04.08.2026 à 06:30
La monnaie est redevenue une arme, il faut armer l’euro
Notre souveraineté dépend désormais de la capacité à faire de la monnaie commune un instrument de puissance géopolitique.
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L’euro est la deuxième monnaie la plus importante au monde, mais il reste loin derrière le dollar comme monnaie de réserve et d’échange 1. À quelles conditions peut-il devenir un véritable outil de la puissance et de l’autonomie politique européennes ?
L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens, ce qui suppose de franchir plusieurs étapes structurantes.
En premier lieu, la dédollarisation : une part trop importante de nos échanges s’appuie sur le dollar, jusque dans nos infrastructures de paiement, qui sont américaines. Cela n’est plus viable à l’heure où Washington instrumentalise sa monnaie et ses entreprises à des fins de pression géopolitique.
Ensuite, il nous faut garantir une Union des marchés de capitaux pour renforcer notre autonomie stratégique, ce qui passe par l’approfondissement de notre marché unique.
Enfin reste la question clef : émettre un actif sûr capable de concurrencer les bons du Trésor américain. C’est en effet ce qui manque aujourd’hui à l’euro pour s’imposer comme monnaie de réserve mondiale : un sous-jacent souverain, liquide et crédible, à la hauteur de l’ambition politique que nous lui assignons. Je suis évidemment alignée avec Christine Lagarde sur ce point.
Ces objectifs sont désormais bien identifiés. Mais au-delà de leur définition, l’Union dispose-t-elle d’une stratégie claire pour les atteindre ?
Contrairement aux Américains et aux Chinois, les Européens peinent à esquisser une doctrine d’ensemble et plus encore à la mettre en œuvre.
L’institution qui devrait être à l’origine de cette grande orientation est la Banque centrale européenne. Or, du fait des traités, des réglementations, des limitations dans l’exercice de son pouvoir, elle peine à avancer sur un certain nombre de sujets. Il nous manque une vision d’ensemble et un lieu pour en débattre.
L’euro ne deviendra un véritable instrument de souveraineté que si l’Europe accepte de s’en donner les moyens.
Aurore Lalucq
Certes, en tant que députés européens, c’est un sujet que nous abordons au Parlement ; il existe une Commission des affaires économiques et monétaires que je préside. Néanmoins, il semble que la question cruciale de la monnaie ait longtemps été délaissée par le Conseil européen, voire la Commission. Sans compter les lignes de fracture — entre droite et gauche, entre États membres — qui nourrissent des débats au long cours : sur l’actif sûr, auquel j’ai consacré mon rapport sur l’Union des marchés de capitaux 2, ou sur l’Union bancaire, toujours pas achevée.
Mais peu à peu, des ministres des Finances se saisissent de ces sujets : ils considèrent le rôle international de l’euro, un impensé jusqu’à très récemment, et parlent d’actif sûr ou d’endettement commun, à l’instar du ministre espagnol Carlos Cuerpo.
Cette absence de doctrine européenne contraste avec l’attitude de Washington. Dans un rapport publié le 2 juin 2026 3, la Banque centrale européenne montre d’ailleurs que l’euro n’a pas tant bénéficié que cela de la politique économique, souvent jugée erratique, de l’administration Trump. Comment analysez-vous la stratégie monétaire américaine ?
Je dirais que la stratégie américaine est plus cohérente qu’il n’y paraît : elle est moins erratique que frontalement agressive. Là où prévalait un système de chasses gardées qui jugulait la concurrence entre monnaies, il y a désormais une vraie volonté d’attaquer l’euro, y compris sur notre sol, en l’inondant de stablecoins américains.
Ce qui m’inquiète le plus, c’est que l’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même. On assiste aujourd’hui au retour des monnaies privées et à la privatisation du seigneuriage.
L’administration américaine actuelle ne cherche pas tant la dollarisation du monde que la remise en cause de l’institution monétaire elle-même.
Aurore Lalucq
Dans un tel contexte géopolitique, marqué par des tensions croissantes, l’euro doit réaffirmer son rôle de monnaie fiable et puissante à l’échelle internationale. Une question qui ne se posait pas il y a encore quelques années, mais que les menaces rendent plus pressante.
Vous placez le stablecoin au cœur de cette offensive. N’est-il pas avant tout un moyen de stimuler la demande en dollars en lui donnant un nouvel élan à l’échelle mondiale ?
La politique de l’administration Trump sur le dollar est pétrie de contradictions. D’un côté, les officiels du Trésor affirment vouloir faire baisser sa valeur extérieure — le taux de change. De l’autre, ils cherchent, par le stablecoin, à augmenter la demande pour la monnaie américaine et les bons du Trésor — ce qui devrait au contraire la faire s’apprécier.
Là où une cohérence apparaît, néanmoins, c’est dans les attaques systématiques de l’administration Trump contre ce qui unit. La monnaie en est un exemple : elle unit par-delà les différences nationales et culturelles.
Avant d’être un outil, un moyen de paiement ou d’échange, ou encore une valeur stable, la monnaie se définit d’abord comme une institution politique. Comme l’a montré Michel Aglietta, elle repose sur « la confiance et la violence » 4, sur un système institutionnel solide et fiable, et peut faire l’objet d’attaques brutales.
Or, c’est précisément cette dimension politique qui en fait une cible : en fragilisant la confiance dans les monnaies concurrentes — notamment l’euro — et les institutions qu’elles représentent, les États-Unis cherchent à imposer une forme de gouvernance monétaire.
L’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain : elle doit être plus offensive, s’affirmer.
Aurore Lalucq
Cependant, si l’euro est si fort et résiste aux pressions, c’est parce qu’une législation, en l’occurrence celle appliquée et garantie par la Banque centrale européenne, vient lui donner sa légitimité. Ce n’est pas un hasard si l’histoire de l’euro est aussi une affaire de symboles, de symboles politiques. Par conséquent, ce n’est pas seulement notre moyen de paiement qui est en jeu, ce sont des valeurs politiques et un élément constitutif de la construction européenne, auxquels les Européens sont attachés.
Désormais, une chose est sûre : l’Union ne doit pas seulement se concevoir comme un bastion de la résistance à l’impérialisme américain, elle doit être plus offensive, s’affirmer. On en revient au rôle international de l’euro. Selon moi, ce dernier est moins de nature économique que politique et géopolitique.
Parmi les instruments de cette puissance monétaire figurent les swaps de change et les lignes de liquidité, que Washington comme Pékin utilisent abondamment. La BCE doit-elle se montrer plus ambitieuse en la matière ?
Les swaps de change sont centraux dans la stratégie américaine et chinoise à l’heure actuelle. Le principe est assez simple : en offrant des lignes de liquidité à des banques centrales partenaires, on tisse des liens de dépendance qui renforcent durablement le statut international d’une monnaie.
La question des swaps est donc cruciale, mais elle requiert une consolidation de la zone euro, d’où les réticences de la BCE 5. Une fois fortifiée, une fois décidée à jouer pleinement son rôle géopolitique, la BCE pourrait effectivement participer à cette extension.
L’autonomie passe aussi par les infrastructures de paiement. Est-ce là qu’intervient pour vous l’euro numérique ?
Ce qu’on appelle euro numérique ne correspond pas uniquement à la monnaie de banque centrale que nous aurons en circulation, mais aussi à l’infrastructure sur laquelle elle va se greffer.
Aujourd’hui, les infrastructures que nous utilisons en Europe sont presque toutes américaines, avec quelques exceptions comme Carte bancaire en France, Girocard en Allemagne, ou encore Bancontact en Belgique. Il en résulte une dépendance et une vulnérabilité de moins en moins acceptables et qu’il est devenu impossible d’ignorer. Il a suffi à Donald Trump d’exprimer son mécontentement à l’égard de certains juges et magistrats européens de la Cour pénale internationale pour qu’ils soient privés de tout moyen de paiement, à l’image de Nicolas Guillou, qui a vu du jour au lendemain ses comptes fermés et ses cartes bloquées par Visa, Mastercard et PayPal 6.
Il est également très compliqué pour des entreprises privées, même d’envergure, de se passer de ces réseaux américains : celles qui tentent de s’en affranchir se heurtent soit au rachat de leurs solutions alternatives, soit à des représailles commerciales.
C’est précisément pour répondre à ces vulnérabilités techniques, commerciales et surtout géopolitiques que l’euro numérique, une monnaie publique, prend tout son sens. Quiconque attaque l’euro numérique attaque l’euro et l’Union eux-mêmes. C’est un tout. S’élever contre l’euro numérique, c’est mettre en danger notre souveraineté, notre monnaie et l’État de droit. Par conséquent, il nous faut impérativement des rails de paiement publics, protégés, dont on sait qu’ils ne peuvent pas être vendus.
Face à ces monnaies privées, quel usage du stablecoin est-il possible en Europe ? La BCE semble durcir son discours à leur égard. Qu’en est-il dans le cadre de la réglementation, le MiCAR, dont vous avez suivi de près l’élaboration ?
Les stablecoins ne pourront jamais se substituer à l’euro numérique. Ce sont deux choses différentes. Alors que les paiements en liquide ne cessent de reculer au profit des paiements numériques, il est de notre responsabilité de réglementer les solutions privées qui sont de plus en plus nombreuses. Il faut donner à la monnaie liquide, publique, son cadre numérique, public lui aussi. C’est cette idée qui doit être au cœur de l’euro numérique.
Le stablecoin ne saurait faire office de monnaie ou d’architecture monétaire publiques. Non seulement parce que son origine est privée, mais également parce qu’il manque de transparence et de stabilité. Le stablecoin relève plutôt de l’effet de mode. Il met de surcroît en danger notre souveraineté monétaire, favorise la finance illicite et le blanchiment, et fragilise les consommateurs, exposés à des failles technologiques et à des cyberattaques. Or, une bonne monnaie est d’abord une valeur stable de refuge.
Dès lors, comment expliquer que le géant américain du stablecoin, Circle, ait obtenu en France l’agrément d’émettre des stablecoins en dollars en Europe ?
Je regrette profondément cette obtention de licence.
Cette tendance à la « fongibilité » transposée dans le champ des stablecoins, c’est-à-dire le fait pour un jeton émis aux États-Unis de bénéficier d’une équivalence, et donc d’une interchangeabilité, avec un jeton émis en Europe, me paraît très dangereuse.
Nous sommes en train de créer une nouvelle dépendance, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.
Aurore Lalucq
C’est source de confusion législative. Et puisqu’il n’existe pas de frais de rédemption en Europe, contrairement aux États-Unis, nous risquons d’importer de l’instabilité financière.
Autrement dit, c’est une nouvelle dépendance que nous sommes en train de créer, un nouveau piège américain, semblable dans sa visée aux droits de douane de Trump.
Comment expliquer ce flou juridique relatif aux stablecoins et à leur « fongibilité » entre jetons émis en Europe et aux États-Unis ? Il semble y avoir des divergences d’appréciation entre la BCE, la Commission et entre les États membres.
La Banque centrale européenne est très claire à ce sujet, et elle n’est pas la seule : sur le plan technique et juridique, les risques liés à la fongibilité sont bien identifiés. Ce qui crée le flou, c’est un agenda politique. Quant à la législation, elle est aussi très claire : elle interdit la « fongibilité » entre jetons émis en Europe et ceux émis par d’autres juridictions, comme les États-Unis. Certains acteurs préfèrent prétendre qu’il y a des marges d’interprétation ouvertes, au nom d’une pseudo-compétitivité ou de l’innovation, mais en réalité ce qu’ils font, c’est surtout exposer nos marchés à des instabilités que nous connaissons très bien.
Mais, au-delà de la question de savoir qui a la main sur le cadre législatif, il faut en appeler à la responsabilité de tous. Nous sommes pris pour cible par l’administration américaine, qui cherche à déstabiliser nos institutions et notre monnaie. Fragiliser nos marchés en laissant des failles réglementaires propager des stablecoins américains ne peut que multiplier les risques.
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31.07.2026 à 06:00
La prochaine crise financière pourrait dégénérer en une spirale de destruction mutuelle
Le vrai risque économique est désormais géopolitique.
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Texte intégral (6983 mots)
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Les crises financières ne peuvent pas toujours être évitées. Si la réglementation et la supervision permettent de contenir les risques, les chocs restent inévitables. En revanche, il est possible d’influencer la suite. L’impact d’une crise dépend moins de la perturbation initiale que de la réponse apportée. C’est là la différence entre robustesse et résilience, et dans le cas des crises financières mondiales, la résilience requiert une coopération internationale. Elle stabilise le système et empêche les réponses politiques nationales de dégénérer en spirales mutuellement destructrices.
La crise financière de 2008 en est un exemple. Elle a causé d’importants dommages. Toutefois, contrairement à l’entre-deux-guerres, elle n’a pas déclenché de cycle de représailles entre les grandes économies. Il n’y a pas eu de basculement généralisé vers le protectionnisme commercial ni de guerre des monnaies. Les États-Unis et la Chine ont préservé la stabilité de leurs relations commerciales et monétaires. Les interventions publiques ont été étroitement coordonnées au sein du G20. Les lignes de swap entre banques centrales, qui permettaient aux autorités monétaires de se fournir mutuellement en liquidités, ont joué un rôle essentiel dans la stabilisation des marchés mondiaux.
Le contexte actuel ne pourrait guère être plus différent. L’inhibition à l’égard du protectionnisme a largement disparu. Jusqu’à présent, les flux commerciaux ont fait preuve d’une remarquable résilience face à la montée des barrières douanières. Toutefois, l’entre-deux-guerres nous enseigne que, dès lors que le protectionnisme est perçu comme une réponse de politique publique acceptable, un choc financier peut rapidement se traduire par des contractions du commerce, des flux de capitaux et de la confiance qui se renforcent mutuellement. Il reste peu de garde-fous. Un tel choc pourrait dès lors devenir bien plus dangereux que la perturbation initiale.
D’autant que l’approche transactionnelle qui prévaut actuellement dans les relations internationales est mal adaptée à la gestion de crise. La coopération entre les pays repose rarement sur un pur altruisme. Toutefois, comme l’a soutenu Charles Kindleberger, la stabilité du système international exige au moins un pays prêt à jouer un rôle stabilisateur, c’est-à-dire à maintenir les marchés ouverts et à fournir des liquidités lorsque la situation l’exige. Or aucun pays et les États-Unis encore moins que tout autre ne semble aujourd’hui disposé à endosser cette responsabilité. Au contraire, des instruments essentiels de la coopération, comme les lignes de swap entre banques centrales, risquent d’être politisés, affaiblissant ainsi l’un des outils les plus efficaces de la gestion de crise.
Dans ce contexte, plusieurs nouvelles sources de vulnérabilité sont apparues, qui pourraient servir de déclencheurs de crise. Plutôt que de les classer par ordre d’importance, nous les énumérons dans un ordre logique, car beaucoup d’entre elles sont interdépendantes. D’abord, le risque s’est déplacé plutôt que résorbé : chassé du système bancaire réglementé, il a refait surface dans des recoins moins transparents de la finance. Deuxièmement, un ensemble de vulnérabilités entoure les finances publiques (viabilité de la dette, fonctionnement des principaux marchés obligataires et offre d’actifs sûrs), la dominance budgétaire et financière menaçant la capacité des banques centrales à se concentrer sur la stabilité des prix. Troisièmement, les avancées technologiques présentent de nombreux avantages, mais entraînent également de graves perturbations. Ensemble, ces forces laissent entrevoir un monde dans lequel les chocs pourraient être plus fréquents et plus difficiles à anticiper. Mais le risque majeur reste la détérioration de la coopération internationale nécessaire pour les contenir.
1 — La mutation du risque : la finance non bancaires et le crédit privé
Au cours de la dernière décennie, les banques se sont retirées de certains segments de l’intermédiation financière, laissant la place aux institutions financières non bancaires (IFNB). Ce secteur représente désormais environ la moitié des actifs financiers mondiaux et a connu une croissance deux fois plus rapide que celle du secteur bancaire. Ce terme recouvre un large éventail d’investisseurs, dont certains ont un horizon à long terme, comme les compagnies d’assurance et les fonds de pension, et d’autres sont bien plus fragiles, comme les fonds spéculatifs à effet de levier financés par des opérations de pension avec des banques, les fonds monétaires et les fonds obligataires ouverts.
Les IFNB fonctionnent comme un système interconnecté de bilans. Elles transforment les échéances et recourent à l’effet de levier, souvent intégré dans des produits dérivés, des expositions synthétiques et des structures de financement garanties. Les risques sont donc de nature similaire à ceux des banques. Cependant, la complexité des interconnexions crée une dépendance à la liquidité entre les institutions et les marchés. En situation de crise, cela peut entraîner un dysfonctionnement soudain du marché et une perte rapide de la capacité d’intermédiation, souvent hors de la portée des facilités de liquidité des banques centrales.
Le système est également plus opaque. Les expositions sont complexes, les données sont incomplètes et les autorités de surveillance ont souvent une visibilité limitée sur l’effet de levier et les concentrations. Le crédit privé, c’est-à-dire les prêts non bancaires accordés aux entreprises et émis, négociés et détenus par des fonds privés, en est l’exemple le plus marquant. La taille de ce marché atteint désormais près de deux mille milliards de dollars, tandis que le total des actifs sous gestion des fonds s’élève à plus de deux mille cinq cents milliards, dont la grande majorité provient des États-Unis. Le secteur a été secoué par une série de mauvaises nouvelles et les investisseurs dans les fonds de crédit privé ont tenté de récupérer une partie de leur capital. Les demandes de rachat ont atteint 22 milliards de dollars au deuxième trimestre 2026, selon le Financial Times. Blue Owl s’est retrouvé au cœur de ce mouvement de désengagement du crédit privé en raison de son exposition relativement élevée aux entreprises de logiciels, dans le contexte de la « SaaSapocalypse ».
Les liens avec le private equity sont étroits : les grands gestionnaires d’actifs alternatifs exploitent de plus en plus à la fois des plateformes de capital-investissement et de crédit privé. L’assurance constitue un deuxième axe majeur. L’intégration croissante des assureurs, des fonds de crédit privé, des gestionnaires d’actifs et des réassureurs offre certes une base de financement stable, mais elle accroît également l’exposition des assureurs à des actifs illiquides et difficiles à évaluer. Ces actifs sont souvent notés par de petites agences dont les évaluations peuvent être surévaluées, comme le souligne la Banque des règlements internationaux.
Les risques sous-jacents pour la stabilité sont bien connus : effet de levier, transformation des échéances et de la liquidité, opacité. Le crédit privé ne disposant pas d’une base de dépôts, il est moins directement exposé à des retraits massifs que les banques ; les pertes devraient, en principe, être supportées par les investisseurs. Cependant, le risque systémique augmente en raison de tensions corrélées entre des emprunteurs endettés qui sont incapables de refinancer les sociétés de leur portefeuille. Les récentes pressions de rachat sur les véhicules de crédit privé semi-liquides, notamment l’imposition de plafonds et de restrictions de retrait, sont un signal d’alerte précoce des difficultés à venir.
La réponse réglementaire à cette évolution est paradoxale. Au lieu d’étendre la surveillance au crédit privé et aux autres intermédiaires non bancaires, les décideurs assouplissent les exigences imposées aux banques pour leur permettre de rivaliser avec leurs concurrents moins réglementés. Les États-Unis ont ouvert la voie en assouplissant le ratio de levier supplémentaire et en adoucissant les dispositions finales de Bâle ; l’Union européenne, invoquant la compétitivité de ses banques, débat actuellement d’un assouplissement similaire des règles en matière de fonds propres. Les règles du jeu sont harmonisées à la baisse, et non à la hausse. Cet épisode révèle une réalité politico-économique plus profonde : les coûts de la résilience — réserves de fonds propres, prêts non accordés, baisse du rendement des capitaux propres — sont visibles au quotidien, tandis que ses avantages ne se concrétisent qu’en cas de crise, qui, grâce à ces mêmes réserves, pourrait ne jamais se produire. L’efficacité bénéficie d’un soutien naturel ; la résilience, non. À mesure que le souvenir de la dernière crise s’estompe, la prime d’assurance finit par être perçue comme un gâchis.
2 — Une dette publique sans précédent en temps de paix
À la fin de l’année 2024, la dette publique des économies de l’OCDE atteignait 112 % du PIB en valeur pondérée. Ce chiffre est supérieur de près de 40 points de pourcentage à son niveau de 2007, à la veille de la crise financière mondiale. Un tel niveau n’a jamais été observé en temps de paix. Il devrait encore augmenter, car le vieillissement de la population fait grimper les dépenses liées aux retraites et aux soins de santé, tandis que de nouveaux besoins en investissements publics se font sentir dans les domaines des infrastructures, de la défense et de la transition énergétique.
À ce niveau, la dette publique exerce déjà une pression considérable sur la politique budgétaire. Les paiements d’intérêts représentent en effet environ 3,3 % du PIB dans l’ensemble de l’OCDE. Ce montant dépasse désormais les dépenses publiques consacrées à la défense et devrait devenir l’un des principaux postes budgétaires dans de nombreuses économies avancées et émergentes.
Une dynamique auto-alimentée est à l’œuvre. L’augmentation de la dette entraîne une hausse des primes de risque et des taux à long terme. Pour contenir leurs coûts de financement, les gouvernements ont de plus en plus recours à des instruments à court terme : les bons du Trésor représentent désormais environ 15 % de l’encours de la dette et, depuis 2023, les émissions de bons ont dépassé celles des obligations à taux fixe. Or, des échéances plus courtes rendent la dette publique plus fragile. Près de 45 % de la dette souveraine de l’OCDE arrivent à échéance d’ici 2027. Des besoins de refinancement de cette ampleur exposent directement les États aux fluctuations des marchés.
La dette publique suit une trajectoire insoutenable. La hausse des taux d’intérêt aggrave le problème, car la viabilité de la dette dépend essentiellement de l’écart entre la croissance réelle et les taux d’intérêt réels. Dans la plupart des pays, la solvabilité n’est pas menacée à court terme. Cependant, les marchés sont devenus plus volatils et plus exposés à des chocs soudains. Les marchés obligataires des plus grandes économies, en particulier ceux des États-Unis, constituent les piliers et les références de l’ensemble du système financier. Toute déstabilisation de ces marchés se répercuterait sur l’ordre monétaire national et international, compliquerait la conduite de la politique monétaire et exercerait une pression sur l’indépendance des banques centrales.
3 — L’indépendance des banques centrales face au risque de dominance budgétaire
Au sortir de la crise financière et de la pandémie, les niveaux de dette publique sont non seulement très élevés, mais aussi engagés dans une trajectoire non viable, tandis que les bilans des banques centrales restent très volumineux. Leur croissance résultant d’achats d’obligations d’État, les banques centrales détiennent désormais une part substantielle de la dette publique. Au sein de l’OCDE, leurs avoirs en obligations souveraines nationales ont atteint un pic de 29 % du total en 2021, puis sont tombés à 19 % en 2024 sous l’effet du resserrement quantitatif. L’équilibre des marchés obligataires publics dépend donc de la manière dont les banques centrales gèrent leurs portefeuilles : la réduction, la stabilisation ou l’augmentation de leurs bilans a un impact direct sur les taux d’intérêt et sur la viabilité des finances publiques.
Cela transforme en profondeur la relation entre la politique monétaire et la politique budgétaire. Cette situation crée un risque de « dominance budgétaire », c’est-à-dire un régime dans lequel la politique monétaire est subordonnée aux besoins de financement du budget et de stabilisation de la dette. Le risque de financement monétaire s’est objectivement accru. Dans ce contexte, le rôle des anticipations est déterminant : comme le montrent la théorie et l’intuition, la simple anticipation d’un financement monétaire futur suffit à générer de l’inflation dès aujourd’hui.
Le problème est compliqué par le fait que les banques centrales pourraient légitimement être amenées à acheter des obligations à l’avenir pour deux raisons très différentes. La première est l’assouplissement monétaire, qui consiste à faire baisser les taux à long terme pour stimuler l’économie lorsque les autres outils sont épuisés, par exemple lorsque les taux atteignent la borne inférieure zéro. Si ces opérations d’achat sont interprétées comme un financement monétaire, elles peuvent toutefois attiser l’inflation. La seconde est la stabilisation des marchés : l’achat d’obligations d’État permet de remédier à un dysfonctionnement ou à une paralysie du marché obligataire, comme cela a été nécessaire en mars 2020. Un même instrument sert donc deux objectifs qui ne coïncident pas nécessairement. En période de forte inflation, une banque centrale peut ainsi être amenée à stabiliser les marchés souverains tout en maintenant une politique monétaire restrictive.
Le risque d’ambiguïté et de doute est énorme. Seul un engagement fort et sans équivoque en faveur de l’indépendance de la banque centrale permettra aux autorités monétaires d’agir avec fermeté lorsque la situation l’exige, sans éveiller de soupçons quant à leurs véritables motivations. L’indépendance est devenue une condition non seulement de la stabilité monétaire, mais aussi de la stabilité financière. Comme le montre la politique de l’administration Trump à l’égard de la Fed, notamment les pressions exercées sur l’ancien président de la Fed, Jerome Powell, elle n’est aujourd’hui plus garantie.
4 — La nouvelle fragilité des marchés obligataires de référence et le risque de dominance financière
L’une des principales surprises de la dernière décennie a été la fragilité des marchés obligataires souverains de référence, y compris ceux qui étaient traditionnellement considérés comme les plus développés et les plus liquides. Le marché des bons du Trésor américain, qui constitue une référence centrale du système financier mondial, a connu des épisodes de dysfonctionnement grave, notamment la « ruée vers la liquidité » (dash for cash) de mars 2020. La liquidité a disparu, les ventes se sont généralisées, les écarts entre les cours acheteur et vendeur se sont creusés, des écarts de prix sont apparus entre les bons du Trésor au comptant et les contrats à terme, et les taux d’intérêt ont augmenté alors que les perspectives macroéconomiques se détérioraient fortement.
Au-delà du déclencheur immédiat, à savoir l’incertitude liée à la pandémie, les causes sont structurelles. La base d’investisseurs a évolué. La part des détenteurs de réserves officielles étrangères, qui sont traditionnellement des investisseurs stables, a diminué. Les banques se sont en partie retirées, car la réglementation et l’évolution des modèles économiques ont rendu les opérations de négociation et la gestion des risques plus coûteuses, alors que les marchés de la dette souveraine connaissaient une expansion fulgurante. Les banques centrales elles-mêmes ont pris leurs distances en recourant à un resserrement quantitatif. Les marchés sont donc devenus dépendants d’investisseurs plus sensibles aux prix, comme les fonds spéculatifs, les ménages et certains investisseurs étrangers, dont les modèles de financement et de gestion des risques diffèrent nettement de ceux des banques. Les fonds spéculatifs à effet de levier sont notamment très actifs sur les marchés au comptant et à terme. Financés par des emprunts de type « repo » à court terme, ils sont exposés aux chocs de liquidité et aux appels de marge.
Il en résulte un cercle vicieux, que la Banque des règlements internationaux qualifie de nouveau lien entre stabilité budgétaire et financière. Les chocs budgétaires sont amplifiés par les canaux de marché, créant ainsi une fragilité structurelle, même sur les marchés les plus liquides. Confrontés à des appels de marge, les investisseurs recourant à l’effet de levier sont contraints de liquider leurs positions, ce qui amplifie les fluctuations de prix et les tensions. Cette dynamique s’est manifestée lors des tensions sur les bons du Trésor américain en mars 2020, comme lors de la crise du marché des gilts britanniques à l’automne 2022.
Ces épisodes ont nécessité des interventions à grande échelle de la part des banques centrales pour rétablir le fonctionnement des marchés. À l’avenir, les banques centrales pourraient à nouveau être appelées à préserver le fonctionnement des marchés d’obligations souveraines, qui sous-tendent l’ensemble de l’architecture monétaire et financière, même si cela va à l’encontre de la lutte contre l’inflation. C’est ce que l’on appelle la « dominance financière », qui sape également la stabilité des prix. Ce scénario n’est plus une hypothèse. Lorsque des tensions sont réapparues sur les marchés monétaires américains à l’automne 2025, la Réserve fédérale a mis fin à son resserrement quantitatif plus tôt que prévu, l’annonçant en octobre pour une entrée en vigueur en décembre, ce qui a permis de geler son bilan à environ 6 600 milliards de dollars. Quels que soient les mérites techniques de cette décision, son message est clair : les marchés sont devenus tellement dépendants des liquidités publiques que la taille du bilan de la banque centrale est, dans la pratique, dictée par leurs besoins. La politique de bilan n’est donc plus un instrument de politique monétaire dont on dispose librement. Si des menaces d’inflation devaient réapparaître, la marge de manœuvre pour un resserrement serait limitée par l’impératif de maintenir la liquidité des marchés clefs.
5 — La remise en cause du statut d’actif sûr
Un actif refuge, c’est comme un bon ami : il est là quand on en a besoin. À la différence d’autres instruments financiers, sa valeur nominale reste stable dans la quasi-totalité des scénarios envisageables. Il sert de référence et constitue une réserve de valeur fiable. Il ne se déprécie pas, et peut même s’apprécier, précisément en période de crise.
Depuis sept décennies, le dollar américain est le seul actif refuge à l’échelle mondiale. Les bons du Trésor sont accessibles à tous, très liquides et considérés comme exempts de tout risque de défaut. Les marchés financiers américains sont le seul endroit où les banques centrales étrangères et les investisseurs internationaux peuvent placer leur argent en volumes quasi illimités et de manière presque inconditionnelle.
Les récentes évolutions de la politique et de l’attitude des États-Unis ont toutefois soulevé des questions quant à l’avenir du rôle international du dollar. Elles nous obligent à envisager un scénario longtemps impensable : une érosion partielle, voire totale, du statut de monnaie de réserve du dollar.
Une telle disparition modifierait profondément l’architecture financière mondiale. Les taux d’intérêt seraient plus élevés et plus volatils, et la liquidité serait plus rare. En l’absence d’une alternative crédible au dollar, les pays perdraient leur protection contre les chocs extérieurs. Ils se protégeraient différemment, très probablement en mettant en place des contrôles des capitaux. Le monde deviendrait alors plus instable, plus fragmenté et, par conséquent, moins prospère. Ce changement serait particulièrement préjudiciable aux économies à faibles revenus et aux pays en développement, qui dépendent structurellement de l’accès aux capitaux extérieurs pour financer leurs investissements et leur développement. Leurs coûts d’emprunt augmenteraient considérablement, tandis que le soutien financier anticyclique diminuerait.
Des alternatives finiraient-elles par émerger ? L’Europe débat de la création d’un actif sûr régional sous la forme d’instruments de dette communs libellés en euros, mais les progrès sont lents. Le problème est encore plus aigu en Asie du Sud-Est, où, en l’absence d’actif sûr régional, la majeure partie de l’épargne régionale continue d’être acheminée vers le système financier américain.
6 — Les économies émergentes et la stabilité mondiale
Pendant plusieurs décennies de la fin du XXe siècle, les économies émergentes ont constitué une source majeure d’instabilité financière mondiale. Des crises récurrentes de la balance des paiements mettaient le système financier mondial à l’épreuve. C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui. Des crises surviennent encore, mais elles sont localisées et touchent principalement les pays les plus pauvres.
