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06.03.2026 à 17:02

Des élections municipales test pour la présidentielle : comprendre la « nationalisation » du scrutin

Rémi Lefebvre, Professeur de science politique université Lille 2, Université de Lille

Les élections municipales 2026 sont largement « nationalisées » dans le récit médiatique qui en fait un test en vue de la présidentielle. Pourtant, la plupart des électeurs demeurent fidèles à une logique locale et non partisane.
Texte intégral (2132 mots)

À un an de la présidentielle, les élections municipales 2026 sont « nationalisées » dans le récit médiatique et par certains partis politiques. Pourtant, les candidats locaux, comme la plupart des électeurs, demeurent fidèles à une logique locale et non partisane. Analyse.


Les élections municipales de 2026 se tiennent un an avant l’élection présidentielle. La précampagne présidentielle a d’ailleurs déjà commencé : des candidats sont déjà déclarés à une primaire de gauche (François Ruffin, Marine Tondelier…) ou à l’élection elle-même (Bruno Retailleau, Jérôme Guedj…). La configuration fait penser aux élections municipales de 2001 qui avaient précédé de quelques mois l’élection présidentielle (avril 2002). Cet effet de calendrier contribue à nationaliser les élections municipales.

Alors que ces élections sont locales par excellence et se jouent dans 35 000 communes et des contextes spécifiques (taille de communes, poids des maires sortants, variété de l’offre et des enjeux), les élections municipales sont construites comme un test pour mesurer les rapports de force politiques avant l’échéance présidentielle de 2027. Les soirs du premier et du second tour, un sens national va être donné à ces milliers de scrutins locaux.

La nationalisation des scrutins locaux, un phénomène ancien

En science politique, la thèse de la « nationalisation » de la vie politique locale a été formalisée dès les années 1980. Elle met en évidence un processus d’unification tendancielle des marchés électoraux. Selon ce modèle, le caractère « local » des élections tend à régresser ; les élus sont de plus en plus liés à un parti. Alors que, sous la IVᵉ République, et dans les années 1960, les coalitions sont variables selon les consultations et les régions, l’Union de la gauche dans les années 1970 tend à homogénéiser les alliances sur le territoire national, et les modes de fonctionnement partisan se centralisent : l’implantation des partis, de gauche puis de droite, progresse sur l’ensemble du territoire national, le nombre de candidats et élus non inscrits ou « apolitiques » baissent ainsi, y compris dans les petites communes.

Les élections locales tendent alors à être construites comme des mesures de rapports de force nationaux entre deux élections générales. Elles obéissent de plus en plus au modèle des « élections intermédiaires ». Celui-ci se construit autour d’une classification et d’une hiérarchisation, entre des « élections décisives » et des « élections intermédiaires », articulées dans un cycle électoral. Les élections intermédiaires, dites de « second rang », sont le plus souvent des élections locales. Plus une élection locale est éloignée d’une élection de renouvellement national, plus grande est la probabilité qu’elle revête une dimension nationale, surtout quand la majorité en place est impopulaire. La logique des élections intermédiaires » se manifeste par un recul du parti au pouvoir, un abstentionnisme plus fort chez les électeurs de la majorité, la progression des oppositions.

À partir de 2002, les cycles politiques nationaux ont de plus en plus d’influence sur les élections locales qui sont systématiquement défavorables au pouvoir en place ; l’Union pour un mouvement populaire (UMP) puis le Parti socialiste (PS) en ont fait les frais en 2008 et en 2014.

Les élections locales sont devenues un exutoire pour exprimer la défiance à l’égard des gouvernements en place selon un mécanisme de vote sanction. En conséquence, la stratégie des partis varie selon qu’ils sont dans la majorité gouvernementale ou dans l’opposition. Christophe Borgel, secrétaire national aux élections du PS, déclarait ainsi le 15 février 2013 au Figaro, non sans ironie :

« Évidemment, quand on est au pouvoir, on dit que les municipales sont un scrutin local, et quand on est dans l’opposition, on dit l’inverse. »

Une « nationalisation » produite par les médias

Les élections municipales de 2026 sont nationalisées, mais ne correspondent plus à ce schéma. Dans un contexte de fragmentation partisane et de confusion institutionnelle, elles ne prennent pas la forme d’une « gouvernementalisation » du scrutin.

