Lilou Hiver
«Le monde est peut-être foutu, mais pas ses habitants», s’exclame Tom Poulot, le sourire aux lèvres. Difficile d’imaginer qu’au début du mois de juillet, lors de notre première rencontre avec cet agriculteur des Pyrénées-Orientales, une profonde tristesse marquait son visage. Au milieu des débris calcinés, à la recherche de ce qui pouvait encore être sauvé, il venait de voir partir en fumée le projet d’exploitation agricole autonome qu’il construisait seul depuis six ans à Vinça. Les violents incendies qui ont ravagé plus de 5 000 hectares dans le département ne l’ont pas épargné. «Après tous mes efforts, j’allais enfin pouvoir m’enregistrer officiellement comme agriculteur, mais le feu m’a tout pris», rembobine-t-il aujourd’hui. Démuni et à bout de force, il se résout à lancer une cagnotte, encouragé par une amie. Deux semaines se sont écoulées depuis la publication de son témoignage dans Vert et les soutiens se sont multipliés. Ce vendredi, elle atteint presque l’objectif des 40 000 euros grâce aux dons de plus de 1 200 personnes. «Avec le prix de la vie aujourd’hui, je ne m’attendais pas à un tel élan de générosité», s’étonne Tom Poulot. Sur les réseaux sociaux, il tient à répondre aux centaines de messages d’encouragement qu’il a reçus. «J’étais au fond du trou, je n’avais aucune rentrée d’argent pour m’aider et, voir que les gens ont le cœur sur la main, ça m’a sauvé», reconnait-il. L’agriculteur a également été surpris par la solidarité qui s’est manifestée entre voisin·es après les incendies. Dans son village, l’équipe municipale et les riverain·es ont aidé à nettoyer les parcelles après le passage des flammes. «On aurait dit une grande famille», confie-t-il. Chacun lui demandait ce dont il avait besoin, même lorsqu’il ne s’agissait que de «trois fois rien» comme quelques bouts de tuyau ou des piquets de clôture. Passé le choc de l’incendie et grâce aux nombreux soutiens, l’agriculteur reprend espoir et commence déjà à imaginer de futurs projets. «Ma famille a halluciné», s’amuse-t-il. Il souhaite tout reconstruire avec la même démarche : «Toujours en récup, toujours en low-tech, pour vivre la vie avec le vivant.» Pour retrouver son activité de maraîchage, il va devoir commencer par s’occuper de la question de l’eau. Les abris qui captent l’eau de pluie et les gouttières doivent notamment être changés, «avant l’automne pour remplir les réserves en prévision de l’été», précise-t-il. En hiver, il replantera son verger. Il prévoit aussi d’avoir de nouvelles poules au printemps prochain. Pour l’heure, Tom Poulot prend du temps pour son fils et lui. Pendant l’incendie, Léo, dix ans, n’était pas présent. À son retour, face aux dégâts, il a simplement dit que «ce n’était pas si grave, que la vie continuait». Une réponse qui incite son père à vouloir construire «un projet encore mieux qu’avant» pour «ne pas laisser à nos enfants un monde trop pourri». Texte intégral (727 mots)


Reconstruire comme avant, mais en mieux
Pierre Isnard-Dupuy
«Cette année, c’est le bordel !» L’expression revient invariablement dans la bouche des gardien·nes de refuge et des randonneur·ses sur le parcours du GR20, en Corse. En ce mois de juillet, l’incendie qui s’est déclaré sur la commune d’Albertacce (Haute-Corse) bouleverse l’itinéraire de randonnée et le planning des réservations dans les douze refuges gérés par le parc naturel régional de Corse (PNRC). Le 14 juillet, 200 personnes engagées sur le célèbre sentier se sont retrouvées bloquées au refuge de Tighjettu. Face au risque que l’incendie atteigne le GR20, la préfecture a ordonné la fermeture de la portion de sentier comprise entre la station de ski de Haut Asco* et le refuge de Ciuttulu di i Mori. Cette interdiction n’a été levée que dix jours plus tard, une fois le feu fixé. Plus au sud, un autre tronçon est également resté fermé pendant une semaine. Balisé depuis 1970, ce chemin de grande randonnée relie Calenzana à Conca, du nord-ouest au sud-est de la Corse. Avec ses 180 kilomètres (km) et près de 12 000 mètres de dénivelé, il est l’un des parcours les plus corsés d’Europe. C’est notamment ce qui en fait un itinéraire incontournable où poser ses semelles pour nombre de passionné·es de trek et