19.07.2026 à 11:22
Quand l’État vacille, qui gouverne encore ?
Texte intégral (2249 mots)
L’effritement de l’État ne plonge pas nécessairement le pays où ce phénomène se produit dans un vide organisationnel absolu. D’autres formes de gouvernance émergent, portées par des acteurs alternatifs — une réalité qui oblige à repenser l’articulation entre État et action publique.
Plusieurs quartiers de la capitale haïtienne, Port-au-Prince, échappent aujourd’hui, en partie ou en totalité, au contrôle de l’État. Des gangs armés imposent des règles de circulation, tiennent certains axes routiers et influencent l’accès à certaines ressources essentielles. Pourtant, la vie collective ne s’arrête pas : des marchés continuent de fonctionner, des réseaux de solidarité persistent, des soins sont assurés et des formes de médiation sociale subsistent. Cette réalité soulève une question aussi simple qu’inconfortable : que reste-t-il de l’action publique lorsque l’État ne contrôle plus réellement son territoire, ne paie plus régulièrement ses agents ou n’est plus capable d’assurer les services essentiels ?
L’image qui nous vient naturellement à l’esprit est celle du chaos. Dans notre imaginaire politique, l’État apparaît comme la condition naturelle de l’ordre collectif. Sans administration, sans bureaucratie, sans autorité centrale, il n’y aurait plus que désordre, violence et fragmentation. Pourtant, l’observation de nombreux terrains de crise raconte une histoire plus nuancée. Même lorsque les ministères cessent de fonctionner, lorsque les administrations se désagrègent ou lorsque le pouvoir central perd sa capacité d’action, certaines formes de gouvernance continuent d’exister. L’eau circule encore dans certains quartiers, des écoles rouvrent, des dispensaires restent actifs, des conflits sont arbitrés.
Autrement dit, absence de l’État ne signifie pas nécessairement absence de gouvernance.
L’État et la gouvernance ne sont pas la même chose
En sciences politiques comme en management public, État et gouvernance sont souvent confondus. Cette distinction est pourtant essentielle, car les deux notions ne se recouvrent pas totalement.
L’État désigne une structure institutionnelle formelle dotée d’une autorité légale et, selon la définition classique de Max Weber, du monopole de la violence légitime. Plus près de nous, Michael Mann souligne dans ses travaux sur le « pouvoir infrastructurel de l’État » la capacité de celui-ci à organiser concrètement la vie collective en faisant circuler ressources, informations et services sur l’ensemble du territoire.
La gouvernance renvoie plus largement à l’ensemble des mécanismes qui permettent de coordonner une action collective. Lorsque l’État vacille, ces mécanismes ne disparaissent pas forcément : ils se déplacent, se fragmentent et se recomposent autour d’autres acteurs.
C’est ce phénomène que l’on pourrait qualifier de « management public post-étatique » : une forme d’organisation de l’action publique dans laquelle la continuité des fonctions collectives ne repose plus principalement sur un appareil étatique pleinement opérationnel, mais sur des arrangements hybrides entre acteurs publics, privés, communautaires, humanitaires ou informels.
Il ne s’agit pas de dire que l’État devient inutile ni d’annoncer son dépassement. Il s’agit de reconnaître une réalité de plus en plus visible : dans certaines crises extrêmes, l’État cesse temporairement (parfois durablement) d’être le centre exclusif de coordination de l’action publique.
Quand d’autres acteurs prennent le relais
Les contextes post-conflit rendent cette dynamique particulièrement visible. En Syrie, des conseils locaux, des ONG et des réseaux civils ont, selon les territoires, assuré des fonctions essentielles liées à l’éducation, à l’eau ou à la santé. Au Liban, l’effondrement financier et institutionnel a mis en lumière l’importance de réseaux associatifs, municipaux et confessionnels capables de compenser partiellement la paralysie des structures centrales.
Le point commun de ces situations reste qu’elles produisent rarement un vide organisationnel absolu. Lorsqu’une bureaucratie se retire, d’autres structures occupent l’espace laissé vacant. Organisations internationales, ONG, collectivités locales, réseaux religieux, entreprises privées ou groupes armés peuvent assumer des fonctions habituellement associées à l’État.
