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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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02.06.2026 à 19:38

«Ce n’était pas un sujet» : comment la macronie a enterré le cadmium depuis sept ans, au détriment de la santé des Français

Antoine Poncet

Texte intégral (3016 mots)
Emmanuel Macron lors de l’événement «Tech for Planet», à Paris, le 11 décembre 2017. © Philippe Wojazer/AFP

👉 En 2020, un décret prévoyait d’encadrer le cadmium dans les engrais. Ce document, que Vert révèle, n’a jamais été publié. D’autres suivront, sans voir le jour.

👉 Un document exclusif que nous révélons montre que le lobby des engrais a tenté de semer le doute sur la dangerosité du cadmium pour «préserver les intérêts du secteur».

«Que compte faire le gouvernement pour préserver l’alimentation des Français de cette pollution au cadmium via les engrais phosphatés ?» Peu se souviennent de l’intervention du sénateur écologiste Joël Labbé dans l’hémicycle du palais du Luxembourg le 17 novembre 2020. Ce jour-là, ce métal lourd toxique fait une première apparition remarquée dans le débat politique.

Celui qui est interpellé, c’est Julien Denormandie, alors ministre de l’agriculture. Un an plus tôt, en 2019, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié un avis retentissant qui alerte sur la surexposition des Français·es au cadmium et recommande de réduire sa teneur dans les engrais phosphatés utilisés en agriculture. Une mesure jugée nécessaire pour protéger la population de ce métal lourd qui s’accumule dans les sols, pénètre les aliments, puis contamine nos corps.

Julien Denormandie, au Sénat, le 16 juillet 2020. © Xosé Bouzas/Hans Lucas via AFP

«Il faut impérativement trouver des solutions», reconnaît le ministre, face au sénateur écologiste. Il annonce la publication, «à l’été 2021», d’un décret visant à réduire la teneur en cadmium des engrais. «Cette problématique sanitaire doit être prise au sérieux, compte tenu des risques d’ostéoporose et de fractures osseuses», ajoute-t-il.

Ce projet de décret, que Vert révèle, a bien été écrit. Il porte la date du 12 novembre 2020.

À l’époque, l’Union européenne vient de durcir sa réglementation, et fixe un maximum de 60 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg/kg) de phosphate (P2O5) dans les engrais. Le projet de décret prévoyait d’aligner la réglementation française sur les règles européennes qui allaient bientôt entrer en vigueur, alors que la France autorisait jusqu’à 90 mg/kg de P2O5. Certains pays comme la Finlande ou la Hongrie appliquaient déjà des seuils nettement plus stricts, fixés à 20 mg/kg de P2O5.

Extrait du projet de décret de 2020. Cliquez sur l’image pour lire le document dans son intégralité. © Vert

Le texte ne sera jamais publié.

Et le cadmium continue de s’accumuler dans les sols, les cultures et notre alimentation.

Que s’est-il passé ?

L’ancien ministre de l’agriculture «dans un tunnel»

Vert a tenté de joindre l’ancien ministre à plusieurs reprises pour comprendre les raisons de cet abandon. Celui-ci nous a répondu qu’il était tantôt «en réunion», «en déplacement», «dans un tunnel». Cet ancien ingénieur agronome est actuellement en promotion pour Le chant du sol (2026, Seuil) et n’hésite pas à clamer haut et fort que «le sol, c’est la source de la vie». Hélas, il n’a pas trouvé le temps d’expliquer à Vert pourquoi il n’avait pas pu préserver nos sols du cadmium lorsqu’il était ministre de l’agriculture.

Les pressions du lobby des engrais ont-elles contribué à enterrer le projet de décret ? À l’époque, le sujet inquiète fortement la filière. Vert a mis la main sur un document interne de l’Unifa, le principal représentant des fabricants d’engrais en France. Ce texte contient des éléments de langage à destination des entreprises du secteur, avec cet objectif explicite : «construire une réputation positive de la filière» et «préserver les intérêts du secteur».