Les marchés émergents sont désormais mieux armés pour faire face aux chocs financiers externes et les absorber, pour plusieurs raisons. Une part plus importante de la dette publique est émise dans la monnaie nationale, ce qui atténue le « péché originel » qui transformait autrefois la dépréciation du taux de change en crise souveraine. Les taux de change sont également plus flexibles, ce qui permet d’absorber les pressions extérieures plutôt que de les laisser s’accumuler. Les réserves de change sont également plus importantes. Surtout, les économies émergentes sont désormais très expérimentées en matière de gestion macroéconomique et de gestion de crise, grâce à des cadres budgétaires et monétaires plus solides, à des banques centrales indépendantes et à une réglementation financière efficace.
Des défis importants subsistent néanmoins. Les marchés mondiaux des capitaux sont différents de ceux d’il y a deux décennies et peuvent être plus déstabilisants. Les mêmes forces qui ont remodelé les systèmes financiers nationaux génèrent en effet des vulnérabilités à l’échelle mondiale : la prédominance croissante des intermédiaires non bancaires, une sensibilité accrue au risque et une plus grande dépendance à l’égard de la liquidité. Le système reste par ailleurs profondément asymétrique : le dollar américain, et avec lui la politique monétaire américaine, continue de façonner les conditions financières mondiales. Des chocs majeurs et des perturbations des marchés ne peuvent donc être exclus.
7 — L’intelligence artificielle et la stabilité financière
L’IA va révolutionner le secteur de la finance. Son impact sur la stabilité financière reste toutefois largement hypothétique à ce stade. Il est utile de distinguer deux catégories de risques : ceux généralement associés à l’automatisation dans le secteur financier, que l’IA peut amplifier, et ceux qui lui sont propres.
La collecte d’informations, leur traitement et les opérations de marché sont déjà en grande partie gérés par des algorithmes. Les systèmes s’appuient sur des modèles d’apprentissage automatique pour identifier les opportunités d’arbitrage, prévoir les fluctuations de prix à court terme et exécuter des transactions à haute fréquence. L’IA peut encore améliorer l’efficacité de ces systèmes, mais elle peut également amplifier leurs imperfections : erreurs de modélisation, biais de sélection, dépendance excessive aux corrélations historiques, collusion tacite entre les systèmes algorithmiques et réponses inadéquates face à des événements rares. De nouveaux épisodes d’évaporation de la liquidité et de « flash crashes » sont à prévoir. Un danger plus subtil est celui de la défaillance en mode commun : si de nombreuses institutions s’appuient sur les mêmes modèles et données sous-jacentes, leurs réactions seront corrélées précisément au moment où la diversité des comportements est la plus nécessaire.
Les asymétries d’information, omniprésentes sur les marchés financiers, pourraient également s’accentuer. Les grandes institutions, disposant d’une infrastructure informatique supérieure, de jeux de données exclusifs et de capacités de modélisation avancées, pourraient acquérir un avantage supplémentaire sur les petites entreprises et les investisseurs. Cela pourrait créer des barrières à l’entrée, renforcer la concentration et accroître le pouvoir de marché des acteurs dominants, ce qui soulève sur les marchés des préoccupations parallèles : anticipation des ordres (front-running), avantages de latence et extraction d’informations à grande échelle. Le pouvoir de réseau associé à l’agrégation des données pose en fin de compte la question de l’intégrité du marché.
Deux autres risques tiennent au fait que la finance reflète les défis plus généraux que l’IA pose à l’économie et à la société. Le premier est celui de l’explicabilité : les systèmes d’apprentissage automatique détectent des schémas que les êtres humains ne peuvent pas percevoir ; leur utilisation dans les décisions d’allocation peut toutefois rendre les résultats difficiles à interpréter, à contester ou à contrôler. Le second est celui de l’alignement : les systèmes d’IA poursuivent des objectifs opérationnels qui ne coïncident pas entièrement avec les intentions humaines. Les problèmes d’agence sont une caractéristique permanente de la finance : les gestionnaires d’actifs agissent pour le compte des investisseurs et les mandats ainsi que les incitations sont conçus pour garantir cet alignement. Lorsque l’IA prend les rênes, mandats et incitations se traduisent par des instructions, des contraintes et des fonctions de récompense. Des problèmes de spécification apparaissent, d’autant qu’il est difficile de définir a priori le niveau acceptable d’instabilité financière, tant au niveau individuel que collectif. La machine pourrait se retrouver dotée d’une marge d’appréciation excessive. On peut déléguer la réflexion à la machine, mais on ne devrait jamais déléguer la compréhension.
8 — Des valorisations boursières suspendues aux promesses de l’intelligence artificielle
Une forte correction sur les marchés boursiers pourrait également déclencher une crise, et les raisons de rester vigilant sont nombreuses. Les valorisations sont élevées, en particulier pour les entreprises liées à l’intelligence artificielle, et laissent entrevoir une croissance des bénéfices bien supérieure aux références historiques récentes. De plus, la dynamique des marchés est de plus en plus tirée par un petit nombre d’entreprises liées à l’IA, notamment les grands « hyperscalers », sur lesquelles se concentrent les excès de valorisation. Ces entreprises ont d’énormes besoins en capitaux : en 2025 seulement, neuf acteurs majeurs ont levé 122 milliards de dollars sur les marchés obligataires, soit, selon l’OCDE, près de la moitié de l’ensemble des émissions du secteur technologique, et leurs dépenses d’investissement prévues pour la période 2026-2030 dépassent les 4 000 milliards de dollars. Si la croissance du chiffre d’affaires ne répond pas aux attentes, une correction brutale est possible.
Deux mécanismes d’amplification méritent une attention particulière. Premièrement, les montages de financement circulaires par lesquels les développeurs d’IA, les fabricants de puces et les grandes entreprises technologiques se financent mutuellement tout en achetant les produits les uns des autres. Cela crée une interconnexion opaque et potentiellement malsaine. Une perturbation dans une partie du réseau pourrait déclencher une réaction en chaîne ayant des conséquences plus larges sur le marché. Deuxièmement, les investisseurs, y compris les particuliers, sont de plus en plus incités à prendre des risques par le biais de fonds négociés en bourse à effet de levier, qui amplifient les pertes et les gains, et peuvent générer des mouvements de cours fortement procycliques en période de tension.
De plus, l’engouement pour l’IA occulte d’autres sources de risque. Le conflit autour de l’Iran et du détroit d’Ormuz en est l’exemple le plus flagrant. Les cours des actifs ne reflètent pas ces risques. Ils reposent en effet sur l’hypothèse que la confrontation restera temporaire et circonscrite, et partent également du principe que les bénéfices générés par l’IA continueront à propulser le marché à la hausse. La résilience apparente face aux chocs géopolitiques pourrait donc être illusoire. Si les bénéfices liés à l’IA s’avéraient inférieurs aux attentes, la dynamique haussière qui absorbe actuellement le risque géopolitique serait remise en question et plusieurs corrections pourraient se produire simultanément.
Cela dit, les booms technologiques, voire les bulles, ne détruisent pas nécessairement le bien-être, à condition que l’enthousiasme aide à surmonter les frictions liées à la coordination des investissements, et surtout, qu’il soit financé par des fonds propres plutôt que par de l’endettement. Dans l’histoire financière moderne, les krachs boursiers ont généralement été moins dommageables que les effondrements du crédit, sauf lorsque les achats d’actions étaient financés par l’endettement et que les appels de marge provoquaient des ventes précipitées. Les corrections de valorisation pures affectent l’économie principalement par le biais d’effets de richesse : les ménages, appauvris, consomment moins, ce qui pèse sur la demande globale. Ce mécanisme pourrait être plus puissant aujourd’hui qu’au cours des décennies précédentes, car l’exposition des ménages aux actions a augmenté. Cependant, les marchés boursiers présentent moins de risques de contagion intrinsèques et de fragilité structurelle que les activités financées par l’endettement et impliquant une transformation significative des échéances. Le véritable danger survient lorsque le risque lié aux actions se transpose discrètement vers la dette, comme c’est actuellement le cas avec les extensions de centres de données financées par des emprunts obligataires et les véhicules de crédit privés.
9 — La tokenisation de la monnaie et de la finance
La tokenisation de la monnaie et des actifs financiers pourrait bien constituer la plus grande innovation financière de ces dernières décennies. Elle signifie que la monnaie et les titres peuvent être représentés par des objets numériques circulant sur Internet. Les jetons numériques sont faciles à créer ; ils sont fongibles, divisibles et transférables ; et ils peuvent être adaptés à des besoins spécifiques. Sans surprise, la tokenisation a déclenché une vague de nouvelles initiatives dans le domaine de la monnaie privée.
La numérisation de la monnaie offre des opportunités majeures. Pour le grand public, un jeton numérique stocké sur un téléphone portable peut reproduire fidèlement les caractéristiques de l’argent liquide, sans les contraintes physiques liées au poids ou à la distance. Elle peut stimuler la concurrence dans le domaine des paiements rapides et transfrontaliers, favoriser l’inclusion financière des personnes non bancarisées et permettre de réaliser des gains d’efficacité significatifs en matière de conservation, de négociation et de règlement des titres.
Cependant, la tokenisation peut également être source de perturbations et de déstabilisation. Elle menace le modèle économique et le cœur de métier des banques, qui sont confrontées à une concurrence nouvelle dans les domaines des paiements et des dépôts. Elle peut également déstabiliser l’économie si des formes instables de monnaie privée, notamment certains « stablecoins » (jetons adossés à des actifs financiers conventionnels), sont autorisées à proliférer, et si les citoyens perdent complètement l’accès à la monnaie publique avec la disparition de l’argent liquide. Les jetons numériques circulent également facilement au-delà des frontières. Ils pourraient ouvrir une nouvelle ère de concurrence monétaire, non seulement entre les États, mais aussi entre les réseaux privés exploités par de grandes entreprises technologiques. La numérisation a donc le potentiel de remodeler le système monétaire international lui-même.
À ce jour, l’exposition des investisseurs privés reste limitée, même si elle est en augmentation, et les risques immédiats pour la stabilité financière semblent maîtrisés. Cependant, la tokenisation soulève des défis fondamentaux pour l’intégrité et la stabilité de la monnaie. Des incidents survenant dans des segments non réglementés, où des investisseurs mal informés pourraient subir d’importantes pertes, pourraient avoir de graves conséquences politiques et provoquer un tollé général. C’est pour des raisons de stabilité et de souveraineté que certaines banques centrales, en premier lieu la BCE avec l’euro numérique, ont décidé ou envisagent sérieusement d’émettre leurs propres monnaies numériques de banque centrale.
10 — Géopolitique : le risque qui déchire le filet de sécurité
Nous revenons au point de départ : la menace la plus importante pour la résilience de l’économie mondiale est l’affaiblissement, voire l’effondrement, de la coopération internationale. Des facteurs déclencheurs de crise ne manqueront pas de se produire. La question cruciale est de savoir comment ils seront gérés. La crise de 2008 n’a pas dégénéré en spirale de protectionnisme et de récession grâce à la coopération étroite des pays du G20 et aux lignes de swap mises en place par les banques centrales, qui ont fourni des liquidités en dollars là où le besoin se faisait le plus sentir. Pour reprendre l’idée de Kindleberger, la coopération repose sur la volonté d’au moins un pays de stabiliser le système en maintenant les marchés ouverts et en apportant un soutien financier sans condition.
Or, cela pourrait ne pas se produire aujourd’hui. Les relations internationales sont devenues transactionnelles et axées sur le court terme, ce qui n’est pas propice à la coordination des politiques et à l’apport d’un soutien mutuel dans des délais très courts, avant que la dynamique financière ne devienne incontrôlable. Des inquiétudes sont ouvertement exprimées quant au risque de politisation des lignes de swap, qui seraient alors utilisées pour atteindre des objectifs géopolitiques plutôt que pour assurer la stabilité financière. Si le commerce mondial a jusqu’à présent absorbé la recrudescence des mesures protectionnistes, il pourrait ne pas résister à un choc financier grave s’y ajoutant.
La résilience se construit avant le choc, et pas pendant. Une première priorité devrait donc être, pour les pays disposés à le faire, d’établir ensemble un cadre de coopération financière et de se préparer aux éventualités futures, afin que, lorsque le prochain déclencheur se produira, le système plie comme le roseau plutôt que de se briser comme le chêne.
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21.07.2026 à 06:00
Qu’est-ce que le manchesterisme ? Comprendre la doctrine Andy Burnham
Le nouveau premier ministre britannique promet de décentraliser le pouvoir et réactiver le Labour.
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Texte intégral (6132 mots)
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Écarter Keir Starmer pour porter Andy Burnham au pouvoir en tant que Premier ministre du Royaume-Uni semble être un geste désespéré de la part d’un Parti travailliste à la recherche de nouveaux visages capables de souder une coalition électorale. L’objectif est de rester un parti de gouvernement, tant à l’échelle nationale que locale. Deux ans après avoir remporté une large majorité parlementaire, les travaillistes ont obtenu un score désastreux aux élections locales et se font distancer par Reform UK dans les sondages. À droite, les électeurs âgés des classes populaires lui font défection au profit de ce parti identitaire d’extrême droite, tandis qu’à gauche, les classes moyennes libérales se tournent vers les Verts et les nationalistes.
Le Parti travailliste, sur lequel pèse désormais une menace existentielle, a donc choisi cet ancien maire d’une ville du nord de l’Angleterre pour prendre sa tête : jusqu’à très récemment, en effet, Burnham n’était pas membre du Parlement, comme la plupart de ses prédécesseurs. Son ascension a été fulgurante : âgé de 56 ans, maire du Grand Manchester de 2017 à 2026 et surnommé le « roi du Nord », ce n’est que le 18 juin qu’il été élu à la Chambre des communes, en remportant l’élection partielle de Makerfield. Sa percée a directement précipité la chute de Starmer, lequel a annoncé sa démission le 22 juin. Seul candidat en lice pour prendre la tête du Labour, Burnham s’est imposé grâce au soutien d’environ 95 % des 403 députés du groupe et de 11 syndicats affiliés. Ce plébiscite de la part de l’appareil du parti l’a donc dispensé de tout affrontement sur le terrain miné des programmes politiques.
Dans son premier discours en tant que chef du Parti travailliste, prononcé au siège de la confédération syndicale TUC à Londres, Burnham a défendu « une nouvelle voie » pour le Labour, qui implique d’abord le refus « d’être plus vert que les Verts, ni plus reform que Reform UK » 7. Il a promis un « renouveau économique », fondé sur la réindustrialisation, le soutien aux petites entreprises et un contrôle public accru de la distribution d’eau, des transports et du secteur de l’énergie. Il se positionne à gauche de Starmer, dont le gouvernement avait été affaibli par une opposition interne de l’aile la plus à gauche du parti concernant les aides sociales.
C’est la continuité d’une nouvelle offre politique qu’il a revendiquée tout au long de son ascension, spectaculairement rapide : le « manchesterisme ».
Qu’est-ce que le manchesterisme ?
Le manchesterisme désigne d’abord un transfert de pouvoirs et de financements depuis le centre vers les autorités locales, sur le modèle expérimenté à l’échelle du Grand Manchester.
Concrètement, cette doctrine recouvre l’ensemble des compétences transférées à une métropole dirigée par un maire élu : la reprise en main publique des transports locaux à travers la mise sous franchise des opérateurs de bus privés, la gestion du budget de la santé et de l’aide sociale (officiellement transférée à Manchester en 2016), et l’élaboration d’une stratégie industrielle territoriale. Le projet promet, selon les termes de Burnham, d’« arracher le pouvoir au centre » 8.
Mais le manchesterisme se veut également, selon les propos de Burnham lui-même — notamment ceux qu’il a tenus devant le think tank Centre for Cities —, un projet idéologique de portée plus large. Le nouveau Premier ministre britannique en fait un instrument qui actera « la fin du néolibéralisme », tout en le qualifiant de « socialisme favorable aux entreprises » (business-friendly socialism). Enfin, il le conçoit comme « une réponse moderne et fonctionnelle au piège des fortes inégalités et de la faible croissance hérité de la dynamique des années 1980, qui a privatisé le pouvoir économique et surcentralisé le pouvoir politique au sein du Trésor ». Dans ce discours, la décentralisation mancunienne n’est donc plus présentée comme un simple arrangement institutionnel local, mais comme le renversement d’un double mouvement engagé dans les années 1980 : privatisation de l’économie et centralisation de l’État.
Cette ambition est radicale au sein d’un État unitaire fortement centralisé, où les autorités locales ne disposent que d’une faible autonomie fiscale : seuls 20 % des ressources des collectivités territoriales britanniques proviennent de la fiscalité locale 9.
Mais si Burnham promet une décentralisation du pouvoir, le manchesterisme est-il pour autant un projet reproductible et réussi au sein des quatre nations qui composent le Royaume-Uni ? La décentralisation peut-elle améliorer le bien-être social et stimuler la croissance économique de l’Angleterre ? Peut-elle parvenir à conjurer les velléités séparatistes et empêcher l’éclatement du Royaume-Uni ? Dans les trois nations celtiques — Pays de Galles, Écosse et Irlande du Nord — des gouvernements nationalistes bénéficient déjà d’accords de décentralisation et considèrent leur approfondissement comme une étape nécessaire à leur indépendance.
Le manchesterisme à Manchester : quels résultats ?
Le manchesterisme est un concept encore flou. Lorsqu’on cherche à l’illustrer, un même exemple revient toujours, à ce jour son unique succès.
Entre 2021 et 2025, Burnham a engagé une bataille contre les opérateurs privés, afin que les bus locaux passent sous contrôle public, avec des tickets bon marché et subventionnés., Lle tout est désormais exploité sous franchise. La décision, adoptée en mars 2021, a résisté à un recours en justice, rejeté en 2022, avant que le dispositif ne soit déployé par étapes, de septembre 2023 à janvier 2025.
Ce succès doit cependant être nuancé pour deux raisons. Premièrement, le maire du Grand Manchester s’est montré nettement moins courageux face aux automobilistes : après avoir proposé la création d’une zone à faibles émissions, il y a renoncé face à l’opposition rencontrée. Deuxièmement, la réussite de la reprise en main par la municipalité des bus n’est vraisemblablement pas transposable à d’autres secteurs : ce modèle de gestion publique n’est en effet pas applicable aux services capitalistiques comme l’eau ou le rail. Dans ces deux domaines, les recettes ne suffisent pas pour couvrir le coût des investissements nécessaires à la maintenance des infrastructures, ni à rembourser le capital emprunté, qu’il soit public ou privé. 10.
Ce que Burnham a accompli dans le domaine social a également été largement limité par des cadres nationaux et des contraintes de financement. La gestion du budget alloué à la santé et à l’aide sociale, déléguée à la municipalité de Manchester dès 2016, s’est soldée par des résultats décevants : une évaluation indépendante, publiée en 2024, a en effet constaté des résultats à la fois positifs, négatifs mais aussi des effets sans conséquence précise 11. Fait significatif, deux décennies de gestion décentralisée des services du NHS au Pays de Galles et en Écosse n’ont pas non plus donné lieu à une amélioration notable des soins hospitaliers pour les maladies aiguës, ou à des innovations majeurs en matière de prévention. La décentralisation des budgets et de leur gestion ne garantit donc pas, en matière de santé, un meilleur pilotage de ce vaste et complexe système.
Vanter l’image d’un Burnham à pied d’œuvre pour révolutionner Manchester, plein d’idées novatrices, procède également d’une simplification abusive. Le modèle du réseau de bus exploité sous franchise existait déjà à Londres avant d’être adopté à Manchester. Quant à la stratégie industrielle de 2019, elle s’inspire tout simplement de formes de gouvernance municipale déjà existantes : comme tous les City Deals et Growth Deals, elle mise sur la haute technologie et l’incubation dans les filières stratégiques du futur, plutôt que sur le développement des activités ordinaires de la ville. Articulée autour de cinq pôles de développement — matériaux avancés et industrie manufacturière ; numérique, cybersécurité et IA ; innovation dans le domaine médical et sciences de la vie ; industries créatives ; bas carbone —, elle promet sur cette base de construire une économie qui « ne laisse personne de côté » 12.
Or, ce sont précisément les habitants des zones périurbaines que les politiques du Grand Manchester n’ont pas suffisamment pris en compte et qui se retrouvent aujourd’hui laissés pour compte. Le moteur du développement mancunien des trente dernières années a toujours été l’investissement immobilier grâce aux grandes tours du centre-ville, où sont loués des appartements d’une ou deux chambres à de jeunes employés. Selon une étude indépendante, Manchester est une « ville centripète » 13 : l’essor démographique et les gains de productivité se concentrent dans deux arrondissements du centre, Manchester et Salford, tandis que les huit arrondissements périphériques sont tenus à l’écart de cette croissance. Par ailleurs, la hausse des emplois de bureau, qui s’exercent dans le centre de Manchester, contribue à vider le quartier d’affaires de la ville voisine de Liverpool.
Ainsi, le manchesterisme n’est pas tant un projet politique applicable à plus grande échelle qu’un écran sur lequel les nombreuses factions internes du Parti travailliste projettent désormais leurs espoirs. Burnham promet d’ailleurs publiquement « une bonne croissance dans chaque code postal et de l’espoir dans chaque cœur » à travers tout le Royaume-Uni. Mais si l’action politique locale du manchesterisme ne peut produire de résultats satisfaisants, comme nous l’avons démontré, comment pourrait-il réussir maintenant que sa mise en œuvre dépend de l’État central et de ses pouvoirs élargis, dont jouit désormais Burnham ? Depuis le 20 juillet, il dicte la politique budgétaire et monétaire nationale, indique la marche à suivre pour les pouvoirs d’incitation et de subvention, et gère l’ensemble des leviers réglementaires.
Le problème épineux de la croissance au Royaume-Uni
Il est à prévoir que, sous Burnham, comme sous Starmer avant lui et sous ses prédécesseurs conservateurs, cet appareil d’État soit utilisé à des fins consensuelles au centre de l’échiquier politique britannique, à savoir la restauration de la croissance de la production et de la productivité, à l’arrêt depuis la grande crise financière de 2008. Cette priorité — dont il faut souligner l’impasse environnementale, tant que croissance et émissions restent couplées — paraît inopportune pour plusieurs raisons. La première, d’ordre pratique, est qu’une expansion britannique soutenue est inenvisageable par le seul moyen des leviers classiques de la politique économique. La seconde, d’ordre politique, est que la croissance intéresse la classe dirigeante et demeure l’une de ses principales obsessions, mais pas les ménages ordinaires, pour qui cet objectif n’est plus pertinent.
La politique économique britannique classique ne peut produire une croissance soutenue parce qu’elle ne saurait contrebalancer les contraintes environnementales et structurelles. À l’international, le Royaume-Uni fait partie d’un monde multipolaire et géopolitiquement instable, dont les flux d’approvisionnement ont été perturbés par la pandémie de Covid-19, par des guerres, des chocs climatiques imprévisibles. Sur le plan intérieur, les secteurs des services dominants du pays — la finance et l’enseignement supérieur — sont en phase terminale de leur expansion, et les 3 % de la R&D mondiale que représente le Royaume-Uni ont peu de chances de lui permettre de retrouver des positions de leader à l’échelle globale. L’industrie manufacturière ordinaire est peu attractive dans un pays où l’électricité industrielle est la plus chère au monde, sans compter les risques de change et les complications des chaînes d’approvisionnement post-Brexit.
Néanmoins, pour des raisons liées à l’exercice du pouvoir, la restauration de la croissance reste une préoccupation centrale pour le Parti travailliste et les autres formations politiques britanniques — à l’exception des Verts, qui en font désormais un objet de clivage. Le dividende d’une progression régulière de 2 % de la production constituerait en effet une hausse des recettes fiscales qui faciliterait grandement l’arbitrage entre les priorités concurrentes des dépenses publiques que sont la santé, la protection sociale et la défense. Dans le même temps, les responsables politiques affirment ou supposent que les gains de productivité se traduiront par une lente augmentation des salaires réels, sans envisager la possibilité que, dans le capitalisme financiarisé actuel, tout surplus soit plus probablement capté par le capital, sous forme de profits accrus.
Pour les ménages ordinaires, savoir si les salaires réels augmentent ou diminuent est de moins en moins pertinent. La guerre de Poutine en Ukraine, déclenchée en 2022, a provoqué une flambée des coûts de l’énergie et une inflation alimentaire d’environ 30 % 14. Le conflit actuel au Moyen-Orient aura des effets sans doute similaires, mais d’une ampleur imprévisible. La question n’est donc pas de savoir si les salaires vont augmenter, mais si le déséquilibre croissant entre revenus et dépenses est appelé à durer. Se pose également la question de la compression du revenu résiduel causée par le renchérissement des quatre biens essentiels marchands : logement, énergie et services de réseau, alimentation, transport. Il en résulte ce que les Britanniques appellent la « cost of living crisis » et les Américains la « affordability crisis ».
Comme nous l’avons détaillé ailleurs 15, au Royaume-Uni et dans d’autres pays riches, de nombreux ménages ont des conditions de vie bien inférieures à leurs attentes. Les plus modestes endurent au quotidien une privation absolue et sont contraints de choisir entre se chauffer et se nourrir, tandis que les classes moyennes connaissent une privation certes plus relative, mais qui rend l’accession à la propriété plus lointaine et les autres formes de participation sociale plus difficiles à s’offrir. Alors que la colère et la frustration s’accumulent, ces ménages sont de plus en plus portés à croire que « rien ne fonctionne » et, lorsqu’ils sont appelés aux urnes, ils choisissent de s’abstenir ou de voter pour des partis radicaux. Le culturel et le matériel s’entremêlent bien sûr dans ces processus. S’attaquer au coût des biens essentiels marchands est certainement une condition nécessaire, sinon suffisante, pour que les partis centristes puissent concurrencer avec succès les franges de gauche et de droite les plus radicales.
Un groupe de partisans de Burnham, soucieux de cette question si cruciale du coût de la vie, existe néanmoins au Parlement comme dans les think tanks. Leur porte-voix parlementaire la plus en vue est l’ancienne secrétaire d’État Miatta Fahnbulleh 16, secondée dans ses travaux par Mathew Lawrence, du cercle de réflexion Common Wealth 17. Fahnbulleh soutient que les Britanniques n’ont que trop enduré la pression économique et qu’il faut de toute urgence leur accorder un répit, tandis que Lawrence estime que les biens de consommation courante atteignent des prix bien trop élevés en raison d’une perte de contrôle, du côté de l’État, de ce qui constituait sa raison d’être, c’est-à-dire les fondements d’une vie quotidienne décente et de l’activité économique ordinaire.
Pourtant, Burnham a-t-il réellement les mains libres pour s’attaquer au problème du coût de la vie ? Dès le début de son mandat, il faut s’attendre à des annonces spectaculaires du type « action immédiate » 18, qui permettront de retrancher quelques centaines de livres à des factures d’électricité et de gaz, qui s’élèvent actuellement à environ 1 850 £ pour le ménage moyen. Les mesures annoncées pourraient inclure la suppression des taxes vertes proposée par le think tank Nesta, soit un allégement immédiat de 130 £ par facture 19. Ces changements resteront toutefois modestes, et seront bien insuffisants si le détroit d’Ormuz n’est pas rouvert à l’automne : le cas échéant, une flambée du prix du gaz est à craindre l’hiver prochain, avec les prémices d’une inflation alimentaire durable.
Andy Burnham, un Premier ministre empêché par avance
Pour l’heure, il est difficile de prédire ce que Burnham accomplira ou, plutôt, à quelle vitesse il échouera. Il est devenu chef de parti sans avoir eu à proposer de politiques précises, qui auraient été soumises au jugement des électeurs, que ce soit lors d’une élection générale ou une compétition interne au parti. Ce sont seulement des mots qui ont émergé, par exemple sur sa volonté de rompre avec « 40 ans de néolibéralisme » 20, combinée à un ensemble hétérogène de mots-clefs plus ou moins connus, plus ou moins ressassés : décentralisation, contrôle public, croissance et baisse du coût de la vie, auxquels s’ajoutent ses préoccupations de longue date pour l’aide sociale aux personnes âgées et la réforme du système électoral au profit de la représentation proportionnelle. Au Royaume-Uni, l’exercice du pouvoir a fini par ressembler aux épreuves imposées des émissions culinaires, où les candidats reçoivent un panier d’ingrédients et doivent, dans un temps imparti, cuisiner un plat qui plaira au jury. Dans le cas de Burnham, les contraintes sont financières et administratives autant que temporelles.
Une grande partie de ce que Burnham veut faire suppose une augmentation des dépenses publiques. Le cadre budgétaire dont il hérite est cependant particulièrement contraint : la dette publique nette est proche de 95 % du PIB, et le budget de mars a acté un déficit de 4,3 % pour 2025-2026, avec une trajectoire de réduction jusqu’à 1,6 % en 2029-2030 — sous réserve du respect des règles budgétaires établies par l’ancienne chancelière de l’Échiquier Rachel Reeves, qui imposent l’équilibre entre dépenses courantes et recettes. La marge d’endettement supplémentaire est d’autant plus limitée que le Royaume-Uni affiche déjà les coûts d’emprunt les plus élevés parmi les pays riches de l’OCDE, les marchés obligataires exigeant une prime de risque 21.
L’augmentation des impôts est elle aussi limitée par l’acceptation explicite, par Burnham, des promesses électorales du Parti travailliste de 2024 de ne pas augmenter l’impôt sur le revenu, la TVA et les cotisations sociales, qui rapportent ensemble les deux tiers des recettes. Ces dernières étant plafonnées, les demandes concurrentes de dépenses supplémentaires abondent — santé, protection sociale, défense — et le FMI recommande déjà que toute augmentation dans un domaine soit compensée par des coupes dans un autre 22. Ce dont le Royaume-Uni a besoin, ce ne sont pas des hausses d’impôts mais une réforme fiscale, qui inclurait une taxe sur la valeur foncière et un impôt sur le revenu des ménages. Mais rien de tout cela ne peut être mis en œuvre avant les prochaines élections générales, qui doivent avoir lieu au plus tard en août 2029.
L’autre type de contraintes, dont on parle moins, mais qui est tout aussi puissant, est administratif et législatif. Prenons l’eau, où l’électorat exige à juste titre le contrôle public des compagnies privées. Mettre fin aux rejets d’eaux usées non traitées dans les cours d’eau exige des investissements accrus, financés par un fonds de recettes beaucoup plus important, ce qui suppose une réforme du système de tarification régressif qui ne peut pas se faire rapidement. Parallèlement, le régime d’administration spéciale existant complique la reprise en main de Thames Water, insolvable : l’État ne deviendra le nouveau propriétaire de l’entreprise que s’il est le plus offrant et après effacement de la dette 23. Les autres compagnies étant surendettées, tous les grands projets d’investissement dans l’eau doivent désormais être réalisés hors bilan, sous le régime de la Private Finance Initiative (PFI), qui désavantage le public mais ne pourra être remplacé que si l’État parvient à trouver les fonds d’investissement 24.