Cela oblige à repenser un présupposé central du management public moderne : l’action publique est-elle nécessairement bureaucratique ?
Gouverner, c’est d’abord coordonner
Dans sa forme classique, le management public repose sur des hiérarchies stables, des responsabilités clairement définies et des procédures codifiées. La bureaucratie moderne promet continuité, prévisibilité et standardisation. En situation d’effondrement institutionnel, cette architecture devient souvent inopérante. Les circuits de financement se désorganisent, les ressources humaines se dispersent et les systèmes d’information cessent de fonctionner.
Le rôle du manager public s’en trouve profondément transformé. Il n’est plus seulement un administrateur chargé d’appliquer des règles. Il devient aussi médiateur, coordinateur, négociateur, parfois même entrepreneur institutionnel. Sa mission n’est plus simplement de mettre en œuvre des politiques publiques, mais de rendre possible une coordination minimale entre des acteurs qui ne partagent ni les mêmes ressources, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes légitimités.
La compétence centrale n’est alors plus seulement technique ou réglementaire ; elle devient relationnelle, adaptative et stratégique.
Quand la performance devient source de légitimité
Cette transformation révèle un paradoxe important. Dans les situations de crise extrême, l’efficacité peut parfois venir de structures plus souples que l’État lui-même. Des circuits de décision plus courts, des arrangements pragmatiques et des réseaux informels peuvent réagir plus rapidement qu’une bureaucratie lourde.
Mais cette agilité soulève une question fondamentale : l’efficacité suffit-elle à produire de la légitimité ?
Dans les États stables, la légitimité administrative repose largement sur la légalité. Une institution est reconnue parce qu’elle est officiellement habilitée à agir. En situation de crise profonde, cette source de légitimité s’érode. D’autres formes apparaissent. Une organisation peut devenir légitime non parce qu’elle est légalement mandatée, mais parce qu’elle soigne, nourrit, protège ou maintient des services essentiels.
Cette dynamique est observable dans des contextes historiques et idéologiques variés. Durant le mandat britannique en Palestine, les institutions du Yichouv, dont la Haganah pour les questions de sécurité, assuraient déjà diverses fonctions administratives, éducatives, sanitaires et sécuritaires avant la création de l’État d’Israël. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a, pour sa part, développé des réseaux de services sociaux et administratifs dans plusieurs territoires (notamment au Liban avant 1975) où les institutions étatiques étaient absentes ou limitées. Pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), les Forces libanaises, milice chrétienne, et le Hezbollah, mouvement islamiste soutenu par la République islamique d’Iran, ont également assuré diverses fonctions de sécurité, de justice et de prestation de services.
Des phénomènes comparables ont été observés dans les territoires administrés par le Parti communiste du Népal (maoïste), dans les zones contrôlées par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), ainsi que dans certaines régions du Mali sous l’autorité de groupes armés djihadistes affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).
Dans certaines favelas de Rio de Janeiro, des organisations criminelles assurent parfois des fonctions de régulation locale, d’arbitrage des conflits ou de protection des habitants.
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Malgré leurs différences idéologiques, politiques et historiques, ces organisations illustrent un même phénomène : lorsque l’État est incapable d’exercer durablement ses fonctions, des acteurs non étatiques peuvent mettre en place des institutions parallèles et acquérir une forme de légitimité fonctionnelle en produisant de l’ordre et en assurant certains services essentiels.
Les situations de guerre urbaine illustrent particulièrement cette dynamique. Lorsqu’un territoire subit des destructions massives, la continuité de services vitaux (c’est-à-dire soins d’urgence, distribution d’aide, approvisionnement en eau ou logistique médicale, etc.) repose souvent sur des arrangements de crise entre personnels hospitaliers, organisations humanitaires, autorités locales et réseaux communautaires. Dans de telles situations, la légitimité perçue provient moins du statut institutionnel que de la capacité effective à maintenir des services indispensables sous contrainte extrême.
La confiance bascule alors progressivement du statut vers la performance. La question n’est plus seulement « qui a légalement autorité ? », mais « qui est capable de faire fonctionner le quotidien ? »
Une gouvernance efficace… mais pas toujours démocratique
C’est ici qu’apparaît le principal danger.
