22.09.2026 à 15:39
La santé ne commence pas à l’hôpital : Pourquoi la jeunesse doit être au cœur des politiques de prévention
Texte intégral (2002 mots)
L’ESSENTIEL
Les recherches les plus récentes nous ont appris que la santé se construit bien avant l’entrée dans le système de soin.
Les comportements favorables à la santé s’acquièrent dans des endroits et des secteurs très divers : dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, etc.
Notre organisation institutionnelle doit être transformée pour tenir compte de l’évolution des connaissances scientifiques.
Jamais la prévention n’a autant été invoquée dans le débat public. Pourtant, notre système de santé continue d’intervenir principalement lorsque la maladie est déjà installée. Ce paradoxe est l’illustration de l’un des grands défis sanitaires du XXIᵉ siècle.
Pendant plus d’un demi-siècle, notre politique de santé s’est construite autour d’une ambition qui a profondément transformé la société française : garantir à chacun l’accès aux soins. Hôpitaux, médecine de ville, Assurance maladie, innovations thérapeutiques… Ce modèle a permis des progrès considérables et contribué à l’allongement de l’espérance de vie.
Le véritable défi du XXIᵉ siècle n’est plus seulement de soigner les maladies, mais de protéger et développer le capital santé dès les premières années de la vie.
Malheureusement, aujourd’hui, les politiques de santé, d’éducation, de jeunesse, de sport et de numérique demeurent largement organisées en silos. Cette fragmentation ne correspond plus aux déterminants contemporains de la santé, et nuit à l’efficacité de la prévention à destination des plus jeunes, qui devraient pourtant être au centre des préoccupations.
Des maladies évitables
Aujourd’hui, les principales menaces pour notre santé trouvent autant leur origine dans nos conditions de vie que dans les maladies elles-mêmes. Santé mentale, alimentation, activité physique, sommeil, exposition aux écrans ou inégalités sociales façonnent durablement notre état de santé.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que les maladies non transmissibles sont responsables d’environ 75 % des décès dans le monde. Pour mémoire, ces maladies, également appelées maladies chroniques, se caractérisent généralement par leur longue durée. Les principales d’entre elles sont les maladies cardiovasculaires (telles que les crises cardiaques et les accidents vasculaires, les cancers, les maladies respiratoires chroniques, comme l’asthme et la bronchopneumopathie chronique obstructive, ou BPCO), ainsi que le diabète.
Si ces maladies résultent d’une combinaison de facteurs génétiques, physiologiques, environnementaux et comportementaux, on considère néanmoins qu’aujourd’hui, la plupart de leurs facteurs de risque sont évitables.
Ce constat marque un changement de paradigme. Dès 2008, la Commission de l’OMS présidée par Michael Marmot rappelait que notre état de santé dépend bien davantage des conditions dans lesquelles nous vivons que de la seule qualité du système de soins.
Or, si les maladies non transmissibles trouvent en grande partie leur origine bien avant leur apparition, alors la prévention devient notre premier traitement. Un constat qui s’applique aussi à la santé mentale, particulièrement dégradée chez les plus jeunes.
En 2025, l’OMS estimait qu’un adolescent sur sept souffrait d’un trouble mental. Toujours selon cette organisation internationale, la moitié des troubles psychiques apparaissent avant l’âge de 14 ans, et près des trois quarts avant 25 ans.
En France, le rapport Terram & Institut Montaigne consacré à la santé mentale des jeunes souligne lui aussi l’urgence d’une réponse publique plus ambitieuse. Pourtant, comme dans le cas des maladies non transmissibles, les interventions arrivent encore très, voire trop tard.
Les trajectoires de santé se construisent dès la jeunesse
Lorsqu’un adolescent victime de harcèlement perd le sommeil, cesse de pratiquer un sport, s’isole progressivement, passe plus de temps sur les réseaux sociaux et développe des symptômes anxieux, sa santé se dégrade, ce qui justifie les appels à une vigilance accrue concernant les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes.
Nous continuons pourtant à intervenir trop tard. C’est probablement le principal paradoxe de notre système : s’il est remarquablement organisé pour réparer les dégâts causés par la maladie, il l’est beaucoup moins pour construire durablement la santé. L’OCDE rappelle que les dépenses consacrées à la prévention représentent une part très limitée des dépenses de santé.
