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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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16.06.2026 à 18:14

«Nouveaux OGM» : pression maximale sur le Parlement européen avant un vote décisif sur les nouvelles techniques génomiques

Esteban Grépinet

Texte intégral (1001 mots)
Strasbourg (Bas-Rhin), le 16 juin 2026. Un rassemblement contre l’autorisation des «nouvelles techniques génomiques» dans l’Union européenne. © Romeo Boetzle/AFP

Déguisements de vaches, pancartes de maïs et drapeaux jaunes de la Confédération paysanne. Ce mardi matin, quelques centaines d’agriculteur·ices et de militant·es écologistes de toute l’Europe ont manifesté devant le Parlement européen à Strasbourg (Bas-Rhin) contre les «nouveaux OGM».

Un rassemblement de la dernière chance : les eurodéputé·es doivent voter mercredi pour ou contre l’autorisation des nouvelles techniques génomiques (NTG) dans l’Union européenne. Ces technologies sont destinées à modifier l’ADN des plantes pour les rendre plus productives et résistantes aux changements climatiques (notre article).

Mais elles inquiètent de nombreuses organisations écologistes et paysannes ainsi que plusieurs scientifiques quant à leurs risques pour l’environnement et l’avenir des activités paysannes. Les brevets, ces droits de propriété intellectuelle prévus dans l’accord actuel, laissent notamment craindre un renforcement du poids des géants de l’agrochimie (Bayer, Syngenta…) au sein du marché mondial des semences.

Vifs débats sur les brevets et l’étiquetage

Le vote de mercredi pourrait être l’ultime étape d’un long parcours législatif, lancé par la Commission européenne à l’été 2023. En avril dernier, les États membres ont approuvé (avec la voix de la France) l’accord conclu cinq mois plus tôt avec le Parlement européen.

Ce dernier doit donc désormais rendre son verdict, mais rien n’est joué. Plusieurs groupes de gauche ont déposé une quarantaine d’amendements pour modifier des points cruciaux du texte. En première ligne, le socialiste Christophe Clergeau espère rétablir la position initiale – plus protectrice – du Parlement européen : «Tout cela a été balayé pendant le trilogue par une rapporteure [Jessica Polfjärd, droite, NDLR] qui n’a pas respecté le mandat du Parlement», accuse-t-il.

L’élu socialiste appelle notamment à exclure du brevetage les caractéristiques végétales pouvant être obtenues par des méthodes conventionnelles, ou encore à protéger les agriculteur·ices en cas de «contamination fortuite ou accidentelle» de leurs cultures. «Il faut éviter qu’un agriculteur puisse être accusé d’utiliser des NTG qu’il n’a pas payés, alors qu’il est tout simplement face à une pollution de son champ par les NTG du voisin», défend Christophe Clergeau. Les soutiens du texte voient dans les brevets une manière d’encourager l’innovation dans ces technologies.

«Si cet amendement n’est pas voté, il n’y aura aucune possibilité de détecter les NTG dans la nature ou dans les aliments.»

Sur la traçabilité – autre point chaud du texte –, Martin Häusling (écologiste, Allemagne) et Anja Hazekamp (gauche radicale, Pays-Bas) veulent rétablir un étiquetage des produits issus des NTG, «de manière à garantir que les opérateurs et les consommateurs disposent d’informations précises qui leur permettent d’exercer de manière effective leur liberté de choix».

Christophe Clergeau votera ces propositions, mais défendra un amendement «moins ambitieux», susceptible de rallier plus de voix : «Si cet amendement n’est pas voté, il n’y aura aucune possibilité de détecter les NTG dans la nature ou dans les aliments.» À ce stade, seuls les sacs de semences achetés par les agriculteur·ices seront étiquetés.

Divisions internes

Si un seul (ou plusieurs) de ces amendements était voté mercredi, le texte repartirait pour de nouvelles négociations avec la Commission européenne et les États membres. Sinon, il serait définitivement adopté.

Lundi soir, les eurodéputé·es de la commission de l’environnement, du climat et de la sécurité alimentaire (Envi) ont voté par 56 voix contre 32 en faveur du texte, sans approuver aucun des amendements. Les Verts, la gauche radicale et les socialistes s’y sont opposé·es, quand la plupart des centristes, de la droite et de l’extrême droite ont voté pour.

Comme l’analyse le média Contexte, le scrutin en séance publique reste très incertain, avec plusieurs groupes politiques fracturés. À l’exception des délégations espagnoles et danoises, une grande partie des Socialistes et démocrates (deuxième groupe au Parlement européen) devrait voter la plupart des amendements proposés.