Une gouvernance sans État peut sauver des vies. Elle peut stabiliser un territoire, maintenir des services vitaux et éviter un effondrement total. Pourtant, plus cette gouvernance de substitution devient efficace, plus elle peut paradoxalement réduire l’incitation à reconstruire des institutions publiques pleinement redevables.
C’est tout le paradoxe : ce qui sauve à court terme peut fragiliser à long terme.
Lorsque l’action publique dépend de plus en plus d’ONG, de bailleurs internationaux, d’entreprises privées ou d’autorités non élues, une question devient inévitable : qui contrôle réellement ces acteurs ? Qui les évalue ? Qui peut les sanctionner ? Une gouvernance efficace n’est pas nécessairement démocratique. Elle peut produire des résultats tout en échappant à la transparence, à la représentation et à la redevabilité citoyenne.
Le dilemme devient alors profondément politique : comment préserver la capacité d’action collective sans perdre la responsabilité démocratique ?
Une leçon pour les démocraties occidentales
Cette interrogation dépasse largement les seuls contextes post-conflit. Les démocraties occidentales ont elles aussi commencé à expérimenter des formes partielles de gouvernance post-étatique. La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration frappante. Des cellules de crise ad hoc, des cabinets privés, des plates-formes numériques et des dispositifs exceptionnels de coordination ont temporairement reconfiguré l’action publique bien au-delà des cadres administratifs habituels.
Demain, des cyberattaques massives, des catastrophes climatiques ou des ruptures logistiques majeures pourraient accentuer ce phénomène. Dans de tels scénarios, l’enjeu ne serait plus seulement de protéger des institutions, mais de préserver la capacité même à coordonner l’action collective sous contrainte extrême.
Les contextes post-conflit apparaissent ainsi comme des laboratoires précieux pour penser l’avenir. Ils montrent que la résilience d’un système politique dépend certes de la robustesse de l’État, mais aussi de sa capacité à maintenir trois fonctions essentielles : coordonner, décider et préserver la confiance collective.
Longtemps, le management public s’est surtout demandé comment rendre l’État plus performant. Le XXIe siècle pourrait imposer une question plus radicale : comment maintenir l’action publique lorsque l’État lui-même vacille ?
Car une grande crise ne commence pas nécessairement lorsque les bâtiments administratifs tombent. Elle commence lorsque plus personne ne sait qui coordonne, qui décide, et surtout au nom de qui.
Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.07.2026 à 10:57
« En tout cas, ce n’était pas une licorne… » Des sociologues ont interrogé 130 chasseurs de Bigfoot
Texte intégral (3879 mots)

Les Bigfooters ne sont pas seulement des amateurs de légendes. Deux sociologues qui ont étudié cette communauté expliquent qu’constitue offre un laboratoire fascinant pour comprendre comment se construisent la crédibilité, l’expertise et les frontières entre science et croyance.
C’est l’image qui a donné naissance à une icône de la culture populaire. En 1967, dans une forêt du nord de la Californie, une créature de plus de deux mètres de haut, couverte d’une épaisse fourrure noire, ressemblant à un grand singe et marchant debout, est filmée. À un moment, elle se retourne et fixe la caméra. Cette séquence a été reproduite à l’infini dans la culture populaire – au point d’inspirer un emoji. Mais que montre-t-elle vraiment ? Un canular ? Un ours ? Ou la preuve de l’existence d’une mystérieuse espèce connue sous le nom de Bigfoot ?
Ce film a été analysé et réanalysé à d’innombrables reprises. Si la plupart des observateurs estiment aujourd’hui qu’il s’agit d’un canular, certains soutiennent qu’il n’a jamais été définitivement réfuté. Fascinés par cette énigme, des passionnés, surnommés les « Bigfooters », sillonnent les forêts de l’État de Washington, de Californie, de l’Oregon, de l’Ohio, de la Floride et d’ailleurs, à la recherche de la moindre trace de cette créature légendaire.