Extrait du document interne de l’Unifa, que Vert s’est procuré. © Capture d’écran/Vert

À rebours complet de l’expertise de l’Anses, le lobby y affirme qu’«il n’existe à cette heure aucune preuve d’un lien direct entre le cadmium des engrais phosphatés et la santé humaine». De quoi entretenir un doute qui n’existe plus, minimiser la gravité du cadmium sur la santé, et préserver les intérêts économiques de leur filière (2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France en 2021). Une stratégie qui rappelle celle utilisée par d’autres industries comme celles du tabac ou de l’amiante pour éviter toute évolution réglementaire.

«Je n’ai jamais entendu parler du cadmium»

En octobre 2023, un nouveau projet de réglementation est mis en consultation publique. À cette époque, c’est Marc Fesneau (Modem) qui est ministre de l’agriculture. Comme le montre un document toujours accessible sur le site du ministère, ce nouveau texte prévoit à son tour d’abaisser à 60 mg/kg de P2O5 la teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés.

Même objectif, même résultat : le texte ne sera jamais publié.

Marc Fesneau ignore ce qu’il en est advenu. Contacté par Vert, l’ancien ministre semble même découvrir l’existence de cette consultation publique, qu’il a pourtant lui-même validée par une signature. «À l’époque où j’étais ministre, vous n’allez peut-être pas me croire, je n’ai jamais entendu parler du cadmium. Ce n’était pas un sujet. Autant on m’avait dit de faire attention aux sels nitrités, autant le cadmium, on ne m’en a jamais parlé», se défend-il.

Marc Fesneau, en 2022.© Alexandre Carré/Vert

L’un de ses anciens conseillers, joint par Vert, a la mémoire plus fraîche. Selon lui, le texte a suscité une levée de boucliers de l’industrie des engrais : «Certains industriels soutenaient qu’un abaissement de la teneur maximale en cadmium risquait d’entraîner des difficultés d’approvisionnement pour les agriculteurs.»

Quelques mois plus tard, en février 2024, Agnès Pannier-Runacher est nommée ministre déléguée à l’agriculture auprès de Marc Fesneau. Elle donne un nouvel élan au dossier. Comme le confirme un document inédit que nous révélons, les ministères de la santé, de l’agriculture et de la transition écologique se sont accordés au printemps 2024 sur une trajectoire plus ambitieuse que les précédents projets de décrets : un premier abaissement à 40 mg/kg de phosphate dans les engrais en 2027, puis à 20 mg/kg de P2O5 en 2030. Ce calendrier a son importance.

Extrait du projet d’arrêté prêt à être signé à l’été 2024. Cliquez sur l’image pour lire le document dans son intégralité. © Capture d’écran/Vert

Une source qui travaillait alors auprès d’Agnès Pannier-Runacher confirme auprès de Vert que ce document a bien été signé par son cabinet le 5 juin 2024. Il ne restait alors plus qu’à recueillir les signatures des deux autres ministères concernés pour finaliser l’arbitrage interministériel.

Mais, quatre jours plus tard, le 9 juin 2024, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. «Tout s’est arrêté», résume l’ancien conseiller, qui préfère rester anonyme. Le projet de réglementation est de nouveau remisé dans les tiroirs de l’administration.

Avec Annie Genevard, un ministère de l’agriculture encore plus «frileux»

À l’été 2025, Agnès Pannier-Runacher, devenue ministre de la transition écologique, tente à nouveau de relancer le dossier. Mais le contexte a changé : à l’agriculture, la LR Annie Genevard est réticente à atteindre les 20mg/kg de phosphate dès 2030. Elle demande une étude sur l’impact économique qu’aurait cette mesure sur les fabricants d’engrais et les agriculteurs.

La ministre de l’agriculture, Annie Genevard. © Stéphane de Sakutin/AFP

«On sentait bien que le ministère de l’agriculture était très frileux sur cette question et qu’il ne voulait rien faire qui puisse être perçu comme une contrainte supplémentaire pour la production agricole», raconte une source ministérielle proche du dossier. Une autre source abonde : «C’est simple : le cabinet d’Annie Genevard panique au premier signal de réticence. Dès qu’une mesure risque de susciter une contestation, la tentation est de repousser son entrée en vigueur. Et les organisations agricoles l’ont bien compris. Elles cherchent donc systématiquement à obtenir davantage de délais.»

