Théo Mouraby
Il fut un temps, au Rassemblement national (RN), où l’on ne mâchait pas ses mots pour attaquer l’agroindustrie. Soucieuse de son image anti-système et proche du peuple, Marine Le Pen, cheffe des député·es frontistes, estimait en 2017 que Monsanto, le géant de l’agrochimie, était «une entreprise criminelle». Le glyphosate, la substance contenue dans son herbicide Roundup ? «Une saloperie», selon Jordan Bardella en 2018. Depuis, le discours du président du RN et de ses cadres s’est largement adouci. Pour Erwan Lecoeur, sociologue spécialiste de l’extrême droite et de l’écologie politique, ce retournement de veste n’est pas étranger à la position de favori qu’occupe le RN à l’aube de la campagne présidentielle de 2027. «La dernière marche dont ils ont besoin pour accéder au pouvoir, c’est de se positionner du côté des puissants, estime ce fin connaisseur de l’histoire du parti à la flamme. Entre Bardella et ses conseillers d’aujourd’hui, et Marine Le Pen et ses conseillers de 2017, il y a un gouffre. On est passé d’une candidate anti-système à un candidat qui veut absolument intégrer le système.» Cette mue est particulièrement visible sur les sujets liés à la santé. Cadmium, pesticides, cancers infantiles, PFAS… Ces derniers mois, le parti d’extrême droite – premier groupe à l’Assemblée nationale depuis les législatives de 2024 – vote systématiquement contre les textes pour protéger la santé des Français·es. «Il y a une vraie incohérence, estime Jordan Allouche, spécialiste des lobbies et fondateur d’Écolobby. Le RN, a contrario de son discours sur la préservation des agriculteurs et du grand public, est une courroie de transmission des intérêts industriels les plus polluants.» Le 3 juin, l’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi du député (Les Écologistes) Benoît Biteau pour «protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium». Ce métal lourd fait courir des risques graves pour les reins, les os, la reproduction et augmente la probabilité de certains cancers. Contre l’avis du gouvernement, les député·es ont approuvé le texte par 144 voix contre 22. Parmi ces 22 opposant·es, 19 provenaient des bancs de l’extrême droite. En charge du sujet cadmium pour le groupe RN, le député Eddy Casterman n’a pas pu répondre à nos questions avant la publication de cet article. Il avait proposé un amendement dans lequel il niait tout «lien direct entre la présence de cadmium chez l’être humain et l’agriculture». Pour lui «rien ne justifie» d’interdire les engrais contenant du cadmium, «si ce n’est la volonté farouche de provoquer l’effondrement de la production agricole française». Pourtant, l’Autorité nationale de sécurité sanitaire (Anses) appelle bien, «en premier lieu», à réduire la teneur en cadmium dans les engrais utilisés en agriculture, afin de «diminuer l’exposition alimentaire de la population». «La droite et l’extrême droite n’ont que le mot sécurité à la bouche, mais quand il s’agit de protéger la santé, il n’y a plus personne», déplore Benoît Biteau. Karine Jacquemart, directrice générale de l’ONG Foodwatch, qui défend le droit à une alimentation saine et durable, reproche au RN «un double scandale» : «leurs votes contre des mesures pourtant évidentes et vitales pour la santé» et leurs mensonges «aux Français et aux Françaises en prétendant qu’ils sont là pour défendre la population». Pour elle, «au contraire, ces votes montrent que le RN préfère servir les intérêts des lobbies». Depuis que la réintroduction de l’acétamipride, ce pesticide au cœur des débats sur la loi Duplomb, a été censurée par le Conseil constitutionnel, le 7 août, le RN tente de remettre le sujet sur la table. La députée du Lot-et-Garonne, Hélène Laporte, a déposé quatre amendements pour tenter de réautoriser ce produit «tueur d’abeilles» dans la loi d’urgence agricole, adoptée le 2 juin. Tous ont été jugés