Mathilde Picard
Élodie Potente est journaliste indépendante, lesbienne, installée dans les Pyrénées-Orientales. Son livre, Fiertés des champs. Habiter, résister et aimer loin des métropoles, est paru vendredi. Alors que ce samedi se tient la marche des fiertés LGBTQIA + (lesbiennes, gay, bisexuel·les, transexuel·les, queer, intersexes, asexuel·les) à Paris, l’autrice rappelle que les personnes queer ne se cantonnent pas à la capitale. Des marches des fiertés (aussi appelées pride) sont aussi organisées à la campagne, un peu partout en France. En témoigne la tenue du festival Queers des champs, à Bram (Aude), samedi 26 et dimanche 27 septembre. Chaque évènement est l’occasion pour les participant·es de lutter contre une double discrimination : être assigné·e «à la fois plouc et pédé·e», selon les mots de l’autrice. Quand on est queer en ruralité, on est à une intersection. Les médias et la culture dominante donnent l’impression que nous n’existons pas dans ces territoires, alors que nous avons toujours été là. Les normes sociales majoritaires sont celles de l’hétérosexualité et de l’urbanité. Vivre en ruralité revient donc à vivre doublement hors de la norme. «Les pride nous donnent de la force pour militer et visibiliser nos récits.» Les ruralités sont très peu médiatisées. Leurs histoires, leurs cultures et leurs récits sont invisibilisés. C’est ce qu’explique ma collègue Emma Conquet, qui utilise le concept d’urban gaze pour désigner le regard biaisé des citadin·es sur la campagne. On ne nous apprend pas qu’il y a eu des terres rurales gérées par des communautés lesbiennes dans les années 1970, par exemple. On ne connaît que très peu de choses sur notre propre histoire. Quand on fait son coming out et son coming in [s’accepter soi même comme queer, NDLR] à la campagne, on doit soi-même chercher ses représentations. «Ploucs» ou «péquenaud» sont des stigmates qu’on entend assez tôt quand on grandit ou que l’on vit en ruralité. Avec ces mots, on devient «les autres». Être désigné ainsi nous ramène à notre marginalité. Il en est de même pour le mot queer, qui était une insulte dans les années 1970 – cela voulait dire «étrange», «hors de la norme». Les communautés concernées se le sont réapproprié jusqu’à ce qu’il soit utilisé de manière neutre aujourd’hui. Je trouve qu’il englobe bien nos orientations sexuelles et nos identités de genre. «Pédé» et «gouine», eux, sont toujours utilisés comme des insultes. Dans nos communautés rurales et queer, on choisit de se réapproprier aussi la fierté de ces mots. Pour moi, ce n’est pas une insulte. C’est important de se sentir bien dans son territoire, entouré·e d’allié·es et de personnes qui nous ressemblent. Les pride nous donnent de la force pour militer et visibiliser nos récits. Ce sont des endroits politiques, davantage militants même, que les marches des fiertés urbaines. «Hors de la ville, il y a plein d’endroits où l’on peut être soi.» Des membres de la communauté LGBTQIA+ peuvent ne pas être très militants ou ne pas avoir beaucoup d’espaces pour exister en tant qu’elleux-mêmes. Quand ces personnes voient des pride dans leur village ou leur ville, ça leur apporte un grand réconfort. On ne réduit pas nos territoires à des terres de loisirs. Globalement, nous n’avons pas l’espace ni le temps d’en profiter pleinement, même si on y habite, car nous ne sommes pas en vacances ici. Néanmoins, c’est vrai que partir dans la forêt, loin du regard des autres, est une forme de liberté. La poétesse Léa Rivière a écrit un texte qui dit : «Je ne suis pas trans dans la forêt car personne ne pose son regard sur moi.» Les ruralités peuvent être un refuge pour beaucoup de gens queer. Hors de la ville, il y a plein d’endroits où l’on peut être soi. De mon côté, je suis dans un collectif qui s’appelle La Qlaq. On se réunit entre personnes queer et allié·es pour se réapproprier la randonnée, une activité physique plutôt réservée aux hommes cis-hétéro [qui s’identifient au même genre qu’on leur a assigné à la naissance et qui sont hétérosexuels, NDLR]. Entre nous, on peut avancer à notre rythme, voir de beaux paysages et profiter de notre territoire. Les problématiques que tous les habitant·es rencontrent dans les territoires ruraux, nous les vivons également en tant que personnes queer, parfois même