Le rapport commandé par Annie Genevard vient tout juste d’être rendu public. Selon ses auteurs, le principal obstacle à la baisse du cadmium dans les engrais est économique. La France importe la totalité de son phosphore minéral et les producteurs capables de respecter les futurs seuils sont concentrés dans un nombre limité de pays.

Le Maroc, en position dominante sur ce marché, pourrait décider de faire payer cher des engrais moins chargés en cadmium, ce qui se répercuterait sur les finances des agriculteur·ices, d’après le rapport.

Nettement moins ambitieux que le texte porté par Agnès Pannier-Runacher, le rapport invite à retarder l’abaissement des taux de cadmium dans les engrais, avec un calendrier qui convient beaucoup mieux à Annie Genevard.

Un calendrier qui nous mène en… 2038

En 2026, après les nouvelles alertes de l’Anses et alors que le scandale devient national, le gouvernement vient enfin de mettre en consultation un nouveau projet d’arrêté. Le calendrier : 60mg de cadmium par kilo de P2O5 dans les engrais en 2027, 40 mg/kg de P2O5 en 2030 et 20mg/kg de P2O5 d’ici… 2038. Soit près de vingt ans après l’alerte de l’Anses de 2019.

«2038, c’est totalement indécent, juge aujourd’hui une source proche de l’ancienne ministre de la transition écologique. Je ne comprends pas comment ce choix a pu être fait de manière rationnelle alors que l’Anses a rendu un avis clair, que les industriels affirment être capables de s’adapter et qu’un accord avait déjà été trouvé entre les ministères concernés.»

Pierre Souvet, cardiologue et membre de la coalition de médecins libéraux qui ont alerté, en juin dernier, sur les dangers du cadmium, abonde : «On nous propose d’attendre dix-neuf ans avant de s’aligner sur les recommandations de l’Anses. C’est totalement inacceptable. Je suis sans voix.»

Désormais, c’est à l’Assemblée nationale que se joue l’avenir du cadmium en France. La députée L’Après Clémentine Autain et Benoît Biteau, agriculteur bio et député Les Écologistes de Charente-Maritime, tenteront de trouver une majorité ce mercredi 3 juin, pour faire adopter leur proposition de loi «visant à limiter la contamination des aliments au cadmium». Leur objectif est le même que celui d’Agnès Pannier-Runacher : 40 mg/kg de phosphate en 2027, 20 mg/kg de P2O5 en 2030.

Le camp de l’ancienne ministre soutiendra-t-il cette proposition de loi qui pourrait enfin l’exaucer ?

Contactées, ni Annie Genevard, ministre de l’agriculture, ni Agnès Pannier-Runacher, l’ancienne ministre de la transition écologique, n’ont répondu aux questions de Vert. L’Unifa n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations.

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02.06.2026 à 17:36

Débats houleux, coups de théâtre et étranges disparitions : l’Assemblée nationale valide la loi d’urgence agricole

Antoine Poncet

Texte intégral (1768 mots)
Assemblée nationale (Paris), le 19 mai 2026. Annie Genevard, ministre de l’agriculture, et Monique Barbut, ministre de la transition écologique. © Telmo Pinto/NurPhoto via AFP

🐑 Les député·es ont validé l’essentiel des «simplifications» proposées par le gouvernement : sur les retenues d’eau, les bâtiments d’élevage, les tirs de loups…

💧Le gouvernement a obtenu le retour de plusieurs passages controversés sur les zones humides : leur exploitation sera facilitée lorsqu’elles sont jugées trop dégradées, et de petites retenues d’eau pourront y être construites.

Le gouvernement veut accélérer, l’Assemblée lui ouvre la voie. Les député·es ont adopté ce mardi le projet de loi d’urgence agricole (LUA) par 369 voix contre 178. Le texte file désormais au Sénat, pour un examen en séance publique fin juin et une adoption finale espérée (par le gouvernement) avant les vacances d’été.