irrecevables. Fin avril déjà, l’extrême droite et la droite avaient enterré une note sur la dangerosité de l’acétamipride. Celle-ci documentait les effets avérés de la substance sur la biodiversité et les risques suspectés sur la santé humaine. «Ils sont hyper actifs pour réimposer ce pesticide», observe Jordan Allouche, qui a épluché les 334 amendements déposés par l’extrême droite sur le texte d’urgence agricole. «De mémoire de lobbyistes, c’est la première fois que le RN est autant une courroie de transmission des propositions portées par la FNSEA et les Jeunes agriculteurs», les deux syndicats agricoles majoritaires, estime-t-il. Jordan Allouche a repéré plusieurs autres amendements déposés par les lepénistes pour faciliter l’utilisation de pesticides. À la mi-mai, tous les groupes politiques de l’hémicycle ont voté en faveur d’un texte pour créer un fonds de recherche pour les cancers pédiatriques. Tous, sauf le RN. Un «vote de la honte», ont critiqué plusieurs responsables politiques. Ce qui a suscité l’opposition des frontistes ? L’idée de financer ce fonds grâce à une taxe sur les laboratoires pharmaceutiques. «Nous ne contestons pas que l’industrie pharmaceutique doive prendre sa part, a justifié la députée Christine Loir à l’Assemblée. Toutefois, nous nous interrogeons sur cette logique qui consiste, une fois encore, à répondre à une difficulté par une taxe.» Voilà plus d’un an que le Rassemblement national essaye d’avoir la peau des zones à faibles émissions (ZFE), ces espaces urbains interdits aux véhicules les plus polluants. Il pensait y être parvenu, le 15 avril, lorsque les député·es ont voté leur suppression. Elles ont finalement été sauvées par le Conseil constitutionnel, le 21 mai. Si la mise en place de ce dispositif fait l’objet de débats, une chose est sûre : il améliore la qualité de l’air. Un fait établi, comme le racontait Vert l’an passé, ce que le RN refuse d’admettre. «Les ZFE ne servent à rien», a encore répété le député Pierre Meurin, en charge du dossier pour le RN, le 22 mai. Trois voix. C’est ce qui a manqué aux député·es pour adopter la proposition pour rendre obligatoire le logo Nutriscore sur les produits alimentaires, le 3 décembre. Alors que les différents partis se sont divisés, le Rassemblement national et ses allié·es ciottistes ont voté massivement contre et multiplié les arguments fallacieux, comme le raconte le magazine Challenges. Pourtant, cet étiquetage de A à E fait largement consensus au sein de la communauté médicale et scientifique : il aide les consommateur·ices à faire de meilleurs choix alimentaires et à préserver leur santé. Les troupes du RN ont aussi voté à l’unanimité contre la proposition de loi du député Les Écologistes Nicolas Thierry pour interdire les PFAS dans de nombreux objets du quotidien, en février 2025. À l’époque, l’activiste Camille Étienne avait surpris le député RN Frédéric-Pierre Vos lors d’un rendez-vous avec des communicant·es de Tefal – une entreprise pointée du doigt pour avoir utilisé des «polluants éternels» dans ses poêles antiadhésives. Après la rencontre, le député avait déposé plusieurs amendements pour retarder ou supprimer l’interdiction des PFAS. «Les seuls qu’ils défendent, c’est l’industrie et les lobbys, estime Camille Étienne auprès de Vert. Pour les sujets dans lesquels avaient fuité les arguments des lobbys, comme c’était le cas sur les PFAS, ils les reprennent mot pour mot.» Si l’opposition du RN n’a pas empêché certains de ces textes d’être adoptés, cela devient plus difficile à mesure que son nombre de parlementaires augmente à chaque élection. «Si on ajoute le RN, les gens de chez monsieur Ciotti, plus quelques LR [Les Républicains, NDLR] qui rêvent d’aller avec eux… C’est compliqué, après, de passer des textes», souffle le député Modem Richard Ramos. Le centriste ferraille depuis 2019 pour tenter de taxer ou d’interdire les