L’enjeu n’est plus, comme en 2008 ou en 2014, de sanctionner le gouvernement en place. Même s’il est dominé par des forces proches du président de la République, sa base est plus large (il y a des ministres Les Républicains, LR) et Renaissance a très peu de maires sortants, donc susceptibles d’être sanctionnés. Les élections municipales ne sont donc pas gouvernementalisées mais présidentialisées.

La nationalisation est principalement produite par les médias qui construisent une intrigue et des enjeux nationaux ramenés aux partis dans leur globalité. Ce phénomène s’explique de deux manières : il n’est pas facile de traiter des milliers de configurations locales, les médias recherchent un effet de dramatisation. Cette nationalisation par le cadrage médiatique est d’autant plus forte que la presse locale est en crise (plus attentive aux enjeux locaux, elle est de moins en moins lue).

Les questions que les médias se posent sont du type : Combien de villes le Rassemblment nationale (RN) est-il en mesure de gagner ? Des villes vont-elles basculer à La France insoumise (LFI) ? Les écologistes peuvent-ils garder les dix grandes villes conquises en 2020 ? L’implantation territoriale des socialistes et des LR sera-elle maintenue ?… Des coups de projecteurs sont donnés sur des villes « test » qui focalisent l’attention médiatique : Paris, Marseille, Lyon, Roubaix, Le Havre… Les partis anticipent ces verdicts médiatiques de portée nationale en cherchant à investir le maximum de candidats d’autant plus que l’ancrage local est devenu essentiel pour eux.

La stratégie des partis

La nationalisation des acteurs partisans nationaux est variable. Elle est très forte à La France insoumise. En 2020, Jean-Luc Mélenchon ne cessait de déclarer pendant la campagne municipale : « Il n’y a pas de listes insoumises. » Les candidats insoumis se cachent alors derrière des listes citoyennes. A contrario, l’heure est en 2026 à une logique d’étendard et d’affichage. LFI part à la bataille en assumant sa différenciation partisane et une logique d’autonomie de ses listes au premier tour. La bataille du leadership présidentiel à gauche est engagée. Jean-Luc Mélenchon multiplie les meetings de soutien à des candidats insoumis locaux où ils abordent principalement des enjeux de politique nationale (Toulouse, Roubaix, Creil, Perpignan, Lyon…). Les écologistes et les socialistes, qui contestent fortement la candidature de Jean-Luc Mélenchon à travers un projet de primaire, sont beaucoup plus implantés localement que les insoumis. La politisation du scrutin municipal permet à LFI de peser dans le rapport de force à gauche et d’exercer un pouvoir de nuisance sur les anciens partenaires du Nouveau Front populaire (NFP). Dans de nombreuses villes, LFI pourrait être l’arbitre du second tour : les candidats écologistes et socialistes devront composer avec elle.

À la tête des écologistes, Marine Tondelier joue la légitimité de sa candidature présidentielle aux élections municipales. Elle est très présente sur le terrain pour défendre les maires sortants. Le PS cherche à garder son titre de premier parti de gauche au niveau local pour aborder le scrutin présidentiel dans les meilleures conditions de rapports de force. Il se vante de présenter 2 000 listes, un chiffre présenté comme historique.

Les dirigeants du RN nationalisent eux aussi le scrutin cherchant à provoquer « une vague » qui pourrait scander leur marche vers le scrutin présidentiel. Le président du RN, Jordan Bardella, s’offre même le luxe de se donner un objectif concret, et pas des moindres : « Je souhaite que nous puissions remporter la ville de Marseille. » Le nombre historique de listes – près de 650 – est mis en avant. « Nous entendons peser comme jamais dans notre histoire sur ce scrutin local », promet Jordan Bardella, lors de ses vœux à la presse, début janvier.

Cependant, tous les partis ne considèrent pas les élections municipales comme une rampe de lancement ou un banc d’essai pour 2027. Renaissance (ex-LREM) considère que c’est un obstacle à franchir. Le parti a peu d’élus locaux, un maillage local faible et des ambitions de victoires modestes et sans doute inaccessibles (Bordeaux, Lille, Annecy). Gabriel Attal est peu présent dans la campagne et cherche à enjamber le scrutin. Édouard Philippe, candidat Horizons au Havre, localise au maximum sa campagne dans la ville dont il est le maire, plutôt marquée électoralement à gauche.