Ils et elles pourront compter sur les voix des Verts et de la gauche radicale, pleinement opposé·es au texte. Plusieurs voix du centre à l’extrême droite pourraient venir grossir les rangs, y compris chez le Parti populaire européen (droite), force majeure du Parlement. Début avril, plusieurs élu·es de la droite allemande ont fait part à la Commission européenne de leur inquiétude vis-à-vis des brevets.

De là à atteindre une majorité de 361 voix sur l’un des amendements ? «Une barre élévée», reconnaît Christophe Clergeau : «S’il se confirmait que les groupes de droite et d’extrême droite s’alignent sur les intérêts des multinationales et abandonnent la bataille sur les brevets, alors nous serons battus.»

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16.06.2026 à 12:03

Le dépistage du cadmium remboursé à partir de ce mardi… mais seulement pour les patients «à risque»

Zoé Moreau

Texte intégral (738 mots)
Le remboursement des tests du cadmium prend effet ce mardi 16 juin. © Adobe Stock

Près d’un an après l’annonce du ministre, le dispositif arrive enfin : depuis ce mardi, le dépistage de la contamination au cadmium est remboursé sur ordonnance pour les patient·es dit·es «à risque». Sinon, il faudra débourser 27,50 euros pour faire le test (contre une quarantaine d’euros jusqu’alors).

Concrètement, ce test s’adresse surtout aux «personnes potentiellement surexposées au cadmium du fait de leur lieu de résidence», quand le sol a «été préalablement reconnu par les autorités compétentes comme étant pollué par le cadmium», précise le gouvernement.

Pour connaître la quantité de cadmium dans son corps, un prélèvement d’urine peut suffire. Et, en cas de «cadmiurie» élevée, un test sanguin pourra être réalisé «de manière complémentaire», indique le gouvernement.

Les deux tests seront remboursés à hauteur de 60% par l’Assurance maladie, le reste étant pris en charge par la complémentaire santé. Les patient·es devront toutefois s’acquitter d’une participation forfaitaire de deux euros comme «pour chaque acte de biologie médicale ou toute consultation médicale», détaille le gouvernement.

Une promesse ancienne

Voilà plusieurs mois que le dispositif était dans les tuyaux. En juin 2025, l’ancien ministre de la santé, Yannick Neuder, avait fait la promesse du remboursement, dès l’automne de la même année, du dépistage de la contamination au cadmium pour les Français·es.

Ce métal lourd contamine la population via l’alimentation et fait courir des risques graves pour les reins, les os, la reproduction, augmentant même la probabilité, sur le long terme, de développer certains cancers. L’étude Esteban de Santé publique France en 2021 avait même montré que plus de la moitié des Français·es dépassaient le seuil d’imprégnation «critique» de 0,5 µg/g (microgrammes par kilo) de créatinine (un indicateur présent dans l’urine). Au-delà de cette limite, des effets sur les os sont possibles, en plus d’atteintes sur les reins.

7 000 sites potentiellement pollués

À l’annonce, il y a quelques semaines, d’une potentielle restriction du dépistage à certaines zones géographiques, le cardiologue Pierre Souvet avait réagi auprès de Vert : «C’est une ineptie. Ce n’est pas parce que vous habitez dans le Jura que vous consommez des produits du Jura. Ça ne tient pas debout ! À moins que ces tests ne s’adressent qu’aux personnes qui mangent des légumes de leur potager…», tonnait-il. Il plaidait pour un remboursement gratuit «pour tout le monde».

Concernant ce périmètre pressenti, le gouvernement a tout simplement suivi les recommandations de la Haute Autorité de santé, qui avait préconisé en 2024 de dépister les résident·es «potentiellement surexposés» des territoires aux sols géologiquement riches en cadmium (tels que la Charente, la Champagne, le Jura ou le Massif central) ou les riverain·es des 7 000 «sites et sols pollués ou potentiellement pollués recensés».

Finalement, il n’y a pas vraiment de restriction géographique. Interrogé mi-mai par l’AFP, le ministère de la santé a rassuré : «On n’exclura pas [du remboursement, NDLR] les personnes vivant hors de ces sites qui pourraient être sur-imprégnées : ce sera au médecin de juger, face à un problème rénal ou osseux par exemple, de la nécessité de ces analyses.»