Mais pourquoi ? C’est la question que se sont posée les sociologues Jamie Lewis et Andrew Bartlett. Ils voulaient comprendre ce qui pousse cette communauté à consacrer autant de temps, d’énergie et d’argent à la recherche d’une créature dont l’existence est, au mieux, hautement improbable. Pendant les confinements liés au Covid, Lewis a mené des entretiens avec plus de 130 « Bigfooters » – ainsi qu’avec quelques universitaires – pour recueillir leurs points de vue, leurs expériences et leurs pratiques. Ce travail a abouti à leur récent ouvrage, Bigfooters and Scientific Inquiry : on the Borderlands of Legitimate Science (« Bigfooters et enquête scientifique : aux frontières de la science légitime », non traduit).
Ils reviennent ici sur cette enquête menée au cœur d’un phénomène aussi fascinant qu’insaisissable.
Qu’est-ce qui vous a tant intrigués dans la communauté des Bigfooters ?
Lewis : Tout a commencé lorsque je regardais Discovery Channel ou Animal Planet et que j’ai vu la bande-annonce de l’émission Finding Bigfoot. Je voulais comprendre pourquoi un tel programme était diffusé sur une chaîne qui, à l’époque du moins, avait la réputation de proposer des documentaires sérieux et rigoureux sur la nature. Au départ, nous pensions simplement analyser ces émissions de télévision, mais cela nous a vite semblé insuffisant. C’était pendant les confinements liés au Covid ; ma femme était enceinte et alitée à cause de fortes nausées. Il fallait bien que j’occupe mon temps.
Bartlett : Lorsque Jamie et moi partagions un bureau à Cardiff, j’ai travaillé sur une étude sociologique consacrée aux physiciens marginaux. Il s’agit de personnes qui, le plus souvent en dehors des institutions universitaires, cherchent malgré tout à faire de la science. Je les ai interviewées, j’ai assisté à leurs conférences. De là, il n’y avait finalement qu’un pas vers le Bigfoot. Mais c’est l’intérêt de Jamie pour le sujet qui m’a véritablement amené à travailler sur ce terrain.
Parle-t-on d’une grosse communauté ?
Lewis : Il est très difficile d’en estimer la taille. On distingue généralement deux grands courants. D’un côté, les apers, qui pensent que Bigfoot est simplement un primate encore inconnu de la science. De l’autre, ceux que leurs détracteurs appellent les woo-woos, convaincus que Bigfoot est une sorte de voyageur interdimensionnel, voire une forme de vie extraterrestre. Au total, on parle de plusieurs milliers de personnes. Mais parmi elles, seules quelques centaines sont véritablement investies dans cette quête, et je pense en avoir interrogé au moins la moitié.
Leurs idées trouvent aussi un écho plus large. Une enquête YouGov, réalisée en novembre 2025, indiquait qu’environ un quart des Américains pensent que Bigfoot existe, ou estiment au moins que son existence est probable.
Vos interlocuteurs se méfiaient-ils de vos intentions ?
Lewis : Oui, je pense qu’ils craignaient surtout d’être caricaturés. On me demandait souvent : « Est-ce que vous croyez au Bigfoot ? » Andy et moi avions convenu d’une réponse commune : selon la science institutionnelle, il n’existe absolument aucune preuve convaincante de l’existence de Bigfoot. Nous n’avons donc aucune raison de remettre en cause ce consensus. En revanche, en tant que sociologues, ce qui existe bel et bien, c’est une ou plusieurs communautés de passionnés du Bigfoot. Et c’est cela qui nous intéresse.
Bartlett : D’ailleurs, après la publication du livre, quelques personnes ont réagi à la manière dont nous avions formulé cette idée. Sur la quatrième de couverture, nous écrivons en substance que « Bigfoot existe, sinon comme créature biologique réelle, du moins comme objet autour duquel des centaines de personnes organisent leur vie ». Certains y ont vu une forme de mépris à leur égard. Ce n’était absolument pas notre intention.
Ces personnes ont-elles des traits de personnalité ou des caractéristiques communes ?
Lewis : La communauté est très majoritairement composée d’hommes blancs, vivant en milieu rural et issus des classes populaires – souvent d’anciens militaires. Je pense que le nombre de femmes intéressées par le Bigfoot augmente, mais l’image dominante reste celle du « chasseur viril qui s’aventure dans la forêt en pleine nuit ».