de trail à travers le monde. Résultat, l’engouement déborde en une surfréquentation toujours plus forte. Au risque de déranger la faune, comme le gypaète barbu, seule espèce de vautour présente sur l’île, dont il ne reste que quatre couples. Ou encore de piétiner la flore. «Il y a des endroits où les pentes sont très érodées», constate un professionnel de la montagne corse qui souhaite rester anonyme. Dans la descente vers le lac de Nino, l’un des bijoux du GR20, les passages humains ont creusé une multitude de sentes poussiéreuses qui s’entremêlent sur toute la largeur de la pente, au détriment de la végétation. Chaque année, la fréquentation ne cesse d’augmenter. De mai à octobre 2025, le PNRC a comptabilisé 150 000 nuitées dans ses refuges. En 2021, le parc avait enregistré 130 000 nuitées, en augmentation de 25% par rapport à 2019, qui était déjà une saison record post-Covid. Pour l’heure, difficile de se prononcer sur 2026. Les restrictions causées par les incendies poussent des trekkeur·ses à s’orienter vers d’autres itinéraires comme sur les mare a mare (de la mer à la mer) ou le sentier des douaniers du cap Corse. Des destinations promues par la Fédération française de randonnée pédestre comme alternatives à la surpopulation du GR20. Sur l’île de Beauté, la montagne se réchauffe bien plus vite que le littoral. «En quarante ans, la température moyenne de l’air a augmenté d’1,4°C au bord de la mer et de 5,2°C à 2 000 mètres d’altitude», présente Antoine Orsini, hydrobiologiste à l’université de Corse, en s’appuyant sur les relevés de Météo-France. En altitude, la température de l’air peut dépasser les 30 degrés Celsius (°C). Quant aux rivières, leur eau ne rafraichit plus les baigneur·ses. Pour cause : en été, la température de surface des lacs qui les alimentent dépasse fréquemment les 20°C. À 1 710 mètres d’altitude, le lac de Melo, dans la haute vallée de la Restonica, se situe sous la crête empruntée par le GR20. Comme la quarantaine de lacs naturels de Corse, il est une relique de l’époque glaciaire. «Quand j’ai commencé comme professeur, il y a quarante ans, sa température était autour de 17°C en été. En 2022, on l’a mesuré à 21°C. Quatre degrés de plus, c’est monstrueux !», s’inquiète l’hydrobiologiste. Dans ces conditions, la survie des poissons et autres espèces aquatiques est menacée. «Pour les salmonidés, la limite de mortalité est à 20, 21°C. En 2022, des centaines de poissons sont morts en quelques jours» dans le lac de Nino, déplore Pierre-Jean Albertini, en charge du suivi scientifique des lacs d’altitude à l’Office de l’environnement de l’île. Parmi eux figuraient des truites corses, aussi appelées truites à grosses taches, que l’on trouve uniquement dans la région. Comme ces poissons, «60% des espèces sont endémiques à la Corse, du fait de l’insularité et de l’altitude», détaille Antoine Orsini. La conservation des habitats aquatiques est donc d’autant plus importante. La baignade et la fréquentation des berges peuvent aussi polluer l’eau, à cause de la crème solaire, de l’urine et de la sueur. «Les organismes aquatiques y sont extrêmement sensibles. Par exemple, les urines, qu’elles viennent des randonneurs ou du bétail, apportent des chlorures, autrement dit des sels», détaille l’hydrobiologiste. Ces chlorures contribuent à l’eutrophisation des lacs, soit un déséquilibre écologique qui entraîne une prolifération d’algues. Les berges du lac de Nino sont constituées de prairies tourbeuses, parsemées de ruisseaux et de mares caractéristiques de Corse, les pozzini (pozzines, en français). Les fortes chaleurs et le piétinement des humains et du bétail provoquent leur assèchement et leur érosion. «Lorsque l’on marche sur les pozzini, c’est comme une éponge que l’on presse. L’eau sort et une partie s’évapore», illustre Antoine Orsini. Sur place, plusieurs petits groupes de touristes marchent sur les pozzini pour s’approcher des chevaux et des vaches qui paissent : aucun panneau ne leur indique la fragilité du milieu. Après un demi-siècle d’observation de la montagne corse, pour Antoine Orsini, l’expression de changement climatique est trop faible : «Je préfère parler de bouleversement climatique.» De son point de vue, il devient