La contrainte financière et ces complications granulaires signifient que, dans de nombreux domaines, les résultats des politiques menées seront probablement modestes et indécis. Le gouvernement Burnham ne s’achèvera alors — pour détourner le vers fameux de T. S. Eliot — ni dans un fracas ni dans un murmure, mais dans un affrontement de récits entre le Labour et ses nombreux adversaires.
Une prédiction est alors possible. Le Royaume-Uni compte actuellement trois partis nationalistes celtiques et cinq partis anglais, chacun recueillant entre 10 et 25 % des intentions de vote. Quoi qu’il fasse, il est peu probable que Burnham ramène le Labour aux 34 % de suffrages obtenus aux élections générales de 2024, et il est inconcevable qu’il porte la part du Labour aux 43 % atteints par Blair en 1997. De même, sous le scrutin majoritaire uninominal à un tour, avec cinq partis anglais en concurrence serrée, presque tous les résultats sont possibles aux élections générales de 2029. Cela décevra les parlementaires travaillistes qui ont élu Burnham dans l’espoir de conserver leurs sièges. Mais une nouvelle majorité pourrait convenir que le temps est venu d’une forme de représentation proportionnelle qui reconnaisse les réalités nouvelles et la fin du duopole politique Travaillistes/Conservateurs.
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18.07.2026 à 12:03
La nationalisation qui vient
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En avril 2026, le Premier ministre belge Bart De Wever, a annoncé une mesure économique inattendue 25 : son gouvernement allait entamer des négociations avec ENGIE en vue de reprendre possession des sept réacteurs nucléaires que la compagnie énergétique française exploite sur ses deux sites belges, à Doel et à Tihange. Ces centrales ont fourni jusqu’à 45 % de l’électricité produite en Belgique au cours de la dernière décennie.
Dans un contexte marqué par les chocs sur les prix de l’énergie et les crises du coût de la vie, la nationalisation de l’énergie nucléaire permet de fournir une électricité bon marché et fiable aux consommateurs. Une nationalisation de la production d’énergie nucléaire serait également intéressante sur le plan financier, car une fois construites et mises en service, les centrales nucléaires sont rentables. Les sept réacteurs ont généré pour ENGIE un bénéfice annuel stable compris entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Cela explique pourquoi un gouvernement de droite favorable au libre-marché, comme celui de De Wever, qui s’est par ailleurs montré critique à l’égard des budgets sociaux élevés de la Wallonie et a suggéré de lever les sanctions contre la Russie, prendrait une mesure aussi interventionniste dans l’économie belge.
Depuis 2016, on constate que le caractère sacré de la propriété privée, et le consensus qui s’était créé autour du libre-échange et du laissez-faire économique, se sont effondrés.
Nicholas Mulder
Ce qu’entreprend la Belgique n’a rien de nouveau : c’est la dernière démocratie occidentale en date à s’engager sur la voie de la nationalisation. Sous le gouvernement de Keir Starmer, la Grande-Bretagne a commencé à renationaliser ses chemins de fer en 2024, puis a pris le contrôle effectif de la dernière aciérie en activité sur le sol anglais, à Scunthorpe, en 2025 – une usine qui est actuellement en passe d’être acquise de force à son propriétaire chinois, le groupe Jingye 26. Le futur Premier ministre, Andy Burnham, devrait prendre le contrôle de la société Thames Water 27, en difficulté financière, et étendre cette campagne de nationalisation à d’autres compagnies des eaux, ainsi qu’à des services publics essentiels tels que l’électricité et le gaz.
En France, l’Assemblée nationale a voté, tant en novembre 2025 qu’en juin 2026, la nationalisation des activités du groupe ArcelorMittal 28 sur le territoire français. Cette décision fait suite à une série de rachats stratégiques par l’État français, notamment celui des Chantiers de l’Atlantique en 2017 et de parts privées du géant de l’électricité EDF en 2022. De même, les autorités néerlandaises envisagent une participation de l’État dans leur principal constructeur naval, Damen 29, et mènent depuis des années un programme de rachat visant à reprendre en main les élevages bovins responsables d’émissions excessives d’azote.
L’intérêt de ces politiques d’expropriation ne réside pas dans leur application réelle, mais dans leur caractère incitatif : l’étatisation permet d’inciter les propriétaires privés à consacrer davantage de ressources à l’investissement sous peine de perdre leur bien.
Nicholas Mulder
Au-delà de l’Europe, la nationalisation a également conquis différents partis politiques, de tous bords. De l’autre côté de l’Atlantique, la deuxième administration Trump tient à affirmer le pouvoir de l’État non seulement sur le secteur des terres rares, mais aussi sur les Big Tech spécialisées dans les réseaux sociaux, les fabricants de puces électroniques, les aciéries et les entreprises d’intelligence artificielle. En 2025, elle a acquis une participation majoritaire dans MP Materials, la seule mine de terres rares des États-Unis ; elle a imposé la vente, à un prix inférieur à celui du marché, des activités américaines de TikTok à un consortium d’investisseurs américains, dans le cadre de l’une des plus grandes expropriations technologiques de ce siècle ; elle a conservé une « action d’or » dans US Steel pour l’emporter sur ses propriétaires japonais ; et elle a pris une participation de 10 % dans le fabricant de puces Intel. Trump a encore récemment évoqué la possibilité d’étendre la participation de l’État dans les entreprises d’IA.
Au début de l’été 2026, un véritable débat national a émergé sur la propriété publique des entreprises d’intelligence artificielle. OpenAI a déjà proposé à la Maison-Blanche une participation de 5 % dans son capital. La proposition la plus ambitieuse émane toutefois des professeurs de droit Jeremy Bearer-Friend et Sarah Polcz publiée dans le Columbia Journal of Tax Law 30 : imposer une taxe unique de 50 % sur le capital des entreprises d’IA d’importance systémique, payable en actions.
Cette idée politique, qui consiste à transférer 50 % du capital des grandes entreprises d’IA au secteur public, a récemment été soutenue par le sénateur Bernie Sanders 31 et d’autres responsables de l’aile gauche du Parti démocrate. Elle représente désormais l’avant-garde de la politique progressiste en matière d’IA.
Donald Trump et Bernie Sanders ont très peu en commun sur le plan idéologique, si ce n’est le sentiment que le libéralisme américain de la fin du XXe siècle a failli à la population américaine.
Nicholas Mulder
En dehors de l’Occident, on observe également de multiples processus de nationalisation sur tous les continents. Le Mexique et le Chili ont ainsi lancé des opérations de prise de contrôle par l’État de leurs chaînes d’approvisionnement en lithium en 2018 et 2023. Des mines d’or et des sites de production d’uranium ont été nationalisés au Mali, au Burkina Faso et au Niger depuis que des juntes militaires ont pris le pouvoir au début des années 2020. En Indonésie, le gouvernement de Prabowo Subianto a lancé un vaste programme de confiscation d’actifs à l’encontre d’entreprises étrangères dans les secteurs de l’huile de palme et du nickel. Le produit de ces opérations a servi à renforcer les services publics et à financer le nouveau fonds souverain de Jakarta, Danantara.
La hausse des inégalités, en partie due à un coût de la vie de plus en plus élevé, provoque des tensions sociales qui constituent un facteur d’explication non négligeable de cette vague croissante de nationalisations et de ce contrôle accru de l’État sur la propriété privée. À Berlin, un référendum populaire organisé en 2021 a approuvé l’expropriation de Deutsche Wohnen & Co., la plus grande société immobilière privée de la ville. Cette mesure est autorisée par l’article 14 de la Grundgesetz allemande, qui permet aux autorités de s’approprier des biens immobiliers afin de promouvoir le bien-être de la population. La garantie d’avoir accès à un logement abordable en fait notamment partie. Les appels à la nationalisation des chemins de fer, de l’eau et des services publics au Royaume-Uni trouvent leur source dans cette même attention portée au bien-être social.
À l’échelle municipale, Paris et Barcelone ont toutes deux mené ces dernières années des politiques visant à acquérir des terrains privés pour augmenter la part des équipements publics. À New York, le nouveau maire, Zohran Mamdani, a présenté une stratégie qu’il a appelée « Block by Block » 32, permettant à la ville d’exproprier des immeubles résidentiels tombés en ruine ou dont seuls quelques appartements sont loués. Dans de nombreux cas, l’intérêt de ces politiques d’expropriation ne réside pas dans leur application réelle, mais dans leur caractère incitatif : l’étatisation permet d’inciter les propriétaires privés à consacrer davantage de ressources à l’investissement et à la modernisation d’infrastructures essentielles, sous peine de perdre leur bien.
Une nouvelle vague mondiale de nationalisations
Ce à quoi nous assistons à travers toutes ces initiatives visant à renforcer le contrôle et la propriété publics d’industries de premier plan — un phénomène à première vue disparate, mais remarquablement cohérent lorsqu’on l’examine dans son ensemble —, c’est l’émergence d’une vague mondiale de nationalisation. Ce phénomène n’est pas nouveau et nous l’avons déjà observé par le passé. Historiquement, les nationalisations ont eu tendance à se produire par vagues successives. En effet, elles ont souvent servi de signal politique dans des contextes variés, allant de la guerre aux changements idéologiques manifestes, en passant par les dépressions et les chocs de prix.
C’est pourquoi les nationalisations se concentrent souvent sur des périodes courtes et intenses. Mais il existe également des effets d’imitation et de démonstration de force : dès lors que des États puissants commencent à nationaliser des biens, cela pousse implicitement d’autres pays à faire de même. Depuis 2016, on constate que le caractère sacré de la propriété privée, et le consensus qui s’était créé autour du libre-échange et du laissez-faire économique, se sont effondrés. À partir de 2021, le recours à la politique industrielle, aux droits de douane et aux sanctions comme moyens de pression s’est généralisé partout dans le monde. Les conflits armés de haute intensité en Europe de l’Est et au Moyen-Orient ont déclenché de nouvelles tendances interventionnistes dans les sphères économiques internationales et nationales : l’objectif est de stabiliser les marchés, empêcher les délocalisations, garantir l’approvisionnement de son pays en biens essentiels, mais aussi de sanctionner ses ennemis et de confisquer les ressources de ses rivaux.
Ce à quoi nous assistons à travers toutes ces initiatives visant à renforcer le contrôle et la propriété publics d’industries de premier plan c’est l’émergence d’une vague mondiale de nationalisation.
Nicholas Mulder
En ce sens, la vague actuelle de nationalisations est, comme l’aurait dit Althusser, surdéterminée par de multiples facteurs causaux. Mais toute surdétermination est traversée de contradictions et peut être caractérisée comme une combinaison spécifique de tendances dominantes et subordonnées. Parmi les différents moteurs de la vague actuelle de nationalisations (la géopolitique, la crise écologico-infrastructurelle et le conflit social), la structure à dominante est le premier facteur : la radicalisation des politiques géoéconomiques menée par les États-Unis, et de plus en plus suivie par des pays comme la Chine, l’Iran, la Russie, l’Indonésie et les États membres de l’Union européenne.
Il existe diverses façons de caractériser ce processus : on peut dire, avec Adam Tooze, qu’on assiste à l’avènement d’une « hyper-agence » américaine post-hégémonique ; Eric Helleiner, pour sa part, évoque un « monde néo-mercantiliste » ; enfin, Arnaud Orain parle d’un retour à une nouvelle phase du « capitalisme de la finitude ». Quelles que soient les expressions employées, ce changement s’affirme comme structurel et idéologiquement hétérogène : socialistes démocrates, partisans du « Make America Great Again », apparatchiks du Parti travailliste, nationalistes flamands, populistes chiliens et mexicains, juntes sahéliennes et anciens généraux indonésiens – tous poursuivent des programmes qui contribuent à cette tendance mondiale, celle du recours à la nationalisation.
Une fois cela posé, comment évaluer cette vague de nationalisations d’un point de vue historique ? Dans un article récemment publié dans la revue Finance and Development du Fonds monétaire international 33, j’ai eu l’occasion de revenir sur trois vagues de nationalisation qui ont marqué le XXe siècle. La première a été l’essor de la nationalisation au nom d’une politique de lutte contre la crise. Elle a été de type étatiste et a débuté pendant la Grande Dépression, lorsque l’économie mondiale s’est effondrée et que les fleurons industriels nationaux ont commencé à être renationalisés, après plus d’un demi-siècle de mondialisation croissante. Cette vague a compté de nombreux protagonistes aux appartenances politiques très diverses : des progressistes démocrates tels que Franklin Roosevelt, le Front populaire de Blum en France et les populistes au Mexique, aux régimes fascistes d’Hitler et de Mussolini, en passant par les généraux d’Amérique latine et l’État-parti stalinien en Union soviétique.
En 1975, les pays en développement nationalisaient une entreprise étrangères tous les quatre jours.
Nicholas Mulder
Une deuxième vague a eu lieu à la fin des années 1940, lorsque les États européens ont nationalisé une grande partie de leurs infrastructures publiques, de leur parc de logements, de leurs systèmes énergétiques et d’une part importante de leur activité industrielle. Ces réformes s’inscrivaient dans un consensus idéologiquement plus structuré, fondé sur la reconstruction d’après-guerre et sur un nouveau contrat social prônant l’équité et un rôle accru de l’État.
Cet engagement était partagé au-delà des clivages entre partis de gauche et de droite, et concernait aussi bien les démocrates-chrétiens, les sociaux-démocrates, les conservateurs que les libéraux. Tout cela dans le but explicite de défaire les effets du fascisme et de démocratiser l’économie. Cependant, la guerre froide et les inégalités héritées de la domination impériale ont imposé aux États dits du « tiers-monde », selon l’expression d’Alfred Sauvy, des limites dans leur capacité à mener le même type de politique. Les contraintes liées à la balance des paiements, ainsi que les interventions violentes et les actions de subversion menées par l’Occident, ont entravé les nationalisations, bien que des États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie aient tenté à plusieurs reprises de s’approprier des biens étrangers. Ce fut notamment le cas de l’Iran en 1951-1953, du Guatemala en 1954 et de l’Égypte en 1956.
Cet ordre confiscatoire inégal, qui facilitait les nationalisations pour le Nord et les rendait impossibles pour le Sud, a évolué dans les années 1970, lorsque le chaos du système monétaire international, après la fin de l’accord de Bretton Woods, a permis une plus grande souplesse dans les expropriations. L’union faisait également la force : les États de l’OPEP ont utilisé leurs recettes pétrolières pour s’emparer des ressources en hydrocarbures, tandis que les pays du G77 menaient une campagne aux Nations unies pour accroître leur part du revenu mondial. En 1975, les pays en développement nationalisaient une entreprise étrangère (principalement à capitaux américains, britanniques, allemands et français) tous les quatre jours. Le « choc Volcker » de 1979-1981 et la crise mondiale de la dette qui a suivi ont brutalement mis fin à ce processus. Il s’agit toutefois de la période de nationalisation la plus longue jamais observée à ce jour.
La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international.
Nicholas Mulder
La classification tripartite des vagues de nationalisation du XXe siècle, telle que présentée ci-dessous, n’est pas exhaustive. Si l’on remonte avant les années 1920, on peut identifier d’autres périodes de ce type : le long processus de sécularisation des biens de l’Église et de suppression des privilèges ecclésiastiques, de 1760 à 1870 ; la nationalisation des compagnies ferroviaires, de 1860 à 1900, période durant laquelle plus d’un quart du réseau ferroviaire mondial a été nationalisé ; et la vague massive de confiscations de biens ennemis survenue pendant la Première Guerre mondiale, lorsque les États adverses se sont emparés d’importants actifs rivaux, ouvrant ainsi la voie à la révolution d’octobre 1917. Cet événement majeur a donné lieu à certaines des plus grandes expropriations que le monde ait jamais connues.
Que l’on considère la vague actuelle de nationalisations comme la quatrième en 100 ans ou la septième au cours des deux derniers siècles, il n’en reste pas moins qu’elle est favorisée par un certain nombre de facteurs facilement identifiables. Il s’agit d’un phénomène politico-économique largement répandu, tant à l’échelle des régions du monde que des classes d’actifs. À présent qu’elle est bien identifiée, il nous faut l’interpréter. La comparer aux vagues précédentes nous permet de distinguer ses aspects les plus nouveaux, mais aussi ceux qui la rapprochent des précédentes.
Nationaliser à l’ère du capital mondialisé, la conjoncture inédite de nos années 2020
La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international : l’économie mondiale libérale fondée sur l’étalon-or, créée dans les années 1870, pour l’époque, et le monde néolibéral du libre-échange et le règne des flux de capitaux mondiaux, qui ont émergé à partir des années 1970, pour l’époque actuelle. La tendance d’aujourd’hui rappelle également l’entre-deux-guerres, dans la mesure où la nationalisation est l’instrument d’un très large éventail d’États occupant à la fois des positions dominantes et subordonnées dans l’économie mondiale.
Dans les années 1930, des nationalisations ont eu lieu aux États-Unis, en Bolivie, en France, en Union soviétique, en Grande-Bretagne et en Roumanie. Aujourd’hui, nous sommes à nouveau confrontés à un paysage généralisé de nationalisations impliquant à la fois l’État le plus riche du monde, les États-Unis, et certains des plus pauvres, comme le Niger. Cette situation distingue nettement la vague actuelle des deux vagues du milieu du XXe siècle, qui donnaient la primauté soit aux économies les plus fortes (dans les années 1940), soit aux États les plus fragiles (dans les années 1970).
À l’heure actuelle, tous se disputent simultanément une place privilégiée dans l’économie mondiale en utilisant tous les outils à leur disposition. Si les mécanismes de longue date de discipline du Nord global et de pouvoir des créanciers restent puissants, l’intérêt et l’attention accordés au contrôle des normes économiques internationales sont bien moindres qu’auparavant. Un environnement normatif relativement permissif, dans lequel de nombreux États en développement peuvent procéder à des nationalisations, devrait donc perdurer tant que le néo-mercantilisme prévaudra.
Pour paraphraser Marx, les pays peuvent nationaliser comme ils l’entendent, mais pas exproprier dans les conditions de leur choix.
Nicholas Mulder
Pourtant, comme l’ont découvert les pays du G77 dans les années 1970, cela ne signifie pas pour autant que les économies en développement jouissent d’une liberté totale. De lourdes contraintes économiques subsistent : les possessions étrangères peuvent-elles être rachetées ? L’État peut-il résister au contrecoup inévitable des investisseurs et des gouvernements opposés ? Un nouveau modus vivendi entre les États nationalisateurs et les entreprises multinationales est-il possible ? Pour paraphraser Marx, les pays peuvent nationaliser comme ils l’entendent, mais pas exproprier dans les conditions de leur choix.
Une dernière similitude importante entre nos années 2020 et les années 1930 réside dans la pluralité politico-idéologique des partisans de la nationalisation. Dans les deux cas, l’urgence perçue est si grande, et les pressions sociales et économiques plus larges qui la favorisent si puissantes, que les tabous et les orientations politiques conventionnelles finissent par céder devant la force des circonstances. Donald Trump et Bernie Sanders ont très peu en commun sur le plan idéologique, si ce n’est le sentiment que le libéralisme américain de la fin du XXe siècle a failli à la population américaine ; Trump est un redistributeur régressif aux tendances autoritaires, tandis que Sanders est un redistributeur progressiste attaché aux valeurs démocratiques.
La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international.
Nicholas Mulder
La politique visant à étendre la propriété publique des entreprises d’IA aura des effets très différents selon les acteurs qui la mettront en œuvre. L’enthousiasme de Trump à cet égard est clairement l’expression de son obsession plus générale pour le cours de la Bourse, de son vif intérêt pour l’enrichissement personnel et de sa tendance à traiter l’État comme une entreprise privée.
Pour Sanders, en revanche, c’est un autre argument philosophique profond qui sous-tend son plaidoyer en faveur de la propriété publique : étant donné que les entreprises d’IA ont déjà confisqué une grande partie de nos vies, de nos données et de notre culture sans verser aucune compensation aux propriétaires et créateurs qui ont permis de faire naître les LLM, il est juste, selon lui, de permettre à ceux qui ont été spoliés de récupérer une partie de l’argent généré grâce à leurs propres ressources.
Pour comprendre cette nouvelle ère de nationalisation, il sera essentiel de prêter attention à ces différences de motivation et de structure : derrière des politiques en apparence similaires se cachent des agendas politiques, des intérêts économiques et des visions sociétales très distincts. Les analogies structurelles au niveau des politiques ne peuvent et ne doivent pas nous dispenser d’une interprétation et d’une action politiques pour affronter, contester, soutenir et adapter ces politiques de nationalisation.
Nous n’avons jamais connu un monde dans lequel l’État a étendu son pouvoir sur la propriété et où, simultanément, la mondialisation du capital et de la finance est restée aussi intense qu’aujourd’hui.
Nicholas Mulder
Ce à quoi la vague actuelle nous confronte, c’est au caractère inéluctable de cette politique à une époque marquée par la transformation structurelle de l’ordre économique mondial, les rivalités géopolitiques et les crises climatiques et énergétiques. Nous devons nous replonger dans l’histoire des transferts forcés de propriété, adapter ses leçons et ses enseignements à notre époque, et faire preuve de lucidité quant à ce qu’elle peut et ne peut pas accomplir. Cela va à la fois au-delà de ce qu’affirment ses détracteurs les plus acharnés, et ne va pas aussi loin que ce que soutiennent ses défenseurs les plus enthousiastes.
Replacer le présent dans une perspective historique aide avant tout à saisir ce qu’il y a de nouveau et d’inédit dans ce que nous vivons 34. S’il y a bien une chose de ce genre, c’est la juxtaposition spécifique d’une nationalisation généralisée à travers différents États, idéologies et secteurs économiques, et la persistance de niveaux historiquement élevés de mobilité des capitaux à travers les frontières. Aucune Grande Dépression ni aucune autre crise de démondialisation ne se profile à l’horizon. Nous n’avons jamais connu un monde dans lequel l’État a étendu son pouvoir sur la propriété et où, simultanément, la mondialisation du capital et de la finance est restée aussi intense qu’aujourd’hui. C’est dans cette réalité saisissante que réside la nouveauté de notre conjoncture actuelle.
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09.07.2026 à 06:30
Le nouveau choc chinois oblige l’Europe à se réinventer plus qu’à se protéger
Le maximalisme industriel de Pékin est en train de faire changer le modèle européen.
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Le printemps 2026 restera comme un tournant dans les relations entre l’Union européenne et la Chine. Le 19 juin, sous la pression d’États membres tels que la France, l’Italie, les Pays-Bas et même l’Allemagne, le Conseil a appelé la Commission à s’attaquer aux « déséquilibres macroéconomiques mondiaux ». Concrètement, cela revient à approuver une politique commerciale plus stricte à l’égard de la Chine.
Bien que la position de l’Europe se soit progressivement durcie depuis la fin de la pandémie, elle semble désormais adopter une approche économique plus défensive.
Si l’Union ne cherche pas à se dissocier de la Chine, elle privilégie de plus en plus la sécurité économique à un accès sans restriction au marché. Ce changement s’explique principalement par des préoccupations d’ordre industriel.
Les exportations chinoises ont en effet connu une expansion rapide, tandis que le secteur manufacturier européen est confronté à des vulnérabilités structurelles croissantes. Parallèlement, après avoir accueilli pendant des années des investissements directs étrangers chinois avec des résultats mitigés, les dirigeants européens se montrent de plus en plus sceptiques quant à leurs avantages économiques réels, s’interrogeant sur leur capacité à générer suffisamment de valeur ajoutée locale, de transferts de technologie ou d’emplois.
Si l’on évite encore d’évoquer explicitement la Chine dans les déclarations publiques, il ne fait plus aucun doute que l’excédent commercial croissant avec ce pays est au cœur des préoccupations. Les discussions informelles sur la restriction de l’accès de la Chine au marché européen se sont intensifiées, et dès mars 2023, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a introduit le concept de « de-risking », marquant ainsi un changement stratégique.
Depuis, cette défiance est devenue une caractéristique déterminante de la politique économique européenne à l’égard de la Chine.
Pourquoi ce sentiment d’urgence en Europe face au nouveau « choc chinois » ?
Il ne fait plus aucun doute que le sentiment d’urgence est bien présent en Europe.
Face aux menaces de la Chine de restreindre les exportations de minerais critiques, à la guerre que la Russie mène actuellement en Ukraine, et aux soupçons persistants de l’Europe quant au soutien de Pékin à Moscou, les relations entre l’Europe et la Chine sont tendues. Depuis le début de la guerre commerciale lancée par Donald Trump en 2018, les exportations chinoises à destination des États-Unis se sont en partie réorientées vers le marché européen, qui compte 450 millions de consommateurs. Dans l’ensemble, les exportations chinoises ont augmenté de plus de 50 % depuis 2019, tandis que le déficit commercial de l’Union avec la Chine a considérablement augmenté, passant de 180 milliards d’euros en 2015 à 360 milliards d’euros en 2025. En moyenne, 15 % des exportations chinoises sont désormais destinées aux marchés européens. « Un déficit commercial d’un milliard d’euros par jour n’est pas tenable », déclare Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce.
Le modèle économique chinois est devenu une source de préoccupation croissante alors que la création de valeur risquerait de se concentrer en Chine, tandis que l’Europe pourrait se voir reléguée au rôle d’opérateur d’assemblage. La double stratégie de Pékin, qui allie des exportations industrielles massives à d’éventuelles restrictions sur les matières premières stratégiques, est perçue comme une menace directe pour le tissu industriel européen.
L’Union est en effet confrontée à une vague de fermetures d’usines. Ce phénomène touche aussi bien les usines implantées en Chine que l’Europe elle-même, avec des conséquences désastreuses. Au premier trimestre 2026, Volkswagen, l’un des trois principaux constructeurs automobiles allemands, a enregistré une baisse de 20 % de ses ventes en Chine, son marché unique le plus important, où des constructeurs nationaux comme BYD intensifient la concurrence. L’entreprise a annoncé en conséquence qu’elle supprimerait 100 000 emplois, soit 15 % de ses effectifs, et qu’elle fermerait quatre usines dans un avenir proche. À l’instar d’autres constructeurs automobiles européens, Volkswagen cherche à contrer la concurrence croissante des marques chinoises, en particulier dans le domaine des véhicules électriques. Selon Jürgen Matthes, de l’Institut allemand d’économie, le déséquilibre commercial croissant « érode le cœur de l’industrie allemande, notamment dans les secteurs de l’automobile, des machines et de la chimie ».
Dans le même temps, les exportations européennes vers la Chine sont en baisse. Au premier trimestre 2026, le déficit commercial en matière de biens a ainsi atteint 98 milliards d’euros, soit son niveau le plus élevé depuis le troisième trimestre 2022. Par rapport au quatrième trimestre 2025, les importations de l’Union en provenance de Chine ont augmenté de 3,4 %, tandis que les exportations européennes vers la Chine ont reculé de 4,8 %. Toutefois, ce chiffre varie relativement peu, car la balance commerciale globale est largement déterminée par les importations en provenance de Chine. Sur le marché chinois lui-même, les opportunités pour les entreprises étrangères se sont réduites, même dans des secteurs traditionnellement favorables, comme les produits de luxe, l’automobile et les machines-outils. Selon la dernière enquête publiée par la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, 68 % des personnes interrogées ont déclaré que faire des affaires en Chine était devenu « plus difficile » — un chiffre élevé, mais qui marque néanmoins une baisse de 5 points de pourcentage par rapport à l’année précédente.
Ce déséquilibre touche des catégories de produits telles que les machines, les véhicules, les produits chimiques, les matières premières et l’énergie. L’Allemagne, première économie européenne et moteur industriel, subit des pressions considérables en raison de la combinaison, en Chine, d’une production à grande échelle et d’une politique de substitution des importations.
L’année dernière, l’Allemagne a perdu 130 000 emplois dans le secteur industriel, notamment dans de grandes entreprises comme Bosch, BASF, Varta et Volkswagen. Ce rythme s’est accéléré depuis janvier 2026.
La situation est similaire en matière d’investissements : les flux des d’investissements directs étrangers (IDE) vers la Chine ont également diminué, reculant de 9,5 % pour s’établir à 747,77 milliards de yuans en 2025, après une baisse de 24,7 % en 2024. Il s’agit de la troisième année consécutive de contraction. Si certaines entreprises européennes, notamment dans les secteurs de la chimie et de l’énergie, restent disposées à investir en Chine, la plupart continuent de réclamer davantage de réciprocité et des réformes significatives du marché.
De plus, les mécanismes de concertation transatlantique sur la question chinoise sont, pour l’essentiel, à l’arrêt depuis 2020. Malgré quelques progrès lors du G7 à Évian, Washington semble se diriger vers un commerce de plus en plus administré avec Pékin. L’Europe ne peut compter que sur elle-même.
L’Union et la Chine utilisent-elles le commerce comme une arme ?
Pour comprendre le changement d’approche européenne, il faut remonter au début des années 2010, soit un an après la crise financière de 2008, lorsqu’une première vague d’investissements chinois a déferlé dans les infrastructures, les technologies et l’industrie. En réponse, l’Union à mis en place un nouveau mécanisme de contrôle des IDE non contraignant, pour des raisons de sécurité ou de souveraineté, définitivement instauré en 2019 et récemment mis à jour 35.
Invoquant un affaiblissement de la réciprocité dans ses relations économiques avec la Chine, l’Union a ensuite accumulé les instruments de défense commerciale. Le Livre blanc de juillet 2020 vise les subventions étrangères « génératrices de distorsions » au sein du marché unique ; les mesures d’atténuation de janvier 2021 encadrent la 5G. En mars 2023, une étape est franchie : le Conseil européen et la Commission s’accordent politiquement sur un instrument anti-coercition destiné à contrer les sanctions économiques visant les États membres. Plus récemment, Bruxelles a suspendu le financement des onduleurs fabriqués en Chine, dans le cadre d’un effort plus large de réduction de la dépendance aux technologies vertes chinoises et annoncé son intention de doubler les droits de douane sur les importations d’acier, de 25 % à 50 %, tout en réduisant fortement les contingents en franchise de droits afin de protéger ses sidérurgistes.
Après les télécommunications et les panneaux solaires dans les années 2010, c’est aujourd’hui l’automobile qui cristallise les tensions entre les deux parties, alors que le marché européen est considéré comme essentiel pour les batteries et les véhicules électriques chinois. Depuis 2024, la Commission applique des droits de douane compris entre 7,5 % et 35,5 % sur les véhicules électriques – ceux de BYD, Chery et Geely, mais aussi les modèles étrangers produits en Chine, comme les Tesla – et renforce le contrôle des investissements dans les batteries, impliquant des entreprises comme CATL. L’enquête n’a pourtant pas dissuadé nombre de ces marques de cibler le marché automobile européen, où elles s’imposent désormais comme des acteurs très présents.
Au cours de l’année écoulée, les responsables de la Commission ont averti à plusieurs reprises, lors de réunions privées, que « à moins que la Chine n’ouvre davantage son marché intérieur, Bruxelles pourrait imposer des droits de douane supplémentaires pour protéger les industries européennes » 36. Au Parlement, des voix réclament l’utilisation « décisive et sans hésitation » des instruments commerciaux. Un consensus se dégage : l’Union devrait mobiliser ses outils de sécurité économique pour encourager les investissements réels, protéger la propriété intellectuelle et préserver les emplois et les valeurs européennes.
