Patrick Le Hyaric
Par Patrick Le Hyaric. Cela fait bien un demi-siècle que nous sommes prévenus : la température planétaire augmente dangereusement. Depuis un demi-siècle, les études et rapports de collectifs de scientifiques mettent en garde, alertent, interpellent et appellent à empêcher le dérèglement climatique. Un demi-siècle où ils ont fait la démonstration de cette implacable loi physique : plus on rejette de gaz carbonique dans l’air, plus la température en surface de notre Terre commune augmente. Le réchauffement de l’Arctique a pour conséquence une augmentation des températures deux fois plus élevée sur le continent européen que sur le reste de la planète. Et des chercheurs préviennent que l’air de ces derniers jours reste frais comparé à celui que vont subir les générations à venir. Cet avenir hurle l’urgence d’agir. C’est de l’habitabilité de la Terre dont il s’agit. Loin, très loin des petites phrases et des simplismes politiques concoctés dans les chambres froides de la communication. Loin des minuscules pensées de responsables politiques qui ne raisonnent qu’à partir de leur maintien dans leurs maroquins ministériels. Or, la question est de savoir par quels moyens et sur quelle durée il est possible d’empêcher l’irréversibilité du redoutable processus en cours. Un train à grande vitesse est lancé vers le mur des canicules et des pluies torrentielles, de la fonte des glaciers et du bouillonnement des océans. Les pouvoirs et le monde économique alimentent la locomotive du capitalisme qui éteint la vie, mène l’humanité vers le néant. L’impérialisme américain mène la guerre au Moyen-Orient, capture le président vénézuélien Maduro, des gouvernements relancent les forages afin de permettre à quelques multinationales du pétrole d’arroser le monde, moyennant profits et rentes, d’une énergie carbonée nourrissant la fournaise. Pour l’éviter, il n’y a pas d’autre voie pour les peuples que d’entendre les mises en garde et de construire des mobilisations pour un processus de bifurcation sociale et environnementale démocratique, associant toutes les citoyennes et citoyens, toutes les travailleuses et travailleurs, en lien avec toutes et tous les scientifiques. Ceux qui nous proposent un brumisateur ou un épouvantail là où il faudrait imaginer une transformation civilisationnelle afin que notre Terre ne devienne pas invivable sont les obstacles à cette indispensable transition. Ils nous serinent leurs phrases pré-mâchées autour de « la dette » comme d’autres parlent de leur cassette, cachant la grande dette qui peut perdre notre humanité : la dette écologique. Il n’y aura pas de stratégie de stabilisation du climat sans une nouvelle stratégie financière incluant une création monétaire de type nouveau des institutions internationales — du Fonds monétaire international comme de la Banque centrale européenne —, sous contrôle populaire. Le climat et la biodiversité sont des biens communs de l’humanité qui appellent une union internationaliste de combat pour le vivant. Les mêmes qui nous conseillent de fermer nos volets l’après-midi sont ceux qui ont divisé par trois – de 2,3 milliards d’euros à 837 millions d’euros – le budget du « Fonds vert » destiné à financer les projets d’accélération des transitions au service des collectivités territoriales. La fameuse « gestion de crise » si prisée par les puissants sert à empêcher de voir l’essentiel. Elle cache les raisons fondamentales d’une situation créée par le capitalocène : un modèle économique pour le profit d’une minorité de possédants, basé sur les énergies carbonées, envahissant tous les espaces de nos vies malmenées. Les corps souffrent sous le soleil brûlant. La santé physique et mentale se dégrade. Les accidents se multiplient. Les ouragans de chaleur ôtent la vie. Les pluies diluviennes aussi ravageuses leur succèdent. Selon l’Organisation mondiale de la santé, le taux de mortalité des personnes de plus de 65 ans sur la planète a augmenté de 85 % en vingt ans. Près de 500 000 personnes meurent des effets de la chaleur chaque année depuis 2020. En France, au moins 5 000 décès ont été causés par des températures élevées en 2022. Les inégalités épaulent et aggravent les effets des canicules qui touchent encore plus violemment les femmes, les plus modestes, déjà victimes des difficultés à disposer d’un logement de qualité ou d’accès à la santé. Des chaleurs aussi précoces, comparées à celles du milieu