Mathilde Picard
Ce week-end marque le traditionnel chassé-croisé entre juillettistes et aoutien·nes durant lequel les routes s’encombrent de voitures. Au-delà de la pollution générée par les moteurs, ce trafic engendre une contamination plus large et moins connue : celle aux microparticules de pneus. Un pneu perd en moyenne quatre kilogrammes (kg) de matière dans sa vie (environ quatre ans), dont des centaines de microplastiques et d’additifs chimiques. Auprès du Parisien, le président du syndicat du pneu, Dominique Stempfel, reconnaît le problème posé par cette dégradation du caoutchouc : «Ces particules sont ensuite lessivées par la pluie et entraînées vers les cours d’eau et le milieu marin.» Le frottement entre la roue et l’asphalte libère des centaines de composés dont certains sont toxiques pour la santé et l’environnement. Parmi eux : des hydrocarbures aromatiques comme le benzène, classé cancérogène, des polymères (de grosses molécules obtenues par assemblage de molécules plus petites) ou encore des micro voire nanoparticules de plastique. En 2025, l’ONG Agir pour l’environnement avait identifié 1 954 composés différents dans les pneus de six marques qu’elle avait fait analyser par le laboratoire indépendant Emission analytics. Parmi ces substances, «40% présentent des risques aigus pour la santé et l’environnement aquatique», selon son rapport. «112 sont considérées comme cancérigènes, mutagènes [qui modifient l’ADN, NDLR] ou reprotoxiques [toxiques pour la reproduction], parfois les deux ou les trois à la fois», détaille Magali Leroy, chargée des enquêtes au sein de l’association. Il est encore difficile de caractériser précisément l’effet sur la santé de ce mélange qui se retrouve de manière diffuse dans l’environnement, pénétrant les sols, l’eau et l’air. Ce qui est sûr, c’est que ce cocktail participe à accroître la pollution atmosphérique. «Les particules [rejetées par les pneus, NDLR] exposent l’ensemble de la population, en particulier les enfants, à des risques accrus de cancers, de troubles neurologiques, ainsi que de maladies respiratoires et cardiovasculaires», souligne encore le rapport de l’ONG. Malgré ces effets néfastes, les industriels continuent d’utiliser ces composés. «Différents additifs sont ajoutés pour donner une certaine texture aux pneus, explique Florian Breider, chercheur en ingénierie environnementale à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (Suisse). D’autres servent pour des raisons de sécurité routière ou pour éviter le vieillissement lié à l’oxydation : sans certaines molécules, le caoutchouc se craquèle et se fissure quand il vieillit.» Parmi ces substances, on retrouve le 6PPD. Une molécule au nom compliqué pourtant bien connue de l’autre côté de l’Atlantique. En janvier dernier, des fabricants parmi lesquels Michelin, Pirelli ou encore Bridgestone ont été entendus par la cour fédérale de justice de San Francisco (États-Unis) après une plainte déposée par des associations de pêche et de conservation de la nature. Celles-ci les accusent d’avoir décimé des populations entières de saumons sauvages et d’autres espèces de poissons à cause de l’utilisation du 6PPD. «En se dégradant, la molécule devient du 6PPD-quinone, un composé emporté par la pluie vers les rivières qui impacte la fertilité des poissons», explique Magali Leroy. Cette pollution inquiète aussi les pays européens : une quantité conséquente de résidus de pneus a été détectée dans le lac d’Annecy (Haute-Savoie) en janvier dernier et une équipe de chercheur·ses helvétiques en a retrouvé dans des fruits et légumes, y compris cultivés en agriculture biologique. Près d’un tiers de ceux consommés en Suisse en contenaient. L’équipe de recherche de Florian Breider est à l’origine de cette découverte. «On a trouvé du 6PPD-quinone mais aussi de la DPG (1,3-diphénylguanidine), précise l’expert. Or on dispose de peu d’informations sur leur toxicité pour l’être humain, ça pose question.» La DPG, qui participe à rendre le caoutchouc plus rigide, est déjà considérée toxique pour l’environnement aquatique, selon l’Agence de sécurité sanitaire française (Anses). «On retrouve certains additifs des pneus dans l’urine humaine, ce qui veut dire qu’ils pénètrent dans le sang. Leur impact sur la santé humaine est encore méconnu mais on sait que plusieurs sont neurotoxiques pour les poissons. On ne peut pas faire de raccourci entre les effets sur ces animaux et sur l’humain, mais ces premiers résultats invitent à la méfiance», souligne le scientifique. «Il est difficile d’évaluer le niveau de toxicité du mélange contenu dans ces caoutchoucs, précise-t-il. Car tous les additifs forment un effet cocktail qui peut multiplier certains risques et en neutraliser d’autres.» Actuellement, son équipe de recherche met en place une méthodologie pour mieux évaluer cette multiexposition. En attendant d’en savoir plus, Agir pour l’environnement réclame davantage de transparence de la part des industriels sur la composition des pneus. L’ONG revendique également la mise en place d’un nouvel étiquetage européen qui intègrerait un indicateur de toxicité. «Au niveau européen, ça commence à bouger, espère Olivier Charles, coordinateur des campagnes climat, énergie et transports de l’association Agir pour l’environnement. L’Autriche et le Danemark ont demandé à l’Agence européenne des produits chimiques d’interdire le 6PPD. Nous avons rejoint leur commission car, tant qu’il n’y a pas de contrainte sur l’industriel, il ne changera pas sa recette de fabrication.» Pour l’instant, le militant estime que, «s’agissant de la composition des pneus, il n’y a pas d’entreprise meilleure qu’une autre, aucune ne fait figure de bon élève». L’association automobile allemande Adac, qui se donne pour mission de «sauvegarder et de promouvoir les intérêts de l’automobilisme, du sport motorisé», a jugé que Michelin était la marque qui réduisait le plus l’abrasion de ses pneus, après avoir réalisé des tests sur 160 produits différents en 2025. L’entreprise précise avoir noué un partenariat avec l’université de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pour «développer des solutions techniques aux problématiques environnementales des particules d’usure issues du contact entre la route et le pneumatique». Atténuer l’émission de ces microparticules de caoutchouc peut aussi passer par «un autre design routier», suggère Magali Leroy. «Les ronds-points génèrent davantage de particules que les dos d’âne», illustre-t-elle. Éviter les zones de freinage intense contribue à diminuer la pollution atmosphérique. Une autre solution, plus accessible à l’échelle individuelle, est de renoncer à une conduite sportive faite d’accélérations et de freinages brusques, car elle est responsable d’une abrasion plus rapide des pneus. Les véhicules plus légers sont aussi les moins émetteurs. «Tous les 150 kilomètres, une Tesla Y, qui pèse 464 kilos de plus qu’une Fiat 600e, rejette dans l’environnement l’équivalent [en microparticules, NDLR] d’une bouteille plastique d’un litre et demi», s’indigne Olivier Charles, d’Agir pour l’environnement. La meilleure solution reste d’éviter, autant que possible, d’utiliser sa voiture en solitaire si une alternative en transport en commun est disponible pour son trajet. Texte intégral (1639 mots)

