Mathilde Picard
«Mon frère est décédé dans la nuit du 26 au 27 juin. “Mort subite provoquée par la chaleur extrême”, nous a dit le médecin. Il avait 65 ans.» La metteuse en scène et photographe parisienne Alita Barletta ne cache pas son émotion lorsqu’elle raconte à Vert le calvaire de sa famille au cœur de la canicule. Pendant les canicules cet été, Santé publique France a relevé 8 124 morts en excès selon la dernière mise à jour de son bilan publiée ce mercredi. Comme si la ville de Chamonix (Haute-Savoie) avait perdu la quasi intégralité de ses habitant·es. C’est 6,5 fois plus que les 1 240 mort·es de la route décompté·es sur la même période. Cette estimation de l’institution est provisoire car elle ne prend pas encore compte toute la période estivale et il est encore difficile de connaître le nombre de décès directement imputables à la chaleur. «C’est un nombre de décès quotidiens jamais vu pour cette saison depuis la canicule historique de 2003 et ses 15 000 morts», soulève Robin Lagarrigue, chargé d’études scientifiques à Santé publique France. «On a constaté le pic de mortalité fin juin, autour du 26, lorsque la quasi totalité du territoire était exposée aux fortes chaleurs, le nombre de décès quotidiens est alors passé au-dessus du pic de la grippe de l’hiver dernier», détaille-t-il. «Avec ma famille, nous avons attendu plus de 24 heures le médecin pour qu’il fasse le constat du décès. Il nous a expliqué qu’il était en retard parce qu’il avait trop de morts à gérer, ça nous a ébranlés, s’indigne Alita Barletta. Ça m’a mise en colère qu’on ne parle pas plus de nos morts.» La chaleur peut provoquer des hyperthermies, coups de chaleur, malaises ou encore déshydratation, mais aussi aggraver des problèmes respiratoires ou cardiovasculaires. «Si une tempête ou un incendie avait entraîné ces morts, il y aurait eu davantage de réactions», souligne Kévin Jean, épidémiologiste et spécialiste des liens entre santé, environnement et changement climatique. Ce bilan effroyable a bouleversé le deuil de familles entières. «Les funérariums étaient plein à Paris, regrette Alita Barletta. Le corps a été expédié à Meaux [en Seine-et-Marne, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, NDLR] et nous n’avons pas pu nous y rendre, c’était très douloureux à vivre.» Quelques jours avant, dans la capitale, le grand-père de Marie-Anne vient de mourir. Dans l’appartement parisien où accourent ses proches, il fait si chaud que la famille ne peut rester dans le salon. «Nous avons organisé un campement de fortune, avec des chaises, des bouteilles d’eau fraîches et des mouchoirs dans la cave», décrit la jeune fille. «Mon papi, la guerre ne l’a pas emporté, le cancer et son AVC non plus, ni la perte de l’amour de sa vie, mais la chaleur, oui», s’insurge-elle. La canicule de juin a été la plus mortelle de l’été avec ses 5 764 morts en excès. Au mois de juillet, 1 243 décès supplémentaires ont été recensés et 817 en août. Durant la canicule précoce du mois de mai déjà, 300 décès en excès étaient relevés. Les deux tiers des victimes de juin et les trois quarts de celles de juillet avaient plus 75 ans. Si cette partie de la population la plus vulnérable a été particulièrement touchée, aucune génération n’a été épargnée. «Toutes les tranches d’âge ont été affectées à partir des plus de 15 ans, c’est un nouvel enseignement, pose Kévin Jean. 2003 nous avait montré à quel point nos aînés sont vulnérables, cet été nous a montré que les plus jeunes l’étaient aussi.» Chez les 15-44 ans, une centaine de décès en excès a été recensée par Santé publique France. Outre les morts, «on a relevé un nombre de passages aux urgences très importants chez les plus jeunes, souligne Robin Lagarrigue. Une quantité jamais vue depuis une vingtaine d’années.» La majorité des personnes décédées pendant les canicules ne sont pas des décès anticipés de profils déjà fragiles, contrairement aux idées reçues. Avoir des antécédents médicaux ne signifie pas être condamné. «On maintient un contexte qui rend plus vulnérables les personnes ayant une maladie chronique ou des problèmes de santé mentale», souligne Kévin Jean. Au-delà de l’âge et des antécédents médicaux, de nombreux autres facteurs aggravent le risque de rendre les canicules