nitrites dans la charcuterie, ces additifs probablement en cause dans l’apparition de cancers. Son texte a finalement été rejeté, en avril 2023, avec les voix du Rassemblement national. «Finalement, c’était les prémices de la position pro-business de monsieur Bardella, pense-t-il. Ces gens ne défendent pas le peuple et les plus humbles, qui sont les plus touchés par les produits qui ne sont pas bons pour leur santé.» Le député prévoit de déposer une proposition de loi, la semaine prochaine, pour interdire un autre produit : l’hexane. Ce dérivé du pétrole omniprésent dans notre alimentation est classé comme «neurotoxique avéré» par l’Agence européenne des produits chimiques (Echa). Richard Ramos prédit : «Je fais le pari que le RN votera contre la proposition de loi. Ils défendront les puissants contre les pauvres.» Texte intégral (2387 mots)

Juin 2026 : l’extrême droite vote contre la proposition pour protéger les Français du cadmium
Mai-juin 2026 : le RN tente de faire revenir l’acétamipride, le pesticide de la loi Duplomb
Mai 2026 : le seul parti à s’opposer à un texte pour financer la recherche contre les cancers infantiles
Avril 2026 : le RN obtient la suppression des ZFE, qui «ne servent à rien»
Décembre 2025 : l’extrême droite fait bloc contre l’affichage du Nutriscore sur les produits alimentaires
Février 2025 : après un rendez-vous avec les lobbies, les frontistes veulent supprimer la loi pour interdire les PFASEt après ?
Anne-Claire Poirier
Six mois après son irruption dans les travaux parlementaires, à l’initiative de plusieurs sénateur·ices ultramarin·es du camp présidentiel, la proposition de loi «visant à lever, dans les territoires d’outre-mer, l’interdiction de recherche, d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures» a tiré sa révérence, ce jeudi. D’abord adopté confortablement au Sénat (par 227 voix contre 105), contre l’avis du gouvernement, le texte a ensuite été défendu à l’Assemblée nationale par des député·es ultramarin·es communistes. Il a finalement été rejeté de justesse, par 74 voix contre 64 (le détail du scrutin). La droite et l’extrême droite se sont largement mobilisées en faveur du texte, contrairement au bloc central et à la gauche, qui ont voté contre (à l’exception des élu·es d’outre-mer). Alors que les parlementaires ultramarin·es défendaient avec ce texte le développement économique des départements déshérités d’outre-mer, un front d’opposant·es hétéroclite – allant du ministre de l’économie Roland Lescure aux ONG environnementales telles que Bloom ou Greenpeace – dénonçait «un mirage». «Soyons réalistes, le pétrole n’est pas la solution au développement économique en outre-mer, a ainsi lancé Roland Lescure à la tribune de l’Assemblée. Pourquoi ? D’abord parce qu’il n’existe pas de ressources pétrolières exploitables dans des conditions économiquement viables dans les territoires ultramarins. […] Et quand bien même nous finirions par trouver du pétrole – allez, on peut rêver – les coûts et les délais d’exploitation seraient bien trop importants.» Depuis la loi Hulot, promulguée fin 2017, la France n’accorde plus de permis pour rechercher des hydrocarbures sur son sol. Les concessions encore exploitées, notamment dans le bassin parisien, devront prendre fin au 1er janvier 2040. Le pays doit également se sevrer de pétrole d’ici 2045 et de gaz d’ici 2050 dans le but d’atteindre la neutralité carbone. Pourtant, la loi Hulot est régulièrement attaquée ces derniers mois. Dernier assaut en date, celui de la députée Modem des Landes (et plusieurs fois ministre d’Emmanuel Macron), Geneviève Darrieussecq, qui a proposé dans le cadre du projet de loi de programmation militaire de prolonger l’exploitation des hydrocarbures en France si «les intérêts fondamentaux de la nation, la défense nationale ou la sécurité des approvisionnements stratégiques le justifient». Son amendement a été rejeté malgré le soutien de la droite et de l’extrême droite. Texte intégral (586 mots)