urgent de limiter «dans l’espace et dans le temps» la fréquentation sur le GR20. «Un écosystème que l’on n’agresse pas pourra peut-être s’en sortir», plaide-t-il. Pour stabiliser et lisser la fréquentation sur toute la saison, le parc incite à réserver dans ses refuges à l’avance via une plateforme sur internet. Une mesure qui ne suffit pas à enrayer la hausse de la fréquentation, d’autant que d’autres solutions d’hébergement, proposées par des structures privées, sont également disponibles. Le bivouac est interdit en dehors des aires prévues à proximité des refuges et des bergeries qui accueillent du public. Les contrevenant·es risquent une amende de 135 euros. La baignade, interdite dans les lacs, est passible d’une amende de 68 euros. Antoine Orsini souhaiterait que le tracé du GR soit plus éloigné des milieux aquatiques et des pozzini. Actuellement, il traverse et jouxte celles du lac de Nino sur près d’1,5 km. L’hydrobiologiste aimerait aussi que des quotas soient instaurés : c’est ce qui se pratique dans les calanques de Marseille (Bouches-du-Rhône). Il pense qu’il faudrait restreindre l’accès pendant les périodes caniculaires, qui mettent une pression forte sur les milieux. Lorsqu’on lui demande si l’été est toujours adapté pour arpenter la montagne corse, il répond : «On devrait ouvrir le GR trois mois par an, au printemps et à l’automne.» Dans une île où la part économique du tourisme est de 39%, selon l’Insee, difficile de faire accepter des restrictions aussi fortes. Pour l’heure, le PNRC n’envisage pas la mise en place de quotas. Contacté, il n’a pas donné suite à nos sollicitations. Antoine Orsini enjoint aux professionnel·les du tourisme d’être conscient·es que la dégradation de l’environnement nuira aussi au pouvoir attractif de la Corse : «Si on ne fait rien, on va aussi tuer la poule aux œufs d’or.» *Pour les noms de localités, des toponymies corses ou françaises peuvent coexister. Nous avons fait le choix d’inscrire les noms retenus sur les cartes de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), sauf dans les citations de nos interlocuteurs. Texte intégral (1994 mots)

Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.
Île d’Oléron, calanques de Marseille, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons en Corse, sur le sentier du GR20. L’une des randonnées les plus prisées d’Europe voit ses pentes s’éroder et sa biodiversité s’effacer.
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.L’un des sentiers les plus courus d’Europe

Chaleur et érosion menacent les espèces corses


«Limiter la fréquentation dans l’espace et le temps»

Mathilde Picard
En Gironde, un incendie aujourd’hui stabilisé a ravagé plus de 42 000 hectares : c’est le feu le plus important qu’ait connu la France depuis 1949. Le territoire hexagonal subit une saison des incendies exceptionnelle, avec déjà 115 000 hectares brûlés depuis le début de l’année. Pour lutter contre les flammes, les pompier·es de tous les départements sont à pied d’œuvre. Entretien avec Laurent Guilloteau, soldat du feu dans les Bouches-du-Rhône qui a prêté main-forte à ses collègues girondin·es ces derniers jours. Je suis pompier professionnel depuis vingt-trois ans et volontaire depuis vingt-sept ans, basé à Miramas, dans les Bouches-du-Rhône. C’est un département où on a de l’expérience en feux de forêt. Mais celui de Gironde est totalement différent de ceux que j’ai connus auparavant. J’ai été engagé sur l’incendie parti de Saumos, sur les secteurs de Lacanau et de Marcheprime (Gironde). C’était un engagement court de trois jours, mais très intense. On qualifie le feu de «hors-norme», c’est bien le mot. Il a été exceptionnel sur plusieurs points : sa superficie, son intensité et son évolution. Toutes les théories de feux de forêt expliquent que ces derniers suivent normalement un sens du vent et un axe de propagation. Mais cet incendie, en raison de son intensité, a créé son propre vent [un pyrocumulonimbus, un nuage généré par l’énorme brasier, a causé des orages et aggravé le feu, NDLR]. L’incendie changeait de direction sans prévenir alors même que le vent était contraire : il avait une propagation anarchique et imprévisible, ça a compliqué notre travail. Les