mortelles. Parmi eux : le logement individuel. Absence de volets, foyer sous les toits, mauvaise isolation… La température peut facilement dépasser les 30 degrés Celsius (°C) en intérieur. «Il faut en parler, insiste Alita Barletta. Mon frère a fait tous les rituels recommandés par le gouvernement, on s’appelait tous les jours pour se rappeler de se mouiller le corps, de boire, mais il vivait sous les toits, forcément ça ne suffisait pas.» D’après une étude de Santé publique France réalisée après la canicule de 2003, vivre dans une chambre sous les combles multiplie par quatre le risque de mourir à cause de la chaleur. «Il ne me semble pas aberrant de parler de 70% de la mortalité liée au logement, estime Basile Chaix, directeur de recherche à l’Institut nationale de la santé et de la recherche médicale (Inserm) sur les liens entre changement climatique et santé. Oui, c’est considérable, les mesures prises aujourd’hui vont dans le bon sens mais restent insuffisantes.» Selon Santé publique France, les décès à domicile, à l’hôpital ou en lieux de vie communs (Ephad, maisons de retraite) ont tous augmenté. Depuis la canicule de 2003, les mesures telles que l’installation de la climatisation dans au moins une pièce de chaque maison de retraite ont permis d’éviter de revivre l’hécatombe d’il y a 23 ans. Mais «les efforts sont encore insuffisants dans ces lieux collectifs», déplore Basile Chaix. Les personnes âgées continuent d’y décéder en raison des températures extrêmes, tout comme à leur domicile. «Le nombre de morts dus à un logement trop chaud est sans doute sous-estimé», insiste Robin Laggarigue. Des victimes d’hyperthermie à cause de la chaleur de leur appartement peuvent se rendre à l’hôpital et y mourir, sans que l’on puisse remonter leur parcours d’arrivée aux urgences. Pour Basile Chaix, «tant qu’on n’aura pas traité le problème du logement individuel, on aura du mal à faire baisser la mortalité.» Les plus précaires sont aussi les plus exposé·es : un appartement plus petit, qui n’est pas traversant, avec des protections solaires de moindre qualité peuvent contribuer à transformer le logement en bouilloire thermique. Ils et elles ont également moins d’accès à un échappatoire hors de la ville et vivent parfois dans des déserts médicaux. S’ajoutent à cela les métiers les plus exposés à la chaleur : faire partie de la classe socio-professionnelle des ouvrier·ères multiplie ainsi le risque de mortalité par 3,6. «L’impact du changement climatique se construit sur une superposition d’inégalités qui se renforcent les unes et les autres, explique Kévin Jean. Les inégalités se cumulent à tous les niveaux : l’exposition et les moyens d’y faire face, les facteurs de vulnérabilité et l’accès aux soins.» Vivre dans des ilots de chaleurs urbains, ces espaces très minéralisés avec peu de végétation, accroît également le risque de mourir en périodes de fortes chaleurs. C’est le résultat d’une étude de Santé publique France et de l’Observatoire régionale de santé Institut Paris région sur la période 1990-2015. «On considère le nombre de morts de l’été comme une fatalité alors que c’est le résultat de réactions politiques trop lentes et d’un manque d’adaptation.» Dans ces espaces urbains, la chaleur est emmagasinée la journée dans les murs des bâtiments et l’asphalte puis restituée la nuit. Un phénomène éprouvant pour le corps car «le lien entre la chaleur et les risques pour la santé ne se fait pas qu’aux températures les plus élevées de la journée, mais surtout dans la capacité de l’organisme à récupérer la nuit après le stress thermique du jour», rappelle le climatologue Philippe Drobinski. Dans Paris et sa petite couronne, la différence de température entre les zones centrales et la périphérie est en moyenne de 3°C mais peut monter jusqu’à 8°C voir 10°C. «Les risques de mortalité sont 18% plus élevés dans les communes les moins arborées, sans compter les facteurs socio-économiques qui ajoutent par ailleurs de la vulnérabilité», note le chercheur. Selon Philippe Drobinski, «l’adaptation doit aussi être une politique de réduction des inégalités et de santé publique pour éviter que dans certains quartiers ne se superposent la précarité, les ilots de chaleur urbains, un manque d’accès aux soins et