Mirage économique
Attaques répétées
Esteban Grépinet
Chose promise, chose due. Comme annoncé depuis plusieurs mois, Laurent Duplomb (Les Républicains) et deux autres sénateurs ont déposé ce jeudi un amendement au projet de loi d’urgence agricole (LUA) visant à réautoriser deux pesticides interdits en France en raison de leurs impacts sur la biodiversité : l’acétamipride et le flupyradifurone. Adoptée par les parlementaires au sein de la première loi dite «Duplomb» au début de l’été 2025, cette mesure avait finalement été censurée par le Conseil constitutionnel – après une vaste mobilisation de la société civile et une pétition à plus de deux millions de signatures. En janvier dernier, le médiatique sénateur-agriculteur a déposé une nouvelle proposition de loi (dite «Duplomb 2»), plus conforme – selon lui – aux exigences des «Sages» concernant la charte de l’environnement. Ce nouveau texte n’a toujours pas été examiné par le Sénat, mais l’élu de Haute-Loire n’a jamais caché son intention de l’insérer par voie d’amendement dans le projet de LUA. «Il y a une accroche possible. La réintroduction de l’acétamipride et du flupyradifurone a été réécrite pour passer la barre du Conseil constitutionnel. Donc oui, il y a la possibilité de le réintroduire dans la loi d’urgence. […] Le Sénat va se charger de faire ce travail nécessaire», a-t-il expliqué début mai à Ici Drôme-Ardèche, à l’occasion d’un déplacement dans des vergers ardéchois. Dans le détail, le long amendement signé par Laurent Duplomb et deux de ses collègues – Pierre Cuypers (Les Républicains) et Franck Ménonville (Union centriste) – reprend mot pour mot la proposition de loi «Duplomb 2». Les trois hommes, qui sont aussi corapporteurs de la LUA au Sénat, proposent d’autoriser par dérogation annuelle l’acétamipride et le flupyradifurone pour les cultures de betteraves sucrières, de noisettes, de pommes et de cerises en cas de «menace grave compromettant la production» et d’absence d’alternatives. Un passage prévoit également une dérogation similaire pour le flupyradifurone en enrobage des semences de betteraves sucrières. Ces deux substances insecticides sont utilisées pour lutter contre les attaques de «ravageurs» des cultures, comme la punaise diabolique ou le puceron vert – particulièrement actif ce printemps dans les champs, selon la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB). Elles sont interdites en France depuis 2018 en raison de leurs impacts sur la biodiversité et de leur persistance dans l’environnement. L’acétamipride inquiète aussi nombre de scientifiques à cause de ses effets potentiels sur la santé humaine (notre article). Ces pesticides sont cependant autorisés dans le reste de l’Union européenne, alimentant les accusations de «concurrences déloyales». «Il est incroyable que dans 27 pays européens la molécule soit autorisée et qu’en France on ne l’autorise pas», a lancé le sénateur (Les Républicains) et candidat à l’élection présidentielle Bruno Retailleau, lors du congrès national du syndicat Jeunes agriculteurs, le 4 juin. À partir du moment où c’est autorisé dans les autres pays, je ne vois pas pourquoi on handicaperait la production et les agriculteurs français.» La mesure a de grandes chances d’être votée par le Sénat, largement dominé par la droite. Le Palais du Luxembourg examinera l’ensemble des amendements en commission des affaires économiques à partir du 17 juin, puis en séance publique du 29 juin au 3 juillet. Sans jamais s’opposer sur le fond à la réautorisation de l’acétamipride, le gouvernement a maintes fois répété qu’il n’était pas favorable à l’introduction de cette mesure dans son projet de loi, de peur de le voir péricliter. «Sur une question aussi débattue, la réinstauration de l’acétamipride emporte des débats qui peuvent