des étés lorsque le climat n’était pas à ce point réchauffé, rendent les sociétés humaines de plus en plus vulnérables. Et elles malmènent les écosystèmes quand les déficits hydriques se combinent avec des rayons du soleil qui brûlent tout et font mourir la végétation. Les arbres récemment plantés dans les villes pour végétaliser rendent l’âme. Les lits des cours d’eau sont nus. La terre devient caillou. Les poulets suffoquent. Les vaches et les chèvres ne peuvent plus faire leur travail de fabrication du lait. Les abeilles tombent comme des mouches. Les chevaux ne trouvent plus l’ombre. Les enjeux climatiques et environnementaux sont constitutifs d’une nouvelle politique de sécurité, de santé publique et de sécurité alimentaire. Une politique pour le vivant. Y parvenir exige une mobilisation politique, sociale, financière pour la bifurcation d’un niveau peut-être plus important que ce qui a été fait pour la reconstruction de la France et de l’Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Se pose le grand enjeu d’une sécurité sociale élargie à la sécurité sociale écologique. Bien à rebours donc des thèses austéritaires accaparant les « temps de cerveau disponible ». Déjà, en plusieurs endroits du monde, des mobilisations s’organisent pour porter le « droit à la fraîcheur » comme droit inconditionnel du bien-être du vivant. Il s’agit à la fois de la conquête du pouvoir des travailleuses et travailleurs sur les conditions de travail. Au-delà, c’est leur pouvoir sur les productions elles-mêmes en lien avec les chercheurs et les étudiants qui refusent de servir le capitalisme prédateur de la destruction. Il est en même temps un projet politique pour transformer les villes, les transports, les logements, garantir l’accès à l’eau, lutter contre les inégalités, empêcher la bétonisation des terres agricoles et la destruction des jardins partagés, mettre fin aux projets d’autoroutes et de grands travaux inutiles, porter un nouveau projet de sécurité alimentaire avec l’agroécologie. Le droit à la fraîcheur se fait projet politique. La bifurcation environnementale est un urgent enjeu civilisationnel. 23 juin 2026. Texte intégral (1288 mots)
Fabrice Savel
Les députés entament ce mardi 19 mai l’examen du projet de loi d’urgence agricole pour la protection et la souveraineté agricoles. Alors que les décrets de la loi d’orientation agricole et de la loi dite Duplomb n’ont pas encore tous été publiés, ce texte aborde de nombreux sujets, de la souveraineté alimentaire à la question du loup, en passant par celle du revenu des agriculteurs. Contrairement à la ministre de l’Agriculture Annie Genevard qui prétend défendre « une loi de réconciliation » entre « urgence écologique » et « urgence de produire », pour les syndicats Confédération Paysanne et Modef ainsi que le Collectif Nourrir, qui regroupe une cinquantaine d’organisations ce projet de loi veut favoriser « l’industrialisation de l’élevage » et « l’accaparement de l’eau ». Ce texte, dénonce le Collectif Nourrir « n’apporte pas de réponse à ses causes profondes : revenus instables et insuffisants, manque d’accompagnement à la transition et à l’adaptation au changement climatique, concurrence accrue liée au libre-échange ou difficultés d’accès au foncier pénalisant l’installation de nouveaux agriculteurs. Sous couvert de souveraineté agricole, le gouvernement, loin de réconcilier, oppose de fait agriculture et écologie et propose par exemple de favoriser l’accaparement de l’eau et l’industrialisation de l’élevage. » « Cette loi ne répond pas aux attentes des paysan.nes en colère et des fermes familiales », estime le MODEF qui souhaite « une loi valorisant une alliance entre le travail des paysans et les valeurs d’usage des biens communs globaux… Une loi agricole soucieuse des paysans, de la rémunération de notre travail, de la préservation de la biodiversité et de la santé, tout en luttant contre les souffrances de la précarité alimentaire, traiterait de l’installation de centaines de milliers de jeunes sur des unités de production à taille humaine, d’une revalorisation des retraites agricoles à hauteur du SMIC net, d’un véritable droit à l’alimentation, d’une caisse mutualiste publique pour les aléas climatiques… » « Les député·es ne doivent pas se tromper », interpelle la Confédération paysanne pour qui ce projet de loi « est au service d’une industrialisation de l’agriculture mortifère et ne répond