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26.07.2026 à 09:37

Le totalitarisme numérique est-il inéluctable ?

Iurii Trusov, chercheur en philosophie, docteur en sciences politiques, Université Bordeaux Montaigne
L’essor de l’IA et des Big Tech favorise une surveillance accrue. Sans garde-fous démocratiques, le numérique peut mener au technofascisme et au totalitarisme.
Texte intégral (2494 mots)

L’essor de l’intelligence artificielle, des Big Tech et des technologies de surveillance bouleverse les rapports entre États, entreprises et citoyens. La convergence entre capitalisme de surveillance et dérives autoritaires pourrait conduire à un technofascisme ou à un totalitarisme numérique, comme l’illustrent les exemples de la Chine, des États-Unis et de la Russie. Face à ces risques, un encadrement démocratique des technologies apparaît indispensable pour préserver les libertés publiques et le pluralisme.


L’année 2026 regorge d’actualités sur le renforcement des mesures de contrôle numérique de la population. D’un côté, la Chine continue de moderniser son réseau de vidéosurveillance en intégrant l’IA pour faciliter la recherche et l’analyse des données par la police et développe des systèmes de prédiction du comportement des citoyens afin d’identifier des futurs criminels et opposants au régime, à l’instar du film Minority Report, adaptation d’une nouvelle de Philip K. Dick.

D’un autre côté, l’entreprise américaine Palantir, spécialisée dans le développement de logiciels pour l’armée et la police de certains pays, a publié sur le réseau social X un résumé du livre The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, écrit par son PDG Alexander C. Karp. Il s’agit d’une sorte de manifeste de la future société numérique, telle que la conçoit un développeur de logiciels pour structures militaires : utilisation de la « force brute » (hard power) pour maintenir l’ordre dans le pays et dans le monde ; conscription universelle ; développement de robots militaires et d’armements basés sur l’IA par la Silicon Valley pour l’État ; hégémonie des États-Unis sur les autres pays, en particulier sur les civilisations qualifiées de « médiocres, régressives et nuisibles » ; et lutte contre le pluralisme.

S’agit-il d’une description crédible de notre avenir numérique, déjà en train d’être façonné par les grandes corporations technologiques avec le soutien des États, tant à l’Ouest qu’à l’Est ?

Utopisme et capitalisme de surveillance

Un certain nombre de transhumanistes influents, tels que Nick Bostrom et Ray Kurzweil, dépeignent un paradis terrestre futuriste, contribuant ainsi à promouvoir les narratifs des entreprises de la Big Tech. Le philosophe Nick Bostrom, tout en mettant en garde contre les risques existentiels liés au développement des technologies, a déjà imaginé ce qu’il ferait dans un monde futur entièrement résolu (solved world).

Dans ce monde, l’intelligence artificielle surpasserait l’homme dans tous les domaines, tant physiques qu’intellectuels, et les robots, la réalité virtuelle ainsi que d’autres technologies atteindraient un tel niveau de développement que l’être humain n’aurait plus du tout besoin de travailler pour produire les objets du quotidien. Un monde semblable à celui des vieux contes de fées, où la nourriture vous saute presque directement dans la bouche et où les cochons se promènent déjà tout cuits. Ce fameux Âge d’or de l’humanité, dont Hésiode parlait dans l’Antiquité : « Les humains vivaient alors comme les dieux, le cœur libre de soucis, loin du travail et de la douleur ».

Pendant que Nick Bostrom dresse la liste de ce que l’on peut faire quand il n’y a plus rien à faire, d’autres philosophes s’inquiètent vivement qu’un tel avenir nous mène vers un panoptique numérique, transformant cette utopie post-travail en une dystopie de contrôle et de surveillance totale

Nous ne nous séparons plus de nos portables, ordinateurs et tablettes. Certains vont plus loin en se créant une maison connectée truffée d’objets connectés : des ampoules, des bouilloires, des télés, des aspirateurs, des climatiseurs, et bien plus encore. Сes données sont collectées et traitées par quelques grandes corporations technologiques, ce qui rend les propriétaires de celles-ci fabuleusement riches. Ils peuvent nous surveiller, analyser les données et même influencer notre comportement, qu’il s’agisse de nos choix de consommation ou de nos votes.