une concentration de populations âgées ou fragiles.» «On considère le nombre de morts de l’été comme une fatalité alors que c’est le résultat de réactions politiques trop lentes et d’un manque d’adaptation», abonde Kévin Jean. Retard de la campagne de sensibilisation de Santé Publique France freinée par le ministère de la santé au mois de mai, diminution drastique du Fonds vert destiné à l’adaptation au changement climatique dans les collectivités territoriales, chute du financement de l’isolation thermique des écoles… La liste des renoncements du gouvernement est longue. «Les différents gouvernements semblaient se dire : on peut couper dans les budgets des politiques climatiques, les conséquences ne se verront pas directement. Mais cet été, les conséquences ont été très directes, et on en a payé le prix humain, constate Kévin Jean. Si on n’insiste pas sur le bilan des morts, si on n’en tire pas les conséquences, les politiques tourneront la page trop tôt.» Texte intégral (2345 mots)

Les funérariums étaient plein
Un logement mal adapté aggrave les risques de mortalité

«Les inégalités se cumulent à tous les niveaux»
Des morts évitables
Josué Toubin-Perre
«Quatre !», «Quatre !», «Deux !», «Deux !», «Cinq !», «Cinq !» ; «Stop ! La caisse est pleine.» Dans la baie de Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes), à l’arrière du Victoria IV, bateau océanographique de 17 mètres de long, on passe des heures à compter les faisceaux, ces feuilles qui sortent de la posidonie. Cette plante sous-marine, protégée car menacée, tapisse de nombreuses côtes méditerranéennes sous forme d’herbiers de 0 à 40 mètres de profondeur. Elle est connue du grand public pour ses feuilles qui tombent chaque hiver et qui finissent sur les plages. «On ne se plaint pas, regardez comme le cadre de travail est paradisiaque», s’amuse Sébastien Personnic, docteur en biologie marine qui travaille pour le bureau d’étude et d’intervention écologique Andromède océanologie. Dans un mouvement de cheveux digne des surfers californiens, il montre les villas multicolores sur la côte baignées de soleil. Lui et son équipage de sept biologistes-plongeur·ses passent douze semaines chaque année à bord du Victoria IV pour le programme Repic (Restaurer la posidonie impactée par les ancres). Ils et elles ont pour mission de récolter des herbiers arrachés par des ancres de bateaux, les mettre dans des caisses puis les replanter sur des fonds marins sur trois sites pilotes : Villefranche-sur-mer bien sûr, Beaulieu-sur-mer et le golfe Juan. Le projet est notamment soutenu par l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse et le Fonds vert, ainsi que par des entreprises privées. Quand les matelots arrivent à 45 faisceaux de posidonie dans une caisse, ils et elles commencent à remplir la suivante. «La plante est toujours vivante et peut se réimplanter grâce à son rhizome [une tige souterraine, semblable à une racine, NDLR], explique Sébastien Personnic. Nous lui donnons un coup de pouce avec des agrafes en fer qui vont se dégrader à terme sans polluer, le temps qu’elle se reconnecte au fond marin. C’est un peu comme un tuteur pour un arbre sur terre.» Au fond de la Méditerranée, chaque caisse permet de couvrir un cercle d’un mètre de diamètre, espacé des autres cercles de deux mètres. «Nous avons fait de nombreux tests, et c’est cette disposition en grille qui a le mieux marché», explique le docteur en biologie marine. Le programme Repic s’approche des 10 000 m2 replantés. «Avec un taux de survie des faisceaux de plus de 80%», se félicite Sébastien Personnic. Il préfère parler de «forêt de posidonie» plutôt que d’«herbiers» (le terme scientifique consacré), car «cela invite plus à la protéger». «10 000 m2, c’est à la fois énorme et, en même temps, c’est l’équivalent d’un hectare. Nous avons conscience que ce n’est presque rien par rapport à ce qui a été perdu. Nous replantons mais, la première chose à faire, c’est de tout mettre en place pour arrêter de les détruire», expose-t-il. La posidonie, qui tire son nom du dieu grec Poséidon et qui n’existe qu’en mer Méditerranée, a subi un important recul en un siècle seulement. On en compte aujourd’hui 80 000 hectares sur le littoral français, soit 10% de moins qu’il y a cent