Raphaëlle Vivent
Jusqu’à 45 degrés Celsius (°C) dans certains appartements… L’été 2026, avec sa succession historique d’épisodes caniculaires, a démontré une nouvelle fois l’inadaptation de nombreuses habitations aux fortes chaleurs. Près d’un logement sur trois en France est une «bouilloire thermique», selon un rapport de juin 2025 de la Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation Abbé-Pierre). Équivalent estival des «passoires thermiques» – qui retiennent mal la chaleur l’hiver –, les logements bouilloires surchauffent lors des épisodes caniculaires, avec des températures moyennes de 30°C en journée et de 28°C la nuit, selon la définition de l’Agence nationale pour l’information sur le logement (Anil). Si des travaux d’isolation ou de rénovation sont parfois nécessaires, la pose de volets peut déjà faire baisser la température intérieure de plusieurs degrés. Pourtant, 43% des logements n’en ont pas. Des équipements qu’il est possible de faire installer par son bailleur, malgré la lenteur des procédures. «Bien souvent, les locataires n’osent rien réclamer. Il est important de leur rappeler qu’ils ont des droits», souligne Adrien Roux, militant de l’association Locataires ensemble, qui défend les habitant·es du parc public et privé dans plusieurs villes françaises. Contrairement à l’humidité excessive ou à la présence de nuisibles, la chaleur extrême ne figure ni parmi les motifs d’insalubrité d’une habitation – sauf à Lyon, depuis le 15 juillet – ni parmi les critères de non-décence. Toutefois, un logement trop chaud ne répond pas aux règles sanitaires d’hygiène et de salubrité (RSHS) définies par le décret du 29 juillet 2023 du Code de la santé publique. Il stipule qu’il «doit être pourvu d’un système de régulation de la chaleur fonctionnel et suffisant, qui peut être assuré par différents moyens tels l’isolation thermique, la présence de volets, la possibilité de ventilation nocturne […] ainsi que par leur combinaison». En s’appuyant sur cet article, la première démarche pour un·e locataire consiste à adresser une demande écrite à son propriétaire, en détaillant le problème rencontré. «Il ne suffit pas d’écrire que l’on a trop chaud : il faut bien argumenter et formuler des demandes concrètes», explique Adrien Roux. Pour rédiger ce courrier, on peut se faire aider par des associations comme Locataires ensemble, qui propose un modèle de lettre sur son site internet. Le ou la propriétaire a ensuite deux mois pour répondre. En cas de refus, le ou la locataire peut contacter sa mairie, ou directement le service communal d’hygiène et de santé (SCHS), lorsqu’il existe. Après une visite du logement, le service rédige un rapport qui peut déboucher sur une mise en demeure, assortie d’un délai pour réaliser les travaux. Si le ou la propriétaire s’obstine, la commune infligera une contravention de 750 euros par logement concerné. «C’est une somme qui peut tout de même avoir de l’effet, surtout si le bailleur possède de nombreux appartements concernés», assure le militant. Une longue procédure, mais qui porte ses fruits : fin juin, des locataires lyonnais·es soutenu·es par l’association ont obtenu de leur bailleur, la Compagnie foncière lyonnaise (CFL), la promesse du déblocage d’un million d’euros pour installer des protections solaires sur les fenêtres et des ventilateurs de plafond dans plusieurs immeubles de la ville. Dans certains cas toutefois, la pose de volets sur une façade peut être refusée par les architectes des bâtiments de France (ABF), chargé·es de préserver le patrimoine et l’esthétique des lieux historiques. Selon un rapport sénatorial de 2024, près d’un tiers des logements français sont soumis à l’avis de ces fonctionnaires. Le projet de loi sur le logement, voté en première lecture au Sénat le 8 juillet et examiné à la rentrée à l’Assemblée nationale, pourrait assouplir ces règles : pour l’installation de protections solaires, l’avis des ABF passerait de «conforme» à «simple», c’est-à-dire qu’il deviendrait purement consultatif. Certains logements nécessitent néanmoins des travaux plus conséquents. Les critères de décence incluent la performance énergétique et, depuis le 1er janvier 2025, une habitation ne peut théoriquement pas être mise en location si sa consommation d’énergie finale dépasse 450 kilowattheures (kWh) par mètre carré et par an. Cela correspond aux logements classés G au diagnostic de