Bartlett : Aux États-Unis, il y a tout simplement beaucoup d’anciens militaires dans la population. Mais je pense aussi que cela tient à la manière dont ces personnes souhaitent se présenter. Lorsqu’on s’appuie sur des témoignages, il faut apparaître comme un témoin crédible. Pouvoir dire : « J’ai servi dans l’armée » ou « J’étais militaire » renforce cette crédibilité. Cela suggère au moins qu’on n’est pas du genre à prendre un élan pour un monstre.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris chez eux ? Ont-ils bousculé certains stéréotypes ?
Lewis : Certains étaient extrêmement éloquents, ce qui m’a un peu surpris. C’est sans doute le reflet de mes propres préjugés. J’ai aussi été frappé par leur ouverture : je m’attendais à ce qu’ils refusent de me parler de leurs prétendues rencontres avec Bigfoot. Or, un bon nombre l’ont fait. Beaucoup souhaitaient même être cités nommément dans le livre. J’ai également été surpris par la quantité de données empiriques qu’ils recueillent, ainsi que par les efforts qu’ils déploient pour les analyser et leur donner un sens. Enfin, ils étaient tout à fait capables de reconnaître qu’une piste relevait de la supercherie ou du canular. Je pensais qu’ils chercheraient coûte que coûte à défendre des preuves fragiles.
Bartlett : Nous reproduisons plusieurs témoignages de ce type dans le livre. Des personnes disent par exemple : « Pendant des années, je me suis laissé tromper par ces empreintes. Je les croyais authentiques, puis j’ai découvert de nouveaux éléments qui m’ont fait changer d’avis. » Cela m’a surpris, moi aussi.
Le fait qu’ils recueillent des données empiriques signifie-t-il que leur démarche relève de la science ?
Bartlett : Dans la recherche institutionnelle, on travaille pour obtenir des financements, publier dans des revues de qualité et faire progresser ses travaux au sein d’une communauté scientifique. Si l’on souhaite associer son nom à une idée, cela passe par des articles évalués par les pairs et par le travail mené avec des doctorants qui poursuivront ensuite leurs recherches dans d’autres laboratoires. Chez les Bigfooters, en revanche, on trouve surtout des livres autoédités, des conférences consacrées au Bigfoot, des chaînes YouTube, des podcasts et d’autres formats du même genre. Or, ce ne sont pas forcément des moyens fiables de produire et de mettre à l’épreuve des connaissances. C’est l’un des aspects qui distinguent le plus clairement le Bigfooting de la science académique.
Ce qui était intéressant, lorsque j’étudiais les physiciens marginaux, c’était d’identifier ce qui les éloignait, de manière récurrente, de la pratique scientifique. Le point commun était une forme d’individualisme : l’idée qu’une personne seule peut recueillir et évaluer des preuves de façon totalement indépendante de toute communauté. Les physiciens que j’ai rencontrés considéraient souvent que le consensus scientifique était une menace. Or, dans les faits, le consensus, la continuité des travaux et le fonctionnement collectif constituent le socle même de la science.
Quelle est la forme de preuve la plus courante au sein de cette communauté ?
Lewis : Les témoignages. Sans les récits de personnes affirmant avoir vu Bigfoot, le phénomène des Bigfooters n’existerait tout simplement pas. Une grande partie de leur activité consiste à recueillir ces témoignages et à tenter de leur donner un sens. Ils comprennent mal pourquoi ces récits ont si peu de valeur aux yeux de la science institutionnelle. Ils font souvent le parallèle avec la justice, où un témoignage peut, à lui seul, conduire à une condamnation extrêmement lourde, voire à la peine de mort dans certains pays. Ils ne voient donc pas pourquoi les témoignages sont considérés comme des preuves aussi faibles en science.
Au-delà des témoignages, les empreintes de pas constituent sans doute l’indice matériel le plus célèbre et le plus fréquemment invoqué.