ans. Et deux millions d’hectares sur l’ensemble de la Méditerranée, où la perte est plus difficile à estimer mais pourrait s’élever à plus de 30%, selon les chiffres de l’ONG WWF. «Plus de 20% de la biodiversité méditerranéenne se trouve dans les herbiers de posidonie. Les poissons s’en servent notamment comme d’une nurserie, et les petites espèces en général y trouvent un refuge pour prospérer.» «C’est pourtant une espèce clé. Plus de 20% de la biodiversité méditerranéenne se trouve dans les herbiers de posidonie, détaille Jo-Ann Schies, biologiste marine qui travaille pour le programme Repic. Les poissons s’en servent notamment comme d’une nurserie, et les petites espèces en général y trouvent un refuge pour prospérer.» En plus de fournir des stocks de poisson, les herbiers rendent d’innombrables services aux humains et aux écosystèmes. «En cas de tempête, ils atténuent la puissance des vagues ; le tissu racinaire et les feuilles mortes qui échouent sur les côtes aident à limiter l’érosion des plages pendant les grands vents d’hiver, souligne Jo-Ann Schies. Ils peuvent stocker jusqu’à huit fois plus de carbone qu’un sol forestier et ils produisent énormément d’oxygène. Pour le tourisme, la sécurité, la santé… À chaque herbier détruit, nous perdons une valeur inestimable.» Ces dernières années, ce sont surtout les ancres des bateaux de plaisance qui ont fait des ravages. Des lois et des cartes qui montrent où s’amarrer ont limité le phénomène, mais les fonds marins portent encore des cicatrices. «Nous avons un autre programme où nous cartographions l’ensemble des herbiers de posidonie en France. Partout sur nos radars, nous voyons des lignes droites sur les fonds marins qui correspondent à des ancres qui ont tout arraché sur leur passage», regrette Jo-Ann Schies. Si la baie de Villefranche-sur-Mer a été choisie comme site pilote de replantation, c’est qu’elle a été le théâtre de l’un des plus grands reculs de la posidonie en France, à cause de dizaines de bateaux qui naviguent dans le secteur. «Maintenant qu’on a obtenu qu’ils ne puissent plus jeter leur ancre n’importe comment, on peut commencer ce travail de réhabilitation des écosystèmes», détaille la biologiste. Une nouvelle pression s’ajoute : le réchauffement climatique. «Il n’y a pas encore de consensus sur l’impact des canicules marines sur la posidonie, car on manque de recul, prévient Patrick Astruch, ingénieur de recherche pour le Groupe d’intérêt sur la posidonie, qui dépend de l’université Aix-Marseille (Bouches-du-Rhône). Ce qui est sûr, c’est qu’à cause des enfers maritimes que l’on voit maintenant chaque été, elle est automatiquement impactée, comme tous les êtres vivants. On voit déjà des feuilles blanchir lors des événements les plus chauds.» Une étude parue en juillet 2025 dans la revue Scientific Reports parle d’une possible perte d’habitat de 75% pour la posidonie d’ici 2050, à cause du réchauffement des eaux. Une estimation à prendre avec précaution. «La capacité de résilience de cette plante, qui peut aussi bien vivre à 0 ou 40 mètres de profondeur, nous étonne de plus en plus, souligne Patrick Astruch. Avant, on pensait qu’avec une eau au-delà de 29 degrés, c’était fini pour elle ; je reviens de Tunisie où j’ai vu des herbiers plongés dans une mer à 33 degrés pendant plusieurs semaines : ils n’aiment pas, les feuilles commencent à blanchir, mais ils ne meurent pas. C’est assez exceptionnel.» Face aux chaleurs extrêmes, la posidonie semble également réagir de manière assez spéciale. C’est une plante à fleurs, qui connaît tous les dix ans une floraison intense et coordonnée. Les scientifiques pensent que le phénomène est enclenché lors d’étés infernaux. «La dernière fois que nous avons observé cette floraison, c’était en 2023, qui est à ce jour l’été ayant vu les canicules marines les plus importantes – même si 2026 va sûrement le surpasser, observe Patrick Astruch. C’est peut-être un mécanisme de survie assez unique.» Pour les opérations de renaturation comme Repic, les canicules marines doivent aussi être considérées. «Les premières années, nous avons replanté à moins de dix mètres de profondeur, là où les variations de températures sont les plus importantes, se souvient Sébastien Personnic. Ça n’a pas été une réussite et nous avons appris de cette erreur en plantant plus en profondeur.» Texte intégral (1809 mots)