pas aux nécessités révélées par les différentes crises. » Pour ce syndicat, alors que l’agriculture est soumise à la compétition internationale et fortement dépendante de la pétrochimie et en conséquence de plein fouet les soubresauts géopolitiques, « oui, il y a nécessité à engager des politiques publiques agricoles qui protègent le revenu des paysan·nes, ainsi que les facteurs de production contre la prédation et l’extractivisme. Il y a urgence à agir pour sortir d’un modèle productiviste qui ne cesse de faire disparaître les fermes, qui détruit le potentiel agronomique des sols, la ressource en eau, le bocage et prend en otage l’avenir des futures générations de paysan·nes. » Il y a nécessité, insiste la Confédération paysanne, « à repenser notre agriculture à partir d’un projet alimentaire garant de la santé publique et de la relocalisation de l’alimentation, en sortant de la spécialisation des régions et de la compétitivité organisée à l’échelle de tous les territoires. » Dans une lettre ouverte, le Modef demande aux député.e.s de gauche « de voter unanimement le nouvel article 19 bis (nouveau). Il permettrait d’améliorer le revenu des paysan.nes même si nous souhaiterions des prix minimums garantis par l’État ». De leur côté, la FNSEA et la Coordination rurale pousse pour une adoption rapide, notamment sur le volet central de l’eau, car ce texte supprime l’obligation de réunion publique pour l’autorisation environnementale de projets de stockage d’eau, comme les méga bassines, afin de faciliter leur mise en œuvre. Ces deux syndicats estiment que trop de projets sont immobilisés actuellement. Tandis que la ministre Mme Genevard joue les pompiers de service en soulignant l’absence « de réintroduction de produits phytosanitaires » dans le texte tout en expliquant qu’il y a sur ce sujet « un autre véhicule législatif, celui-là d’initiative parlementaire, qui va vivre sa vie de son côté. Les deux démarches sont différentes et parallèles », la FNSEA pousse pour que cette question soit remis immédiatement sur la table et non repoussé « à plus tard ». Une mission dont pourrait se charger le sénateur Laurent Duplomb lors du passage du texte au Sénat. Face à l’opposition de la gauche à de nombreuses mesures, vues comme des atteintes au droit de l’environnement, la ministre Mme Genevard préfère couper court au débat parlementaire en appelant « les parlementaires à ne pas faire d' »obstruction » pour empêcher l’examen du texte. A cette heure, quelque 2.200 amendements ont été déposés et des journées d’examen ont été ajoutées pour espérer en venir à bout. Les débats seront plusieurs fois interrompus par d’autres textes d’ici au vote final, prévu le 2 juin. Image by The_Northern_Photographer from Pixabay. Texte intégral (1172 mots)
Cet article prévoit une clause de révision automatique des prix du contrat en fonction de la variation, à la hausse ou à la baisse, du coût des matières premières agricoles entrant dans la composition du produit alimentaire ou du produit destiné à l’alimentation des animaux de compagnie.

Fabrice Savel
Le blocage persistant d’engrais dans le détroit d’Ormuz risque de provoquer d’ici « quelques semaines » une « crise humanitaire majeure », alerte Jorge Moreira da Silva, chef d’un groupe de travail de l’ONU chargé de libérer le passage de ces matières cruciales. « Nous avons quelques semaines pour éviter ce qui sera probablement une crise humanitaire majeure. Nous pourrions assister à une crise qui plongera 45 millions de personnes supplémentaires dans la faim », a-t-il insisté. L’Iran bloque depuis plusieurs mois le détroit d’Ormuz, par lequel transite habituellement un tiers des engrais mondiaux depuis des mois, en représailles à la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février. Les exportations transitant habituellement par ce passage stratégique du commerce maritime mondial sont généralement destinées au Brésil, la Chine, l’Inde et l’Afrique. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a créé en mars un groupe de travail, dirigé par le directeur exécutif du Bureau des Nations unies pour les services d’appui au projet (Unops) Jorge Moreira da Silva, afin de mettre en place un mécanisme permettant le passage des engrais et de matières premières connexes, telles que l’ammoniac, le soufre et l’urée. M. Moreira da Silva dit avoir rencontré plus de 100 pays pour rallier notamment le soutien des États membres de l’ONU à ce mécanisme. Mais les parties impliquées dans le conflit – États-Unis, Iran et pays du Golfe – ne sont pas encore convaincues. « Le problème, c’est que la saison des semailles n’attend pas », souligne M. Moreira da Silva, certaines semailles se terminant dans quelques semaines dans les pays africains. Il estime que le passage de cinq navires chargés d’engrais et de matières premières connexes par jour permettrait d’éviter une crise pour les agriculteurs. « C’est une question de temps. Si nous ne nous attaquons pas rapidement à la source de la crise, nous devrons en gérer les conséquences avec de l’aide humanitaire », a-t-il poursuivi. En cas d’accord, le mécanisme pourrait être opérationnel en sept jours, affirme le responsable onusien. Mais même si le détroit rouvrait immédiatement, il faudrait selon lui trois à quatre mois pour un retour à la normale. Bien que les prix des denrées alimentaires n’aient pas encore explosé, M. Moreira da Silva relève une « forte augmentation » du coût des engrais qui, selon les experts, entraînera mécaniquement une baisse de la productivité agricole, puis une flambée des prix alimentaires. « Nous ne pouvons pas tergiverser sur ce qui est possible et urgent: permettre le passage des engrais à travers le détroit et ainsi minimiser le risque d’une grave insécurité alimentaire mondiale », insiste-t-il. Texte intégral (601 mots)

Fabrice Savel
Par Vincent Dutot, Full professeur Marketing Digital – Fondateur www.cercap.fr, EM Normandie et Abel Mensah, Enseignant-Chercheur en Stratégie, Ascencia Business School Avec The Conversation. (74 mots)
Fabrice Savel
Les océans mondiaux se dirigent vers un record de températures en mai, alors que le retour du puissant phénomène naturel réchauffant El Niño se dessine, alerte l’observatoire climatique européen Copernicus. Les températures moyennes à la surface des mers, hors régions polaires, ont frôlé en avril le record absolu de 2024, selon le bilan mensuel de Copernicus. Et « ce n’est qu’une question de jours avant que nous ne retrouvions des températures record à la surface des mers » pour un mois de mai, a déclaré Samantha Burgess, la responsable stratégique pour le climat au Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme, qui inclut Copernicus. Le mois de mars est généralement le plus chaud en moyenne mondiale dans les océans. Des vagues de chaleur marines record traversent une vaste région s’étendant du centre du Pacifique équatorial à la côte ouest des Etats-Unis et du Mexique. El Niño est l’une des phases d’un cycle naturel dans l’océan Pacifique, qui démarre habituellement au printemps, et affecte progressivement dans les mois suivants les températures, les vents et le climat dans le reste du globe. Pour certaines régions, cela se traduit par des sécheresses, comme en Indonésie. D’autres, comme le Pérou, devront se préparer à des pluies diluviennes. Le dernier épisode date de 2023/2024. L’Organisation météorologique mondiale a prévenu, même si des incertitudes demeurent, que le retour d’El Niño était de plus en plus probable de mai à juillet, tandis que s’estompe le phénomène inverse La Niña. Ces prévisions sont fondées sur les températures observées dans une zone du Pacifique. Certaines agences météorologiques prévoient que le prochain El Niño sera plus puissant qu’il y a trois ans, rivalisant peut-être avec le « super El Niño » de 1997/1998. L’effet sur la température moyenne du globe est généralement observé l’année suivant son apparition, ce qui fait craindre une année 2027 très chaude. Image by Gonzalo de Martorell from Pixabay. Texte intégral (825 mots)
Le problème, dans le monde actuel, est qu’El Niño, s’il surgit naturellement et régulièrement, s’ajoute désormais au réchauffement cette fois causé par les activités humaines, par la combustion du pétrole, du charbon et du gaz qui relâche du dioxyde de carbone, créant un effet de serre.
Zeke Hausfather, climatologue à l’institut indépendant Berkeley Earth, projette ainsi aujourd’hui que 2027 battra le record annuel de 2024. Samantha Burgess estime qu’il encore trop tôt pour prédire avec certitude l’intensité de l’événement, car les prévisions établies au printemps ne sont pas encore très fiables.
Cependant, elle convient elle aussi que, quelle que soit son intensité, cet El Niño ne passera pas inaperçu, jugeant « probable que 2027 dépasse 2024 et ne devienne l’année la plus chaude jamais enregistrée ».