Google, Facebook, Amazon, Apple, Microsoft et d’autres géants transforment une multitude de clics et de requêtes d’utilisateurs en argent. Depuis mai 2026, le grand réseau social Instagram (Meta) a désactivé le chiffrement de bout en bout de la correspondance privée, ce qui la rend accessible à la multinationale elle-même et aux services secrets. Les informations personnelles des utilisateurs pourraient à l’avenir être utilisées « à des fins publicitaires et pour l’entraînement des chatbots ». C’est ce que la philosophe américaine Shoshana Zuboff a appelé « le capitalisme de surveillance ». Un tel système soumet les individus par le biais du confort, des divertissements et de services utiles, et non par la peur et l’intimidation, comme le faisaient les dictateurs du passé pour prendre le contrôle de leur population.

Entre les mains d’un petit groupe de multinationales se trouvent concentrés le contrôle de la production et de la diffusion de l’information, ainsi que des sommes d’argent colossales, ce qui permet d’influencer le pouvoir politique et la démocratie, de faire du lobbying, d’exercer une influence à travers les médias et de soutenir financièrement les politiciens souhaités. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’UE modifie progressivement sa législation, en introduisant certaines restrictions à l’aide des règlements sur les marchés numériques (DMA), sur les services numériques (DSA) et de l’AI Act.

Piège du confort et technofascisme

La situation s’aggrave lorsque les technologies numériques convergent avec des tendances autoritaires, détruisant le pluralisme et rétrécissant l’espace de liberté. Le culte de l’efficacité et de la commodité peut supplanter les « longs » débats démocratiques et normaliser la surveillance de la population sous couvert de services pratiques.

Depuis le début de son second mandat présidentiel, Donald Trump a montré comment les capacités technologiques d’Elon Musk peuvent être utilisées pour diffuser des discours favorables au pouvoir. Cela a également révélé à quel point les entreprises technologiques sont faibles face au pouvoir réel de l’État, même dans les pays occidentaux. En effet, après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, Trump avait été banni de Facebook, Instagram, Twitter et YouTube ; mais après sa victoire électorale de 2024, les « capitalistes de surveillance », terrifiés par la menace de représailles, lui ont apporté leur argent et leur loyauté.

Mark Zuckerberg (Meta), Sam Altman (OpenAI), Tim Cook (Apple) et Jeff Bezos (Amazon) ont versé chacun 1 million de dollars au fonds d’investiture de Trump, sans compter une diffusion gratuite de la cérémonie d’investiture du 20 janvier 2025 sur Amazon Prime (équivalant à 1 million de dollars supplémentaire), sans oublier des contributions de Google, Microsoft et Adobe. Au total, Trump a levé la somme record de 239 millions de dollars à l’occasion de cette investiture.

Plus tard, en septembre 2025, les dirigeants des Big Tech ont assisté à un dîner avec Trump, au cours duquel ce dernier a demandé à chacun combien ils comptaient investir aux États-Unis. Résultat de l’accord entre la Maison-Blanche et la Big Tech : désormais, les autorités américaines déploient une surveillance de masse, ciblant non seulement les extrémistes numériques réels qui menacent de violences physiques les dirigeants des entreprises informatiques, mais également des partisans d’un développement technologique prudent. Ainsi, des centres régionaux de renseignement américains surveillent des manifestations portant un regard critique sur les technologies, de simples réunions budgétaires municipales et même des conseils scolaires de district, afin d’identifier les opposants à la construction de centres de données.

Progressivement, l’ordre libéral démocratique pourrait être menacé par l’instauration d’un technofascisme, un danger contre lequel met en garde le philosophe et spécialiste de l’IA Mark Coeckelbergh. Une pensée agressive contre certains « autres » — comme les migrants ou tout autre groupe — pourrait de nouveau dominer, s’accompagnant de contrôle de l’information, de mensonges, de surveillance et de l’imposition d’un cadre idéologique.

Les systèmes d’IA peuvent s’adapter au style de chaque individu, exploitant ses faiblesses et ses malheurs pour lui imposer des idées précises, façonner ses opinions et l’appeler à des actions concrètes. Les fonctionnaires et les structures étatiques intègrent de plus en plus l’IA — il existe même déjà, en Albanie, un premier cas de « ministre-IA », ce qui réduit progressivement l’espace accordé à l’esprit critique.

Dans une telle société, on n’effraie pas les citoyens, on les attrape plutôt dans le piège du confort : assistant personnel IA, publicités sur mesure, sélections personnalisées sur les plates-formes de streaming… et voilà que l’homme se retrouve partout entouré d’algorithmes qui le maintiennent enchaîné. Pour paraphraser Rousseau, « l’homme moderne est né libre, mais partout il est dans les fers algorithmiques », des fers dont un pouvoir autoritaire peut se saisir à tout moment pour asservir définitivement la société.

