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14.05.2026 à 15:40

Réduire les pesticides : quelles conséquences économiques pour les filières agro‑alimentaires ?

Fabrice Savel

Texte intégral (1566 mots)

Par Julie Subervie, Directrice de recherche, Inrae; Alexandre Gohin, Directeur de recherche, INRAE, Inrae; Jean-Noël Aubertot, Senior research scientist, Inrae et Raja Chakir, Directrice de recherche en Économie de l’Environnement, Inrae; Université Paris-Saclay

Taxe sur les pesticides, diffusion des pratiques agroécologiques, interdiction d’importer des produits cultivés avec des pesticides non-utilisés en France… Les pistes pour permettre une nette baisse de l’utilisation des pesticides sont nombreuses, mais toutes n’ont pas les mêmes effets attendus sur les rendements et les revenus des agriculteurs.


Depuis près de vingt ans, la France cherche à réduire l’utilisation des pesticides à travers une succession de mesures et de plans qui n’ont pour l’instant pas atteint leurs objectifs initiaux. Cette réduction reste toujours un objectif car les impacts dommageables des pesticides sur la santé humaine comme sur la biodiversité sont de plus en plus confirmés par les travaux scientifiques récents. En outre, l’efficacité des pesticides peut s’éroder avec le temps et le changement climatique tend à augmenter leur utilisation. Mais peut-on atteindre en France une baisse significative de l’utilisation des pesticides sans nuire aux filières agroalimentaires ?

Deux stratégies qui s’opposent

Pour bien comprendre quelles seraient les conséquences possibles d’une réduction des pesticides, commençons d’abord par voir les différentes options plébiscitées pour cela, telles qu’elles ont été mises en lumière par les récents débats sur la loi Duplomb.

Les défenseurs de cette loi estiment qu’il sera possible, à terme, de développer des solutions technologiques permettant de rendre l’agriculture conventionnelle plus vertueuse et moins dépendante des intrants chimiques. Ils misent notamment sur les avancées génétiques, avec des cultures capables de se protéger elles-mêmes, contre les maladies notamment. Mais le développement de ces solutions exige encore du temps et des investissements lourds.

Ces solutions soulèvent également des débats majeurs sur la brevetabilité du vivant, l’impact sur la biodiversité et la concentration du pouvoir économique dans les mains de quelques acteurs du secteur de l’agrochimie où, à l’extrême, tous les agriculteurs pourraient être contraints à acheter leurs semences à la même multinationale.

Les opposants à la loi Duplomb défendent une stratégie opposée, reposant sur l’arrêt immédiat ou très rapide de l’utilisation des pesticides les plus dangereux. Dans cette perspective, la transition ne doit pas être principalement technologique, mais agroécologique, ce qui suppose de repenser en amont l’organisation même des systèmes de culture, des systèmes de production, et plus globalement des systèmes alimentaires.

Au niveau de la production, cela passe par diverses actions préventives (aussi appelées prophylactiques), telles que la diversification de la succession des cultures et l’utilisation de variétés résistantes ou tolérantes. C’est dans cette voie que s’est engagée la France il y a plus de quinze ans, avec le plan Écophyto, mis en place à la suite du Grenelle de l’environnement de 2007 et en cohérence avec la Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil.

Force est de constater que, malgré les efforts déployés, les résultats n’ont pas été à la hauteur des objectifs fixés : l’indicateur NODU (qui mesure l’intensité du recours aux pesticides en agriculture) n’a pas évolué à la baisse comme escompté.

Taxer les pesticides

Alors quels autres instruments économiques aurait-on pu mettre en place ? Pour répondre à cette question, des simulations ont été réalisées visant à estimer l’impact d’une taxe sur les pesticides, fixée à un niveau suffisamment élevé pour inciter les agriculteurs à réduire de moitié leur utilisation en Europe. Cette idée faisait écho à celle d’un projet de règlement de la Commission européenne en 2024, finalement abandonné.