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16.06.2026 à 11:04

A69 : le rapporteur public favorable à la reprise du chantier, décision attendue d’ici fin juin

Zoé Moreau

Texte intégral (1175 mots)
Toulouse, le 18 février 2025. Lors d’un rassemblement anti-A69. © Alain Pitton/Nurphoto via AFP

L’A69, cette autoroute en construction entre Toulouse (Haute-Garonne) et Castres (Tarn), sera-t-elle définitivement abandonnée, comme l’avait ordonné la justice le 27 février 2025 ? Ou, au contraire, les travaux de ce ruban d’asphalte de 53 kilomètres pourront-ils se poursuivre en toute légalité, comme l’a ensuite permis la cour administrative d’appel le 30 décembre dernier ?

Lundi après-midi, le Conseil d’État a examiné les recours de plusieurs associations – parmi lesquelles France nature environnement et Les Amis de la Terre –, collectivités et citoyen·nes qui demandent l’annulation de l’arrêt rendu par la cour d’appel en décembre. La décision finale, attendue d’ici à la fin du mois de juin, pourrait être déterminante : c’est l’avenir d’un chantier très contesté, devenu emblématique des luttes écologistes, qui se joue.

Son issue demeure incertaine. Jeudi dernier, le rapporteur public – ce magistrat chargé d’éclairer les débats après une analyse approfondie du dossier – s’est prononcé en faveur de la poursuite du chantier. Or ses avis sont fréquemment suivis par les juridictions. Lundi, devant la cour de magistrat·es et une foule d’opposant·es venue du sud pour l’occasion, il a détaillé les raisons de sa position.

Le rapporteur public démonte les arguments des opposants

D’emblée, le rapporteur public a tenu à préciser : «Il n’est pas question de savoir s’il est opportun de faire l’A69», mais plutôt «d’apprécier la validité du raisonnement des juges de la cour d’appel, en droit». Dans un exposé d’environ une heure, il a ensuite passé en revue les différents arguments avancés par les ONG pour les balayer un à un.

Ainsi, selon lui, les juges de la cour administrative d’appel ont statué en toute impartialité le 30 décembre dernier, contrairement à ce qu’affirment les requérant·es. Les 33 communes concernées par le chantier, qui devaient être consultées en amont du projet, l’ont bien été conformément à la loi, a-t-il encore estimé. De même, la consultation publique préalable, destinée à recueillir l’avis de la population locale, s’est déroulée «sans erreur de droit».

Le cœur de son argumentaire se situait ailleurs – tout comme celui des associations requérantes. Il portait avant tout sur la «raison impérative d’intérêt public majeur» (RIIPM) accordée au projet d’autoroute. Cette «carte joker» permet à un projet portant atteinte à la biodiversité de s’affranchir du principe de protection des espèces lorsqu’il est jugé suffisamment important pour le développement économique, social ou sécuritaire d’un territoire. Ici, la RIIPM autorise l’atteinte à 157 espèces animales protégées présentes sur le tracé.

Une autoroute jugée «structurante» pour le territoire

Le degré d’importance à partir duquel un projet est éligible à la RIIPM était au cœur des débats. Les opposant·es à l’A69 estiment de longue date que le bassin de Castres-Mazamet ne présente pas de décrochage économique ou démographique susceptible d’exiger un chantier d’une telle ampleur, contrairement à ce qu’affirment les promoteurs du projet. Les gains seraient par ailleurs assez limités, selon les anti-A69, l’autoroute permettant de réduire le trajet jusqu’à Toulouse d’à peu près 15 minutes (il faut compter environ 1h10 actuellement pour relier les deux villes).

«Contrairement à certaines affirmations avancées par les requérantes, la RIIPM n’est pas réservée à des situations exceptionnelles, à des projets indispensables ou d’une impérieuse nécessité», a soutenu le rapporteur public. Il n’est pas non plus nécessaire, selon lui, «que le projet garantisse à lui seul le développement économique et social d’un territoire» : celui-ci peut «s’articuler avec d’autres leviers d’action».

Il poursuit : «Les collectivités sont les mieux placées pour mesurer les besoins du territoire. L’A69 est un projet qui apparaît structurant, qui permet un gain conséquent de confort, de sécurité et de temps.» De son point de vue, l’autoroute favoriserait également l’accès aux grandes infrastructures de transport, notamment à la gare de Toulouse et à l’aéroport de Toulouse-Blagnac.

«Un projet politique, pas d’intérêt général»

Du côté des associations, l’interprétation de cette notion juridique est tout autre. «Une RIPM, comme son nom l’indique, ne vaut que pour des projets d’intérêt majeur», martèle Louis Boré, avocat du collectif La Voie est libre. C’est d’ailleurs ce qu’avait conclu la rapporteur publique il y a un an, en première instance : «L’intérêt doit être tel qu’il doit pouvoir justifier que l’on déroge aux objectifs de conservation de la faune et de la flore.»