Les interventions se mettent le plus souvent en place lorsque les troubles psychiques ou les conséquences du harcèlement sont déjà installés. Or, ces vulnérabilités ne relèvent pas seulement de la médecine. Elles concernent tout autant l’école, le sport, le numérique, l’environnement social et la qualité de l’information. Un constat qui vaut aussi pour d’autres affections, telles que l’obésité, les addictions, etc.
Or, la jeunesse n’est pas seulement une période de la vie. Elle est le moment où se construisent les trajectoires de santé.
Modifier notre approche de la santé
Pendant longtemps, nous avons pensé que le système de santé produisait la santé.
En réalité, il produit principalement des soins. La santé, elle, se construit largement ailleurs, et bien avant l’entrée dans le système de soins.
Elle se construit dans les familles, à l’école, dans les clubs sportifs, dans les collectivités, dans nos choix alimentaires, dans notre rapport au numérique, dans les compétences psychosociales que développent les enfants…
La médecine curative demeure certes indispensable. Mais elle ne peut plus constituer l’unique horizon de notre politique de santé. Prévenir ne consiste plus seulement à dépister ou à vacciner. Prévenir, c’est agir suffisamment tôt pour éviter que les vulnérabilités ne deviennent pas des maladies.
Si les maladies chroniques se construisent progressivement au cours de la vie, alors la prévention doit agir bien avant leur apparition.
Prévenir, ce n’est pas non plus médicaliser. C’est sans doute le principal malentendu. Faire de la prévention ne signifie pas transformer chaque enfant en patient. Au contraire, la prévention consiste à agir sur les déterminants de la santé. Elle commence dans les lieux où les enfants grandissent et apprennent. L’école en est l’un des principaux.
La prévention passe bien entendu par l’activité physique. En 2012, une série d’articles publiés par la revue médicale The Lancet rappelait déjà que l’activité physique est l’un des déterminants majeurs de la santé tout au long de la vie. L’OMS recommande au moins 60 minutes d’activité physique quotidienne pour les enfants et les adolescents.
Or, selon les données collectées par Santé publique France, en 2024, seuls 33 % des filles et 51 % des garçons de 6 à 17 ans atteignaient les recommandations en matière d’activité physique.
Prévenir, c’est aussi donner aux jeunes les moyens de comprendre leur environnement et d’y évoluer de manière éclairée. Elle implique une véritable éducation à la santé et aux médias afin de mieux faire face à la désinformation.
Le défi n’est plus seulement de mieux soigner les maladies. Il est de mieux organiser la santé.
Changer l’organisation de la santé
On sait aujourd’hui que les déterminants de la santé sont transversaux. Ils traversent les politiques éducatives, sportives, sociales, environnementales et numériques.
Or, notre organisation administrative, héritée du XXᵉ siècle, n’est pas adaptée pour relever ce défi. La santé dépend d’un ministère. La jeunesse d’un autre. Le sport d’un troisième. L’éducation d’un quatrième. Le numérique d’un cinquième. Cette fragmentation ne correspond plus à ce que nous connaissons aujourd’hui des déterminants contemporains de la santé.
Les connaissances scientifiques ont évolué ; l’organisation de l’État doit évoluer elle aussi. Sa transformation pourrait passer par la création d’un ministère de la santé, des préventions, de la jeunesse et des sports, capable de mieux coordonner les politiques qui agissent sur les déterminants de la santé.
Mais la prévention doit dépasser le seul champ sanitaire. La santé doit cesser d’être considérée comme la seule affaire du système de soins : elle doit devenir un critère de décision des politiques économiques, industrielles, environnementales et scientifiques. Les déterminants commerciaux, tout comme les pollutions, montrent combien les choix économiques et industriels peuvent peser sur la santé des populations.
Cette exigence concerne également le système de soins lui-même. L’hôpital traite les conséquences des expositions environnementales, tout en contribuant à l’empreinte écologique collective. Nous avons pour cette raison proposé un label « Hôpital de santé environnementale », afin d’intégrer santé environnementale, pertinence des soins et transition écologique au fonctionnement hospitalier.
La grande réussite sanitaire du siècle dernier a été de garantir l’accès aux soins. La grande ambition du XXIᵉ siècle doit être de garantir à chacun les conditions pour rester en bonne santé. Il s’agit de déplacer le centre de gravité de notre politique de santé : des maladies vers leurs déterminants, du soin vers la prévention, de la réparation vers l’anticipation.