Des candidats locaux qui n’affichent pas leurs liens partisans

Les candidats locaux mettent de manière générale très peu en avant leur étiquette partisane et mobilisent peu de considérations de politique nationale, tant la politique partisane est discréditée et le niveau local associé au pragmatisme. C’est parfois même le cas à LFI dans les villes où le parti a le plus de chances de gagner, comme Roubaix (Nord), où le candidat local David Guiraud met peu en avant le sigle, pour rassembler large.

Si le RN nationalise le scrutin municipal, ce n’est pas le cas de ses têtes de liste qui font localement souvent campagne sans même le logo du parti. Cette stratégie est un effet notamment de l’ancrage local croissant du mouvement, à travers son réseau de députés. Louis Aliot, l’actuel maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales) est un modèle en la matière. Il a réussi à conquérir la mairie de la capitale catalane en expurgeant de ses affiches et de ses tracts de campagne toute mention de son parti. Les tracts de Laure Lavalette, tête de liste du RN à Toulon, députée du Var, ne font état d’aucune référence au parti. Le but de ces candidats est d’élargir au maximum le socle électoral, mais aussi permettre à des personnalités de la société civile, ou des ralliés de droite, de rejoindre la liste. Ils évitent ce faisant de trop se marquer politiquement et se concentrent sur des enjeux locaux.

Comment votent les électeurs ?

Enfin, qu’en est-il des électeurs ? Un sondage Odoxa du 20 février 2026 considère que les trois quarts des électeurs continuent de voter pour la liste qu’ils estiment la meilleure pour leur commune, mais que la politique nationale s’invite dans les urnes, avec 24 % (+ 5 % en trois mois) de Français qui voteront d’abord sur des enjeux nationaux. Il faut pourtant prendre ce type d’enquête avec prudence. Il n’est pas facile de démêler chez les électeurs ce qui relève de la politique locale et nationale, de l’image du candidat et de son étiquette.

La nationalisation du scrutin municipal est donc un phénomène complexe, aux ressorts multiples et contradictoires, qui porte en 2026 la marque de l’éclatement du système partisan.

The Conversation

Rémi Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.03.2026 à 16:58

Parité dans les directions : la question n’est plus le nombre, mais l’impact

Loredana Ureche-Rangau, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, spécialisation Finance, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Dubois Loïc, Maître de conférences en sciences de gestion (finance d’entreprise), Université de Lille

Hind Sami, Maître de conférences HDR en Finance, Université Lumière Lyon 2

La féminisation des organes de décision des entreprises semble acquise. Son effet sur les performances financières dépend notamment du contexte culturel.
Texte intégral (1468 mots)

À l’aube d’une nouvelle réglementation en faveur de la diversité de genre dans les instances dirigeantes, une question mérite d’être posée : au-delà des chiffres, ces règles influencent-elles réellement les dynamiques décisionnelles et la création de valeur ?


En France, la loi Rixain du 24 décembre 2021 cible une zone longtemps restée en retrait des politiques de parité : les postes de direction. Pour les entreprises d’au moins 1 000 salariés, une trajectoire progressive est imposée. Un quota de 30 % de chaque genre s’imposera le 1ᵉʳ mars 2026, puis sera porté à 40 % en 2029, sous peine de sanctions financières. Cette dynamique prolonge la loi Copé-Zimmermann, qui impose 40 % de chaque sexe dans les conseils d’administration. Au niveau européen, la directive Women on boards (2022) fixe, pour les sociétés cotées, un objectif de 40 % d’administrateurs non-exécutifs du genre sous-représenté, ou 33 % de l’ensemble des administrateurs.

Ces dispositifs ne visent toutefois pas les mêmes centres de pouvoir. Alors que la loi Copé-Zimmermann et la directive européenne portent sur les conseils d’administration, la loi Rixain s’attaque au cœur de l’action managériale en ciblant le sommet exécutif. Cette distinction invite à poser deux questions : en quoi la diversité de genre transforme-t-elle le fonctionnement des conseils d’administration ? Et que change-t-elle lorsqu’elle s’installe au plus haut niveau de la décision opérationnelle ?

Davantage d’efficacité

Sur le plan statistique, le basculement est net dans de nombreux pays. La représentation des femmes au sein des conseils d’administration a fortement progressé ces dernières années. À titre d’exemple, aux États-Unis, la part des femmes est passée de 12,2 % en 2014 à 28,5 % en 2023. En Europe, elle atteint 33,8 % en 2023, contre 22,6 % en 2016. Les codes de bonne gouvernance ainsi que les législations instaurant des quotas ont largement contribué à cette évolution.