Pékin a riposté par des contre-sanctions visant les produits européens tels que les spiritueux et les cosmétiques, et pourrait aller plus loin en fonction des prochaines mesures européennes de frein aux importations chinoises.
L’Union devrait poursuivre sa double approche – « réduire les risques » tout en traitant la Chine comme un partenaire commercial indispensable –, a laissé entendre Feng Zhongping, éminent spécialiste de l’Union à l’Académie chinoise des sciences sociales. Malgré les incertitudes pesant sur les négociations, notamment quant à la tenue d’un sommet Union-Chine cet été, Pékin semble adoucir son discours. De nouvelles mesures de défense commerciale sont attendues, sans que l’une ou l’autre partie ne ferme la porte au dialogue.
La politique commerciale devient politique industrielle
À Bruxelles comme à Berlin, Paris et Rome, les appels à renforcer la capacité industrielle de l’Union se multiplient. En début d’année, la Commission européenne a dévoilé l’« Industrial Accelerator Act » (IAA), inspiré des recommandations du rapport Draghi. L’initiative vise à simplifier les procédures d’autorisation, à stimuler la demande en technologies bas carbone « Made in Europe » et à consolider les chaînes d’approvisionnement dans les secteurs stratégiques : véhicules électriques, batteries, solaire, matières premières critiques. Elle sert plus largement un objectif clef : porter la part de l’industrie manufacturière à 20 % du PIB d’ici 2035.
L’IAA durcit aussi les conditions applicables aux investissements étrangers dans ces secteurs. Les investissements supérieurs à 100 millions d’euros réalisés par des entreprises contrôlant plus de 40 % de la chaîne de valeur mondiale seraient soumis à des exigences strictes : transferts de technologie, obligations de contenu local, seuils minimaux d’emploi pour les travailleurs européens. La proposition introduit par ailleurs un mécanisme de contrôle de sécurité économique coordonné au niveau de l’Union pour certains investisseurs de pays tiers, déclenché dès qu’un investisseur acquiert plus de 30 % du contrôle d’une entreprise cible ou qu’un investissement dépasse 100 millions d’euros. Les entreprises devraient en outre satisfaire à au moins quatre des six critères d’éligibilité, dont un plafond potentiel de 49 % pour la participation étrangère.
Vu de Chine, le point le plus controversé tient aux exigences de contenu local et d’origine. Selon le projet actuel, les entreprises issues de pays sans accord réciproque en matière de marchés publics seraient exclues de certains appels d’offres, une disposition largement perçue comme visant d’abord les entreprises chinoises.
L’Association chinoise des constructeurs automobiles a ainsi averti que l’IAA risquait de nuire à la coopération industrielle entre l’Union et la Chine, en particulier dans les véhicules électriques et les batteries, appelant la partie européenne à « évaluer avec soin l’impact des dispositions concernées sur la coopération industrielle entre la Chine et l’Union européenne ».
Vers un élargissement des instruments de défense commerciale
Pékin a commencé à déployer ses propres outils réglementaires.
En avril, la Chine a adopté un règlement de 20 articles habilitant le gouvernement à prendre des contre-mesures face à ce qu’il qualifie de « juridiction extraterritoriale illégale » — un texte qui, selon des experts juridiques, devrait renforcer les ripostes du pays à la « juridiction à longue portée » étrangère. La première application n’a pas tardé : en mai, des entités chinoises ont reçu pour instruction de ne pas coopérer à une enquête antisubventions de l’Union visant la société chinoise de technologies de sécurité Nuctech.
Les tensions devraient continuer à s’intensifier, d’autant que la Commission a proposé des dispositions – dont la loi révisée sur la cybersécurité (CSA2) – susceptibles de soumettre les fournisseurs de technologies non européens à haut risque, entreprises chinoises comprises, à une surveillance accrue.
Les dirigeants européens, dont beaucoup affrontent des élections majeures l’année prochaine, s’inquiètent du rythme de l’expansion industrielle chinoise et de ses implications pour la compétitivité à long terme. Cette préoccupation nourrit l’appel d’Emmanuel Macron en faveur d’un instrument commercial européen analogue à la section 301 de la législation américaine. Un tel mécanisme permettrait à l’Union de réagir plus vite aux pratiques qu’elle juge déloyales et de traiter la surcapacité perçue par des mesures sectorielles larges, plutôt que par les seules enquêtes de défense commerciale produit par produit.
L’idée d’un arsenal élargi fait son chemin. Fin mai, un débat s’est ouvert à la Commission comme dans les capitales, autour d’un document qui aurait été rédigé sous l’impulsion de la France — avec le soutien de l’Italie, de la Lituanie et des Pays-Bas — appelant à un instrument de défense commerciale plus complet. Le projet, encore vague dans ses détails, cible ce que certains dirigeants considèrent comme une surcapacité chinoise et une dépendance extérieure de l’Union dans des secteurs stratégiques. Plusieurs réunions importantes ont déjà abordé ces tensions cette année, dont le sommet du G7 « Convergence mondiale pour la croissance » suivi d’un Conseil européen. Lors d’une rencontre avec le vice-Premier ministre chinois Zhang Guoqing, Emmanuel Macron a insisté : seule une action coordonnée des grandes économies peut remédier aux déséquilibres mondiaux. La Chine a rejeté les accusations d’aides d’État indues à ses exportateurs, arguant au contraire que les droits de douane unilatéraux menacent les règles du commerce mondial.
Un front uni face à la Chine ?
Plusieurs dirigeants européens se sont rendus à Pékin au premier semestre 2026.
Ces visites traduisaient d’abord une volonté de renouer le dialogue après des années de rupture liées à la pandémie de Covid-19, période durant laquelle nombre de pays européens n’avaient entretenu que des échanges limités avec les dirigeants chinois. Les chanceliers allemands, par exemple, se rendaient à Pékin chaque année, reflet des liens industriels profonds, noués au milieu des années 1980. En plusieurs décennies, les industriels allemands sont devenus les équipementiers des industries chinoises, tout en ciblant, avec un certain succès, le marché de consommation du pays. Lorsque le chancelier Friedrich Merz a effectué sa première visite officielle à Pékin en février, il était accompagné d’une importante délégation d’affaires aux intérêts contrastés : certains secteurs (chimie, pharmacie) restent disposés à investir en Chine ; d’autres (informatique, machines-outils) considèrent désormais les entreprises chinoises comme des concurrents à part entière, en Chine comme ailleurs.
Durant sa visite Merz a mis aussi l’accent sur la stratégie allemande de « réduction des risques » : réduire la dépendance excessive vis-à-vis de la Chine tout en maintenant les liens commerciaux. Il a depuis durci le ton, accusant la Chine d’« inonder les marchés » grâce à des « subventions élevées » et jugeant que « le subventionnement des surcapacités », associé à une « monnaie qui n’est pas librement convertible est inacceptable ».
Merz avait été précédé par le Premier ministre britannique Keir Starmer, venu en janvier redéfinir la relation et renforcer les liens économiques bilatéraux, la première visite d’un chef de gouvernement britannique depuis 2018. Sous ses prédécesseurs, Londres avait promu une « ère dorée » économique sino-britannique, censée s’accompagner d’importants investissements chinois dont la plupart ne se sont jamais concrétisés. Après des années de contacts minimes, une visite s’imposait, fût-elle discrète. D’autres visiteurs européens, comme le Premier ministre finlandais Petteri Orpo et le Taoiseach irlandais Micheál Martin, n’ont rencontré qu’un succès limité. Aucun de ces dirigeants ne parlait au nom de l’ensemble de l’Union : leurs déplacements témoignaient surtout du degré élevé d’inquiétude dans les cercles gouvernementaux européens.
De Budapest à Madrid, des approches divergentes
S’il est un pays qui joue le rôle de l’exception, c’est l’Espagne, venue pourtant tardivement aux relations étroites avec les dirigeants chinois. Le Premier ministre Pedro Sánchez s’est imposé comme l’un des interlocuteurs les plus réceptifs de Pékin en Europe. En avril, il s’est rendu en Chine pour la quatrième fois en quatre ans, fait inhabituel qu’aucun de ses homologues chinois n’a réciproqué. Sánchez a qualifié l’Europe et la Chine de « partenaires en matière d’investissement et de coopération », appelant Pékin à s’impliquer davantage dans la gouvernance mondiale et la résolution des conflits. L’Espagne courtise activement les investissements chinois dans les batteries : en Navarre, le gouvernement régional pousse le fabricant Hithium à investir dans une usine de cellules qui, si le projet aboutit, pourrait créer jusqu’à 700 emplois selon les autorités locales. Le scepticisme persiste toutefois à Bruxelles : le bilan chinois en matière de création d’emplois industriels en Europe reste modeste, les investissements s’étant souvent concentrés sur l’acquisition d’entreprises existantes plutôt que sur des projets entièrement nouveaux.
Le fabricant chinois de batteries CATL construit actuellement une usine en Espagne en partenariat avec le constructeur européen Stellantis, même si les syndicats doutent que le projet s’accompagne de transferts de technologie significatifs. Jusqu’à présent, la position espagnole n’a pas nui à l’image du pays au sein de l’Union ; des signes de compréhension et de soutien mutuels ont même été observés entre Sánchez et von der Leyen.
Malgré toutes ses offensives de charme, Madrid insiste : l’Espagne n’a pas l’intention de devenir « la nouvelle Hongrie ». Le régime de Viktor Orbán passait pour l’allié le plus proche de la Chine au sein de l’Union, compliquant souvent les efforts d’unité européenne. Entre 2013 et 2023, Pékin a tissé des liens avec la Hongrie et plusieurs États d’Europe centrale et orientale à coups de projets d’infrastructure, de promesses d’investissement et du cadre « 16+1 ». Dans la pratique, seule la Hongrie en a tiré un avantage substantiel : les investissements directs chinois y ont atteint 5,28 milliards d’euros en 2024, soit 51 % du total des investissements étrangers du pays.
La politique chinoise d’Orbán s’est heurtée à la volonté de l’Union de renforcer le contrôle des investissements, sur fond de craintes croissantes, partout en Europe, que les investissements industriels chinois n’alimentent suppressions d’emplois et fermetures d’entreprises. Depuis la victoire du chef de l’opposition Péter Magyar, Budapest pourrait progressivement aligner sa politique chinoise sur celle de l’Union, même si les projets d’investissement existants devraient se maintenir, la Hongrie offrant un accès au vaste marché européen. Le nouveau gouvernement a déjà ouvert des enquêtes, aux niveaux local et national, sur deux usines de véhicules électriques et de batteries détenues par des entreprises chinoises : BYD à Szeged et CATL à Debrecen. Mais les alternatives aux IDE chinois restent rares en Hongrie et le gouvernement Magyar continuerait donc probablement de considérer ces investissements comme un pilier de la stratégie de croissance et de développement du pays. Dans le même temps, la sortie du pouvoir d’Orbán en Hongrie, une approche paneuropéenne devrait être plus facile à mettre en œuvre.
Le vrai défi est intérieur
La politique de l’Union à l’égard de la Chine est entrée dans une phase décisive alors que l’hypothèse de longue date selon laquelle le marché de consommation européen garantirait automatiquement un levier de pression sur Pékin est remise en question.
Alors que la Chine adopte une posture plus transactionnelle et compétitive, l’Union semble déterminée à renforcer sa résilience industrielle, sa souveraineté technologique et sa sécurité économique. Si les investissements chinois continuent de susciter de l’intérêt, l’opinion publique à travers l’Europe est divisée.
Un récent « audit de résilience Europe-Chine » a mis en évidence la complexité des perceptions européennes de la Chine sur les plans économique, politique, sécuritaire et sociétal 37. Un autre sondage a révélé que deux tiers des Allemands interrogés ont une opinion défavorable de la Chine 38.
Les prochaines négociations commerciales entre l’Union et la Chine s’annoncent sans aucun doute difficiles.
Jusqu’à présent, la Chine a privilégié les relations bilatérales avec les différents États membres plutôt que l’engagement institutionnel avec Bruxelles, manifestant ainsi sa frustration face aux politiques commerciales de plus en plus défensives. Il semble que l’Allemagne, la France, l’Italie et la Pologne s’orientent vers une approche plus équilibrée et unifiée, tandis que des pays comme les Pays-Bas et la Suède continuent de s’aligner étroitement sur les objectifs généraux européens. Mais en matière de commerce, il n’y a pas d’autre acteur que la Commission, dont le mandat consiste clairement à gérer ces questions.
Le véritable défi pour l’Europe est de savoir si elle peut concilier sécurité économique et regain de compétitivité, protéger les secteurs stratégiques lorsque cela s’avère nécessaire (infrastructures, technologie), tout en attirant des investissements sur la base de la réciprocité et en reconstruisant les capacités d’innovation et les capacités industrielles nécessaires pour faire face à la Chine en position de force.
Peut-être la véritable question concerne-t-elle l’Union elle-même : plutôt que de réagir aux offensives commerciales de la Chine – ou des États-Unis –, est-elle capable de remédier à ses propres insuffisances industrielles ? L’Union ne se contente plus de s’appuyer sur la taille de son marché de consommation comme moyen de pression, et elle n’est pas non plus disposée à accepter une relation dans laquelle les exportations chinoises progressent tandis que la capacité industrielle européenne s’érode.
Les mesures défensives peuvent permettre de gagner du temps, mais elles ne suffiront pas si l’Europe ne s’attaque pas également aux questions de productivité, de coûts énergétiques, de financement de l’innovation, des marchés des capitaux et de la coordination industrielle.
Un changement fondamental de la compétitivité européenne est indispensable.
Cela nécessitera d’accélérer les procédures d’autorisation, de mieux aligner les investissements publics et privés dans les technologies stratégiques, d’étendre les initiatives de reconversion professionnelle pour pallier les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs de la fabrication de pointe et de l’ingénierie, et, de manière générale, d’adopter une position pragmatique.
De telles mesures n’empêcheront pas la Chine de continuer à gagner des parts de marché dans les exportations mondiales. Elles permettront plutôt de renforcer la base industrielle de l’Europe, d’améliorer ses capacités technologiques et de renforcer sa capacité à rivaliser à armes plus égales.
Le défi auquel l’Union est confrontée ne consiste donc pas simplement à se défendre contre les pressions économiques extérieures, mais à entreprendre les réformes structurelles nécessaires pour rétablir sa compétitivité à long terme 39.
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03.07.2026 à 17:03
Le plan de Friedrich Merz pour faire repartir l’Allemagne
Pour répondre au défi chinois et à la politique interne, Berlin abandonne plusieurs tabous de son modèle économique.
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Texte intégral (7951 mots)
Après l’« automne des réformes » de 2025, qui avait largement déçu les observateurs, et une croissance économique autour de zéro pour la troisième année consécutive, le gouvernement allemand présente, en 2026, un paquet législatif estival visant à libérer l’économie des contraintes qui pèsent sur elle 40.
Réforme des retraites, de l’impôt sur le revenu, du droit du travail, de l’assurance chômage, politique d’investissements, réduction de la bureaucratie, numérisation : le gouvernement fédéral, qui a frôlé la crise terminale au printemps, met en scène son activité et son accord sur différentes mesures économiques dans des domaines variés.
Les petits et moyens revenus devraient bénéficier de plusieurs mesures allégeant la charge de l’impôt sur le revenu, avec différentes exemptions fiscales en faveur des familles. En revanche, les hauts revenus seront plus fortement mis à contribution. Une « taxe sur les riches » (en réalité une tranche supplémentaire de l’impôt sur le revenu) sera instaurée pour les revenus imposables supérieurs à 280 000 euros. À l’inverse, certaines mesures désavantagent les artisans dont les travaux seront moins déductibles des impôts de leurs clients, ainsi que les actifs occupant des « mini-jobs » qui verront leur imposition augmenter.
Le paquet de mesures prévoit également des modifications en matière de droit du travail, notamment l’élargissement de la durée légale du contrat à durée déterminée à quatre ans au lieu de deux ans actuellement. Parmi les mesures les plus discutées de ce paquet de réforme, les conditions d’obtention d’un arrêt maladie seront nettement durcies. Un salarié devra désormais présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour (contre trois jours actuellement) et ne pourra donc plus se déclarer lui-même en arrêt par téléphone. Le chancelier Merz a plusieurs fois déploré le nombre élevé d’arrêts de travail en Allemagne. L’accord prévoit également un renforcement de la lutte contre la fraude sociale. En ce qui concerne les accords d’entreprise ou de branche, le gouvernement souhaite permettre des accords moins contraignants en matière de durée de travail pour les entreprises évoluant dans le secteur de l’intelligence artificielle.
Dans la lignée de l’accord de coalition, le gouvernement annonce également une réduction significative de la bureaucratie, avec la suppression massive d’obligations légales ou réglementaires pesant sur les entreprises. Cependant, le projet de loi allemand adopte parfois des accents protectionnistes, notamment lorsqu’il s’agit de défendre les industries clefs. Le gouvernement allemand met en avant ces mesures au nom de la souveraineté économique et numérique.
Écho au projet du groupe parlementaire CDU/CSU présenté au printemps dernier, qui souhaitait une simplification radicale de la législation européenne, le projet de loi prévoit également une suppression drastique des obligations légales des entreprises, à l’exception de quelques domaines liés aux droits humains et sociaux. Enfin, le gouvernement annonce une réduction de 8 % des effectifs de l’administration, rendue possible par la numérisation.
Ce paquet de mesures est clairement libéral et s’inscrit dans une politique de l’offre assumée. Comme le répète Friedrich Merz dans ses discours, la relance de l’économie est la première priorité de son gouvernement, alors que l’Allemagne entre dans une troisième année consécutive de stagnation. Si le SPD peut présenter l’aspect fiscal de cette réforme comme une mesure sociale de redistribution en faveur des classes populaires et moyennes, la CDU/CSU la présente comme un choc de simplification nécessaire pour relancer l’économie.
Dans le contexte d’élections législatives à l’automne dans deux Länder de l’Est (Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie occidentale), où le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) est proche d’obtenir une majorité absolue des sièges, le gouvernement fédéral ne peut plus se permettre de donner l’image d’un pouvoir incapable d’agir.
Un programme pour la croissance et l’emploi
Nous vivons dans une époque de changements. De nombreux citoyennes et citoyens se font du souci pour l’avenir, pour leur travail et pour la sécurité du pays. La révolution technologique et le changement démographique accélèrent le processus. Les guerres et la dégradation des relations commerciales dans le monde augmentent la pression extérieure. L’Allemagne peut s’appuyer sur ses forces mais ne peut pas s’accrocher au passé. Nous devons maintenant identifier et saisir les opportunités avec détermination et nous tourner vers l’avenir. La coalition gouvernementale composée de la CDU/CSU et du SPD ouvriront la voie pour cela. Nous voulons générer de la croissance, garantir l’emploi et renforcer la cohésion en Allemagne. C’est pourquoi la coalition s’est mise d’accord sur 34 mesures dans un paquet global et équitable. Nous allégeons les contraintes bureaucratiques pour les citoyennes et citoyens tout comme pour les entreprises, nous renforçons la compétitivité et agissons dans le respect de l’équilibre social.
Nous souhaitons que nos enfants puissent eux aussi profiter de la prospérité et du progrès, et que les générations les plus âgées puissent profiter des fruits de leur travail. C’est une question de justice. C’est pourquoi la sauvegarde de notre système de santé et de retraite est au cœur de nos efforts de réforme.
Notre système est social et encourage la participation et la codécision, mais il exige aussi l’engagement et la responsabilité individuelle. Nous ne laissons personne de côté mais nous voulons aller de l’avant.
Retraites
1 — La commission sur l’assurance retraite s’est consacrée avec une grande expertise à un des projets de réforme les plus complexes de notre époque et a accompli un travail remarquable. Le rapport de la commission ouvre des perspectives pour notre modèle social, pour la compétitivité de l’Allemagne mais aussi pour la société dans son ensemble. Nous allons mettre en œuvre les recommandations dans un paquet législatif. Ce dernier sera adopté d’ici la fin 2026 au Bundestag.
Le régime allemand des retraites repose sur trois systèmes distincts : Il s’agit de la retraite de base ou « assurance retraite légale » (Gesetzliche Rentenversicherung), de l’assurance retraite d’entreprise (Betriebliche Rentenversicherung) et de la prévoyance privée (Private Altersvorsorge). Les deux derniers fonctionnent déjà sur le principe de la capitalisation. La réforme des retraites présentée en juin par la commission d’experts prévoit notamment qu’une part croissante des cotisations du régime de base, qui repose actuellement entièrement sur le principe de la répartition, soit désormais investie sur les marchés financiers. Cette réforme, qui s’inspire explicitement du modèle suédois, doit concerner à terme 2 % des cotisations versées, qui iront abonder un fonds d’État. Ces investissements seront en partie financés par des prélèvements sur les employeurs, qui pourraient réclamer ailleurs des allègements fiscaux. Par ailleurs, les personnes relevant actuellement de régimes spéciaux (fonctionnaires, indépendants, députés) devront cotiser au régime général. Enfin, la commission recommande de revoir l’âge légal de départ, qui pourrait être fixé en fonction de l’espérance de vie de chaque classe d’âge à partir de 2031 41.
Fiscalité
2 — La coalition allège la charge fiscale des citoyennes et citoyens à partir du 1er janvier 2027 au titre de l’impôt sur le revenu. L’allègement sera obtenu grâce à l’augmentation de l’abattement de base (Grundfreibeitrag), l’augmentation de l’abattement fiscal pour enfant à charge (Kinderfreibeitrag), l’augmentation des allocations familiales (Kindergeld), un relèvement de l’abattement forfaitaire pour les salariés et un aplatissement de la deuxième tranche de progression, qui est accompagnée d’un déplacement vers le haut de la tranche d’impôt maximal. Cet allègement est conçu pour profiter davantage aux familles avec enfants. Ainsi, la coalition facilite de manière ciblée le quotidien des familles.
À compter de 2028, une famille de travailleurs actifs avec deux enfants et un revenu imposable de 60 000 euros verra sa charge fiscale allégée de 600 euros par an par rapport à aujourd’hui. Le volume des allègements fiscaux se monte à environ 10 milliards d’euros par an.
Les pertes de recettes fiscales pour les Länder et les communes qui dépassent le relèvement exigé par la constitution de l’abattement de base et de l’abattement pour enfant à charge seront compensées par l’État fédéral, déduction faite des recettes supplémentaires pour les Länder et les communes issues des autres mesures fiscales.
Le financement de ces mesures est réalisé par le changement suivant de ‘l’impôt sur les riches’ (Reichensteuer) : à hauteur de 45 % à partir d’un revenu imposable de 250 000 euros et à hauteur de 47 % à partir d’un revenu imposable de 280 000 euros.
Le taux d’imposition forfaitaire pour les « mini-jobs » sera relevé de deux à cinq pourcents. En 2027 et 2028, une rétrocession des bénéfices à hauteur de 500 millions d’euros par an sera effectuée auprès de la Kreditanstalt für Wiederaufbau. La déductibilité fiscale des travaux d’artisans sera réduite de 20 % à 15 % (c’est à dire de 1200 euros maximum à 900 euros maximum par an).
Les « mini-jobs » sont des emplois dont la rémunération mensuelle ne dépasse pas 603 euros ou dont la durée de travail ne dépasse pas 70 jours par année civile. En l’absence de cotisations sociales, les « mini-jobs » n’offrent aucune protection sociale. Généralisés en Allemagne par la réforme du marché du travail dite Hartz II en 2003, ils employaient au premier trimestre 2026 environ 6,6 millions de personnes 42.
Marché du travail
3 — Notre but est de stabiliser les cotisations à l’assurance chômage et de garantir durablement la capacité d’action de l’agence fédérale pour le travail (Bundesangentur für Arbeit, BfA).
4 — En ce qui concerne la prime pour le travail le dimanche et les jours fériés bénéficiant d’un traitement fiscal favorable, les plafonds prévus à l’article 3b de la loi allemande relative à l’impôt sur le revenu (Einkommenssteuergesetz, EStG) seront relevés au 1er janvier 2027 pour un salaire horaire allant jusqu’à 75 euros ; parallèlement, la prime exonérée d’impôt sera entièrement exonérée de cotisations dans le cadre d’une convention collective.
5 — Pour les salariés embauchés jusqu’au 31 décembre 2030, un contrat à durée déterminée sans motif objectif sera possible pour une durée maximale de 48 mois, renouvelable jusqu’à six fois. À cet égard, une nouvelle embauche initiale auprès du même employeur sera également possible.
6 — Pour les hauts revenus, nous introduirons, à compter du 1er janvier 2027, une disposition analogue à celle applicable aux porteurs de risques dans le secteur financier, qui permettra, pour les revenus annuels supérieurs à 1,75 fois le plafond de l’assurance vieillesse obligatoire (Gesetzliche Rentenversicherung, GRV), la résiliation du contrat de travail avec option d’indemnité de départ.
Cette somme représente 69 750 euros par an en 2026.
7 — Afin de rendre plus attrayante la transition rapide d’un emploi à un autre, les indemnités de licenciement bénéficient d’un traitement fiscal privilégié lorsque le salarié reprend rapidement une nouvelle activité professionnelle. L’avantage fiscal est d’autant plus important que la reprise d’un nouvel emploi est rapide.
8 — L’Agence fédérale pour le travail (BfA) joue un rôle central dans les transitions professionnelles en période de transformation. Grâce à l’orientation professionnelle tout au long de la vie active, aux plateformes de transition sur le marché du travail en tant qu’instrument réglementaire prévu par le titre 3 du code des affaires sociales (SGB III) et aux formations « d’emploi à emploi » correspondantes, le chômage est évité et la transition d’un emploi à un autre est facilitée. Grâce à de nouveaux outils – tels que l’expérimentation d’une perspective d’emploi et le renforcement de la promotion de la formation continue au sein des « sociétés de transition » –, l’Agence fédérale pour l’emploi peut encore mieux accompagner la transformation et soutenir les personnes concernées de manière ciblée.
9 — Nous développons un programme « Deuxième chance », dont l’objectif est de réduire considérablement le nombre de jeunes sans diplôme de fin d’études et de jeunes sans diplôme de formation professionnelle. Dans un deuxième temps, nous souhaitons réformer le dispositif d’éducation et de participation (Bildungs- und Teilhabepaket, BuT) afin qu’aucun jeune ne reste sans diplôme de fin d’études.
10 — Les autres propositions de la Commission sur la réforme de l’État-providence (Kommission zur Sozialstaatreform, KSR) seront mises en œuvre dès que possible, comme le propose la Commission. Cela inclut également le modèle relatif aux « taux de retrait des prestations » visant à améliorer les incitations à l’emploi.
11 — L’arrêt de travail par téléphone est supprimé et la délivrance frauduleuse d’un certificat d’incapacité de travail, au sens de l’article 278 du Code pénal (StGB), est sanctionnée plus sévèrement. Nous instaurons l’obligation de présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour de la maladie ainsi qu’une « garantie de rendez-vous chez les médecins spécialistes » dans le cadre de la mise en œuvre de la loi sur le médecin traitant. De plus, nous mettons en place un programme de prévention des infarctus réglementé par la loi.
Actuellement, un salarié allemand peut se déclarer en arrêt maladie par téléphone, une attestation n’étant nécessaire qu’à partir du troisième jour d’arrêt. Le chancelier Friedrich Merz a à plusieurs reprises regretté que le nombre de jours d’arrêt maladie en Allemagne soit trop élevé. Selon l’une des principales caisses d’assurance maladie (AOK), le nombre moyen de jours d’arrêt maladie par an s’élève à 23, un chiffre en augmentation depuis 2017 (19 jours), mais qui s’explique également par l’introduction d’un formulaire en ligne facilitant l’agrégation des données par les caisses. L’introduction du certificat médical dès le premier jour est saluée par les organisations patronales, mais critiquée par les syndicats et les ordres des médecins, qui craignent que leurs cabinets soient désormais surchargés de patients, alors que la pénurie de personnel est déjà très aiguë.
Croissance et équité
12 — Renforcement des technologies d’avenir : nous soutiendrons résolument les secteurs d’avenir, notamment le secteur automobile, l’industrie chimique et pharmaceutique, les technologies propres (Clean Tech), l’économie circulaire, la construction mécanique, la production de cellules de batterie et de semi-conducteurs, ainsi que l’ensemble du domaine de l’intelligence artificielle.
À cette fin, nous encouragerons les innovations « Made in Germany », telles que le développement de la conduite autonome, par exemple en simplifiant les règles d’immatriculation et en mettant en place des régions pilotes pour la conduite autonome. Les projets de centres de données doivent présenter un intérêt pour les communes locales. En raison du système de taxe professionnelle, celles-ci ne tirent pratiquement aucun bénéfice de l’implantation d’un centre de données. Il est donc nécessaire de mettre en place une réglementation qui définisse les critères de répartition de l’assiette de la taxe professionnelle pour les centres de données, en alternative au cas standard.
13 — Le ministère fédéral du Travail et des Affaires sociales (BMAS) et le ministère fédéral de l’Intérieur (BMI) présenteront dès juillet 2026 un plan d’action visant à lutter contre l’abus des prestations sociales, comprenant des mesures législatives et réglementaires qui seront mises en œuvre d’ici fin 2026. Ces mesures prévoient un échange de données aussi complet que possible entre toutes les autorités compétentes (notamment les services sociaux, les services des étrangers, les services d’état civil, les services fiscaux, les services de sécurité et les services de l’urbanisme, ainsi que les caisses d’assurance maladie et d’assurance dépendance, des notifications push émanant du Registre central des étrangers à l’intention des autorités chargées des prestations en cas de faits justifiant une restriction des prestations, ainsi qu’une consultation des données auprès de l’Office fédéral central des impôts lors des déclarations auprès du service d’état civil), un recours à la notion de « séjour légal » plutôt qu’à celle de « séjour habituel » pour les prestations sociales après cinq ans à l’article 7, paragraphe 1, au titre II du Code de la sécurité sociale (SGB II) ainsi qu’à l’article 23, paragraphe 3, au titre XII du Code de la sécurité sociale (SGB XII), une exclusion du droit aux prestations des titres II et XII du Code de la sécurité sociale (SGB II/XII) pour les personnes recherchées par mandat d’arrêt, une obligation pour les fournisseurs d’énergie de renseigner les autorités chargées des prestations sur les autres lieux de résidence et les relations clients, ainsi que des modifications de la loi sur la libre circulation (FreizügigkeitsG) et de la législation relative à l’Union européenne.