La prévention ne doit plus être « juste » une politique sanitaire. Cela doit devenir une politique de société, au service d’un projet collectif. À ce titre, faire de la jeunesse le premier investissement de notre politique de santé, c’est bel et bien choisir d’agir avant la maladie plutôt qu’après.
Pour aller plus loin
David Smadja, La République de la prévention, LEH Édition, 2026.
David Smadja est membre du Think tank Le Laboratoire de la République. Mon équipe de recherche a reçu durant ses 5 dernières années des financements de l'ANR, l'ANRS MIE, de la fondation air liquide et du consortium EU-Response pour travailler sur les thématiques de COVID-19 et de COVID Long.
22.09.2026 à 14:58
Why banning AI in the classroom will not be enough to remedy poor reading skills in a post-literary society
Texte intégral (2063 mots)
Policymakers are sounding the alarm about AI and social media in schools, as PISA’s latest report confirmed that student performance in reading continues to decline. French Education minister Édouard Geffray lamented the “cognitive destruction” of a generation, while his Spanish counterpart, Milagros Tolón, recommended a focused effort to improve reading because “reading is the foundation of everything”.
The Economist’s editorial board called it a “slow-moving catastrophe”, emphasising that “while machines are getting brighter (… ) teens are getting dimmer”, and pinned blame on the weak, “radical” leftists in university education departments. Meanwhile, the “radical left” is taking meaningful action. On September 2, shortly before the publication of the PISA scores, New York Mayor Zohran Mamdani announced a ban on student-facing generative Artificial Intelligence (AI) use in New York City public schools from pre-school through eighth grade (approx. 4-14 years of age), to be complemented by “twice-yearly AI critical thinking modules for high schoolers, limited AI pilots for a small number of high school classrooms and age-appropriate screen time restrictions”.
Mamdani’s policies are well intentioned. They offer a valuable symbol of resistance against a rapacious commodification of children’s attention, and they test a model which might be replicated beyond New York. Any measures which attempt to create space for young children to learn in an environment free of powerful and highly addictive AI technologies should be celebrated. But such policies address symptoms rather than confront the nature and causes of the decline in reading. This is because they arise from a superficial, reactive, and often patronising, public discourse, which has failed to honestly or accurately account for the scope of the transformation our society is experiencing: a technological shift from a literary to a post-literary society, in which AI is just one recent development, and through which all of our learning habits and capabilities are being remodelled, ministers and schoolchildren alike.
A media theory from the mid-twentieth century, developed by the classicist Eric Havelock and, perhaps most penetratingly, the Jesuit priest and literature professor, Walter J. Ong, can help us to design regulation in a way that is sensitive to the technological context in which AI has emerged: a context of transformation from a society which privileges one medium of knowledge production, communication and preservation, towards another. For the past hundred years, our society has shifted from a predominantly literary culture towards an increasingly oral and auditory one: from a culture which privileges interiority, reflection, and craft, towards one which values live communication, interactivity, and a certain ‘unfiltered’ and authentic immediacy. Understanding this context will help us to produce regulations which are more appropriately designed to attune institutions like the school to the technological context beyond their doors rather than attempt to hermetically seal them off.
AI is a machine for the de-sanctification of text. If we reconsider PISA in this light, the scores can be construed not as evidence of teenagers’ ‘dimness’ but of the acuity of their perception: perhaps these students have intuited that something has shifted irrevocably about the position of reading and writing in our culture. What if the students know something profound has changed about the world that they will live in that their teachers and ministers have either failed to understand or are unwilling to admit?
The foundation of everything
After a summer that welcomed a renewed interest in Homer, following the release of Christopher Nolan’s The Odyssey, it is worth remembering that the poems which form the foundation of the Western literary canon – the Iliad and the Odyssey – were composed, performed, transmitted, and preserved by people who could not read. As such, we might question whether reading ought to be considered the “foundation of everything”, as Minister Tolón suggests, or whether there is not a deeper substrate, on which reading itself depends, that we are missing in the controversy over our society’s changing relationship to the written word.
The classicist, Eric Havelock, in his 1963 Preface to Plato, argues that the birth of philosophy in Ancient Greece came about due to an innovation in the society’s methods for storing knowledge. Every human society relies on technologies to store information for reuse. Before Homer, Greek culture was stored in oral memory, but between Homer and Plato, the storage method changed with the invention of the technology of writing. The ascendancy of the written word brought about a crisis in Greek culture, which, according to Havelock, saw the replacement of an “orally memorised tradition” by a “quite different system of instruction and education”, and “saw the Homeric state of mind give way to the Platonic”.