Bartlett : Si les empreintes occupent une place aussi importante, c’est notamment en raison de l’héritage des recherches sur le yéti et des empreintes qui lui étaient attribuées. À une époque, ces indices avaient paru suffisamment convaincants pour amener certains scientifiques à penser qu’il existait effectivement quelque chose d’inconnu dans l’Himalaya. Par ailleurs, les deux principaux universitaires qui ont défendu l’hypothèse du Bigfoot, le regretté Grover Krantz à partir des années 1970, puis Jeffrey Meldrum dans les années 1990, ont eux aussi été persuadés par les empreintes.
Lewis : Aujourd’hui, les Bigfooters utilisent également des pièges photographiques, des enregistreurs audio, voire des analyses ADN sur des poils ou d’autres échantillons. Ils enregistrent des sons inhabituels et obtiennent souvent des images floues. Certains pensent que Bigfoot communique grâce aux infrasons, même si cette hypothèse est loin de faire l’unanimité au sein de la communauté. On assiste donc à une diversification des types de preuves recherchées.
Comment savoir si une image ou un son renvoie réellement à Bigfoot ?
Bartlett : Les Bigfooters se rendent en forêt, enregistrent un son, par exemple, puis le comparent à des bases de données de chants d’oiseaux et de cris d’autres animaux. Il arrive qu’ils ne trouvent aucune correspondance. Si ce n’est ni une voiture, ni une personne, ni un ours, ni un élan, alors ils estiment qu’il reste une possibilité : Bigfoot. Le raisonnement est, dans une certaine mesure, le même pour les images.
Diriez-vous que cette manière d’interpréter les indices constitue la principale faiblesse de leur démarche ?
Lewis : Elle leur permet de ménager une place pour Bigfoot. Si un son ou une image ne peut être attribué à autre chose, alors, se demandent-ils, qu’est-ce que cela pourrait être ? Ils partent d’une absence d’explication pour en déduire une présence. À leurs yeux, c’est un raisonnement scientifique. Ce qui est intéressant, c’est que les Bigfooters invoquent souvent d’autres créatures légendaires pour renforcer l’hypothèse du Bigfoot. Il y a une phrase que j’entends régulièrement : « It ain’t no unicorn » (« En tout cas, ce n’était pas une licorne. »).
Comment s’organise la hiérarchie au sein de cette communauté ? Qui occupe le sommet ?
Lewis : Les figures les plus respectées sont généralement celles qui ont un lien avec le monde universitaire. Andy a déjà évoqué Jeff Meldrum. Il est malheureusement décédé très récemment, mais il incarnait, pour les Bigfooters, un pont avec la recherche académique contemporaine. Lors des conférences, si Jeff Meldrum intervenait, il était systématiquement programmé en dernier, comme tête d’affiche. Les personnalités de télévision, comme les animateurs de Finding Bigfoot ou d’Expedition Bigfoot, font également partie de cette catégorie de premier plan. En dessous, on trouve différents groupes plus ou moins influents, dont la Bigfoot Field Researchers Organization, qui est probablement l’organisation la plus connue.
Que pourraient apprendre les Bigfooters des scientifiques, et inversement ?
Lewis : Avant de commencer cette recherche, en lisant des ouvrages et en discutant avec d’autres personnes, j’avais l’impression que les Bigfooters étaient hostiles à la science. Ce n’est pas ce que nous avons constaté. Dans notre livre, nous soutenons qu’ils ne sont pas anti-science. J’irais même jusqu’à dire que beaucoup d’entre eux sont favorables à la science, mais se méfient des institutions scientifiques. À mon sens, le monde universitaire gagnerait à les considérer comme une forme de science citoyenne. Leur activité peut constituer une porte d’entrée intéressante pour mieux connaître son environnement local.
Par exemple, grâce à un piège photographique, ils ont observé un animal – je crois qu’il s’agissait d’une martre des pins – qui n’était pas censé être présent dans cette région. Ils accumulent donc une grande quantité de données. Ils ne sont pas irrationnels. Leur démarche est différente de celle des chasseurs de fantômes, car elle ne suppose pas l’existence d’un phénomène entièrement surnaturel. L’hypothèse est simplement qu’un animal inconnu de la science vivrait quelque part. C’est très improbable, certes, mais pas impossible. En revanche, ce qui leur manque, c’est la discipline propre à la recherche académique : n’importe qui peut se déclarer Bigfooter.