Facilitations des projets de bassines ou d’élevages, accès aux terres agricoles… L’essentiel des mesures présentées en avril dernier par la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a été gardé par les député·es. Mais ces deux longues semaines de débat auront aussi vu plusieurs retournements de situation, contre l’avis du gouvernement.

Eau, bâtiments d’élevage, loup : le gouvernement réussit son crash test

À moins d’un an des élections présidentielles, la LUA sert aussi de grand oral sur l’agriculture pour les différents groupes politiques. À l’Assemblée, le gouvernement a réussi à mettre d’accord une majorité… clairement marquée à droite. Le Rassemblement national et ses alliés, Les Républicains et le socle présidentiel (Renaissance, Mouvement démocrate, Horizons) ont soutenu l’essentiel des mesures proposées, sous réserve de quelques amendements.

Plus gros morceaux du texte, les articles sur l’eau sont maintenus (notre article). Ils actent des «simplifications» majeures pour les projets de retenues d’eau à destination de l’irrigation agricole : réunions publiques rendues facultatives, possibilité de prolonger de deux ans une autorisation de prélèvement d’eau annulée par la justice… La gauche a dénoncé – en vain – une «une fuite en avant». En prime, le Mouvement démocrate a fait adopter une réforme des «parlements locaux de l’eau» (chargés de décider de règles pour protéger la ressource, notre article), qui augmente la part des représentant·es du monde agricole et de l’État en leur sein.

L’Assemblée a également donné son feu vert au gouvernement pour instaurer un nouveau cadre juridique spécifique aux bâtiments d’élevage. Les associations craignent de nouveaux reculs pour la préservation de l’environnement et de la santé des riverain·es. Les passages visant le loup gris et ses attaques sur les troupeaux sont eux aussi passés. Le Rassemblement national a fait introduire un «droit à la légitime défense» pour les éleveur·ses, qui peuvent désormais abattre le prédateur sans autorisation préalable de l’État ; et pour autoriser les fusils avec lunette de visée nocturne (pourtant considérés comme des armes de guerre, comme l’a rappelé le gouvernement).

Des retours attendus, sur les zones humides et les captages…

Le gouvernement a réussi à réintroduire plusieurs mesures supprimées lors des travaux préparatoires en commissions. L’article proposant de «simplifier» l’exploitation des zones humides lorsque ces écosystèmes sont jugés «non fonctionnels» fait ainsi son retour, au grand dam des associations environnementales. Présidente de la commission du développement durable, qui avait supprimé ce passage, la députée (Renaissance) Sandrine Le Feur a dénoncé un «mauvais signal» : «Moins la zone est en bon état, moins on est tenu de compenser sa destruction», a-t-elle attaqué lors d’une longue tirade dans l’hémicycle.

Pas de quoi convaincre le gouvernement, qui a aussi fait voter un nouveau passage autorisant la création de plans d’eau en zone humide lorsque la surface concernée est inférieure à un hectare – une demande répétée des syndicats agricoles majoritaires. L’article concernant la protection des captages d’eau potable – critiqué pour son manque d’ambition – revient lui aussi, après sa suppression partielle en commission du développement durable. Mais sa portée est encore amoindrie : sur demande de la droite, les pollutions de pesticides déjà interdits ne seront pas prises en compte pour définir les captages sur lesquels agir en priorité.

Au cours des débats, les député·es de droite, d’extrême droite et du bloc central en ont profité pour effacer plusieurs garde-fous introduits en commission. Exit la notion de «one health», destinée à tenir compte des liens entre agriculture, santé et environnement. Ou encore celle de «sobriété» des usages de l’eau, un «chiffon rouge absolu pour des agriculteurs qui voient leur production dépérir», selon Annie Genevard. Elle est pourtant l’un des objectifs du plan eau, lancé par le gouvernement en 2023 (notre article).

…et des retournements inattendus, sur les pesticides et le revenu agricole

En minorité, la gauche a tout de même obtenu quelques succès inattendus grâce à l’apport des voix de l’extrême droite. La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national ont notamment instauré des «prix planchers» : les prix des produits agricoles ne pourront plus être inférieurs aux coûts de production, évitant ainsi les ventes à perte. Un «blocage des prix» qui pourrait mener à une hausse de l’inflation dans les supermarchés, selon le député (Renaissance) Guillaume Kasbarian.