La dystopie du totalitarisme numérique

À cette gouvernance algorithmique cachée peuvent s’ajouter la violence étatique ouverte et la répression. L’exemple de la Russie a montré la vitesse avec laquelle un régime autoritaire peut, grâce à un système de surveillance étendu, passer d’un contrôle discret à une répression ouverte des opinions et à l’intimidation de la population.

Auparavant, le pouvoir russe réprimait les libertés dans la sphère politique tout en tolérant une certaine liberté d’expression dans le domaine culturel, ce qui correspondait tout à fait à la définition d’un régime autoritaire doté d’un certain niveau de pluralisme sociétal en dehors de la politique, donnée au XXe siècle par le politologue Juan Linz.

Cependant, après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine en 2022, l’autoritarisme numérique a progressivement envahi de plus en plus de domaines, avançant sur la voie du totalitarisme numérique. Des chanteurs, des acteurs, des scientifiques et même des philosophes traduisant Aristote auxquels le pouvoir ne touchait pas auparavant, ont été pris pour cibles.

L’État poutinien s’appuie à présent sur une infrastructure technologique de contrôle numérique. Celle-ci prend la forme d’un système d’interception et d’enregistrement continus du trafic (y compris l’enregistrement des appels et des messages) avec un accès à distance direct du FSB aux bases de données des opérateurs (SORM). Elle repose également sur des équipements spéciaux installés sur les réseaux des fournisseurs d’accès, qui permettent au Service de supervision des communications (Roskomnadzor) de bloquer de manière centralisée les ressources Internet (TSPU) ; sur la collecte de données biométriques ; et sur diverses bases de données électroniques, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et la souveraineté technologique. Toutes les grandes entreprises technologiques et les créateurs d’IA se sont retrouvés sous le contrôle total du pouvoir. Ils aident à instaurer un monopole d’État sur les médias et, plus largement, sur l’interprétation des événements contemporains et historiques.

Bien entendu, nous parlons aujourd’hui du totalitarisme numérique comme d’une variante négative et hypothétique de l’évolution d’une société numérique. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut en parler dès à présent. Le totalitarisme numérique ou le technofascisme ne sont pas des résultats inéluctables du progrès technique. Il est nécessaire de travailler au maintien et à la protection des droits et libertés des citoyens, par opposition au renforcement de la souveraineté numérique de l’État au détriment de la population (comme on le voit en Russie et en Chine). Il faut contrôler le développement des technologies, minimiser les dommages potentiels, interdire des technologies nocives — par exemple, les systèmes de crédit social, les armes autonomes qui tuent sans supervision humaine, l’interception de l’ensemble des messages audio, vidéo et texte des utilisateurs, l’emploi de l’IA pour la création de deepfakes, etc. — et réduire l’influence de l’IA sur les domaines socialement importants que nous voulons préserver, tels que la prise de décision politique, la censure des livres, l’éducation et bien d’autres.

The Conversation

Iurii Trusov ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

24.07.2026 à 10:47

Coupe du Monde 2026 : le football a-t-il gagné ?

Laurent Grün, Enseignant-chercheur, Université de Lorraine
Le football au sens large n’est pas sorti vainqueur d’une compétition démesurée, marquée par la personnalité de Donald Trump et l’inféodation à celui-ci de Gianni Infantino.
Texte intégral (2852 mots)

Ce qu’il faut retenir

  • La Coupe du monde a été décevante en termes purement footballistiques, avec de nombreux matches de bas niveau et d’innombrables problèmes d’arbitrage.

  • Au-delà du terrain de jeu, le prix exorbitant des places, les décisions de l’administration américaine à l’égard de l’arbitre somalien et de l’équipe iranienne, et les ingérences directes de Trump laissent un goût amer.

  • L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices : le patron de la FIFA Gianni Infantino sera reconduit à son poste l’année prochaine et poursuivra la course vers la gigantomanie de la compétition.


Au lendemain de la victoire de l’équipe d’Espagne de football, unanimement qualifiée de méritée dans la presse internationale, certains titres célébraient « la victoire du football ». Par cette expression, les médias du monde entier se réjouissent du triomphe de l’équipe ayant produit le jeu le plus séduisant, au détriment de celles — dont l’Argentine parvenue en finale est le parangon — qui se sont acharnées à refuser de jouer, à souscrire à des stratégies extrêmement défensives, doublées souvent de méthodes d’intimidation de l’adversaire allant bien au-delà du tolérable.

Pour autant, le football a-t-il vraiment gagné à l’issue de cette compétition 2026 ?