14 — Une protection des données moderne au service de la croissance : nous simplifions la réglementation nationale en matière de protection des données et exploitons systématiquement toutes les marges de manœuvre offertes par le règlement général sur la protection des données (RGPD). Au niveau européen, nous souhaitons que les activités non commerciales (par exemple au sein d’associations), les petites et moyennes entreprises ainsi que les traitements de données à faible risque (par exemple les listes de clients d’artisans) soient exclus du champ d’application du RGPD. Afin d’assurer une plus grande clarté juridique et une interprétation uniforme, un Code des données sera créé ; en tant que cadre réglementaire cohérent, il harmonisera et simplifiera le droit des données dans la mesure où cela est approprié, tout en garantissant la protection des données et en favorisant leur utilisation. Les procédures relatives à la protection des données seront considérablement allégées, et les structures de contrôle simplifiées et regroupées (notamment par la concentration des compétences auprès du délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information, BfDI). Nous inscrivons la Conférence sur la protection des données (Datenschutzkonferenz, DSK) dans la loi afin d’élaborer des normes communes. Dans les petites et moyennes entreprises, nous souhaitons réduire le nombre de délégués à la protection des données au sein des entreprises.
15 — Fonds pour l’Allemagne (Deutschlandfonds) : la coalition va développer le Fonds pour l’Allemagne pour en faire un instrument de participation stratégique et le renforcer en y ajoutant une dimension de résilience. Pour ce faire, il s’agit de mobiliser autant de capitaux privés que possible. Il s’agit notamment de renforcer les investissements dans les domaines de l’approvisionnement en matières premières et des infrastructures énergétiques. Le Fonds allemand deviendra ainsi un pilier de notre politique de sécurité économique. Grâce à des participations systématiques et à des objectifs stratégiques, les jeunes entreprises, les petites et moyennes entreprises ainsi que les entreprises communales devraient également en bénéficier.
Le Deutschlandfonds est un fonds souverain créé en 2025 et abondé à hauteur de 30 milliards d’euros par l’État fédéral avec l’objectif de mobiliser du capital privé autour de grands projets d’infrastructure, des PME et du capital risque pour les start-ups 43.
16 — Accélération de la planification des réseaux de distribution : les progrès et la viabilité financière de la transition énergétique dépendent de manière décisive du développement des réseaux. Énergies renouvelables et systèmes de stockage, installations industrielles, centres de données, infrastructures de recharge, pompes à chaleur : tous doivent être raccordés au réseau électrique. L’accélération du développement des réseaux de distribution, en particulier, est donc cruciale. D’ici la fin de l’année, nous lancerons un ensemble de mesures en faveur des réseaux de distribution afin d’accélérer leur extension, de faire progresser leur modernisation et leur numérisation, et d’améliorer les possibilités de financement. L’objectif est de réduire de moitié le délai de réalisation des projets de réseau. Nous voulons mieux exploiter les réseaux existants et, grâce au paquet européen sur les réseaux (« EU Grids Package »), accélérer encore les procédures d’autorisation, assouplir et accélérer les procédures d’approbation des plans, rationaliser les procédures d’évaluation des incidences sur l’environnement et créer la possibilité de fixer des dates butoirs claires.
Nous souhaitons par ailleurs accélérer la numérisation des réseaux. Nous affinons les objectifs relatifs au déploiement des compteurs intelligents : d’ici fin 2030, le déploiement devra être achevé à plus de 90 % pour tous les points de mesure concernés. Pour les clients qui ne sont pas concernés par ce déploiement obligatoire, nous mettons en place un « compteur intelligent allégé » (Smart Meter Light) à moindre coût, qui leur permettra d’optimiser leur facture d’électricité de manière économique et sécurisée sur le plan cybernétique. Toutes les données importantes relatives à l’extension du réseau, à sa charge et aux capacités de raccordement seront mises à disposition de manière standardisée sur une plateforme centrale. Nous souhaitons renforcer la coopération entre les gestionnaires de réseau, par exemple en mettant en place des mesures incitatives pour qu’ils développent conjointement un logiciel selon le principe « un pour tous » et le rendent disponible dans toute l’Allemagne. Nous offrons une garantie de raccordement aux entreprises industrielles : celles-ci se verront attribuer un délai précis avant la date à laquelle leur site sera raccordé au réseau électrique avec la capacité requise.
17 — Commerce extérieur et défense commerciale : nous élaborons une nouvelle stratégie en matière de commerce extérieur qui, en étroite collaboration avec nos partenaires européens, renforce la politique commerciale commune et s’adapte à un monde multipolaire.
L’Europe tire profit d’un commerce mondial ouvert et équitable. C’est pourquoi le gouvernement fédéral s’engage en faveur de la conclusion de nouveaux accords commerciaux et d’investissement, ainsi que de l’harmonisation des accords existants. La diversification de nos relations commerciales renforce également notre sécurité économique.
Pour cela, il est nécessaire de mettre en place une protection solide contre la concurrence déloyale, notamment grâce à une application plus rapide et à l’échelle sectorielle des mesures antidumping et antisubventions au niveau européen. Il faut empêcher efficacement tout contournement de ces mesures de protection et lutter contre les disparités et les déséquilibres géoéconomiques. Afin de garantir la souveraineté économique, nous estimons nécessaire d’imposer, au cas par cas, des obligations de transfert de technologie pour les investissements non européens provenant de certains pays tiers dans des secteurs stratégiques définis et dans les infrastructures critiques.
Le gouvernement allemand rejoint ainsi les positions défendues par la France au Conseil européen, notamment en ce qui concerne les pratiques concurrentielles chinoises.
Afin de renforcer la demande et la résilience européennes en cette période d’instabilité géopolitique, le gouvernement fédéral s’engage en outre en faveur d’une adoption rapide de l’Industrial Accelerator Act sous une forme adaptée. Nous soutenons, dans des domaines stratégiques définis, l’introduction de règles de préférence européenne en matière d’aides publiques. Dans les domaines d’importance stratégique, des commandes publiques garanties (l’État comme client clé) et des mesures de protection de l’investissement doivent avoir un effet de soutien, par exemple pour renforcer notre souveraineté numérique.
18 — Construction de logements : une société de construction de logements abordables (Wohnungsbaugesellschaft für bezahlbares Wohnen, WBG) sera créée. L’objectif est de construire davantage de logements dans le segment des prix abordables, là où le marché immobilier ne fournit pas, à long terme, suffisamment de logements abordables. La WBG devra soutenir la construction de logements sociaux ainsi que le développement industriel de la construction en série, et intervenir en particulier dans les régions où il existe une pénurie avérée de logements.
Selon une enquête réalisée pour l’Union allemande des locataires (Deutscher Mieterbund) en janvier 2026, la pénurie est évaluée à 1,4 million de logements au niveau national 44.
Nous supprimerons en outre, à compter du 1er janvier 2027, les réserves de fonds propres nationales supplémentaires pour les crédits immobiliers, libérant ainsi des moyens financiers supplémentaires considérables pour le financement de la construction de logements par les banques allemandes.
Afin de ne pas mettre en péril la construction de logements privés, une loi fédérale prévoira que la nationalisation des parcs de logements locatifs privés par le biais de lois de socialisation au niveau des Länder ne sera plus possible.
En 2021, une votation populaire intitulée « exproprier Deutsche Wohnen & Co » a eu lieu à l’échelle du Land de Berlin, portée par une initiative citoyenne de locataires et soutenue par le parti de gauche Die Linke. Malgré son succès avec 57 % des suffrages exprimés, la loi a fait face au veto de la CDU berlinoise 45.
19 — Nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives des secteurs particulièrement touchés par la crise actuelle de proposer au gouvernement fédéral, dans le cadre d’un dialogue sectoriel d’ici mi-octobre 2026, des mesures concrètes visant à renforcer la compétitivité et la résilience de leur secteur respectif. Cela vaut en particulier pour l’industrie automobile et l’industrie chimique, ainsi que pour la sidérurgie et la construction mécanique.
20 — Dérogations aux dispositions légales, partenaires sociaux et cogestion dans le domaine de l’IA : nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives de proposer, dans le cadre d’un dialogue entre elles d’ici mi-octobre 2026, au gouvernement fédéral, des domaines réglementaires concrets dans lesquels des dispositions dérogatoires aux lois en vigueur, par exemple en matière de droit du travail (notamment en ce qui concerne les contrats à durée déterminée pour motif objectif ou la sécurité et la santé au travail) ou de droit des sociétés (par exemple les obligations de reporting ou de diligence), puissent être adoptées par des accords entre les partenaires sociaux.
Afin d’aider les entreprises à mettre en œuvre l’IA dans leur pratique quotidienne et de préserver les emplois dans le cadre de la transformation numérique, nous voulons veiller à ce que les logiciels et leurs mises à jour, ainsi que les mises à niveau des équipements techniques, puissent être introduits plus facilement et plus rapidement, dans le respect des droits de cogestion du comité d’entreprise. C’est pourquoi nous demanderons aux partenaires sociaux d’élaborer également des propositions visant à faciliter la coopération dans ce domaine grâce à des dispositions appropriées, notamment en matière de droit de l’organisation du travail.
21 — Il sera mis fin à la possibilité de contourner le droit allemand à la cogestion en recourant à ce que l’on appelle les « Sociétés Européennes de provision » (Vorrat-SE). Dans le cadre des discussions sur l’introduction d’une nouvelle forme de société à l’échelle de l’Union (28e régime), le gouvernement fédéral s’engage fermement à ce que la protection de la cogestion dans les entreprises ne soit pas remise en cause.
22 — Les agences locales pour l’emploi seront tenues d’utiliser des interfaces informatiques et de procéder à l’échange de données.
23 — En cette période de hausse du chômage, nous limiterons, à compter du 1er janvier 2027, le quota d’immigration dit « des Balkans occidentaux » à 25 000 personnes par an, comme le prévoit l’accord de coalition.
En juin 2026, 2,9 millions de personnes sont au chômage en Allemagne, soit un taux de 6,2 % 46.
24 — L’allongement des horaires d’ouverture le dimanche pour les boulangeries, les pâtisseries et les bibliothèques, convenu dans l’accord de coalition, entrera en vigueur le 1er janvier 2027.
Réduction de la bureaucratie
25 — Suppression des obligations de déclaration et de documentation : nous adopterons une loi d’allègement des obligations de déclaration, qui supprimera de manière générale les obligations légales de déclaration auprès des autorités publiques. Seules seront maintenues les obligations dont la nécessité particulière sera explicitement justifiée par le ministère concerné dans le cadre de la législation relative à la loi d’allègement des obligations de déclaration (renversement de la charge de la preuve) ou celles qui, sur la base d’une justification appropriée, seront désignées comme restant applicables dans les règlements du ministère fédéral compétent. La loi prévoit à cet effet une habilitation réglementaire correspondante.
Selon une enquête de 2024 de l’Institut de recherche en économie IFO pour la Chambre de commerce et d’industrie de Munich, la bureaucratie coûterait jusqu’à 146 milliards d’euros par an à l’Allemagne en rendements non réalisés 47.
Pour toute future législation, les nouvelles obligations de déclaration devront en principe être évitées (« frein aux obligations de déclaration »). Les ministères examineront toutes les obligations de documentation qui ne relèvent pas de l’Union européenne ou de la Loi fondamentale, avec pour objectif, dans un premier temps, de supprimer au moins une de ces obligations sur quatre dans un délai de 12 mois. Nous n’abaisserons pas pour autant les normes relevant des domaines des droits de l’homme, des droits civils, des droits des consommateurs, des droits des travailleurs ou de la lutte contre la fraude fiscale.
26 — Suppression de l’obligation de désigner des délégués au sein des entreprises : une fois le niveau de protection atteint, les fonctions de délégués au sein des entreprises dont la désignation ne repose pas sur des exigences de l’UE seront supprimées. La responsabilité du respect des exigences de fond incombera davantage aux entreprises, ce qui s’accompagnera de sanctions sévères en cas d’infraction.
27 — Extension de la présomption d’autorisation : dans la loi fédérale sur la procédure administrative, la présomption d’autorisation est établie comme règle générale. Les demandes sont automatiquement considérées comme approuvées quatre mois après la réception du dossier complet, à moins que l’autorité compétente ne signale un besoin particulier d’examen. Les exceptions doivent être justifiées séparément dans les lois sectorielles concernées. Dans la mesure où cela s’avère judicieux, la présomption d’autorisation est combinée à une présomption de conformité au dossier au profit des demandeurs, notamment dans le cas des demandes de renouvellement. Parallèlement, nous invitons les Länder à réviser également leurs lois sur la procédure administrative. L’entrée en vigueur complète est prévue pour le 31 décembre 2027.
28 — Nous voulons soulager le contribuable de charges inutiles et simplifier le dépôt de la déclaration d’impôts. À cette fin, les ministres des Finances de l’État fédéral et des Länder mènent des échanges intensifs et élaborent des propositions communes. Sur cette base, le gouvernement fédéral regroupera d’ici à l’automne 2026, dans une loi sur la simplification fiscale, des propositions visant à simplifier la fiscalité, à améliorer le modèle optionnel et à accélérer les procédures. Dans un premier temps, la coalition mettra en place une déclaration d’impôt numérique préremplie automatiquement et imposera aux services fiscaux l’obligation d’attribuer un numéro d’identification fiscale aux entreprises dans un délai maximal de quatre semaines. En outre, afin de simplifier et d’automatiser les processus, ainsi que de mieux prévenir les erreurs et lutter contre les abus, le numéro d’identification fiscale pourra à l’avenir être utilisé et traité sans restriction par les organismes de sécurité sociale. Nous mettrons en œuvre la modification législative nécessaire à cette utilisation d’ici au 1er janvier 2027.
29 — Nous mettrons en œuvre la directive européenne sur les chaînes d’approvisionnement (Corporate Sustainability Due Diligence, CSDD) telle quelle. Légalement, à l’automne 2026, le champ d’application sera limité aux entreprises comptant au moins 5 000 salariés et dont le chiffre d’affaires net annuel mondial dépasse 1,5 milliard d’euros ; les obligations de diligence seront définies en fonction des risques et les obligations d’information et de vérification, notamment à l’égard des fournisseurs de taille plus modeste et indirects, s’appuieront sur des informations disponibles à un coût raisonnable.
Le niveau de protection des droits de l’homme sera notamment garanti par la nouvelle édition d’un Plan d’action national (Nationaler Aktionsplan) « Économie et droits de l’homme » 2026-2031, ambitieux et conçu pour faciliter la vie des entreprises. La mise en œuvre relèvera de la compétence du ministère fédéral du travail et des affaires sociales (BMAS).
30 — Surveillance axée sur les risques : nous allégerons la charge pesant sur les entreprises, l’administration et les citoyens en réduisant considérablement les obligations de déclaration. À cette fin, nous mettrons également en œuvre une application systématique de l’approche fondée sur les risques et une simplification des contrôles étatiques par l’administration fédérale (règles de contrôle par sondage, seuils de minima, forfaits). En contrepartie, les infractions seront sanctionnées plus sévèrement qu’auparavant (droit du commerce, droit pénal fiscal).
31 — Il convient d’accroître le rendement de la numérisation dans toutes les administrations. À cet égard, l’objectif d’une réduction systématique de 8 % des effectifs s’applique en principe à toutes les administrations fédérales et à l’administration fédérale indirecte. Cette réduction de 8 % ne fera l’objet que d’exceptions très limitées, par exemple pour les infrastructures critiques et les autorités chargées de la sécurité. Toutefois, même dans ces domaines, les économies doivent porter sur les frais administratifs (frais généraux) ; l’exécution des missions ne doit pas être affectée.
32 — Cette exigence s’applique à l’administration fédérale indirecte dans la mesure où l’État fédéral exerce une influence sur le budget de l’autorité ou de l’institution concernée ou lui alloue des crédits budgétaires. Les réductions d’effectifs devraient s’accompagner d’efforts de modernisation au sein de l’administration fédérale, par exemple la centralisation des tâches, l’assouplissement du droit relatif à la carrière des fonctionnaires fédéraux ainsi que l’examen de la mise en place d’un système budgétaire axé sur les objectifs et les résultats. Toutes les autorités sur lesquelles l’État fédéral peut exercer une influence directe examinent, dans le cadre d’une analyse critique des missions, dans quelle mesure elles peuvent recourir à des services partagés (par exemple en matière de gestion du personnel) et dans quelle mesure des fusions et des suppressions d’autorités sectorielles sont possibles.
Nous allons poursuivre le développement de la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgestz, IFG) tout en préservant le droit d’accès aux informations officielles et en concertation avec le délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information (BfDI), afin de l’adapter aux défis actuels. Nous rendrons cette loi complexe plus compréhensible et plus transparente pour les citoyennes et citoyens. À l’avenir, nous souhaitons concentrer les droits d’accès à l’information sur les personnes physiques qui ont un intérêt légitime à obtenir ces informations et qui ne peuvent y accéder par le biais d’autres réglementations. Dans ce cadre, nous examinerons s’il convient de limiter le cercle des personnes concernées aux Allemands et aux citoyens de l’Union européenne résidant en Allemagne. Nous voulons protéger nos employés contre les hostilités et les menaces en masquant leurs noms. Dans un contexte de menaces complexes, tant internes qu’externes, nous souhaitons renforcer la résilience de l’État et mieux prendre en compte les besoins particuliers de certains domaines en matière de protection, tels que les infrastructures critiques, la lutte contre l’espionnage, la lutte contre le terrorisme ou encore la recherche scientifique. Nous adapterons les redevances prévues par la loi sur la liberté de l’information (IFG) conformément au principe de couverture des coûts 48.
Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » puissent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne 49.
Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » peuvent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne.
33 — Réforme de la réglementation relative aux installations soumises à surveillance : il est désormais renoncé aux autorisations administratives préalables à la mise en service et en cas de modifications ayant une incidence sur la sécurité des installations soumises à surveillance. Les économies annuelles pour les entreprises s’élèvent à environ 4,6 millions d’euros.
Révision de l’obligation de contrôle des installations électriques prévue dans les prescriptions 3 et 4 de l’Assurance allemande des accidents du travail (Deutsche Gesetzliche Unfallsversicherung, DGUV) : Dans le cadre de l’autogestion, et donc en dehors de la compétence directe du gouvernement fédéral, la fusion des prescriptions 3 et 4 de la DGUV est poursuivie de manière cohérente et, en particulier, l’obligation de contrôle des installations et équipements électriques est révisée et simplifiée. Du point de vue du gouvernement fédéral, cela représente un potentiel d’allègement annuel pour l’économie et l’administration d’environ 720 millions d’euros par an.
Amélioration de l’échange de données entre l’État fédéral, les organismes d’assurance accidents (Unfallsversicherungsträgern, UVT) et les Länder : la coopération et l’échange de données entre l’État fédéral, les Länder et les UVT sont améliorés. Renforcement des contrôles par les autorités de contrôle (y compris les opérations ciblées) : le ministère du travail et des affaires sociales (BMAS) s’engage en particulier en faveur de contrôles réguliers et interinstitutionnels en matière de sécurité et de santé au travail.
34 — Comme prévu dans l’accord de coalition, l’obligation de la forme écrite pour les contrats à durée déterminée sera supprimée au 1er janvier 2027.
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01.07.2026 à 10:49
La stratégie de l’État connecteur est en train de faire gagner le Maroc
Dans les bouleversements de la nouvelle mondialisation, Rabat transforme sa position d’interface entre l’Europe, l’Afrique et la Chine en levier de croissance.
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Texte intégral (12783 mots)
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Retrouvez cet article dans sa version anglaise sur le site du Policy Center for the New South.
Le Maroc offre un exemple éclairant parmi les pays à revenu intermédiaire, dans un contexte marqué par une fragmentation croissante de l’environnement international, une croissance mondiale atone et un ralentissement de la convergence. Depuis 2022, sa trajectoire se distingue par une certaine robustesse, avec un rythme d’expansion supérieur à celui des autres économies de même catégorie. Dépassant de 1,3 point sa tendance historique, l’activité non agricole progresse ainsi en moyenne de 4,4 % depuis 2022, puis de 4,8 % à partir de 2024. Cette dynamique permet au pays de se remettre progressivement des pertes de production héritées de la pandémie.
Cette reprise repose principalement sur l’accumulation du capital, portée par un effort public d’ampleur et un taux d’investissement qui devrait avoisiner 30 % du PIB. Toutefois, elle met en évidence une tension classique des cycles tirés par l’investissement : leur contenu élevé en importations limite les effets d’entraînement internes et pèse sur les équilibres externes. Les exportations nettes contribuent ainsi négativement à la croissance, malgré la bonne tenue des secteurs exportateurs. Paradoxalement, un environnement international pourtant instable s’est révélé favorable. Le Maroc tire parti de la recomposition des chaînes de valeur mondiales, qui renforce son attractivité pour de nouveaux investissements directs étrangers, notamment chinois. Par ailleurs, la résilience des transferts de la diaspora et l’amélioration des termes de l’échange ont produit un effet revenu favorable, soutenant la demande domestique.
La principale question réside désormais dans la soutenabilité de cette trajectoire. Pour maintenir ce rythme, le Maroc devra convertir l’impulsion de la dépense publique en investissement privé et en gains de productivité, afin d’accompagner une transformation structurelle encore inachevée. Celle-ci devra aussi être repensée à la lumière du potentiel démontré de certaines activités tertiaires échangeables, dont le rôle pourrait compléter les leviers manufacturiers traditionnels. À défaut, la reprise actuelle pourrait rester une simple phase d’expansion conjoncturelle.
Introduction
À l’échelle mondiale, les trajectoires de croissance se différencient plus nettement entre régions et catégories de revenu. Si l’économie mondiale a évité une rupture durable de l’activité après le choc pandémique, le processus de normalisation qui a suivi a rapidement révélé une réalité plus contrastée : les pays n’ont pas retrouvé leur trajectoire pré-crise avec la même intensité, ni avec les mêmes marges de manœuvre. La croissance reste faible au regard des normes historiques, tandis que le rattrapage des pays à revenu intermédiaire et faible par rapport aux économies avancées s’effectue désormais plus lentement, ce qui contribue à creuser les écarts de développement. 50. L’après-Covid marque ainsi une phase de différenciation accrue entre économies, sous l’effet des transformations profondes de l’environnement mondial. Au cœur de ces tensions, on observe d’abord une fragmentation productive, à laquelle s’ajoute une fragmentation financière plus graduelle, qui constitue néanmoins une contrainte pour les économies en développement. Sur le plan productif, les incertitudes géopolitiques et la recomposition des chaînes de valeur ravivent l’arbitrage entre efficacité et résilience, avec des signaux croissants de géo-fragmentation et de réallocation productive 51. Sur le plan financier, la fragmentation se manifeste par une remise en question graduelle de certains repères du système monétaire international, comme l’illustre notamment le recul tendanciel de la part du dollar dans les réserves de change mondiales. Dans ce contexte moins porteur, les moteurs classiques qui avaient soutenu certaines économies apparaissent moins puissants et plus incertains. Le défi reste donc de dynamiser l’activité économique, mais dans un environnement où les conditions de rattrapage sont devenues plus exigeantes.
Ce constat interpelle directement les pays à revenu intermédiaire, engagés dans la préservation d’un rythme de croissance suffisamment robuste.
C’est dans ce cadre que la trajectoire du Maroc mérite une attention particulière. Le pays présente à la fois un profil et un parcours singuliers : économie à revenu intermédiaire située à l’interface de l’Europe et de l’Afrique, non dépendante des ressources naturelles, relativement diversifiée, fondamentalement ancrée sur l’économie mondiale et caractérisée par une empreinte encore importante du secteur public dans l’activité économique. Sur les deux dernières décennies, outre les crises de portée mondiale, il a été traversé par plusieurs chocs régionaux ou idiosyncratiques d’envergure : les répercussions du printemps arabe, le séisme d’Al Haouz et, plus largement, la montée des contraintes climatiques pesant directement sur l’activité. Au terme de cette séquence, il s’est toutefois révélé globalement résilient, combinant une expansion raisonnablement modérée, une gestion macroéconomique prudente et une insertion marquée dans les chaînes de valeur mondiales.
L’après-Covid constitue une nouvelle épreuve pour le Maroc. Cet article en examine la performance économique récente, à travers ses ressorts domestiques et ses soutiens externes, pour en évaluer la portée : le mouvement observé depuis la pandémie relève-t-il d’un simple rebond conjoncturel, ou de l’amorce d’une consolidation durable ? Cette question renvoie aux conditions de soutenabilité de la trajectoire marocaine, une expérience qui peut nourrir une réflexion plus large sur les marges de manœuvre des économies à revenu intermédiaire.
Performance économique : reprise vigoureuse, comparativement élevée et qui projette l’économie nationale vers la résorption des pertes liées à la crise pandémique
La reprise post-Covid de l’économie marocaine a été vigoureuse, avec des performances supérieures à celles de la période pré-pandémique. Après le choc récessionniste de 2020, des interrogations avaient émergé quant à la capacité du pays à retrouver son sentier de croissance, compte tenu de l’ampleur de la crise et de ses effets potentiellement persistants. Or, après la contraction de 2020 et le rebond de 2021, la croissance non agricole s’est établie à une moyenne de 4,4 % depuis 2022, et devrait se stabiliser à ce niveau à l’horizon 2027 52. Cette performance dépasse de 1,3 point la moyenne pré-Covid et se rapproche des niveaux élevés des années 2000.
En comparaison internationale, le Maroc surpasse la moyenne des pays de niveau comparable. Entre 2022 et 2025, son PIB par habitant a augmenté de 2,7 % par an en moyenne, soit 0,8 point de plus que dans ces derniers. Sur cette période, la tendance à la convergence semble s’être inversée à l’échelle mondiale : les économies à revenu élevé ont surperformé les autres, creusant les inégalités entre pays 53
Performance de l’économie marocaine entre 2000 et 2019
Le Maroc a enregistré ses taux de croissance les plus élevés durant la période 2000-2008, avant que ce modèle ne montre des signes d’essoufflement. Après une décennie 1990 marquée par une activité morose, le pays s’est inscrit dans une trajectoire favorable, avec des taux avoisinant 4,5 % en moyenne, et 4,9 % pour les activités non agricoles. Cette dynamique reflète la combinaison de facteurs internes et externes favorables.
Elle repose notamment sur un effort d’investissement soutenu, en particulier de la part des autorités publiques, qui a permis de porter le ratio de la formation brute de capital fixe (FBCF) au PIB de 24,6 % à 31 % sur la période. La consommation privée y a également contribué de manière significative, portée par des revalorisations du salaire minimum dans un contexte d’inflation modérée. Parallèlement, le crédit a accompagné l’expansion de la demande domestique, avec une croissance de 7,5 % en moyenne annuelle. Le contexte international, lui aussi favorable, a renforcé cette dynamique, à travers la progression des transferts des MRE et une hausse marquée des IDE 54. Avec la crise financière de 2008, la croissance a non seulement ralenti, mais s’est durablement installée à un régime inférieur.
Entre 2008 et 2019, la croissance économique a perdu 1,5 point, pour s’établir autour d’une moyenne de 3,3 %, traduisant un ajustement d’un modèle reposant principalement sur la demande domestique. Les déséquilibres, internes et externes, se sont nettement dégradés, le déficit budgétaire atteignant 6,6 % en 2012, tandis que le solde du compte courant s’est établi la même année à -9,9 % du PIB. Le retour à une trajectoire plus soutenable a nécessité un resserrement de la demande domestique, notamment à travers une contraction de l’investissement public. En effet, la baisse de la contribution du facteur capital à la création de richesse explique en grande partie cet ajustement de la croissance, en particulier celle du capital non informatique 55. Par ailleurs, le partenaire européen, fortement affecté par la crise, a réduit la demande externe ce qui s’est répercuté sur l’activité économique. Dans ce contexte, la croissance s’est durablement stabilisée autour de 3,3 %.
Les sources de la croissance
Contribution de la demande : une reprise portée par l’investissement public, au prix d’un creusement des déséquilibres externes
La formation brute du capital fixe (FBCF) a joué un rôle clé dans la reprise post-Covid, avec une contribution moyenne de près de 2 points de croissance par an entre 2022 et 2026, soit environ 50 % de la croissance moyenne sur la période. L’investissement se positionne à nouveau comme un relais de la reprise post-Covid. En effet, la contribution de la FBCF à la croissance s’est nettement renforcée, particulièrement à partir de 2023 pour atteindre le niveau le plus élevé en 2025, soit 3.7 points de croissance, après 3 points en 2024. Ces niveaux historiquement élevés, devraient porter le taux d’investissement à près de 30 % du PIB en 2025 et 2026 56, un niveau qui reste relativement élevé en comparaison à des pays de revenu similaire.
La dynamique de la FBCF a été portée en grande partie par l’investissement public, notamment celui des Établissements et Entreprises Publics (EEP) 57. Cet effort s’est nettement accéléré à partir de 2023 dans une logique à la fois contracyclique et de rattrapage post-crise, où l’investissement public (au sens des finances publiques) devrait se stabiliser autour de 19 % du PIB 58 sur la période 2025–2026, si l’investissement public post-Covid a été initialement dominé par le Budget Général de l’État, une inflexion s’opère à partir de 2024 au profit des EEPs, en ligne avec la tendance structurelle qui prévalait avant la crise sanitaire. Cette recomposition vise à limiter le recours direct aux ressources du Trésor pour financer les grands projets 59, et mobiliser davantage l’expertise des EEP dans la mise en œuvre effective d’investissements relevant directement de leur champ d’intervention.
La consommation finale des ménages constitue le deuxième contributeur à cette reprise, à hauteur de 2 points par an en moyenne, soit environ 42 % de la croissance sur la période. La contribution de la consommation privée à la croissance s’est consolidée au fil des années, après le choc inflationniste de 2021 et 2022. Elle s’est révélée vulnérable à l’épisode inflationniste, où le taux d’évolution de l’indice des prix à la consommation a atteint 6,3 % en moyenne sur cette période, ce qui a pesé sur le pouvoir d’achat des ménages et réduit leur demande. Avec l’apaisement des tensions à partir de 2023, la demande des ménages a retrouvé sa dynamique, permettant à la consommation finale des ménages de contribuer en moyenne à hauteur de près de 1,7 point à la croissance annuelle entre 2022 et 2026, soit environ 42 % de la croissance moyenne sur la période.
Le corollaire d’une expansion de la demande domestique, notamment de l’investissement, est une contribution négative des exportations nettes à la croissance, en lien avec les importations de biens d’équipement. L’accroissement de l’investissement s’est accompagné mécaniquement d’une hausse des importations de biens d’équipement et de matériaux de construction, creusant le déficit du compte courant. Ce dernier s’est établi à environ −3,5 % du PIB en 2024 60, après un redressement notable en 2021–2022 lié à la contraction des importations et à la reprise des transferts des MRE. Les phases d’accélération de l’investissement s’accompagnent généralement d’une contribution négative des exportations nettes à la croissance, qui a atteint en moyenne -1,7 points sur la période 2022–2026. Cette évolution intervient alors même que les secteurs exportateurs ont enregistré des performances favorables ces dernières années. Ce schéma interroge l’efficacité du multiplicateur budgétaire de la dépense publique, dans un contexte de fuites importantes vers l’extérieur.
Multiplicateur budgétaire : quels enseignements pour le Maroc ?
L’économie marocaine se caractérise par une empreinte publique encore fortement présente dans l’activité. La dépense ordinaire du Trésor s’élève à 23 % du PIB, tandis que l’investissement public, au sens des finances publiques, atteint 19 % du PIB en 2025. Il est ainsi essentiel d’apprécier dans quelle mesure l’effort budgétaire se transmet à la dynamique économique, et d’en mesurer l’ampleur à court et long terme, afin de distinguer une impulsion temporaire d’un effet plus durable.