plus fortement. La mobilité, par exemple, est le sujet le plus important en ruralité. Nous sommes dépendant·es de la voiture car nous n’avons ni bus ni pistes cyclables. «Nous subissons une forme de mépris sur ce que sont les réalités de nos vies.» L’exemple le plus fou que j’ai rencontré est celui d’Elsa. En tant que personne trans, elle a parcouru plus de dix mille kilomètres entre son village aveyronnais et Toulouse pour son suivi médical depuis le début de sa transition. Un service public qui disparaît, c’est une tragédie pour toutes les personnes qui vivent en territoire rural. Mais lorsque certains personnels soignants ne respectent pas notre vécu de personne queer, il faut aller encore plus loin pour en trouver d’autres. Il y a plusieurs ruralités, pas un bloc homogène. J’ai vécu six ans dans la vallée de la Drôme, qui est très médiatisée, pleine de vie associative. Actuellement, j’habite dans un territoire montagnard, en Haute-Garonne, dans le Comminges, un territoire très précaire dont personne ne parle. Dans les deux cas, nous subissons une forme de mépris sur ce que sont les réalités de nos vies. Les gens vivent malgré la disparition des services publics, ils font en sorte que ce soit possible d’y travailler et d’y avoir une vie sociale. Souvent, les discours majoritaires ne parlent pas de ces personnes. «On est loin d’avoir perdu notre culture locale, il ne faut pas laisser le Rassemblement national se l’approprier.» On vit avec nos voisins, avec des gens qui ne nous ressemblent pas et qui, parfois, ne nous comprennent pas. Ça ne les empêche pas d’avoir de la sympathie pour nous ; ça n’empêche pas non plus qu’on se file des coups de main. C’est important de faire du lien et de leur expliquer qui on est. En fait, à la campagne, on n’a pas le luxe de ne pas faire de la pédagogie. C’est important de dire qui on est, même si bien sûr il peut y avoir des discriminations. Utiliser un langage commun permet de tisser des liens et d’être accepté·e. Gabriel, par exemple, [qui témoigne dans le livre, NDLR], se présente d’abord comme «rural». Il parle de l’entretien du jardin avec son voisin avant de parler de sa transidentité. Cette démarche permet de fixer toutes les choses en commun et, ensuite, on peut expliquer qu’on subit des discriminations et qu’on milite pour nos droits. Les habitant·es des milieux ruraux ont vécu de nombreuses luttes, donc elles et ils peuvent nous comprendre. Laurie, une artiste que j’ai rencontrée, fait de la sérigraphie. Dans ses œuvres, elle raconte son identité queer en occitan. Elle m’a expliqué qu’elle avait l’impression qu’on la comprenait mieux comme ça, parce qu’elle a grandi en Occitanie. Elle connaît le stigmate que signifie parler cette langue, la honte qui l’accompagne. «Ici, les gens survivent, vivent parfois, et inventent des choses pour aller mieux.» Autre exemple : La Croustade est une drag queen marseillaise qui porte le nom d’un gâteau aux pommes du Sud-Ouest. Elle réalise toute sa performance en occitan. De nombreuses initiatives mêlent queerness et identité régionale, on est loin d’avoir perdu notre culture locale, il ne faut pas laisser le Rassemblement national se l’approprier. Le vote pour le Rassemblement national dans les ruralités est une réalité. Je ne nie pas non plus le racisme. Le RN a fait croire aux habitant·es qu’il va les défendre, et c’est faux, bien sûr. C’est pour ça que les autres partis politiques devraient davantage s’intéresser aux campagnes et se confronter à la vie des gens qui y vivent. Tant qu’on ne s’est pas assis dans une salle avec des agriculteurs qui pleurent parce que la polyculture ne rapporte plus, on ne peut pas comprendre ce que c’est de vivre ici. Si on n’a pas discuté avec une femme qui, à sept mois de grossesse, fait deux heures de route pour une échographie, on ne pourra pas faire bouger les choses. Ici, les gens survivent, vivent parfois, et inventent des choses pour aller mieux. Il faut reconnaître leur ingéniosité. On a besoin de retrouver des services publics dans nos territoires et de recréer du lien, c’est ce que font, entre autres, les associations et collectifs queer. Texte intégral (2059 mots)

Vous racontez qu’être queer loin des grandes villes, c’est être doublement marginalisé. Qu’est-ce que cela signifie au quotidien ?