Autre coup de théâtre : l’adoption d’un amendement d’Aurélie Trouvé (LFI) interdisant les importations de produits traités avec des pesticides interdits en France – et plus seulement dans l’Union européenne, comme le prévoyait le texte initial. Une manière de lutter contre les «concurrences déloyales», mais qui est «grossièrement contraire au droit européen» et «ne tiendra pas deux minutes devant le juge», a attaqué la ministre de l’agriculture. Comme l’explique TF1, ces interdictions sont possibles, à condition de les justifier par des études scientifiques : c’est le côté systématique et général de ces suspensions qui pose donc problème.

Les insoumis·es ont enfin rendu obligatoire l’approvisionnement en produits français dans les cantines publiques. «Comme la macronie ne supporte pas toute régulation des prix et des marchés, ils tenteront sans doute de dégager [ces articles] au Sénat» et à la commission mixte paritaire (qui doit être réunie après le vote des sénateur·ices), a averti Aurélie Trouvé. Prévu du 29 juin au 3 juillet, l’examen du texte dans un palais du Luxembourg largement à droite promet de nouveaux chambardements. Laurent Duplomb (Les Républicains) a d’ores et déjà annoncé qu’il proposerait le retour de l’acétamipride, ce pesticide au cœur des débats depuis un an.

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02.06.2026 à 12:07

«La poursuite du savoir ne justifie pas tout» : dans les Alpes, un gigaprojet de collisionneur de particules divise les scientifiques

Médianes

Texte intégral (1437 mots)
Le LHC, entre la France et la Suisse, est l’accélérateur de particules le plus puissant du monde. © Samuel Joseph Hertzog/Cern

Installé à Genève (Suisse), le Centre européen pour la recherche nucléaire (Cern) est un fleuron mondial de la science sur le fonctionnement de l’univers. On lui doit notamment la découverte, en 2012, d’une particule d’un nouveau genre, le boson de Higgs, qui a permis des avancées considérables dans la connaissance de l’infiniment petit.

Alors qu’il exploite déjà l’accélérateur de particules le plus puissant du monde (le LHC), le Cern entend «rester à la pointe» en investissant dans une nouvelle machine aux besoins et aux dimensions dantesques. L’objectif est d’accélérer des faisceaux de particules à une vitesse toujours plus grande pour observer ce qu’il se passe lorsqu’ils entrent en collision. «Des projets de ce montant et de cette ampleur, on en a peu», confirme Marc Papinutti, le président de la Commission nationale du débat public (CNDP), en charge d’animer le débat côté français, du 2 juin au 2 octobre. Le chantier, s’il est confirmé ensuite par les 38 États membres et associés du Cern (d’ici 2028), sera l’un des plus importants d’Europe.

Quinze ans de travaux, des dizaines de milliards d’euros

Le futur collisionneur circulaire (FCC-ee, de son petit nom) devra être installé dans un tunnel en forme d’anneau de 90,7 kilomètres, ponctué de douze cavernes d’expérimentations. Le tout, 400 mètres sous le sol des départements de la Haute-Savoie et de l’Ain, en France, et du canton de Genève, en Suisse. En surface, douze puits et huit sites de 4 à 10 hectares chacun permettront d’accéder à l’immense infrastructure souterraine.

Tracé du futur collisionneur circulaire (FCC) comparé à celui du LHC, actuellement l’accélérateur de particules le plus puissant du monde. © Cern

La phase de construction, qui nécessitera d’excaver 6,3 millions de mètres cubes (soit le volume de trois pyramides de Kheops), s’étendrait sur neuf ans, de 2032 à 2041. La phase d’installation des équipements prendrait huit ans, de 2038 à 2046. Le tout pour un investissement estimé à 16 milliards d’euros. Et ce n’est que la première tranche, car le Cern envisage déjà de remplacer ce collisionneur par un autre encore plus puissant (FCC-hh) à compter de 2070, moyennant de nouveaux travaux et 19 milliards d’euros supplémentaires.

