Mathilde Picard
En Gironde, un incendie aujourd’hui stabilisé a ravagé plus de 42 000 hectares : c’est le feu le plus important qu’ait connu la France depuis 1949. Le territoire hexagonal subit une saison des incendies exceptionnelle, avec déjà 115 000 hectares brûlés depuis le début de l’année. Pour lutter contre les flammes, les pompier·es de tous les départements sont à pied d’œuvre. Entretien avec Laurent Guilloteau, soldat du feu dans les Bouches-du-Rhône qui a prêté main-forte à ses collègues girondin·es ces derniers jours. Je suis pompier professionnel depuis vingt-trois ans et volontaire depuis vingt-sept ans, basé à Miramas, dans les Bouches-du-Rhône. C’est un département où on a de l’expérience en feux de forêt. Mais celui de Gironde est totalement différent de ceux que j’ai connus auparavant. J’ai été engagé sur l’incendie parti de Saumos, sur les secteurs de Lacanau et de Marcheprime (Gironde). C’était un engagement court de trois jours, mais très intense. On qualifie le feu de «hors-norme», c’est bien le mot. Il a été exceptionnel sur plusieurs points : sa superficie, son intensité et son évolution. Toutes les théories de feux de forêt expliquent que ces derniers suivent normalement un sens du vent et un axe de propagation. Mais cet incendie, en raison de son intensité, a créé son propre vent [un pyrocumulonimbus, un nuage généré par l’énorme brasier, a causé des orages et aggravé le feu, NDLR]. L’incendie changeait de direction sans prévenir alors même que le vent était contraire : il avait une propagation anarchique et imprévisible, ça a compliqué notre travail. Les agents ont été résilients car le feu est fourbe : il venait parfois sur nous avant de subitement faire demi-tour. On est rien face à l’ogre. Ces feux-là, on n’a pas l’habitude de les traiter, c’est très impressionnant pour les jeunes pompiers. Mais ça nous a permis d’acquérir une certaine expérience. Mes équipes ont fait preuve d’humilité et de courage : c’est parfois dur de se dire qu’on peut être inefficaces avec nos lances, face à un feu d’une telle intensité. Alors on se rend utiles sur d’autres enjeux : sauver des animaux – on a sauvé des chevaux –, des maisons… «Nos forêts sont devenues de véritables poudrières, ce sont des bombes à retardement.» On dormait trois heures par nuit. Sur 24 heures, ça fait vraiment peu de temps de repos. L’énorme fatigue ne tient pas qu’à l’intensité du feu : on manque de moyens et surtout d’hommes. La saison des incendies a démarré très tôt cette année et ce sont souvent les mêmes qui sont engagés. Il nous faudrait plus de camions-citernes destinés aux feux de forêt. On en est parfois rendu à utiliser des camions pour feux urbains lors d’incendies forestiers. Cela signifie qu’on expose nos agents parce que ces véhicules n’ont pas les mêmes normes de sécurité que ceux mobilisés habituellement pour éteindre la végétation. La France, malgré tout ce que dit le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, manque de ressources matérielles. La polémique autour de notre flotte aérienne est bien réelle : il y a eu une journée durant laquelle, sur les douze Canadair, seuls cinq étaient disponibles car ce sont de vieux appareils. En Gironde, on s’inquiétait de ne pas voir voler les avions pour gérer le feu. Il faut dire qu’on est à un niveau de sécheresse des végétaux absolument inédit en France. Nos forêts sont devenues de véritables poudrières, ce sont des bombes à retardement. «Les promesses d’Emmanuel Macron n’ont pas été tenues.» Dans tous les cas, ce serait plus facile si on avait plus de personnel ; on manque surtout de ressources humaines. Un Canadair ou un Dash est inefficace s’il n’y a pas de troupes au sol pour parfaire l’extinction. Si elles ne sont pas là, le feu reprend. Le problème, c’est que nous sommes sous-professionnalisés. À la CGT, on a quantifié qu’il manquait au moins 16 000 pompiers professionnels en France. On en a déjà parlé, mais les leçons