25.05.2026 à 18:21
Juju Fitcats, Maghla, Marcus : quand les influenceurs bousculent la hiérarchie des stars
Texte intégral (1298 mots)

La 15ᵉ saison de l’émission « Danse avec les stars » vient de s’achever, marquant un tournant symbolique pour le paysage audiovisuel français. Parmi les finalistes, on retrouvait en effet Juju Fitcats, influenceuse fitness aux millions d’abonnés, encouragée sur le plateau par son conjoint, le youtubeur français le plus suivi du pays, Tibo InShape. Dans cette édition, pas moins de trois figures issues des réseaux sociaux (Maghla, Marcus et Juju Fitcats) concouraient aux côtés de célébrités du show-business traditionnel.
Si l’on peut voir dans la « diversification » des candidats de l’émission « Danse avec les stars » une stratégie de TF1 pour capter un public jeune, ce mélange des genres est surtout le symptôme d’une mutation profonde : l’avènement de nouveaux modèles d’identification et une redéfinition radicale de la « star ».
L’intégration de créateurs de contenus au sein d’un programme institutionnel entérine un glissement sémantique majeur de la notion de « star ». Jusqu’ici, la légitimité d’une célébrité découlait d’une forme de consécration par les industries culturelles traditionnelles (cinéma, musique, télévision…). Aujourd’hui, la hiérarchie est bousculée.
Le passage de l’écran vertical du smartphone au parquet du prime time de l’émission « Danse avec les stars », diffusée en France depuis 2011 – dans laquelle des célébrités faisant ou ayant fait carrière dans un autre domaine que la danse (chanson, musique, cinéma, sports, télévision, mannequinat, humour, etc.) sont associées à des professionnel·les de la danse, formant ainsi des couples de danse – institutionnalise une nouvelle forme d’autorité. La notoriété ne se reçoit plus d’une chaîne de télévision ; elle s’apporte avec soi. En invitant ces personnalités du Web, la télévision reconnaît que la norme sociale et culturelle se co-construit désormais dans l’interactivité de l’espace numérique. Le créateur de contenus n’est plus une « sous-célébrité », mais le détenteur d’un capital social, porté par une communauté virtuelle, que les médias de masse cherchent à s’approprier.
Le cas de Juju Fitcats est, à cet égard, exemplaire. Son parcours récent témoigne d’un accroissement inédit de son périmètre d’influence : de créatrice de contenus sur YouTube, elle est devenue animatrice pour le groupe M6 avec l’émission « Living Santé ». Ce passage du statut de « personnalité du web » à celui de présentatrice d’une émission thématique sur une grande chaîne nationale marque une étape clé. Elle n’est plus seulement une invitée, mais une figure d’autorité médiatique dont la légitimité, née sur les réseaux sociaux, est désormais reconnue par les responsables des médias traditionnels et validée par le grand public.
Le « super-pair » : une proximité émotionnelle inédite
Ce basculement s’éclaire à la lumière de la théorie de l’apprentissage social d’Albert Bandura (1925-2021). Pour apprendre et créer son identité au sein d’un groupe, l’individu privilégie des modèles perçus comme similaires à lui-même, qu’il s’attache à imiter dans l’objectif de valoriser son image sociale.
Contrairement aux stars classiques dont la vie privée reste sanctuarisée, les influenceurs ont bâti leur empire sur l’exposition de leurs vulnérabilités. Juju Fitcats, en évoquant son parcours lié à l’anorexie, crée une puissante illusion de proximité, car elle met en scène sa fragilité et le parcours suivi pour dépasser les difficultés. Pour le jeune téléspectateur, voir Juju Fitcats ou Marcus accéder à une reconnaissance nationale offre alors un récit d’« empowerment » où chacun est invité à s’accomplir sous le regard des autres. La réussite sociale semble dès lors reproductible et le dépassement de soi accessible à tous, car incarnés par une personne « normale » issue de plateformes numériques, largement fréquentés par les jeunes.
Les zones d’ombre de la prescription : le poids des normes
Nos recherches financées par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et menées dans le cadre des projets ALIMNUM et ALIMFIT soulignent la force de prescription massive de ces acteurs sur les comportements alimentaires et sportifs, dans la lignée des recommandations sanitaires diffusées par les professionnels de santé et les pouvoirs publics. Toutefois, cette consécration des influenceurs comme nouveaux leaders d’opinion n’est pas sans risques pour des publics vulnérables.
En confiant les clés d’une émission comme « Living Santé » à une influenceuse fitness, les médias traditionnels actent le fait que les jeunes s’informent désormais via des visages familiers plutôt que par des experts académiques distants. Si cela permet de diffuser des messages de prévention de manière moins moralisatrice, cela renforce aussi une comparaison sociale constante. L’exposition répétée à des corps performants, validés à la fois par les algorithmes et par le prime time, peut engendrer une autosurveillance accrue et une insatisfaction corporelle chez les populations les plus fragiles. La participation à une émission comme « Danse avec les stars » permet en effet, de rendre visible et de mettre en scène les conseils diffusés, en montrant comment le corps peut être contrôlé au service d’une compétition festive grand public.
Vers de nouveaux architectes du monde social
En définitive, la présence massive d’influenceurs sur le parquet de « Danse avec les stars » et leur installation durable sur les grilles de programmes montrent qu’ils sont les nouveaux architectes du monde social des jeunes. Même si passer des réseaux sociaux à une émission santé puis à un rendez-vous médiatique en prime time peut sembler incohérent, ce parcours de starification est le reflet de l’extension du pouvoir des influenceurs fitness, à l’heure où le corps constitue un passeport social pour une grande majorité des jeunes.
Comprendre ce glissement, ce n’est pas diaboliser ces créateurs, mais accepter que les leviers de l’influence ont changé de main. L’enjeu pour l’éducation aux médias est désormais d’analyser comment cette « proximité mise en scène », désormais institutionnalisée par la télévision, redéfinit durablement le rapport à l’identité, au succès et à la santé physique et mentale des jeunes.
Caroline Rouen-Mallet a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) ) pour les projets ALIMNUM et ALIMFIT.
Pascale Ezan a reçu des financements de l'Agence Nationale de Recherche - projet ALIMNUM : Alimentation et Numérique
Stéphane Mallet a reçu des financements de l'ANR
25.05.2026 à 18:20
Comme l’humain, le chimpanzé a son propre style de dessin et le garde pendant des années
Texte intégral (1536 mots)
De même que chaque être humain possède une écriture reconnaissable ou que les peintres ont leur style artistique, les chimpanzés (Pan troglodytes) développent une manière de dessiner qui leur est propre et qui reste constante pendant des années. C’est ce que nous montrons dans notre récente étude parue dans la revue Primates.
Ainsi, le mâle Zamba remplit sa feuille de petits points compacts, disposés en grappes denses. Loi, lui, trace des courbes et des triangles répartis sur toute la feuille. La femelle Misaki, quant à elle, produit de grands motifs en éventail.
Ces différences ne relèvent pas du hasard : elles persistent de façon cohérente sur huit années d’observation, suggérant que le comportement graphique des chimpanzés reflète des traits individuels stables, et donc une forme de personnalité esthétique.
Comment cette découverte a-t-elle été réalisée ?
L’étude repose sur l’analyse systématique de 494 dessins produits entre 1999 et 2012 par six chimpanzés, hébergés au Great Ape Research Institute, au Japon. Ces animaux participaient librement à des séances de dessin proposées comme activité d’enrichissement cognitif, sans récompense conditionnelle : ils pouvaient entrer dans la salle, dessiner ou bien partir. Notons que, lors de leur première séance de dessin, les chercheurs leur montrent comment utiliser crayons, pinceaux et peinture et que tous les chimpanzés n’apprécient pas forcément cette pratique.
Quand un chimpanzé se désintéresse de son dessin et le laisse, il est récupéré, numérisé puis examiné, à l’aide d’une grille de 96 cellules permettant de quantifier dix variables dont le taux de remplissage de la feuille, le nombre de couleurs utilisées et leur chevauchement, la distance du dessin par rapport au centre de la feuille ou encore la présence de formes géométriques, telles que des boucles, des triangles ou des motifs en éventail.
Une analyse statistique a ensuite condensé ces mesures en trois grandes dimensions graphiques : le remplissage (densité et couverture), la forme (géométrie des tracés) et la couleur (diversité et superposition). Ces trois dimensions ont été comparées entre les individus, entre les saisons et au fil du temps pour chaque chimpanzé.
En quoi cette découverte est-elle importante ?
C’est la première fois qu’on démontre quantitativement, et durant plusieurs années, la stabilité d’un style graphique individuel chez un primate non humain. Nos études antérieures sur les orangs-outans ou d’autres chimpanzés avaient mis en évidence des différences entre individus, mais à des instants ponctuels ou sur de courtes périodes. Ici, les signatures individuelles persistent au cours d’une période de huit ans, indiquant que le dessin reflète des traits stables et récurrents, tels que les stratégies motrices, les préférences cognitives et les tendances exploratives, plutôt que des fluctuations d’humeur occasionnelles de la part des animaux.
Cette étude révèle par ailleurs que les dessins évoluent avec le temps : chaque chimpanzé remplit davantage la feuille, diversifie son utilisation des couleurs et ses formes au fil des mois et des années, un développement analogue à ce qu’on observe chez les enfants humains qui apprennent à dessiner. On note également un effet saisonnier marqué : en hiver, les productions sont plus légères et plus pauvres en formes, possiblement en lien avec une baisse générale d’activité liée au froid et à la luminosité réduite.
Enfin, si les chimpanzés utilisent préférentiellement leur main droite, ils peuvent aussi mobiliser les deux mains au sein d’un même dessin. Quand ils utilisent les deux mains, les chimpanzés couvrent une plus grande partie de la feuille et superposent davantage de couleurs.
Quelles sont les suites ?
Pour les chimpanzés, nous cherchons à agrandir la taille de la cohorte et à affiner nos résultats en déterminant s’ils sont capables de reconnaître leurs propres dessins.
Étendre cette approche à d’autres espèces de grands singes (gorilles, bonobos, gibbons – espèces encore jamais étudiées sous cet angle) permettrait de savoir si cette personnalité graphique est partagée par l’ensemble de ces espèces et d’en retracer l’histoire évolutive. L’utilisation de tablettes tactiles offrirait en outre accès à la dimension temporelle du dessin : l’ordre des couleurs ou la vitesse des tracés par exemple.
Sur le plan évolutif, la variabilité interindividuelle observée chez les chimpanzés pourrait refléter des comportements protographiques qui existaient chez les hominines (les gestes exploratoires de marquage de surfaces – tracer, gratter, pointer – qui précèdent et préfigurent le dessin intentionnel, sans en avoir encore la dimension symbolique ou représentative) bien avant l’émergence de l’art figuratif dont les premières traces datent de plus de 45 000 ans. Comprendre comment le geste exploratoire devient intentionnel, puis symbolique, passe sans doute par l’étude approfondie de nos plus proches cousins, comme nous l’avons suggéré chez les macaques.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Cédric Sueur a reçu des financements de l'université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour ces recherches. Il est membre de l'Institut Universitaire de France (IUF) et directeur de la Chaire Conservation et Culture des Grands Singes
Marie Pelé a reçu des financements de l'Université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour effecteur ces recherches.
25.05.2026 à 18:20
Le sacrifice de l’Aïd-el-Kébir, entre transcendance et lien social
Texte intégral (1860 mots)
Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-el-Kébir – ou Aïd-al-Adha – est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?
Dans Crainte et Tremblement, le philosophe danois fondateur de l’existentialisme Soren Kierkegaard, dont se réclame deux siècles plus tard le philosophe français Jean-Paul Sartre, interroge le concept de « suspension téléologique de l’éthique » accompagnée d’un « saut dans la foi » dans l’acte du sacrifice d’Abraham qui devait choisir entre son devoir religieux absolu envers Dieu et la loi morale universelle (ne pas tuer son fils : Ismäl selon le Coran et Isaac selon les autres religions). Là où la raison voit un geste insensé, le patriarche inaugure une sphère où la confiance absolue en Dieu redéfinit l’existence.
C’est dans cette optique qu’il faut considérer l’acte mimétique des musulmans durant l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir. Cette « Grande Fête », qui marque chaque année l’acmé du calendrier lunaire hégirien, fixée cette année 2026 au 27 mai, et l’Aïd-al-Fitr, qui suit le mois du jeûne de ramadan, constituent les deux seules fêtes religieuses musulmanes.
L’Aïd-el-Kébir s’étend sur trois jours et commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham) à Dieu, symbolisée par le sacrifice d’un animal (ovin) dont une partie est partagée avec les nécessiteux. Ce rituel est avant tout un grand moment de rassemblement familial, de prière et de solidarité qui réunit aujourd’hui plus de 2 milliards de croyants dans le monde et environ 5 à 6 millions en France.
Portée par la croissance démographique globale, cette célébration est de plus en plus fêtée à l’échelle internationale, tandis que, en France, elle s’inscrit de manière de plus en plus visible et structurée dans le paysage social au fil des ans. Dès lors, comment ce rite, loin d’être une simple réminiscence archaïque, articule-t-il aujourd’hui des enjeux symboliques profonds et des enjeux de cohésion sociale ?
La dimension symbolique : la proximité par le don
Le terme « Adha » renvoie au sacrifice, mais c’est le concept de « Qurban », ou sacrifice/don, qui en éclaire la métaphysique. Comme le souligne l’historien Dominique Sourdel dans son analyse des piliers de la foi, le rite ne vise pas une satisfaction matérielle de la divinité – le Coran précisant que ni la chair ni le sang n’atteignent Dieu – mais bien la piété du croyant (Sourate 22, verset 37).
Symboliquement, l’acte de sacrifier une bête est une mise en scène du renoncement à l’ego qui traduit un « renoncement pulsionnel » au sens du psychanalyste Sigmund Freud ou de renoncement à la « rivalité mimétique » au sens de l’anthropologue et historien René Girard. Selon le penseur Mohammed Arkoun, le sacrifice est une rupture avec « l’idolâtrie de soi ». Ainsi, en immolant ce que l’être humain possède de plus précieux en contexte pastoral – le bétail –, le fidèle rejoue la soumission d’Ibrahim (Abraham) et reproduit le geste symbolique et religieux de la soumission absolue à la divinité.
C’est une pédagogie du détachement : l’animal sacrifié devient le substitut de nos propres vanités terrestres et de nos attachements égoïstes, dont on accepte de se défaire symboliquement lors du rituel. Comme le rappelle l’imam Tareq Oubrou, le rituel est une « spiritualité en acte » où l’égorgement n’est pas une fin, mais le passage obligé vers une proximité (qurb) renouvelée avec le Créateur.
À cela s’ajoute une dimension éducative souvent soulignée par les théologiens contemporains : le Qurban rappelle que la foi ne se limite pas à des convictions intérieures, mais s’incarne dans des gestes concrets et visibles. Le sacrifice devient alors un exercice de sincérité, où l’intention prime sur la matérialité de l’offrande. Il marque un moment de gratitude, en reconnaissant que ce que l’on possède n’est jamais totalement à soi. En ce sens, le rite agit comme un rappel annuel de la responsabilité morale du croyant envers Dieu, mais aussi envers la société.
La dimension sociale : une économie de l’altérité
Au-delà de la verticalité spirituelle, l’Aïd-al-Adha est une machine à produire de l’horizontalité sociale. La règle du tiers, évoquée dans les sources classiques et contemporaines, impose une répartition rigoureuse : un tiers pour la famille, un tiers pour les amis et les voisins et un tiers pour les indigents.
Cette pratique hautement symbolique transforme le sacrifice en un outil de redistribution économique. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cette fête est le seul moment de l’année où les protéines carnées sont accessibles aux plus pauvres. Il s’agit d’une « solidarité organique » qui dépasse la simple charité : c’est un droit pour le receveur et un devoir pour le donateur.
Cette dimension collective renforce l’appartenance à l’Oumma (communauté musulmane), brisant les hiérarchies de classe. Le repas partagé devient l’espace d’une égalité retrouvée, où la consommation de la viande sacralisée scelle un pacte de paix et de reconnaissance mutuelle entre les membres de la cité. Cette redistribution ritualisée crée un moment d’interdépendance assumée : chacun devient responsable du bien-être de l’autre.
En effet, dans un monde où l’individualisme progresse, cette fête rappelle la centralité du « lien social » et la nécessité de maintenir des réseaux de solidarité. Le geste du don, répété chaque année, façonne une mémoire collective du partage. Il réaffirme que la cohésion d’une communauté ne repose pas seulement sur des croyances communes, mais aussi sur des actes concrets de fraternité.
La dimension mimétique : canaliser la violence humaine
Cette fête recouvre aussi une dimension symbolique forte. Sur le plan anthropologique, c’est l’occasion de gérer des pulsions qui traversent la société ou ce que René Girard nommait « la violence fondatrice ». Le sacrifice de l’Aïd fonctionne comme un puissant régulateur de cette agressivité sociale.
En sacrifiant « au nom de Dieu », le fidèle reconnaît que le droit de vie et de mort ne lui appartient pas. Le sang versé de l’animal est le prix payé pour que le sang humain ne coule pas. Le rite empêche la vengeance privée et la dispersion de la violence dans le corps social.
C’est une catharsis collective qui transforme un potentiel chaos en une célébration ordonnée de la vie. Cette fonction apaisante du rite est d’autant plus importante dans des sociétés où les tensions sociales peuvent s’accumuler silencieusement. Le sacrifice agit alors comme un mécanisme de décharge contrôlée, ce qui permet de réaffirmer les limites éthiques et la primauté du droit. Il rappelle que la violence, pour être contenue, doit être symbolisée et ritualisée. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir participe à la stabilité du groupe en transformant une pulsion brute en un acte porteur de sens.
Un moment de recentrement
L’importance de l’Aïd-el-Kébir pour tout musulman réside donc dans cette triple réconciliation : avec Dieu par la piété, avec l’autre par le partage, et avec soi-même par la maîtrise de ses pulsions. Comme le souligne la pensée réformiste actuelle, notamment chez Tareq Oubrou, le défi est aujourd’hui de conserver l’esprit de ce sacrifice – le don de soi – dans des contextes urbains et mondialisés où la matérialité du rite doit parfois s’adapter à de nouvelles exigences éthiques et environnementales. Elle reste, par essence, la fête de la gratitude et du renouveau de l’alliance.
Dans cette perspective, au-delà de sa dimension purement rituelle, l’Aïd-el-Kébir, ou Aïd-al-Adha, agit comme un puissant vecteur de recentrement identitaire et culturel, dont les dynamiques mettent en exergue un clivage générationnel. Pour les générations les plus âgées (les seniors), cette fête est principalement vécue à travers le prisme de la tradition et de la continuité mémorielle liée au pays d’origine. À l’inverse, on observe chez les plus jeunes une tendance à une ferveur religieuse accrue, où l’Aïd est investi comme un marqueur d’affirmation spirituelle et de visibilité dans l’espace public français.
Dans un monde traversé par l’accélération et la fragmentation, cette fête religieuse offre un espace de ralentissement symbolique. Elle réaffirme que la cohésion d’une communauté se nourrit autant de gestes rituels que d’intentions morales. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir demeure un repère identitaire et éthique, capable de relier tradition et modernité.
Djamel Bentrar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.05.2026 à 18:19
Le Royaume-Uni a-t-il besoin d’un nouveau Winston Churchill ?
Texte intégral (2900 mots)
Depuis le Brexit, évènement éminemment churchillien, le Royaume-Uni subit une instabilité politique chronique. Pas moins de cinq premiers ministres se sont succédé à la tête d’un pays dont certains spécialistes commencent à questionner la gouvernabilité. Alors que les spéculations vont bon train quant à l’identité du successeur potentiel de l’actuel premier ministre, Keir Starmer, sur la sellette, est-ce de Churchill que le candidat idéal devrait s’inspirer ?
Un récent article du Guardian compare la situation politique actuelle outre-Manche, où la durée de vie des gouvernements oscille dernièrement entre quelques semaines et plusieurs mois, à celle de la IVᵉ République française, dont l’état de crise permanent avait été résolu, en partie, par l’avènement d’un homme providentiel, Charles de Gaulle. Il est dès lors tentant, de par leur similitude dans la mémoire collective, de voir dans la figure tutélaire de Winston Churchill (1874-1965) un repère dont il conviendrait de s’inspirer pour mettre un terme à l’instabilité.
Churchill a longtemps été adulé et plus récemment remis en question. Son souvenir a de nouveau été mis sur le devant de la scène par l’épineuse question européenne, notamment durant l’acrimonieux débat du Brexit qui a renforcé la polarisation de la société britannique : aurait-il voté pour ou contre ? Si sa riche carrière, durant laquelle il a promu la création d’une Europe unie (mais sans le Royaume-Uni, pour lequel il préférait une relation spéciale avec les États-Unis), a permis aux pro et anti-UE d’ériger Churchill en figure de proue, c’est avant tout le souvenir d’un pays uni et auréolé d’une victoire sur la barbarie nazie qui plaît dans l’imagerie churchillienne.
Pour autant, les leaders politiques actuels devraient-ils s’inspirer du grand homme pour dépasser ce qui ressemble à une voie sans issue ?
Chef de guerre plus que leader en temps de paix ?
La réponse n’est pas si évidente. Un minimum de connaissances en civilisation britannique fait pencher la balance en faveur d’une réponse négative. Churchill était avant tout un chef de guerre, sans véritable vision à long terme pour un pays en temps de paix. Les électeurs le lui ont d’ailleurs clairement fait comprendre en 1945 en choisissant un premier ministre bien moins charismatique, mais bien meilleur administrateur et capable de compromis, en la personne de son opposant travailliste Clement Attlee.
L’histoire que Churchill avait proposée durant la Seconde Guerre mondiale était celle d’un Royaume-Uni triomphant et éternel, sûr de sa force et de son rayonnement mondial, dont se sont d’ailleurs inspirés les promoteurs du Brexit, de Boris Johnson à Nigel Farage. Mais cette vision glorieuse nécessitait la présence constante d’un ennemi à combattre et l’analogie douteuse qu’il a établie durant la campagne de 1945 entre le potentiel gouvernement travailliste et la Gestapo n’était pas en phase avec le désir de paix du peuple britannique.
Au-delà de l’incompatibilité du storytelling churchillien avec la situation d’après-guerre – et, de fait, avec la situation présente –, les futurs dirigeants du pays pourraient toutefois s’inspirer de certains éléments de sa rhétorique. En effet, la notion d’unité et de destinée commune, où tout un peuple fait corps contre l’adversité, est peut-être l’un des arguments les plus importants dans un pays miné par les divisions à tous les étages : entre le Nord et le Sud ; entre le centre et la « périphérie » celtique, c’est-à-dire l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord où les velléités d’indépendance vis-à-vis de Londres se font de plus en plus pressantes ; entre la jeunesse libérale et multiculturelle et une cohorte plus conservatrice.
Si ces divisions latentes ont été en partie révélées par la décision de sortir de l’Union européenne en 2016, le débat du Brexit a créé de nouvelles identités politiques entre, d’une part, une catégorie de la population progressiste et, de l’autre, une catégorie plus conservatrice sur fond de guerres culturelles dont l’enjeu semble être la définition même de la britannicité.
Ce débat a aussi fragmenté le système politique : désormais, des partis plus ou moins ouvertement populistes concurrencent les partis historiques. Ces dernières années, la scène politique a connu une profonde recomposition, évoluant du bipartisme au multipartisme.
Starmer, l’anti-Churchill ?
Dans ce climat incertain, le Parti travailliste, qui avait fait campagne lors des dernières élections législatives, en 2024, sur l’idée de changement, tout en présentant Starmer comme un chef capable de garantir la stabilité des institutions – mais qui avait surtout bénéficié du rejet massif des Tories par l’électorat –, se trouve de façon ironique dans une situation assez similaire à celle du Parti conservateur : une formation divisée et un chef remis en question, notamment après les terribles résultats aux élections locales de mai 2026.
Auréolé d’une large victoire et à la tête d’une écrasante majorité en 2024, Starmer n’a donc pas réussi à faire mieux que ses prédécesseurs du camp d’en face. Dans une tournure toute churchillienne, Ben Worthy and Mark Bennister expliquent que « Starmer a rencontré des difficultés parce qu’il en a déçu trop et n’en a convaincu que trop peu ».
Pis, il n’a jamais su créer un capital de sympathie personnelle et ses revirements – on en compte plus d’une douzaine, notamment sur le remboursement des prêts étudiants, la création d’une carte d’identité numérique ou encore certaines aides aux personnes handicapées et aux personnes âgées – ainsi que sa difficulté à prendre des décisions fortes et à proposer un cap bien défini pour le pays font de lui, aujourd’hui, l’un des premiers ministres les plus impopulaires (Churchill est au contraire le plus apprécié des Britanniques).
Les forces en présence pour la succession
Pour remettre en cause l’autorité du chef, le Parti travailliste a des règles très strictes. Il faut qu’un candidat reçoive le soutien d’au moins 20 % des députés, soit 81 parlementaires (Members of Parliament, MPs, NDLR). Il y a ensuite une élection au vote préférentiel de la part des sympathisants encartés (le chef actuel est de facto dans la course). Alors, qui sont ces candidats qui espèrent relever le pays ?
L’un des premiers à s’être déclaré intéressé est l’ex-ministre de la santé (il a démissionné après les élections locales du 7 mai) Wes Streeting. Ses ambitions ne sont pas nouvelles. Il aurait pu être candidat travailliste en 2024. Selon certaines sources à Westminister, le puissant stratège travailliste Morgan McSweeney voyait en Starmer un « responsable des ressources humaines », en aucun cas un leader charismatique, plutôt un homme de paille qui devait servir de rempart contre l’extrême gauche de l’ancien chef du parti Jeremy Corbyn, les clés du parti devant plus tard être transmises à Streeting.
L’histoire en a voulu autrement. Situé à la droite du parti, comme Tony Blair avant lui, Streeting a récemment attaqué Starmer pour son manque de vision. Lui propose clairement un retour au sein de l’Union européenne, afin de dépasser l’approche tiède et timide de « réinitialisation » du premier ministre actuel. Il s’agit d’une idée courageuse dans un pays loin d’avoir soigné les blessures du Brexit. Cette initiative a le mérite de mettre sur le devant de la scène cet « elephant in the room » que constitue la question d’une éventuelle réadhésion à l’UE. Elle contraint également les autres candidats à la tête du Parti travailliste à se prononcer de façon tranchée sur cette question majeure.
Streeting ne bénéficie toutefois pas d’un soutien important au sein du parti et risque d’être rattrapé par les secousses de l’affaire Mandelson, puisqu’il semble être proche de ce dernier, responsable phare du parti récemment déchu et devenu infréquentable du fait de la révélation des relations qu’il avait longtemps entretenues avec Jeffrey Epstein.
Plus populaire, notamment auprès du grand public, le maire du Grand Manchester Andy Burnham représente une vraie menace pour Starmer, depuis l’aile gauche du parti. Il espère pouvoir mettre en place, à l’échelle nationale, ses recettes de « Manchesterism », dont le but avoué est de mettre fin au néolibéralisme mis en place par Margaret Thatcher qui n’a jamais été réellement remis en cause depuis, notamment par les derniers premiers ministres travaillistes, Tony Blair et Gordon Brown. Dans sa ville, Burnham a notamment renforcé les pouvoirs publics en reprenant le contrôle de l’exploitation des lignes de bus.
Une fois premier ministre, il prônera davantage de nationalisations, investira massivement dans les logements sociaux, renforcera la dévolution (le pouvoir politique des Parlements locaux au pays de Galles, en Écosse et en Irlande du Nord) et empruntera plus d’argent. Ce dernier point a d’ailleurs suscité l’inquiétude des marchés.
Mais c’est avant tout la question européenne qui risque d’être épineuse. Burnham est un pro-européen convaincu, mais il fait preuve d’un moindre enthousiasme que Streeting à l’égard d’un retour dans l’UE, avant tout par pragmatisme. En effet, il ne peut pas encore défier Starmer, dans la mesure où il n’est pas membre du Parlement. Il doit donc d’abord remporter une élection partielle (le député de la circonscription de Makerfield, dans le Grand Manchester, a accepté de démissionner pour déclencher une telle élection, qui aura lieu certainement le 18 juin).
Or, si 65 % des sympathisants travaillistes sont pro-UE, 65 % des électeurs de Makerfield ont voté pour le Brexit en 2016. Il faudra donc trouver le bon équilibre. Cette élection sera cruciale pour Burnham, mais aussi pour le parti et le pays en général. Parler de l’UE favorablement donnera du grain à moudre au parti populiste Reform UK, de Nigel Farage, fondamentalement hostile à l’UE et très populaire dans le nord de l’Angleterre. Burnham devra notamment faire face au candidat de Reform UK Robert Kenyon, plombier de son état, dans une confrontation que Nigel Farage a qualifiée, là encore en termes churchilliens, de combat de « David contre Goliath ». En cas de défaite, c’est l’avenir du Parti travailliste tout entier qui risque d’être en jeu, s’il apparaît incapable de convaincre les électeurs de lui donner leur préférence au détriment de Reform UK.
Deux autres candidats ont aussi leur chance. D’abord, l’ancienne ministre en charge du logement et seconde du parti, Angela Rayner, située au centre gauche, populaire auprès de la base, mais qui a dû démissionner à la suite de problèmes d’impôts fonciers non payés (un souci dommageable pour l’image de n’importe quel candidat, mais encore plus pour la secrétaire d’État au logement…).
Le dernier candidat potentiel est l’ancien chef Ed Miliband, classé à gauche du parti et toujours relativement populaire. Mais l’image de celui qui est aujourd’hui secrétaire d’État à l’énergie a été durablement affectée par son échec aux législatives de 2015, quand il se trouvait à la tête du Labour, mais n’avait pas réussi à accéder au 10, Downing Street, largement vaincu par le Parti conservateur alors mené par David Cameron. Il s’agit avant tout d’un candidat de repli pour l’aile gauche si Burnham ne parvient pas à être élu à l’issue de la partielle à venir à Makerfield.
Enfin, il ne faut pas oublier Starmer lui-même, qui bénéficie du soutien des députés qui prônent la stabilité et ne veulent pas voir leur parti souffrir des guerres intestines qui ont fracturé le Parti conservateur – même si, dans les faits, la guerre civile est déjà en cours. Dès lors, faut-il un leader de guerre ?
Plutôt Lloyd George que Churchill ?
Ce n’est évidemment pas d’un nouveau Churchill que le pays a besoin. S’il fallait choisir un chef de guerre dans l’histoire britannique, celui qui fut premier ministre lors de la Première Guerre mondiale, David Lloyd George, serait certainement plus approprié, avec sa vision sur le long terme et sa volonté de créer un pays digne des sacrifices de la Grande Guerre.
C’est en partie cette image positive du futur, au contraire de celle belliqueuse de Churchill, qui lui a permis de rester au pouvoir après la guerre. Mais la personne qui succédera à Starmer – ou Starmer lui-même s’il venait à rester – devra s’inspirer de l’histoire que Churchill a pu raconter aux Britanniques lors des heures sombres du pays et proposer une vision d’espoir et de réconciliation – tout autant qu’une nouvelle conception de l’identité britannique. Good luck !
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.05.2026 à 18:18
Blocage du détroit d’Ormuz : le détournement de cargaisons, un risque croissant pour les entreprises sur les routes commerciales
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Le blocage du détroit d’Ormuz soulève des questions sur la vulnérabilité des chaînes logistiques mondiales. Comment a évolué le risque de détournement de cargaisons qui pèse sur les entreprises ? Et quelles solutions leur permettent de limiter les dangers sans renoncer à leur développement international ?
Le monde retient son souffle devant le blocage du détroit d’Ormuz. Le contrôle de cette route maritime dans le golfe Persique, l’une des plus stratégiques pour le commerce international, est devenu l’un des principaux enjeux de la guerre au Moyen-Orient, à la suite des frappes états-uniennes et israéliennes lancées sur l’Iran, le 28 février 2026.
De la piraterie maritime aux vols sur les routes commerciales, le détournement de cargaisons est une pratique ancienne. Elle repose principalement sur l’usage de la force ou de la menace pour s’emparer des véhicules, des navires et de leurs marchandises. Néanmoins, considérer le détournement de cargaisons comme un risque traditionnel serait trompeur, car ce phénomène a profondément évolué ces dernières années, tant dans ses formes que dans son ampleur. Si bien qu’il est désormais au cœur des vulnérabilités structurelles de la logistique mondiale.
Une montée en compétences des criminels
Des méthodes de plus en plus sophistiquées et organisées sont utilisées pour dérober des marchandises, qu’il s’agisse de denrées alimentaires ou d’appareils électroniques. Les stratagèmes vont du vol classique de produits sur leur lieu de stockage (camions, aires de repos ou entrepôts), à l’usurpation d’identité, par exemple, lorsque les criminels se font passer pour des conducteurs légitimes. Les vols peuvent aussi passer par l’exploitation des technologies : accès frauduleux aux systèmes d’information ou utilisation de traceurs GPS dissimulés dans la marchandise.
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Ainsi, le détournement de cargaisons ne repose plus uniquement sur la contrainte physique, mais aussi sur la maîtrise de l’information et des flux logistiques, comme le met en lumière la Transported Asset Protection Association (TAPA), une association professionnelle qui regroupe des spécialistes de la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises exportatrices se trouvent particulièrement exposées à ce risque. Entre mars et avril 2026, le Cargo Crime Monitor de la TAPA a enregistré 546 cas de détournement de cargaisons à travers 25 pays, représentant des pertes de 10 millions d’euros sur un seul mois.
Perturbations commerciales
L’intensification des détournements ne peut être dissociée du contexte géopolitique actuel. Conflits armés, guerres civiles, sanctions économiques et rivalités régionales contribuent à une reconfiguration permanente des routes commerciales. Pour éviter certaines zones à risque, les entreprises et les armateurs redirigent leurs flux vers des routes alternatives et des hubs intermédiaires, parfois moins sécurisés.
Cet effet a été particulièrement visible à partir de 2023, lorsque des rebelles houthistes du Yémen se sont attaqués à des navires marchands en mer Rouge. Ceci a conduit plusieurs grands transporteurs maritimes à suspendre ou à détourner leurs porte-conteneurs, perturbant durablement les échanges commerciaux.
Cette tendance se poursuit aujourd’hui dans le golfe Persique. Mais le blocage du détroit d’Ormuz montre aussi une transformation profonde de la nature du risque. En effet, le détournement de cargaisons tend à devenir un risque géopolitique hybride, où la perte de marchandises peut résulter aussi bien de la fragilisation des chaînes logistiques que de saisies étatiques ou d’actes criminels.
Le vol de cargaisons est ainsi considéré comme l’un des « nouveaux risques majeurs » dans la logistique internationale. Comme l’a souligné un responsable de l’assureur Allianz, la hausse de ces incidents constitue désormais un sujet récurrent dans les échanges de la compagnie avec les entreprises.
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Personne n’est à l’abri
Contrairement à une idée reçue, le détournement de cargaisons ne se limite pas aux pays émergents ou en développement. Il constitue aussi une préoccupation croissante dans les économies développées. Ce phénomène a été illustré en avril par le vol d’une cargaison de 12 tonnes de barres KitKat entre l’Italie et la Pologne. Cet incident montre que même des produits de grande consommation peuvent être ciblés durant leur acheminement, ce qui met en évidence la vulnérabilité des chaînes logistiques, y compris dans des contextes réputés sûrs.
Des hausses significatives de vols ont ainsi été observées en Amérique du Nord et en Europe, notamment en Allemagne, en France, en Suède, en Italie et au Royaume-Uni, ce dernier pays étant parfois qualifié de « principal exportateur de biens volés » en raison de son marché de consommation saturé et de contrôles à l’exportation relativement faibles.
L’Amérique du Sud aussi concernée
En Amérique latine, le phénomène prend une ampleur encore plus importante. La sécurisation des routes logistiques y est particulièrement complexe en raison de l’étendue des territoires, de la qualité variable des infrastructures, de niveaux élevés de corruption et de moyens limités des forces de l’ordre, comme le décrit l’International Union of Marine Insurance. Les pertes y sont estimées à environ 5,5 milliards de dollars (plus de 4,7 milliards d’euros) par an.
Toutes ces données démontrent une normalisation du risque de détournement de cargaisons, qui devient global et qui n’est plus nécessairement lié à des environnements institutionnellement faibles.
Un risque à intégrer pour les entreprises
Pour réduire leur vulnérabilité, les entreprises exportatrices peuvent s’appuyer sur plusieurs solutions. Elles doivent tout d’abord intégrer ce risque dans leur stratégie globale. Cela suppose de cartographier les itinéraires, d’identifier les zones sensibles, de hiérarchiser les cargaisons selon leur valeur et de définir les responsabilités en cas d’incident. Elles doivent aussi renforcer la sélection et le contrôle de leurs partenaires logistiques par le biais d’audits réguliers, de vérification des chaînes de sous-traitance et de l’identité réelle des intermédiaires.
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Ensuite, les technologies numériques constituent un levier central de prévention. L’entreprise britannique Aon, spécialisée dans la gestion des risques, suggère ainsi d’utiliser la géolocalisation en temps réel, des capteurs multiples, des alertes en cas de déviation d’itinéraire et la traçabilité documentaire numérique. Certaines sociétés intègrent aussi une gestion dynamique des itinéraires qui leur permet de diversifier les routes pour éviter celles devenues très risquées, et d’accepter ponctuellement des surcoûts logistiques pour réduire le risque.
Enfin, les assurances représentent un moyen important pour limiter l’impact financier des vols. Au-delà de ces outils, les compétences internes des entreprises sont essentielles. Elles permettent de mieux anticiper le risque de détournement et de s’adapter plus rapidement à son évolution.
Des stratégies à repenser
Dans notre étude récente menée auprès de 3 240 petites et moyennes entreprises (PME) exportatrices françaises, nous montrons que le risque de détournement de cargaisons ne freine pas nécessairement le développement international de ces entreprises. Au contraire, il peut pousser les PME à repenser leur stratégie d’internationalisation et à exploiter de nouveaux marchés à l’export. L’objectif est donc double : compenser les pertes potentielles sur les marchés affectés et diversifier leurs débouchés, afin de réduire leur dépendance à certains flux commerciaux.
Dans le contexte géopolitique actuel, l’expérience internationale joue un rôle central. Les entreprises qui ont déjà évolué dans des environnements marqués par des risques économiques, juridiques et politiques variés sont généralement mieux préparées. Cette diversité d’expériences leur permet d’acquérir progressivement une meilleure compréhension des risques et de renforcer leur capacité d’adaptation. Même si les détournements de cargaisons représentent un risque en forte hausse, ils n’empêchent pas les entreprises d’avancer à l’international. L’expérience et l’apprentissage restent des facteurs clés de résilience.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.