Vous utilisez les mots de «ploucs» et «pédé·es». Qu’est-ce qu’ils signifient pour vous ?
Que représentent les marches des fiertés rurales pour les communautés queer ?
Vous racontez qu’être dans la nature, c’est aussi se libérer des rôles que la société nous assigne. Pourquoi ?
Quelles sont les difficultés que les personnes queer rencontrent en vivant à la campagne ?
Vous soulignez que les campagnes ne sont pas seulement les lieux réactionnaires et conservateurs souvent caricaturés…
À quoi ressemble la culture rurale queer ?
Pourquoi était-il important pour vous de sortir ce livre maintenant, alors que la campagne présidentielle vient de débuter ?
Zoé Moreau
Sept ans. C’est le temps qu’il aura fallu à l’État français pour prendre les alertes sanitaires sur le cadmium au sérieux. Ce métal lourd est hautement toxique et reconnu comme «cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction» (CMR). En 2019, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait publié un avis retentissant qui alertait sur la surexposition des Français·es à la substance et recommandait de réduire sa teneur dans les engrais phosphatés utilisés dans l’agriculture. Une mesure jugée nécessaire pour protéger la population de ce métal qui s’accumule dans les sols, pénètre les aliments, puis contamine nos corps. Les agences sanitaires françaises ont depuis multiplié les alertes, en 2021, ou encore 2026. Toutes ignorées, ou quasiment, par la macronie, comme Vert le documentait dans une enquête il y a quelques mois. La machine à inertie politique a été enrayée ce vendredi matin. Au Journal officiel, les décrets et arrêtés fixant les nouveaux «seuils d’innocuité» à respecter pour les fabricants d’engrais, et fixant les nouvelles teneurs maximales en cadmium, ont enfin été publiés. Et ce, près de six ans après que l’ancien ministre de l’agriculture Julien Denormandie avait promis de le faire, le 17 novembre 2020. Au 1er janvier 2027, d’après cet arrêté, les engrais phosphatés ne pourront plus contenir plus de 60 milligrammes de cadmium par kilo d’anhydride phosphorique (P2O5), contre 90 mg/kg aujourd’hui. Les textes plafonnent également les quantités apportées aux sols : les agriculteur·ices et les entreprises qui épandent des boues d’épuration ne pourront plus dépasser trois grammes de cadmium par hectare et par an. Avec ce premier abaissement, la France rejoint le seuil européen de 60 mg/kg de P2O5. Elle figurait encore parmi les rares pays de l’Union européenne à autoriser des engrais phosphatés au-delà de cette limite. D’autres, comme la Finlande ou la Hongrie, appliquent déjà, depuis 2021, un plafond nettement plus strict de 20 mg/kg. «Le gouvernement franchit une nouvelle étape pour mieux protéger la santé des Français, préserver la durabilité des sols et accompagner le développement d’une économie circulaire exigeante», affirme le cabinet de la ministre de l’écologie Monique Barbut, dans un communiqué que Vert a pu consulter avant sa publication. Interrogé par Vert, il a également assuré que la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés serait ramenée à 20 mg/kg de P2O5 d’ici 2030, avec une étape à 40 mg/kg de P2O5 en 2028. Un revirement important : jusqu’à présent, le gouvernement envisageait d’atteindre le seuil de 20 mg/kg en… 2038. C’est-à-dire près de vingt ans après la première alerte de l’Anses, qui recommandait d’atteindre ce seuil dès 2019. Un autre arrêté, confirmant cette nouvelle trajectoire, devrait paraître ce vendredi, promet le ministère. «C’est une vraie victoire», confie à Vert Benoît Biteau, député Les Écologistes de Charente-Maritime. Sa proposition de loi sur le cadmium a été adoptée en juin en première lecture à l’Assemblée nationale (notre article) et prévoit une trajectoire d’abaissement semblable à celle retenue par le gouvernement. Comment expliquer ce changement de cap ? Par «l’exposition médiatique et la pression citoyenne. C’est comme ça qu’on obtient des avancées significatives», estime-t-il. Selon lui, l’accélération de cette trajectoire aurait aussi fait partie des conditions négociées par Monique Barbut pour rester au gouvernement après sa menace de démission, cet été. Texte intégral (885 mots)

«Le gouvernement franchit une nouvelle étape»
Zoé Moreau