Avez-vous entendu un témoignage qui vous a particulièrement marqué ou semblé convaincant ?
Lewis : Est-ce que je me suis parfois laissé emporter par le récit ? Bien sûr. Un peu comme lorsqu’on regarde un film. Si vous êtes plongé dans le noir devant un film d’horreur, vous continuez à y penser pendant un moment avant de reprendre vos esprits. Il m’est souvent arrivé d’aller me coucher encore électrisé par ce que je venais d’entendre, en me disant : « Je ne sais pas ce que c’était, mais quelle histoire ! » Au fond, c’étaient d’excellents récits. Avec le temps, j’ai appris à faire la distinction entre l’entretien lui-même et ce que j’en pensais ensuite.
Si vous croisiez Bigfoot dans une forêt, comment vous y prendriez-vous pour convaincre les autres ?
Lewis : Beaucoup de Bigfooters commencent leur récit par des précautions du type : « Mon père ne croit pas au Bigfoot » ou « J’ai passé des années à remettre en question ce que j’avais vu. » Ils cherchent ainsi à se présenter comme des personnes rationnelles et raisonnables. Cela créait une forme de proximité entre eux et moi. Et, au fond, je pense que je ferais probablement la même chose.
Bartlett : Si je rencontrais Bigfoot, je mobiliserais sans doute tous les procédés qui permettent de convaincre que l’on est une personne crédible, lucide et rationnelle – exactement comme le font les témoins que nous avons étudiés. Je m’attendrais à ce que personne ne me croie. J’insisterais donc sur le fait que je mets en jeu ma crédibilité d’universitaire. En plus de décrire la rencontre elle-même, j’utiliserais tous ces ressorts rhétoriques auxquels les Bigfooters ont recours pour tenter de convaincre leur auditoire.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
16.07.2026 à 17:11
Peut-on réussir en politique sans charisme ? Quelques pistes de réflexion tirées de la situation outre-Manche
Texte intégral (2058 mots)
En dépit de réussites factuelles (sur le temps d’attente dans les hôpitaux, la hausse du salaire minimum et la baisse de l’immigration), la perception générale des deux années que Keir Starmer a passées au poste de premier ministre est généralement mitigée. S’il est vrai qu’il a plusieurs fois changé de positions, c’est avant tout un manque de connexion émotionnelle avec ses concitoyens qui lui est reproché. La politique se réduit-elle donc à une question de charisme ? Si oui, peut-on le renforcer ou est-ce un don ? La littérature apporte une réponse intéressante.
Notre « obsession » pour les leaders politiques charismatiques semble renforcée par la montée des populismes, avec des dirigeants qui développent l’image d’hommes ou femmes fort(es), tout en mettant l’accent sur l’émotion plutôt que sur la raison. La création d’une connexion émotionnelle se trouve précisément au cœur de l’autorité charismatique que Max Weber (1864-1920) définit comme un don « du corps et de l’esprit » qui, par définition, « n’est pas accessible à tout le monde ».
Cette conception traditionnelle du charisme peut toutefois être remise en cause. Le sociologue britannique Max Atkinson (1944-2024) a identifié certaines techniques rhétoriques qui encouragent la réaction du public et permettent à l’orateur de faire preuve de charisme. Dans une veine similaire, grâce à leur analyse des interactions orateur/public, John Antonakis et ses collègues de l’université de Lausanne ont identifié 12 tactiques de leadership charismatique (Charismatic Leadership Tactics, CLT) qui peuvent être mesurées — et donc enseignées.
Nous avons combiné ces 12 tactiques en 3 domaines que nous avons ensuite appliqués à la rhétorique de Starmer pour vérifier si son manque de charisme supposé résiste à l’épreuve de l’analyse scientifique. Notre corpus est composé de ses discours annuels au congrès du parti travailliste de 2020 (année où il accède au poste de chef de cette formation) à 2025.Nos 3 domaines analytiques sont les suivants : les métaphores conceptuelles, qui influencent la façon dont on perçoit et comprend la réalité (on a par exemple l’habitude de se représenter la politique comme un conflit, d’où les expressions « bataille culturelle » ou « campagne électorale ») ; le storytelling, qui est le fait d’utiliser le récit pour véhiculer des messages et qui constitue un élément essentiel de la communication politique ; et le body language qui comprend la gestuelle, les expressions faciales et l’intonation.