compromettre l’adoption de ce texte [auquel] le gouvernement est attaché», a encore défendu la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, le 9 juin devant les sénateur·ices. Côté Assemblée, les élu·es du bloc présidentiel – qui avaient en grande majorité voté la première loi Duplomb, aux côtés de la droite et de l’extrême droite – sont aujourd’hui bien plus mesuré·es. «On espère que le Sénat va rester sur la ligne qu’on s’est fixée à l’Assemblée nationale et ne pas ramener des sujets irritants», a prévenu le groupe Les Démocrates lors d’une conférence de presse. Une position qui rejoint celle de René Cazeneuve, député (Ensemble) et corapporteur du projet de loi d’urgence agricole, interrogé par le média Contexte : «Ajouter trop de reculs sur l’eau et les phytos pourrait dissuader certains députés de voter la version finale.» Texte intégral (1110 mots)

Des dérogations pour la betterave, la noisette, la pomme et la cerise
Frilosité du camp présidentiel
Clément Gousseau
«Ce sera simplement et à jamais le plus grand événement de l’histoire de l’humanité.» Tels étaient les mots de Gianni Infantino, le président de la Fifa (la fédération internationale de football), au sujet de la Coupe du monde 2026, en décembre dernier. Sur un point au moins, le dirigeant suisse pourrait avoir raison : l’édition nord-américaine qui s’ouvre ce jeudi s’annonce comme celle de tous les superlatifs. Organisée dans 16 villes réparties entre le Mexique, les États-Unis et le Canada, elle devrait attirer 6,5 millions de spectateur·ices dans les stades, selon l’instance. Pour la première fois, 48 équipes participeront à la compétition, portant le nombre total de rencontres à 104, contre 64 auparavant. En 2022, la précédente Coupe du monde, organisée au Qatar, avait été suivie par cinq milliards de personnes à travers le monde, selon la Fifa. Une audience qui pourrait être dépassée cette année, estime dans un rapport Football for future, une organisation environnementale à but non lucratif. Cette expansion spectaculaire promet aussi des recettes inédites. La Fifa espère engranger près de 11 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) grâce à la compétition, selon RMC Sport. Derrière cette vitrine lucrative se cache un autre record, beaucoup moins glorieux. Cette Coupe du monde devrait être la plus polluante de l’Histoire, selon le laboratoire d’idées New weather institute. Elle concentrera également plusieurs facteurs de risque pour la santé des joueurs et des spectateur·ices, en raison notamment des fortes chaleurs attendues et des événements climatiques extrêmes potentiels. «Le Mondial risque d’exploser les émissions de gaz à effet de serre, bien plus que lors de la précédente édition au Qatar», pointe Davide Faranda, directeur de recherche en sciences du climat au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), interrogé lors d’une rencontre organisée par l’association Expertises climat. La très controversée Coupe du monde 2022 au Qatar avait déjà généré 5,25 millions de tonnes d’équivalent CO2 (CO2e), selon le New weather institute. L’édition 2026 pourrait faire encore pire : près de neuf millions de tonnes de CO2e devraient être émises lors de la compétition, d’après les estimations du laboratoire d’idées. C’est autant que les émissions annuelles de gaz à effet de serre d’un pays comme Chypre. La principale raison tient à l’augmentation du nombre d’équipes, mais aussi à l’éclatement géographique de la compétition. Disputés dans seize villes à travers trois pays, les matchs obligeront équipes, officiels et supporter·ices à multiplier les déplacements en avion. Cela alors que la Fifa a réparti les équipes dans trois zones géographiques pour la phase de groupes : est (de Miami à Toronto), ouest (de Vancouver à Los Angeles) et centrale (de Mexico à Kansas City). L’équipe de France jouera par exemple ses trois premiers