Cette marche pourrait être l’une des «mobilisations majeures de la rentrée», selon Thomas Gibert, porte-parole du syndicat agricole Confédération paysanne. Ce samedi 3 octobre, son organisation appelle, aux côtés de Cancer colère, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO) et des Soulèvements de la Terre, à manifester à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure) «pour dénoncer les ravages de l’industrie agrochimique». Le lieu n’a pas été choisi au hasard : la commune normande abrite l’un des sites de fabrication de pesticides de Syngenta. Peu connu du grand public, ce géant de l’agrochimie présent dans 90 pays et dont le chiffre d’affaires s’est élevé à 28,4 milliards de dollars (25,3 milliards d’euros) en 2025 est pourtant le premier vendeur mondial de pesticides, devant Bayer (qui a racheté Monsanto en 2018). «Nous souhaitons obtenir la mise à l’arrêt de ce site majeur, emblématique de l’impunité dont bénéficient les multinationales qui nous empoisonnent», insistent les organisateur·ices de la marche. Mais qui est vraiment Syngenta, cet industriel d’origine suisse, racheté par le groupe chinois ChemChina en 2017 et qui emploie 28 000 salarié·es dans le monde entier ? Quels pesticides commercialise-t-il et dans quels scandales est-il impliqué ? Tour d’horizon. Produire des pesticides dangereux interdits en Europe, pour les exporter vers des pays à revenus faibles ou intermédiaires, où leur usage est encore autorisé. Cette pratique, que la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi a théorisée sous le nom de «colonialisme chimique», rapporte gros à Syngenta. En 2019, après avoir enquêté plusieurs mois sur le marché des pesticides, l’ONG Public Eye a montré que le géant de l’agrochimie avait engrangé en 2017 quelque 3,9 milliards de dollars (environ 3,5 milliards d’euros) grâce à la vente de pesticides «extrêmement dangereux», selon une classification de l’ONG PAN Europe. Cela représentait plus de 40% de ses ventes cette année-là et environ 400 000 tonnes de substances. Le Brésil était son premier marché, mais l’entreprise vendait également ses pesticides à l’Argentine, à la Chine, au Paraguay, au Mexique, à l’Inde, au Vietnam, aux Philippines, à l’Équateur, à la Colombie, au Kenya et au Ghana. En 2025, au Brésil, 9 729 victimes d’intoxications aux pesticides ont été dénombrées, le pire bilan depuis 2015, selon les données du ministère de la santé, analysées par le média local Repórter Brasil. Sans que ces chiffres puissent être attribués aux seuls produits de Syngenta, ils illustrent les conséquences sanitaires de l’exposition croissante aux pesticides dans le pays. Il n’y a pas que les sols brésiliens que Syngenta contamine. La Normandie subit aussi les ravages de la firme. C’est ce qu’a révélé, en février 2025, l’émission d’investigation «Vert de Rage», sur France 5, en partenariat avec les ONG Public Eye et Unearthed. Après avoir effectué des prélèvements dans les nappes souterraines autour de l’usine de Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), l’équipe composée de journalistes, activistes et chercheur·ses a détecté la présence de six pesticides interdits. Parmi eux, le thiaméthoxame, un insecticide interdit depuis 2018 en France pour sa toxicité, retrouvé à une concentration supérieure de près de 50% à la norme de qualité de l’eau. Mais aussi des résidus d’atrazine, un herbicide interdit depuis 2004. Contactée à l’époque par Le Monde, Syngenta avait indiqué «avoir connaissance depuis 2003 de la présence de résidus de substances actives dans les sols du site normand et mettre en œuvre des actions pour réduire leurs concentrations dans les eaux souterraines». Une simple cuillère de cette substance suffit à provoquer la mort. Le Paraquat, puissant herbicide commercialisé par Syngenta depuis les années 1970, interdit en Europe depuis 2007, donne du fil à retordre à la firme. Non pas à cause des suicides auxquels le paraquat a servi depuis sa commercialisation. Mais parce qu’il est fortement soupçonné d’être associé à la maladie de Parkinson. Aux États-Unis, l’un des rares pays où la substance est encore autorisée, l’incidence de la maladie augmente continuellement. Et des milliers de personnes atteintes sont engagées dans des procès contre la firme, attribuant leur maladie à une exposition