des incendies de 2022 n’ont pas été tirées. Les promesses d’Emmanuel Macron n’ont pas été tenues. En ce moment, on fait traverser la France à des milliers de pompiers. Ils font parfois dix heures de trajet en camion pour partir sur les feux de forêt. Comme les gens sur place sont déjà épuisés, les agents qui viennent d’arriver sont engagés directement pour les relayer, malgré le manque de sommeil. Forcément, ça joue sur notre état de vigilance, avec des possibilités d’endormissement. On reste des êtres humains, si on fait presque vingt heures sans dormir, notre état de vigilance s’affaiblit. On parle de l’épuisement, du danger direct des flammes, mais encore peu de la toxicité des fumées sur nos équipes. Même doter tous nos agents de masques FFP3 est devenu complexe, alors que ça n’a pas un coût monumental. Il faut renouveler ces masques dans les phases d’attente et pas seulement dans les moments de lutte. Les gens qui travaillent pendant seize heures minimum d’affilée sur un feu de forêt, voire vingt-et-une heures, respirent de la fumée de combustible chargée en monoxyde de carbone, en benzène ou en cyanure. La Direction générale de la sécurité civile parle d’une centaine de pompiers blessés ou intoxiqués. Si on avait dû tester tous les agents, je pense qu’il y en aurait eu bien davantage. Plus de la moitié auraient sans doute été mis au repos à cause de ça. Le niveau d’engagement et d’exigence demandé est énorme, et on joue avec notre santé. La France a un train de retard, on n’a pas encore d’outil harmonisé pour tracer la santé des pompiers et être capable de dire qui a été exposé, à quel feu et pendant combien d’heures. Le problème vient de l’abandon de l’État envers les services publics. On ne travaille pas seulement sur des feux de forêt au quotidien, donc quand le département des Bouches-du-Rhône envoie du monde en renfort contre les incendies dans les Pyrénées-Orientales, en Gironde ou dans le Var, ces gens doivent être remplacés sur leurs journées de garde. Dans leur département, le risque continue : en moyenne, nous réalisons plus de 500 interventions par jour sur notre territoire, donc il faut du monde qui reste. La succession de canicules et cette nouvelle vague de chaleur complexifient encore notre travail. Nos missions, ce sont aussi des secours d’urgence aux personnes qui ont des coups de chaud ou font des malaises ; ça, en plus des incendies. «La population s’est mise à notre service, je n’avais jamais vu ça depuis que je suis pompier.» Beaucoup de pompiers aident leurs collègues d’autres départements pendant leurs vacances, en tant que volontaires, en plus de leur temps de travail. Mais on reste des êtres humains, on a aussi besoin de repos. En Gironde et ailleurs, les élus locaux ont été formidables, les maires nous ont très bien accueillis. Sur place, les agriculteurs nous ont permis de réduire les délais de transit pour aller chercher de l’eau et pouvoir réattaquer le feu. La population s’est mise à notre service, je n’avais jamais vu ça depuis que je suis pompier. Les habitants ont fait nos lessives, nous ont préparé nos couchages et nos repas, ils ont apporté des matelas et des draps propres de chez eux. On n’avait que trois ou quatre heures de repos maximum, mais leur bienveillance et le niveau de confort qu’ils nous ont offert dans ce court laps de temps nous ont aidés à être opérationnels. Ce sont les choses simples : quiches et gâteaux faits maison, par exemple, qui permettent aux troupes de ne pas se démobiliser. Texte intégral (1849 mots)

Vous revenez de Gironde, où vous avez lutté contre le feu parti de Saumos. À quel point cet incendie est-il hors norme ?

Face aux flammes, comment se fait ressentir le manque de moyens et de personnel ?
Comment se protéger des risques quand on travaille dans un environnement aussi toxique ?
Comment expliquer ce manque de personnel et de matériel ?
L’élan de solidarité a-t-il amélioré vos conditions de travail ?