Dans son bulletin mensuel, Copernicus confirme que la banquise arctique s’est peu reconstituée cet hiver, avec des surfaces proches des plus bas niveaux historiques. Océans et terres confondus, avril 2026 est au troisième rang des mois d’avril les plus chauds jamais enregistrés à l’échelle mondiale.
Avril a aussi été marqué par plusieurs phénomènes météorologiques extrêmes: cyclones tropicaux dans le Pacifique, inondations au Moyen-Orient et en Asie centrale et méridionale, sécheresses en l’Afrique australe. Des crues ont aussi frappé une grande partie de la péninsule arabique, tandis que certaines régions d’Iran, d’Afghanistan, d’Arabie saoudite et de Syrie ont subi d’importantes inondations et des glissements de terrain, provoquant de nombreux décès.
« Nous constatons des phénomènes extrêmes de plus en plus fréquents. Chaque mois, nous disposons de davantage de données confirmant que l’impact du changement climatique est à l’origine de ces événements extrêmes », note Mme Burgess.
L’Europe, qui a connu des conditions très contrastées en avril, s’apprête à connaître un été marqué par des températures supérieures à la moyenne et des précipitations inférieures aux normales, ce qui pourrait favoriser sécheresse et risques d’incendies.
Fabrice Savel
Par Julie Subervie, Directrice de recherche, Inrae; Alexandre Gohin, Directeur de recherche, INRAE, Inrae; Jean-Noël Aubertot, Senior research scientist, Inrae et Raja Chakir, Directrice de recherche en Économie de l’Environnement, Inrae; Université Paris-Saclay Taxe sur les pesticides, diffusion des pratiques agroécologiques, interdiction d’importer des produits cultivés avec des pesticides non-utilisés en France… Les pistes pour permettre une nette baisse de l’utilisation des pesticides sont nombreuses, mais toutes n’ont pas les mêmes effets attendus sur les rendements et les revenus des agriculteurs. Depuis près de vingt ans, la France cherche à réduire l’utilisation des pesticides à travers une succession de mesures et de plans qui n’ont pour l’instant pas atteint leurs objectifs initiaux. Cette réduction reste toujours un objectif car les impacts dommageables des pesticides sur la santé humaine comme sur la biodiversité sont de plus en plus confirmés par les travaux scientifiques récents. En outre, l’efficacité des pesticides peut s’éroder avec le temps et le changement climatique tend à augmenter leur utilisation. Mais peut-on atteindre en France une baisse significative de l’utilisation des pesticides sans nuire aux filières agroalimentaires ? Pour bien comprendre quelles seraient les conséquences possibles d’une réduction des pesticides, commençons d’abord par voir les différentes options plébiscitées pour cela, telles qu’elles ont été mises en lumière par les récents débats sur la loi Duplomb. Les défenseurs de cette loi estiment qu’il sera possible, à terme, de développer des solutions technologiques permettant de rendre l’agriculture conventionnelle plus vertueuse et moins dépendante des intrants chimiques. Ils misent notamment sur les avancées génétiques, avec des cultures capables de se protéger elles-mêmes, contre les maladies notamment. Mais le développement de ces solutions exige encore du temps et des investissements lourds. Ces solutions soulèvent également des débats majeurs sur la brevetabilité du vivant, l’impact sur la biodiversité et la concentration du pouvoir économique dans les mains de quelques acteurs du secteur de l’agrochimie où, à l’extrême, tous les agriculteurs pourraient être contraints à acheter leurs semences à la même multinationale. Les opposants à la loi Duplomb défendent une stratégie opposée, reposant sur l’arrêt immédiat ou très rapide de l’utilisation des pesticides les plus dangereux. Dans cette perspective, la transition ne doit pas être principalement technologique, mais agroécologique, ce qui suppose de repenser en amont l’organisation même des systèmes de culture, des systèmes de production, et plus globalement des systèmes alimentaires. Au niveau de la production, cela passe par diverses actions préventives (aussi appelées prophylactiques), telles que la diversification de la succession des cultures et l’utilisation de variétés résistantes ou tolérantes. C’est dans cette voie que s’est engagée la France il y a plus de quinze ans, avec le plan Écophyto, mis en place à la suite du Grenelle de l’environnement de 2007 et en cohérence avec la Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil. Force est de