prolongée à la substance. Syngenta a toujours maintenu qu’aucun lien de causalité n’était établi scientifiquement entre le paraquat et cette maladie. Notamment, selon ses explications, parce que la substance «ne franchit pas facilement la barrière hématoencéphalique, et donc n’affecte pas les cellules cérébrales». Une affirmation à apprécier, toutefois, à la lumière des révélations du Guardian en 2022. Après avoir analysé des documents internes à l’entreprise, le quotidien britannique a montré, en partenariat avec le média d’investigation The New Lede, que Syngenta avait connaissance, au moins depuis les années 1960 et 1970, de la toxicité de son insecticide phare sur le système nerveux central. Des données que le géant de la chimie s’est toujours gardé de transmettre aux autorités de réglementation, tout en mettant en doute la validité de résultats similaires publiés par des scientifiques indépendants. Pourquoi une telle dissimulation de preuves ? «Un document de Syngenta daté de 2003 présente le paraquat comme un “produit phare” qui doit être défendu “vigoureusement” afin de protéger des ventes mondiales annuelles estimées à plus de 400 millions de dollars», soit près de 356 millions d’euros, expliquaient à l’époque les deux journalistes à l’origine des révélations. Quel rôle joue aujourd’hui Syngenta dans la colonisation de la Cisjordanie par Israël ? Peu d’informations publiques sont disponibles sur le sujet. Mais le 30 septembre dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme a publié une liste de 61 entreprises opérant sur les terres coloniales de Cisjordanie, et dont l’activité est considérée comme illégale. Parmi elles : l’agence de voyage Expedia, Airbnb, mais surtout Adama, un fabricant israélien de pesticides, membre du groupe… Syngenta. Les raisons qui justifient cette inscription n’ont pas été précisées par le Haut-Commissariat des Nations unies, car «confidentielles», d’après Reuters. Des travaux du centre de recherche israélien Who profits, en 2020, ont toutefois fait la lumière sur les nombreuses expérimentations de pesticides menées à l’époque par la firme dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée, et dans le Golan syrien occupé. Ces tests visaient notamment à évaluer la toxicité de l’un de ses «nématicides» – des substances qui détruisent les nématodes, de petits vers du sol qui s’attaquent aux racines des plantes. Quelle solution pour faire face à la menace d’une crise alimentaire mondiale ? «Abandonner l’agriculture biologique.» Voilà une couleuvre que l’ancien patron de Syngenta, Erik Fyrwald, aurait bien voulu nous faire avaler. Sa saillie remonte au 8 mai 2022, dans une interview accordée au média suisse NZZ. Celui qui était à l’époque à la tête de cet empire de l’agrochimie affirmait que «les rendements de l’agriculture biologique [pouvaient] être jusqu’à 50% inférieurs, selon les produits», et que «la conséquence indirecte [est] que des gens meurent de faim en Afrique». D’après lui, le bio «nuit au climat», car la pratique nécessiterait un labour important, ce qui émet du dioxyde de carbone (CO2). Des allégations contredites par la science, qui a démontré que l’agriculture sans pesticides était en mesure de nourrir l’humanité – notamment dans une récente étude de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Et qu’à l’inverse, l’agriculture conventionnelle, en recourant massivement aux engrais azotés, contribuait à aggraver la crise climatique. C’est une substance interdite en Europe depuis 2004, mais toujours massivement épandue aux États-Unis. L’atrazine, l’un des herbicides phares de Syngenta, contamine près d’un quart des cours d’eau des États-Unis à des concentrations susceptibles de nuire à la faune et de menacer la santé humaine. C’est ce qu’a révélé, le 28 septembre, une analyse des données fédérales réalisée par le Center for biological diversity. Cette pollution, désormais diffuse dans le pays, aurait-elle pu être évitée ? Les effets toxiques de l’atrazine, principalement utilisée sur le maïs, la canne à sucre et le sorgho, sont documentés depuis près de vingt ans. Dès les années 2000, des travaux ont mis en évidence ses effets de perturbation endocrinienne et ses impacts sur la reproduction des amphibiens. Chez l’humain, plusieurs études ont associé l’exposition à l’atrazine à des troubles du développement du fœtus et de la reproduction. En novembre 2025, le Centre international de recherche sur le cancer l’a classée comme «probablement cancérogène pour l’Homme». Malgré ce faisceau de preuves, Syngenta continue de la commercialiser. Le marché étatsunien est très lucratif pour la firme : l’atrazine reste le deuxième pesticide le plus utilisé dans le pays, avec près de 32 000 tonnes épandues chaque année sur les terres agricoles locales, selon le Guardian. Texte intégral (2145 mots)