À lire aussi : Pourquoi a-t-on besoin de « Lehmann Sisters » : plus de femmes aux postes décisionnels


La présence de femmes administratrices est fréquemment associée, dans la littérature académique, à des impacts positifs. Elles seraient davantage enclines à valoriser l’interdépendance et la bienveillance, contribueraient à réduire les conflits au sein du conseil, et à renforcer l’attention des administrateurs. Des travaux suggèrent aussi une amélioration de la qualité du processus décisionnel et de la performance opérationnelle.

Un impact indéterminé sur la performance financière

Les travaux académiques convergent vers une influence positive de la présence des femmes dans les instances dirigeantes. Cela se traduit-il par de meilleures performances financières ?

À cette question, la littérature demeure partagée. Malgré l’abondance des travaux menés depuis deux décennies, aucun consensus clair ne se dégage quant à l’impact de la diversité de genre sur la performance financière des entreprises : certaines études identifient un effet positif, d’autres n’observent aucune relation significative, et quelques-unes suggèrent même des effets négatifs. Un trait commun mérite toutefois d’être souligné : la majorité de ces recherches s’inscrivent dans un cadre national unique, c’est-à-dire dans un contexte institutionnel et culturel donné.

Une question de culture

C’est précisément pour dépasser ces limites que nous montrons, dans un travail récent, que l’impact de la présence des femmes dans les conseils d’administration sur la performance financière dépend étroitement du contexte institutionnel – et en particulier de la culture nationale.

En analysant la réaction des marchés financiers à l’annonce de la nomination d’une femme, plutôt que d’un homme, à un poste de direction dans 43 pays entre 2002 et 2019, nous mettons en évidence des variations significatives des réactions boursières selon les pays. En mobilisant les dimensions culturelles du projet Global Leadership and Organizational Behavior Effectiveness (GLOBE), nous montrons que la culture nationale façonne ces réactions.

Des décisions plus prudentes ?

Dans les sociétés plus collectivistes, orientées vers l’avenir et centrées sur l’humain, les marchés financiers tendent à valoriser favorablement les nominations féminines. Nous observons également que la nature du poste concerné influence l’ampleur de la réaction. Il serait réducteur de considérer qu’une augmentation mécanique de la représentation des femmes au sommet des entreprises entraîne automatiquement une meilleure performance financière. Les règles et quotas peuvent modifier la composition des instances dirigeantes, mais ils ne suffisent pas nécessairement à transformer le sentiment des investisseurs ni les perceptions des marchés financiers. À cet égard, l’éducation, la diffusion de l’information et l’évolution progressive des normes culturelles apparaissent comme des leviers essentiels. Car au-delà des textes, ce sont aussi les représentations collectives qui influencent la valorisation des entreprises.

La littérature académique suggère que les femmes seraient plus enclines à privilégier des comportements éthiques et à adopter des prises de décision moins risquées. Peut-on en déduire que leur présence au sommet des entreprises favorise des pratiques comptables plus transparentes et plus éthiques ?

Un effet reine des abeilles

De nombreux travaux établissent un lien entre la présence de femmes dirigeantes et des pratiques plus prudentes, contribuant ainsi à améliorer la qualité de l’information publiée. Mais la réalité est plus nuancée. Dans une recherche en cours portant sur une vingtaine de pays sur vingt ans, nous montrons que le recours à la gestion des bénéfices par les femmes dirigeantes dépend fortement du contexte culturel. Dans les sociétés valorisant la performance, l’affirmation de soi ou une hiérarchie marquée, les femmes DAF peuvent y recourir autant, voire davantage, que leurs homologues masculins. Ces résultats s’interprètent à la lumière de l’effet « reine des abeilles » : dans des environnements fortement masculinisés, certaines dirigeantes adoptent des comportements alignés sur les normes dominantes.

BFM Business 2026.

Une fois encore, l’environnement institutionnel et en particulier la culture nationale apparaît déterminant : la diversité de genre ne produit ses effets que si elle s’inscrit dans un cadre culturel compatible.

De la nuance

En définitive, si l’idée selon laquelle une plus forte représentation des femmes au sein des instances dirigeantes serait nécessairement bénéfique est largement partagée, la réalité appelle à la nuance. En matière de performance financière comme de pratiques comptables, les effets ne sont ni automatiques ni universels. Le contexte institutionnel et culturel joue un rôle déterminant : il conditionne la capacité de cette diversité à produire pleinement ses effets.

