Esteban Grépinet
Trouver où s’arrête la pêche. Et où commence son contraire, sa négation, l’extractivisme effréné qui ruine les mers et les populations qui en vivent. En un mot, nouveau, définir la «contre-pêche». Pour mieux l’empêcher de nuire. Telle est la tâche à laquelle se livrent la militante Claire Nouvian (fondatrice de l’association de défense de l’océan Bloom), le philosophe du vivant Baptiste Morizot et le biologiste marin Daniel Pauly dans leur essai Reprendre la mer (septembre 2026, Les liens qui libèrent). En une grosse centaine de pages, les trois auteur·es nous embarquent à bord de l’évolution démesurée de la pêche, des premières barques aux chalutiers de 100 mètres de long. Le savant, le philosophe et l’activiste dénouent le fil qui reliait, dans nos esprits, la pêche côtière artisanale à ces méganavires qui dévorent les fonds marins. Une «usurpation d’identité», selon leurs termes, portée jusqu’aux plus hauts sommets des États : «Les petits métiers servent de bouclier humain à des intérêts qui les écrasent.» De la Politique d’Aristote à la «contre-productivité» d’Ivan Illich, Reprendre la mer émerge aussi les grandes pensées de la technique pour remonter à l’essence même de la pêche. Sur la base de travaux menés par l’association Bloom, les auteur·es en dégagent une «longueur maximale tolérable» de navire fixée à 33 mètres, seuil à partir duquel la pêche se «déracine». Ce livre rigoureusement documenté est aussi et surtout un manifeste, un cri d’appel pour mettre fin à cette «contre-pêche», la démanteler. Et enfin virer de bord pour voguer vers un horizon désirable, celui d’une pêche qui vit et fait vivre. (436 mots)

33 mètres
Esteban Grépinet
Le capitalisme dans sa plus grande cruauté. Pour produire plus, de très nombreux élevages de crevettes sectionnent les pédoncules oculaires – soit la tige qui relie l’œil de l’animal au reste du corps – des femelles reproductrices. En théorie, cette mutilation est censée jouer sur le système hormonal des petits crustacés et favoriser des pontes plus rapides, donc une meilleure production. Cette pratique pose des questions évidentes de bien-être animal – les crustacés à cinq paires de pattes sont reconnus comme «capables d’éprouver la douleur et la détresse» par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) depuis 2005. Mais elle interroge aussi quant à son efficacité. «Il y a quelques années, une étude a montré que l’épédonculation avait des effets extrêmement négatifs sur la crevette, mais aussi sur sa progéniture, qui a un système immunitaire beaucoup plus faible, avec des taux de mortalité beaucoup plus élevés», pointe Justine Audemard, responsable des négociations au sein de l’International council for animal welfare (Icaw). La branche française de l’ONG publie ce vendredi un rapport inédit destiné à informer le grand public de la «cruauté des méthodes d’élevage actuelles». La crevette est le fruit de mer le plus consommé en France, à hauteur de neuf milliards d’animaux vendus chaque année. La quasi-totalité est importée, notamment depuis les élevages d’Asie et d’Amérique latine. «Contrairement à d’autres animaux élevés pour la consommation humaine, les consommateurs ignorent souvent les conditions d’élevage et d’abattage des crevettes, ces processus se déroulant à l’autre bout du monde», explique le rapport. L’Icaw documente une deuxième pratique douteuse : l’abattage des crevettes par plongée dans des bains de glace, censé les étourdir puis les tuer rapidement. Pour Juliette Audemard, «c’est une méthode très peu fiable car elle dépend de nombreux facteurs imprévisibles, comme la température de l’eau, celle de l’extérieur, la densité de crevettes immergées en même temps». Une récente étude anglaise a montré que les animaux mettaient environ quatre minutes à perdre leur sensibilité dans une eau à -2,5 degrés Celsius (°C), et que cette durée d’agonie s’allongeait considérablement quand l’eau est moins froide. Depuis plusieurs années, l’Icaw mène une campagne auprès d’enseignes françaises de supermarchés pour leur demander d’encourager leurs fournisseurs étrangers à mettre fin à l’épédonculation et à privilégier l’étourdissement électrique, réputé plus efficace pour insensibiliser les animaux lors de leur mise à mort. En septembre 2025, le groupement Mousquetaires (Intermarché, Netto…) est devenu le premier acteur à s’engager sur ces deux domaines (pour, respectivement, 2026 et 2030). À ce jour, Coopérative U, Auchan et Aldi ont aussi rejoint le mouvement. «Au Royaume-Uni, plusieurs distributeurs majeurs ont déjà éliminé l’épédonculation.» Dans son rapport, l’ONG recense quatre autres chaînes qui ont déjà mis fin (ou sont en train de le faire) à l’épédonculation des crevettes vendues dans leurs rayons (mais pas encore à l’abattage dans l’eau glacée) : Carrefour, Lidl, Casino et Biocoop. Dans la grande distribution, seul E. Leclerc n’a jamais répondu favorablement aux demandes de l’association. Contactée, l’entreprise n’a pour l’instant pas répondu à nos sollicitations. Est-ce que les Français·es pourront un jour s’assurer que les crevettes qu’ils et elles consomment n’ont pas subi mutilations et lente agonie ? «Nous avons mené une campagne similaire au Royaume-Uni, où les crustacés ont vu leur sensibilité reconnue légalement en 2022, nous avons réussi en moins de trois ans à obtenir que l’ensemble des onze distributeurs s’engagent publiquement sur ces deux thématiques. Plusieurs distributeurs majeurs ont déjà éliminé l’épédonculation.» Texte intégral (1026 mots)