Côté terrain : matches décevants, arbitrage contesté, « pauses fraîcheur » douteuses

Le football ne se résume pas au jeu. Ses dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques… sont largement étudiées depuis les années 1990 et suscitent toujours débats, analyses, polémiques, mais également études académiques.

De ce fait, il paraît judicieux de distinguer ce qui est de l’ordre du terrain de ce qui ne l’est pas, même si ces deux aspects sont interdépendants l’un de l’autre. Pour ce qui est du jeu proprement dit, que penser du contenu des matches ? Cette Coupe du monde, malgré une finale qui compte parmi les plus décevantes de l’histoire récente, a livré quelques rencontres à l’issue incertaine jusqu’au bout, qui ont ravi les amateurs de suspense : Belgique-Sénégal, Pays-Bas-Maroc, Portugal-Croatie, Allemagne-Paraguay, sans oublier tout le parcours de l’Argentine, dont les affrontements contre le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse, l’Angleterre et enfin l’Espagne ont tous été acharnés.

En revanche, les tours préliminaires ont donné lieu à bon nombre de matches dont l’intérêt sportif laissait à désirer. La faute sans doute à ce nouveau système qui consacre la présence, pour la première fois, de 48 équipes, ce qui permettait non seulement aux deux premiers de chacune des seize poules de quatre équipes, mais également aux huit meilleurs troisièmes, de se qualifier pour les seizièmes de finale. Autant dire qu’il y eut peu de surprises notables.

Le 14 juin, à Houston, Allemagne-Curaçao, opposant la 10ᵉ équipe au classement FIFA à la 82ᵉ, s’est achevé sur le score de 7-1 en faveur des Allemands. TheG3NERAL John 3 :16/Wikimedia

Ce choix de rassembler 48 équipes lors de la phase finale incombe principalement à Giovanni Infantino, l’omnipotent président de la FIFA, même si cette mesure a été votée à l’unanimité par le Conseil d’administration de l’institution. Avec l’augmentation substantielle du nombre de rencontres, passé de 64 lors des éditions précédentes à 104, la manne financière supplémentaire est indéniable pour l’instance dirigeante du football.

La FIFA se glorifie d’une Coupe du Monde lors de laquelle plus de buts ont été marqués en moyenne (2,85) que lors de l’édition 2022 au Qatar (2,5) et d’un jeu plus « propre », en raison d’un nombre de fautes sifflées en diminution par rapport à l’édition 2022.

En réalité, l’attitude de certaines équipes pose de nombreuses questions relatives à cette baisse des fautes, dans la mesure où toutes les infractions n’ont sans doute pas été réellement sanctionnées. En effet, pour ne citer que ces exemples, plusieurs joueurs argentins (contre l’Angleterre ou l’Espagne) et paraguayens (contre l’Allemagne ou la France) ont pu échapper à des sanctions alors qu’ils se sont livrés tout au long des matches à de véritables agressions délibérées envers leurs adversaires.

Certes, les consignes envers le corps arbitral étaient de « laisser jouer » un maximum, ce qui est bénéfique pour le spectacle autant que l’esprit du jeu… à condition que la faute commise ne soit pas dangereuse et ne profite pas à son auteur.

Or, en oubliant de sanctionner ce bellicisme exacerbé, l’arbitrage a pu donner à certaines équipes l’impression qu’elles pouvaient exercer « leurs talents » en toute impunité. Ce constat vaut par ailleurs pour l’ensemble des équipes sur certaines phases de jeu. Ainsi, lors de chaque corner, on a assisté à une véritable foire d’empoigne, avec tirages de maillots, ceinturages, luttes au corps à corps, projections à terre de l’adversaire.

L’arbitrage a donné lieu à un autre rendez-vous manqué, malgré des évolutions positives destinées à accélérer le jeu, comme lors des changements de joueurs, des expulsions, malgré les avertissements adressés aux joueurs coupables d’avoir masqué avec leur main des propos tenus envers l’adversaire.

Ce rendez-vous manqué, c’est celui des contestations de chaque décision arbitrale. Lors de chaque faute, y compris les plus évidentes, non seulement son auteur, mais également ses coéquipiers se précipitaient vers l’arbitre pour vociférer, parfois à quelques centimètres de son visage. Les adversaires les plus proches n’étaient pas en reste et venaient systématiquement exiger des sanctions plus fermes, à grand renforts de gestes. Ces images insupportables pour les amoureux du beau jeu sont évidemment suivies par les footballeurs amateurs, dont de nombreux jeunes, et ne manquent pas d’interpeler quant à l’exemplarité fournie par les footballeurs de haut niveau. On a l’impression qu’à l’instar de ce qui se passe au hockey sur glace, où des joueurs spécialistes jouent le rôle d’intimidateur, la FIFA tolère ce genre de comportement parce que cela fait partie du folklore. Pourtant, en la matière, la plupart des autres sports collectifs, y compris ceux au sein desquels l’impact physique est le pus important, ont réglé ce problème de respect de l’arbitrage avec beaucoup de réussite.

Enfin, un exemple significatif d’évolution du jeu a été mis en évidence par l’adoption systématique des « pauses fraîcheur », systématiquement sifflées par les spectateurs présents dans les stades, et pas seulement ceux qui étaient climatisés.

Institutionnalisées au milieu de chaque mi-temps, elles ont eu pour conséquence de diviser les rencontres en quatre quarts-temps, à l’instar de ce qui se passe dans les sports vedettes aux États-Unis tels que le basket-ball et le football américain.

Les effets de ces pauses supplémentaires sont indéniablement économiques. En effet, les diffuseurs, et bien évidemment la FIFA, profitent des deux minutes trente supplémentaires pour enchaîner des spots publicitaires particulièrement rémunérateurs, alors même que les températures ressenties lors de nombreux matches ne justifient pas cette interruption.

Hors terrain : prix délirants, atteintes aux droits, ingérence de Trump

Il y a aussi, voire surtout, énormément à redire sur les à-côtés de la compétition.

D’abord, le prix des billets, à plusieurs centaines d’euros l’unité en moyenne, a tenu à l’écart une partie des fans de base habitués des éditions précédentes, évidemment les moins nantis financièrement.

Surtout, les atteintes liberticides de l’administration Trump ont été mises en évidence dans un rapport d’Amnesty International qui témoigne des exactions alarmantes de la police fédérale de l’immigration américaine (ICE) envers des dizaines de milliers d’étrangers et, à l’instar de ce qui avait été reproché au pouvoir qatari en 2022, d’atteintes cruciales aux droits des femmes et des personnes LBGTI+. Même si l’apolitisme revendiqué par les dirigeants de la FIFA tient du mythe depuis longtemps, l’interventionnisme du président des États-Unis a cette fois révélé au grand jour les compromissions des dirigeants de l’instance.

La vassalisation de Giovanni Infantino aux injonctions de Donald Trump s’est traduite par le refoulement de l’arbitre somalien Abdulkadir Artan, déclaré indésirable sur le territoire américain pour des liens supposés, et fermement contestés par l’intéressé, avec l’organisation terroriste Al-Shebab, de même que par le traitement totalement inéquitable infligé à l’équipe nationale d’Iran, contrainte d’effectuer des heures de voyage supplémentaires avant et après ses rencontres pour se rendre à son camp de base au Mexique, en raison de son interdiction de résider aux États-Unis.

Cette inféodation de la FIFA a atteint des sommets inégalés avec l’épisode de l’annulation de la suspension de l’attaquant états-unien Folarin Balogun avant le huitième de finale contre la Belgique. Balogun ayant reçu un carton rouge direct en seizièmes de finale contre la Bosnie, il était automatiquement suspendu pour le match suivant. Mais après que Trump a personnellement contacté Infantino, celui-ci a annulé la suspension au mépris de toutes les règles en vigueur et faisant fi des réactions indignées de nombreuses fédérations, à commencer par celle de la Belgique.

Comment s’étonner de cet exercice décomplexé du pouvoir, alors que le dirigeant suisse de la FIFA voue à Trump une admiration sans borne, au point de lui avoir décerné au prix d’une flagornerie extrême, un « prix spécial de la paix » lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 ?

L’Infantinisation du football

Infantino, qui a su étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition au sein de la vénérable institution du football, au prix de manœuvres électorales habiles, notamment auprès des fédérations africaines, sud-américaines et celles du Moyen-Orient, est quasiment assuré d’être réélu lors des prochaines élections de 2027.

Et dans ce cas, rien ne pourra s’opposer à ses projets d’extension de la compétition, pourtant jugés totalement néfastes par bon nombre d’experts. En effet, en 2030, la compétition à 64 équipes (!) se tiendra dans trois pays (Maroc, Espagne, Portugal), avec l’adjonction de trois matches supplémentaires dans chacun des états que sont le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, ce qui aura pour effet de faire rivaliser l’impact carbone de la future édition avec celui de 2026, de loin le plus élevé de l’histoire des Coupes du monde. De surcroît, l’intérêt sportif de nombreuses rencontres sera encore moindre que lors de l’édition 2026, et la santé des joueurs encore plus menacée avec l’allongement de la durée de la compétition.

Et que dire du choix de l’Arabie saoudite et de son sponsor la Saudi Arabian Oil Company (Aramco, entreprise la plus émettrice de CO2 au monde) pour organiser la Coupe du monde 2034 ? Cette désignation a été prononcée par acclamation (!) à l’issue d’un simulacre de fonctionnement démocratique, après que l’omnipotent Giovanni Infantino ait pris soin de modifier les règles du jeu afin de décourager toute velléité de concurrence. Bref, les problématiques environnementales surgies en 2022 ne sont pas près de disparaître, bien au contraire.

Le football a perdu

En résumé, lorsque certains médias prétendent que lors de cette Coupe du Monde 2026 « le football a gagné », ils se trompent lourdement. Certes, l’équipe qui pratiquait l’un des jeux les plus séduisants a gagné, et c’est tant mieux pour le ballon rond. En revanche, sur le terrain, la politique d’arbitrage laxiste envers les équipes les plus agressives, dans le mauvais sens du terme, n’a pas envoyé de message positif envers les amateurs du beau jeu. Et les sempiternels actes d’intimidation et de contestation perpétrés par les joueurs au moindre coup de sifflet de l’arbitre ternissent toujours davantage l’image du football, alors que la Coupe du monde 2026 aurait pu constituer un terrain d’expérimentation idéal pour réfréner ce type de comportement agressif.

Et hors du terrain, en raison des ingérences politiques totalement désinhibées de la part de Donald Trump et de la dénaturation de la compétition par Giovanni Infantino et ses sbires, le football a perdu, contredisant les déclarations tapageuses du locataire de la Maison Blanche sur la portée humaine, culturelle et sociale de l’évènement.

Et malheureusement, cet échec n’est pas prêt à être remis en question, surtout pas lors des éditions de 2030 et 2034.

The Conversation

Laurent Grün est membre du comité de rédaction de la revue Football(s).

23.07.2026 à 16:34

Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne

Yuliya Matvyeyeva, Doctorante, École doctorale Cultures et Sociétés Université Gustave Eiffel, domaine d'expertise: public diplomacy, social media, disinformation, Université Gustave Eiffel
Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov révèle un enjeu dépassant l’Ukraine : adapter les institutions au rythme de la guerre technologique.
Texte intégral (2504 mots)

Ce qu’il faut retenir :

  • Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov a révélé un affrontement entre deux modèles de conduite de la guerre : l’innovation technologique rapide portée par un État-plateforme et un commandement militaire plus traditionnel.

  • L’expérience ukrainienne montre que la guerre contemporaine se joue désormais sur la capacité à transformer des innovations en systèmes opérationnels en quelques semaines, un rythme auquel ni la Russie, ni les armées européennes, ni l’OTAN ne sont pleinement adaptées.

  • Au-delà du cas ukrainien, le ministre de la défense de demain devra avant tout assurer la gouvernance de l’innovation militaire en conciliant technologie, industrie, diplomatie et commandement.


Le 16 juillet 2026, le limogeage du ministre ukrainien de la défense Mykhailo Fedorov a déclenché des manifestations dans plus de quinze villes du pays. Au-delà du conflit de personnes, l’épisode pose une question que la Russie, l’Europe, l’OTAN, Israël et les États-Unis ont déjà, chacun à sa manière, commencé à trancher : qui doit gouverner la transformation technologique de la guerre ?

Pour la première fois depuis février 2022, le débat public en Ukraine ne porte pas sur la manière de gagner la guerre contre la Russie, mais sur la manière de gouverner cette guerre elle-même.

Pour comprendre cette onde de choc, il faut d’abord revenir sur les faits.

L’événement déclencheur

Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov six mois après sa nomination, dans le cadre d’un remaniement plus large. La réaction de la population a été immédiate : en quelques jours, les manifestations ont gagné quinze à seize villes, un phénomène rare dans un pays en guerre. Le colonel Pavlo Elizarov, fondateur d’une unité d’élite de drones, a démissionné en signe de protestation – preuve que la crise dépassait la société civile.

Pour comprendre l’ampleur de la réaction, il faut se rappeler ce que Fedorov représentait : en tant que ministre de la transformation numérique (2019-2025), il avait été l’architecte de Diia (Action), application aux 24 millions d’utilisateurs initialement destinée à aider les autorités à combattre la pandémie de Covid-19, puis transposée en temps de guerre dans l’écosystème de technologies militaires Brave1 regroupant 2 500 entreprises.

La loi ukrainienne sur la sécurité nationale impose un contrôle civil strict sur l’armée : un militaire ne peut diriger le ministère. C’est ainsi que Fedorov est arrivé à la tête du ministère de la défense en janvier 2026 et a eu à plusieurs reprises maille à partir avec le commandant en chef, Oleksandr Syrskyi. Le limogeage du ministre par le président est donc apparu comme une victoire pour le commandant en chef. Celui-ci a été rapidement pris pour cible par les manifestants, qui exigeaient son départ et le retour de Fedorov.

Le 20 juillet, Syrskyi a réagi par une tribune intitulée « Ma fonction est la guerre ». Il y affirme que les technologies renforcent le commandement, mais ne le remplacent pas.

Les deux termes de l’alternative Fedorov-Syrskyi sont donc clairement posés. D’un côté, un État-plateforme où données et acteurs privés accélèrent l’adaptation. De l’autre, une hiérarchie où prime la stabilité opérationnelle. Deux modèles déjà éprouvés, jamais conçus pour cohabiter – et c’est l’Ukraine qui, la première, doit trancher qui pilote le rythme de cette transformation.

L’expérimentation ukrainienne

Depuis 2022, l’Ukraine construit ce que nous appelons faute de terme établi, le « platform warfare » – un concept proche du Mosaic Warfare et du Machine-Speed Adaptive Hyperwar de Hudson Institute. Le projet « Army of Drones » a structuré des achats auparavant fragmentés ; Brave1 a fédéré l’écosystème. Mais le pipeline d’innovation n’est pas le système de combat : le cœur, c’est Delta, la plateforme qui agrège pratiquement en temps réel drones, capteurs et observateurs.

L’accélération se mesure : selon le CSIS, former un opérateur de système autonome prend désormais entre trente minutes et une journée, contre des mois autrefois. Le cycle développement-déploiement tient en quelques semaines.

Ce modèle a toutefois ses limites. Selon le Modern War Institute, l’Ukraine excelle à produire des prototypes mais peine à les transformer en capacités durables : de l’expérimentation à l’institutionnalisation, un long chemin, parfois qualifié de « vallée de la mort », reste à parcourir.

Le risque, institutionnel plus que technologique, ne concerne pas seulement Kiev : Moscou subit la même pression face à la nécessité de modifier rapidement son outil militaire.

La Russie, une autre architecture

Face à la même contrainte, la Russie a opté pour la voie de la mobilisation centralisée, via une institution ad hoc. Le centre Rubicon, créé le 2 août 2024 par le ministre russe de la défense Andreï Belooussov, est passé d’environ 1 450 à près de 5 000 hommes, avec une logique de gestion plus proche du privé que de la bureaucratie militaire. Le « complexe militaro-industriel populaire » – ateliers artisanaux, financement participatif – n’existe pas en parallèle de l’État : il est absorbé et légitimé par lui.

La stratégie est celle du volume : la production de drones a bondi de 117 % en un an, avec un objectif de 7,3 millions de drones First Person View (FPV) en 2026. Mais la centralisation crée sa propre faille : en février 2026, la désactivation de terminaux Starlink a directement perturbé les unités de Rubicon. La vitesse russe a été achetée au prix d’une dépendance à quelques points vulnérables à une défaillance.

Les pays d’Europe, l’UE, l’OTAN et les limitations institutionnelles

Les États européens ne manquent ni de technologie ni de ressources. Mais leur limite est institutionnelle. Concrètement, les armées européennes peuvent optimiser la qualité de leurs décisions, mais rester structurellement plus lentes que le rythme de la guerre contemporaine.

La France a créé l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (AMIAD), rattachée au ministère de la défense, dotée de 300 millions d’euros. Le cycle complet – recherche, certification, intégration – garantit le contrôle mais freine l’action.

En Allemagne, le Cyber Innovation Hub de la Bundeswehr reconnaît lui-même qu’il ne réalise aucun achat : l’innovation existe, mais elle ne franchit pas la vallée de la mort.

Le Royaume-Uni tente une compression du cycle avec DroneTEX, sans procéder pour autant au changement d’architecture qui permettrait une accélération décisive de la production.

Côté OTAN, le processus de planification de défense fonctionne par cycles de quatre ans, contre des semaines côté ukrainien. L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, le reconnaît lui-même : l’expérience de Kiev oblige à repenser la doctrine.

Quant au Fonds européen de défense de l’UE – 7,3 milliards d’euros sur 2021-2027 –, il fut conçu pour la coordination entre gouvernements, non pour le tempo de la guerre.

Ce que montrent l’OTAN et l’UE, ce n’est pas encore une solution stabilisée, mais une direction : la séparation progressive des fonctions d’innovation, de commandement et de gouvernance. Reste à savoir si cette architecture est capable de fonctionner durablement en conditions de guerre.

Deux démocraties matures prouvent que c’est possible, et cela depuis des décennies. En Israël, la Direction de la recherche et du développement de défense (DDR&D) répond à la fois au ministère et à l’état-major – aucun des deux ne peut la diriger seul. Aux États-Unis, l’Under-Secretary of Defense for Research and Engineering est, par fonction, le directeur technologique du Pentagone – mais subordonné au secrétaire à la Défense. Deux architectures, un même principe : jamais les deux rôles dans un seul bureau.

Les sept compétences du ministre de demain

Le conflit entre Fedorov et Syrskyi pose une mauvaise question. Il ne s’agit pas de savoir à qui Zelensky devait donner raison, mais de comprendre pourquoi ces deux logiques – innovation et commandement – ont été placées en concurrence.

Le ministre d’hier gérait un budget, un parc de matériel, une chaîne de commandement. Son horizon se comptait en programmes pluriannuels, son autorité en lignes budgétaires votées. Cette figure n’a pas disparu – elle reste nécessaire, elle a gagné les guerres du XXe siècle et continue de garantir la stabilité des armées européennes. Mais elle a été conçue pour un monde où la technologie changeait de génération en une décennie, pas de version en une semaine sous la pression du champ de bataille.

Le ministre de demain hérite d’un problème que l’ancien modèle n’a jamais eu à résoudre : que faire quand l’ennemi modifie ses fréquences de brouillage plus vite que votre propre administration peut valider un contrat ? Ni le pur gestionnaire ni le pur technologue n’y répondent seuls – le premier arrive toujours en retard sur le rythme du front, le second manque de la légitimité et du sang-froid nécessaires pour engager une force armée. La réponse tient dans une fonction, pas dans une personne : garantir que les deux logiques coexistent sans jamais fusionner dans un seul bureau.

Le ministre de la défense de demain n’est plus une fonction de décision. C’est une interface entre des vitesses incompatibles.

Ce constat dessine, en creux, sept compétences qu’aucun cursus militaire classique n’enseigne encore ensemble : 1) la doctrine, pour comprendre comment une technologie transforme réellement l’opération plutôt que de l’illustrer ; 2) la politique industrielle, pour transformer une innovation en chaîne de production ; 3) la gouvernance des données, condition de tout système d’IA fiable ; 4) l’encadrement de l’autonomie algorithmique, pour préserver une responsabilité humaine claire dans la chaîne de décision ; 5) le management de l’innovation, pour raccourcir la distance entre prototype et capacité ; 6) la coordination interalliée, pour que l’effort national s’insère dans une architecture commune plutôt que de la dupliquer.

La septième est la plus rarement nommée, et sans doute la plus décisive : il s’agit de la diplomatie technologique – la capacité à négocier, avec les industriels comme avec les partenaires étrangers, l’accès aux composants critiques, aux données d’entraînement, aux infrastructures de calcul dont dépend désormais toute capacité militaire. Presque aucune doctrine de gouvernance de défense ne la formalise aujourd’hui comme fonction à part entière. C’est pourtant elle qui a permis à Fedorov de signer avec Bruxelles l’accès de l’industrie ukrainienne au Fonds européen de défense – un geste diplomatique autant que technique, interrompu par sa révocation.

Cette question ne concerne pas l’Ukraine seule. Elle se pose sur un continent où la guerre a cessé d’être une hypothèse lointaine pour redevenir une réalité aux frontières immédiates de l’UE. Chaque pays examiné dans cet article – la France avec l’AMIAD, l’Allemagne avec son Cyber Innovation Hub, le Royaume-Uni avec DroneTEX – expérimente sa propre réponse à la même contrainte, parce qu’aucun d’entre eux ne peut plus se permettre de traiter cette question comme une curiosité ukrainienne lointaine.

La guerre en Ukraine est devenue le premier test grandeur nature de la capacité européenne à répondre à une agression dans un environnement de transformation technologique accélérée. Dans ce contexte, la distinction entre défense nationale et sécurité européenne s’efface progressivement. L’Ukraine expérimente, sous le feu, ce que l’Europe devra institutionnaliser sans délai : une architecture capable d’absorber la vitesse de la guerre contemporaine.

La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais si elle interviendra avant ou après la prochaine crise.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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