performance énergétique (DPE). Cette règle pourrait évoluer avec le projet de loi sur le logement (voir plus haut), qui prévoit la réautorisation de la location de ces biens si le bailleur s’engage à effectuer des travaux sous trois à cinq ans. Pour l’heure, cette interdiction court toujours mais concerne seulement les nouveaux contrats de location, et non ceux en cours. Au moment du renouvellement du bail, le ou la locataire peut donc demander le DPE de son logement. Si celui-ci est classé G ou si, plus globalement, l’habitation ne respecte pas les critères de décence, l’habitant·e est en droit d’exiger des travaux. Là aussi, il ou elle doit d’abord envoyer un courrier à son bailleur pour exposer la situation. En cas de refus ou d’absence de réponse sous deux mois, le ou la locataire peut saisir la commission départementale de conciliation. Enfin, si les démarches à l’amiable échouent, reste la justice : le tribunal judiciaire de votre département peut contraindre le bailleur à réaliser les travaux de mise en conformité, le condamner à verser des dommages et intérêts et réduire le montant du loyer. Face à ces procédures complexes, ne restez pas seul·e. «Le réseau des Adil [agences départementales pour l’information sur le logement, NDLR] peut vous accompagner. Il est aussi possible de passer par la plateforme Signal logement, qui permet de décrire assez finement sa situation, afin d’être aidé rapidement par les services compétents», précise Louis du Merle, directeur juridique de l’Anil. En théorie, un·e locataire n’est pas autorisé à effectuer des travaux d’ampleur dans son logement sans l’accord de son bailleur. Mais un décret de 2022, pris en application de la loi Climat et résilience, instaure une exception pour certains chantiers de rénovation énergétique. Il faut tout de même en faire la demande, par écrit, au propriétaire : une absence de réponse dans les deux mois vaut accord. Le ou la locataire n’aura donc pas à remettre le logement en l’état à son départ s’il ou elle réalise les travaux suivants : isolation des planchers bas ; isolation des combles et des plafonds de combles ; remplacement des menuiseries extérieures ; protection solaire des parois vitrées ou opaques ; installation ou remplacement d’un système de ventilation ; installation ou remplacement d’un système de production de chauffage et d’eau chaude sanitaire et interfaces associées. Il est possible de demander à son propriétaire de déduire du loyer le montant de ces rénovations, mais celui-ci peut refuser. Attention : il n’est pas légal de cesser de payer son loyer en l’absence de travaux. Seul un·e juge peut décider de le suspendre ou d’en réduire le montant. Texte intégral (1798 mots)

Je souhaite faire installer des volets, des stores ou un brasseur d’air
Je souhaite demander des travaux de rénovation énergétique
Je souhaite faire des travaux moi-même
Zoé Moreau
Chacun·e l’a éprouvé dans sa chair : les trois canicules qui ont successivement accablé la France hexagonale en mai, juin et juillet ont mis les corps – et les esprits – à rude épreuve. Pour la plupart des Français·es, elles laisseront seulement le souvenir pénible de journées étouffantes. Pour d’autres, comme Marie*, l’été 2026 restera associé à une blessure plus profonde : celle de la perte d’un proche. Cette Bretonne de 49 ans a perdu son père le 25 juin dernier, au plus fort de la deuxième vague. À 72 ans, Michel* s’est éteint dans un hôpital du Finistère, après plusieurs jours de lutte dans un service de soins palliatifs, éprouvé par les fortes chaleurs. «Il faisait plus de 30 degrés dans sa chambre, qui n’était évidemment pas climatisée, raconte sa fille. Nous lui avions posé une serviette humide sur les épaules et avions installé un ventilateur… mais il ne brassait que de l’air chaud. Ça n’a pas suffi : sa température corporelle ne cessait d’augmenter. Il a fait un coup de chaleur et, en quelques heures, c’était réglé.» «Je ne peux pas affirmer qu’il est mort à cause de la canicule, car mon père souffrait de plusieurs cancers et d’autres pathologies qui l’avaient déjà beaucoup affaibli, confie-t-elle à Vert. Mais, ce qui est certain, c’est que la canicule a précipité son décès.» Avant cet épisode, assure-t-elle, «son état était stable». La suite des événements est plus éprouvante encore. Faute de place dans une chambre mortuaire réfrigérée, car «les services de pompes funèbres étaient débordés par l’afflux de décès», le corps de Michel a dû être conservé plusieurs jours dans une simple salle climatisée. Le doute s’est alors installé : allait-elle pouvoir lui dire au revoir ? Les thanatopracteur·ices (chargé·es de préparer le défunt) «ont été très clairs : compte tenu du temps passé sous cette chaleur, le corps s’était beaucoup dégradé. Ils ne savaient pas s’ils pourraient le rendre présentable», rapporte Marie. La Bretonne n’est pas la seule à avoir perdu un proche dans ces conditions. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : au moins 5 764 décès supplémentaires ont été enregistrés en France durant la canicule du 17 juin au 2 juillet, a indiqué Santé publique France mercredi. Les personnes âgées de 75 ans et plus ont été les plus touchées (elles constituent les deux tiers de ce bilan provisoire). Et la surmortalité a même frappé «de manière inédite pour toutes les classes d’âge à partir de 15 ans», a souligné l’institution. En région parisienne, Sabrina a vécu un drame similaire. Son père, âgé de 92 ans, est décédé d’un arrêt cardiaque le 26 juin à l’Ehpad médicalisé Paul-Brousse, à Villejuif (Val-de-Marne), où il résidait depuis plusieurs années. Son état «était pourtant stabilisé», assure sa fille. «Mais la chaleur l’a épuisé. Dans sa chambre, il faisait 35 degrés, se remémore-t-elle. La veille de son décès, il a chuté une première fois, pris de vertiges. Puis le lendemain, une deuxième. C’était celle de trop.» «Je ne peux pas m’empêcher d’être en colère. Mon père, c’était une force de la nature. À 92 ans, il arrivait encore à manger tout seul, il nous reconnaissait toujours… Je me dis que, sans cette canicule, il aurait pu vivre bien plus longtemps. Il est issu d’une famille de centenaires, vous savez», se désole Sabrina auprès de Vert. Marie aussi porte un lourd regret : «Mon père aurait dû partir autrement. On savait que c’était la fin à plus ou moins brève échéance. Mais on pensait sincèrement que ce séjour à l’hôpital ne serait qu’un de plus, comme les autres.» La chaleur éprouve bel et bien les corps des plus fragiles. «Les mécanismes de thermorégulation sont épuisants pour l’organisme, notamment pour le cœur, les poumons et les reins, explique à Vert Kévin Jean, épidémiologiste spécialiste des liens entre santé, environnement et changement climatique. Lorsqu’il existe déjà une fragilité ou une vulnérabilité, ce sont ces organes qui peuvent défaillir en premier.» L’expert réfute l’idée selon laquelle les canicules ne feraient qu’accélérer de quelques jours ou semaines la mort de personnes qui seraient décédées de toute façon. Plusieurs études (comme celle-ci) menées après la canicule de 2003 ont battu en brèche ce récit, explique-t-il. «Si c’était le cas, on observerait mécaniquement moins de décès après les canicules. Or ce n’est pas ce qu’on a constaté», souligne Kévin Jean. À la douleur de l’absence s’ajoute, chez les proches des victimes, une profonde colère : «Je me dis que si nos responsables politiques avaient fait leur travail, si les hôpitaux avaient été équipés en climatisation, si les bâtiments avaient été correctement rénovés, alors ma fille de 4 ans aurait encore son grand-père», déplore Sabrina. Dans l’unité où son père était hospitalisé, «il n’y avait que trois soignantes pour une dizaine de patients. Elles étaient tout simplement dépassées», constate-t-elle. Alors, elle s’interroge : «Peut-on vraiment dire que l’on respecte nos anciens ?» «C’est ubuesque, déplore également Marie.On a l’impression que, depuis la canicule de 2003, rien n’a été fait pour adapter les établissements de santé au réchauffement climatique. Cela devrait être une priorité. Or ce n’est toujours pas le cas.» Sabrina pourrait attaquer l’État en justice : «Si une association décide de lui faire porter la responsabilité de ces morts, je serais prête à m’y associer. À un moment, il faut confronter nos politiques et leur dire clairement : vous n’avez pas fait votre part du travail.» *Le prénom a été modifié. Sans l’aide de l’ONG L’Affaire du siècle, cet article n’aurait pas pu voir le jour. L’association nous a mis·es en lien avec plusieurs personnes ayant témoigné sur sa plateforme secompterpourpeser.org. Merci à elle ! Texte intégral (1359 mots)

«En quelques heures, c’était réglé»
Plus de 5 700 décès en excès
«Depuis la canicule de 2003, rien n’a été fait»
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