Marti Blancho
22% des stations d’épuration françaises ne traitent ou ne surveillent pas correctement les effluents avant leur rejet dans les rivières, les lacs et la mer – avec des conséquences pour la nature et la santé. Depuis trente-cinq ans, la directive sur le traitement des eaux résiduaires urbaines (ERU) a pourtant instauré un cadre visant à «protéger l’environnement contre une détérioration due aux rejets d’eaux résiduaires urbaines insuffisamment traitées». Pour remplir cet objectif, chaque station doit d’abord être en mesure de traiter l’ensemble des eaux usées reçues : celles provenant des toilettes, de la douche, de la cuisine, du lave-linge… et, parfois, celles de l’industrie ou de l’agriculture, après accord. C’est ce que la directive appelle la «conformité en équipement» : la station d’épuration est assez grande et a priori bien équipée pour traiter tout le débit d’eaux usées reçu. Ce premier critère ne juge que les installations. C’est un second critère, la «conformité en performances», qui vérifie que les eaux rejetées dans la nature après le traitement sont correctement dépurées par la station. Cette dernière doit régulièrement mesurer la concentration de polluants et informer les autorités. Tout va bien si l’eau traitée ne dépasse pas les différents taux fixés par la directive pour toute l’Union européenne. Alors, la station près de chez vous respecte-t-elle les normes en vigueur ? Pour le savoir, parcourez notre carte de l’ensemble des 22 901 usines d’épuration actives, avec leurs informations de conformité pour 2024, date des derniers relevés disponibles. Vert révèle que 5 157 stations de traitement des eaux usées (STEU) sont non conformes «en performances». Quelles sont les conséquences ? «Les niveaux d’oxygène dans l’eau diminuent, la vase s’accumule dans le fond des rivières et des lacs, ce qui entraîne une mortalité des poissons et autres organismes», résume Sophie Besnault, ingénieure chimiste spécialiste du traitement de l’eau à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). De plus, la concentration trop élevée d’azote et de phosphore, faute de traitement conforme, peut provoquer l’eutrophisation des milieux aquatiques. Consommés par les plantes, ces nutriments agissent comme des engrais. «Les algues se multiplient et on fait face à de véritables marées vertes», décrit la chercheuse. Les baigneur·ses en font aussi les frais. Si les stations d’épuration ne sont en principe pas conçues pour traiter les organismes pathogènes, ceux-ci sont partiellement abattus par un traitement «classique», celui requis pour la plupart des infrastructures. Du moins quand ce traitement est correctement réalisé. Comment expliquer cette proportion si haute de non-conformité ? «La France compte beaucoup de stations d’épuration, majoritairement en zone rurale. Mettre en conformité coûte cher et de nombreuses collectivités n’ont pas toujours les moyens de le faire, explique Sophie Besnault. Faute de budget, toutes les stations n’ont pas forcément été mises à niveau. Parfois, il faut complètement refaire l’installation pour atteindre les performances requises.» 28% des intercommunalités françaises (6 386) possèdent une ou plusieurs stations non conformes aux exigences de traitement des eaux usées, d’après les dernières données disponibles. Les départements d’outre-mer sont parmi les plus touchés. Aucune des 21 communautés de communes de Mayotte ne remplit les exigences. En Martinique, 78% ne sont pas conformes. Même constat en Guyane (69%) et en Guadeloupe (65%). En France hexagonale, l’Ariège (86% des 150 agglomérations) et le Loir-et-Cher (81%) sont les territoires les plus affectés. «Le constat est donc sans appel : le taux de conformité réglementaire des systèmes d’assainissement ne cesse de diminuer depuis plus d’une dizaine d’années et atteint désormais des niveaux inquiétants», alertait le gouvernement en 2025 dans une instruction interministérielle. En ce mois de juillet, la Commission européenne a lancé une nouvelle procédure d’infraction contre la France pour 518 intercommunalités qui possèdent des stations d’épuration non conformes. Et c’est loin d’être une nouveauté : l’Hexagone accumule les rappels à l’ordre depuis l’entrée en vigueur de la directive européenne, en 1991. Dernière condamnation en date : en 2024, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a épinglé la France pour des manquements dans 