Replanter des herbiers arrachés par les ancres

Restaurer un écosystème clé menacé

Les canicules marines, une nouvelle menace

Anne-Claire Poirier
En guise de conclusion à cet été cataclysmique, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a acté tout début septembre notre «entrée dans l’ère du dépassement» (l’overshoot, en anglais). En clair, il est désormais inéluctable que le seuil fatidique de 1,5 degré Celsius (°C) de réchauffement climatique soit dépassé, «probablement d’ici quelques années». Ce constat, loin de clore le sujet autour de l’(in)action climatique, ouvre au contraire d’importantes questions sur l’après. Tour d’horizon. C’est en décembre 2015, avec la signature de l’Accord de Paris sur le climat, que l’objectif de contenir le réchauffement climatique à 1,5°C (par rapport à l’ère pré-industrielle) est entré pour la première fois dans nos vies. Depuis, ce chiffre structure l’ensemble de l’action climatique mondiale. Mais d’où vient-il exactement ? «C’est un seuil qui s’est construit à la fois politiquement et scientifiquement, répond Roland Séférian, climatologue à Météo-France et co-auteur des travaux du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Avant 2015, la communauté scientifique avait plutôt fixé à 2°C le seuil de perturbations jugé dangereux.» «Le quatrième rapport du Giec, paru en 2007, avait reconnu que dépasser 2°C de réchauffement était vraiment très risqué, confirme Robert Vautard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et co-président du Giec. Mais lors de l’Accord de Paris, une coalition de petits pays insulaires a démontré que la montée des mers les menacerait dès 1,5°C…» «Pour nous, la barre de 1,5°C est une ligne rouge, une question de survie. Tout ce qui va au-delà signifie la condamnation à mort de mon pays et la submersion de nos îles sous les océans», avait ainsi déclaré le président de la République des Îles Marshall, Christopher Loeak, le 30 novembre 2015. Alors que l’Accord de Paris s’est conclu sur le double objectif de maintenir le réchauffement «bien en dessous de 2°C» tout en poursuivant «les efforts pour le limiter à 1,5°C», «les connaissances ont continué d’évoluer» sacrant petit à petit la pertinence du second, estime Roland Séférian. Dès 2018, le Giec a ainsi détaillé dans un rapport les écarts massifs entre un réchauffement à 1,5°C et un réchauffement à 2°C. Par exemple, limiter le réchauffement climatique à 1,5°C plutôt qu’à 2°C mettrait 10 millions d’habitant·es à l’abri de la montée des eaux, réduirait de 420 millions le nombre de personnes exposées à des chaleurs extrêmes et diviserait par deux le total de victimes de stress hydrique. En somme, cela réduirait «de plusieurs centaines de millions le nombre de personnes exposées aux risques liés au climat», écrivaient les scientifiques. Sans compter le nombre d’espèces menacées d’extinction qui doublerait selon l’atteinte d’un seuil ou de l’autre. Ces dernières années, la planète a essuyé de plus en plus de coups de chaud, dépassant ponctuellement 1,5°C de réchauffement. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), les premiers mois au-delà de ce seuil remontent à 2015-2016 et la première période de douze mois s’étend de février 2023 à janvier 2024. 2023, 2024 et 2025 constituent le premier trio d’années en dehors des clous (en moyenne). Pour conclure au dépassement de l’objectif de l’Accord de Paris, il faudra toutefois attendre que le seuil soit dépassé à l’échelle d’une décennie, au moins. Ce qui ne devrait pas tarder : en juin dernier, plusieurs auteur·ices du Giec estimaient qu’au rythme actuel d’émissions, la température mondiale atteindra +1,5°C dans trois ans, +1,7°C dans douze ans et +2°C dans vingt-cinq ans. En 2018, le Giec estimait encore que le dépassement d’1,5°C interviendrait «entre 2030 et 2052». Et après ? Dans son rapport sur les engagements climatiques des États de novembre 2025, l’ONU estimait qu’«en supposant leur mise en œuvre complète», le monde atteindrait un réchauffement de 2,3 à 2,5°C d’ici à 2100. Tandis que se contenter des politiques actuellement mises en œuvre conduirait à 2,8°C de réchauffement, un niveau tel