agents ont été résilients car le feu est fourbe : il venait parfois sur nous avant de subitement faire demi-tour. On est rien face à l’ogre. Ces feux-là, on n’a pas l’habitude de les traiter, c’est très impressionnant pour les jeunes pompiers. Mais ça nous a permis d’acquérir une certaine expérience. Mes équipes ont fait preuve d’humilité et de courage : c’est parfois dur de se dire qu’on peut être inefficaces avec nos lances, face à un feu d’une telle intensité. Alors on se rend utiles sur d’autres enjeux : sauver des animaux – on a sauvé des chevaux –, des maisons… «Nos forêts sont devenues de véritables poudrières, ce sont des bombes à retardement.» On dormait trois heures par nuit. Sur 24 heures, ça fait vraiment peu de temps de repos. L’énorme fatigue ne tient pas qu’à l’intensité du feu : on manque de moyens et surtout d’hommes. La saison des incendies a démarré très tôt cette année et ce sont souvent les mêmes qui sont engagés. Il nous faudrait plus de camions-citernes destinés aux feux de forêt. On en est parfois rendu à utiliser des camions pour feux urbains lors d’incendies forestiers. Cela signifie qu’on expose nos agents parce que ces véhicules n’ont pas les mêmes normes de sécurité que ceux mobilisés habituellement pour éteindre la végétation. La France, malgré tout ce que dit le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, manque de ressources matérielles. La polémique autour de notre flotte aérienne est bien réelle : il y a eu une journée durant laquelle, sur les douze Canadair, seuls cinq étaient disponibles car ce sont de vieux appareils. En Gironde, on s’inquiétait de ne pas voir voler les avions pour gérer le feu. Il faut dire qu’on est à un niveau de sécheresse des végétaux absolument inédit en France. Nos forêts sont devenues de véritables poudrières, ce sont des bombes à retardement. «Les promesses d’Emmanuel Macron n’ont pas été tenues.» Dans tous les cas, ce serait plus facile si on avait plus de personnel ; on manque surtout de ressources humaines. Un Canadair ou un Dash est inefficace s’il n’y a pas de troupes au sol pour parfaire l’extinction. Si elles ne sont pas là, le feu reprend. Le problème, c’est que nous sommes sous-professionnalisés. À la CGT, on a quantifié qu’il manquait au moins 16 000 pompiers professionnels en France. On en a déjà parlé, mais les leçons des incendies de 2022 n’ont pas été tirées. Les promesses d’Emmanuel Macron n’ont pas été tenues. En ce moment, on fait traverser la France à des milliers de pompiers. Ils font parfois dix heures de trajet en camion pour partir sur les feux de forêt. Comme les gens sur place sont déjà épuisés, les agents qui viennent d’arriver sont engagés directement pour les relayer, malgré le manque de sommeil. Forcément, ça joue sur notre état de vigilance, avec des possibilités d’endormissement. On reste des êtres humains, si on fait presque vingt heures sans dormir, notre état de vigilance s’affaiblit. On parle de l’épuisement, du danger direct des flammes, mais encore peu de la toxicité des fumées sur nos équipes. Même doter tous nos agents de masques FFP3 est devenu complexe, alors que ça n’a pas un coût monumental. Il faut renouveler ces masques dans les phases d’attente et pas seulement dans les moments de lutte. Les gens qui travaillent pendant seize heures minimum d’affilée sur un feu de forêt, voire vingt-et-une heures, respirent de la fumée de combustible chargée en monoxyde de carbone, en benzène ou en cyanure. La Direction générale de la sécurité civile parle d’une centaine de pompiers blessés ou intoxiqués. Si on avait dû tester tous les agents, je pense qu’il y en aurait eu bien davantage. Plus de la moitié auraient sans doute été mis au repos à cause de ça. Le niveau d’engagement et d’exigence demandé est énorme, et on joue avec notre santé. La France a un train de retard, on n’a pas encore d’outil harmonisé pour tracer la santé des pompiers et être capable de dire qui a été exposé, à quel feu et pendant combien d’heures. Le problème vient de l’abandon de l’État envers les services publics. On ne travaille pas seulement sur des feux de forêt au quotidien, donc quand le département des Bouches-du-Rhône envoie du monde en renfort contre les