Walter J. Ong, in his 1982 Orality and Literacy, describes how the gradual rise of this Platonic written culture, and its displacement of rhetoric (literally ‘speech arts’) from the centre of academic education, had a profound effect on the ‘mentality’ of learning in literate societies. Ong argued that writing reshaped consciousness by defining the ‘interior self’ against which “the objective world is set”. One product of this interiorisation, for Ong, was the emergence of the educational phenomenon of ‘study’ conceived as a reflective, solitary activity. Ong underlines that humans in oral cultures “learn a great deal and possess and practise great wisdom, but they do not ‘study’”. They learn relationally, he explains, by “discipleship, which is a kind of apprenticeship, by listening (…) not by study in the strict sense”.
Ong’s description of oral learning culture bears a similarity to the rhythms and immediacy through which knowledge is acquired, shared, and memetically elaborated on the Internet. Writing in the 1980s, Ong saw that the emergence of electronic technology (radio, television, and telephone) brought a new age of ‘secondary orality’. This new oral culture, which has evolved through Internet and digital technology, bore “striking resemblances to the old”. It unsettled the static quality of words, reemphasised dialogue and “agonistic” exchange, bringing a renewed “concentration on the present moment”.
The Gutenberg parenthesis
Throughout the period of literary culture – what Danish professor of literature Lars Ole Sauerberg has called the “Gutenberg Parenthesis”, a 500-year “blip” from the invention of print until roughly the turn of the millennium – text retained an almost sacred authority through its fixity and scarcity.
In the age of AI, text has become unfixed and maximally unscarce – chatbots produce unmanageably large quantities, and that text has come to resemble oral discourse. It is fluid and unreliable. On the Internet, dates and facts must be checked and triple checked. Spurious claims abound and must be interrogated.
Text, in literate societies, was “basically unresponsive”: if you ask someone to explain their position, Ong related, you get an explanation, but “if you ask a text, you get back nothing except the same, often stupid, words which called for your question in the first place”. In the new age of AI-mediated digital orality, the text explains itself. Or at least it appears to.
The PISA tests were designed in 2000 as the literary age – in which facility with text was the privileged sign of attainment – was reaching its apotheosis and giving way to the forces that would shape the new digital orality. The mind that could pay unbroken attention to a text, which contained a truth that would not change, and would not answer back, was the mind that our schools, our universities and our examination and assessment structures were built to produce and to measure. More fundamentally, this was the mind that our societies were organised to reward and incentivise. But even if we may wish to return the genie to the bottle, the world in which we live is thoroughly given over to a new logic of success and a new aesthetic of achievement.
Refusing the gift horse
Technology is not an enemy at the gates, but a gift horse that, bidden or unbidden, detected or undetected, is already within. It is already in the process of reshaping every major social institution.
Even if Mamdani’s policy keeps AI out of the physical classroom, the new reality that is imposed by the return to orality will continue to shape the incentives through which those classrooms function, by defining what kind of mind is valued and rewarded in the world outside.
It can take a long time for a society to understand that the technological context which made sense of its forms and rituals has changed.
In the Phaedrus, Socrates tells the story of the Egyptian king Thamus who refused the gift of writing because it would “create forgetfulness” and give “not truth, but only the semblance of truth”: students with writing, “will be hearers of many things and will have learned nothing”. But Thamus’s refusal – preserved in Plato’s written dialogue – was, like Mamdani’s, enveloped in the form of the medium it tried to refuse.
Mamdani’s moratorium may well be worth having. But the conversation around it should be less patronising, and the students themselves have to do more of the talking, because they may have grasped what their ministers have not: that we are testing them for a world which no longer exists. And if they are getting dimmer, we should have the humility to admit that we are getting dimmer too.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Michael FitzGerald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.09.2026 à 14:56
Quand les archéologues révèlent les habitudes alimentaires d’autrefois
Texte intégral (2754 mots)

L’ESSENTIEL
Les objets en matériaux organiques, comme le bois, le cuir ou les fibres végétales, sont par nature voués à disparaître avec le temps.