Quatre enseignes de supermarchés déjà pleinement engagées

Mathilde Picard
Ce jeudi, le tribunal correctionnel d’Auch (Gers) a condamné le président de la Coordination rurale (CR), Bertrand Venteau, à 15 000 euros d’amende, dont 10 000 avec sursis, pour avoir déclaré qu’il fallait «faire la peau» aux écologistes. Lors du congrès du syndicat agricole, le 19 novembre 2025, il avait lancé : «Les écolos, la décroissance, veulent nous crever, nous devons leur faire la peau.» Cette assemblée de la CR «n’était pas réservée à ses seuls membres mais aussi ouverte à d’autres personnes, dont la presse», a relevé le tribunal. Et d’expliquer que «la condition de publicité nécessaire pour caractériser l’infraction de “provocation publique” était remplie». Le leader syndical s’est ainsi rendu coupable de «provocation publique et directe non suivie d’effet à commettre un crime ou un délit», détaille la juridiction. Elle précise qu’il est également condamné «à verser la somme de 1 500 euros au profit de l’association France nature environnement», FNE, au titre des frais de procédure. L’ONG est partie civile, aux côtés de Générations futures et FNE Occitanie-Pyrénées. «On est satisfait de la reconnaissance de sa culpabilité, indique à Vert Anne Roques, juriste à FNE. Les juges ont pris conscience de la gravité des faits, et de la pression sur la justice et les parties civiles le jour du procès.» Des membres du syndicat – dont certain·es cadres sont proches de l’extrême droite – avaient lancé des œufs sur les militant·es écologistes à leur entrée dans le tribunal, le 3 septembre dernier. Les victimes ont déposé douze plaintes pour ces jets commis en marge de l’audience. «La liberté d’expression syndicale ne peut être invoquée lorsqu’il s’agit d’appeler à s’en prendre physiquement à des membres d’associations ou des élu·es favorables au vivant et à la transition écologique», insiste FNE. Anne Roques s’indigne des «nombreux faits de violences» qui ont visé ces derniers mois «les locaux de plusieurs associations membres de notre réseau», parmi lesquelles Nature environnement 17, Indre Nature et FNE Limousin. Au début du mois d’octobre, les locaux d’Indre Nature ont été couverts de messages menaçants. «On va revenir bientôt. Tic tac, tic tac», pouvait-on lire à côté d’affiches de la Coordination rurale 36. La branche locale du syndicat a également déposé des déchets devant le bâtiment. En réponse, l’association a affiché une pancarte «Merci aux agriculteurs avec qui nous travaillons, toute l’année, sur le terrain. Leur détresse est réelle, et nous ne la mélangeons pas avec les méthodes d’une organisation». Anne Roques déplore que «les membres de la Coordination rurale se pensent encore au-dessus des lois, Bertrand Venteau a gardé un ton toujours menaçant cet été». Le 23 septembre, sur le plateau de RMC-BFM, il avait appelé les agriculteur·ices à construire des retenues d’eau illégales. Ce jeudi, Générations futures et FNE ont saisi le juge civil pour faire retirer plusieurs communications de la Coordination rurale (écrites et vidéo) qui incitent à créer des retenues d’eau illégales et à ne pas respecter les arrêtés liés à la sécheresse. «Ces méthodes visent à nous faire taire, a tancé Nadine Lauverjat, déléguée générale de Générations futures. Nous irons devant les tribunaux chaque fois que nécessaire.» Texte intégral (832 mots)