Louis Boré ajoute : «Il eût fallu que le bassin de Castres soit en décrochage économique et que l’autoroute lui eût permis d’en sortir pour que cette notion soit applicable. Or ce n’est pas le cas. Même la cour administrative d’appel l’a reconnu : elle ne parle que d’une amélioration de la situation du territoire.»

À la sortie de l’audience, Annick Makala, de l’association Attac Tarn, abonde auprès de Vert «Le péage de l’A69 sera l’un des plus chers de France. Cette autoroute ne sera accessible qu’à une poignée de privilégiés. C’est un projet politique, pas un projet d’intérêt général.»

Anne Stambach-Terrenoir, députée insoumise de Haute-Garonne, pense la même chose : «Peut-on justifier la destruction de zones humides et d’espèces protégées pour gagner quelques minutes de trajet ? Aujourd’hui, c’est notre conception de l’aménagement du territoire et de la protection du vivant qui est en jeu.» Et de poursuivre : «Nous espérons que le Conseil d’État donnera raison au tribunal administratif de Toulouse, qui avait estimé qu’il n’y avait pas de RIIPM.»

Réponse d’ici la fin du mois.

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16.06.2026 à 10:30

«J’essaye d’avoir un temps d’avance» : chercheurs et agriculteurs s’allient pour inventer un blé plus résistant aux aléas climatiques

Ivan Logvenoff

Texte intégral (1855 mots)
Germigney (Haute-Saône), mai 2026. Isabelle Goldringer et son équipe de chercheur·ses à l’Inrae arrivent dans le champ d’Emmanuel Ogier, céréalier bio. © Ivan Logvenoff/Vert

Au volant de sa camionnette en ce mois de mai, sur une route de Germigney (Haute-Saône), Emmanuel Ogier estime qu’il était arrivé «au bout». Entre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité, il ne supportait plus les réunions avec les conseiller·es de la chambre d’agriculture ou des coopératives. Les pesticides qui allaient être interdits, ceux qui allaient les remplacer, la manière de les pulvériser de nuit : ces recommandations techniques n’offraient pas de réponse suffisante à ses yeux. En 2018, il convertit donc ses 250 hectares à l’agriculture biologique, dans ces terres fertiles de Franche-Comté où la labellisation reste rare. «J’essaye d’avoir un temps d’avance», souffle le céréalier.

Alors que moins de 3% de la surface française de blé est cultivée en agriculture biologique, la ferme d’Emmanuel Ogier fait figure d’exception. Les industriels ne se battent pas pour trouver des solutions aux problèmes de cette filière, qui représente un marché très limité pour eux. Par exemple : rares sont les semenciers qui essayent de trouver des variétés adaptées au cahier des charges bio. Les céréaliers en agriculture biologique peinent tellement à dénicher des semences que des dérogations leur sont régulièrement accordées pour utiliser des graines produites avec des pesticides et des engrais de synthèse.

Les scientifiques retirent du sol une bande de coton pour évaluer la vie du sol. © Ivan Logvenoff/Vert

La filière a une nouvelle source d’inquiétudes. Mercredi 17 juin, le Parlement européen pourrait donner son feu vert aux nouvelles techniques génomiques (NTG), ces organismes génétiquement modifiés (OGM) d’un nouveau genre. Avec ces technologies, les grands semenciers promettent d’élaborer plus rapidement des variétés adaptées au changement climatique. Mais il sera difficile de garantir que les gènes des plantes modifiés en laboratoire grâce aux NTG ne se retrouveront pas, au bout de quelques années, dans certaines variétés destinées aux champs bio. Or l’absence d’OGM est justement l’une des exigences du cahier des charges. D’autres personnes alertent aussi sur les risques d’appropriation du vivant, avec de possibles dépôts de brevets sur des gènes déjà existants sans ces techniques.

Arpentant le champ d’Emmanuel Ogier, Isabelle Goldringer et ses collègues de l’Institut national de recherche pour l’agriculture (Inrae) travaillent depuis plus de vingt ans pour protéger les fermes bio de ces risques. L’équipe considère que la diversité génétique en matière de céréales est déjà assez importante sans que l’on doive la manipuler en laboratoire, à condition de valoriser tout le patrimoine des variétés anciennes.

À l’automne dernier, dans le cadre d’un partenariat avec la coopérative bourguignonne spécialisée en bio Cocébi, des graines de blé dites «population» ont été semées sur cette parcelle. À l’inverse des semences commerciales, qui appartiennent à une firme et possèdent toutes le même génome, chaque épi vert qui émerge désormais du sol possède un génome unique. «Qu’il s’agisse des températures, des dates de précipitations, des sécheresses, les modèles climatiques indiquent avant tout que les conditions deviennent imprévisibles, et seule la diversité génétique pourra y répondre», explique la chercheuse.