incendies dans les Pyrénées-Orientales, en Gironde ou dans le Var, ces gens doivent être remplacés sur leurs journées de garde. Dans leur département, le risque continue : en moyenne, nous réalisons plus de 500 interventions par jour sur notre territoire, donc il faut du monde qui reste. La succession de canicules et cette nouvelle vague de chaleur complexifient encore notre travail. Nos missions, ce sont aussi des secours d’urgence aux personnes qui ont des coups de chaud ou font des malaises ; ça, en plus des incendies. «La population s’est mise à notre service, je n’avais jamais vu ça depuis que je suis pompier.» Beaucoup de pompiers aident leurs collègues d’autres départements pendant leurs vacances, en tant que volontaires, en plus de leur temps de travail. Mais on reste des êtres humains, on a aussi besoin de repos. En Gironde et ailleurs, les élus locaux ont été formidables, les maires nous ont très bien accueillis. Sur place, les agriculteurs nous ont permis de réduire les délais de transit pour aller chercher de l’eau et pouvoir réattaquer le feu. La population s’est mise à notre service, je n’avais jamais vu ça depuis que je suis pompier. Les habitants ont fait nos lessives, nous ont préparé nos couchages et nos repas, ils ont apporté des matelas et des draps propres de chez eux. On n’avait que trois ou quatre heures de repos maximum, mais leur bienveillance et le niveau de confort qu’ils nous ont offert dans ce court laps de temps nous ont aidés à être opérationnels. Ce sont les choses simples : quiches et gâteaux faits maison, par exemple, qui permettent aux troupes de ne pas se démobiliser. Texte intégral (1847 mots)

Vous revenez de Gironde, où vous avez lutté contre le feu parti de Saumos. À quel point cet incendie est-il hors norme ?

Face aux flammes, comment se fait ressentir le manque de moyens et de personnel ?
Comment se protéger des risques quand on travaille dans un environnement aussi toxique ?
Comment expliquer ce manque de personnel et de matériel ?
L’élan de solidarité a-t-il amélioré vos conditions de travail ?
Marti Blancho
22% des stations d’épuration françaises ne traitent ou ne surveillent pas correctement les effluents avant leur rejet dans les rivières, les lacs et la mer – avec des conséquences pour la nature et la santé. Depuis trente-cinq ans, la directive sur le traitement des eaux résiduaires urbaines (ERU) a pourtant instauré un cadre visant à «protéger l’environnement contre une détérioration due aux rejets d’eaux résiduaires urbaines insuffisamment traitées». Pour remplir cet objectif, chaque station doit d’abord être en mesure de traiter l’ensemble des eaux usées reçues : celles provenant des toilettes, de la douche, de la cuisine, du lave-linge… et, parfois, celles de l’industrie ou de l’agriculture, après accord. C’est ce que la directive appelle la «conformité en équipement» : la station d’épuration est assez grande et a priori bien équipée pour traiter tout le débit d’eaux usées reçu. Ce premier critère ne juge que les installations. C’est un second critère, la «conformité en performances», qui vérifie que les eaux rejetées dans la nature après le traitement sont correctement dépurées par la station. Cette dernière doit régulièrement mesurer la concentration de polluants et informer les autorités. Tout va bien si l’eau traitée ne dépasse pas les différents taux fixés par la directive pour toute l’Union européenne. Alors, la station près de chez vous respecte-t-elle les normes en vigueur ? Pour le savoir, parcourez notre carte de l’ensemble des 22 901 usines d’épuration actives, avec leurs informations de conformité pour 2024, date des derniers relevés disponibles. Vert révèle que 5 157 stations de traitement des eaux usées (STEU) sont non conformes «en performances». Quelles sont les conséquences ? «Les niveaux d’oxygène dans l’eau diminuent, la vase s’accumule dans le fond des rivières et des lacs, ce qui entraîne une mortalité des poissons et autres organismes», résume Sophie Besnault, ingénieure chimiste spécialiste du traitement de l’eau à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). De plus, la concentration trop élevée d’azote et de phosphore, faute de traitement conforme, peut provoquer