Le multiplicateur budgétaire mesure le gain de PIB généré par une unité supplémentaire de dépense publique. L’estimation des multiplicateurs budgétaires repose sur des données trimestrielles couvrant la période 2004T1–2024T4 pour l’activité non agricole. Elle est conduite à partir d’un modèle VAR structurel (SVAR) identifié selon l’approche de Blanchard et Perotti. Les données relatives aux dépenses publiques totales, aux dépenses d’investissement et aux recettes ordinaires proviennent du ministère de l’Économie et des Finances, tandis que les données du PIB non agricole sont issues du Haut-Commissariat au Plan. Son estimation fait ressortir un multiplicateur de court terme de 0,3 pour les dépenses publiques totales et de 0,7 pour l’investissement public 61.
Ces résultats s’inscrivent dans la littérature internationale. Dans les économies émergentes, les multiplicateurs des dépenses publiques totales apparaissent généralement faibles et hétérogènes, souvent compris entre 0 et 0,5 à court terme, bien qu’ils puissent être plus élevés selon la conjoncture macroéconomique, le régime de change et la qualité des institutions. Dans les économies avancées, les estimations tendent à être plus élevées, généralement proches de l’unité ou légèrement inférieures. Ces ordres de grandeur doivent toutefois être interprétés avec prudence, car ils dépendent des méthodologies d’estimation retenues, des horizons considérés et de la nature des chocs identifiés 62.
Cet écart s’explique notamment par une ouverture commerciale plus forte dans les économies émergentes, des marchés financiers moins profonds, des primes de risque plus élevées et une capacité d’exécution budgétaire parfois plus limitée 63.
Les travaux récents montrent également que, dans les économies émergentes, les effets de la relance budgétaire tendent à s’aplanir après environ un an, reflétant l’épuisement progressif de l’impulsion initiale lorsque le relais privé demeure insuffisant 64.
La littérature souligne également que le multiplicateur de l’investissement public est généralement supérieur au multiplicateur global. Au-delà de son effet de soutien à la demande à court terme, l’investissement public améliore les infrastructures, la productivité et peut stimuler l’investissement privé lorsque les contraintes financières restent contenues 65.
Contribution de l’offre : les principaux relais de la reprise s’avèrent le tourisme et, à partir de 2024, la construction.
Le secteur tertiaire est le principal moteur de la croissance sur l’ensemble de la période 2022-2026, avec une contribution moyenne de près de 3,1 points par an, soit environ 80 % de la moyenne sur cette période. Si côté demande, l’investissement demeure le principal vecteur de la reprise, sa traduction côté offre se manifeste principalement par le dynamisme des activités tertiaires. Cette configuration suggère que les projets d’investissement, notamment en infrastructures, génèrent des effets d’entraînement qui passent également par les services d’accompagnement, notamment le commerce de gros, transport, logistique, ingénierie, finance, et certaines activités non marchandes. De plus, la bonne tenue des activités tertiaires a contribué également à cette dynamique. Le secteur du tourisme (le pays a accueilli près de 20 millions de touristes en 2025), a fait grimper sa part dans le PIB à 7,3 % en 2024, contre 6,8 % en 2019 66. Au-delà d’un simple effet de rattrapage post-Covid, cette performance traduit un gain relatif d’attractivité dans un contexte où le tourisme mondial peine à retrouver ses niveaux d’avant crise Covid. Comparée aux pays de la région, la performance du secteur national dépasse celle observée au Moyen-Orient (+ 5,7 % en moyenne annuelle) et en Afrique du Nord (+ 4,1 %).
L’activité secondaire affiche une contribution modérée à la croissance entre 2022 et 2026, avec une contribution moyenne de près de 0,8 point à la croissance annuelle, soit environ 19 % de la croissance moyenne sur la période 67. Cette contribution marque toutefois une inflexion significative à partir du troisième trimestre 2023, atteignant en moyenne 1,1 point de pourcentage jusqu’au quatrième trimestre de 2025. Ce rebond est principalement imputable aux activités de la construction — portées par les grands chantiers d’infrastructure — et des industries extractives 68.
Le secteur primaire marque une contribution négative à la croissance, avec une contribution moyenne de près de -0,8 point à la croissance annuelle sur la période 2022-2026. En effet, la valeur ajoutée agricole oscille autour d’un même palier stationnaire depuis 2014, avec un taux de croissance moyen estimé à seulement 1,1 %. Cette stagnation traduit la capacité limitée du secteur à générer des gains de productivité soutenus dans un environnement marqué par la récurrence des épisodes de sécheresse et une pression croissante sur les ressources en eau. La variabilité des précipitations, combinée à l’épuisement progressif des nappes phréatiques dans plusieurs régions, réduit les possibilités d’intensification productive et pèse sur les décisions d’investissement agricole 69. Les fluctuations de l’activité agricole ne se limitent pas uniquement à leur impact direct sur la valeur ajoutée primaire : elles se diffusent à l’ensemble de l’économie à travers les revenus ruraux, l’emploi et la demande intérieure, contribuant à accentuer la variabilité de la croissance globale 70.
Rôle des facteurs externes dans la reprise : un contexte plutôt favorable pour l’économie marocaine
La reconfiguration des chaînes de valeur mondiales a conforté la position stratégique du Maroc aux yeux des investisseurs internationaux, notamment chinois, dans les nouveaux secteurs porteurs. La pandémie, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine et la recherche de sécurité d’approvisionnement ont conduit les entreprises multinationales à diversifier leurs bases productives et le Maroc figure parmi les pays les mieux placés pour en bénéficier 71.
Le redressement des IDE, notamment chinois, en est la preuve. Les flux nets d’IDE ont représenté environ 1 % du PIB en 2024, puis 1,8 % en 2025, contre 0,7 % en 2023. Parmi ces investissements, on trouve la « Gigafactory Gotion » à Kénitra pour la production de batteries électriques, d’un montant pouvant atteindre 6,5 milliards de dollars à terme, ainsi que l’usine de matériaux pour batteries de « CNGR Advanced Material » à Jorf Lasfar, représentant un investissement de 2 milliards de dollars. Cette progression suggère que l’environnement international, bien qu’incertain, s’était révélé relativement favorable au positionnement du Maroc comme plateforme industrielle et exportatrice. Elle traduit également une perception positive du pays comme destination capable d’offrir stabilité macroéconomique, accès préférentiel aux marchés et base manufacturière compétitive.
La répartition sectorielle des IDE révèle ainsi une transformation structurelle significative. En termes de flux nets, l’industrie manufacturière a représenté 44,7 % du total reçu en 2024, contre 21,4 % en 2020. Plus particulièrement, la part de l’automobile est passée de 7,3 % en 2020 à 13,7 % en 2024, tandis que celle des équipements électriques a progressé de 0,6 % à 13,3 %. Si les partenaires classiques ont conservé leur rôle structurant, les capitaux chinois dans les branches liées aux batteries, aux composants électriques, aux activités liées à la mobilité électrique et à l’hydrogène vert 72, ont gagné en importance.
La crédibilité macroéconomique du Maroc a conforté la confiance des investisseurs et s’est traduite par une détente graduelle du risque souverain perçu par les marchés. Le recul du contrat d’échange sur le risque de défaut souverain (CDS) à 10 ans du Maroc a traduit une amélioration de la perception du risque pays, tandis que la solidité des réserves de change a constitué un ancrage important de la stabilité extérieure. En parallèle, la réforme graduelle du régime de change et l’amélioration progressive de la situation budgétaire ont renforcé la capacité de l’économie marocaine à absorber les chocs externes 73. Ces évolutions ont contribué à rassurer les investisseurs dans un environnement où la stabilité macroéconomique est devenue un critère central dans les décisions d’implantation industrielle.
Les transferts des Marocains résidant à l’étranger et l’amélioration des termes de l’échange ont renforcé les équilibres extérieurs et soutenu la demande intérieure. En sus des IDE, les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont constitué une source importante de devises et un soutien à la demande intérieure. Leur résilience pendant et après la pandémie a contribué à stabiliser les revenus des ménages et à amortir les chocs externes, principalement via le canal de la consommation, qui absorbe environ 75 % des montants transférés, contre 15 % orientés vers l’épargne et seulement 10 % vers l’investissement, essentiellement immobilier 74.
Parallèlement, l’amélioration des termes de l’échange à partir de 2023 a soutenu la reprise en allégeant la facture extérieure et en modérant les pressions inflationnistes importées. Elle a également généré un effet revenu positif, dans la mesure où une hausse des termes de l’échange accroît le revenu réel d’une économie ouverte en renforçant son pouvoir d’achat extérieur 75.
Ce contexte externe globalement favorable est toutefois désormais nuancé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, dont les effets se transmettent à l’économie marocaine à travers les termes de l’échange et les conditions de financement. Depuis le déclenchement de la guerre fin février, les prix de l’énergie ont augmenté de l’ordre de 50 % à 60 % à fin avril, entraînant un renchérissement de la facture d’importation et un risque de ravivement de l’inflation domestique. En parallèle, le renchérissement des cours du phosphate et des fertilisants, composantes majeures des exportations nationales, constitue un facteur d’amortissement partiel. Sur le plan financier, les CDS souverains à 10 ans ont rapidement réagi au lendemain du choc, avant de revenir vers leurs niveaux d’avant-crise, signalant une stabilisation de la prime de risque externe. Les tensions apparaissent en revanche plus persistantes sur le marché domestique, où les taux des bons du Trésor sur le marché secondaire semblent déjà intégrer l’anticipation de besoins de financement additionnels et demeurent supérieurs à leurs niveaux d’avant-guerre, en particulier sur les maturités longues 76. In fine, la décision du gouvernement d’ouvrir des crédits supplémentaires de l’ordre de 20 milliards de dirhams, soit près de 1,873 milliard d’euros, montant très proche des ressources nécessaires pour amortir la transmission de la hausse des cours des hydrocarbures aux prix domestiques 77, suggère une pression additionnelle sur les finances publiques avoisinant 1 % du PIB en 2026.
L’économie marocaine peut-elle maintenir ce rythme de croissance ?
Le maintien d’un rythme de croissance aussi élevé suppose un effort d’investissement durablement soutenu, dont la soutenabilité se heurte à trois limites : les contraintes d’endettement, la baisse des rendements marginaux du capital et les faiblesses structurelles du secteur privé domestique. Pour un pays à revenu intermédiaire comme le Maroc, le défi n’est donc pas seulement de préserver une performance de croissance favorable, mais de transformer cette dynamique en trajectoire intensive, davantage portée par l’investissement privé, l’innovation et les gains de productivité. Il s’agit donc de chercher à entretenir ce rythme de croissance au-delà du cycle actuel d’investissement. Dès lors, une telle dynamique se heurte à une double contrainte : d’une part, l’existence d’un plafond implicite d’endettement, qui limite la capacité à prolonger ce rythme d’accumulation du capital et, d’autre part, la question du rendement de ces investissements, dont l’efficacité marginale tend à décroître. En effet, une part significative de la dynamique récente d’investissement, portée par les différentes déclinaisons du secteur public, repose sur un recours à l’endettement, principalement bancaire (plus de la moitié du financement), complété par des émissions obligataires domestiques et, de manière plus marginale, par des financements externes concessionnels 78. D’autre part, l’efficacité de l’investissement au Maroc demeure problématique, en dépit du rattrapage réalisé en matière d’infrastructures physiques, aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif. L’ICOR 79 a montré des signes de détérioration au fil des années : il est passé d’environ 6,0 en moyenne sur 2000-2007 à 11,5 sur 2008-2019, avant de se situer à 8,8 en moyenne entre 2022 et 2025. Ce phénomène de capital-intensification à rendements décroissants est d’ailleurs empiriquement documenté : Abbad montre qu’une accumulation du stock de capital de 5,9 % par an suffisait, entre 2001 et 2007, à générer une croissance moyenne du PIB de 5,1 % 80, alors qu’entre 2008 et 2014, il a fallu porter ce rythme à 6,4 % pour n’obtenir qu’une croissance de 4,2 %.
Le régime de croissance marocain peut ainsi être qualifié d’extensif, reposant sur l’augmentation des facteurs de production, plutôt qu’intensif, c’est-à-dire tiré par des gains de productivité globale des facteurs (PGF). Cette dégradation de l’efficience de l’investissement n’est pas dissociable des faiblesses structurelles du secteur privé domestique, qui en constituent l’un des principaux ressorts explicatifs. En effet, l’accès limité au crédit, aggravé par l’éviction exercée par le financement public, pénalise en premier lieu les PME, qui subissent par ailleurs une concurrence déloyale du secteur informel et des distorsions fiscales en leur défaveur. L’efficience de l’investissement reste faible en raison d’une spécialisation dans des secteurs à faible valeur ajoutée, d’une productivité stagnante malgré la croissance des entreprises, et d’un écosystème d’innovation sous-développé qui limite l’absorption des technologies étrangères 81. Par ailleurs, une concentration récente observée dans les dépenses d’investissement des EEP en faveur des régions les plus riches depuis 2021, pourrait être un facteur agissant sur l’efficience de l’investissement public au Maroc.
Le principal défi de l’économie marocaine réside dans la capacité de l’investissement public à générer des effets d’entraînement sur celui privé et, in fine, sur la productivité. L’expérience des années 2000 a montré que la dépendance à l’investissement public atteint ses limites en l’absence de relais et d’un engagement accru du secteur privé. Dans le contexte actuel, cette question revêt une importance particulière, où la soutenabilité du rythme de croissance actuel dépend de la capacité de cet investissement public à catalyser l’investissement privé et à générer des gains de productivité, autrement dit à jouer un rôle de complément et non de substitut à l’initiative privée. En l’absence de tels mécanismes de diffusion, la croissance serait appelée à s’ajuster vers un palier inférieur, davantage aligné sur les taux de croissance de la période pré-Covid. Bien que les statistiques officielles ne fournissent pas une ventilation précise, les estimations disponibles suggèrent que le secteur public est à l’œuvre de la moitié, et peut-être des deux tiers de l’investissement total. Cette composition pourrait peser sur la productivité, à travers trois mécanismes distincts : une faible sélectivité des projets publics, un effet d’éviction sur le crédit au secteur privé, et une présence étatique qui pourrait distordre le fonctionnement des marchés et décourager l’émergence d’acteurs privés plus productifs 82.
Financement du secteur public et effet d’éviction
L’évolution du crédit bancaire au Maroc fait apparaître deux séquences principales : une expansion soutenue entre 2000 et 2007, suivie d’un ralentissement et d’une normalisation à partir de 2008. Par agent institutionnel, cette évolution n’est pas uniforme et soulève la question des ressources allouées au secteur privé, surtout en période de pression accrue sur les finances publiques et d’un possible déplacement du financement bancaire vers le secteur public.
Entre 2000 et 2007, la croissance du crédit est portée par les ménages et les sociétés non financières, la contribution du secteur public demeurant marginale. À partir de 2008, cette structure se modifie : la contribution des sociétés non financières s’érode progressivement à partir de 2011, tandis que celle du secteur public gagne en importance de manière continue. Sur la période 2020–2025, cette nouvelle configuration se consolide. La contribution du secteur public reste élevée sur l’ensemble de la période et structure la dynamique du crédit. Les sociétés non financières enregistrent un renforcement temporaire de leur contribution entre 2020 et 2023. Tandis qu’en fin de période, la contribution des ménages se redresse.
L’effet d’éviction désigne ainsi le mécanisme par lequel une expansion du financement public mobilise les ressources financières domestiques au détriment du secteur privé, affectant l’investissement et, plus largement, les conditions de financement de l’économie.
Afin de tester empiriquement la présence d’un tel effet pour le cas du Maroc, nous estimons un modèle reliant les besoins de financement du secteur public aux conditions de financement du secteur privé 83. Les données relatives au crédit bancaire, aux taux d’intérêt et aux taux des bons du Trésor proviennent de Bank Al-Maghrib, les données d’inflation du Fonds monétaire international, et les estimations de l’output gap reposent sur les données du Haut-Commissariat au Plan. Les résultats indiquent l’existence d’un effet d’éviction financière : à l’horizon de quatre trimestres, un choc de financement public entraîne une réduction de la croissance du crédit privé de 1,24 point de pourcentage (soit −0,66 unité monétaire en termes cumulés), effet qui s’amplifie à moyen terme pour atteindre 2,31 points de pourcentage à l’horizon de 12 trimestres (soit −1,23 unité monétaire).
Ces résultats sont cohérents avec la littérature empirique, qui confirme l’existence d’un effet négatif dont l’ampleur varie selon les contextes institutionnel et financier.
Empiriquement, il est difficile d’appréhender et d’analyser l’ampleur de l’effet d’éviction au regard de la complexité des mécanismes de transmission et, parfois, de l’absence de données pertinentes pour évaluer son ampleur. Toutefois, certaines approximations mettant en relation les besoins de financement du secteur public, notamment par la dette, le déficit ou les créances du système bancaire sur l’État, et les conditions de financement du secteur privé, généralement appréhendées à travers l’investissement privé, mesuré par la formation brute de capital fixe, ainsi que le crédit bancaire au secteur privé, qui constitue un canal central de financement externe dans les économies à intermédiation bancaire dominante 84.
Dans ce cadre, l’effet d’éviction pourrait passer par le bilan des banques. Une augmentation du financement public domestique conduirait à une réallocation des portefeuilles bancaires vers les titres publics, perçus comme des actifs sûrs et liquides, au détriment du crédit au secteur privé 85. Une hausse de l’exposition des banques à la dette publique est associée à une réduction de la croissance du crédit privé de l’ordre de 0,5 à 3 points de pourcentage 86. Dans les économies émergentes, une unité monétaire supplémentaire de financement public domestique peut entraîner une contraction du crédit privé comprise entre 1,00 et 1,50 unité 87.
Ces limites de la complémentarité investissement public-privé renvoient à une contrainte plus profonde : celle de la transformation structurelle inachevée de l’économie marocaine. Durant la période 2001-2023, la PGF a affiché une contribution moyenne négative de -0,3 % à la croissance, contre +0,2 % pour la moyenne des économies émergentes et en développement, un écart qui traduit des inefficiences fondamentales dans l’allocation du capital 88. Plus révélateur, encore, la main-d’œuvre libérée par l’agriculture n’est que faiblement absorbée par le secteur manufacturier, et se dirige principalement vers des activités à faible valeur ajoutée (commerce de détails, activité de réparation, services divers) dont la productivité est inférieure à celle de l’industrie et seulement légèrement supérieure à celle de l’agriculture. Ce déplacement vers le tertiaire reflète également une dynamique préoccupante : la part des secteurs non-échangeables dans la valeur ajoutée totale est passée de 63,9 % en 2000 à 67,1 % en 2023, tandis que celle des secteurs échangeables reculait de 36,1 % à 32,9 %. La majorité de ces activités sont caractérisées par une faible valeur ajoutée et une création d’emplois limitée 89. De plus, les services non-échangeables présentent de faibles liaisons intersectorielles en amont et en aval, limitant leurs effets multiplicateurs sur le reste de l’économie. Autrement dit, la transformation structurelle a peut-être bien eu lieu, mais elle reste inachevée.
Le tourisme et les technologies de l’information et de la communication (TIC) se distinguent au sein d’un tertiaire encore peu productif, invitant à repenser la transformation structurelle au-delà du seul levier manufacturier.
Le tourisme apparaît comme l’un des principaux moteurs de croissance du tertiaire échangeable : sa part dans l’emploi total est passée de 1,7 % en 2000 à 4,0 % en 2023, avec une croissance annuelle moyenne de l’emploi de 4,6 % sur la période, la plus élevée parmi les secteurs échangeables. Les TIC s’imposent quant à elles comme un vecteur complémentaire de montée en gamme : les services de programmation, de conseil informatique et de télécommunications ont contribué en moyenne à hauteur de 2,4 % et 1,6 % à la valeur ajoutée des exportations brutes sur 2010-2020, dépassant respectivement de 1,6 % et 0,7 % les moyennes observées dans les pays de l’OCDE.
Ces dynamiques suggèrent que le tourisme et les services numériques peuvent constituer des relais crédibles de transformation, à condition d’être pensés non comme de simples substituts à l’industrie, mais comme des activités exportables, intensives en emplois et porteuses de gains de productivité — à intégrer comme des relais productifs à part entière, alors que la capacité du seul levier manufacturier à absorber l’emploi et diffuser ces gains apparaît aujourd’hui plus limitée dans les économies en développement 90.
Conclusion
La montée des fragmentations géopolitiques et géoéconomiques constitue un nouveau défi pour les pays en développement, mais elle ouvre également des marges d’opportunité pour les économies capables d’attirer, d’absorber et de valoriser les flux liés à la réorganisation des chaînes de valeur. Dans un contexte de relocalisation partielle des investissements, de diversification des bases productives et de recherche de plateformes stables d’accès à plusieurs marchés, les pays jouant un rôle de connecteurs entre différents espaces économiques peuvent tirer parti des recompositions en cours. Des économies comme le Mexique, la Pologne ou le Vietnam illustrent cette aptitude, qui ne relève pas seulement de la géographie, mais aussi de la qualité des infrastructures, de la stabilité institutionnelle et de la capacité à inscrire les investissements dans un tissu productif local.
La trajectoire récente du Maroc s’inscrit dans cette perspective. La performance observée depuis 2022, notamment le maintien d’une croissance non agricole supérieure à sa moyenne pré-pandémique, s’appuie sur des acquis importants : proximité avec les marchés européens, infrastructures logistiques, stabilité macroéconomique, consolidation de certaines filières industrielles et amélioration de l’attractivité pour les IDE. Ces éléments renforcent la fonction de connecteur du Maroc et peuvent améliorer les conditions externes de sa croissance. Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, une stratégie de croissance. Ils doivent être compris comme un levier, dont les effets dépendront de la capacité de l’économie marocaine à transformer cette position en gains de productivité, en investissement privé et en montée en gamme productive.
C’est précisément là que se situe l’enjeu central. Les contraintes structurelles qui freinent la montée en régime de l’économie marocaine sont bien identifiées : fonctionnement du marché du travail, qualité du système d’éducation et de formation, politique d’innovation et cadre de développement du secteur privé. Elles doivent rester au cœur de l’action publique, non seulement parce qu’elles conditionnent la libération du potentiel de croissance interne, mais aussi parce qu’elles déterminent la capacité du Maroc à bénéficier pleinement de son nouveau positionnement dans les chaînes de valeur. La connectivité externe et les réformes internes sont donc complémentaires : la première ouvre des opportunités, les secondes permettent de les convertir en croissance durable.
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29.06.2026 à 15:00
L’Europe marche comme un somnambule vers le nouveau choc chinois
Les conséquences de la stratégie du parti sur le modèle industriel européen sont tout simplement trop massives pour continuer à faire semblant.
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Texte intégral (6296 mots)
Sander Tordoir est un économiste néerlandais. Ancien de la Banque centrale européenne, il travaille au Centre pour la réforme européenne, un think tank britannique de premier plan. Avec Brad Setser, il est l’auteur d’une des études les plus influentes du moment sur l’impact de l’économie chinoise sur l’économie européenne et sur les contradictions de la politique allemande 91. Il s’explique en exclusivité dans une conversation avec son autre coauteur, Shahin Vallée 92.
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Volkswagen procède à des plans sociaux massifs et les dernières données montrent que l’excédent commercial de la Chine vis-à-vis de l’Allemagne a de nouveau augmenté de plus de 31,5 % par rapport à mai 2025. Quelle est l’origine de ce « deuxième choc chinois » qui risque de disloquer l’industrie européenne ?
Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, qui a plus ou moins coïncidé avec la pandémie au début de la décennie, la Chine a refusé de stimuler la consommation intérieure, qui y est depuis longtemps très faible. Cette faiblesse a été masquée par l’accélération des investissements immobiliers dans les années 2010, associée à une politique industrielle de grande envergure, notamment à travers la stratégie Made in China 2025, mais aussi par des programmes de moindre envergure comme 10 000 petits géants, qui vise spécifiquement à supplanter, reproduire puis dépasser sur les marchés mondiaux les champions industriels de taille moyenne allemands et, au-delà de l’Allemagne, européens.
Il en a résulté une offre en constante expansion dans l’économie chinoise que sa propre demande ne peut absorber, ce qui a entraîné une explosion des exportations sans augmentation proportionnelle des importations. Pour donner quelques chiffres : les subventions industrielles chinoises sont estimées à environ 4,4 % du PIB par an, soit 800 milliards de dollars. La consommation chinoise représente moins de 40 % du PIB ; en volume, les exportations ont augmenté de plus de 40 % au cours des cinq dernières années, tandis que les importations sont restées pratiquement stables. Si l’on exclut les semi-conducteurs, celles-ci sont en baisse en dollars. Il en résulte pour les partenaires commerciaux une surabondance de l’offre chinoise à des prix très bas et une pression à la désindustrialisation prématurée.
Les derniers chiffres de la balance commerciale chinoise pour le mois de mai publiés cette semaine sont alarmants : le surplus chinois avec l’Allemagne a augmenté de 31 % par rapport à l’année dernière, de 50.8 % vis à vis de l’Autriche, de 45.6 %, par rapport au Portugal et de 24 % par rapport à la Pologne. Pour l’UE, il s’agit d’une augmentation de 15 %. C’est une dynamique inédite.
Pourquoi l’Europe serait-elle particulièrement concernée par ce deuxième choc chinois ?
L’Europe n’est pas la seule à être touchée. Les États-Unis l’ont été également, alors même qu’ils disposent de marchés de capitaux dynamiques et d’un secteur technologique puissant.
Les industries assaillies par une concurrence chinoise soutenue par des subventions publiques massives — et favorisée par une monnaie sous-évaluée — cessent d’innover ; ainsi, l’Europe et les États-Unis ont manqué vingt ans d’innovation dans les procédés de raffinage des terres rares après la disparition de cette industrie sur leur sol par exemple et elles se retrouvent entièrement dépendantes de chaînes de valeurs dominées par la Chine.
Est-ce un problème autant économique que géopolitique ?
Absolument. Et il est important de comprendre qu’il ne s’agit plus d’une domination dans certains secteurs spécifiques, mais d’une domination généralisée. Nous devons considérer aujourd’hui que Pékin ne croit plus au commerce comme un échange réciproque, ni à la théorie des avantages comparatifs qui sous-tend toute l’idée du commerce international et du libre échange.
Et c’est parce que l’Allemagne est le premier exportateur européen qu’elle est donc singulièrement touchée ?
La montée en gamme des exportations chinoises impacte en premier lieu, le moteur industriel de l’Europe. L’Allemagne a perdu 3 % de son PIB en exportations nettes depuis 2023. En raison de la nouvelle composition sectorielle de la nouvelle économie chinoise, l’Europe est particulièrement touchée.
Est-ce également le cas pour d’autres régions du monde ?
Ce choc touche de nombreux autres pays à travers le monde, dont les pays en développement qui peinent à s’implanter dans les industries manufacturières d’entrée de gamme. Alors même qu’elle remonte la chaîne de valeur vers les secteurs de l’automobile, des machines, de la chimie ou de la construction aéronautique, la Chine n’a pas encore montré la moindre volonté de renoncer à la production d’électronique grand public bas de gamme, aux textiles ou à d’autres industries. Cette distorsion est mondiale et touche donc tous les partenaires commerciaux.
Vous parliez de l’effondrement de la consommation intérieure chinoise, qui s’explique en partie par l’éclatement de la bulle immobilière. La population chinoise elle-même n’est-elle pas l’une des premières victimes de ce choc ? Un article de la revue s’interrogeait récemment en ce sens : la Chine peut-elle survivre au siècle chinois ?
Il est en effet frappant de constater que la Chine a fait très peu de choses pour stimuler sa propre croissance. Bien qu’il s’agisse en principe d’un régime communiste attaché à la stabilité interne et d’un objectif annoncé. Le gouvernement s’est montré à maintes reprises réticent à renforcer les filets de sécurité et transferts sociaux, que ce soit par un système de santé plus abordable et plus largement accessible, ou par un meilleur système de retraite, ou d’assurance chômage. Ceci conduit les ménages chinois à sur-épargner. Il s’agit là d’un défi de longue date que la Chine a longtemps négligé.
La croissance tirée par l’immobilier des années 2010 a permis de masquer cette faiblesse structurelle plus qu’à l’atténuer réellement.
La Chine a fait le choix de s’appuyer sur ses exportations pour soutenir sa croissance. Pour une économie de cette taille — la première du monde en parité de pouvoir d’achat —, c’est assez exceptionnel que la croissance soit si fortement tirée par les exportations. C’est une situation que l’on observe pour des économies moins avancées ou les exportateurs de matières premières.
Les mesures annoncées dans le prochain plan quinquennal ne semblent pas aller à l’encontre de cette logique.
En effet. La Chine prévoit même d’élargir son offre grâce à des politiques industrielles dont l’objectif est clair : se passer de ce qui est encore importé de l’Union européenne, notamment les semi-conducteurs, les machines pour semi-conducteurs et les turbines haut de gamme.
La France est particulièrement visée : la Chine souhaite réduire sa dépendance aux avions européens et aux composants produits par Airbus, au profit d’une production chinoise, qu’elle compte ensuite exporter sur les marchés mondiaux. Cette perspective a de quoi inquiéter.
N’y a-t-il vraiment aucune volonté de réforme ?
Aucun signal politique ne laisse entendre que la Chine serait disposée à engager une réforme en profondeur de sa politique économique. La révision du système du hukou, qui limite la capacité des citoyens chinois à se déplacer d’une région à l’autre pour trouver un emploi, est certes très symbolique pour l’économie politique chinoise, mais elle est soumise à des contraintes telles que la mobilité est autorisée uniquement vers les villes de deuxième et troisième rang, ce qui limitera considérablement ses effets.
Le Parti ne semble pas non plus disposé à réévaluer la monnaie chinoise, le renminbi, qui est aujourd’hui, selon la plupart des indicateurs, largement sous-évaluée. Comment expliquer ce choix ?
Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a souligné à juste titre, lors du G7 et au Conseil européen, que cette monnaie pourrait être sous-évaluée jusqu’à 30 %. La présidente de la BCE a confirmé cette analyse en citant des travaux du FMI.
La politique de change de la Chine est connue pour être une variable de politique économique gérée par le système bancaire sous l’égide de la Banque Populaire de Chine. Une Chine affichant un excédent de deux mille milliards de dollars dans le secteur des produits manufacturés et un excédent commercial global de 1,200 milliards de dollars devrait en principe connaître une appréciation non négligeable de sa monnaie, ce que nous ne constatons pas.
Dans l’ensemble, le signal est malheureusement que Xi Jinping ne croit ni à la construction d’un État-providence, ni à un ensemble de politiques qui amélioreraient le pouvoir d’achat et la consommation du peuple chinois et il ne semble pas y avoir de véritable volonté de laisser le taux de change s’apprécier même s’il est notable que le RMB s’apprécie très doucement depuis avril 2025. Ce n’est pas un hasard, c’est un geste chinois d’apaisement envers les États-Unis.