40% de composés à risques dans nos pneus
Le 6PPD : une molécule toxique dans le viseur des associations

Pas de fabricant parfait mais des pistes de solutions
Éviter la conduite sportive et choisir un véhicule léger
Margaux Solinas
Ida Mpho Thseole sort de sa maison avec un bol bleu rempli de bouillie. La grand-mère de 60 ans est accompagnée de Neo, son petit-fils de 19 ans. Elle s’assoit difficilement sur un matelas posé devant sa porte, à Snake Park, un quartier informel situé à Soweto, en Afrique du Sud. Elle installe Neo à ses côtés et se prépare à lui donner à manger. Cuillère à la main, elle raconte la tragédie qui touche sa famille : «Neo est atteint de paralysie cérébrale depuis sa naissance. Ma fille refuse de s’occuper de lui, alors c’est moi qui passe mes journées avec.» La sexagénaire, comme une trentaine de personnes, fait partie du collectif Snake Park Cerebral palsy forum (Forum sur la paralysie cérébrale, en français). Le groupe sensibilise sur les effets des poussières toxiques des terrils miniers et milite pour les droits des enfants atteint·es de paralysie cérébrale. Depuis la création du groupe en 2017, au moins 15 enfants sont né·es avec ce handicap dans le quartier, et nombre d’autres avec des malformations. Une situation qui s’explique par les dépôts de résidus miniers omniprésents à Snake Park, et le vent qui transporte les poussières toxiques dans l’air. «Un résidu minier, c’est un déchet de mine qui a été laissé il y a des années par les compagnies minières», explique Thokozile Mntambo, militante et cheffe de gestion de projet à la fondation Bench-Marks, une organisation à but non lucratif engagée en faveur de la justice sociale et économique en Afrique du Sud. «Une fois l’or extrait et raffiné, des résidus restent et contaminent le sol, qui contient alors des métaux comme de l’uranium, de l’arsenic, du cyanure, du cuivre et du plomb. Ces métaux toxiques peuvent ensuite se transformer en gaz et causent de nombreuses maladies comme l’asthme, le cancer du poumon et des problèmes affectant le fœtus», appuie-t-elle. Snake Park est situé dans le Witwatersrand, qui était l’un des plus grands bassins d’or au monde à la fin du 19ème siècle. «Avant, on mourait comme main-d’œuvre pour extraire l’or de ces mines ; aujourd’hui, on meurt à cause des déchets», dénonce Thokozile Mntambo devant l’immense montagne jaune et poussiéreuse qui surplombe le quartier et ses quelque 35 000 habitant·es. Le township (un quartier réservé aux populations noires sous l’apartheid) de Soweto est intimement lié à l’essor de l’industrie aurifère sud-africaine. Sa création va de pair avec le développement des mines d’or et d’autres métaux autour de Johannesburg, la plus grande ville du pays, à quinze kilomètres d’ici. Il a accueilli une grande partie de la main-d’œuvre noire venue travailler dans les mines – également issue de l’immigration des pays limitrophes –, avant de devenir un symbole de la ségrégation spatiale imposée par le régime politique de l’époque. «Pendant l’apartheid, entre 1955 et 1965, le gouvernement a forcé de nombreux habitants noirs à quitter les quartiers réservés aux Blancs. Des populations ont été déplacées depuis différents secteurs de Johannesburg pour être relogées dans les townships du sud-ouest de Johannesburg, dont Soweto», explique David Van Wyck, ancien responsable de la recherche à la fondation Bench-Marks. L’apartheid, un régime de ségrégation raciale instauré officiellement en Afrique du Sud en 1948, exigeait une séparation stricte entre les populations blanches et non blanches dans tous les domaines de la société. Ce système reposait sur des lois discriminatoires qui privaient la majorité noire de nombreux droits politiques, économiques et sociaux. Il a pris fin entre 1990 et 1994, avec l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela et du parti politique Congrès national africain (ANC). Les richesses issues de l’or et d’autres minerais ont longtemps alimenté la prospérité des dirigeants