78 agglomérations. L’État n’a toujours pas reçu d’amende, mais il pourrait passer à la caisse si les infractions continuent. Notre voisin espagnol a déjà versé près de 90 millions d’euros à la justice européenne pour avoir manqué à ses obligations de traitement des eaux usées. Les données analysées et cartographiées proviennent de la dernière mise à jour (2024) de la base des systèmes d’assainissement collectif publiée par le ministère de la transition écologique. Ces données reflètent la qualité du traitement des eaux usées et sont communiquées régulièrement à l’UE, qui surveille la conformité de tous les États membres. Le ministère met cependant en garde quant à la fiabilité des plus petites stations : «Les données des 18 797 STEU inférieures à 2 000 Eh [équivalent habitant, NDLR] ont également été mises en ligne mais avec un taux de fiabilité beaucoup plus faible que pour les plus de 2000 Eh, notamment en ce qui concerne la conformité à la directive ERU.» Les expert·es attribuent en grande partie ce défaut de fiabilité à des manquements dans l’obligation de contrôler la qualité de l’eau ou de communiquer les résultats aux services de l’État. «Le manque de conformité vient parfois du fait que les exploitants n’ont pas fourni les données de surveillance ou que les données ne sont pas bien remontées», précise Sophie Besnault. Chaque station est obligée de surveiller régulièrement la qualité des eaux en entrée et en sortie. «Plus la station est grande, plus les bilans sont fréquents : une fois par jour pour les plus importantes et au moins une fois tous les deux ans pour les plus petites», précise la chercheuse à l’Inrae. Quand une station ne respecte pas cette obligation ou que les bilans ne sont pas communiqués, elle se trouve en non-conformité. Texte intégral (1286 mots)

En cause, un manque de moyens financiers
La France condamnée par la justice européenne
Notes de méthodologie
Marti Blancho
Depuis mercredi dernier, 770 kilomètres carrés sont partis en fumée dans le centre de l’Espagne. L’équivalent de la surface de Paris, des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne réduite en cendres. «Il s’agit du plus grand incendie de l’histoire récente de notre pays», a alerté Sara Aagesen, ministre de la transition écologique espagnole. Trois feux distincts au sud-ouest de la région de Madrid et deux autres dans les provinces voisines d’Ávila et de Tolède se sont rapidement transformés en un phénomène incontrôlable. Les brasiers ont répondu à la «règle des trois 30», une combinaison de facteurs météorologiques qui fait exploser le risque incendie : attisés par des vents supérieurs à 30 kilomètres-heure, des températures dépassant les 30 degrés Celsius (°C) et un taux d’humidité bien inférieur à 30%, ils ont grossi et ont fusionné en fin de semaine dernière. L’Unité militaire d’urgence (UME), régiment mobilisé en cas de grande catastrophe, les considère désormais comme un seul et même incendie. Débordé·es, pompier·es et volontaires ont bien tenté de «contenir le monstre», comme le qualifie Virginia Barcones, secrétaire générale de la Protection civile. Mais elles et ils n’ont pas pu empêcher la fusion des feux près du réservoir de San Juan, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la capitale. Le mégafeu est dorénavant «techniquement stabilisé», a déclaré ce mercredi Fernando Grande-Marlaska, ministre de l’intérieur. Les équipes mobilisées sur le flanc est affrontent «une meilleure situation qu’à l’ouest», expliquait mardi un responsable de l’UME rattaché au poste de commandement avancé de La Iglesuela, 448 habitant·es, au nord de la province de Tolède. L’incendie a été freiné à moins de dix kilomètres du village. Les pompier·es sur place sont confiant·es, mais prudent·es. Malgré cela, «nous commençons à voir la lumière au bout du tunnel», a déclaré Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, mardi. Le socialiste a toutefois alerté sur «l’arrivée d’une nouvelle canicule qui va compliquer les travaux d’extinction». Depuis le début de la semaine, les autorités ont commencé à lever l’ordre d’évacuation ou le confinement de certains villages au fur et à mesure du déplacement de l’incendie et quand la situation le permettait. Plusieurs dizaines de milliers d’habitant·es ont déjà pu rejoindre leur logement. Au total, plus de 90 000 personnes avaient été évacuées ou déplacées des 41 communes les plus exposées. Neuf