matchs à Boston, New York et Philadelphie, dans l’est des États-Unis. «L’empreinte carbone du football professionnel est générée à 70% par les transports, rappelle Justine Birot, directrice de l’Institut du sport durable et coautrice du rapport Décarbonons le sport, du laboratoire d’idées The Shift project. Cette Coupe du monde est ultra-dépendante de l’aviation. Les supporters étrangers représentent à eux seuls 90% de l’empreinte carbone liée au transport. Le bilan est horrible.» Les distances donnent le vertige : 3 800 kilomètres séparent Mexico, où se joue le match d’ouverture, de New York, qui accueillera la finale. Plus de 4 000 kilomètres sont aussi à parcourir entre Los Angeles et Toronto. «Les mobilités décarbonées ne seront pas du tout favorisées, alors que c’est précisément ce dont nous avons besoin», souligne Justine Birot. Prix exorbitants, absence d’alternatives en transport en commun entre les différentes villes du Mondial… L’avion sera le principal moyen de transport de cette Coupe du monde. Le recours à des sponsors ultrapolluants participe aussi à cet accroissement des émissions de gaz à effet de serre. «Cela est dû à l’augmentation des ventes et de la consommation résultant de la visibilité extrêmement importante du sponsoring des Coupes du monde», rappelle dans son rapport le New weather institute. La Fifa a notamment choisi de faire de Saudi Aramco, la première compagnie pétrolière mondiale en termes de production, l’un des partenaires majeurs du tournoi. Il s’agit d’une entreprise publique d’Arabie saoudite, pays hôte de la Coupe du monde 2034. Parmi les autres sponsors figurent Qatar Airways ou encore Coca-Cola, des entreprises régulièrement pointées du doigt pour leur impact environnemental. Outre ses émissions record de gaz à effet de serre, cette Coupe du monde cumule aussi les facteurs de risque pour la santé, tant des joueurs que du public. «Cinq des seize stades de la compétition ont un risque de près de 50% de faire face à de fortes chaleurs pendant les matchs», explique Davide Faranda. Il s’agit de Houston, où la probabilité est de 90%, Dallas (87%), Atlanta (47%), Miami (69%) et Kansas City (46%). Pire, les quatre premiers risquent à 50% de subir des épisodes combinés de vent violent, de pluie et de fort ressenti de chaleur, selon le chercheur. Le calendrier du Mondial 2026 coïncide avec le début de la saison cyclonique dans l’Atlantique. «Durant cette période, les phénomènes d’intensification rapide des tempêtes deviennent de plus en plus fréquents sous l’effet de températures plus élevées», rappelle le New weather institute. Rien d’une nouveauté. Lors de la Coupe du monde des clubs, organisée l’an dernier aux États-Unis, plusieurs rencontres ont été perturbées ou retardées à cause de conditions météorologiques extrêmes, pointe Football for future. Dans son rapport, l’organisation environnementale souligne que depuis la Coupe du monde 1994, organisée aux États-Unis, «les trois pays hôtes ont tous connu certains des événements climatiques les plus graves jamais enregistrés». Lors de ce Mondial, «un quart des matchs seront joués au-delà du seuil de 32°C WBGT», indique Bernard Paquito, chercheur à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) spécialisé dans l’activité physique et le changement climatique. Cet indice de contrainte thermique permet d’estimer les effets combinés de la température, de l’humidité et du rayonnement solaire sur l’organisme. Contrairement à la température affichée par les thermomètres, il mesure la chaleur réellement ressentie par le corps humain. Il précise : «Entre 25 et 29°C WBGT, le jeu est déjà moins intense, avec une baisse du nombre d’actions et de la distance réalisée à haute vitesse. Plus cet indicateur est élevé, plus le jeu est modifié.» Et les effets sur la santé sont indéniables, à tel point que l’ACSM, la plus grande organisation mondiale de