du régime de l’apartheid ; et elles continuent de profiter aux décideurs d’Afrique du Sud aujourd’hui. Comme le souligne David Van Wyck, «les nouvelles élites sont entrées en alliance avec les compagnies minières en 1994 et sont devenues leurs partenaires». Mais les habitant·es des quartiers informels ne profitent pas des richesses de leur pays. Soweto reste confronté aux conséquences économiques de la ségrégation raciale : dans un pays où près d’une personne active sur trois est sans emploi (32,9% au premier trimestre 2025, selon Statistics South Africa), les anciens townships continuent d’être parmi les lieux les plus touchés par le chômage et la précarité. Les mines sud-africaines ont progressivement fermé ou réduit leur activité en raison de l’épuisement des gisements faciles à exploiter, de la baisse de la rentabilité et de la hausse des coûts d’extraction. Certaines tensions sociales et des difficultés d’investissement, combinées à une concurrence internationale, ont aussi fragilisé l’industrie. «Il y a 6 200 mines abandonnées en Afrique du Sud, raconte David Van Wyck. C’était facile d’ouvrir des mines à l’époque, mais personne n’a pensé à comment les fermer et les réhabiliter. Et le gouvernement ne veut rien entendre, ils veulent continuer d’ouvrir des mines plutôt que de résoudre le problème des bassins de résidus miniers.» Contacté, le gouvernement sud-africain n’a pas répondu à nos sollicitations. «Et l’État ne fait rien pour aider la population», s’énerve Lily Stebe. À 69 ans, elle gère un orphelinat à Snake Park, qu’elle a construit de ses propres mains avec des matériaux de récupération. La sexagénaire recueille les enfants touchés par un handicap dont les parents refusent de s’occuper. Lily Stebe ne reçoit pas d’aides du gouvernement pour son orphelinat, et le blâme des malheurs qui foudroient Snake Park. «Ils ont failli», se plaint-elle. Elle fait partie de la coopérative Bambanani, qui s’occupe du plaidoyer et de la sensibilisation des habitant·es face aux dangers des résidus miniers. Mais face aux plaintes et aux demandes d’aide, l’État sud-africain demeure silencieux. La fondation Bench-Marks a tenté d’avertir le gouvernement et continue d’envoyer de nombreux documents prouvant la pollution de l’air et de l’eau à Snake Park. «Quand cette fine poussière s’envole, vous la respirez, elle change votre code ADN et elle rend les enfants malades ; aussi, lorsqu’elle est trop concentrée, elle donne des cancers comme celui des os et celui des poumons», explique David Van Wyck. Lily Stebe est atteinte d’asthme chronique, et David Van Wyck, qui n’est pas résident, a ressenti de nombreuses douleurs aux poumons et aux yeux lors de ses passages hebdomadaires. Un peu d’espoir est apparu, d’après Thokozile Mntambo, avec l’arrivée de Pan African Resources, entreprise qui a racheté les licences des mines toutes proches afin de les exploiter. Engagée avec Bambanani, la compagnie aurifère a déjà mis en place des formations de sensibilisation aux dangers liés aux résidus miniers et installé des panneaux pour interdire aux habitant·es de se promener à proximité de la montagne de déchets. Contactée, elle n’a pas répondu à nos sollicitations. Toutefois, Thokozile Mntambo reste méfiante. Depuis août 2025, la communauté attend toujours le plan de gestion environnemental de Pan African Resources et les solutions apportées pour protéger la communauté de la pollution de l’extraction. David Van Wyck sonne l’alarme : selon lui, s’ils font aujourd’hui des promesses, c’est parce que le cours de l’or était en hausse depuis le début de la guerre en Iran. «Et dès qu’il retombera, les entreprises minières feront faillite», prédit-il. L’expert explique que depuis 2019, Pan African Resources n’a montré aucun plan pour protéger la communauté et ne cherche qu’à faire du profit. La seule solution pour sauver les habitant·es de Snake Park, à son avis ? Créer un autre quartier, loin des terrils, avec une économie durable. Texte intégral (1817 mots)