Les ONG sont satisfaites
Une nouvelle action en justice contre Bertrand Venteau
Esteban Grépinet
Partout en France, le déclin de la biodiversité se poursuit, lentement mais sûrement. 17% des espèces de faune et de flore évaluées sont menacées ou éteintes, seuls 43% des cours d’eau sont en bon état écologique, tandis que la mortalité des forêts a plus que doublé en vingt ans. Pour tenter d’inverser la tendance, le gouvernement a présenté mercredi son plan national de restauration de la nature. Destinée à rétablir le bon fonctionnement des écosystèmes détruits ou dégradés, cette feuille de route était demandée par l’Union européenne – à qui elle a été rendue légèrement en retard, l’échéance étant fixée au 1er septembre 2026. À quelques jours de l’ouverture de la 17ème conférence mondiale (COP17) sur la biodiversité, à Erevan (Arménie), la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, vante un «cap clair et ambitieux» : «Partout où la nature a été effacée ou négligée, ce plan propose une méthode pour lui redonner vie, que ce soit dans nos villes, dans nos campagnes ou dans nos mers.» Très attendu du monde associatif, ce document se décline en différents domaines, avec des objectifs chiffrés : Le hic : une grande partie de ces actions… existe déjà. «C’est une mise en cohérence de tout ce qui se fait depuis trente ans, analyse Cédric Marteau, directeur général de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). On y retrouve le plan haies, le plan forêts, la stratégie nationale biodiversité…» «Cela ressemble plus à un catalogue de mesures préexistantes qu’à un cadre de transformation des politiques publiques, qui serait pourtant indispensable pour atteindre les objectifs européens», le rejoint Sacha Rolland, responsable du pôle Mobilisation des acteurs à la Société nationale de protection de la nature (SNPN). «La France ne peut pas dire qu’il faut protéger les pollinisateurs et réautoriser certains pesticides.» S’il salue une feuille de route «intéressante», qui «répond aux engagements européens», Rémi Luglia, vice-président de France nature environnement (FNE), s’interroge aussi sur la cohérence du gouvernement étant donné ses récents reculs, notamment avec l’adoption récente de la loi d’urgence agricole : «Cette politique de restauration de la nature ne peut pas se déployer si on a en même temps d’autres politiques qui continuent à détruire la nature. La France ne peut pas dire qu’il faut protéger les pollinisateurs et réautoriser certains pesticides.» Le chercheur, qui préside aussi la SNPN, aurait aimé une meilleure valorisation des solutions fondées sur la nature (par exemple : s’inspirer des barrages de castors pour restaurer les zones humides) et de la restauration «passive» – soit le fait de réduire ou supprimer les actions humaines à l’origine des dégradations des écosystèmes. Pour la première fois, le gouvernement a chiffré le coût de l’ensemble de ces actions de restauration de la nature : entre 4,6 et 5,2 milliards d’euros par an. Le problème, c’est que les financements actuels en couvrent moins des deux tiers. «Il est indispensable d’ajuster les moyens en fonction des besoins, et pas l’inverse», prévient Sacha Rolland, qui pointe les coupes menées dans le budget des politiques écologiques ces dernières années. Pour combler ce manque, le ministère de la transition écologique dit miser sur la «philanthropie» du secteur privé et sur l’obtention de fonds européens. Mais les associations ont une autre piste : s’attaquer aux subventions accordées aux activités qui dégradent les écosystèmes. «On ne crée pas de nouvelles dépenses, mais on rebascule une partie des financements néfastes à la biodiversité vers la restauration de la nature», résume Cédric Marteau. Le plan national de restauration de la nature de la France doit désormais être soumis à la consultation du public et évalué par la Commission européenne d’ici le printemps prochain. Un suivi sera ensuite mené tous les trois ans pour mesurer les avancées. Texte intégral (1249 mots)

«Cap clair»
Les zones agricoles. Réduction des pesticides et engrais, plantation de haies, soutien de l’élevage extensif… La France promet d’agir sur quatre millions de terres agricoles d’ici 2030 ;
Les milieux aquatiques. Le gouvernement veut notamment supprimer plus de 1 700 obstacles d’écoulement sur les rivières (comme les anciens barrages) ;
Les forêts. Protection de massifs, valorisation de pratiques sylvicoles «durables»… Cinq millions d’hectares de forêts doivent être restaurés ;
Les mers. La France s’engage à restaurer plus de 66 000 hectares d’habitats marins en mauvais état, notamment à travers les aires marines protégées (dont l’efficacité est largement critiquée) ;
Sont aussi mis en avant les milieux urbains ou les pollinisateurs. Des efforts spécifiques ciblent les «habitats d’intérêt communautaire» (milieux humides, landes, fourrés et steppes, dunes, rivières et lacs…) dégradés, dont 30% doivent être restaurés d’ici 2030.«Un catalogue de mesures préexistantes»
Environ cinq milliards d’euros par an pour restaurer la nature
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