Produire des pesticides très dangereux et les exporter à l’autre bout de la planète
Pollution des eaux souterraines à proximité de son usine normande
Dissimulation de preuves sur les dangers du Paraquat
Soupçons d’activité illégale en Cisjordanie occupée
Son ancien patron appelait à abandonner l’agriculture biologique
Son produit phare, l’atrazine, contamine les cours d’eau aux États-Unis
Agathe Beaudouin
Sur la place des Beaux-Arts, à deux pas du centre-ville de Montpellier (Hérault), les dernier·es étalier·es remballent leurs marchandises, ce mercredi de septembre, en fin de matinée. Comme chaque jour, maraîcher·es et petits commerces de proximité font vivre ce marché, à l’ombre des micocouliers, donnant au quartier urbain des airs de village. Ici, des habitant·es se mobilisent et luttent pour la préservation de leur cadre de vie. Dans ce secteur «boboïsé» et gentrifié, et dans une ville qui a multiplié les programmes immobiliers sous l’impulsion de Georges Frêche, maire bâtisseur de 1977 à 2004, des associations du quartier veillent. L’un des sujets du moment porte sur l’avenir de la Cité bergère, une parcelle privée, l’une des dernières de la ville dédiée au maraîchage. En août 2025, la mairie, dirigée par le socialiste Michaël Delafosse, réélu en mars 2026, a délivré deux permis de construire. Le projet prévoit la construction de deux immeubles de 15 mètres de haut pour 70 appartements sur près de 8 000 mètres carrés (m2). Une partie de la parcelle doit être préservée pour des cultures, promet la Ville. Durant la campagne des élections municipales 2026, le collectif formé par des riverain·es «Préservons la Cité bergère» avait interpellé les candidat·es en leur proposant de signer un engagement pour annuler ce programme immobilier. Le candidat Delafosse n’avait pas paraphé. «Nous nous battons contre des aménagements qui nous semblent privilégier les intérêts privés au détriment des habitants, sans considérations sociales ou écologiques, explique Lucie Mendes, membre du collectif. Le quartier est en train de se gentrifier, mais il y a aussi des logements sociaux, et nous dénonçons une absence de concertation avec les riverains. Ce qui se fait sans nous se fait contre nous.» Le collectif, qui a lancé une pétition (26 000 signatures), espère encore une marche arrière. «Nous sommes ici dans un quartier qui a une longue tradition agricole et alimentaire, reprend Lucie Mendes. Nous sortons d’un été caniculaire, qui s’est prolongé, et nous pensons qu’il y a d’autres pistes que le tout-béton.» Et d’imaginer, sur cette enclave agricole au milieu des habitations, de petits immeubles et autres maisons de ville, une ferme urbaine ou une Maison de l’alimentation solidaire (MAS). Il existe déjà une MAS, au nord de Montpellier, L’Esperluette, un café-épicerie solidaire et durable porté par la Ville. Du côté de la mairie, on estime avoir déjà obtenu des avancées : «Il s’agit d’un projet privé. Le nouveau PLUi [Plan local d’urbanisme intercommunal, NDLR] a réduit la surface constructible à 20% de la parcelle, alors qu’auparavant toute la parcelle était concernée. Le reste du terrain restera dans sa configuration actuelle, le propriétaire nous l’a assuré.» Dans le cadre du nouveau PLUiC [Plan local d’urbanisme intercommunal climat, NDLR], la Ville avait mis en place une concertation en ligne au sujet de l’avenir de la Cité bergère. «Aucune remarques ne sont remontées», rappelle la collectivité à Vert. Le collectif rétorque : «L’échelle de la ville permet la concertation participative, basée sur des échanges, et non pas de façon numérique.» Selon ses calculs, la surface de maraîchage passerait de 4 400 à 1 800 m2 de terres cultivées. Alors que la température moyenne estivale a dépassé les