«Faut-il s’en émerveiller ?»

Grâce à ces installations pharaoniques, les physicien·nes du CERN espèrent une meilleure compréhension de l’univers, du big bang et du comportement des particules élémentaires. Leurs recherches, dites fondamentales, ne visent aucune application concrète, contrairement à ce qu’on appelle la science appliquée. «Ce projet montre bien l’extraordinaire ambition de ces auteurs», reconnaît le docteur en chimie Jean-Bernard Billeter, membre du collectif d’opposant·es suisses Noé 21. «Mais faut-il s’en émerveiller ? La poursuite du savoir ne justifie pas tout», estime-t-il. Dans son livre Le Cern au mépris du Giec (Éditions d’en bas, 2025), il détaille les lourds impacts du projet, difficiles à justifier dans un contexte d’urgence climatique et environnementale.

Dans sa présentation, le Cern lui-même écoque quelques-uns de ces impacts. Le FCC-ee en fonctionnement consommera en moyenne 1,3 térrawattheure (TWh) d’électricité par an, soit autant que 600 000 foyers français. Une consommation qui pourrait grimper à 2,4 TWh avec la deuxième génération de collisionneur (FCC-hh). Son raccordement au réseau électrique nécessitera la construction de quatre lignes à haute tension de 225 à 400 000 volts.

Le refroidissement des machines du FCC-ee devrait nécessiter l’utilisation d’1,9 million de mètres cubes d’eau chaque année, soit autant que la consommation de 35 000 foyers français. L’eau sera prélevée dans le lac Léman, l’Arve et/ou le Rhône, trois écosystèmes déjà affectés par le réchauffement climatique. Le lac Léman se réchauffe et le débit du Rhône devrait baisser de 20% dès 2050, selon les scientifiques.

«Ils ont choisi d’ignorer les alertes du Giec»

Côté bilan carbone, le Cern concède lui-même qu’«aucune analyse complète du cycle de vie du FCC-ee n’existe» et encore moins du FCC-hh. Tout juste explique-t-il que la phase de construction devrait générer un million de tonnes de CO2 équivalent (CO2e) – avec une marge de réduction possible à 500 000 tonnes. La consommation énergétique du projet sur quinze ans devrait générer entre 300 et 500 000 tonnes de CO2e.

En consolidant de nombreux autres paramètres, tels que la fabrication et l’installation des équipements ou l’utilisation massive de gaz fluorés au fort pouvoir réchauffant, l’opposant Jean-Bernard Billeter arrive à un bilan de plus d’un million de tonnes de CO2e générées chaque année, soit l’empreinte carbone d’environ 120 000 Français·es. «Ce sont des chiffres qu’on leur demande de corriger s’ils sont faux, mais ils ne veulent pas ou ne savent pas nous répondre», explique-t-il, jugeant d’ailleurs «scandaleux qu’ils ne fassent pas ce travail de chiffrage».

Dans son livre, il écrit : «Alors que le réchauffement climatique déstabilise la biosphère, le Cern accepte l’idée d’émettre dans l’atmosphère des millions de tonnes de gaz à effet de serre pour des recherches sans application directe qui répondent à une curiosité certes légitime mais sans caractère d’urgence.» Dans ce contexte, faut-il vraiment investir «des dizaines de milliards d’euros pour quelques milliers de physiciens qui ont choisi d’ignorer les alertes de leurs collègues du Giec», le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, s’interroge-t-il.

«Il faut renoncer»

Dans la communauté scientifique, Jean-Bernard Billeter est loin d’être le seul à exprimer son malaise. «Plusieurs chercheur.se.s (y compris de la communauté des particules nucléaires) dénoncent ce projet du Cern», témoignait récemment sur Linkedin une ancienne directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Brigitte Pépin-Donat.

Dans une tribune parue en février 2025 dans Libération, un collectif de près de 400 scientifiques appelait à «renoncer». «Un projet aussi colossal n’aura jamais un impact faible, en termes d’émissions de GES [gaz à effet de serre, NDLR], de consommation énergétique, d’artificialisation des sols, de quantité de matière excavée», écrivaient-elles et ils.