L’étude a été calibrée à partir de données relatives aux comportements observés dans les filières agricoles françaises et des autres états membres pendant plus de trente ans, qui montrent que les achats de pesticides réagissent peu aux variations de prix, sauf lorsque celles-ci deviennent très importantes. Autrement dit, les agriculteurs ne basculeront pas spontanément vers des alternatives comme la protection agroécologique des cultures si l’incitation économique n’est pas particulièrement forte.

Les résultats des simulations montrent qu’une forte taxe sur les pesticides, combinée à un soutien découplé au revenu des agriculteurs, c’est-à-dire indépendant de leur niveau de production comme les actuelles aides de la Politique Agricole Commune, aurait deux effets majeurs largement sous-estimés dans les études précédentes : une baisse de la production végétale de 26 % (expliquée par une baisse des rendements de 16 % et une réduction de la surface agricole dédiée aux cultures non fourragères de 10 %) d’une part ; une hausse du prix des produits alimentaires pour les consommateurs de l’ordre de 15 % d’autre part.

La diffusion des innovations agroécologiques

Il convient toutefois d’interpréter ces résultats peu enthousiasmants avec prudence. Premièrement, ces simulations reposent en effet sur l’hypothèse que les systèmes de production resteraient inchangés, autrement dit à technologie constante.

Or, dans la réalité, les agriculteurs peuvent s’adapter. L’adoption d’innovations agroécologiques permettrait d’atténuer, au moins en partie, les effets d’une hausse des prix des pesticides, si ces innovations se diffusaient largement dans les exploitations. Sur ce point, l’expérience française est éclairante : depuis 2012, un réseau de 3000 fermes pilotes accompagne cette transition, et des travaux récents montrent que les pratiques innovantes testées ont déjà généré des résultats mesurables, y compris à l’échelle nationale, grâce à une forte dynamique d’apprentissage entre agriculteurs au sein de leurs réseaux de pairs.

Changer règles des échanges commerciaux

Deuxièmement, les résultats de ces simulations sont obtenus sous l’hypothèse que les règles aux échanges commerciaux ne seraient pas modifiées. Or, elles pourraient l’être. Il convient en effet de rappeler que près de la moitié des pesticides consommés dans l’UE provient des importations, qui ne représentent pourtant que 16 % de la consommation totale.

Ces chiffres invitent à considérer l’opportunité de mettre en place des clauses miroirs, c’est-à-dire des dispositions dans les accords commerciaux bilatéraux permettant de régir les échanges de produits agricoles et agroalimentaires pour une meilleure performance environnementale et sans pertes économiques importantes. Une étude récente montre en effet qu’une forte réduction des pesticides en Europe n’impliquerait pas nécessairement une trop forte baisse des revenus agricoles si les usages interdits en Europe étaient aussi interdits pour les produits importés.

Toutes ces études convergent vers un même constat : réduire fortement l’utilisation des pesticides suppose des politiques publiques ambitieuses, pérennes et accompagnées d’un soutien aux agriculteurs, et impliquant l’ensemble des acteurs du système agroalimentaire.

Enfin, si la transition agroécologique apparaît coûteuse à court terme, ce diagnostic doit être complété à deux niveaux : d’une part en intégrant les coûts cachés de la pollution agricole (sanitaires, environnementaux et sociaux) ; d’autre part en évaluant les bénéfices de tous les instruments économiques susceptibles d’atténuer les coûts de la transition.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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12.05.2026 à 14:07

Pour une loi-cadre et la constitutionnalisation du droit à l’alimentation

Fabrice Savel

Texte intégral (726 mots)

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a adopté le jeudi 19 mars 2026 un avis intitulé « Pour un droit à une alimentation saine, durable et choisie ». Pour un droit à une alimentation saine, durable et choisie, la CNCDH recommande l’instauration d’une loi-cadre et la constitutionnalisation du droit à l’alimentation.