Il semble pourtant que les Européens soient de plus en plus sensibilisés aux effets de ce choc. Le G7 en a fait un sujet de débat à l’initiative de la présidence française, qui l’avait inscrit à son agenda comme une priorité. Peut-on espérer voir une évolution des politiques européennes en la matière ?
Le rôle de la présidence française du G7 à ce sujet a été décisif : c’est à elle qu’on doit une première tentative de freiner l’explosion des excédents chinois et de répondre aux risques d’une désindustrialisation prématurée que la Chine impose à l’Europe et à d’autres pays à travers le monde.
Il existe actuellement un projet de loi européen appelé Industrial Accelerator Act (IAA), qui introduit un certain nombre d’exigences en matière de contenu local et un contrôle des investissements directs étrangers (IDE) afin de résister à la pression chinoise sur les chaînes d’approvisionnement européennes et de garantir que des segments importants des technologies propres et de l’industrie de base en Europe restent sur le continent. Ce sont des bougés intellectuels importants pour l’Europe, mais il reste à voir s’ils seront suivis d’effets.
Ce type d’initiatives n’est pas sans rappeler le protectionnisme chinois lui-même : la Chine a toujours privilégié les préférences locales dans sa politique industrielle.
Il est clair que la Chine exige depuis longtemps des entreprises étrangères qu’elles s’engagent dans des coentreprises avec des sociétés chinoises, comme condition d’accès au marché. L’Industrial Accelerator Act proposé par l’Union est un dispositif de même nature. Malheureusement, Pékin n’y a pas répondu par une attitude très constructive. La Chine continue de répondre par une rhétorique très agressive plutôt que de considérer les préoccupations de l’Europe comme légitimes et d’essayer de parvenir à un accord.
La voie diplomatique offre-t-elle donc encore des solutions crédibles ?
L’Europe peut véritablement affirmer qu’elle a tenté à plusieurs reprises de résoudre ces tensions commerciales avec la Chine par la voie diplomatique, et que ces efforts ont échoué.
La question est maintenant de savoir si l’Europe est prête à agir en conséquence. L’Europe a en effet des raisons légitimes de tenter de protéger son marché intérieur, sur lequel elle exerce un contrôle — un très vaste marché de 450 millions de consommateurs — contre certaines distorsions de la concurrence provoquées par la Chine.
Le chancelier allemand a certes mis en avant la sous-évaluation de la monnaie chinoise comme la principale distorsion macroéconomique, ce qui est économiquement justifié. Mais il est également révélateur, selon moi, qu’il estime qu’une solution diplomatique soit encore possible. Je ne suis pas convaincu que la Chine réévaluera sa monnaie à moins que l’Europe ne mette non pas seulement une carotte sur la table, sous la forme d’un accès continu au marché européen, mais aussi une menace crédible, sous la forme d’un accès restreint à ce même marché. Hélas, je ne suis pas certain que l’Europe soit réellement disposée à déployer ce type d’outils pour le moment, alors même qu’ils me paraissent nécessaires pour parvenir à un accord négocié définitif.
Quelles seraient les conséquences concrètes d’une inaction politique de la part de l’Europe ?
Si l’Europe s’en tient à une approche exclusivement diplomatique, assortie d’un peu de politique industrielle et d’un ensemble d’instruments de défense commerciale très dispersés et fragmentaires, on aboutira alors à un véritable déséquilibre dans lequel une grande partie de la production européenne dans les secteurs de l’automobile, des machines pour les technologies propres et des produits chimiques sera délocalisée en Chine. C’est la trajectoire vers laquelle tendent toutes les données disponibles.
Un certain courant de pensée au sein du débat européen suggère que l’UE devrait céder à la Chine ses secteurs clés de l’ingénierie — la construction de machines et l’automobile — pour se tourner vers de « nouveaux secteurs plus innovants ». Outre les conséquences désastreuses qu’une telle décision aurait pour les 30 millions de travailleurs européens du secteur manufacturier, je ne suis pas convaincu que l’on puisse dissocier l’innovation de la production.
Cette vision témoigne également d’une méconnaissance de l’économie européenne, tant dans sa réalité actuelle que dans son histoire. Les technologies de l’information et l’industrie manufacturière ont généré les plus fortes hausses de productivité en Europe. Pourtant, le débat se résume souvent à une fausse dichotomie entre start-ups de haute technologie ou soutien aux secteurs établis des secteurs de moyenne technologie — pharmacie, automobile, technologies propres, aéronautique et machines-outils.
C’est absurde, ces secteurs de technologie intermédiaire sont vitaux, productifs et innovants. Les exportations du secteur aérospatial dépassent les 100 milliards d’euros par an. Les exportations de technologies propres représentent 4 % du PIB allemand. L’idée selon laquelle seules les entreprises soutenues par du capital-risque sont vectrices d’innovation méconnaît le fonctionnement des écosystèmes. Même Tesla a largement bénéficié de subventions américaines.
Souvent, l’ancien donne naissance au nouveau. On oublie souvent l’histoire économique et industrielle à la faveur de mythes construits sur des mirages : ASML est issue de Philips, entreprise qui fabriquait à l’origine des ampoules ; Airbus est née du regroupement de champions nationaux de l’aérospatiale. Siemens a contribué à bâtir la base industrielle allemande dans le domaine des technologies propres.
ASML en est l’exemple le plus frappant. C’est la première entreprise européenne de semi-conducteurs, mais elle est née du déclin progressif de Philips dans le sud des Pays-Bas, dont les effectifs sont passés d’environ 400 000 à moins de 100 000 personnes. L’essentiel était que les composantes clés de l’écosystème sous-jacent — notamment l’optique, la construction de machines et les semi-conducteurs — demeurent à proximité immédiate les unes des autres. Ces compétences n’ont pas été laissées à l’abandon ; on leur a laissé le temps de se recombiner et de se réinventer, favorisant ainsi l’émergence d’un nouveau pôle mondial d’excellence dans le domaine des équipements pour semi-conducteurs. Fait crucial, les autorités néerlandaises qui sont en principe très opposées à la politique industrielle ont en réalité soutenu ce processus en prenant en charge environ la moitié du budget de R&D d’ASML durant ses premières décennies d’existence.
Votre stratégie consiste à intensifier la pression sur la Chine, éventuellement par une politique de tarifs douaniers, pour espérer désamorcer un accord négocié. Mais cette tactique n’a pas exactement fonctionné avec les États-Unis depuis avril 2025. On l’a vu, la Chine détient l’avantage. Est-il vraiment possible de parvenir au rééquilibrage souhaité par la menace ? Sa position dominante dans des chaînes d’approvisionnement cruciales pour l’Europe, des semi-conducteurs à l’automobile, ne pourrait-elle pas rapidement nous acculer ?
J’ai bien conscience que l’Europe est confrontée à un dilemme difficile. Mais, si les dirigeants européens estiment que l’Europe n’est plus en mesure de fixer les règles et les limites de son propre marché, l’Union n’aura-t-elle pas déjà capitulé et renoncé à sa propre souveraineté ? Ce sera l’aveu que l’Europe n’a d’autre choix que d’accepter que la Chine puisse imposer une dépendance toujours plus grande vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises, en s’appuyant sur la dépendance existante. C’est une perspective plutôt sombre.
Heureusement, tous les dirigeants européens ne partagent pas ce point de vue. Par exemple, le Premier ministre belge Bart De Wever a explicitement évoqué le fait qu’il pourrait valoir la peine d’accepter quelques sacrifices à court terme afin d’obtenir des gains à long terme, sous la forme d’une protection de la base industrielle européenne et du maintien d’un certain degré de souveraineté industrielle.
Il faut bien comprendre que nous ne sommes plus dans un monde où la Chine se contente de croître : elle réduit activement ses importations, tandis qu’elle est en passe d’atteindre une part de 40 % de la production manufacturière mondiale, voire 50 % à long terme. Il est évident que ce pourcentage, dans certaines chaînes d’approvisionnement, sera bien plus élevé, de l’ordre de 80, voire 100 % de l’offre.
Et si telle est la donne, alors le moment d’agir, c’est aujourd’hui, pas demain.
Au moyen de quels leviers ?
L’Europe dispose encore d’un certain nombre de chaînes d’approvisionnement pour lesquelles la Chine a besoin de l’Union. Cela inclut les équipements pour semi-conducteurs au sein du pôle développé par la société néerlandaise ASML, qui compte des centaines, voire des milliers de fournisseurs européens. La Chine dépend également toujours des moteurs et des pièces d’avion européens. Elle dépend également toujours des turbines à gaz les plus à la pointe. Certaines de ces chaînes de valeur industrielles sous-jacentes sont très importantes pour l’essor de l’IA, qui nécessite des équipements pour semi-conducteurs et de l’énergie. L’Europe dispose bel et bien d’atouts et de leviers si la Chine venait à déclencher immédiatement une guerre des chaînes d’approvisionnement.
La souveraineté de nos chaînes d’approvisionnement passe-t-elle par leur rapatriement ?
En effet, l’Europe a désespérément besoin d’accélérer ses efforts pour rapatrier (« onshoring ») ou délocaliser vers des pays amis (« friendshoring ») plusieurs chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables à la coercition chinoise. Cela inclut le raffinage et l’extraction des terres rares, dont une grande partie se faisait encore en Europe jusqu’en 1990. Ce rapatriement concerne en premier lieu l’Allemagne et les Pays-Bas, qui avaient délocalisé en Chine leurs activités de test et de conditionnement des puces de Nexperia. Ce n’est pas le maillon le plus haut de gamme de la chaîne de valeur, mais il s’agit d’une vulnérabilité. Dans le domaine pharmaceutique, nous devons également lever la dépendance de l’Europe vis-à-vis des précurseurs chimiques utilisés dans toute une série de médicaments, ce qu’on appelle les « principes actifs pharmaceutiques ».
Le véritable nearshoring européen ne devrait-il pas commencer par notre voisinage ? Autrement dit, faut-il rapatrier les chaînes de valeur vers l’Europe de l’Est et la Méditerranée hors Union pour reconstruire une stratégie géoéconomique européenne ?
Il existe toute une série de secteurs qui se sont révélés être des leviers de coercition économique, mais qui relèvent d’une industrie manufacturière à faible valeur ajoutée, difficile à implanter de manière rentable au sein de l’Union, comme le raffinage des terres rares, le conditionnement et les tests de puces électroniques, ou encore la production de principes actifs pharmaceutiques. L’échelle continentale élargie offre des opportunités pour délocaliser ces activités à proximité.
Il pourrait également être judicieux de produire des pièces automobiles et des intrants industriels à proximité de l’Union. Bâtir des partenariats dans la région peut aider à résoudre ce casse-tête, mais l’Union devrait réussir à faire respecter les règles d’origine afin de s’assurer que celles-ci ne deviennent pas des failles permettant à des composants chinois intégrés de pénétrer le marché européen.
Il y a là une ironie plus large. L’Europe cherche en effet de toute urgence à diversifier ses échanges commerciaux par rapport à la Chine et aux États-Unis, alors que ces deux puissances bafouent les règles et faussent les conditions de concurrence. Mais en faisant cela, elle conclut une série d’accords de libre-échange avec des pays lointains qui généreront relativement peu de valeur ajoutée. Les bénéfices les plus importants pourraient provenir d’un rapprochement avec de grandes économies proches. Notamment le Royaume-Uni, la Turquie et l’Ukraine — si la paix revient et que Kiev entrevoit une voie vers l’Union européenne, cette dernière pourrait devenir l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde.
À quel coût pourrait s’opérer ce rapatriement ?
L’Europe devra consacrer un peu de fonds publics à la construction de son propre marché. Le coût global reste dans des limites raisonnables. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’il faudrait 60 milliards de dollars pour ramener en Occident – aux États-Unis, dans l’Union européenne et chez ses alliés – le raffinage des terres rares, leur extraction et la production d’aimants permanents à base de terres rares, qui constituent le principal produit intermédiaire issu de ce secteur. 60 milliards de dollars, c’est un chiffre considérable. Ce n’est toutefois pas un chiffre insurmontable ; cela représente seulement 0,3 % du PIB de l’Union, d’autant plus que sa part ne couvrirait pas l’entièreté de la somme, puisqu’elle concerne également les États-Unis.
Bien sûr, cela nécessite de prendre des risques, d’investir dans des entreprises et de mettre en place des prix planchers et des obligations minimales, par exemple pour nos entreprises de défense, afin qu’elles achètent des produits à base de terres rares fabriqués en Europe.
Quel est le risque de rétorsion ?
Une rétorsion rapide de la Chine est possible mais aurait un coût également pour la Chine, car elle nuirait certainement à sa réputation auprès d’une grande partie de l’élite politique et de l’opinion publique européennes, alors qu’en réalité, l’Europe reste intéressée par les échanges commerciaux avec la Chine et par des investissements réciproques, mais recherche un partenariat plus équilibré plutôt qu’un partenariat extrêmement déséquilibré et préjudiciable à la croissance européenne et au bien-être industriel. Par conséquent, il n’est pas certain que la Chine réagirait à un recours plus large aux restrictions européennes à l’importation dans les secteurs de l’automobile, des produits chimiques et de la construction mécanique par un blocage total de ses terres rares.
Cette volonté active d’un partenariat équilibré avec la Chine est-elle ce qui distingue l’Europe des États-Unis, bien plus belliqueux en apparence ?
C’est en effet ce qui explique pourquoi les États-Unis ont été largement affaiblis par leur croisade anti-chinoise. Sous le premier mandat de Trump comme sous la présidence de Biden, les Américains ont réussi, dans une certaine mesure, à réduire la dépendance bilatérale des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Sous le premier mandat de Trump, le ministre américain du Commerce, Lighthizer, a mené une guerre commerciale qui visait spécifiquement la Chine, non sans efficacité. Mais, lors de son second mandat, Trump a déclaré la guerre commerciale au monde entier. C’est ce manque de vision qui a beaucoup fait perdre aux États-Unis.
Si l’Union européenne a clairement manifesté ses inquiétudes concernant ses relations commerciales avec la Chine, elle cherche dans le même temps à approfondir ses liens commerciaux avec tous les autres acteurs. En d’autres termes, les Européens ne souhaitent en aucun cas voir s’étendre les conflits commerciaux. L’Europe, en développant une politique commerciale spécifiquement adressée à la Chine, pourrait avoir bien plus de marge de manœuvre et donc atténuer le risque d’une riposte chinoise violente.
L’Industrial Accelerator Act (IAA) pourrait jeter les bases de ce qui s’apparente à une véritable politique industrielle européenne. Pensez-vous que l’Europe s’engage dans cette voie ?
Il est difficile de répondre à cette question avec certitude à ce stade. L’IAA est, sans conteste, une innovation majeure : c’est la première fois que l’Union impose à tous les États membres l’obligation d’élaborer leurs exigences en matière de contenu local et leurs politiques industrielles de la même manière. Jusqu’à présent, l’Union laissait aux États membres une plus grande marge de manœuvre pour octroyer des aides d’État dans des secteurs stratégiquement importants, mais il n’y avait aucune harmonisation au sein du bloc. L’Union se fragmentait sous le coup d’injonctions nationalistes : « Achetez allemand », « Achetez français » ou « Achetez suédois », ce n’était pas « Achetez européen ». Cela empêchait l’Europe de rivaliser véritablement avec la Chine et les États-Unis. La seule façon d’y parvenir est maintenant d’harmoniser les politiques.
Néanmoins, il ne faudrait pas être idéaliste : l’Union dispose d’un budget très modeste, représentant environ 1 % de son PIB, dévolu aux programmes industriels existants. Les fonds devront donc toujours provenir des États membres, même si les dépenses publiques européennes représentent généralement plus de 40 % du PIB. Le nœud du problème consiste à s’assurer que tous les États membres mettent en œuvre leurs politiques de manière cohérente entre elles et qu’elles soient ouvertes aux entreprises des autres États membres, afin qu’il y ait une concurrence au sein du marché européen, même si ces politiques établissent des conditions de concurrence équitables vis-à-vis de la Chine. L’IAA ouvre en principe cette voie, mais il n’est pas exempt de défauts.
Lesquels ?
La première faiblesse est une faille dans les exigences relatives aux marchés publics : une entreprise issue d’un pays qui n’est pas considéré comme un partenaire de confiance au regard de la définition de l’Union peut tout de même remporter un marché public si elle propose une offre 25 à 30 % moins chère que la meilleure alternative. Dans un contexte où la seule sous-évaluation de la monnaie chinoise est de cet ordre de grandeur, il s’agit d’une faille qui compromettrait l’ensemble de la législation.
Le deuxième problème est que, dans sa version actuelle, l’IAA prévoit que pour les règles de contenu local, le fameux « made in Europe », l’ensemble des 76 partenaires des accords de libre-échange de l’Europe soient inclus, ce qui me semble être une définition trop large de nature à diluer complètement les effets de cette préférence locale.
Sur ces deux aspects, il me semble indispensable que la loi soit renforcée pendant le processus législatif.
On peut l’espérer, mais pour le moment, il semble que la bataille intellectuelle opposant le « made in Europe » au « made with Europe » ait tourné à l’avantage de ce dernier.
Je pense que l’objectif consistant à évoluer vers un monde où l’on opte pour le « made with Europe » est le bon. L’Europe devrait en effet rechercher une forme de souveraineté économique en réseau, dans laquelle nous partageons nos chaînes d’approvisionnement avec des alliés et des amis en qui nous avons confiance, afin de ne pas utiliser notre interdépendance pour nous contraindre mutuellement. C’est un objectif raisonnable à long terme, mais l’Union ne doit pas faire preuve de naïveté. Intégrer tous ses partenaires de libre-échange dans ses programmes de politique industrielle est une approche trop optimiste, qui sape l’autonomie stratégique du réseau. J’ai le sentiment que le débat « made in Europe/made with Europe » constitue une ligne de fracture avant tout franco-allemande. La France prône une approche initiale plus stricte, selon laquelle le label « Made in Europe » ne s’appliquerait qu’à l’UE-27 et peut-être à une poignée d’autres pays. Les Allemands estiment quant à eux que le label « Made in Europe » devrait immédiatement englober la majeure partie du globe. Les deux parties devront négocier de manière à ce que les objectifs à court et à long terme soient définis plus clairement.
L’Europe devrait également user de son influence et n’accorder ses mesures d’incitation en matière de politique industrielle qu’aux pays qui nous ouvrent leurs marchés publics et leurs programmes de subventions. On ne peut pas renoncer au principe de réciprocité. Ma préférence personnelle serait de commencer par une définition plus stricte, puis de l’assouplir progressivement pour inclure des partenaires commerciaux tels que le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou même la Turquie, plutôt que de partir d’une approche trop ouverte qui suppose la réciprocité alors qu’on sait qu’elle n’existe pas.
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25.06.2026 à 16:18
Pourquoi les Chinois ne dépensent pas ?
Une enquête à hauteur de citoyen, signée par l’un des meilleurs sociologues spécialistes de la Chine.
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Texte intégral (5680 mots)
L’ennemi qui nous désigne, nouveau volume papier du Grand Continent est désormais disponible chez Gallimard. Dirigé par Giuliano Da Empoli, vous pouvez le découvrir ici — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue
Dès le début des années 2010 en Chine, des journalistes, des figures académiques et des personnalités politiques parlaient avec emphase d’une nouvelle stratégie économique : faire de la consommation domestique le moteur de la croissance nationale, au détriment des exportations et de l’investissement. Aujourd’hui, malgré des taux officiels de croissance de 5 % en moyenne, la consommation reste atone. Les autorités doivent même soutenir financièrement les ménages pour qu’ils achètent des appareils électroménagers, des produits numériques, des voitures électriques, voire des appartements. En 2024, la consommation des ménages atteignait 40 % du PIB contre 68 % aux États-Unis et 53 % en France. Cette situation contraste avec l’abondance qui règne en Chine, où la société de consommation est bien une réalité. En rupture avec la période socialiste, consommer est devenu une activité procurant du plaisir, assurant un statut social et permettant de garantir la puissance et la richesse du pays. Mais les Chinois sont très attentifs à leurs dépenses. Ils vont moins au restaurant et voyagent de manière plus ponctuelle, surtout à l’étranger. Pour comprendre ce clivage, une des façons de procéder est de partir de l’expérience des citoyens chinois et de leur point de vue. Quelles sont les difficultés et les mutations sociales qui expliquent cette attitude frileuse, alors que tout semble réuni pour que la consommation devienne un moteur, si ce n’est le moteur, de la croissance ?
Involution et anxiété, ou le rêve chinois en berne
Pour connaître les opinions des Chinois, il faut se pencher sur les réseaux sociaux. C’est l’un des rares espaces où il est possible d’exprimer son opinion publiquement 93. La censure, qui intervient souvent a posteriori, notamment parce que les publications en ligne permettent aussi aux autorités de prendre le pouls de l’opinion publique, peut être contournée de mille façons différentes 94. Les réseaux sociaux donnent un aperçu de la façon dont la population, et en particulier la population urbaine, perçoit la société et sa place au sein de celle-ci. La crise de la consommation n’échappe pas à la règle et deux mots à la mode servent de révélateurs : « neijuan » (involution) et « jiaolü » (anxiété). Ces deux termes sont particulièrement présents dans les discours et les expériences des jeunes Chinois, mais aussi, par contrecoup, dans le vécu de la génération précédente, celle de leurs parents.
L’involution, le contraire d’évolution, évoque une situation dans laquelle « tout faire bien » (en matière d’études, de responsabilité sociale, d’épargne) et « se donner à fond » en toute occasion ne suffit plus pour accéder à une position sociale avantageuse ou pour se maintenir dans la classe moyenne. Alors, à quoi bon ? Plutôt que de travailler d’arrache-pied sans satisfaction majeure et de « perdre sa vie à la gagner », ne serait-il pas préférable de donner beaucoup moins d’importance au travail, à l’argent et à la consommation ?
L’anxiété est, en partie, la conséquence de l’involution. Elle touche tous les jeunes. Quel est le sens de la vie si le rêve chinois – appartenir à la classe moyenne – que la génération précédente a réalisé pour elle-même n’est plus accessible ? Cette jeunesse diplômée, voire surdiplômée, rencontre de grandes difficultés sur le marché du travail. À la différence de leurs parents, les jeunes ne trouvent pas facilement d’emploi et, lorsqu’ils en trouvent un, ils constatent que le niveau du salaire du premier emploi ne cesse de baisser et de se rapprocher de celui des non-diplômés. L’économie ne semble plus en mesure de générer des emplois à la hauteur de l’explosion de l’enseignement supérieur, qui a débuté au tournant du siècle. Le taux officiel de chômage des jeunes s’établit à un peu plus de 16 %, mais la plupart des observateurs l’estiment à 25 ou 30 % (hors étudiants), sans prendre en compte la plupart des jeunes migrants qui occupent souvent des emplois temporaires, et échappent ainsi aux statistiques. Les licenciements et les baisses de salaire se multiplient. L’essor de l’intelligence artificielle n’améliore pas la situation. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes fraîchement remplacés par la technologie. Tous ces phénomènes ne sont pas nouveaux : ils ont commencé au milieu des années 2010, mais ils ont pris une ampleur considérable depuis la fin de la pandémie de Covid-19 95. Le succès spectaculaire des concours pour entrer dans la fonction publique témoigne de cette crise de l’emploi. Devenir fonctionnaire, c’est la garantie d’un emploi à vie, d’un salaire correct et d’une retraite assurée.
L’impossible accès à la classe moyenne
À ces difficultés s’ajoute la faiblesse endémique des dépenses publiques dans certains domaines. Certes, la Chine compte plus des deux tiers des lignes à grande vitesse dans le monde. Le développement des systèmes de métro a été fulgurant et le réseau routier a été considérablement modernisé. À la base de la société, le shequ, (la communauté ou le quartier), se trouve un ensemble d’institutions qui permettent de régler les problèmes de la vie quotidienne des résidents urbains. Il s’agit de montrer que les institutions « servent le peuple » (wei renmin fuwu).
En revanche, les systèmes de protection sociale restent rudimentaires. Malgré une croissance régulière, les dépenses de ces derniers n’atteignaient que 7,7 % du PIB en 2023, contre 21 % en moyenne pour la zone OCDE et de l’ordre de 30 % pour la France. Pour une grande partie de la classe moyenne, la couverture santé reste limitée. Elle ne couvre qu’une partie des dépenses, dont le coût augmente chaque année, y compris pour les maladies graves. Les dépenses médicales pour les enfants sont souvent à la charge des parents car non garanties par leur couverture santé. L’éducation constitue également une charge importante pour le budget familial. Il n’y a souvent qu’un enfant par foyer, mais le coût des activités extrascolaires s’ajoute aux frais de scolarité. Les études à l’étranger représentent aussi une dépense considérable pour les parents. Enfin, l’accès à la propriété, signe clef de la réussite sociale, est devenu de moins en moins assuré. La baisse du prix de l’immobilier – de 17 % entre 2021 et 2025 avec des pointes à près de 40 % dans certaines grandes villes – facilite en principe l’achat d’un appartement, mais elle est loin de compenser les conséquences de la crise de l’emploi. La baisse du niveau des revenus et l’augmentation ou le maintien à un niveau élevé des dépenses sociales personnelles ne sont évidemment pas sans rapport avec la baisse drastique du taux de natalité. Avoir deux enfants constitue aujourd’hui un signe de richesse en Chine. Notons aussi que les ménages sont de plus en plus endettés, notamment les plus modestes, ce qui limite d’autant les marges de manœuvre financières en faveur de la consommation.
Sans pour autant faire leur entrée dans la classe moyenne, les travailleurs migrants, issus des campagnes, parvenaient par le passé à améliorer leurs conditions de vie : l’abnégation et l’acceptation de conditions de travail souvent déplorables pouvaient porter leurs fruits. Aujourd’hui cependant, la deuxième et la troisième génération de jeunes migrants – dont une large proportion a été élevée en ville – voient de plus en plus s’éloigner ce rêve de la moyennisation pour tous. Les délocalisations d’entreprises, étrangères et chinoises, la surproduction, les politiques de ségrégation cristallisent chez eux une prise de conscience assez sombre : contrairement à leurs parents, « ils n’y arriveront pas ». Paradoxalement, dans le même temps, les gouvernements locaux ont assoupli leur politique d’accueil des travailleurs migrants, pour une catégorie en particulier. Un système à points s’est généralisé dans beaucoup de villes chinoises : au regard d’un certain nombre de critères – niveau d’étude, nature du travail, achat d’un appartement, années de cotisation sociale, par exemple – vous pouvez ou non obtenir un statut de pleine résidence urbaine. Il existe donc au moins deux catégories de migrants : ceux qui méritent de devenir résidents parce qu’ils sont de bons consommateurs, et donc des citoyens utiles, et ceux qui ne le sont pas. Soulignons néanmoins que cette entrée sélective dans la classe moyenne ne semble pas avoir un impact majeur sur le niveau de consommation.
Une jeunesse frappée d’épuisement
Comment la jeunesse répond-elle à l’anxiété ? Cela dépend de la situation sociale. Ceux qui ont la chance d’avoir des parents suffisamment aisés peuvent attendre de trouver un travail convenable ou d’accepter un travail intéressant, mais mal rémunéré. D’autres partent dans une ville dont le niveau de vie est beaucoup plus bas, ce qui leur permet d’acheter un appartement bon marché, le plus souvent grâce à l’aide de leurs parents, et de vivre du e-commerce et de petits boulots. Mais bien d’autres peinent à subvenir à leurs besoins. 20 à 25 % des 12 à 15 millions de livreurs en scooters électriques sont diplômés du supérieur. Quant aux jeunes qui vivent dans des villes tout en étant pauvres, c’est-à-dire les enfants des résidents officiels des grandes villes qui n’ont pas pu ou su profiter des opportunités de mobilité sociale ascendante (souvent 20 % de l’ensemble des résidents), ils doivent compter sur les dispositifs d’aides sociales mis en place par les gouvernements locaux. Des aides auxquelles les migrants, résidents de facto mais non de jure depuis de nombreuses années, n’ont pas accès.
Ce n’est pas le cas de ceux qui sont diplômés d’une grande université d’élite, une voie qui garantit une carrière prestigieuse. Cela ne les empêche toutefois pas d’expérimenter une autre source d’angoisse : une compétition permanente et acharnée dont il faut sortir gagnant. Venant de lycées d’élite où ils étaient les meilleurs, ils se retrouvent avec leurs pairs dans le même établissement. Les classements se redessinent et le sentiment d’humiliation est fréquent. Ces jeunes ont l’impression d’avoir échoué et, tout comme les étudiants issus d’universités moins prestigieuses, ils sont confrontés à de graves problèmes de santé mentale. Même au sein des classes les plus privilégiées, l’anxiété est alimentée par une souffrance éprouvée à l’école et au travail. Les relations sociales y sont fortement hiérarchisées depuis la fin des années 1990. La jeunesse est alors mise sous pression, contrainte à de nombreuses heures d’école et d’« enrichissement personnel ». Actuellement, les enfants chinois étudient encore 12 à 15 heures par jour, sans véritable loisir ni temps perdu.
Leurs parents, eux-mêmes, rentrent tard, travaillent le week-end et n’ont qu’une semaine de vacances pour la fête du printemps, outre quelques jours occasionnellement. Une fois entrés dans la vie active, la plupart des jeunes sont contraints à la performance et au dépassement de soi permanents, tout en devant supporter la violence des petits chefs et faire attention à leurs dépenses. Les jeunes les plus privilégiés ont un avenir assuré, mais le remboursement des prêts immobiliers (en moyenne, 25 % du revenu d’un Chinois est consacré au logement), le paiement des frais de scolarité et des frais médicaux les empêchent de consacrer une part plus élevée de leurs revenus à la consommation.
L’épargne massive est un trait distinctif de l’économie chinoise. Épargner est perçu comme une exigence absolue. Ceux qui en ont les moyens, essentiellement issus de la classe moyenne, le font massivement et placent leurs investissements prioritairement dans l’immobilier. Ce secteur concentre 70 % de l’épargne. La plupart des urbains aisés sont devenus des « esclaves de l’immobilier ». Jusqu’à récemment, cet esclavage était rentable. L’urbanisation à marche forcée faisait grimper quasi mécaniquement la valeur des appartements. Mais les difficultés que rencontre le secteur depuis plusieurs années ont provoqué une chute de la valeur immobilière. Cette baisse n’est pas pour autant suffisante pour permettre aux nouvelles générations d’accéder véritablement au logement ou à la propriété sans s’endetter lourdement ou compter sur leurs parents. C’est pour cette raison que, pour éviter une chute trop drastique du patrimoine des Chinois, des aides sont accordées aux candidats propriétaires dans beaucoup de grandes villes.
Quant aux heureux qui ont réussi le concours d’entrée dans la fonction publique, leur motivation tend à s’émousser après leurs premières années de service. De nombreuses directives et déclarations officielles, mais aussi des articles de journaux, mettent en exergue ce fléau. Ce dernier a pour effet d’éloigner les fonctionnaires des postes à responsabilité : les fonctionnaires atteignent trop rapidement le plafond de verre de l’administration chinoise et, par conséquent, ont tendance à perdre leur motivation. On parle par exemple d’individus qui, faute d’avancements, en viennent à négliger leur travail et à fuir leurs responsabilités.