que l’habitabilité de la planète serait menacée. «Il n’y a pas d’avant/après, le réchauffement climatique est un processus continu», assure Mirey Atallah, cheffe du service Adaptation et résilience du Programme des Nations unies pour l’environnement. «Tout ce qu’il faut retenir, c’est que plus le monde est chaud, plus il est dangereux», explique-t-elle, citant notamment l’aggravation des canicules, sécheresses, incendies et fortes précipitations. «Il nous faut voir les choses en termes de risques, de probabilité, confirme Robert Vautard, du Giec. Un été comme celui de 2026 ne se produira pas tous les ans, mais la probabilité que ça arrive sera de plus en plus forte.» De fait, le réchauffement – estimé à 1,24°C sur la décennie 2016-2025 – n’a pas attendu pour imprimer sa marque sur les écosystèmes et la vie de millions de personnes. «Ses effets sur la santé humaine sont apparents depuis au moins vingt ans», écrit l’ONU, selon qui le nombre cumulé de décès dus aux changements climatiques a dépassé les quatre millions entre 2000 et 2024. Si le dépassement de 1,5°C est désormais inévitable, la prochaine étape est de revenir en arrière, martèle le PNUE dans son rapport. «Ce n’est en aucun cas un chemin acceptable, mais c’est tout simplement la meilleure option qu’il nous reste, écrit sa directrice Inger Andersen. Il ne se passe rien de bon au-delà d’1,5°C.» Au-delà de ce seuil, le rapport insiste sur le risque de plus en plus élevé de déclencher des «points de bascule» . Autrement dit, lorsqu’un élément clé du climat (calottes polaires, courants océaniques, forêts tropicales, etc.) glisse vers un nouvel état, avec des conséquences irréversibles et difficilement contrôlables. «À ce moment-là, le monde entier deviendra exponentiellement dangereux», prévient Mirey Atallah. «Sur le papier, faire redescendre les températures mondiales permettrait de revenir à un climat proche de la normale, avec moins d’évènements extrêmes, explique Roland Séférian. En revanche, certaines choses seront perdues pour toujours.» La montée des eaux et les dégâts associés seront irréversibles, de même que la disparition d’espèces ou de certains écosystèmes (glaciers, forêts, etc.). «Mais sur tous ces sujets, la science est encore en train de se faire», reconnaît Roland Séférian. Si notre planche de salut consiste à stabiliser puis faire redescendre les températures mondiales, le chantier n’en reste pas moins «profondément incertain», de l’aveu même des Nations unies. Concrètement, «pour faire redescendre les températures, il faut que les émissions de gaz à effet de serre s’annulent, puis deviennent négatives», explique Robert Vautard. Selon l’ONU, il faudrait retirer 220 gigatonnes (milliards de tonnes) d’équivalent CO2 (CO2e) de l’atmosphère pour faire baisser la température de 0,1°C. «C’est plus de 100 ans de reboisement et de gestion forestière à l’échelle actuelle», sans compter que le monde a émis en 2024 53 gigatonnes de CO2e, selon les données européennes. «Et puis on ne sait pas si le système Terre va continuer d’être aussi collaboratif. On voit déjà que les forêts sont affaiblies et stockent de moins en moins de carbone, par exemple», explique Robert Vautard. D’après le PNUE, au-delà d’1,8°C de réchauffement climatique, revenir à 1,5°C deviendra mission quasi impossible de toute façon. Selon le PNUE, le monde n’a aujourd’hui plus d’autre choix que de s’appuyer massivement sur des techniques d’élimination du carbone. Pourtant, beaucoup sont immatures, chères, voire risquées : comme le fait d’injecter du CO2 sous la mer, dans des gisements de gaz épuisés. Roland Séférian craint même l’essor de technologies encore plus hypothétiquement efficaces telles que la géo-ingénierie solaire, qui vise à refroidir la Terre en réfléchissant une partie du rayonnement du soleil vers l’espace (notre article). «Ces dernières années, il y a eu une accélération énorme de l’intérêt sur ces sujets qui relevaient avant de la science-fiction», prévient-il. Le prochain rapport du Giec devrait même s’y pencher. Texte intégral (2109 mots)

Qui a dit 1,5°C ?
1,5 ou 2°C : ça change vraiment quelque chose ?
Le dépassement, c’est pour quand ?
Y aura-t-il un avant/après ? 
Pourra-t-on revenir en arrière ?
Revenir en arrière, mais comment ?