Dans son avis, la CNCDH formule 17 recommandations pour permettre une meilleure reconnaissance du droit à l’alimentation au sein de la loi, dans la mise en œuvre des politiques publiques et auprès de la population…

L’alimentation et les droits humains
L’alimentation est un « fait social total » qui touche au cœur de la dignité humaine. Elle dépend de choix alimentaire, religieux, du pouvoir d’achat des personnes, de conditions de logements, du territoire sur lequel on vit ou encore d’enjeux sanitaires et elle a aussi, entre autres, des conséquences en matière d’environnement. Face à des politiques segmentées et à un manque de reconnaissance, le sujet de l’alimentation reste insuffisamment traité. Pourtant, les dommages sanitaires, sociaux et écologiques du système actuel sont estimés à au moins 19 milliards d’euros par an en dépenses de réparation ou de compensation. Par ailleurs, la précarité n’épargne pas ceux qui sont au début de la chaîne alimentaire, puisque 18 % des agriculteurs vivent actuellement sous le seuil de pauvreté.

Combler un vide juridique majeur
Si le droit à l’alimentation est reconnu par plusieurs textes internationaux ratifiés par la France, il reste largement inopérant dans l’ordre juridique national, rendant impossible son invocation autonome devant les juridictions françaises. Le Comité des droits économiques, sociaux et culturels et l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, ont adressé plusieurs recommandations pour permettre une meilleure reconnaissance de ce droit en France. Les tentatives législatives récentes engagées par l’Assemblée nationale et le Sénat n’ayant pas abouti, il est urgent de doter la France d’un cadre protecteur et unifié.

Sortir de la logique d’assistance pour une approche multidimensionnelle du droit à l’alimentation
La Commission préconise un changement de paradigme radical : dépasser la simple logique d’assistance pour favoriser une reconnaissance étendue du droit à l’alimentation. Cette approche repose sur les principes internationaux PANTHER (Participation, Responsabilité, Non-discrimination, Transparence, Dignité humaine, Empowerment et État de droit). Il s’agit de garantir l’accessibilité physique et économique, la disponibilité de produits sains, l’adéquation culturelle et la durabilité du système. Il s’agit aussi d’adopter une approche par les droits permettant aux personnes concernées de participer aux décisions concernant l’alimentation.

Inscrire le droit à l’alimentation dans la Constitution
Pour affirmer l’importance de cet enjeu et prévenir toute régression, la CNCDH recommande de reconnaître une valeur constitutionnelle au droit à l’alimentation. En rejoignant la trentaine d’États ayant déjà franchi ce pas, la France offrirait un fondement juridique permettant de protéger le droit à l’alimentation.

L’urgence d’une loi-cadre nationale
En complément, pour remédier à un cadre législatif aujourd’hui sectoriel et éparpillé, la CNCDH appelle à l’adoption d’une loi-cadre. Ce texte doit permettre d’unifier les règles relatives à la santé, à l’agriculture et au social au sein d’une stratégie globale et cohérente. En érigeant l’accès à une alimentation saine comme une priorité de l’action publique, cette loi fixerait des objectifs précis, des budgets dédiés et des outils de mesure pour garantir l’opposabilité de ce droit. Il s’agit de passer d’une simple option politique à une véritable obligation d’État, offrant aux citoyens, et particulièrement aux plus précaires, des mécanismes de recours effectifs.

Télécharger l’Avis de la CNCDH, « Pour le droit à une alimentation saine, durable et choisie »

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11.05.2026 à 13:27

Le bruit de la barquette de poulet

Fabrice Savel

Texte intégral (2109 mots)

Par Patrick Le Hyaric.

Loin des élevages hors-sol où caquettent dans un indescriptible brouhaha coqs, poules ou poussins, les poulets font la une des journaux, s’incrustent dans les bulletins d’information et les magazines télévisés, nourrissent murmures, sourires en coin, commentaires et conjectures en tous genres. 

Loin de la basse-cour, le populaire gallinacé qui n’a rien demandé se retrouve au cœur d’une polémique dans une belle ville jouxtant Paris : Saint-Ouen-sur-Seine. Là, des responsables politiques de gauche se lancent au visage des cuisses de poulet frit sous les goguenards et gras rires de la droite et de quelques milieux d’affaires. Ils sont si heureux qu’on détourne l’attention des enjeux fondamentaux. 

En cause ? L’ouverture, à la sortie du nouveau métro, à deux pas de l’hôtel de ville, d’une boutique « Master Poulet », une chaîne de restauration à base de barquettes de poulet et riz à très bas prix.