Surtout, «la préemption par le Cern des ressources matérielles et énergétiques, de l’environnement et de l’économie, est-elle encore justifiable quand la décarbonation énergétique est à la peine, que de larges pans de la recherche directement en prise avec l’urgence écologique – en particulier, dans les sciences humaines et sociales – sont ignorés et que le projet lui-même va contribuer à la destruction du vivant ?», interrogeait la tribune.

Fin 2025, dans l’émission La Terre au carré, sur France inter, le physicien au CNRS François Graner estimait : «Je pense franchement que si les scientifiques annoncent : On pourrait le faire mais on va y renoncer volontairement, ce serait un très beau message et qui serait très moderne.»

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02.06.2026 à 11:01

«Alerte climatique urgente» : le très probable retour d’El Niño cet été risque de réchauffer encore plus l’atmosphère

Médianes

Texte intégral (715 mots)
La tempête tropicale Lowell s’est transformée en un puissant ouragan, le 21 août 2017. © Nasa

«Les conditions liées à El Niño vont jeter de l’huile sur le feu d’un monde en réchauffement», alerte le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, António Guterres. Dans une vidéo, il réagit au communiqué de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) publié ce mardi, qui informe du très probable retour du phénomène climatique à partir du mois de juin. L’évènement a 80% de risques de survenir, s’accordent les scientifiques, et pourrait même se prolonger jusqu’au mois de novembre.

El Niño est une anomalie océanique naturelle et cyclique qui revient tous les deux à sept ans. Il est causé, entre autres, par une augmentation des températures des eaux de surface de l’océan Pacifique équatorial. Or, depuis la fin du mois d’avril et encore à la mi-mai, cette température s’approchait des seuils qui déterminent la venue d’El Niño, selon les observations de différentes plateformes de l’OMM.

Vagues de chaleur, sécheresses et inondations

Le phénomène provoque un réchauffement global de l’atmosphère et peut avoir des effets plus localisés. Selon les épisodes, il est connu pour engendrer de très fortes précipitations et inondations en Amérique du Sud, des sécheresses en Amérique centrale ou encore pour amoindrir les moussons en Asie du Sud-Est. La hausse des températures de l’océan peut également favoriser la survenue d’ouragans plus intenses dans le centre et l’est du Pacifique.

Tous ces dérèglements climatiques poseront des «risques pour l’agriculture, la santé humaine, les écosystèmes et les systèmes énergétiques», souligne la secrétaire générale de l’OMM, Céleste Saulo. Mais «il n’y a pas deux épisodes identiques», précise-t-elle.

Il reste des incertitudes sur la puissance du phénomène cette année. Les scientifiques se préparent à un évènement potentiellement intense. «Le dernier épisode El Niño, en 2023-2024, a été l’un des cinq plus intenses jamais enregistrés et a contribué aux températures mondiales record observées en 2024», rappelle Céleste Saulo.

La seule réponse efficace : «Une action climatique à la hauteur de la crise»

Des températures au-dessus de la moyenne sont prévues un peu partout sur la planète de juin à août. «Le monde doit considérer ce phénomène comme l’alerte climatique urgente qu’il est», insiste António Guterres. Avec le réchauffement climatique, «les impacts seront encore plus violents, s’étendront encore plus loin et franchiront les frontières à une vitesse dévastatrice».

Ce phénomène climatique survient alors que «le climat de la Terre est plus déséquilibré que jamais dans l’Histoire observée», soulignait déjà l’OMM en mars dernier. Les scientifiques ont mis en lumière la multitude de records déjà battus depuis le début de l’année 2026. Ils et elles rappellent qu’El Niño est un évènement climatique qui survient puis disparaît alors que le changement climatique provoqué par les activités humaines a une influence bien plus importante et continue sur le réchauffement global.

António Guterres appuie : «La seule réponse efficace est une action climatique à la hauteur de la crise : mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles, accélérer la transition vers les énergies renouvelables, protéger les plus vulnérables.»

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