Mathilde Picard
«Ce rassemblement est inédit», pose Jean-François Julliard, directeur général de France nature environnement (FNE). Ce mardi 15 septembre, à 19h30, de nombreuses associations, collectifs et syndicats se rejoindront devant le ministère de l’économie et des finances, à Paris. Elles et ils réclament des moyens financiers d’adaptation face au réchauffement climatique et une véritable trajectoire de diminution des émissions de gaz à effet de serre. Un premier rendez-vous militant en ce mois de septembre avant la marche pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale du 26 septembre prochain. Les associations écologistes veulent que les drames de l’été caniculaire ne soient pas oubliés. Les prochaines semaines seront riches en mobilisations dans toute la France. «C’est peut-être la dimension qui manquait aux marches pour le climat de ces dernières années : la convergence entre nos collectifs et les syndicats de travailleurs comme ceux des infirmiers et de pompiers», avance Jean-François Julliard. Une présence évidente, pour Thierry Amouroux, porte-parole du syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). «L’effet du réchauffement climatique et des canicules, on le voit directement sur nos patients, raconte-t-il à Vert. Ce ne sont pas des concepts théoriques pour l’an 2050, c’est une dégradation conséquente de l’état de santé des personnes que l’on suit. À peine une première vague de chaleur se finissait qu’une autre arrivait, sans qu’elles aient le temps de récupérer.» La longueur et l’intensité des canicules fragilisent tous nos organes et affectent particulièrement les personnes atteintes de maladies chroniques. «Certains de nos patients ont atteint des niveaux de dégradation à cause des canicules qu’ils ne devaient pas connaître avant des années», déplore-t-il. Les infirmier·es du SNPI travaillent dans des hôpitaux «complètement inadaptés aux canicules», insiste-t-il. Cet été, «ils se sont transformés en serres médicalisées : la température est montée à 35°C voire 40°C degrés dans certaines chambres. Ça a été terrible, on voyait nos patients se réfugier à l’hôpital, mais l’environnement y était dégradé et leur état de santé en pâtissait», rembobine le professionnel. En juin dernier, l’ONG Oxfam pointait l’explosion des besoins en soins due au réchauffement climatique et celle de la fréquentation des urgences dans un système de santé déjà en crise. «Nous, soignants, à part scotcher une couverture de survie avec du sparadrap le long des vitres, on ne pouvait rien faire», s’indigne Thierry Amouroux. Outre un budget de l’État à la hauteur des enjeux, le syndicat réclame une meilleure utilisation du budget existant, et notamment des 60 milliards d’euros cumulés depuis 2004 avec la création de la journée de solidarité. Pour le syndicaliste, «cette mesure post-canicule de 2003 fait contribuer les Français financièrement ; ce montant ne peut pas être fléché à d’autres fins que protéger les plus vulnérables, ce n’est pas admissible.» Le SNPI prendra la parole devant Bercy ce mardi soir aux côtés de pompier·es, d’organisations de défense des précaires (Fondation pour le logement des défavorisés), de syndicats étudiants et de multiples associations écologistes (FNE, Greenpeace). L’occasion pour chaque collectif de rappeler que le réchauffement climatique creuse les inégalités et les discriminations déjà existantes. Alors que les fortes chaleurs attisent les violences contre les femmes, l’association Nous toutes s’exprimera également. «Si nous nous retrouvons ensemble ce soir, c’est parce que l’été a été particulièrement douloureux et a affecté quasiment tous les secteurs de la société», souligne Jean-François Julliard. Le point de convergence de ces collectifs : appeler à un projet de loi de finances avec davantage de moyens pour l’adaptation au changement climatique. «Le budget de l’État, qui sera voté d’ici la fin de l’année, doit compenser les failles et les vulnérabilités de cet été», insiste le directeur général de FNE. Rénovation thermique des écoles et des hôpitaux, recrutements et moyens matériels pour les pompier·es, augmentation du Fonds vert pour aider les collectivités territoriales à s’adapter… La liste des demandes est longue. Le militant écologiste l’admet : «Rien n’est acquis et c’est un combat difficile, mais on rentre dans une séquence présidentielle ; on veut que ces sujets-là soient présents dans le débat, qu’ils ne tombent pas dans l’oubli sitôt les températures redescendues.» Texte intégral (1020 mots)

Des hôpitaux «complètement inadaptés aux canicules»
Utiliser l’argent existant pour l’adaptation au changement climatique
«Rien n’est acquis et c’est un combat difficile»
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
Journalistes d'Investigation Ecologie Climat
Journalistes & Ecrivains Nature Ecologie
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire des médias sur l Écologie
🌱 Observatoire de l'Anthropocène