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09.07.2026 à 17:24

Les États-Unis à l’heure des christianismes concurrents

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
Aux États-Unis, la religion pèse de longue date sur la politique. Mais sous Trump, son influence s’étend sans cesse davantage.
Texte intégral (2260 mots)

Aux États-Unis, la religion demeure un facteur majeur de la vie politique et des comportements électoraux. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, elle est également mobilisée pour légitimer des politiques intérieures et une vision particulière de l’ordre international. Cette évolution alimente une confrontation entre des interprétations concurrentes du christianisme, qui reflètent la profonde polarisation de la société américaine.


Dans la plupart des démocraties occidentales, le fait religieux a été significativement marginalisé dans l’espace politique. En la matière, les États-Unis font exception. Les débats collectifs y demeurent en effet empreints d’un haut niveau élevé de religiosité et les références confessionnelles y sont très visibles.

Cette permanence a conduit de nombreux chercheurs, comme Kenneth D. Wald ou Michael O. Emerson à s’intéresser prioritairement à la relation entre appartenance religieuse et comportement électoral. Les enquêtes menées depuis plusieurs décennies montrent en effet que les affiliations confessionnelles constituent l’un des meilleurs prédicteurs des préférences partisanes.

Toutefois, les évolutions observées depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 invitent à élargir l’analyse. La religion n’est pas seulement une variable permettant d’expliquer les comportements politiques ; elle est aussi une ressource explicitement mobilisée par des acteurs concurrents afin de légitimer des projets de société, des orientations gouvernementales et des visions de l’ordre international.

La religion comme variable structurante du comportement électoral

L’élection présidentielle de 2024 a confirmé la persistance du facteur religieux dans la compétition électorale américaine. Malgré les transformations démographiques et l’augmentation de la proportion de citoyens se disant dénués d’affiliation religieuse, les appartenances confessionnelles demeurent fortement corrélées aux préférences partisanes.

Le principal soutien électoral de Donald Trump continue d’être constitué par les chrétiens blancs conservateurs. Les évangéliques blancs représentent à cet égard le groupe le plus solidement ancré dans la coalition républicaine. Leur soutien repose à la fois sur des positionnements classiques en matière de principes moraux — opposition à l’avortement, défense des libertés religieuses ou nominations judiciaires conservatrices – et sur le fait qu’ils ont davantage tendance à se représenter l’identité nationale américaine comme étant l’héritière d’un passé chrétien particulier. Cette orientation s’inscrit dans le développement du nationalisme chrétien, entendu comme la conviction selon laquelle les États-Unis seraient fondamentalement une nation chrétienne dont les institutions devraient refléter davantage les valeurs religieuses traditionnelles.

Si cette sensibilité demeure particulièrement forte parmi les évangéliques blancs, elle dépasse aujourd’hui largement ce seul groupe. À la présidentielle de 2024, Donald Trump a enregistré une progression auprès des électeurs hispaniques ainsi que, dans une moindre mesure, parmi certains segments de l’électorat afro-américain.

Face à cette coalition conservatrice, le Parti démocrate continue de s’appuyer sur un ensemble plus hétérogène associant protestants afro-américains, catholiques hispaniques, musulmans, juifs américains et individus sans affiliation religieuse. Les « nones », qui représentent désormais près d’un tiers de la population adulte, constituent l’un des segments les plus fidèles à la coalition démocrate. La religion conserve ainsi sa fonction classique de structuration des comportements électoraux.

La religion comme ressource de légitimation des politiques intérieures

Depuis 2025, la religion intervient bien au-delà de la seule sphère électorale. Elle constitue désormais un registre explicite de justification de l’action publique.

L’administration Trump s’appuie sur une coalition associant évangéliques conservateurs, nationalistes chrétiens, certains courants catholiques post-libéraux et diverses composantes du conservatisme culturel américain. Ces acteurs partagent le diagnostic d’un déclin moral de la société américaine provoqué par la sécularisation, le multiculturalisme et les politiques de diversité. Dans cette perspective, la lutte contre le wokeism occupe une place centrale, qui dépasse la critique culturelle ou la reformulation des débats publics.

Depuis 2025, elle se traduit par une série de mesures visant à supprimer ou à restreindre des politiques publiques considérées comme inspirées par les principes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI). Plusieurs programmes fédéraux ont été interrompus ou réorganisés, tandis que les administrations ont reçu pour instruction de mettre fin à certaines formations relatives aux discriminations systémiques, aux biais implicites ou aux politiques de diversité.

Cette approche s’étend également au secteur universitaire. L’administration fédérale a cherché à conditionner les financements fédéraux à l’abandon de dispositifs d’inclusion jugés discriminatoires, tout en soutenant les initiatives visant à limiter ou à supprimer certaines politiques de discrimination positive.


À lire aussi : Harvard face à l’administration Trump : une lecture éthique d’un combat pour la liberté académique


Tout cela participe d’un projet plus large visant à restaurer ce que ses promoteurs considèrent comme les fondements culturels, moraux et civiques traditionnels de la société américaine. Autrement dit, le christianisme conservateur ne sert plus seulement à interpréter le monde ; il contribue à légitimer une reconfiguration concrète de l’État fédéral, de l’université, de l’administration et des politiques publiques. Le nationalisme chrétien fournit ici un cadre idéologique particulièrement important. Il permet de présenter certaines politiques publiques comme des instruments de réaffirmation d’une identité nationale supposément menacée. Les politiques migratoires restrictives sont ainsi souvent justifiées au nom de la protection de la civilisation américaine et de ses fondements culturels.

Parallèlement, certains courants plus radicaux développent une réflexion critique à l’égard du libéralisme politique lui-même. Les milieux dominionistes – croyance que les chrétiens doivent prendre le contrôle de toutes les sphères de la société (gouvernement, éducation, médias, etc.) pour établir un ordre biblique, inspiré de la Genèse – au sein du protestantisme pentecôtiste ou certains auteurs catholiques post-libéraux contestent les principes traditionnels de séparation entre sphère religieuse et sphère politique et envisagent des formes plus étroites d’articulation entre pouvoir et christianisme.

Cette dynamique a suscité une contre-mobilisation religieuse inattendue. À partir de 2025, de nombreuses Églises protestantes historiques, des organisations œcuméniques et, surtout, plusieurs institutions catholiques se sont engagées dans une critique croissante des politiques migratoires de l’administration Trump, et leurs universités ont résisté à la suppression des politiques de diversité. Leurs prises de position s’appuient sur des références religieuses relatives à l’accueil de l’étranger, à la protection des plus vulnérables et à la dignité humaine.

Le rôle du catholicisme apparaît particulièrement significatif. Alors que les catholiques blancs avaient largement soutenu Donald Trump en 2024, une partie importante des institutions catholiques a progressivement pris ses distances avec nombre d’orientations gouvernementales, dont la suppression de l’agence USAid. La doctrine sociale de l’Église offre à cet égard un cadre normatif alternatif fondé sur le bien commun, la solidarité et la protection des migrants.

Parallèlement, plusieurs mouvements chrétiens progressistes ont gagné en visibilité. Ils cherchent à démontrer que les références religieuses peuvent également servir à défendre la justice sociale, la lutte contre les inégalités ou la protection des minorités. La religion devient ainsi un terrain de confrontation politique directe entre des interprétations concurrentes du christianisme.

La religion comme matrice de visions concurrentes de l’ordre international

Cette concurrence religieuse se prolonge aujourd’hui dans le domaine des relations internationales.

Le premier terrain de confrontation concerne le rapport à l’Europe et à la Russie. Une partie de l’entourage trumpiste développe une lecture civilisationnelle des relations internationales dans laquelle le principal clivage n’oppose plus démocraties et régimes autoritaires mais défenseurs et adversaires de l’héritage chrétien occidental. Les critiques adressées à l’Union européenne portent ainsi moins sur des désaccords stratégiques que sur la dénonciation de son supposé abandon des valeurs chrétiennes traditionnelles.

Le deuxième dossier concerne Israël. Pour une partie importante du protestantisme évangélique conservateur, le soutien à l’État hébreu ne relève pas uniquement de considérations géopolitiques. Il possède également une dimension théologique héritée du sionisme chrétien. Israël est alors conçu comme un acteur central du plan divin et comme un élément constitutif de la civilisation judéo-chrétienne.

Le troisième débat porte sur la guerre et sur les conditions légitimes du recours à la force. Certains milieux évangéliques développent une lecture providentialiste de l’histoire dans laquelle les États-Unis seraient investis d’une mission particulière. La figure de Donald Trump est parfois présentée comme celle d’un dirigeant choisi pour restaurer la grandeur nationale face aux menaces contemporaines.

Face à ces lectures, les Églises protestantes historiques, de nombreuses institutions catholiques et le Vatican défendent une vision davantage centrée sur le droit international, la coopération entre les peuples et les principes de la guerre juste.

Trump contre Léon XIV : une bataille pour l’autorité morale

Cette opposition traverse désormais le christianisme américain lui-même. Une partie importante des catholiques demeure proche du camp républicain. Une autre se reconnaît davantage dans les positions du nouveau pape. Les protestants historiques, les organisations œcuméniques et de nombreux mouvements de justice sociale se situent également dans cette seconde perspective. L’affrontement entre Donald Trump et Léon XIV constitue aujourd’hui l’expression la plus visible de cette polarisation religieuse.


À lire aussi : « Magnifica Humanitas » : le manifeste politique de Léon XIV


Les désaccords relatifs aux migrations, aux conflits armés ou au rôle des institutions internationales renvoient en réalité à deux conceptions distinctes de l’ordre mondial. L’une privilégie la souveraineté nationale, les rapports de puissance et la défense des civilisations ; l’autre insiste sur l’universalité de la dignité humaine, la coopération internationale et le multilatéralisme.

Au fond, le débat dépasse largement la seule question religieuse. Il porte sur la définition même de l’ordre politique contemporain. Faut-il privilégier la puissance ou le droit ? La nation ou l’humanité ? La civilisation ou l’universalité ? À travers ces interrogations, ce sont deux visions concurrentes du christianisme qui structurent aujourd’hui une part croissante de la vie politique américaine. C’est dans cette concurrence entre usages rivaux du christianisme que réside aujourd’hui l’une des clés d’interprétation de la polarisation politique américaine.

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:29

En supprimant le garant et le dépôt de garantie, le Brésil facilite la location des logements. Qui en profite vraiment ?

Fabio Shimabukuro Sandes, Enseignant Chercheur en Marketing, UCLy (Lyon Catholic University)
Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde.
Texte intégral (1341 mots)

Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde. Mais qui sont les véritables gagnants et perdants entre propriétaires, locataires et cet intermédiaire numérique ?


En 2013, deux entrepreneurs brésiliens lancent à Quintoandar, une plateforme numérique de location qui dispense le locataire de fournir un garant, une caution ou un dépôt de garantie. Douze ans plus tard, l’entreprise est valorisée à plus de 5 milliards de dollars et gère plus de 270 000 contrats dans 75 villes brésiliennes. Toutes les quatre minutes, un contrat y est signé.

En tant que chercheur du comportement du consommateur et de l’économie de l’accès dans les marchés émergents, je vois dans ce cas un paradoxe qui dépasse le Brésil. Ce mécanisme démocratisant l’accès à la location, en remplaçant le garant par une analyse algorithmique du risque, pourrait nourrir une crise déjà connue en Europe : la flambée des loyers et l’éviction des habitants. Une pression exacerbée par des acteurs comme Airbnb sur les marchés locatifs de longue durée.

Remplacer la confiance par un chiffre

Au Brésil, louer exigeait autrefois un garant. Le locataire devait trouver dans son entourage un propriétaire prêt à s’engager à payer en cas d’impayé. La procédure était longue et excluait toute personne sans proche fortuné.

Le lecteur français reconnaît le problème. Pour louer en France, il faut souvent un garant résidant en France et disposant de revenus élevés. Étudiants étrangers, expatriés, nouveaux arrivants et migrants se heurtent à ce mur. L’État a d’ailleurs créé une garantie publique, Visale, pour les salariés modestes et les jeunes sans garant : 79 % des locations conclues grâce à ce dispositif n’auraient pas eu lieu sans lui.

La plateforme brésilienne y a vu une opportunité. Elle a fait le choix de supprimer deux exigences classiques en France comme au Brésil : le garant et le dépôt de garantie. Elle les a remplacés par une analyse algorithmique du risque financier. Concrètement, en cas d’impayé, le propriétaire reçoit son loyer et l’entreprise se charge du recouvrement judiciaire. Tout le parcours client est numérique – visites en ligne, agents immobiliers attribués automatiquement, signature électronique, états des lieux photographiques validés par les deux parties.

Le changement est plus radical qu’il n’y paraît. La plateforme traite la garantie comme un problème financier et non comme une question de confiance sociale. Des locataires sans proche fortuné ont pu louer   y compris ceux qui n’ont aucune famille dans le pays. Un gain réel.

L’« Internet des propriétaires »

L’innovation produit un second effet. Lorsque la location devient un produit financier standardisé, le logement cesse d’être traité comme un lieu d’habitation. Il devient un actif. Le propriétaire ne pense plus à qui va y vivre. Il pense au rendement mensuel sur le capital investi.

Le géographe Manuel Aalbers et l’ancienne rapporteuse de l’ONU sur le logement Raquel Rolnik décrivent ce mécanisme comme la financiarisation du logement : un processus où l’habitat, jadis valeur d’usage, devient un actif financier mondial.

Au Brésil, le chercheur Lucas Batista a montré comment 760 millions de dollars états-uniens de capital majoritairement étranger ont réorganisé le marché locatif autour de cette logique. Sa conclusion : la crise du logement ne tient pas qu’au manque de logements, mais aussi à la manière dont la location est structurée et financiarisée. Le chercheur Jathan Sadowski parle d’« Internet of Landlords » – l’« Internet des propriétaires » – pour décrire ce schéma à l’échelle globale.

Parallèle avec Airbnb

C’est ici que le cas parle directement à l’expérience européenne.

Une étude montre qu’Airbnb fait pression sur les prix de la location résidentielle en retirant des unités du marché de longue durée. À Lisbonne et Porto (Portugal), une autre étude constate qu’une hausse d’un point de pourcentage de la part d’Airbnb entraîne une augmentation de 3,2 % des prix des logements. Dans les centres historiques très touristiques, les hausses atteignent 24,3 % en 2015 et 32,3 % au premier trimestre 2016 par rapport à la période pré-Airbnb.

La logique est analogue à celle qui se déploie au Brésil. En facilitant la gestion financière d’un bien, la plateformisation banalise la décision de traiter le logement comme un investissement. Paris, Barcelone, Lisbonne et Berlin en connaissent les conséquences : retrait d’unités du marché résidentiel, pression sur les prix ou éviction des habitants.

Quintoandar ne retire pas d’unités de la location de longue durée. La plateforme fait quelque chose de plus subtil : elle rend si simple le fait d’être propriétaire-investisseur qu’elle modifie le profil de ceux qui entrent sur le marché. Elle ne cause pas la financiarisation ; elle l’opérationnalise à grande échelle, et la rend accessible à n’importe quel petit propriétaire.

Une gouvernance publique de la location

Le cas brésilien pose à l’Europe une question double. Comment capter les bénéfices de la plateformisation pour celles et ceux qui en sont structurellement exclus, sans reproduire le vecteur qui a produit la crise Airbnb ?

L’Europe a deux options évidentes, et toutes deux ont un coût. Laisser les plateformes se développer sans cadre reproduit la trajectoire d’Airbnb : facilité d’accès, mais pression sur les prix et financiarisation. Les bloquer préserve les prix, mais maintient le mur qui exclut aujourd’hui six millions de personnes sans garant.

Une troisième voie existe. Elle suppose de construire des plateformes avec gouvernance publique, plafonds de rendement, transparence sur le profil des propriétaires, et mécanismes protégeant le caractère résidentiel du logement. Cela peut prendre la forme d’un cadre réglementaire imposé aux acteurs privés, ou d’une plateforme publique inspirée de Visale. Cette garantie locative gratuite par laquelle Action Logement se porte caution à la place d’un proche serait appliquée cette fois aux plateformes. Rien de tout cela n’est purement technique. Tout cela est politique.

Remplacer la confiance par un algorithme apporte un bénéfice indéniable : un accès plus large et plus démocratique. Mais ce choix peut entraîner un coût visible seulement après plusieurs années. Ce coût retombe sur ceux qui ne peuvent plus assumer les loyers des grandes villes. L’accès démocratique risque alors de n’être disponible qu’à ceux qui peuvent se le payer.

The Conversation

Fabio Shimabukuro Sandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 15:53

Retour sur le Covid-19 : d’une crise globale à des réponses nationales, les enseignements de la France, du Brésil et du Portugal

Oumaima Omari Harake, Docteure et Enseignante-chercheuse en Sciences de Gestion -Spécialité Management Public et Management de la santé, Université de Poitiers
Une analyse de la France, du Portugal et du Brésil montre comment l’organisation des soins et la gouvernance de chaque pays ont influencé la réponse nationale face au Covid-19.
Texte intégral (2855 mots)

L’essentiel

  • Lors de la pandémie de Covid-19, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays. La presse s’en est fait l’écho, la recherche l’a confirmé.
  • Une analyse comparée de la France, du Portugal et du Brésil montre comment les spécificités dans l’organisation des soins ainsi que la gouvernance au sein de chaque pays ont facilité ou contrarié l’efficacité de la réponse nationale.
  • Mais, dans les trois pays, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain, avec des professionnels de santé qui ont dû développer des solutions locales.

La pandémie de Covid-19 a confronté l’ensemble des systèmes de santé à une situation inédite, caractérisée par l’incertitude, l’urgence et la nécessité de décisions rapides.

Très tôt, des analyses publiées dans des revues médicales de référence, comme le BMJ, ont souligné le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire mondiale ainsi que les défis majeurs qu’elle posait aux capacités de réponse des États.

Une même crise, des réponses contrastées relayées par la presse

Pourtant, face à un même virus, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays, comme l’ont montré plusieurs travaux comparatifs en santé publique et en science politique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal permet ainsi de montrer que la gestion d’une crise ne dépend pas uniquement des ressources sanitaires disponibles, mais également des modes de gouvernance, des instruments mobilisés et des dynamiques organisationnelles.

Des travaux publiés dans Global Public Health et Nature human behaviour soulignent, d’une part, le rôle des configurations institutionnelles et politiques dans la diversité des réponses nationales et, d’autre part, l’importante variation des mesures adoptées par les gouvernements face à la pandémie.

Cette diversité des réponses a également été largement documentée dans la presse grand public nationale et internationale.

En France, le Monde a montré comment la pandémie avait révélé et amplifié les fragilités anciennes de l’hôpital public.

Au Brésil, the New York Times (« Bolsonaro, Isolated and Defiant, Dismisses coronavirus Threat to Brazil ») et Folha de S.Paulo (« How Bolsonaro Is Undermining Measures to Combat coronavirus ») ont mis en évidence les tensions entre le pouvoir fédéral, les autorités sanitaires et les gouvernements locaux.

Au Portugal, une enquête de l’Université catholique, réalisée pour RTP (la radio-télévision du Portugal, ndlr) et le journal Público, a fait apparaître une appréciation globalement positive des principaux responsables et institutions impliqués dans la réponse à la pandémie. Une crise constitue ainsi un véritable test pour les capacités de coordination et de décision des États.

France : une gestion centralisée entre efficacité et rigidité

En France, la gestion de la pandémie s’est appuyée sur un pilotage fortement centralisé, reposant sur des indicateurs produits notamment par l’agence nationale de santé publique, Santé publique France. Cette approche a permis de déployer rapidement des mesures homogènes à l’échelle nationale.

Elle s’inscrit dans une organisation sanitaire où l’État et les agences nationales occupent une place structurante, dont le fonctionnement et les capacités d’action ont été mis à l’épreuve par la pandémie, comme l’a notamment analysé la Revue française des affaires sociales.

Cependant, cette centralisation a également montré ses limites. Le rapport public annuel 2022 de la Cour des comptes souligne plusieurs fragilités révélées par la crise, ainsi que la nécessité de mieux adapter les réponses aux réalités locales et de renforcer les coopérations territoriales. Une étude de la Drees publiée en juillet 2022 met, quant à elle, en évidence les fortes tensions organisationnelles auxquelles les hôpitaux ont été confrontés, notamment la surcharge de travail et les réaffectations de personnels.

La presse nationale a également relayé les critiques d’acteurs hospitaliers et territoriaux face à des décisions jugées parfois insuffisamment adaptées aux réalités locales. Le Monde a ainsi rapporté les inquiétudes de soignants, de responsables hospitaliers et d’élus locaux face à la poursuite de certains projets de restructuration et de suppression de lits malgré les enseignements de la première vague.

De son côté, LCP–Assemblée nationale a relayé les critiques concernant l’éloignement des réalités du terrain et la nécessité de mieux adapter les réponses nationales aux situations territoriales. Ces constats rejoignent les analyses académiques consacrées aux tensions entre centralisation et décentralisation, qui montrent que l’organisation de la réponse à une crise suppose d’articuler la cohérence du pilotage national avec la capacité d’adaptation aux réalités locales.

Portugal : une coordination efficace fondée sur la confiance

Le Portugal se distingue par une gestion plus coordonnée et une communication publique plus stabilisée. Les indicateurs ont été mobilisés dans une logique de transparence, favorisant l’adhésion des citoyens. Des travaux comparatifs publiés dans Health Policy and Technology mettent notamment en évidence, dans le cas portugais, l’efficacité de la coordination institutionnelle, la confiance dans la réponse gouvernementale et l’alignement politique au cours de la pandémie.

La presse portugaise a largement relayé le niveau élevé de confiance de la population dans la vaccination et dans les institutions chargées de son organisation. En avril 2021, la RTP soulignait le niveau particulièrement élevé de confiance des Portugais dans les vaccins contre la Covid-19.

Quelques mois plus tard, une enquête également relayée par la RTP faisait apparaître une évaluation très positive de la task force chargée de la vaccination, parallèlement à une forte adhésion aux vaccins.

Ces observations rejoignent des travaux menés au Portugal, qui montrent que la confiance dans l’action publique, la réponse du système de santé et les informations fournies par les autorités sanitaires est étroitement associée à l’acceptation de la vaccination, soulignant ainsi l’importance d’une communication institutionnelle claire et continue.

Brésil : une gestion fragmentée et politisée

Le Brésil offre, quant à lui, un contraste marqué, avec une gestion caractérisée par une forte fragmentation politique. Les tensions entre le gouvernement fédéral et les États ont conduit à des réponses hétérogènes. Une étude publiée dans Science montre que l’absence d’une réponse coordonnée, efficace et équitable a contribué à la propagation rapide et inégale de l’épidémie sur le territoire brésilien.

Ces tensions ont également été largement documentées par la presse nationale. Folha de S.Paulo a ainsi décrit l’opposition entre le gouvernement fédéral et plusieurs gouverneurs ayant choisi de maintenir leurs mesures sanitaires. Dans O Globo, les affrontements répétés entre la présidence, les gouverneurs et les maires autour des restrictions sanitaires ont également été mis en évidence.

Des analyses confirment que cette politisation a contribué à une gestion instable de la crise et à une perte de confiance dans les institutions.

Une réalité du terrain marquée par l’adaptation

Malgré ces différences d’un pays à l’autre, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain. Les professionnels de santé et les acteurs locaux ont dû adapter les dispositifs, réorganiser les services et développer des solutions de proximité.

En France, la plateforme Covidom, développée en Île-de-France, a permis d’assurer à distance le suivi de patients ne nécessitant pas d’hospitalisation. Au Portugal, les aires consacrées au Covid-19 dans les soins de santé primaires ont permis de différencier localement les circuits de prise en charge des patients suspects et d’adapter l’organisation aux capacités des structures territoriales.

Au Brésil, dans la favela de Paraisópolis à São Paulo, les habitants ont mis en place un système de « présidents de rue », associé à des dispositifs de premiers secours et de transport sanitaire, afin d’organiser une réponse de proximité face aux insuffisances de la prise en charge publique.

Ces expériences font écho à des observations réalisées dans d’autres contextes. En Chine, une étude menée auprès de professionnels de santé dans la province du Hubei a montré combien l’adaptation rapide des pratiques, l’apprentissage en situation et la coopération entre professionnels avaient été essentiels pour poursuivre la prise en charge dans un système soumis à de fortes tensions.

D’autres travaux menés au Royaume-Uni soulignent que les recommandations générales ne deviennent pleinement opérantes qu’à travers leur adaptation aux contextes locaux et aux contraintes du terrain.

Ces constats font écho aux analyses de François-Xavier de Vaujany, selon lesquelles les outils de gestion ne sont jamais simplement appliqués tels qu’ils ont été conçus : ils font l’objet de processus d’appropriation au cours desquels les acteurs les interprètent, les adaptent et les transforment en fonction de leurs usages et de leurs contextes d’action.

Quelles leçons pour l’action publique ?

L’analyse comparée de ces trois trajectoires permet de dégager plusieurs enseignements majeurs pour la gestion des crises sanitaires futures.

Tout d’abord, la coordination apparaît comme un facteur déterminant. La capacité à articuler les différents niveaux de gouvernance, à assurer la circulation de l’information et à aligner les acteurs conditionne la cohérence de l’action publique. Les difficultés rencontrées lorsque cette articulation fait défaut ont été largement documentées dans la presse.

En France, le Monde a ainsi relayé les critiques d’élus locaux regrettant d’être insuffisamment associés aux décisions nationales et appelant à une meilleure coordination entre l’État et les territoires. Au Brésil, the Economist a documenté les difficultés de la réponse à la pandémie dans un contexte marqué par de fortes tensions entre le pouvoir fédéral et les autorités des États et des municipalités.

Ensuite, la question de la confiance se révèle centrale. La gestion de la pandémie a montré que l’adhésion des citoyens aux mesures sanitaires dépend largement de la crédibilité des institutions et de la clarté de la communication publique. Le cas portugais illustre particulièrement bien ce point.

Par ailleurs, la crise souligne l’importance de l’adaptabilité des systèmes de santé. En France, un reportage du Monde consacré à l’hôpital Lyon-Sud montre comment les professionnels ont réorganisé les services, transformé des espaces en unités de réanimation, réaffecté les personnels et mis en place de nouvelles formes d’arbitrage collectif face à l’afflux de patients.

Au Brésil, une tribune publiée dans O Globo a mis en lumière l’exposition exceptionnelle des professionnels de santé, confrontés à la peur, à l’insécurité et à la fragilité de leurs conditions de travail.

Les travaux sur la résilience organisationnelle confirment cette analyse en montrant que la capacité à faire face à une crise ne dépend pas uniquement des structures formelles, mais également des dynamiques d’acteurs, des apprentissages collectifs et des capacités d’improvisation.

Enfin, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insistent sur la nécessité de renforcer les capacités de préparation des systèmes de santé, d’améliorer la coordination entre les acteurs et de traduire les orientations stratégiques en dispositifs opérationnels adaptés aux contextes nationaux et locaux (OMS, 2020). Des enjeux relayés dans la presse économique et politique, par exemple dans un éditorial du Financial Times de mai 2021.

La gestion de crise ne dépend pas que des ressources disponibles

La pandémie de Covid-19 a constitué un révélateur particulièrement puissant des modes de fonctionnement des systèmes de santé et, plus largement, des formes contemporaines de l’action publique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal conduit à un constat majeur : la réussite de la gestion de crise ne dépend pas uniquement des ressources disponibles, qu’elles soient matérielles, humaines ou technologiques. Elle repose avant tout sur la manière dont les systèmes sont organisés, pilotés et capables d’apprendre en situation d’incertitude.

En ce sens, la crise du Covid-19 invite à repenser les modes de gouvernance en santé, en accordant une place plus importante à la coordination multiniveaux, à la flexibilité organisationnelle et à l’intégration des acteurs de terrain dans les processus décisionnels.


Oumaima Omari Harake est intervenue dans le cadre du congrès « La santé à 360° » organisé à l’Université de Poitiers du 1er au 3 juillet 2026.

The Conversation

Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 15:52

Des drones à quelques milliers de dollars contre des bombardiers à 100 millions : les grandes puissances sont-elles encore à l’abri ?

Ivan Manokha, Full-time professor, Schiller Intrenational University (Paris Campus); Maitre de conférences à Sciences Po Paris, Schiller International University; Sciences Po
Les drones bon marché font des équipements coûteux des grandes puissances des cibles privilégiées.
Texte intégral (2160 mots)

Le 1er juin 2025, l’Ukraine a frappé des bombardiers russes avec des drones cachés dans les toits de structures en bois montées sur des camions. Un an après ce coup d’éclat, ces moyens précis et peu coûteux sont de plus en plus employés, quotidiennement, par les deux armées. Les fondements matériels du statut de « grande puissance » ont-ils changé ?


Le 1er juin 2025, des drones ukrainiens ont décollé non pas depuis la ligne de front, mais depuis des camions stationnés à proximité de bases aériennes russes ; selon le Monde, ils avaient été cachés dans les toits de structures en bois montées sur ces véhicules, avant d’être lancés à distance contre des appareils stationnés au sol dans quatre bases russes différentes, dont une en Sibérie, près d’Irkoutsk et du lac Baïkal, soit à plusieurs milliers de kilomètres du territoire ukrainien. Ils ont notamment visé des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22M3 ; des avions que l’on pouvait croire protégés par la profondeur territoriale russe ont donc soudain été exposés à une forme d’attaque qui avait coûté infiniment moins cher que les cibles qu’elle pouvait détruire.

Le bilan exact reste discuté : les sources ukrainiennes ont affirmé que 41 avions avaient été détruits ou endommagés, tandis que des responsables américains cités par Reuters ont donné une estimation plus basse – jusqu’à 20 appareils touchés, dont une dizaine détruits. Même si cette estimation plus prudente était avérée, un tel résultat serait notable, car la Russie ne peut pas remplacer rapidement des bombardiers conçus à l’époque soviétique et qui ne sont plus produits ; l’effet stratégique d’une frappe se mesure aussi au temps et aux capacités industrielles nécessaires pour reconstituer les pertes.

Cette opération, baptisée « Toile d’araignée », a été décrite, à juste titre, comme un raid spectaculaire ; toutefois, la réduire à une prouesse tactique ferait manquer son sens plus large, car elle indique que le rapport entre les moyens financiers et la puissance militaire – et, avec lui, une vieille certitude de la politique internationale – est en train de se modifier.

Quand l’argent faisait la puissance

Pendant une grande partie de l’époque moderne, être une grande puissance a voulu dire pouvoir s’offrir ce que les autres ne pouvaient pas : des flottes lointaines, des bombardiers stratégiques, des porte-avions, des satellites militaires et, au sommet, un arsenal nucléaire capable de survivre à une première frappe.

Le coût de ces systèmes n’était pas un détail technique ; il s’agissait d’un élément important de leur signification politique, car il séparait le petit nombre d’États capables de les entretenir de la multitude qui ne le pouvait pas.

Ces arsenaux semblaient acheter deux choses à la fois : de l’influence, parce qu’ils permettaient de frapper loin, et de la sécurité, parce qu’ils donnaient l’impression que le territoire national restait difficilement atteignable. Or la diffusion croissante de moyens précis et relativement accessibles affaiblit cette double promesse : un drone peu coûteux peut endommager un bien militaire qui vaut des millions d’euros ; l’avion, le radar ou le navire ne cesse pas d’être puissant, mais il devient aussi une cible précieuse et difficile à remplacer.

Une tendance plus large que l’Ukraine

L’examen des événements survenus dans les douze mois qui ont suivi « Toile d’araignée » permet de conclure que cette opération n’avait pas été une anomalie. Au printemps 2026, par exemple, des drones ukrainiens ont visé des raffineries, des ports et des dépôts russes ; le Monde a décrit les effets de ces frappes sur les pénuries de carburant et le mécontentement dans plusieurs régions, tandis que Reuters rapportait déjà, en mai, que plusieurs grandes raffineries du centre de la Russie (des installations représentant environ un quart de la capacité totale de raffinage du pays) avaient dû arrêter ou réduire leur production ; il ne s’agit donc pas seulement de frapper un symbole militaire, mais de perturber des infrastructures économiques qui soutiennent l’effort de guerre.

Une logique comparable apparaît sur mer : les attaques ukrainiennes ont contribué à forcer la flotte russe de la mer Noire à déplacer plusieurs bâtiments hors de Sébastopol ; la campagne maritime ukrainienne s’est ensuite élargie, selon le SBU cité par Reuters, à la « flotte fantôme » qui aide Moscou à exporter son pétrole malgré les sanctions.

Hors d’Ukraine, les houthistes du Yémen ont montré qu’un acteur non étatique équipé de drones et de missiles pouvait menacer une route maritime essentielle.

Lors de l’escalade de février 2026, quand les États-Unis et Israël ont frappé ses sites nucléaires et militaires, l’Iran a répliqué le jour même en envoyant des centaines de missiles et des milliers de drones sur des bases et des infrastructures dans toute la région, notamment dans les pays du Golfe et en Israël, illustrant ainsi le fait qu’une puissance régionale peut elle aussi saturer à faible coût les défenses d’un adversaire bien plus puissant.

La Russie, enfin, emploie elle-même massivement des drones Shahed de conception iranienne contre les villes ukrainiennes. La formule peut sembler paradoxale, mais elle résume bien le phénomène : ces moyens précis et peu coûteux arment les faibles comme les forts.

C’est ce que certains spécialistes de défense désignent par « masse de précision » : produire ou acquérir de nombreux systèmes relativement bon marché, assez précis pour imposer des coûts élevés à l’adversaire, même lorsqu’une partie d’entre eux est interceptée. Une frappe qui n’atteint pas son but n’est donc pas forcément gratuite pour le défenseur ; celui-ci doit tout de même détecter, suivre et intercepter le drone en question, puis réparer les éventuels dégâts ou déplacer des équipements visés.

Le sanctuaire nucléaire devient plus conditionnel

Ce qui est en jeu n’est donc pas seulement l’avenir du char, de l’avion ou du navire ; c’est la relation entre les moyens matériels de la puissance et le rang international des États. Qu’un drone bon marché détruise un blindé est une chose ; qu’il atteigne des bombardiers, des avions-radars ou des postes de commandement liés à la capacité stratégique d’une puissance nucléaire en est une autre, car la question touche alors à ce que les grandes puissances croyaient protéger par la distance et la dissuasion.

Il ne faut pas en conclure que « Toile d’araignée » aurait neutralisé la dissuasion russe ; une telle affirmation serait excessive. Mais l’opération a montré que le territoire d’une puissance nucléaire n’est pas un sanctuaire absolu, puisque des systèmes peuvent être introduits discrètement, assemblés localement ou guidés à distance ; la distance protège encore, mais elle ne protège plus de la même manière.

C’est précisément à ce niveau – lorsque des frappes conventionnelles peuvent toucher des éléments proches de l’infrastructure stratégique – que le danger s’accroît. Des chercheurs, comme James M. Acton, ont montré que les systèmes nucléaires et conventionnels sont souvent enchevêtrés : certains radars, satellites ou avions de commandement peuvent soutenir des opérations conventionnelles tout en jouant un rôle dans la capacité nucléaire.

Une frappe conventionnelle contre un élément de ce type peut donc être interprétée, à tort ou à raison, comme une tentative d’affaiblir la capacité nucléaire de l’adversaire. Et c’est précisément cette ambiguïté, plus encore que l’intention réelle de l’attaquant, qui rend ces opérations dangereuses : l’État visé, incapable de savoir si l’on cherche seulement à détruire des moyens conventionnels ou à aveugler sa dissuasion, peut réagir de façon disproportionnée, voire franchir un seuil que personne ne souhaitait atteindre.

Les grandes puissances ne disparaissent pas

Il serait également faux d’en conclure que les grandes puissances deviennent obsolètes, ou que le monde devient simplement plus égal.

Les États les plus riches conservent des avantages décisifs – renseignement, satellites, guerre électronique, production industrielle et accès aux composants critiques –, car un drone n’est efficace que s’il sait où aller, s’il peut contourner les défenses et si l’on peut en produire beaucoup ; les parties les plus difficiles de la puissance militaire – voir, décider, coordonner, produire et recommencer – demeurent coûteuses.

Au plus haut niveau du système international, certains chercheurs, notamment Jennifer Lind et William Wohlforth, soutiennent même que le monde revient vers une forme de bipolarité entre les États-Unis et la Chine. Leur argument n’est pas incompatible avec celui développé ici : la compétition au sommet peut se resserrer autour de deux pôles, tandis que le seuil minimal pour infliger des dommages importants s’abaisse en dessous de ce sommet. Des États moyens, de petits États et même des acteurs non étatiques n’ont pas besoin de devenir des grandes puissances pour rendre celles-ci plus vulnérables.

Compter les arsenaux ne suffit plus

La leçon de « Toile d’araignée » n’est donc pas que les drones gagnent les guerres ; ils ne les gagnent pas seuls, et l’expérience ukrainienne montre au contraire qu’ils doivent être associés au renseignement, à l’organisation et à une stratégie politique. La leçon tient plutôt au déplacement du rapport entre la dépense et l’effet militaire : acheter quelques plateformes très coûteuses ressemble de moins en moins à acheter de la sécurité si ces plates-formes peuvent être repérées et frappées par des systèmes beaucoup moins chers.

L’avantage tend alors à se déplacer vers des capacités que l’on ne peut pas faire passer en fraude dans un camion : production industrielle profonde, chaînes d’approvisionnement sûres, défenses en couches contre les essaims de drones, dispersion des actifs, redondance des infrastructures et discipline politique autour des cibles proches des forces nucléaires. En d’autres termes, la puissance dépendra moins du simple nombre de grands systèmes possédés que de leur protection, de leur capacité à survivre et de la possibilité de les remplacer rapidement.

Un an après « Toile d’araignée », l’ancienne certitude est donc plus difficile à tenir : on a longtemps répondu à la question de savoir ce qui fait d’un État une grande puissance en comptant ses arsenaux. Désormais, il convient aussi de demander ce qu’ils peuvent encore protéger, combien de temps ils peuvent survivre et à quel coût ils peuvent être reconstitués.

The Conversation

Ivan Manokha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.07.2026 à 15:45

Pourquoi l’Iran ne parviendra pas à instaurer un péage dans le détroit d’Ormuz

Jennifer Parker, Adjunct Professor, Defence and Security Institute, The University of Western Australia; UNSW
L’instauration par l’Iran d’un péage permanent sur le détroit d’Ormuz ne serait ni légale ni réalisable.
Texte intégral (1539 mots)

Téhéran envisage d’instaurer un péage dans le détroit d’Ormuz pour y asseoir son contrôle stratégique, mais son ambition se heurte à un écueil juridique et pratique : le droit international garantit le libre passage dans ces eaux, et cette voie large de près de 40 kilomètres n’a rien d’un canal de Suez étroit et verrouillé.


Au Moyen-Orient, la tension est récemment remontée d’un cran. Les États-Unis et l’Iran ont échangé de nouvelles frappes aux abords du détroit d’Ormuz, après qu’un drone iranien a visé un navire de fret en transit. Chaque camp dénonce une violation de l’accord de paix provisoire qui a été conclu pour soixante jours.

Depuis l’attaque conjointe menée par Washington et Tel-Aviv sur son territoire, la République islamique multiplie les déclarations sur son intention d’exercer un contrôle permanent sur le détroit. Ces déclarations ont suscité la crainte de voir Téhéran, une fois le conflit terminé, imposer des taxes de passage systématiques aux quelque 130 navires qui transitent quotidiennement par cette voie. Reste que les autres pays de la région ne l’accepteraient pas et, surtout, l’Iran ne pourrait sans doute pas y parvenir : le détroit d’Ormuz n’est pas un canal.

Aucune voie légale

Le monde a raison de s’inquiéter. Depuis le début des hostilités, l’Iran cherche à dissuader les navires de transiter par le détroit d’Ormuz, attaquant plus de 40 navires marchands neutres et tuant plusieurs marins civils. À cela s’ajoutent des attaques à la roquette et au drone ainsi que la pose de mines marines dans le détroit. Conséquence : le trafic maritime commercial est pratiquement au point mort depuis plus de trois mois, ce qui a des conséquences économiques considérables.

Les inquiétudes ont été encore attisées par la formulation du récent accord provisoire en 14 points, qui stipule que l’Iran fera « tout son possible » pour garantir le passage en toute sécurité des navires commerciaux « sans frais, pendant 60 jours seulement ».

Le plan prévoit que l’Iran discutera des dispositions futures avec Oman et d’autres États du Golfe, « conformément au droit international applicable et aux droits souverains des États côtiers du détroit d’Ormuz ».

En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, le détroit d’Ormuz est un détroit international où tous les navires jouissent d’un droit de passage en transit que les États côtiers ne peuvent suspendre.

Bien que certaines parties du détroit traversent les eaux territoriales iraniennes, le principal système de séparation du trafic se situe dans les eaux omanaises. Les systèmes de séparation du trafic sont des routes établies par l’Organisation maritime internationale pour gérer en toute sécurité le trafic dans les goulets d’étranglement très fréquentés. On peut les considérer comme des voies de circulation recommandées. Juridiquement, instaurer un péage serait irrecevable.

Mais il n’y a pas non plus de moyen pratique

La véritable question est toutefois de savoir si l’Iran pourrait, dans la pratique, imposer un péage, d’autant plus qu’il a effectivement bloqué la majeure partie du trafic maritime commercial dans le détroit d’Ormuz pendant plus de trois mois.

À première vue, il existe des précédents évidents. Les navires paient pour transiter par des canaux tels que ceux de Suez et de Panama. Mais ces voies navigables diffèrent fondamentalement du détroit d’Ormuz. Elles se trouvent sur le territoire d’un seul État et constituent des voies de transit étroites et contrôlées. Le chenal navigable du canal de Suez, par exemple, mesure sur toute sa longueur environ 200 mètres de large.

Le détroit d’Ormuz est un cas à part. À son point le plus étroit, il mesure environ 39 kilomètres de large, et comprend des zones relevant à la fois des eaux territoriales omanaises et iraniennes. L’étendue de cette voie navigable rend beaucoup plus difficile l’interception, l’inspection et le contrôle des navires qui refusent de s’acquitter d’un péage. Proclamer l’existence d’un péage est une chose ; le faire respecter auprès de navires récalcitrants en est une autre.

Les navires traversant le canal de Suez y pénètrent par Port-Saïd au nord ou par Suez au sud ; ensuite, des pilotes de l’Autorité du canal de Suez montent à bord des navires et ceux-ci rejoignent un système de convoi strictement contrôlé pour la traversée.

Du fait de la nature confinée et hautement réglementée du canal, il est pratiquement impossible pour un navire de transiter par celui-ci sans se conformer aux exigences de ses autorités et sans s’acquitter des droits de passage requis.

En ce qui concerne le détroit d’Ormuz, au-delà du droit international, il est peu probable que les compagnies maritimes et les États acceptent volontairement un péage permanent pour le transit à travers un détroit international. La question ne se résume pas simplement au coût, mais au précédent que cela créerait en matière de liberté de navigation et de gouvernance des détroits à travers le monde.

Levier de pression ou contrôle à long terme ?

L’Iran ne ferait pas payer les navires pour un service, comme c’est le cas dans les canaux de Suez ou de Panama. Il ferait payer les navires pour l’exercice d’un droit de transit préexistant à travers un détroit international. Oman et d’autres États du Golfe ont averti que la mise en place d’un système de péage porterait atteinte à la liberté de passage et créerait un dangereux précédent.

Il faudrait donc contraindre les entreprises à payer. Mais contrairement aux canaux de Suez ou de Panama, le détroit d’Ormuz est bien plus vaste et plus difficile à surveiller, ce qui rendrait l’application de ces mesures particulièrement difficile.

Au cours du conflit actuel, l’Iran, nous l’avons dit, a dissuadé la navigation par la force, tuant des marins innocents et en perturbant le commerce mondial.

Bien que la réaction internationale à ces agissements ait été relativement modérée, de telles actions ne constituent pas un moyen viable d’imposer un péage permanent en temps de paix. À moins que l’Iran ne soit disposé à continuer d’attaquer des navires marchands innocents après la fin du conflit – une approche qui susciterait une pression diplomatique considérable, des sanctions et des critiques, y compris de la part de pays tels que la Chine –, il est peu probable qu’il dispose de la motivation ou du mécanisme d’application nécessaires pour contraindre les navires à payer un péage contraire au droit international.

L’Iran utilise le fait qu’il parvient à perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz comme un moyen de pression dans les négociations. Mais exercer une pression et exercer un contrôle à long terme ne sont pas la même chose. Même si l’Iran est capable de perturber le trafic maritime, il est peu probable qu’il parvienne à bloquer définitivement le détroit d’Ormuz.

The Conversation

Jennifer Parker ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.07.2026 à 15:43

Pourquoi est-ce si difficile d’estimer les bénéfices et les coûts du Brexit ?

Bernd Philipp, Docteur en sciences de gestion, enseignant chercheur en logistique et SCM, ESCE International Business School
Les effets du Brexit, économiques et managériaux, divisent. Nous proposons de l’analyser comme un « risque » à l’aide des outils du « risk management ».
Texte intégral (1725 mots)

Après le Brexit, en 2020, l’Union européenne a dû affronter la pandémie de Covid-19, le choc des prix de l’énergie des suites de la guerre en Ukraine et de la crise du détroit d’Ormuz. Alors, comment mesurer efficacement les conséquences du Brexit pour les entreprises ? Une étude propose de l’analyser comme un risque à l’aide des outils du « risk management ».


Le Royaume-Uni quittait officiellement le marché unique européen le 31 janvier 2020. Cette sortie mettait fin à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Depuis, la Cour des comptes estime que « l’excédent français du solde des échanges de marchandises avec le Royaume-Uni s’est considérablement réduit de 12,7 milliards d’euros en 2019 à 5,6 milliards ».

Pour appréhender le Brexit sous une nouvelle approche, notre recherche s’intéresse à distinguer les effets directs du Brexit – exogènes – des stratégies – endogènes – mises en œuvre par les entreprises pour y faire face.

Pour ce faire, nous avons mobilisé le concept de la gestion des risques. Il permet d’étudier les différentes phases du processus de l’identification du risque à sa résolution, en passant par son évaluation et les enseignements à en tirer.

Dans cette perspective, le Brexit peut être considéré soit comme un événement de risque, soit comme un facteur générateur de risques, notamment pour les chaînes d’approvisionnement, ou supply chains. Ces dernières relient des entreprises, des fournisseurs, des prestataires logistiques et des clients, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la livraison du produit ou du service final.

C’est pourquoi nous appelons à utiliser les outils de la gestion des risques appliquée aux supply chains pour éclairer les décideurs économiques et politiques face aux impacts du Brexit.

Effet globalement défavorable sur l’économie

Qui sont les gagnants et les perdants du Brexit ? Il est encore difficile d’estimer le coût économique du Brexit.

Cet exercice est particulièrement complexe. L’année 2020 a marqué la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne ; elle a également été celle de la pandémie de Covid-19. Deux ans plus tard, la guerre en Ukraine et le choc des prix de l’énergie sont venus ajouter de nouvelles perturbations.

La France est l’un des pays européens qui ressent le plus fortement ses effets du Brexit. La Cour des comptes estime que le nombre d’entreprises françaises exportatrices vers le Royaume-Uni a chuté de 9 000 à 8 000 entre 2018 et 2021.

Lorsqu’on adopte une perspective britannique, les études concluent à un effet globalement défavorable sur l’économie du Royaume-Uni. Selon l’étude du National Bureau of Economic Research (NBER), fondée sur près de dix années de données depuis le référendum de 2016, l’investissement des entreprises britanniques aurait diminué de 12 % à 13 %, l’emploi de 3 % à 4 % et la productivité de 3 % à 4 %.

Dans le même temps, les données du Fonds monétaire international (FMI) montrent que l’économie britannique a progressé d’environ 5 % entre le début de l’année 2020 et aujourd’hui. Une croissance qui est supérieure à celle observée en France et comparable à celle de l’Italie.

L’analyse de la recherche académique

Il convient de nuancer les conséquences du Brexit selon la géographie (Royaume-Uni, Irlande, États-Unis ou Chine) et selon le secteur industriel (alimentaire, chimique ou automobile), tout en distinguant les impacts exogènes (augmentation des droits de douane) des réactions endogènes (reconfiguration des stratégies commerciales ou nouvelles routes logistiques).


À lire aussi : Le Royaume-Uni a-t-il besoin d’un nouveau Winston Churchill ?


Pour appréhender tous ces paramètres, nous nous sommes appuyés sur une revue de littérature académique consacrée au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. À partir de mots-clés liés au Brexit et aux supply chains, une première recherche automatisée a identifié 122 articles, parmi lesquels 17 contributions étaient directement en lien avec notre problématique. Parmi celles-ci, seules huit identifiaient clairement des stratégies d’entreprise face au Brexit.

Ce nombre relativement faible constitue en lui-même un résultat intéressant : malgré l’importance économique et politique du Brexit, la recherche académique sur ses conséquences reste encore limitée.

Notre analyse s’est articulée autour :

  • de la répartition des publications dans le temps, en distinguant les études menées avant l’entrée en vigueur du Brexit (approche pré-Brexit) de celles réalisées après sa mise en œuvre (approche post-Brexit) ;

  • des approches méthodologiques complémentaires : études de cas, enquêtes, modélisations, rapports d’expertise, travaux théoriques ou revues de littérature ;

  • du degré d’utilisation des outils du risk management, appréhendés comme un ensemble de méthodes mobilisées tout au long du processus itératif de gestion des risques. Parmi ces méthodes, figure notamment la Failure Modes and Effects Analysis, ou FMEA, largement utilisée dans les systèmes de management de la qualité. Comme son nom l’indique, la FMEA sert à repérer les possibles défaillances d’un système et à analyser leurs conséquences.

Qui est touché par le Brexit… et comment ?

Quantifier précisément les coûts et les bénéfices semble quasiment impossible.

Cette démarche implique de prendre en compte à la fois les barrières commerciales, qu’elles soient tarifaires (droits de douane) ou non tarifaires (formalités administratives, contrôles, normes et procédures supplémentaires), les difficultés de recrutement et de disponibilité de la main-d’œuvre, ainsi que les coûts supplémentaires liés aux retards attendus dans les ports.

Par exemple, dans le secteur alimentaire, les coûts mêlent hausse du prix des denrées alimentaires, pénuries de main-d’œuvre liées au départ d’une partie des travailleurs européens, ainsi qu’une moindre efficacité du modèle logistique fondé sur le « juste-à-temps » (just-in-time).

Relocalisation, technologies et coopération

Dans notre étude, nous avons mis en lumière les différentes stratégies possibles pour une entreprise face aux impacts du Brexit, tirées d’études scientifiques :

  • la relocalisation des chaînes d’approvisionnement, qu’il s’agisse des sites de production, des activités de stockage ou du rapprochement des activités des marchés clients comme le soulignent Javier Bilbao-Ubillos et Vicente Camino-Beldarrain dans « Reconfiguring Global Value Chains in a Post-Brexit World: A Technological Interpretation » ;

  • saisir les opportunités des nouvelles technologies comme la blockchain et la traçabilité avec l’exemple de l’industrie alimentaire selon les chercheurs Christopher Brooks, Lesley Parr, Jordan M. Smith, Dominic Buchanan, Dominika Snioch et Essam Hebishy. L’utilité : mieux suivre les marchandises, sécuriser les échanges d’informations et gérer plus efficacement les nouvelles formalités administratives ;

  • adopter une démarche de coopération comme le soulignent Linda Caroline Hendry, Mark Stevenson, Jill MacBryde, Peter Ball, Maysara Sayed et Lingxuan Liu. Elle peut être verticale entre fournisseurs, fabricants et distributeurs ou horizontale entre les entreprises d’un même secteur. Elle permet de partager les informations, les ressources et les bonnes pratiques afin de mieux faire face aux perturbations.

Un nouveau cadre d’analyse

Notre principal résultat ne réside donc pas seulement dans le fait d’avoir dressé un « inventaire » des conséquences du Brexit, mais à donner un cadre d’analyse évaluant son importance pour les entreprises. La gestion des risques de la chaîne d’approvisionnement permet d’interpréter plus finement les impacts observés et d’identifier les stratégies adaptées aux différents contextes.

Elle offre également la possibilité de mobiliser des concepts encore peu exploités dans les recherches sur le Brexit, comme les stratégies d’atténuation des risques ou les capacités de résilience des chaînes d’approvisionnement. L’avenir implique d’étudier l’interaction entre ces deux concepts et le degré d’influence que l’organisation – typiquement la supply chain – exerce sur eux.

The Conversation

Bernd Philipp ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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