Handicaps et cancers

Une industrie minière de ségrégation


Une pollution meurtrière

Lilou Hiver
«Le monde est peut-être foutu, mais pas ses habitants», s’exclame Tom Poulot, le sourire aux lèvres. Difficile d’imaginer qu’au début du mois de juillet, lors de notre première rencontre avec cet agriculteur des Pyrénées-Orientales, une profonde tristesse marquait son visage. Au milieu des débris calcinés, à la recherche de ce qui pouvait encore être sauvé, il venait de voir partir en fumée le projet d’exploitation agricole autonome qu’il construisait seul depuis six ans à Vinça. Les violents incendies qui ont ravagé plus de 5 000 hectares dans le département ne l’ont pas épargné. «Après tous mes efforts, j’allais enfin pouvoir m’enregistrer officiellement comme agriculteur, mais le feu m’a tout pris», rembobine-t-il aujourd’hui. Démuni et à bout de force, il se résout à lancer une cagnotte, encouragé par une amie. Deux semaines se sont écoulées depuis la publication de son témoignage dans Vert et les soutiens se sont multipliés. Ce vendredi, elle atteint presque l’objectif des 40 000 euros grâce aux dons de plus de 1 200 personnes. «Avec le prix de la vie aujourd’hui, je ne m’attendais pas à un tel élan de générosité», s’étonne Tom Poulot. Sur les réseaux sociaux, il tient à répondre aux centaines de messages d’encouragement qu’il a reçus. «J’étais au fond du trou, je n’avais aucune rentrée d’argent pour m’aider et, voir que les gens ont le cœur sur la main, ça m’a sauvé», reconnait-il. L’agriculteur a également été surpris par la solidarité qui s’est manifestée entre voisin·es après les incendies. Dans son village, l’équipe municipale et les riverain·es ont aidé à nettoyer les parcelles après le passage des flammes. «On aurait dit une grande famille», confie-t-il. Chacun lui demandait ce dont il avait besoin, même lorsqu’il ne s’agissait que de «trois fois rien» comme quelques bouts de tuyau ou des piquets de clôture. Passé le choc de l’incendie et grâce aux nombreux soutiens, l’agriculteur reprend espoir et commence déjà à imaginer de futurs projets. «Ma famille a halluciné», s’amuse-t-il. Il souhaite tout reconstruire avec la même démarche : «Toujours en récup, toujours en low-tech, pour vivre la vie avec le vivant.» Pour retrouver son activité de maraîchage, il va devoir commencer par s’occuper de la question de l’eau. Les abris qui captent l’eau de pluie et les gouttières doivent notamment être changés, «avant l’automne pour remplir les réserves en prévision de l’été», précise-t-il. En hiver, il replantera son verger. Il prévoit aussi d’avoir de nouvelles poules au printemps prochain. Pour l’heure, Tom Poulot prend du temps pour son fils et lui. Pendant l’incendie, Léo, dix ans, n’était pas présent. À son retour, face aux dégâts, il a simplement dit que «ce n’était pas si grave, que la vie continuait». Une réponse qui incite son père à vouloir construire «un projet encore mieux qu’avant» pour «ne pas laisser à nos enfants un monde trop pourri». Texte intégral (725 mots)