D’autres jeunes adultes voient dans le retour à la terre une échappatoire possible pour se soustraire à cette anxiété. Il s’agit parfois de militants écologistes, mais aussi de Chinois qui souhaitent rompre avec le rythme effréné de la vie urbaine. Cultiver son jardin est devenu un idéal, tant au sens propre qu’au sens figuré : prendre le temps, réfléchir et vivre simplement sont des activités que peu de Chinois peuvent se permettre.
Le tangping, ou l’art de rester couché
La situation des jeunes migrants est souvent pire que celle des urbains. Certains sont parvenus à s’intégrer, à la fois au sens juridique du terme lorsqu’ils ont obtenu le statut de résident, et socialement lorsqu’ils ont un diplôme universitaire. Mais ce phénomène d’intégration ne les immunise pas contre les effets de l’involution. Pour eux aussi, l’accès au travail est difficile et l’anxiété persistante et les perspectives d’avenir sont encore plus limitées.
Les migrations de masse ont souvent dispersé les familles, alors même que les liens familiaux étaient déjà distendus par les déplacements continus des parents et leurs longues heures de travail. Il n’est pas rare que les enfants ou les jeunes adultes perdent de vue leur propre famille. Dans la plupart des grandes villes, on compte des milliers, voire des dizaines de milliers de ces travailleurs marginalisés qui, faisant de la nécessité vertu, revendiquent de « travailler un jour pour s’amuser les trois jours suivants ». Ils se nourrissent de nouilles, vivent dans des dortoirs, dorment parfois dehors. Là aussi, tous ces éléments n’encouragent pas à la consommation ni, à la différence des urbains, à l’épargne. Leurs perspectives de fonder une famille sont quasiment nulles 96.
Les jeunes ne sont pas les seuls à être en proie à l’angoisse : c’est également le cas de leurs parents, qui s’inquiètent de leurs difficultés à trouver un emploi. À leur époque, pas si lointaine, un diplôme universitaire garantissait une vie certes difficile, mais une carrière stable. Il était possible de trouver un emploi, puis d’en changer rapidement pour un poste mieux rémunéré. À cette inquiétude se mêle une incompréhension plus générale, chez les aînés, concernant le discours des jeunes sur l’involution et l’angoisse qui l’accompagne : leur volonté d’échapper à « la rat race », la compétition de tous contre tous, contribue à creuser un fossé entre deux générations. L’une qui est partie de rien et qui en quelques années est devenue diplômée, hautement qualifiée, propriétaire, consommatrice, épargnante, adepte des loisirs et des voyages, et l’autre qui regarde de manière plus lucide ce modèle social, qui ne lui assure ni réussite, ni plaisir. Le phénomène du « tangping » (« restons couchés ») voit beaucoup de jeunes revendiquer plus d’autonomie personnelle et plus de temps pour soi, tout en manifestant leur préoccupation pour l’environnement et en critiquant plus ouvertement la société de consommation. La pression et les obligations sociales sont devenues des repoussoirs pour les jeunes actifs 97.
Un autre sujet de friction entre générations concerne la natalité. Non seulement beaucoup de jeunes ne souhaitent pas avoir d’enfant, mais on observe qu’un nombre croissant d’entre eux ne veulent plus se marier, ni vivre en couple. Pour les générations précédentes, le mariage était une étape incontournable de la vie, souvent arrangée : le partenaire était choisi dans le cercle familial et amical, comme l’ami du frère, par exemple. Depuis les années 1990, les rencontres sont plus diversifiées, mais toujours abordées de manière très sérieuse ; les types d’arrangements qui président à un mariage sont différents, mais tout aussi déterminants. Il faut trouver un individu stable, mais surtout pourvu d’un niveau d’éducation et de revenus équivalents à sa propre condition. De la même façon que la parentalité a un coût, le mariage ne doit pas se faire à perte : il doit être la source d’une mobilité ascendante, notamment pour les femmes. Il suffit de se rendre dans un parc public chinois pour constater que leurs exigences sont de plus en plus nombreuses. Avec la permission des responsables du parc, des milliers de messages contenant des propositions de mariage – bleus pour les garçons, roses pour les filles – sont accrochés à des fils. Ces annonces, généralement déposées par les mères, sans avoir toujours l’assentiment de la personne concernée, détaillent les critères requis pour se porter candidat : la profession et les revenus des parents, leur statut de retraité avec pension (ou non) et leur éventuelle couverture médicale (pour éviter de financer d’éventuelles dépenses de santé).
Le niveau des pensions et le risque de développer une maladie grave sont, en effet, des sources d’anxiété. Les urbains subissent une baisse importante de leurs revenus lors de leur départ à la retraite. Certains essaient de trouver une autre activité pour compenser cette perte. Mais c’est surtout le cas des migrants qui, victimes de patrons indélicats, qui ne s’astreignent pas toujours à verser leurs cotisations sociales, ou de leurs changements d’employeurs et de régions au cours de leur vie professionnelle, ont souvent beaucoup de mal à faire valoir leurs droits une fois à la retraite. Quant aux dépenses de santé, elles augmentent constamment. Il est fréquent de devoir glisser aux médecins une enveloppe rouge, contenant des billets. Si cette pratique est officiellement présentée comme une simple récompense, cet argent est également donné pour s’assurer que le médecin fasse de son mieux pour soigner le patient. Les autorités chinoises tentent d’entraver ces pratiques, mais elles peuvent perdurer selon les régions.
La ligne de fracture
En matière de consommation, la société chinoise présente toutes les caractéristiques d’un capitalisme mature, avec tous les questionnements qui l’accompagnent : comment faire son entrée ou se maintenir dans la classe moyenne, alors que le marché du travail se rétrécit de plus en plus ? Comment consommer quand une part aussi importante de ses revenus est consacrée au logement ? Comment faire face à l’angoisse du déclassement social et aux difficultés qui empêchent les jeunes d’être autonomes ? La génération du miracle chinois dispose encore d’un patrimoine conséquent. Comme dans de nombreuses sociétés européennes, l’incapacité de l’État à promouvoir des politiques ciblant la jeunesse et leur avancement social a pour conséquence de renforcer le rôle des parents et l’influence de l’environnement familial, favorisant ainsi une stratification ou une capitalisation sociale. Aujourd’hui, en Chine, le fait d’avoir des parents qui gagnent confortablement leur vie conditionne très largement l’accès à un emploi hautement rémunéré. Contrairement à l’Europe, cependant, les mutations rapides de la société chinoise la rendent plus vulnérable : après seulement trente années de modernité économique, elle ne peut pas encore s’appuyer sur un État social aussi robuste que la France, qui a mis plus d’un siècle à se construire.
Pour mieux comprendre les défis de la consommation chinoise, il faut prendre en compte deux générations distinctes. La première est obsédée par l’épargne et s’inquiète pour elle-même et pour ses enfants. L’autre, confrontée au phénomène de l’involution, n’a pas accès à la consommation comme norme sociale. Ces difficultés conduisent, dans une partie de la société chinoise, à une remise en cause des valeurs et des acquis qui se sont imposés depuis la fin des années 1990. Si cette situation n’est pas, en soi, porteuse d’une critique directe du régime, elle témoigne néanmoins d’une propension chinoise à exprimer des opinions allant à l’encontre de la politique du gouvernement. Les autorités chinoises sont pleinement conscientes de ces mécontentements, mais les réponses apportées, notamment des subventions pour stimuler la consommation et encourager à avoir plus d’enfants, n’ont pour l’instant qu’un impact marginal. L’État chinois devra sans aucun doute se montrer bien plus ambitieux en la matière s’il entend conserver le soutien de sa jeunesse.
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24.06.2026 à 06:30
La Chine américanise sa puissance
En se dotant d'un nouvel arsenal juridique pour transformer l'interdépendance en levier, le Parti communiste s'inspire de plus en plus des doctrines de Washington.
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Texte intégral (6195 mots)
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Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation du levier économique à des fins politiques est l’apanage des États-Unis. 98 Washington était en effet la seule puissance capable de réunir simultanément les trois conditions principales sous-tendant une telle approche : une diplomatie active et bien implantée, un écosystème d’entreprises stratégiques et un arsenal de lois pour les contrôler. Intégrée doctrinalement à une politique étrangère au service du renforcement de leur hégémonie militaire mondiale, l’ingérence américaine sur les marchés étrangers a constitué l’un des nombreux moyens d’exercer une pression sur les adversaires mais aussi parfois sur les alliés des États-Unis. Parallèlement, le développement, au sein de son espace juridique, d’entreprises ou d’écosystèmes leaders dans certains segments de l’économie qui ne pouvaient être reproduits ailleurs a été un instrument de puissance indispensable dans la mondialisation — on pense par exemple aux services technologiques ou aux technologies des semi-conducteurs, ainsi qu’au dollar en tant que monnaie de référence pour le commerce international. Enfin, les États-Unis ont longtemps été les seuls à disposer d’un véritable arsenal juridique et structurel composé de différents niveaux (législatif, exécutif et administratif), de bureaucraties compétentes et d’une pratique visant à perfectionner l’efficacité et l’applicabilité de ces outils au fil du temps. Ils sont ainsi devenus un véritable cas d’école pour décrire les mécanismes de l’arsenalisation du droit.
Parmi les armes de cet arsenal juridique puissant, on peut citer l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), qui gère le plus grand dispositif de sanctions au monde, ou encore la « liste noire » des SDN (Specially Designated Nationals and Blocked Persons), qui est le pivot central de la dimension économique de la politique étrangère américaine 99. Elle est également utilisée pour imposer des sanctions contre l’Iran, Cuba, pour lutter contre le financement du terrorisme ou pour exercer une pression sur la Russie et la Chine. Au cœur de cet écosystème, le dollar devenu un goulet d’étranglement, comme le rappellent les travaux d’Edward Fishman 100 ou ceux d’Henry Farrell et Abraham Newman 101. Le Bureau of Industry and Security (BIS) dont l’importance ne cesse de croître, gère quant à lui les licences d’exportation, qui ne se limitent désormais plus aux équipements militaires traditionnels mais visent à contrôler tout transfert de technologie à l’étranger — qu’on pense aux contrôles à l’exportation mis en place par la Maison-Blanche de Joe Biden en 2022 sur les puces les plus avancées de Nvidia et AMD, ou à l’utilisation de cet outil juridique par Trump en juin 2026 pour empêcher l’accès de personnes physiques ou morales non américaines aux modèles Mythos et Fable d’Anthropic. Dans le même ordre d’idée, le puissant Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) se charge depuis maintenant plusieurs décennies d’examiner minutieusement les investissements sensibles dans le pays. C’est cet organisme qui est à l’origine des enquêtes qui ont conduit au blocage de certaines transactions importantes, dont beaucoup impliquaient des contreparties chinoises, confirmant la dimension évidemment géopolitique de ces instruments juridiques.
Aucun pays au monde ne dispose d’un arsenal aussi sophistiqué et aucun non plus ne peut revendiquer d’avoir eu si souvent recours au levier économique au point d’influencer chaque État, chaque entreprise et chaque citoyen dans l’ensemble du système mondial. Ce dispositif a créé une situation bien documentée d’extraterritorialité impériale : en parvenant à cibler certaines entités uniquement parce qu’elles ont un lien avec les entités américaines par lesquelles passent forcément la mondialisation, la juridiction des États-Unis s’étend à l’échelle mondiale.
Cet usage de l’arme économique a longtemps été critiqué, surtout par les pays directement touchés, comme l’Iran et Cuba, mais aussi par les pays européens, exposés aux sanctions secondaires, et désormais par la Chine, devenue de plus en plus clairement la cible des initiatives américaines.
La République populaire s’était ainsi voulue garante de l’ordre international, dénonçant l’extraterritorialité des mesures américaines, ses pratiques discriminatoires, et défendant l’interdépendance économique, la liberté des échanges et la souveraineté de chaque pays. Cette attitude est essentiellement une posture rhétorique. Sur le plan de la coercition économique et des instruments juridiques qui la sous-tendent, la Chine a assimilé les pratiques, les logiques et les outils américains. Elle a démontré qu’elle était désormais elle aussi prête et capable d’utiliser ses propres leviers sur les marchés à des fins politiques.
En parvenant à cibler certaines entités uniquement parce qu’elles ont un lien avec les entités américaines par lesquelles passent forcément la mondialisation, la juridiction des États-Unis s’étend à l’échelle mondiale.
Luca Picotti
Certes, on pourrait objecter que Pékin, loin de s’être abstenu de ces pratiques, a historiquement usé de son pouvoir grandissant de coercition sur les marchés, alternant entre mondialisation et interdépendance au gré de ses intérêts. Mais s’il est vrai que la Chine n’en est pas à son coup d’essai en la matière — on pense notamment aux restrictions sur les exportations de terres rares vers le Japon en 2010 —, c’est surtout au cours des cinq dernières années que Pékin a mûri un véritable système juridico-économique. Au cours des décennies précédentes, la Chine s’appuyait principalement sur des logiques informelles telles que la rupture des canaux diplomatiques, une réduction des investissements, des retards dans certains échanges commerciaux 102. Elle utilisait en somme, des réponses davantage politiques qu’autre chose, facilitées par le cadre organique qui lie le Parti et les entreprises, sans pour autant disposer d’une architecture sous-jacente spécifique. Aujourd’hui, elle ne peut plus se contenter de mesures de soft law, ni continuer à se présenter comme le rempart du commerce international. Dans cette phase historique, caractérisée par un protectionnisme exacerbé et une course à la construction de chaînes d’approvisionnement stratégiques souveraines, le tournant agressif qu’a pris l’affrontement a conduit Pékin à manier les mêmes armes que son rival américain et à se doter d’un arsenal de plus en plus sophistiqué : sanctions, contrôle des exportations, examen minutieux des investissements, extraterritorialité et arsenalisation des chokepoints. Sur le front des guerres juridiques et économiques, la Chine s’est « américanisée ».
Pour raconter cette histoire, on peut renverser le prisme théorisé par Dan Wang qui, dans l’important ouvrage Breakneck, décrit le modèle chinois comme celui d’un « État-ingénieur » par opposition à une « société d’avocats » aux États-Unis.
La puissance économique des États-Unis passe par le droit
Dans l’affrontement entre la Chine et les États-Unis, le premier mandat de Trump a marqué un tournant décisif. En l’espace de quelques années, Pékin s’est retrouvé confronté à une série de mesures économiques visant à freiner son développement dans plusieurs secteurs stratégiques. Dans cette première phase de la guerre commerciale, la Chine a essentiellement pris la mesure de l’ampleur de l’arsenal juridique adossé à la puissance économique américaine. À partir de 2018 se sont d’abord succédé divers dossiers délicats : l’utilisation de la « section 232 » pour imposer des droits de douane sur l’acier et l’aluminium, justifiés par des raisons de sécurité nationale ; l’ajout d’entités chinoises à la liste de l’OFAC, qui a entraîné l’exclusion de ces entreprises du marché américain ; le recours à des instruments tels que les Export Administration Regulations (EAR) et la Foreign Direct Product Rule (FDPR), utilisés par exemple contre Huawei 103 afin de l’exclure des technologies américaines et d’en freiner le développement, y compris dans le domaine de la 5G 104 ; l’usage de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), visant à interdire certaines transactions avec des entités chinoises, également utilisé contre Bytedance et TikTok, tout comme le CFIUS, lui aussi mobilisé, bien que sans mise en œuvre concrète, contre TikTok 105 , ainsi que contre d’autres entités chinoises.
Sur le front des guerres juridiques et économiques, la Chine s’est « américanisée ».
Luca Picotti
Depuis 2018, les stratèges chinois ont donc pu mesurer le degré de sophistication et de profondeur de l’arsenal composé de l’OFAC, du CFIUS, du BIS, des douanes et d’autres agences et comités jusqu’aux executive orders de la Maison-Blanche visant à modeler les marchés pour des raisons de sécurité nationale tant dans une optique défensive (par exemple pour empêcher un investissement chinois dans une entreprise américaine stratégique, même de manière rétroactive) qu’offensive (pour empêcher une entreprise chinoise d’obtenir une technologie que seuls les États-Unis possèdent, de manière à ralentir sa croissance et ce y compris par des mesures d’extraterritorialité).
Cette première phase de l’affrontement a connu une accélération considérable entre 2020 et 2025. Les armes juridiques sont devenues une partie intégrante, pleinement assumée, d’un paysage international de plus en plus marqué par l’utilisation des leviers économiques et de contre-leviers en représailles. Dans cette nouvelle phase la Chine a elle aussi cherché à regagner une centralité sur le front de la guerre juridico-économique, se constituant pas à pas son propre arsenal et commençant à utiliser de manière de plus en plus brutale le levier critique des terres rares 106.
Comment les Chinois sont devenus des ingénieurs du droit
Les initiatives législatives et réglementaires lancées dès 2019 par Xi Jinping sont considérables.
En l’espace de quelques années, Pékin a réformé la loi sur les investissements étrangers en modernisant certaines structures et en établissant une nouvelle liste actualisée de secteurs sensibles, pour l’essentiel fermés à l’investissement étranger (« liste négative »), pour des raisons de sécurité nationale 107, à laquelle s’ajoute un système d’examen des investissements similaire à celui du CFIUS américain 108. La Chine a par ailleurs adopté une nouvelle loi sur le contrôle des exportations 109, élaboré elle aussi sa propre « liste des entités non fiables », symétrique de la liste des SDN aux États-Unis, dans laquelle sont inscrites les entités qui portent atteinte aux intérêts chinois 110. Enfin, Pékin a approuvé une loi contre les sanctions étrangères qui reprend plusieurs logiques occidentales à la fois défensives et offensives 111.
Ce système s’est progressivement sophistiqué tout au long du mandat de Joe Biden et jusqu’à l’élection de Trump et à la grande confrontation avec Washington au printemps 2025. Sous la houlette du ministère du Commerce de la République populaire de Chine le pays a mis en place des droits de douane, un contrôle des exportations de terres rares et une série de réglementations spécifiques visant à conférer à certaines dispositions une portée extraterritoriale, exactement sur le modèle de l’extraterritorialité américaine.
On peut citer par exemple l« Avis n° 18 de 2025 du ministère du Commerce et de l’Administration générale des douanes annonçant la décision de mettre en place un contrôle des exportations sur certains produits liés aux terres rares moyennes et lourdes » du 4 avril 2025, par lequel le ministère a soumis à autorisation l’exportation de sept terres rares (le samarium, le gadolinium, le terbium, le dysprosium, le lutécium, le scandium et l’yttrium), ainsi que les règlements d’application ultérieurs, parmi lesquels les deux actes publiés le 9 octobre de la même année (n° 61 et 62) qui imposent aux entreprises non chinoises exportant des biens fabriqués, par exemple, en Europe, mais contenant des composants chinois liés au secteur des terres rares, de demander une licence au MOFCOM, avec des éléments extraterritoriaux analogues à ceux du FDPR américain 112.
À la base de toutes ces mesures d’application se trouve le cadre réglementaire de la Loi sur le contrôle des exportations, démontrant que la mise en place d’un ensemble d’outils avancés permet ensuite de disposer rapidement des compétences, des structures et des pratiques nécessaires pour l’utiliser concrètement avec une efficacité immédiate 113.
Plus récemment, trois mesures datant du printemps 2026 et s’articulant autour du concept élargi de sécurité nationale — dans une optique à la fois défensive et offensive, mais aussi globale 114 — sont venues renforcer considérablement l’arsenal chinois.
Le décret, n° 834 du mois d’avril, intitulé « Dispositions du Conseil d’État relatives à la sécurité industrielle et à la sécurité de la chaîne d’approvisionnement » 115 fixe l’objectif d’une « sécurisation » assez peu détaillée de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement chinoise — des entreprises nationales aux filiales occidentales implantées sur le territoire national en passant par les filiales chinoises implantées sur le territoire occidental — avec le pouvoir de demander des informations, d’imposer des règles de conduite et de réagir à d’éventuelles pratiques susceptibles de menacer la sécurité nationale chinoise.
Tout aussi clef, le Guoling n° 835 (« Règlement de la République populaire de Chine relatif à la lutte contre l’exercice abusif de la compétence extraterritoriale par des États étrangers ») 116, vient cristalliser un mécanisme désormais bien rodé de blocage face aux mesures coercitives extraterritoriales de pays tiers (comme les États-Unis, mais pas uniquement), en reprenant la logique du règlement européen de blocage de 1996 — adopté à l’époque pour contrer les sanctions secondaires américaines dans les échanges commerciaux avec l’Iran. L’intérêt de cette disposition résidait dans l’interdiction faite à ses propres entreprises de se conformer aux mesures extraterritoriales de pays tiers, considérées comme illégitimes dans l’ordre juridique national, sous peine d’être sanctionnées par leurs propres autorités.
Adopté le 1er juin, l’arrêté n°837 intitulé « Règlement du Conseil d’État relatif aux investissements à l’étranger » relève encore davantage la barre dans cette course aux armements juridiques. Pékin va ici plus loin que les États-Unis en cherchant à intervenir sur une tendance émergente : l’attention croissante portée aux investissements d’acteurs chinois hors de Chine et la manière dont ceux-ci peuvent potentiellement entrer en contradiction avec les contrôles à l’exportation. Au cœur de cette démarche se trouve une nouvelle approche en matière d’investissements à l’étranger. On retrouve l’idée d’un contrôle centralisé au niveau de l’État, une réorganisation des pivots historiques pour les investissements à l’étrangers (comme Hong Kong) et leur intégration dans le cadre élargi de la sécurité nationale.
Sur le fond, le décret vise à soumettre à un contrôle et à une enquête toute sortie de biens, de technologies, de capital humain et de savoir-faire susceptible d’accompagner un investissement à l’étranger dans une logique de couverture totale. Son article 13 prévoit, par exemple, que les investisseurs ne doivent ni exporter ni utiliser des biens, technologies, services ou données connexes dont l’exportation est interdite par l’État, et ce même lorsque cela se fait par le biais de modalités telles que l’envoi transfrontalier de personnel technique, l’organisation de personnel pour travailler à l’étranger, la fourniture transfrontalière d’assistance technique ou la formation à l’étranger. Certains passages s’inscrivent dans le cadre de l’ensemble des autres mesures passées en revue, et notamment celles de nature défensive, c’est-à-dire les contre-mesures face à des sanctions imposées par des tiers ou à des pratiques discriminatoires. En particulier, l’article 25 autorise des mesures restrictives lorsque des organisations ou des individus étrangers menacent la souveraineté, la sécurité ou le développement de la Chine, rompent sans justification leurs relations commerciales avec des entreprises chinoises ou adoptent des mesures discriminatoires à l’encontre d’investisseurs chinois.
Ce nouveau décret, qui systématise une réglementation auparavant disparate, est emblématique à plusieurs égards. Non seulement parce qu’il traite les investissements à l’étranger comme une question de sécurité nationale, en les associant à un contrôle des exportations qui concerne désormais tous les domaines stratégiques — des biens aux technologies, de l’accès à l’IA au capital humain. Mais aussi et surtout parce qu’il semble constituer une réponse à diverses initiatives occidentales et à des cas de frictions déjà existant avec des investisseurs chinois.
Entreprise néerlandaise active dans le secteur des semi-conducteurs et contrôlée par la société chinoise Wingtech, Nexperia a ainsi fait l’objet d’une intervention exceptionnelle du gouvernement néerlandais en octobre 2025 en vertu du Goods Availability Act de 1952 visant à geler la gestion chinoise, ainsi que d’un litige de droit privé concernant la régularité de sa gestion. Cette circonstance avait déclenché une série de contre-mesures de la part de Pékin, à commencer par le contrôle des exportations des biens assemblés par les « entités de Nexperia en Chine », maillon productif capable d’interrompre la chaîne d’approvisionnement, avec de fortes répercussions sur les clients du secteur automobile européen 117. Ce n’est donc pas un hasard si l’article 25 de l’arrêté n°837 fait expressément référence aux entités étrangères contrôlées par des sociétés chinoises, telles que Nexperia.
Le document s’attaque également aux pratiques jugées discriminatoires à l’égard des investisseurs chinois, en référence aux cas de restriction des droits sociaux par le biais de pouvoirs spéciaux, comme ce fut le cas chez Pirelli 118, société italienne leader dans le domaine des pneus intelligents, où le gouvernement de Giorgia Meloni a fait usage de son « Golden Power » tant en 2023 qu’en 2026 pour empêcher les actionnaires chinois de Sinochem de prendre le contrôle de la société alors qu’ils disposent d’une majorité relative au capital (34 %).
Enfin, le contrôle des investissements sortants peut, de manière générale, être interprété comme une réponse ciblée qui anticipe les effets de la récente proposition de la Commission sur l’« accélérateur industriel » (Industrial Accelerator Act) 119 : si l’Union souhaite examiner des investissements entrants pour y imposer par l’intermédiaire des autorités nationales certaines conditions (comme le partage du savoir-faire), Pékin pourra en parallèle contrôler cet investissement sortants afin de conditionner à son tour ou d’interdire, ce qui, de son point de vue, s’apparenterait à un transfert de technologie.
Faire face aux arsenaux juridiques
Au total, la réponse de Pékin passe par un arsenal de plus en plus sophistiqué. Au contrôle des investissements entrants exercée, par exemple, par les pays européens pour des raisons de sécurité nationale ou de politique industrielle, la République populaire de Chine oppose désormais son propre contrôle des investissements sortants. Aux pouvoirs spéciaux accordés aux investisseurs chinois dans des entreprises stratégiques, elle a opposé une série de contre-mesures restrictives, qu’elle autorise et approuve expressément. Aux sanctions américaines à portée extraterritoriale, elle oppose désormais son propre mécanisme de blocage par l’intermédiaire d’une interdiction généralisée aux entreprises chinoises de s’y plier. Enfin, aux contrôles à l’exportation américains des technologies d’entreprises comme Nvidia et AMD, elle oppose ses propres contrôles à l’exportation des terres rares.
Cette intensification se manifeste sur tous les fronts. Elle ne concerne pas seulement la mise en place d’un dispositif juridique ambitieux mais aussi sa mise en œuvre concrète, de plus en plus affirmée.
Car une fois que l’on dispose des outils, il est de fait difficile de ne pas les utiliser, surtout dans une phase marquée par l’accélération des tensions. Les contrôles à l’exportation des terres rares en avril 2025 ont peut-être constitué la première mise en œuvre à grande échelle du nouvel arsenal juridique chinois et ont, sans surprise, mis Washington en difficulté, contraignant l’administration Trump à de longues négociations. Plusieurs entreprises américaines et européennes ont par ailleurs été ajoutées aux listes de sanctions chinoises. Le dernier épisode marquant en date de cette nouvelle réalité est l’opposition de Pékin, en avril 2026, à l’acquisition de la start-up d’agents IA Manus, par Meta. Or si cette société a bien été fondée en Chine, elle est basée à Singapour et avait pris ses distances avec la République populaire en 2025, année au cours de laquelle le groupe de Mark Zuckerberg avait pris le contrôle de Manus AI. Pour exiger une cession immédiate de l’activité, Pékin a invoqué à la fois sa législation sur les investissements étrangers et celle sur le contrôle des exportations. Ce faisant, elle a pu étendre sa juridiction à une opération qui concernait donc formellement deux entités complètement étrangères au seul motif que la technologie avait été initialement développée en Chine et — de manière encore plus significative — que les ingénieurs fondateurs étaient chinois. Enfin, Pékin a également invoqué sa propre loi contre les sanctions étrangères pour bloquer les sanctions américaines visant les raffineries qui traitent le pétrole iranien et la liste de ces exemples pourrait s’allonger.
Si les États-Unis sont bien en train d’intérioriser certaines pratiques du capitalisme d’État chinois 120, l’« américanisation » de Pékin sur le front des guerres juridico-économiques paraît tout aussi inéluctable. Elle passe par des outils nouveaux et plus sophistiqués, utilisés de manière structurelle ; une prise de conscience renouvelée de ses propres leviers, à commencer par les chokepoint liés aux terres rares et utilisés à des fins coercitives ou lors des négociations pour riposter aux mesures des rivaux ; une course au contrôle des chaînes d’approvisionnement par le biais de ses propres entreprises, dans la perspective de ce que nous avons appelé des « lignes invisibles » 121.
Dans cette séquence, l’affrontement semble donc nécessairement devoir passer par les règles que les États imposent aux entreprises soumises à leur juridiction à travers un ensemble de règles et, désormais, d’institutions. Si les États-Unis disposent du système le plus avancé et d’une utilisation de longue date de leurs « goulets d’étranglement », du dollar, via l’OFAC, au contrôle des exportations de technologies via le BIS, Pékin remplit désormais lui aussi les trois conditions nécessaires : une politique étrangère affirmée ; des entreprises leaders dans certains secteurs ; un arsenal juridique sophistiqué. L’État-ingénieur a complété sa mue en puisant directement dans le répertoire de la société des avocats.
Conséquence parmi d’autres de cette conversion juridique de la Chine au modèle américain, ce choc a conduit l’Union à se doter d’outils similaires — même si elle se heurte aux difficultés dictées par le décalage entre la compétence en matière de politique commerciale, qui relève de l’Union, et les différents intérêts, structures économiques et degrés d’exposition des différents États membres, ainsi que par la compétence exclusive des États en matière de sécurité nationale, qui est au cœur de la politique étrangère.
L’État-ingénieur a complété sa mue en puisant directement dans le répertoire de la société des avocats.
Luca Picotti
Un point évident mérite ici d’être rappelé : de même que pour utiliser efficacement un contrôle des exportations de technologies, il faut disposer de ces technologies, de même pour arsenaliser efficacement un contrôle des exportations de terres rares, il faut dominer leur raffinage, et ainsi de suite. En d’autres termes, les rivalités actuelles entre États sont surtout un enchevêtrement de prescriptions que ceux-ci imposent à leurs propres entreprises, en particulier celles qui occupent une position stratégique dominante dans certaines filières, afin de porter atteinte à leurs rivaux, ou simplement pour se garantir des voies de sécurité économique : ne pas acheter à, ne pas vendre à, faire payer tant à, ne pas faire affaire avec, etc.
Le défi posé par la Chine réside donc moins dans cette innovation juridique en soi — même si elle doit être pleinement intégrée — que dans le fait d’avoir développé, sur son propre territoire, des entreprises à forte valeur ajoutée tant sur le plan technologique que manufacturier ou financier, des écosystèmes fertiles, des compétences, un savoir-faire et un capital humain. Autrement dit, en Europe, il ne suffira pas de se doter d’un arsenal juridique adapté à notre époque. Il importera surtout de développer des écosystèmes concrets, matériels, capables de l’emporter à l’ère de la coercition économique — ou même simplement de tenir. Les États-Unis et la Chine disposent de ces leviers. Tout comme ils disposent désormais tous deux d’un arsenal juridique sophistiqué, prêt à être utilisé dans un jeu commercial systémique de mesures et de contre-mesures. L’Union est bien placée pour inventer un arsenal juridique à même de rivaliser avec ceux de Pékin et Washington et elle a commencé à y travailler — mais il lui reste à identifier et à développer ses leviers.
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