autres avaient été confinées. Ce mardi matin, il faut montrer patte blanche au barrage de la Garde civile avant d’emprunter l’étroite route sinueuse qui s’enfonce dans la vallée du Tiétar, jusqu’à la frontière avec la province d’Ávila. La fumée a presque effacé le contour des montagnes. La légère odeur de brûlé n’a pas disparu et quelques cendres continuent de tomber du ciel. À l’entrée de La Iglesuela, les camions et 4×4 de la Protection civile, de l’UME et de la Garde civile occupent un terrain sablonneux doté d’une surface rudimentaire pour l’atterrissage d’hélicoptères. Seul le vrombissement des avions amphibies, invisibles dans la brume de fumée, vient parfois troubler le silence. La petite salle polyvalente à proximité fait office de poste de commandement avancé. Comme sur les différents fronts, pompier·es, militaires et autres professionnel·les travaillent ici main dans la main pour tenter de maîtriser le feu. «Nous sommes mobilisés depuis jeudi dernier», explique un gradé de l’UME, qui souhaite rester anonyme. Son bataillon, originaire de Séville, au sud du pays, était auparavant assigné au feu de la province de Guadalajara, qui a calciné 2 800 hectares au nord-est de Madrid. À une demi-heure de route plus au sud, les 184 habitant·es de Sotillo de las Palomas ont été épargné·es. Sur la terrasse du seul bar du village, le feu est sur toutes les lèvres. Cinq employés de mairie attablés se demandent s’il faut ranger les quelques lances à incendie dont ils disposent. À l’intérieur, la télévision tourne en boucle sur les derniers ravages. «On a eu de la chance mais le feu peut toujours reprendre. Il n’y a qu’à voir Almorox», s’inquiète Juan, le tenancier soixantenaire, en référence au village à la frontière avec la région de Madrid, qui subit son troisième incendie majeur depuis 2019. «C’est une situation diabolique», déplorait lundi dernier Isabel Díaz Ayuso, présidente de la communauté autonome de Madrid. Contrairement aux régions françaises, cet équivalent espagnol dispose de plus de compétences et d’indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Confrontée à la magnitude des flammes et à la saturation des effectifs locaux, la baronne du Parti populaire (PP, droite) avait sollicité la déclaration de l’«état d’urgence d’intérêt national» en fin de semaine dernière ; demande à laquelle a accédé dans la foulée l’exécutif national, une première pour des feux de forêt. Aussitôt, le gouvernement a mobilisé plus de 2 700 professionnel·les. Dix-huit expert·es du Conseil supérieur de la recherche scientifique (l’équivalent du CNRS français) ont été intégré·es au dispositif pour mieux analyser le comportement de l’incendie. Un vaste déploiement auquel s’ajoutent les effectifs et moyens mis en œuvre par les régions. Le gouvernement de Pedro Sánchez a aussi fait appel à la solidarité internationale en déclenchant le mécanisme européen de protection civile. Six avions grecs, italiens et turcs ont renforcé le dispositif aérien. Le Portugal a quant à lui envoyé 134 pompier·es et 41 véhicules terrestres. Bruxelles a cependant averti tous les États membres : il faut mettre les bouchées doubles sur la prévention, sans quoi l’entraide européenne ne sera plus en mesure de répondre à des incendies toujours plus graves et fréquents. «L’été 2026 s’annonce comme l’une des saisons les plus mouvementées de ces dernières années», prévoit l’ONG WWF España, qui suit de près l’évolution des feux de forêt. L’organisation constate que leur nombre diminue mais que leur dangerosité augmente : «Des incendies de plus en plus importants, susceptibles de ravager des milliers d’hectares en quelques heures et qui débordent les services d’extinction.» L’amplification du phénomène est directement liée au réchauffement climatique, comme le démontrent d’innombrables travaux de recherche. L’Agence espagnole de météorologie (Aemet) confirme que le risque d’incendie explose pendant les canicules, toujours plus fréquentes. 