Reconstruire comme avant, mais en mieux
Pierre Isnard-Dupuy
«Cette année, c’est le bordel !» L’expression revient invariablement dans la bouche des gardien·nes de refuge et des randonneur·ses sur le parcours du GR20, en Corse. En ce mois de juillet, l’incendie qui s’est déclaré sur la commune d’Albertacce (Haute-Corse) bouleverse l’itinéraire de randonnée et le planning des réservations dans les douze refuges gérés par le parc naturel régional de Corse (PNRC). Le 14 juillet, 200 personnes engagées sur le célèbre sentier se sont retrouvées bloquées au refuge de Tighjettu. Face au risque que l’incendie atteigne le GR20, la préfecture a ordonné la fermeture de la portion de sentier comprise entre la station de ski de Haut Asco* et le refuge de Ciuttulu di i Mori. Cette interdiction n’a été levée que dix jours plus tard, une fois le feu fixé. Plus au sud, un autre tronçon est également resté fermé pendant une semaine. Balisé depuis 1970, ce chemin de grande randonnée relie Calenzana à Conca, du nord-ouest au sud-est de la Corse. Avec ses 180 kilomètres (km) et près de 12 000 mètres de dénivelé, il est l’un des parcours les plus corsés d’Europe. C’est notamment ce qui en fait un itinéraire incontournable où poser ses semelles pour nombre de passionné·es de trek et de trail à travers le monde. Résultat, l’engouement déborde en une surfréquentation toujours plus forte. Au risque de déranger la faune, comme le gypaète barbu, seule espèce de vautour présente sur l’île, dont il ne reste que quatre couples. Ou encore de piétiner la flore. «Il y a des endroits où les pentes sont très érodées», constate un professionnel de la montagne corse qui souhaite rester anonyme. Dans la descente vers le lac de Nino, l’un des bijoux du GR20, les passages humains ont creusé une multitude de sentes poussiéreuses qui s’entremêlent sur toute la largeur de la pente, au détriment de la végétation. Chaque année, la fréquentation ne cesse d’augmenter. De mai à octobre 2025, le PNRC a comptabilisé 150 000 nuitées dans ses refuges. En 2021, le parc avait enregistré 130 000 nuitées, en augmentation de 25% par rapport à 2019, qui était déjà une saison record post-Covid. Pour l’heure, difficile de se prononcer sur 2026. Les restrictions causées par les incendies poussent des trekkeur·ses à s’orienter vers d’autres itinéraires comme sur les mare a mare (de la mer à la mer) ou le sentier des douaniers du cap Corse. Des destinations promues par la Fédération française de randonnée pédestre comme alternatives à la surpopulation du GR20. Sur l’île de Beauté, la montagne se réchauffe bien plus vite que le littoral. «En quarante ans, la température moyenne de l’air a augmenté d’1,4°C au bord de la mer et de 5,2°C à 2 000 mètres d’altitude», présente Antoine Orsini, hydrobiologiste à l’université de Corse, en s’appuyant sur les relevés de Météo-France. En altitude, la température de l’air peut dépasser les 30 degrés Celsius (°C). Quant aux rivières, leur eau ne rafraichit plus les baigneur·ses. Pour cause : en été, la température de surface des lacs qui les alimentent dépasse fréquemment les 20°C. À 1 710 mètres d’altitude, le lac de Melo, dans la haute vallée de la Restonica, se situe sous la crête empruntée par le GR20. Comme la quarantaine de lacs naturels de Corse, il est une relique de l’époque glaciaire. «Quand j’ai commencé comme professeur, il y a quarante ans, sa température était autour de 17°C en été. En 2022, on l’a mesuré à 21°C. Quatre degrés de plus, c’est monstrueux !», s’inquiète l’hydrobiologiste. Dans ces conditions, la survie des poissons et autres espèces aquatiques est menacée. «Pour les salmonidés, la limite de mortalité est à 20, 21°C. En 2022, des centaines de poissons sont morts en quelques jours» dans le lac de Nino, déplore Pierre-Jean Albertini, en charge du suivi scientifique des lacs d’altitude à l’Office de l’environnement de l’île. Parmi eux figuraient des truites corses, aussi appelées truites à grosses taches, que l’on trouve uniquement dans la région. Comme ces poissons, «60% des espèces sont endémiques à la Corse, du fait de l’insularité et de l’altitude», détaille Antoine Orsini. La conservation