médecine du sport, préconise de reporter les compétitions au-delà de 32,3°C WBGT lorsque les sportifs sont acclimatés à la chaleur, et au-delà de 29°C WBGT lorsqu’ils ne le sont pas. Sous fortes chaleurs, les sportifs courent plus de risques d’épuisement (évanouissements, transpiration excessive, nausées, crampes musculaires, etc.) et de coups de chaleur d’exercice : une température corporelle supérieure à 40°C et des troubles neurologiques. Pour les spectateur·ices aussi, l’impact est loin d’être neutre. Le New weather institute rappelle qu’une «exposition prolongée à ces conditions peut provoquer un épuisement, une déshydratation et des coups de chaleur, en particulier chez les personnes âgées et celles souffrant de problèmes de santé préexistants». Pour les joueurs, des pauses fraîcheur sont prévues par la Fifa, et certains stades seront climatisés, comme à Houston et Atlanta. Suffisant ? Pas vraiment. Il y aurait déjà besoin «d’une vraie stratégie d’acclimatation à la chaleur, avec au moins quinze jours d’entraînement dans un contexte chaud. Mais ce sera difficile : pour 70% des joueurs, seulement quinze jours séparent la fin des championnats et la Coupe du monde», indique Bernard Paquito. Pourtant, la Fifa, qui n’a pas donné suite à nos sollicitations, considère sur son site internet «jouer un rôle pionnier dans l’engagement pour l’action climatique» et reconnaît que le «changement climatique et ses effets représentent l’un des enjeux les plus urgents de notre époque, si ce n’est le plus urgent». L’instance a d’ailleurs prévu d’investir 10 millions de dollars (soit environ 8,6 millions d’euros) en faveur du «développement durable», sur un total de 3,756 milliards de dollars (3,25 milliards d’euros) d’investissements liés au Mondial. «La Fifa n’a pas intégré les enjeux de décarbonation et de transition écologique. C’est regrettable pour l’intérêt du sport, cela met en péril la pratique sportive si l’on organise des compétitions sans prendre en compte les limites planétaires», estime Justine Birot, de l’Institut du sport durable. Il y a quelques semaines, une soixantaine d’actuels et anciens joueurs de football ont écrit à l’instance afin de réclamer des protocoles thermiques plus stricts et de prendre davantage soin de la planète, selon des informations de la BBC Sport. «Ils ont une énorme responsabilité et ils n’en font pas assez en termes d’impact et d’influence», a déclaré l’international norvégien Morten Thorsby, auprès du média britannique. Appels à favoriser les spectateur·ices du coin, démocratisation des fanzones, quotas de supporteur·ices issu·es d’autres continents, modification du calendrier de la compétition, recours à des sponsors moins polluants, limitation dans la construction de nouveaux stades… Les propositions de chercheur·ses pour adapter les futures Coupes du monde ne manquent pas. Pourtant, les prochaines éditions – organisées en Espagne, au Maroc et au Portugal en 2030, puis en Arabie saoudite en 2034 – devraient elles aussi afficher un lourd bilan carbone. Le New weather institute estime que les émissions de gaz à effet de serre devraient s’établir respectivement à 6,09 millions et 8,55 millions de tonnes de CO2e. Probablement moins, donc, que lors de cette Coupe du monde 2026, mais largement plus que la moyenne des précédentes éditions, entre 2010 et 2022, estimée à 4,7 millions de tonnes. En cause, encore une fois : le transport aérien, mais aussi la construction de nouveaux stades. Au risque d’alourdir encore l’empreinte de l’un des plus grands événements sportifs de la planète. Texte intégral (2173 mots)

Une «explosion» des émissions de gaz à effet de serre

Un Mondial qui cumule les facteurs de risque
Une mise en danger de la santé des joueurs et des spectateurs
«Ils ont une énorme responsabilité»
Vers de nouveaux mondiaux XXL ?
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène