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30.05.2026 à 09:06

Faut-il se fier aux accréditations et aux classements pour évaluer la qualité d’un établissement ?

Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion - Agrégé des facultés - IAE - CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)
Avant de s’inscrire dans un établissement, les étudiants sont à l’affût d’indicateurs de qualité. Mais les labels et les accréditations peuvent-ils les renseigner sur les atouts pédagogiques d’un cursus ?
Texte intégral (1590 mots)

Avant de s’inscrire dans un établissement, les étudiants sont à l’affût d’indicateurs de qualité. Mais les labels, les accréditations ou les classements peuvent-ils renseigner sur les atouts pédagogiques d’un cursus ? Et en mesurant la conformité à des procédures, que disent-ils des performances réelles d’une école ou d’une université ?


Chaque année, des milliers de futurs étudiants scrutent les sites des grandes écoles et des universités à la recherche d’un sésame : le bon label, la bonne accréditation, la bonne place dans un classement. AACSB, EQUIS, classement de Shanghai, Times Higher Education – autant de sigles qui promettent l’excellence. Mais que mesurent-ils réellement ?

La réponse est moins rassurante qu’il n’y paraît. L’accréditation, c’est la reconnaissance officielle qu’un établissement respecte un ensemble de normes et de procédures définies par avance. La labellisation, c’est l’attestation de conformité à des critères de qualité dans des domaines précis (internationalisation, insertion professionnelle, innovation…).

Ces dispositifs évaluent donc avant tout le respect de règles, non la performance effective de l’établissement. Un glissement qui n’est pas anodin.

Le « paradoxe de la conformité »

Conforme et performant : ces deux qualificatifs ne sont pas synonymes. Un établissement peut afficher des résultats médiocres tout en respectant à la lettre toutes les procédures d’une accréditation ou d’un label – par exemple, à l’université, le label « HR Excellence in Research » (HSR4R) de la Commission européenne qui valorise les établissements signataires de la « Charte européenne des chercheurs » et du « Code de conduite de recrutement des chercheurs », ou encore le Label Développement durable et responsabilité sociale DD&RS, lancé en 2015 par un collectif coordonné par France Universités et la Conférence des grandes écoles.

À l’inverse, un établissement innovant peut s’éloigner des standards requis sans pour autant offrir un enseignement de moindre qualité ou un impact sociétal insatisfaisant.

La conformité déterminerait la performance : voilà le raccourci trompeur que nos recherches mettent en lumière.

Ce que nous appelons le « paradoxe de la conformité » désigne ce phénomène troublant : plus un établissement accumule les labels et les accréditations, moins sa performance réelle – mesurée par la réussite des étudiants, la qualité des enseignements ou l’impact de la recherche – tend à progresser.

Par exemple, les établissements accrédités AACSB optimisent leur conformité, pas forcément leurs services aux étudiants et à la société. Selon une étude portant sur plus de 2 300 étudiants dans vingt-quatre business school accrédités, 45 % des étudiants interrogés ne signalent aucune amélioration significative de leurs compétences clés – pensée critique, raisonnement complexe et rédaction – au cours de leurs deux premières années et 36 % après 4 ans.

Des risques d’uniformisation et de mésusages

Les classements universitaires – qu’il s’agisse du classement de Shanghai, du Times Higher Education ou du QS World University Rankings – amplifient ce paradoxe en lui ajoutant plusieurs risques spécifiques, que nous documentons dans une publication scientifique récente.

Premier risque : une hiérarchisation souvent infondée. Ces classements reposent sur un nombre limité d’indicateurs – nombre de publications scientifiques, réputation académique, ratio étudiants/enseignants – qui favorisent mécaniquement les grandes universités anglo-saxonnes, richement dotées. Les universités françaises, essentiellement financées par l’État et de taille régionale, s’y retrouvent structurellement pénalisées.

Paradoxalement, beaucoup d’entre elles continuent de prendre ces classements pour boussole, alors qu’elles n’ont objectivement que peu de chances dans cette compétition. Elles se retrouvent à courir une course dont les règles ont été écrites pour d’autres. La League of European Research Universities (LERU), qui regroupe les meilleures universités européennes, se positionne d’ailleurs clairement contre ces classements.

Deuxième risque : l’uniformisation. En imposant les mêmes critères à toutes les universités du monde, ces accréditations et classements poussent les établissements à se ressembler, au détriment de leurs spécificités. Ce phénomène conduit à l’émergence d’un « idéal unique d’université » qui ne correspond à la réalité que d’une poignée d’établissements mondiaux.

Les universités de proximité (nombreuses en France et dans le monde), investies dans la réussite étudiante et le développement régional, n’ont guère intérêt à sacrifier leurs missions fondamentales pour grimper quelques places dans un palmarès mondial ou obtenir une accréditation internationale.

Troisième risque : les déviances et les mésusages. Lorsqu’un indicateur devient un objectif stratégique, les comportements s’adaptent pour l’optimiser – pas toujours de manière éthique. Des organismes d’accréditation proposent des prestations de conseil aux établissements qu’ils évaluent, créant un conflit d’intérêts manifeste.

Aller au-delà des apparences de performance ?

Derrière la vitrine des accréditations et des classements, la réalité est souvent moins reluisante. Les évaluations scolaires et universitaires nationales et internationales – comme le programme PISA de l’OCDE ou les enquêtes du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) suggèrent que la performance réelle des élèves ou étudiants stagne, voire recule dans des établissements pourtant couverts de distinctions.

Les accréditations produisent des « apparences de performance » : l’établissement semble performant parce qu’il est conforme, non parce que ses étudiants progressent davantage ou que sa recherche impacte la société. Cela correspond à un « découplage » entre conformité et performance souvent permis par le « cérémonialisme » des accréditations et classements.

Or, l’« effet établissement » sur les salaires à la sortie de l’université, voire des grandes écoles, se réduit sensiblement : c’est d’abord le profil individuel de l’étudiant et le contexte du marché du travail qui déterminent son insertion. La réputation de l’établissement, construite sur des classements, des accréditations et des labels, perd beaucoup de sa substance à ce niveau d’analyse.

Critiquer les classements ou les accréditations ne revient pas pourtant à plaider contre l’évaluation des universités. Bien au contraire : les organisations publiques se doivent de rendre compte de leurs activités à leurs parties prenantes. Des dispositifs comme le HCERES, l’ANR ou les accréditations institutionnelles participent déjà utilement à ces évaluations. Mais une évaluation pertinente devrait être spécifique aux objectifs de chaque établissement, et non uniformément appliquée à des organisations de nature, de taille et de missions très différentes.

Le « paradoxe de la conformité » décrit ici ne concerne d’ailleurs pas que l’enseignement supérieur. Dans de nombreuses organisations publiques – hôpitaux, lycées, collèges, administrations, collectivités locales – la multiplication des normes et des procédures d’accréditation ou de classement est devenue un objectif en soi, parfois au détriment de la qualité effective du service rendu. La leçon est simple mais essentielle : être conforme, ce n’est pas être nécessairement bon. Avant de choisir un établissement – ou de lui faire confiance – cela vaut la peine de regarder derrière l’arbre des accréditations et des classements pour observer la forêt de la réalité.

The Conversation

Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

30.05.2026 à 08:47

Néandertal utilisait-il les dents de rhinocéros comme outils ?

Camille Daujeard, Archéozoologue, chargée de Recherche, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Une équipe franco-espagnole a mené la première étude approfondie et pluridisciplinaire de l’utilisation potentielle des dents de rhinocéros comme outils par Néandertal.
Texte intégral (3555 mots)
Le crâne de rhinocéros blanc dont les dents ont été extraites à Peaugres, avec l’aide de Benjamin Drouet, vétérinaire. Photo Camille Deaujeard, Fourni par l'auteur

Le projet RINO est né de la découverte de traces singulières observées sur des dents de rhinocéros d’un site préhistorique de la vallée du Rhône. L’étude des restes dentaires de rhinocéros du site paléolithique moyen de Payre (vers 250 000-130 000 ans avant le présent) a en effet permis de mettre en évidence des marques qui pourraient indiquer leur utilisation comme outils par Néandertal – un comportement inédit.


À l’inverse de la figure emblématique du mammouth, la place du rhinocéros dans les comportements de subsistance des humains préhistoriques et les relations qu’ils ont entretenues tout au long du paléolithique sont peu connues. Pourtant, bien avant les représentations pariétales de la grotte Chauvet (Ardèche), il y a plus de 30 000 ans, cet animal a été consommé et utilisé à d’autres fins qu’alimentaires. La découverte de marques inhabituelles sur des dents de rhinocéros dans plusieurs sites du paléolithique du sud de la France soulève une question : ces marques pourraient-elles être le résultat d’une activité humaine intentionnelle ?

L’utilisation d’ossements de grands herbivores, y compris de rhinocéros, comme outils pour retoucher et raviver les tranchants de pierres taillées (« retouchoirs ») est un comportement bien connu, dès les périodes anciennes du paléolithique. Les dents de rhinocéros sont nombreuses dans les sites du paléolithique d’Europe et d’Asie et seules quelques rares études font l’hypothèse d’une récupération intentionnelle de celles-ci par les groupes humains.

Des fractures et des marques singulières

Il y a plus de 200 000 ans, à Payre, dans le sud-est de la France, ou encore sur le site de Panxian Dadong, en Chine, qui a livré une centaine de dents isolées de rhinocéros asiatique (Rhinoceros sinensis), des dents de rhinocéros présentant des fractures et des marques récurrentes ont été retrouvées. Ces observations ont conduit à s’interroger sur leur utilisation comme outils, et à explorer d’autres assemblages à rhinocéros de cette période du paléolithique en Europe. Serait-on là face à un comportement encore inconnu chez Néandertal ?

Cette question est à l’origine du projet RINO et de la publication qui vient de paraître dans la revue Journal of Human Evolution : « Elucidating the use of rhinoceros teeth by Neanderthals: Between experiments and the fossil record » (« Élucider l’utilisation des dents de rhinocéros par Néandertal : entre registres expérimental et fossile »), issue d’une collaboration scientifique internationale.

Il s’agit de la première étude approfondie et interdisciplinaire sur l’utilisation des dents de rhinocéros par Néandertal. Cette étude combine des analyses de restes fossiles et des expérimentations archéologiques sur des dents de rhinocéros actuels.

Localisation des sites archéologiques du paléolithique moyen et de sites paléontologiques ayant fourni des restes de rhinocéros étudiés dans le projet RINO. Carte réalisée avec QGIS 3.40.6, données de fond ESRI (Environmental Systems Research Institute). D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Les dents de rhinocéros possèdent en effet des caractéristiques morphologiques (taille, poids, caractère préhensible, surface occlusale plane et résistance à la fracturation) qui ont pu motiver leur usage à des fins techniques.

Méthode de recherche

Dans le cadre du projet RINO, 12 sites archéologiques ont été sélectionnés pour leurs traces d’activité humaine et leur abondance en dents de rhinocéros.

Afin d’avoir un référentiel de comparaison permettant de distinguer des traces naturelles de traces d’origine anthropique, comme suspectées, nous avons également inclus dans cette étude des séries dentaires provenant de sites paléontologiques d’Europe de l’Ouest et de collections ostéologiques de rhinocéros actuels. Ces séries comprennent au total 168 dents de rhinocéros provenant de quatre sites paléontologiques du Pléistocène en Europe occidentale : Wasserbillig (Luxembourg), Oetrange (Luxembourg), Cova del Rinoceront (Espagne) et Les Plumettes (Saône-et-Loire).

Nous avons également analysé 236 dents provenant de la collection comparative de la salle d’anatomie comparée du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) à Paris, avec l’objectif de reconnaître les altérations susceptibles d’avoir affecté les dents de rhinocéros tout au long de leur vie.

Une analyse des microtraces d’usure dentaire liées aux processus de mastication a été menée sur les dents de rhinocéros fossiles, afin de pouvoir écarter l’hypothèse d’une origine liée à l’alimentation du vivant de l'animal.

Par ailleurs, une part importante du projet concernait la démarche expérimentale. L’utilisation de molaires et de prémolaires de rhinocéros comme percuteurs par des tailleurs experts devaient permettre d’établir un référentiel complet des marques obtenues, et d’identifier la fonction de ces outils.

La principale difficulté rencontrée a été celle de l’acquisition de dents actuelles de rhinocéros pour effectuer ces expérimentations. Après de nombreuses recherches, avec l’aide d’Alexis Lécu, vétérinaire au Muséum national d’histoire naturelle, trois parcs zoologiques nous ont prêté du matériel dentaire, les zoos de Peaugres (Ardèche), de Sigean (Audes) et Montpellier (Hérault). Les extractions ont été effectuées par Benjamin Drouet à Peaugres et par Antoine Joris à Sigean.

Les expérimentations de percussion (retouche, taille, utilisation comme enclume) ont pu ainsi être menées sur 18 dents de rhinocéros, à l’aide d’outils lithiques en quartz et en silex. L’objectif était de reconnaître et d’identifier les traces laissées par l’action humaine.

Exemples d’activités expérimentales reproduites dans cette étude : A) Retouche du quartz ; B) Taille du silex ; C) Utilisation d’une dent comme enclume avec un éclat de quartz. D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l'auteur
Modifications sur des dents de rhinocéros lors d’expérimentations archéologiques, accompagnées de reproductions 3D obtenues par microscope confocal. D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Un dernier volet de référentiel expérimental visait à reproduire des phénomènes naturels d’abrasion (sédiments) et de compaction que peuvent subir des dents durant leur fossilisation. Ces expérimentations ont été menées au sein du laboratoire de taphonomie de Madrid (LeaT laboratory).

Instruments utilisés lors des expériences taphonomiques au sein du laboratoire de Madrid (Espagne). À gauche, essai d’abrasion ; à droite, essai de compactage. D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Les résultats obtenus révèlent la présence de marques similaires à celles de Payre ainsi qu’à celles produites lors des expérimentations archéologiques, dans deux autres sites néandertaliens : El Castillo (Espagne) et Pech-de-l’Azé II (Dordogne). Dans ces deux sites, qui comptent au total 281 dents analysées, les espèces de rhinocéros concernées sont le rhinocéros de prairie (Stephanorhinus hemitoechus) et le rhinocéros de Merck (Stephanorhinus kirchbergensis). Ce dernier représente la plus grosse forme de rhinocéros fossile européen connue pour cette période.

Les traces observées sur le matériel dentaire diffèrent en revanche clairement des altérations de surface observées dans les collections de référence paléontologiques et modernes ainsi que de celles générées lors des expérimentations d’abrasion et de compaction sédimentaire. Par ailleurs, l’analyse des microtraces d’usure confirme qu’elles ont été produites après la mort de l’animal.

Dents de rhinocéros d’El Castillo et de Pech-de-l’Azé II présentant des traces d’origine anthropique. D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Des dents qui ont probablement servi d’outils percuteurs

Nous pouvons donc conclure que les traces identifiées sur les dents de rhinocéros de ces deux sites du paléolithique moyen – El Castillo (Espagne) et Pech‑de‑l’Azé II (France) – sont d’origine humaine. Ces dents ont probablement servi comme percuteurs dans la confection d’outils lithiques (silex, quartz), jouant un rôle dans la chaîne opératoire au paléolithique moyen. Au vu de l’état d’usure des dents utilisées, les Néandertaliennes et Néandertaliens semblent avoir eu une préférence pour des dents de rhinocéros âgés. Il est possible qu’ils se soient concentrés sur de vieux animaux, parce qu’ils représentaient potentiellement des proies plus faciles, ou des charognes. Leur morphologie dentaire, plus aplatie, était sans doute aussi plus adaptée à leur utilisation.

Dessin des traces observées sur les dents n° 2754 et n° 8557 provenant d’El Castillo (dessins de Sophie Guégan). D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Cette étude permet d’élargir nos connaissances sur les comportements néandertaliens, leurs choix techniques et la diversité des matières premières collectées et utilisées, tout en apportant un nouvel éclairage sur leur utilisation des ressources animales. Malgré cette nette avancée dans le champ de nos connaissances, cette découverte ouvre également de nouvelles et nombreuses questions, qui restent pour le moment encore en suspens :

  • Qu’est-ce que cette découverte apporte à nos connaissances de Néandertal et de ses relations à son environnement ?

  • Quelles étaient les stratégies d’acquisition (chasse, charognage, piégeage) et d’utilisation des rhinocéros par Néandertal ? Étaient-elles les mêmes pour tous les types de rhinocéros rencontrés à ces périodes en Europe ? Leurs particularités morphologiques, éthologiques et écologiques et leur disponibilité au sein des biotopes ont-elles influé sur ces comportements ?

Le caractère inédit des marques mises en évidence montre tout l’intérêt de ces recherches, qui ouvrent comme on l’a vu beaucoup de questions qui restent encore à explorer. Il est par ailleurs peu probable qu’une utilisation de dents de rhinocéros comme matière première ait été un comportement limité dans le temps et dans l'espace. C’est pourquoi une révision majeure des séries dentaires de rhinocéros issues des nombreuses collections de sites paléolithiques doit être engagée à la lumière de ces nouvelles observations.

Actuellement, nous ne savons pas si c’est un comportement général ou spécifique aux groupes néandertaliens d’Europe de l’Ouest. Mais que l’on mette en évidence le caractère « universel » ou original de l’utilisation de ces dents, cette découverte ouvre des perspectives en lien avec la connaissance de l’étendue, de la fonction et de la portée symbolique de ce comportement.


Nous remercions le projet RINO (Sorbonne Université et Muséum national d’histoire naturelle) et l’IRN TaphEN (CNRS) pour leur soutien financier. Nous tenons également à exprimer notre gratitude envers toutes les personnes qui nous ont autorisés à accéder aux collections archéologiques et paléontologiques et aux laboratoires qui nous ont accueillis. Enfin, nous adressons nos sincères remerciements aux parcs zoologiques de Peaugres, Sigean et Montpellier (France) pour nous avoir fourni les dents de rhinocéros utilisées lors des expérimentations, avec une mention spéciale à Alexis Lécu, vétérinaire au MNHN, pour son aide précieuse dans cette recherche.

The Conversation

Camille Daujeard a reçu des financements de Sorbonne Université, du Muséum national d'Histoire naturelle, et de l'IRN Taphen (CNRS).

29.05.2026 à 11:18

Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ?

Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)
Antoine Lemor, Chercheur postdoctoral au Réseau francophone international en conseil scientifique (RFICS) — Université de Sherbrooke / Postdoctoral researcher at the Réseau francophone international en conseil scientifique (RFICS) — Université de Sherbrooke, Université de Sherbrooke
Une étude des discours de politique générale depuis 1959 montre que les premiers ministres du centristes ont contribué à accélérer le glissement vers les idées d’extrême droite.
Texte intégral (3388 mots)

La normalisation des idées d’extrême droite passe aussi par des partis considérés comme plus modérés. C’est ce que montre une enquête sur les déclarations de politique générale des premiers ministres depuis 1959. L’un des résultats les plus marquants est le rôle des chefs de gouvernements « centristes » (notamment Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal) dans la diffusion des idées d’extrême droite.


« Victoire idéologique » : en janvier 2024, Marine Le Pen n’a pas hésité à qualifier ainsi la loi « Pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration », adoptée par le gouvernement Attal. Une année plus tard, François Bayrou, figure centriste de la majorité, s’inquiétait publiquement d’une « submersion » migratoire. Ces éléments de langage illustrent un phénomène plus large : les idées d’extrême droite, autrefois marginales, semblent avoir trouvé leur place dans les discours et les pratiques de responsables politiques qui ne lui sont pas traditionnellement affiliés.

Comment en est-on arrivé là ? Que révèle cette évolution sur la transformation du débat politique en France ?

Une méthode inédite : l’analyse automatisée des discours de politique générale

Pour répondre à cette question, nous avons analysé l’ensemble des déclarations de politique générale prononcées depuis 1959, soit trente discours au total. Ces textes, souvent longs et programmatiques, constituent un matériau unique : ils condensent les priorités du gouvernement lors de son entrée en fonction et fixent le cap politique devant l’Assemblée nationale. Autrement dit, ils offrent une photographie formelle et régulière de l’idéologie au sommet de l’État.

Afin de mesurer la présence d’idées d’extrême droite, nous avons construit un indicateur, le score idéologique d’extrême droite (Sied). Basé sur sept grandes dimensions que l’ont retrouve dans la plupart des définitions de l’extrême droite – nationalisme, anti-immigration, anti-démocratie, anti-progrès, autoritarisme, traditionalisme et anti-égalitarisme –, il permet de repérer, à l’aide d’outils de traitement automatique du langage, la part de ces idées dans chaque discours.

Des années 1970 à aujourd’hui : une progression continue

Les résultats sont sans équivoque : la part d’idées d’extrême droite dans les déclarations de politique générale progresse de manière continue depuis le milieu des années 1970, selon une dynamique de long terme qui dépasse largement les alternances partisanes (voir graphique). Après des niveaux élevés au début de la Vᵉ République – notamment sous Michel Debré et Georges Pompidou, dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne –, la courbe connaît un net reflux au cours des années 1970.

Fourni par l'auteur

À partir de cette période, la tendance s’inverse durablement. Le score idéologique d’extrême droite augmente progressivement dans les années 1980 et 1990, marque un palier relatif au tournant des années 2000, puis repart nettement à la hausse à partir des années 2010. Les discours les plus récents atteignent ainsi des niveaux comparables à ceux observés dans les moments les plus conflictuels du début des années 1960, mais dans un contexte institutionnel bien plus stable que celui du début du régime.

Notre étude montre que les idées d’extrême droite ne circulent pas seulement dans les partis qui s’en revendiquent. Des premiers ministres de droite, du centre et même de gauche ont, à des degrés divers, repris des expressions ou des cadrages caractéristiques de ce registre idéologique.

Ce phénomène n’a rien d’étonnant. Comme le rappelle le politologue américain Cas Mudde, l’extrême droite ne crée pas ex nihilo : elle radicalise des idées déjà présentes dans la société – l’attachement à la nation, la valorisation de l’ordre ou la méfiance envers l’égalité. La notion de nation en offre un bon exemple : elle peut être comprise de manière ouverte, comme un projet politique commun ou, au contraire, comme une communauté fermée, définie par la naissance ou la supposée appartenance raciale.

En valorisant ces interprétations exclusives, les premiers ministres ont, depuis les années 1970, contribué à estomper la frontière entre discours d’extrême droite et langage institutionnel. Le constat est d’autant plus frappant que les déclarations de politique générale – ces discours solennels où un chef de gouvernement présente son programme devant l’Assemblée nationale – sont réputées consensuelles, destinées à rassembler une majorité. Or, même dans ce cadre codifié, le lexique s’est déplacé : des termes autrefois impensables s’y sont imposés, élargissant peu à peu les limites du dicible.

Comprendre ces résultats avec la métapolitique

Traditionnellement, les chercheurs expliquent la diffusion des thèmes d’extrême droite par la cooptation électorale : des partis reprennent ponctuellement certains éléments du programme de leurs adversaires pour séduire leur électorat. Nicolas Sarkozy, par exemple, avait multiplié les références à l’« identité nationale », en 2007 et en 2012.

Mais nos résultats montrent que cette logique ne suffit pas. Même à des périodes où cette stratégie n’était pas payante électoralement, on observe une hausse du score idéologique d’extrême droite dans les discours de premiers ministres issus du centre ou de la gauche. Autrement dit, la diffusion ne résulte pas seulement d’un calcul stratégique : elle traduit un déplacement durable du langage politique.

C’est ici que le concept de « métapolitique » prend tout son sens.

Cette idée a été développée à l’extrême droite par la Nouvelle Droite, un courant intellectuel né en 1969 autour du think tank Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) qui avait pour ambition de réhabiliter une pensée réactionnaire voire fasciste à l’échelle européenne, après la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, la métapolitique repose sur une idée simple : avant de prendre le pouvoir, il faut transformer la société et, pour cela, il faut réinventer les mots, les symboles et les cadres de pensée qui la structurent.

Autrement dit, il s’agit de façonner le sens commun pour le rendre plus perméable à ses idées plutôt que de convaincre directement sur la base d’un programme politique clairement identifiable. Une stratégie revendiquée par certains membres éminents de l’extrême droite française comme Marion Maréchal.

La notion de « fenêtre d’Overton » peut aider à comprendre un principe sous-jacent à la métapolitique. Une idée auparavant impensable peut devenir politiquement légitime si elle est régulièrement évoquée, débattue ou reformulée dans des termes plus neutres. Chaque fois qu’un responsable politique – même modéré – mobilise une rhétorique sécuritaire, anti-immigration ou anti-égalitaire, il contribue, volontairement ou non, à élargir cette fenêtre : ce qui paraissait extrême hier devient aujourd’hui une opinion ordinaire.

En modifiant les cadres symboliques et les associations de sens, des responsables politiques qui ne sont pas affiliés à l’extrême droite ont contribué – bon gré mal gré – à un processus métapolitique favorable à la diffusion de ses idées. Ce faisant, ils ont contribué à les faire entrer dans le langage du pouvoir, jusqu’à les rendre familières au-delà des acteurs qui s’en revendiquent traditionnellement.

Depuis 2017, la façon dont l’exécutif parle d’immigration, notamment en reprenant, encore plus que ne le fait Marine Le Pen, la métaphore du flux prêt à déborder en est un bon exemple.

Le centre : acteur clef de la diffusion des idées d’extrême droite

L’un des résultats les plus marquants de notre étude est le rôle du centre politique dans la diffusion des idées d’extrême droite. Les premiers ministres qui s’en réclament – et qui se présentent souvent comme des figures de modération – ont paradoxalement contribué à accélérer ce glissement vers l’extrémisme.

Si certains premiers ministres de droite (comme Michel Debré, Jacques Chirac ou Édouard Balladur) atteignent ponctuellement des score idéologique d’extrême droite (Sied) particulièrement élevés, d’autres sont plus bas (Jacques Chaban-Delmas, Maurice Couve de Murville ou Jean-Pierre Raffarin). La droite se caractérise ainsi par une dispersion interne sur le Sied qui laisse entrevoir l’intervention d’autres facteurs contextuels dans la mobilisation des idées d’extrême droite. Par exemple, la nomination de Jacques Chaban-Delmas est marquée par la volonté d’une ouverture aux sociaux-démocrates de Georges Pompidou. Cela se reflète par la très commentée « nouvelle société » dans le discours de Chaban-Delmas qui dénonce un pays de « castes » et des inégalités excessives.

Fourni par l'auteur

À l’inverse, les premiers ministres issus du centre présentent des niveaux de Sied durablement élevés et relativement homogènes, en particulier dans la période récente (Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal). L’écart maximal observé au sein du centre – entre Élisabeth Borne et Jean Castex – ne dépasse pas 3 points sur l’échelle du Sied, alors qu’il dépasse 8 points entre Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, les deux premiers ministres de droite aux scores les plus opposés.

Cette configuration se retrouve dans la distribution des scores : parmi les cinq premiers ministres affichant les Sied les plus élevés, on compte trois personnalités de droite et deux du centre, tandis que les cinq scores les plus faibles regroupent une personnalité de gauche et quatre de droite. Le centre occupe ainsi de manière plus constante le haut du spectre : à l’exception d’Élisabeth Borne, l’ensemble des premiers ministres centristes se situent au-dessus de la médiane, ce qui en fait un vecteur plus régulier de normalisation de ce registre idéologique.

Dans leurs déclarations de politique générale, plusieurs premiers ministres centristes mobilisent un lexique technocratique et sécuritaire convergeant.

Édouard Philippe évoque ainsi la « pression migratoire » et les « tensions » qu’elle ferait peser sur la cohésion nationale, dans une logique de gestion administrative des flux. Jean Castex appelle pour sa part à « rétablir l’autorité de l’État » face à une « coalition d’ennemis de la République » mêlant terrorisme, séparatisme et extrémisme. Gabriel Attal, enfin, recourt à de multiples reprises à la métaphore du « réarmement » – de l’État, de l’école ou des politiques publiques – inscrivant l’action gouvernementale dans un registre martial.

Pris ensemble, ces cadrages contribuent à installer durablement dans le langage du pouvoir des représentations historiquement associées à l’extrême droite, sous des formes euphémisées.

Fourni par l'auteur

Normaliser l’extrême droite en se présentant comme seule voix de la raison

En cherchant à incarner la raison et le compromis, le centre a souvent repris les thèmes de l’extrême droite pour mieux les encadrer ou les « rationaliser ». Mais cette stratégie produit l’effet inverse : elle légitime ces thèmes en les inscrivant dans le langage gouvernemental.

En se définissant comme le pôle de la modération, le centre adopte une posture d’arbitre plutôt que de compétiteur dans le jeu démocratique. Or, tout en jouissant d’une position de force lorsqu’il est au pouvoir, le centre tend à renvoyer dos à dos l’extrême droite et la gauche. C’est une formule doublement gagnante pour l’extrême droite qui se voit normaliser (en devenant un extrême parmi d’autres) tandis que l’un de ses principaux adversaires se trouve diabolisé, la gauche étant désormais présentée comme extrémiste.

Cette dynamique ne se limite pas à des calculs électoraux ponctuels. Elle s’inscrit dans une transformation structurelle. Comme l’expliquent les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, l’expansion du centre, en affaiblissant les partis de gauche et de droite traditionnels, a contribué à polariser le champ politique. En se présentant comme « au-dessus des clivages » tout en mettant en œuvre des politiques largement alignées sur l’agenda de la droite (voire en reprenant certains de ses cadrages) le centre opère un déplacement du référentiel politique. Ce processus contribue à rendre discutables puis acceptables des thèmes et des diagnostics initialement portés par l’extrême droite.

Comme le rappelle l’historien Johann Chapoutot, cette tension entre libéralisme économique et réaction n’est pas nouvelle. Dans son dernier essai, il montre comment les élites libérales de la République de Weimar ont cru pouvoir canaliser les forces autoritaires en les intégrant au jeu institutionnel – avant d’en être les premières victimes. Le parallèle historique souligne la fragilité d’un centre qui, en voulant instrumentaliser l’extrême droite, finit parfois par lui ouvrir la voie.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ) et du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ)

Antoine Lemor a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

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