371 brasiers ont calciné 207 398 hectares espagnols depuis le début de l’année, soit plus de quatre fois la moyenne de la dernière décennie. Il s’agit là des estimations à partir d’images satellites du système européen d’information sur les feux de forêt (Effis), actualisées en continu et qui peuvent donc légèrement dévier des données officielles des autorités espagnoles. Le pays subit pour la deuxième année consécutive d’immenses incendies, surtout dans le nord-ouest. Les feux avaient provoqué la perte record de près de 400 000 hectares en 2025, l’équivalent de la superficie du département des Pyrénées-Orientales. Pedro Sánchez a remis sur la table le «pacte d’État face à l’urgence climatique», comme il le fait régulièrement depuis l’année dernière. Adaptation du modèle de gestion forestière, résilience hydrique face aux inondations et aux sécheresses, restauration et conservation de la biodiversité, lutte contre la désinformation… 15 axes de travail structurent la proposition destinée à «anticiper les risques, réduire les vulnérabilités et tirer parti des opportunités offertes par la transition écologique». À droite, le Parti populaire refuse d’aller de l’avant, préférant plonger dans le climatoscepticisme caractéristique de ses partenaires régionaux d’extrême droite, membres du parti Vox. «L’idée selon laquelle le changement climatique tue est un mantra que la gauche ne cesse de répéter pour éviter d’assumer ses responsabilités», a déclaré lundi Ester Muñoz, porte-parole du PP au Congrès. Hors des hautes sphères, la solidarité espagnole brille une nouvelle fois, comme elle l’avait fait lors des inondations de Valence, en 2024. Dans les banlieues sud et ouest de Madrid, populaires comme cossues, les collectes de dons se multiplient. Associations et paroisses ont fait circuler la liste des différents lieux où déposer vêtements et provisions. Dans les communes de la Sierra madrilène, hôtelier·es et restaurateur·ices solidaires ont ouvert leurs portes aux pompier·es épuisé·es et aux habitant·es évacué·es. Un dicton espagnol résume l’entraide : «Hoy por ti, mañana por mí» – aujourd’hui pour toi, demain pour moi. Les épargné·es de cet été savent très bien qu’ils et elles pourraient être les prochain·es sinistré·es. Texte intégral (2134 mots)

Les cendres tombent toujours
État d’urgence national et solidarité internationale
Un pacte d’État face à l’urgence climatique

Ivan Logvenoff
Assis sous les hautes voûtes de pierre blonde de la caserne Niel, au sein du tiers-lieu Darwin, à Bordeaux (Gironde), Tani* semble fatigué. Il dort depuis deux nuits dans cette grande salle aménagée pour les évacué·es des incendies en Gironde, qui ont brûlé plus de 42 000 hectares depuis le 22 juillet. Le jeune homme de 23 ans a été séparé de ses grands-parents, avec lesquels il vit, dont l’état de santé a nécessité l’évacuation au parc des expositions de la ville (un autre lieu d’accueil aux dimensions XXL), puis dans un Ehpad. «Ils n’ont jamais été en Ehpad, jamais», s’énerve Tani. Les policier·es, raconte-t-il, ont dû insister, vendredi dernier, pour les évacuer tous les trois de leur appartement de Saint-Jean-d’Illac (Gironde), petite commune forestière de 10 000 habitant·es. La fatigue de Tani s’explique surtout par la nuit qu’il a passée, entre lundi et mardi, au parc des expositions. Décharger des cartons de couches, de nourriture et de boissons : «Je n’ai rien d’autre à faire», souffle celui qui a abandonné l’école après le brevet. À Darwin, le jeune homme dort depuis samedi sur un lit picot, dans la grande salle. Éco-lieu, écosystème, tiers-lieu : difficile de trouver le terme exact pour décrire cette galaxie d’entreprises, d’associations et de foncières qui occupe 5 000 m2 d’un ancien site militaire de la rive droite de Bordeaux depuis 2015. Philippe Barre, l’un des créateurs, en a fait un espace capable d’accueillir les initiatives écologiques et solidaires en tout genre, qu’elles soient commerciales ou non. En plus du café, des magasins, de la librairie, de la conciergerie solidaire, Darwin s’ouvre aussi aux séminaires d’entreprises, dans des salles qui jouxtent celles qui hébergent des sans-abris durant l’hiver, juste à côté des chalets réservés aux familles de réfugié·es. Philippe Barre, qui a grandi au bord du bassin d’Arcachon, où les feux font rage, s’est rapidement mobilisé pour proposer des solutions à quelques-unes des 220 000 personnes déplacées en Gironde. Depuis vendredi, entre dix et cinquante d’entre elles et eux dorment chaque soir à Darwin. À côté de Tani se rassemble une communauté d’une dizaine d’habitant·es de Saint-Jean-d’Illac. «On ne se connaissait pas, mais on habite juste à côté», confie Anne*, éducatrice à la retraite âgée de 65 ans. Malade des poumons, elle a été évacuée dans une camionnette municipale. Tous les passager·es de ce véhicule ont refusé