine, accélération du démantèlement de la production bovine et laitière avec le traité Mercosur, modifications climatiques, insécurité sanitaire, insertion toujours plus grande de la production agricole et alimentaire dans le vaste marché capitaliste mondial ou quelques grandes multinationales de l’agro-industrie et les marchés boursiers font la loi. Ce désarroi ne peut se traiter à coups de gaz lacrymogène contre des rassemblements de paysans choqués et en larmes refusant l’abattage systématique de leurs troupeaux. Il ne se traite pas non plus à coups de petites phrases ministérielles aussi sèches et dépourvues de la moindre empathie envers les travailleurs de la terre asphyxiés par dans un système économique qui marchandise tout en n’ayant que faire de la vie paysanne et de tout le vivant. Heureusement que ces travailleurs-paysans se rassemblent pour se faire entendre, pour partager leur tristesse, mais surtout pour combattre de fatales dépressions et semer des graines d’avenir. Le lien sur les barrages est l’ennemi du désespoir. C’est sur ces barrages paysans qu’il faut être pour s’informer, discuter, soutenir, et projeter avec les intéressés un nouveau modèle de production agricole et alimentaire ne niant rien de la science et de la médecine vétérinaire pour progresser vers la sécurité sanitaire humaine, animale et végétale. Un tel modèle est incompatible avec une orientation agricole tournant le dos à la reconquête de la souveraineté alimentaire et agricole au profit d’une agriculture d’exportation, une agriculture « compétitive » « ce pétrole vert » comme on le dit sous les lambris des bureaux ministériels et dans les bunkers de la commission européenne. C’est cette stratégie qui interdit depuis des mois de vacciner préventivement les 15 millions de bovins de notre pays. La vaccination empêcherait l’exportation. Or, nous n’exportons que 16% de la production française. Autant dire que les autorités ont refusé la vaccination générale à la seule fin de respecter le fameux « marché ouvert où la concurrence est libre ». C’est ubuesque ! On peut concevoir les inconvénients d’une interdiction d’exporter des animaux durant plusieurs mois. Cependant, abattre une partie du cheptel à cause de la maladie interdira de toute façon tout commerce car le cheptel national se réduira. D’autre part, ne serait-il pas utile de procéder à des études permettant des accords bilatéraux notamment avec l’Italie et l’Espagne pays récepteurs de nos exportations, afin de se mettre d’accord sur la santé des animaux et surtout sur les vaccinations massives et préventives dans nos pays ? En effet les traitements partiels en cours, n’immunisent pas contre un risque de réapparition de la maladie compte tenu du réchauffement climatique favorable à la multiplication des mouches vectrices de l’épidémie. Ce n’est donc pas de coupes budgétaires dont a besoin notre pays, mais de colossaux investissements pour des moyens de contrôle et d’anticipation de la circulation de virus mortels, dans la recherche sur de possibles nouvelles épizooties et pour le traitement préventifs des maladies animales et végétales ainsi que leurs implications sur la santé humaine. Les agences de sécurité sanitaire ont besoin d’être dotée de nouveaux moyens face aux risques qui grandissent. L’État doit investir urgemment pour construire un service public de santé animale à partir des centres de recherche existant qu’il conviendrait de renforcer et la mise en place de services publics vétérinaires régionaux chargés des détections, préventions et traitements lorsque cela s’avère nécessaire. Ajoutons que nous n’avons pour l’instant aucune confirmation que nos pays disposent d’un nombre de vaccins suffisants pour traiter tout le cheptel. Il est utile de préciser à ce propos que l’Afrique du Sud, si méprisée par les pays du Nord lorsqu’elle avait pris la tête des pays dit du « Sud global », militant pour une production suffisante et accessible de vaccins contre le Covid 19, est le pays qui aujourd’hui fournit le vaccin très efficace contre la dermatose nodulaire contagieuse (DNC)*. L’Union Européenne devrait se doter d’une banque publique de vaccins. Ce contexte renforce encore la nécessité de ne pas signer le traité Mercosur. Ni aujourd’hui, ni demain. Il appelle aussi à maintenir les crédits de la politique agricole commune (PAC) tout en les réorientant vers le travail et l’agro écologie, ainsi que les financements européens de développement régional. Ces deux postes d’investissement européen sont aujourd’hui menacés au profit de la stratégie militariste européenne. La prise en considération des multiples fonctions du travail paysan doit conduire à agir pour le sortir des entraves de son insertion dans le marché capitaliste mondialisé. Elle oblige à entendre le désarroi, la détresse et les appels au secours. On ne peut accepter sans frémir de compter un suicide de paysan chaque jour qui passe. De nouveaux moyens d’accompagnement, de détection et de soins des dépressions, des crises d’angoisses et des troubles liés à l’anxiété doivent être construits en coopération avec les associations d’aides aux paysans et la mutualité sociale agricole. Un moyen de réduire la pression serait d’engager un vaste plan de désendettement des exploitations agricoles par des renégociations de d’emprunts et des annulations de dettes. Il est temps de diriger nos regards vers les institutions bancaires et financières qui se repaissent du travail paysan. Nous parlons ici de vies croisées humaines et animales. Nous voudrions tracer dans les campagnes des sillons d’espoir, sans Mercosur, ni Dermatose ; sans mépris, ni surexploitation des paysans-travailleurs qui, en lien avec les scientifiques, portent une grande part de l’avenir du vivant. Patrick Le Hyaric 15 décembre 2025 * la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) ne présente aucun risque pour les êtres humains. La loi santé animale qui encadre l’action sanitaire des éleveurs européens votés en 2021 la classe en catégorie A, soit comme une maladie à « éradication immédiate ». **Vaccin produit par le laboratoire Sud-Africain Onderstepoort Biological Products (OBP). Image by JackieLou DL from Pixabay Texte intégral (1703 mots)
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