Ainsi, si les nouvelles réglementations renforcent la présence des femmes dans les exécutifs des grandes entreprises, elles ne garantissent pas, à elles seules, une amélioration des performances tant que les normes sociales et les perceptions n’évoluent pas. En 2026, le débat ne porte plus sur le nombre, mais sur l’impact réel de la présence accrue des femmes au sommet des entreprises en matière de création de valeur et de solidité des pratiques financières.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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06.03.2026 à 14:42

Comment la Russie s’approche des satellites européens pour capter leurs communications

Aleix Nadal, Analyst, Defence, Security and Justice team, RAND Europe

Des satellites russes s’approchent régulièrement d’appareils européens en orbite géostationnaire. Derrière ces opérations se dessine peut-être une stratégie plus large : tester la vulnérabilité des infrastructures spatiales de l'UE.
Texte intégral (1954 mots)
Les infrastructures européennes de télécommunications figurent parmi les cibles potentielles des opérations d’interception menées par certains satellites russes. wikicommon, Fourni par l'auteur

Les activités de satellites russes près d’appareils européens inquiètent les autorités. Entre espionnage orbital et démonstration de force, ces opérations pourraient annoncer une nouvelle phase de compétition stratégique dans l’espace.


Les autorités européennes ont récemment tiré la sonnette d’alarme après l’interception par la Russie de communications transitant par des satellites européens. Mais le problème ne date pas d’hier.

Ainsi depuis la première invasion de l’Ukraine en 2014, deux satellites russes suivent discrètement des engins spatiaux européens. Ils ont manœuvré suffisamment près pour faire craindre qu’il ne s’agisse pas seulement d’opérations d’observation.

En 2018, Florence Parly, alors ministre de la Défense avait accusé la Russie d’espionnage après que l’un de ces engins avait été repéré à proximité d’un satellite militaire franco-italien de télécommunications. Deux satellites d’Intelsat avaient été visés de manière similaire auparavant.

Ces opérations dites de « proximité et de rendez-vous » (RPO), au cours desquelles un engin spatial manœuvre délibérément pour s’approcher d’un autre objet ou opérer à proximité de lui dans l’espace, deviennent de plus en plus courantes en orbite géostationnaire (GEO), où les satellites restent pratiquement immobiles au-dessus d’un même point de la Terre.

Les opérations RPO ne sont pas intrinsèquement malveillantes. Elles peuvent par exemple servir à ravitailler un satellite afin d’en prolonger la durée de vie, ou à retirer des satellites hors service et des débris pour maintenir les orbites dégagées en vue de futures missions.

Mais la technologie qui permet d’améliorer la manœuvrabilité des satellites est à double usage — elle peut avoir des applications à la fois civiles et militaires. Toute la difficulté consiste donc à déterminer l’intention derrière ces manœuvres et, le cas échéant, à y répondre de manière appropriée.

Inspection de satellites

Lancés respectivement en 2014 et en 2023, les deux « inspecteurs » russes Luch/Olymp 1 et 2, des satellites très secrets, s’inscrivent dans les efforts de Moscou pour identifier d’éventuelles vulnérabilités techniques dans les satellites des pays de l’Otan.

Si tel avait été leur seul objectif, les responsables européens auraient eu peu de raisons de s’en inquiéter ou de protester. S’approcher d’un satellite pour en analyser les caractéristiques n’a rien de nouveau et ce type de mission n’est pas propre à la Russie.

Par le passé, les satellites d’inspection du programme américain Geosynchronous Space Situational Awareness Program (GSSAP) se sont approchés à moins de dix kilomètres d’autres satellites dans certaines missions. Même des entreprises commerciales commencent désormais à proposer des services d’inspection.

Une entreprise australienne appelée HEO a récemment survolé un satellite chinois classifié afin d’en révéler certaines caractéristiques techniques. En théorie, ce type d’informations pourrait, à l’avenir, être utilisé pour perturber le fonctionnement de satellites.

Cependant, les satellites russes ont souvent suivi le même engin spatial pendant des mois, s’approchant parfois à moins de cinq kilomètres de leur cible. Un comportement qui ne correspond pas vraiment au profil d’une mission d’inspection de satellites, laquelle consiste normalement à simplement passer à proximité, prendre des images puis repartir rapidement sur une autre trajectoire.