En apparence, l’affaire paraît banale. Certains en rient sous cape. Comme souvent, le piège du cercle de la raison capitaliste enferme, parcellise, segmente, affaiblit les réflexions pour empêcher de dénouer les complexités, de sortir des divisions stériles et au final de faire société commune à partir des réalités et des solidarités d’intérêt populaire. 

Cette barquette de poulet frit concentre une multitude d’enjeux qu’il est bon d’analyser.

Entre le lieu de production en Pologne, en Ukraine, en Thaïlande ou au Brésil de ce poulet consommé à la sortie du métro de Saint-Ouen par une jeunesse de plus en plus précarisée, souvent discriminée, et des familles de plus en plus appauvries, nous touchons du doigt la nature même de la mondialisation capitaliste. On voit ici comment ce système, pour ne pas avoir à augmenter les salaires et les retraites, cherche par tous les moyens à faire pression à la baisse sur le prix d’une nourriture standardisée qui ne doit son semblant de goût et de saveur qu’aux sauces industrielles qui l’accompagnent. Les études ne cessent de montrer les effets délétères sur les corps et les dangers pour la santé humaine et animale de ce type d’alimentation. 

D’autres questions émergent de ce modèle : concentrations de populations dans de grandes métropoles et mégalopoles, gentrification organisée par l’augmentation des prix des logements, non-mixité sociale dans les villes, précarité et pauvreté.

De grands groupes qui ont réussi à standardiser la nourriture et l’alimentation devenues marchandises banalisées et « segments de marché », imposent des marques et produits qui durent parfois l’éphémère temps d’une mode et dénaturent les cultures et les régimes alimentaires. 

Ainsi, « Master Poulet » se partage désormais le « marché » du plat unique à base de riz et de poulet dans les villes et les banlieus avec « Tasty Crousty », « Chicken Street », « PB Poulet Braisé », « Crousty Game », « Krousty Sabaidi », « Crousty One », Eat Chicken », « BK Crousty », « Crousty Burger » et aussi Burger King, Quick, KFC, Popeyes… 

Autant de noms fleurant bon une américanisation synonyme d’alimentation standardisée, bas de gamme, produite rapidement, en dehors de toutes normes sanitaires et de respect des animaux. 

Ces marques, conformées selon les algorithmes des monopoles numériques d’outre-Atlantique, poussent leurs produits bon marché sur les réseaux sociaux. Une viralisation du « mauvais manger » invente pour chaque marque des « communautés » avec leurs codes culturels. Une barquette de riz et de poulet frit devient un objet de désir et un marqueur culturel et social.

Pour vendre ses rations de nourriture, le complexe digitalo-alimentaire propulse une mode, des liens de sociabilité et une forme de reconnaissance collective tout en participant au formatage des goûts et des imaginaires. 

Loin de moi ici l’idée de jeter la pierre à une jeunesse des quartiers populaires à revenus très modestes conduite à consommer un tel poulet standard. Loin de moi également de mettre en accusation les producteurs. Ils ont perdu toute liberté en étant placés sous la coupe de grands fournisseurs d’aliments pour l’élevage.

Ils sont d’ailleurs qualifiés de « producteurs intégrés », c’est-à-dire totalement dépendants de donneurs d’ordre et d’importateurs siégeant loin, très loin de leurs fermes et des rues des quartiers populaires, dans de confortables bureaux dans lesquels on ne compte pas les poulets, mais les profits engendrés au détriment des paysans-travailleurs et de la santé des mangeurs de ces poulets. Les consommateurs comme les producteurs sont contraints par un système économique qui les dépossède de leurs vies, de leur travail, de leurs créations, de leurs aspirations. Et aussi, de leurs goûts, de leurs habitudes et cultures alimentaires.

Voilà qui appelle à combattre ces aliénations, à porter haut et ensemble des projets d’émancipation. Cela appelle des actions pour l’augmentation des rémunérations du travail et, au-delà, à la maîtrise de la production par les producteurs eux-mêmes.

Voilà qui appelle un projet d’éducation à la nourriture au moment où il est de plus en plus avéré qu’une alimentation hypercalorique, hypersucrée, hypersalée, où les additifs industriels masquent le goût fade des produits de base, est antinomique avec la bonne santé. Aujourd’hui, ne rien dire et laisser faire revient à poser une bombe sanitaire à retardement. 