des habitats aquatiques est donc d’autant plus importante. La baignade et la fréquentation des berges peuvent aussi polluer l’eau, à cause de la crème solaire, de l’urine et de la sueur. «Les organismes aquatiques y sont extrêmement sensibles. Par exemple, les urines, qu’elles viennent des randonneurs ou du bétail, apportent des chlorures, autrement dit des sels», détaille l’hydrobiologiste. Ces chlorures contribuent à l’eutrophisation des lacs, soit un déséquilibre écologique qui entraîne une prolifération d’algues. Les berges du lac de Nino sont constituées de prairies tourbeuses, parsemées de ruisseaux et de mares caractéristiques de Corse, les pozzini (pozzines, en français). Les fortes chaleurs et le piétinement des humains et du bétail provoquent leur assèchement et leur érosion. «Lorsque l’on marche sur les pozzini, c’est comme une éponge que l’on presse. L’eau sort et une partie s’évapore», illustre Antoine Orsini. Sur place, plusieurs petits groupes de touristes marchent sur les pozzini pour s’approcher des chevaux et des vaches qui paissent : aucun panneau ne leur indique la fragilité du milieu. Après un demi-siècle d’observation de la montagne corse, pour Antoine Orsini, l’expression de changement climatique est trop faible : «Je préfère parler de bouleversement climatique.» De son point de vue, il devient urgent de limiter «dans l’espace et dans le temps» la fréquentation sur le GR20. «Un écosystème que l’on n’agresse pas pourra peut-être s’en sortir», plaide-t-il. Pour stabiliser et lisser la fréquentation sur toute la saison, le parc incite à réserver dans ses refuges à l’avance via une plateforme sur internet. Une mesure qui ne suffit pas à enrayer la hausse de la fréquentation, d’autant que d’autres solutions d’hébergement, proposées par des structures privées, sont également disponibles. Le bivouac est interdit en dehors des aires prévues à proximité des refuges et des bergeries qui accueillent du public. Les contrevenant·es risquent une amende de 135 euros. La baignade, interdite dans les lacs, est passible d’une amende de 68 euros. Antoine Orsini souhaiterait que le tracé du GR soit plus éloigné des milieux aquatiques et des pozzini. Actuellement, il traverse et jouxte celles du lac de Nino sur près d’1,5 km. L’hydrobiologiste aimerait aussi que des quotas soient instaurés : c’est ce qui se pratique dans les calanques de Marseille (Bouches-du-Rhône). Il pense qu’il faudrait restreindre l’accès pendant les périodes caniculaires, qui mettent une pression forte sur les milieux. Lorsqu’on lui demande si l’été est toujours adapté pour arpenter la montagne corse, il répond : «On devrait ouvrir le GR trois mois par an, au printemps et à l’automne.» Dans une île où la part économique du tourisme est de 39%, selon l’Insee, difficile de faire accepter des restrictions aussi fortes. Pour l’heure, le PNRC n’envisage pas la mise en place de quotas. Contacté, il n’a pas donné suite à nos sollicitations. Antoine Orsini enjoint aux professionnel·les du tourisme d’être conscient·es que la dégradation de l’environnement nuira aussi au pouvoir attractif de la Corse : «Si on ne fait rien, on va aussi tuer la poule aux œufs d’or.» *Pour les noms de localités, des toponymies corses ou françaises peuvent coexister. Nous avons fait le choix d’inscrire les noms retenus sur les cartes de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), sauf dans les citations de nos interlocuteurs. Texte intégral (1994 mots)

Tout l’été, Vert vous emmène à la découverte d’un site touristique emblématique percuté par le changement climatique.
Île d’Oléron, calanques de Marseille, Mont-Saint-Michel… Découvrez comment ces endroits se transforment et essayent de s’adapter à un monde en surchauffe. Cette semaine, nous partons en Corse, sur le sentier du GR20. L’une des randonnées les plus prisées d’Europe voit ses pentes s’éroder et sa biodiversité s’effacer.
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.L’un des sentiers les plus courus d’Europe

Chaleur et érosion menacent les espèces corses


«Limiter la fréquentation dans l’espace et le temps»

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