Romain Callouet, stagiaire, compte le nombre d’épis de blé pour la population CCP-2. © Ivan Logvenoff/Vert

Rouge de Bordeaux, champagne barbe, automne rouge barbu, rouge d’hiver de Lozère, rodon guer 332, blanc des Flandres : pour obtenir une réelle diversité, Isabelle Goldringer et son équipe ont patiemment croisé six variétés anciennes, sur plusieurs générations. Emmanuel Ogier, en semant cette population, participe depuis plusieurs mois à leur multiplication, mais également à leur observation sur le terrain.

Après quelques minutes de recherche, l’équipe finit par retrouver les piquets de plastique jaune qui délimitent quatre carrés de 50 centimètres de côté. Dos courbé, les chercheur·ses évaluent le stade de maturité des épis, scrutent les premiers signes de maladies sur les feuilles et identifient les plantes sauvages entre les rangs, en reportant tous les résultats sur leurs grilles. Elles et ils prélèvent aussi au passage quelques échantillons de sol et une bande de coton enterrée quelques mois plus tôt, qui permettra d’évaluer la richesse en micro-organismes.

Isabelle Goldringer note l’état sanitaire des parcelles. © Ivan Logvenoff/Vert

Dans le cadre de ce projet lancé en 2018 avec Cocébi et une autre coopérative spécialisée en bio, Biocer, plusieurs dizaines d’autres carrés seront analysés d’ici le début de ce mois de juin dans des fermes en Normandie, en Île-de-France et en Bourgogne. Avec les données récoltées, l’équipe déterminera comment la population de blé répond aux conditions climatiques locales, aux différences de qualité des sols. Et, surtout, si ces éléments correspondent à ce que les producteurs et productrices ont observé tout au long du développement des plantes. «On est particulièrement bien reçus dans les fermes», souligne l’ingénieure de recherche Céline Bourhis-Lozier, à rebours des discours de certain·es syndicalistes agricoles qui emmurent les bureaux des scientifiques pour dénoncer le manque de dialogue et de résultats de la recherche publique.

À deux heures de route de là, à Saint-Fargeau (Yonne), Vincent Lefèvre, agriculteur bio et président de la coopérative Union bio semences, est l’un des premiers à avoir rejoint le projet. Ce fils de céréalier a commencé à s’intéresser aux variétés anciennes dès son doctorat en agronomie, au début des années 2010. Lorsqu’il a repris la ferme familiale avec sa femme Marie, tout en soutenant sa thèse, il est arrivé avec plus d’une soixantaine de blés différents dans les bagages. «Je ne cherche pas la productivité, je veux surtout des variétés adaptées à mes sols pauvres», insiste-t-il.

De la résistance à la chaleur plutôt que des gros épis, des feuilles larges et basses pour couvrir le sol et empêcher les «mauvaises herbes», une consommation limitée d’azote : ses critères sont dans chaque cas exactement inverses à ceux des agriculteur·ices conventionnel·les. Malgré des rendements inférieurs de moitié aux moyennes nationales, la ferme trouve tout de même son équilibre économique, notamment grâce à la transformation en farine des blés anciens.

Vincent Lefèvre ferme les sacs de farine de blés anciens dans son moulin à la ferme. © Ivan Logvenoff/Vert

Le quarantenaire a semé cette année les trois populations différentes développées par Isabelle Goldringer et son équipe, sur une dizaine de petits carrés délimités de piquets jaunes. Deux de ces populations devraient être notifiées dans les prochaines semaines à l’interprofession des semences, le Semae. Seule cette reconnaissance officielle permettra enfin de commercialiser ces semences auprès des adhérent·es des coopératives partenaires du projet.

Une population en particulier, la CCP-3, qui mêle variétés anciennes et modernes, sera adaptée aux utilisations plus commerciales : sous forme de farine dans le réseau Biocoop – qui a déjà signalé son intérêt – ou comme ingrédient chez les industriels de la boulangerie et de la pâtisserie bio. «L’objectif est d’aider les semences bio et populations à changer d’échelle», appuie Isabelle Goldringer, alors que ce type de démarche reste réservé à des paysan·nes-boulanger·es cultivant quelques hectares. Alors que les partisan·es des NTG brandissent le changement climatique en étendard, le projet d’Isabelle Goldringer montre que les fermes céréalières n’ont pas besoin de ces outils technologiques. Une autre sélection, plus adaptée aux agriculteur·ices biologiques, offre des solutions plus durables et moins commerciales.

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