Cette mondialisation, sous domination des firmes monopolistiques, détruit ici l’élevage au point qu’un poulet sur deux consommé en France est importé. Elle pousse si fort à l’industrialisation de la production que la filière du poulet bio ou Label rouge a été massacrée, passant d’un tiers de la consommation à moins de 13 %. Les achats de poulets entiers cuisinés et consommés à domicile sont en général de la volaille française. Mais la viande de poulet consommée hors domicile, en portions de cuisses et de pilons pré cuisinés, vendue dans la restauration rapide, les chaînes spécialisées, les sandwicheries, aura parcouru en camion ou en bateau les centaines de milliers de kilomètres qui séparent producteurs et consommateurs.

Cela représente 63 % de la consommation globale, soit une augmentation de plus de 30 points en moins de vingt ans.

La pression à la baisse sur les salaires et les retraites, l’érosion du pouvoir de vivre, ont favorisé la consommation de viande de poulet au détriment de celle du bœuf. 

Sur tous les tons, il est répété que la production de poulets serait plus profitable à l’environnement. Au-delà des influences sur les modifications climatiques que causent les transports, c’est un leurre. Ces menus au poulet sont composés pour une part essentielle de volailles nourries de soja importé des États-Unis et des pays d’Amérique latine sur les terres de la déforestation. 

Nous devrions ajouter à ce tableau l’opacité des financements de ces enseignes où parfois de l’argent sale est blanchi et qu’à un autre pôle, McDonald’s, dont le siège européen est basé au Luxembourg, s’exonère des impôts.

Les forces progressistes devraient donc prendre ces questions bien autrement et avec sérieux. La barquette de poulet frit concentre maints enjeux de classe qu’on ne peut traiter ni par des postures simplistes, ni par la démagogie, ni par la condescendance de classe à l’égard de celles et de ceux qui n’ont souvent d’autre choix que de manger mal, ni par la disqualification sociale, culturelle et raciste des jeunes des quartiers populaires. 

Il s’agit ici d’unir pour aider à la construction d’un projet d’émancipation. Unir, pour le bien-vivre en commun.  Pour le bien-être, la santé publique et son coût. Pour l’environnement et son prix. Pour les conditions de travail des producteurs comme celles des travailleurs de la logistique et de la restauration. Pour contrer l’homogénéisation culturelle induite par ces processus. Pour le droit de bien se nourrir et  la souveraineté alimentaire. Pour la qualité de vie dans les campagnes combinée à une organisation des villes pour toutes et tous, incluant la défense du petit commerce alimentaire, de l’artisanat et de la restauration de qualité à un prix abordable. En ce sens les citoyens, les associations, les syndicats, les élus devraient investir les projets alimentaires territoriaux pour leur donner un nouveau sens. 

Il y a bien urgence à porter avec force un grand projet pour le droit à l’alimentation, un droit imprescriptible à se nourrir convenablement pour chacune et chacun.

Cela implique de produire autrement à partir d’un million de fermes, en France, à taille humaine, de la transmission des savoir-faire, pour retrouver notre indépendance alimentaire. Une alimentation de qualité est possible en impulsant un projet agro écologique de grande ampleur, valorisant la polyculture, le polyélevage, en relocalisant des productions, en promouvant un grand plan européen de production de protéines. 

Il est temps d’inclure les grands enjeux de la santé et de la sécurité sociale dans les calculs des coûts généraux de la production alimentaire. Manger sainement, ce sont des économies pour la santé et l’environnement. Cela va de pair avec l’augmentation de la rémunération du travail et des réductions des temps de travail et de transports afin de gagner du temps pour pouvoir cuisiner et se restaurer. La défense du petit commerce, le soutien aux coopératives d’alimentation se fournissant directement auprès des paysans-producteurs qui doivent bénéficier d’un statut protecteur, permettraient une riche vie sociale et solidaire dans les campagnes comme dans les villes. Cela ouvriraient les portes à l’accès universel à une nourriture de qualité dans les écoles, les entreprises, les hôpitaux, les trains. 