Si les archéologues les découvrent immergés dans l’eau, il existe cependant une solution technique permettant de les préserver, par des procédés relevant de la chimie et de la physique nucléaire.
Cette préservation nous donne accès à tout un pan de l’histoire de nos ancêtres, y compris préhistoriques : on sait mieux comment ils cuisinaient et ce qu’ils mangeaient.
Au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), c’est une chose que l’on a bien comprise, notamment au sein du laboratoire grenoblois ARC-Nucléart, qui réunit, depuis plus de cinquante ans, des ingénieurs spécialisés en physique nucléaire et en chimie avec des conservateurs et des restaurateurs du patrimoine.
ARC-Nucléart a, en effet, pour mission de mettre les sciences au service du patrimoine. Spécialisé dans la conservation d’œuvres et d’objets archéologiques en matériaux organiques, cet atelier laboratoire a permis à bon nombre d’objets de nous en apprendre plus sur la manière dont on cuisinait jadis, ou sur les aliments consommés autrefois.
Les objets en matériaux organiques, comme le bois, le cuir ou les fibres végétales, sont par nature voués à disparaître avec le temps. Fabriqués en matériaux dits « biodégradables », ils sont plus rarement parvenus jusqu’à nous que les éléments anciens en pierre, en céramique ou en matériaux plus durables.
Toutefois, lorsqu’ils sont découverts immergés dans l’eau ou enfouis dans des couches sédimentaires humides, les matériaux organiques sont conservés grâce au manque d’oxygène de ces milieux, limitant leur dégradation par des microorganismes ou les xylophages (les insectes xylophages sont des organismes dont les larves ou les adultes se nourrissent de bois).
Par ailleurs, au cours du temps, l’eau présente dans leur environnement va peu à peu solubiliser et prendre la place de certains de leurs constituants, entraînant une perte sensible de leurs propriétés mécaniques. On parle alors de « matériaux organiques gorgés d’eau ».
Lorsqu’il se gorge d’eau, le bois va par exemple se ramollir en raison de la disparition de la cellulose qui le compose, remplacée par l’eau au cœur de ses cellules. En cas de découverte et d’extraction du milieu humide, tout séchage à l’air libre entraînerait une évaporation brutale de l’eau liquide contenue dans le matériau, causant des déformations irréversibles au volume de l’objet.
Pour conserver des éléments archéologiques en matériaux organiques gorgés d’eau, il est donc indispensable de leur appliquer un traitement de consolidation permettant leur séchage en limitant les déformations et les pertes de volume.
Différentes méthodes de préservation
Pour ce faire, ARC-Nucléart propose différentes méthodes faisant appel à la chimie ou à la physique nucléaire :
Le traitement de consolidation PEG/lyophilisation est la méthode conventionnelle utilisée par différents ateliers spécialisés dans la conservation des objets archéologiques en matériaux organiques gorgés d’eau. Elle consiste à imprégner l’objet durant plusieurs mois dans un bain contenant un mélange d’eau et d’un consolidant : le polyéthylène glycol (PEG).
Une fois l’objet suffisamment imprégné, c’est-à-dire lorsqu’une quantité suffisante de consolidant a pénétré dans l’objet pour remplacer l’eau au cœur de celui-ci (soit environ 35 %), il va être sorti du bain et séché par lyophilisation. Ce type particulier de séchage se déroule en deux phases :
une première de congélation, durant laquelle la quantité restante d’eau liquide présente à l’intérieur de l’objet va se transformer en glace,
puis une seconde de sublimation, durant laquelle le vide va être fait pour provoquer le passage direct de la glace formée à l’état vapeur, sans passer par la phase liquide de l’eau, permettant ainsi d’éviter la déformation de l’objet, en outre consolidé par le PEG dont il a été préalablement imprégné.
Pour les objets archéologiques en bois gorgé d’eau présentant un état de dégradation important, ou composites bois/métal, une autre méthode de consolidation a été mise au point par ARC-Nucléart : le procédé « Nucléart mixte ». Ce procédé consiste à compléter la méthode PEG/lyophilisation avec un traitement conçu par ARC-Nucléart pour consolider des objets en bois sec : le « procédé Nucléart ».
En effet, ce procédé ne peut s’appliquer directement sur des objets gorgés d’eau. Pour réaliser le procédé Nucléart mixte, l’objet en bois gorgé d’eau est d’abord classiquement imprégné dans un bain d’eau et de PEG, mais le taux d’imprégnation recherché va être limité entre 20 et 30 %.