l’eutrophisation des milieux aquatiques. Consommés par les plantes, ces nutriments agissent comme des engrais. «Les algues se multiplient et on fait face à de véritables marées vertes», décrit la chercheuse. Les baigneur·ses en font aussi les frais. Si les stations d’épuration ne sont en principe pas conçues pour traiter les organismes pathogènes, ceux-ci sont partiellement abattus par un traitement «classique», celui requis pour la plupart des infrastructures. Du moins quand ce traitement est correctement réalisé. Comment expliquer cette proportion si haute de non-conformité ? «La France compte beaucoup de stations d’épuration, majoritairement en zone rurale. Mettre en conformité coûte cher et de nombreuses collectivités n’ont pas toujours les moyens de le faire, explique Sophie Besnault. Faute de budget, toutes les stations n’ont pas forcément été mises à niveau. Parfois, il faut complètement refaire l’installation pour atteindre les performances requises.» 28% des intercommunalités françaises (6 386) possèdent une ou plusieurs stations non conformes aux exigences de traitement des eaux usées, d’après les dernières données disponibles. Les départements d’outre-mer sont parmi les plus touchés. Aucune des 21 communautés de communes de Mayotte ne remplit les exigences. En Martinique, 78% ne sont pas conformes. Même constat en Guyane (69%) et en Guadeloupe (65%). En France hexagonale, l’Ariège (86% des 150 agglomérations) et le Loir-et-Cher (81%) sont les territoires les plus affectés. «Le constat est donc sans appel : le taux de conformité réglementaire des systèmes d’assainissement ne cesse de diminuer depuis plus d’une dizaine d’années et atteint désormais des niveaux inquiétants», alertait le gouvernement en 2025 dans une instruction interministérielle. En ce mois de juillet, la Commission européenne a lancé une nouvelle procédure d’infraction contre la France pour 518 intercommunalités qui possèdent des stations d’épuration non conformes. Et c’est loin d’être une nouveauté : l’Hexagone accumule les rappels à l’ordre depuis l’entrée en vigueur de la directive européenne, en 1991. Dernière condamnation en date : en 2024, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a épinglé la France pour des manquements dans 78 agglomérations. L’État n’a toujours pas reçu d’amende, mais il pourrait passer à la caisse si les infractions continuent. Notre voisin espagnol a déjà versé près de 90 millions d’euros à la justice européenne pour avoir manqué à ses obligations de traitement des eaux usées. Les données analysées et cartographiées proviennent de la dernière mise à jour (2024) de la base des systèmes d’assainissement collectif publiée par le ministère de la transition écologique. Ces données reflètent la qualité du traitement des eaux usées et sont communiquées régulièrement à l’UE, qui surveille la conformité de tous les États membres. Le ministère met cependant en garde quant à la fiabilité des plus petites stations : «Les données des 18 797 STEU inférieures à 2 000 Eh [équivalent habitant, NDLR] ont également été mises en ligne mais avec un taux de fiabilité beaucoup plus faible que pour les plus de 2000 Eh, notamment en ce qui concerne la conformité à la directive ERU.» Les expert·es attribuent en grande partie ce défaut de fiabilité à des manquements dans l’obligation de contrôler la qualité de l’eau ou de communiquer les résultats aux services de l’État. «Le manque de conformité vient parfois du fait que les exploitants n’ont pas fourni les données de surveillance ou que les données ne sont pas bien remontées», précise Sophie Besnault. Chaque station est obligée de surveiller régulièrement la qualité des eaux en entrée et en sortie. «Plus la station est grande, plus les bilans sont fréquents : une fois par jour pour les plus importantes et au moins une fois tous les deux ans pour les plus petites», précise la chercheuse à l’Inrae. Quand une station ne respecte pas cette obligation ou que les bilans ne sont pas communiqués, elle se trouve en non-conformité. Texte intégral (1286 mots)

En cause, un manque de moyens financiers
La France condamnée par la justice européenne
Notes de méthodologie
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