d’aller au parc des expositions, par peur de se retrouver noyé·es au milieu de milliers d’autres sinistré·es. Les Illacais·es ont passé une première nuit dans une salle communale de Cestas (Gironde), avant d’être de nouveau évacué·es à cause de la progression de l’incendie. «On est bien ici ; le retour m’angoisse. J’avais choisi Saint-Jean-d’Illac pour la nature, justement parce que c’est au milieu de la forêt, et on va retrouver un décor de ville fantôme», s’inquiète Anne. À côté, son fils Nicolas, 16 ans, reste plongé dans son téléphone. Des ami·es, dans le centre de Bordeaux, lui ont proposé un canapé, mais il préfère tenir compagnie à sa mère. C’est Bernie Calatayud, intermittente du spectacle de 55 ans, qui a emmené les Illacais·es à Darwin. Cette fille d’immigré·es espagnol·es se mobilise de longue date pour soutenir les précaires et les isolé·es, de France ou d’ailleurs. «J’aurais pu aller ailleurs, chez des amis à la campagne, mais je préfère être ici, ça fait du bien de ressentir la solidarité», explique-t-elle. Pour Amélie*, infirmière et ostéopathe de 40 ans, l’incendie a été l’occasion de devenir volontaire pour la première fois. Fréquentant le tiers-lieu régulièrement, elle a écrit dès vendredi aux fondateur·ices de Darwin pour devenir la principale référente pour la gestion des bénévoles. Une évidence pour celle qui est née au Cap Ferret et dont beaucoup d’ami·es ont été affectés par le feu. Au tiers-lieu, après un appel sur les réseaux sociaux, plus d’une centaine de personnes ont répondu présent·es pour du bénévolat. «Certains sont venus, ont demandé de quoi on avait besoin et sont aussitôt repartis faire les courses nécessaires», rapporte Amélie. Les bonnes volontés, détaille-t-elle, se sont exprimées à tous les âges et dans toutes les professions. Alors que la logistique est désormais bien en place et que le flux des évacué·es a ralenti, la quarantenaire a proposé ses services au parc des expositions. «J’aurais bien aimé aller près du feu, mais les mairies ne répondent pas», souffle-t-elle. Philippe Barré nous salue devant le café pour prévenir qu’il part pour le bassin d’Arcachon. En 2019, il a racheté une vingtaine d’hectares de sable et de pins à Camicas, pour expérimenter un nouveau modèle de plantation et de gestion forestière. L’endroit était utilisé au 19ème siècle comme espace de démonstration pour lutter contre la progression de la dune. La végétation semée et plantée s’est ensuite hybridée aux plantes locales, offrant une diversité rare – alors que le reste de la zone a été planté de monoculture de pin ou urbanisé. Après guerre, les Postes, télégraphes et téléphones (PTT) ont installé un poste de radio sur plus de 1 500 m2 de bâtiments, qui sont progressivement tombés à l’abandon. Le site a failli être racheté pour construire un hôtel, un golf et des villas de luxe, mais c’est Philippe Barre qui a remporté la mise. Ainsi, Camicas est devenu un conservatoire de graines de chêne vert, d’arbousiers et autres figuiers, qui doivent permettre de végétaliser d’autres espaces forestiers en Gironde. «La forêt est une industrie ici. Il faut montrer qu’on peut diversifier, arrêter de faire des coupes rases plantées d’une seule espèce», insiste le co-fondateur de Darwin. Pour aider à endiguer le feu temporairement «stabilisé», qui continue malgré tout de dévorer la forêt girondine, le bâtiment devrait bientôt recevoir des pompier·es ou des volontaires de la DFCI, le service d’entretien des forêts contre les incendies. L’équipe de Darwin espère aussi leur trouver plusieurs pick-up. «On va essayer de mobiliser les personnes qui ont beaucoup d’argent dans le coin, à Arcachon, au Pyla-sur-Mer : un genre d’impôt qui permettra aussi de protéger les piscines et les villas», espère Philippe Barre. Retour à Darwin, où Tani abandonne les claquettes qu’il porte toute l’année pour enfiler des bottes. Après les incendies, quand son grand-père ira mieux, il compte s’inscrire dans la légion : «J’ai toujours aimé me battre.» Anne, Bernie et les autres prévoient, dès qu’elles et ils seront rentré·es à Saint-Jean-d’Illac, de créer «une sorte d’auberge espagnole», où tout le monde apportera à manger pour se souvenir de ces quelques jours hors du commun. Anne soupire : «Tout ça a au moins créé du lien.» *Ces personnes n’ont pas souhaité donner leur nom. Texte intégral (1789 mots)




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