Une fois ce seuil atteint, l’objet est séché par lyophilisation. Le procédé Nucléart, adapté aux objets en bois sec, peut alors être appliqué. Celui-ci consiste à imprégner le bois avec de la résine styrène-polyester liquide, grâce à un procédé vide-pression permettant de la faire pénétrer dans toute la microporosité du bois.
Après un essuyage très soigné, l’objet va être exposé au rayonnement gamma, au sein de l’irradiateur d’ARC-Nucléart, seul irradiateur gamma au monde consacré à la conservation du patrimoine. Le rayonnement gamma correspond à une lumière très pénétrante qui va avoir pour effet de faire polymériser la résine styrène-polyester au cœur de l’objet et ainsi le rendre très solide.
Du fait de son irréversibilité, cette méthode de consolidation est réservée aux objets particulièrement dégradés dont la conservation ne serait pas garantie par la simple application du traitement PEG/lyophilisation ou toute autre méthode.
Révéler le mode de vie des individus « ordinaires »
Découverts par les archéologues dans les mers, les lacs, les rivières ou les terrains humides qui les préservent, les objets en matériaux organiques sont bien souvent des éléments ne relevant pas d’une grande préciosité, à la différence des parures et des mobiliers retrouvés dans les sépultures.
Conserver et étudier ces objets, c’est combler un pan important de notre connaissance de l’histoire, en ne s’attachant pas uniquement au passé des élites mais en révélant également des biens plus communs, illustrant le mode de vie d’individus plus ordinaires. Leur découverte permet ainsi d’obtenir de riches informations sur la vie quotidienne, et notamment sur les pratiques culinaires ou les habitudes alimentaires des communautés du passé.
Les lacs jurassiens de Chalain et de Clairvaux ont, par exemple, révélé des objets du Néolithique en matériaux organiques gorgés d’eau très divers, traités par ARC-Nucléart majoritairement en PEG/lyophilisation, et aujourd’hui conservés au musée de Lons-le-Saunier (Jura).
Le Néolithique se caractérise par l’apparition d’activités nouvelles et par le développement de l’agriculture et de l’élevage. Ces innovations vont profondément marquer la vie des habitants des bords de ces lacs, dont les vestiges donnent un aperçu. Les restes osseux et botaniques témoignent ainsi de la pratique de la cueillette, de la nature des espèces cultivées ou domestiquées et de la pratique de la chasse attestée également par la présence de flèches ou de bâtons de jet.
La découverte de flotteurs en bois servant pour les filets de pêche témoigne de la consommation de poissons. Les herminettes et les outils en bois soulignent quant à eux une production céréalière intense vers 3000 avant notre ère. La vaisselle en bois mise au jour montre le recours à ce matériau pour la fabrication de récipients, comme des bols, des tasses avec anse, des louches utilisées comme cuillères ou puisoirs, ou des batteurs servant à mélanger les aliments et les liquides.
Une autre collection de référence est issue des sites bordant le lac de Paladru, en Isère. Traitée par ARC-Nucléart dès les années 1980, elle révèle des informations sur le mode de vie au Néolithique, mais aussi durant la période médiévale.
Présentée au Musée archéologique du lac de Paladru, elle comprend notamment de la vaisselle et des accessoires culinaires en bois conservant encore pour certains des dépôts, probablement laissés par les graisses des aliments, dont l’analyse est une source d’intérêt pour les archéologues.
Dans un tout autre registre, les amphores, barriques, tonneaux et autres récipients et accessoires découverts au fond des mers, dans des épaves, nous renseignent sur l’alimentation à bord de navires de toutes époques, sur les échanges commerciaux et sur le mode de conservation des denrées.
Certains objets préservés, comme le bol en noix de coco provenant de l’épave de la Jeanne-Élisabeth, échouée au large de Palavas en 1755, nous plongent parfois au-delà de l’information archéologique dans le domaine de l’émotionnel, rendant tangibles par certains détails, comme un décor, d’infimes aspects de la personnalité de leur propriétaire.
L’apport des sciences à l’archéologie et à la conservation des biens culturels est donc essentiel, car il permet d’obtenir de riches informations sur notre connaissance des siècles passés et de transmettre ce patrimoine aux générations futures.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Amy Benadiba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.