normales de saison de 3,5 degrés Celsius (°C) dans l’Hérault, les membres du collectif soulignent la nécessité de conserver des îlots de fraîcheur. Tamaris Fürstenheim, avocate du collectif, y voit une provocation. Elle évoque «une opération de greenwashing» de la part des élu·es : «Montpellier a pris des engagements internationaux pour être la ville de l’agriculture urbaine ; le PLUiC prend comme axe fort la préservation des constructions et la prévention des risques, notamment du risque inondation. Malgré tout, on a de nouveau un permis qui est délivré avec des risques reconnus au sujet de certaines parties du bâtiment qui seront inondables.» Et d’ajouter : «Quand on reproche à la mairie d’avoir sacrifié cette dernière parcelle agricole, on nous répond qu’on a gardé une partie “en espace vert” ; un espace vert, ce n’est pas la même chose qu’un terrain agricole. Ça peut être un parc, un parc à chiens, un jardinet pour une résidence… Il y a une vision tout à fait inaboutie de l’écologie.» Le collectif a attaqué le permis de construire en raison de plusieurs possibles irrégularités, citées par l’avocate : «la localisation en zone inondable ; la présence d’un pin protégé au titre d’un espace boisé classé ; et l’avis défavorable de l’Architecte des bâtiments de France.» Ce combat n’est pas le seul mené dans le quartier. L’association Beaux-Arts Pierre Rouge est également sur le qui-vive. Cette fois, l’objet des inquiétudes concerne un bâtiment d’environ 800 mètres carrés à proximité de la place principale et de ses commerces de bouche. Les riverain·es redoutent l’installation d’une enseigne de grande distribution. Cette ancienne salle de sport et de danse est un lieu caractéristique du quartier des Beaux-Arts. Elle a fermé en 2021 à cause de difficultés engendrées par la crise sanitaire. Depuis, plusieurs projets ont été proposés et étudiés, sans jamais aboutir. Le bâtiment aux murs tagués est actuellement fermé. «On nous parle d’un Monoprix ; nous nous interrogeons. Il y a des grandes surfaces et des supermarchés utiles – nous ne sommes pas contre systématiquement –, mais notre quartier s’organise autour de 30 petits commerces, explique Thomas Champigny, membre de l’association. Pourquoi venir casser cette dynamique ? La piétonnisation du quartier est en cours : si une grande surface s’installait, qu’en serait-il de l’approvisionnement ?» Une réflexion que partage l’élue d’opposition Julia Mignacca (groupe La France insoumise et Verts Populaires Montpellier) : «Ce bâtiment est emblématique du quartier. Il y a un enjeu à savoir ce que l’on en fait avec les habitants. Il y a une opportunité incroyable : la Métropole a des outils pour mener une médiation entre les propriétaires et les habitants.» Sollicitée, la municipalité souligne là encore «l’aspect privé» du projet et assure rester «vigilante quant à l’impact sur l’écosysteme commercial». «Cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir à un futur désirable, ensemble, relève Lucie Mendes qui, comme beaucoup, n’envisage pas de baisser les bras. Est-ce qu’on veut un quartier où les températures explosent ? Un quartier vendu à la spéculation immobilière ? Un quartier qui perd son âme méditerranéenne, avec sa place centrale et son ambiance de village ?» Le quartier des Beaux-Arts n’en est pas à sa première lutte citoyenne. Entre 2011 et 2014, le stade du Père Prévost a été au centre d’une forte protestation. Le plus ancien stade de la ville était alors voué à se transformer, avec la construction de 300 logements portée par le promoteur Pragma. «On a d’abord eu le sentiment de se battre contre plus gros que nous, c’était David contre Goliath mais, au final, nos actions ont porté leurs fruits», se souvient Tony Chavard, riverain et membre de l’association Les Vrais Amis du Père Prévost. Après trois années d’actions, l’association avait obtenu la sauvegarde du site par le maire Philippe Saurel (Parti socialiste), qui avait finalement renoncé au projet immobilier. Aujourd’hui, en semaine et les week-ends, le terrain est aussi bien utilisé par les clubs sportifs que par les associations du quartier. Texte intégral (1734 mots)


«Une vision inaboutie de l’écologie»
Une autre lutte contre la grande distribution

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