constater que, malgré les efforts déployés, les résultats n’ont pas été à la hauteur des objectifs fixés : l’indicateur NODU (qui mesure l’intensité du recours aux pesticides en agriculture) n’a pas évolué à la baisse comme escompté. Alors quels autres instruments économiques aurait-on pu mettre en place ? Pour répondre à cette question, des simulations ont été réalisées visant à estimer l’impact d’une taxe sur les pesticides, fixée à un niveau suffisamment élevé pour inciter les agriculteurs à réduire de moitié leur utilisation en Europe. Cette idée faisait écho à celle d’un projet de règlement de la Commission européenne en 2024, finalement abandonné. L’étude a été calibrée à partir de données relatives aux comportements observés dans les filières agricoles françaises et des autres états membres pendant plus de trente ans, qui montrent que les achats de pesticides réagissent peu aux variations de prix, sauf lorsque celles-ci deviennent très importantes. Autrement dit, les agriculteurs ne basculeront pas spontanément vers des alternatives comme la protection agroécologique des cultures si l’incitation économique n’est pas particulièrement forte. Les résultats des simulations montrent qu’une forte taxe sur les pesticides, combinée à un soutien découplé au revenu des agriculteurs, c’est-à-dire indépendant de leur niveau de production comme les actuelles aides de la Politique Agricole Commune, aurait deux effets majeurs largement sous-estimés dans les études précédentes : une baisse de la production végétale de 26 % (expliquée par une baisse des rendements de 16 % et une réduction de la surface agricole dédiée aux cultures non fourragères de 10 %) d’une part ; une hausse du prix des produits alimentaires pour les consommateurs de l’ordre de 15 % d’autre part. Il convient toutefois d’interpréter ces résultats peu enthousiasmants avec prudence. Premièrement, ces simulations reposent en effet sur l’hypothèse que les systèmes de production resteraient inchangés, autrement dit à technologie constante. Or, dans la réalité, les agriculteurs peuvent s’adapter. L’adoption d’innovations agroécologiques permettrait d’atténuer, au moins en partie, les effets d’une hausse des prix des pesticides, si ces innovations se diffusaient largement dans les exploitations. Sur ce point, l’expérience française est éclairante : depuis 2012, un réseau de 3000 fermes pilotes accompagne cette transition, et des travaux récents montrent que les pratiques innovantes testées ont déjà généré des résultats mesurables, y compris à l’échelle nationale, grâce à une forte dynamique d’apprentissage entre agriculteurs au sein de leurs réseaux de pairs. Deuxièmement, les résultats de ces simulations sont obtenus sous l’hypothèse que les règles aux échanges commerciaux ne seraient pas modifiées. Or, elles pourraient l’être. Il convient en effet de rappeler que près de la moitié des pesticides consommés dans l’UE provient des importations, qui ne représentent pourtant que 16 % de la consommation totale. Ces chiffres invitent à considérer l’opportunité de mettre en place des clauses miroirs, c’est-à-dire des dispositions dans les accords commerciaux bilatéraux permettant de régir les échanges de produits agricoles et agroalimentaires pour une meilleure performance environnementale et sans pertes économiques importantes. Une étude récente montre en effet qu’une forte réduction des pesticides en Europe n’impliquerait pas nécessairement une trop forte baisse des revenus agricoles si les usages interdits en Europe étaient aussi interdits pour les produits importés. Toutes ces études convergent vers un même constat : réduire fortement l’utilisation des pesticides suppose des politiques publiques ambitieuses, pérennes et accompagnées d’un soutien aux agriculteurs, et impliquant l’ensemble des acteurs du système agroalimentaire. Enfin, si la transition agroécologique apparaît coûteuse à court terme, ce diagnostic doit être complété à deux niveaux : d’une part en intégrant les coûts cachés de la pollution agricole (sanitaires, environnementaux et sociaux) ; d’autre part en évaluant les bénéfices de tous les instruments économiques susceptibles d’atténuer les coûts de la transition. Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original. Texte intégral (1566 mots)
Deux stratégies qui s’opposent
Taxer les pesticides
La diffusion des innovations agroécologiques
Changer règles des échanges commerciaux
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