Ajoutons que l’éducation au bien-manger et au goût devrait s’inscrire dans un projet culturel interdisant les publicités pour les produits ultra-transformés, encadrant sévèrement l’action d’influenceurs liés à des marques de restauration rapide, aidant à réapprendre à cuisiner, soutenant la transmission de savoir-faire culinaires populaires tout en démocratisant l’accès à la gastronomie et à la grande cuisine.

Avec la restauration standardisée, nous assistons à l’une des manifestations d’un moment nouveau au cours duquel le capitalisme mondialisé et financiarisé absorbe les aspirations populaires pour les transformer en vecteurs de profits rapides et de rentes, de domination marchande des vies, au détriment des producteurs et des consommateurs-mangeurs.

Voilà qui appelle discussions, débats, rencontres, co-élaboration, afin de ne plus laisser le « marché » décider de ce que nous mangeons et de ce que nous allons transmettre aux générations futures. Il s’agit ici d’un enjeu de sécurité sociale et alimentaire, de sécurité sanitaire, de sécurité écologique et de développement harmonieux du territoire.

Un enjeu de société. Un enjeu de civilisation.



Image by Gert Olesen from Pixabay.

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04.05.2026 à 13:19

Cadmium : les bénéfices de l’agroécologie pour atténuer le risque sanitaire

Fabrice Savel

Texte intégral (750 mots)

Par Léa Lugassy, Directrice scientifique & technique chez Pour une Agriculture Du Vivant.

L’alerte des médecins libéraux lancée en juin 2025 était passée relativement inaperçue des médias et du grand public. Ce 25 mars 2026, la publication du rapport de l’Anses aura au moins eu le mérite de faire les gros titres et de mettre en lumière la surexposition inquiétante des Français au cadmium. Le sujet contient tous les éléments d’un scandale sanitaire en bonne et due forme : une exposition massive de la population, aux risques avérés sur la santé, sans qu’aucune mesure de protection n’ait été prise malgré les alertes des autorités de santé. Chacun de nous se retrouve donc à envisager le contenu de ses placards avec un œil de suspicion, d’autant plus démuni que même le label AB n’est pas exempt de contamination.

Rappelons que le cadmium est un métal lourd naturellement présent dans l’environnement, et que l’on retrouve à des concentrations potentiellement importantes dans les roches utilisées pour la fabrication d’engrais phosphatés. S’il est aujourd’hui si problématique en France, c’est parce que le gouvernement français a ignoré depuis des années la recommandation de l’Anses de réduire la teneur maximale en cadmium de 90 à 20 mg par kg d’engrais phosphatés, une recommandation pourtant clairement formulée depuis 2019. Le gouvernement a tellement joué la carte de l’immobilisme qu’au printemps 2026, il n’avait toujours pas transposé dans le droit français le règlement européen adopté en 2023, qui abaissait cette teneur maximale à 60 mg/kg, un premier pas vers la volonté affiché par l’Europe de se diriger vers un seuil à 20 mg/kg en 2034. Cette lenteur ne serait, d’après les communications des services de l’État, nullement due à un manque de considération pour le sujet, mais à une volonté de ne pas précipiter les choses vis-à-vis du monde agricole afin de trouver des « solutions pérennes ».

Ces solutions existent pourtant largement et sont notamment appliquées par les pays européens ayant déjà abaissé fortement leur seuil de tolérance vis-à-vis du cadmium (20 mg/kg dans la plupart des pays d’Europe du Nord et certains pays d’Europe de l’Est). La première d’entre elles est d’utiliser des engrais beaucoup moins chargés en cadmium, soit en changeant de source d’approvisionnement en engrais phosphatés pour se tourner vers des pays dont le phosphore est naturellement peu chargé en cadmium (c’est le cas de la Finlande par exemple), soit en achetant du phosphore dont la teneur en cadmium a été diminuée par des procédés chimiques ou physiques. Ces procédés ne sont pas nouveaux, mais ils ont un coût qui se répercute sur le prix final des engrais, plus chers de 10 à 30 %, et que les agriculteurs ne devraient pas porter seuls.

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