Les satellites GSSAP, par exemple, opèrent généralement par paires, selon une approche en tenaille : l’un évolue au-dessus de l’orbite géostationnaire (GEO) pour inspecter l’arrière du satellite ciblé, tandis que l’autre se place légèrement en dessous afin d’en observer l’avant.

Les satellites Luch, eux sont essentiellement des plateformes de « renseignement d’origine électromagnétique » (ce qu'on appelle plus communément « Sigint »). En les positionnant entre un satellite cible et sa station au sol, la Russie peut intercepter le signal et espionner les communications de satellites européens, comme ceux exploités par Eutelsat, une entreprise française, ou par Intelsat, une société luxembourgo-américaine. Ces satellites européens fournissent notamment de la bande passante aux armées européennes pour leurs communications sécurisées.

Pris isolément, ces satellites doivent donc être considérés comme des outils de surveillance plutôt que comme des armes antisatellites — c’est-à-dire des engins capables de perturber ou de neutraliser un autre satellite. Les satellites russes se contentent ici de collecter des informations. À ce titre, ils ne constituent pas, en eux-mêmes, une menace majeure pour la sécurité.

Mais l’espace reste étroitement lié aux dynamiques géopolitiques qui se jouent sur Terre. Toute opération spatiale russe doit ainsi être comprise comme s’inscrivant dans une stratégie plus large visant à engranger des avantages stratégiques — qu’il s’agisse d’obtenir un avantage militaire face à l’Ukraine ou de contraindre les pays européens à retirer leur soutien à Kiev.

Menace future

Dans cette perspective, les opérations menées par les satellites Luch pourraient être interprétées non seulement comme un effort « Sigint », mais aussi comme un avertissement adressé aux pays européens : leurs satellites restent vulnérables à d’éventuelles perturbations.

Comme l’a souligné le général de division Michael Traut, commandant du Commandement spatial allemand, les satellites Luch ont probablement aussi intercepté les liaisons de commande de leurs cibles. Ces liaisons correspondent à des transmissions supposées sécurisées envoyées depuis les stations au sol vers les satellites afin de leur transmettre des instructions opérationnelles.

Si cela se confirme, la Russie pourrait potentiellement reproduire les signaux de liaison montante utilisés par les stations au sol pour contrôler les satellites, ce qui lui permettrait de perturber à l’avenir les opérations spatiales européennes.

Antennes satellites
Les satellites russes pourraient avoir intercepté des transmissions en provenance de stations au sol, ce qui leur donnerait la capacité de perturber le fonctionnement d’engins spatiaux européens. Trisna.id

Si ce scénario vous semble familier, c’est qu’il rappelle la campagne hybride menée par la Russie contre les câbles sous-marins européens. Celle-ci s’est traduite par des années de cartographie clandestine des infrastructures occidentales et, plus récemment, par une série d’actions visant à sectionner des câbles à fibre optique.

Les opérations de proximité menées ces dernières années par les deux satellites Luch pourraient ainsi annoncer des actions plus lourdes à l’avenir, si la Russie échoue à dissuader l’Europe de poursuivre son soutien à l’Ukraine.

Que peut faire l’Europe dans ce scénario ? Une première étape bienvenue a été de rendre publiques des informations sur les activités russes en orbite géostationnaire. Jusqu’ici, les opérations spatiales étaient le plus souvent enveloppées de secret.

Davantage de transparence pourrait permettre de délégitimer ces pratiques aux yeux de la communauté internationale, tout en justifiant le développement par l’Europe de ses propres capacités de contre-espace à des fins de défense.

De fait, plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni et l’Allemagne, plaident désormais plus ouvertement pour le déploiement de leurs propres capacités de défense spatiale. La Russie a par ailleurs déjà démontré d’autres moyens d'action en orbite reposant sur des opérations de proximité et pouvant être utilisées comme armes antisatellites.

Sans un éventail complet d’outils, incluant des moyens d’autodéfense, l’Europe pourrait se retrouver exposée à des actions spatiales plus agressives et auxquelles elle n’est pas suffisamment préparée. Protéger sa dépendance aux services spatiaux — des communications militaires à la connectivité indispensable pour l'économie — implique donc de faire de la sécurité en orbite un élément central de sa stratégie.

The Conversation

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