Métaphores : Starmer comme constructeur et guide
La majorité des métaphores utilisées par Starmer reposent sur deux domaines principaux : la construction et le chemin. Dans ses premiers discours, il explique comment les Conservateurs ont sapé l’économie et fragilisé les fondations de la nation britannique. C’est pourquoi son programme de « changement » entend « reconstruire » le pays sur des bases solides :
« Les Conservateurs ont arraché les fondations, brisé les fenêtres et, pour faire bonne mesure, ils ont fait sauter les portes. » (2022)
« Les gens se tournent vers nous parce qu’ils veulent construire un nouveau Royaume-Uni. Et nous sommes les bâtisseurs. » (2023)
Starmer cherche à apparaître comme un bâtisseur qui a identifié les failles du système et s’attelle à les corriger. Cette notion de vision est renforcée par des métaphores évoquant un cheminement. Ces métaphores suivent le schéma « source-parcours-objectif » qui permet aux responsables politiques de se présenter comme des guides vers un avenir meilleur :
« Ne vous y trompez pas : je suis pleinement conscient de l’ampleur de la tâche et de la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons une montagne à gravir. Mais nous la gravirons. » (2020)
Storytelling : retour aux sources
Le storytelling, quant à lui, permet de renforcer cette image de guide. En effet, Starmer met l’accent sur ses origines modestes (son père était ouvrier et sa mère infirmière) et sur sa volonté de reconnecter son parti à la classe ouvrière.
D’un point de vue quantitatif, la majorité des anecdotes ont été mobilisées durant la période de reconstruction du parti (dans le corpus, de 2020 à 2023). Cette tendance peut s’expliquer par la nécessité, pour Starmer, d’asseoir sa légitimité en tant que représentant de la classe ouvrière et d’accroître sa notoriété auprès du grand public. Cela se voit aussi en termes de contenu.
Dans l’opposition (donc jusqu’à son accession au poste de premier ministre en juillet 2024), il parle avant tout de l’influence de ses parents (« Mum and Dad ») et s’inspire du récit du fils prodigue qui retourne à l’essence même du travaillisme.
Une fois au pouvoir, il évoque les difficultés d’apprentissage de son frère et se pose comme gardien de ce dernier. La religiosité du storytelling de Starmer lui permet de mettre en avant les valeurs symboliques au cœur des tactiques du leadership charismatique : la conviction morale, l’exigence envers soi-même et envers les autres, ainsi que la confiance dans le pouvoir de la solidarité pour surmonter les épreuves. Jusqu’ici, tout va bien.
Body language : une leçon d’échec ?
Atkinson souligne que les variations d’intonation jouent un rôle essentiel dans la prestation orale, dans la mesure où elles permettent aux orateurs de transmettre différentes émotions (passion, conviction et enthousiasme), renforçant ainsi l’intérêt et l’attention du public.
Or, le ton adopté par Starmer est le plus souvent lent et monotone, ce qui confère à ses interventions un caractère très scripté et peu spontané. Cette impression est particulièrement marquée lorsqu’il recourt à des procédés rhétoriques tels que les énumérations ou les structures contrastives (qui attirent naturellement les applaudissements), avant de marquer une pause dans l’attente d’applaudissements. Il en résulte un décalage manifeste entre le contenu du discours et la façon dont il est « performé » : la déclamation terne de Starmer ne parvient pas à donner toute sa force au récit héroïque d’un dirigeant altruiste investi de la mission de transformer le pays.
Pis, la figure de « l’adulte dans la pièce » qu’il cherche à incarner par opposition à des Conservateurs décrits comme des intrigants dénués de vision à long terme se trouve fragilisée par une attitude d’une extrême prudence, susceptible d’être interprétée comme un manque d’assurance plutôt qu’un signe de maîtrise.
Cette retenue se retrouve également dans son langage corporel. Son débit uniforme s’accompagne de très peu d’expressions faciales, tandis que sa posture apparaît souvent rigide. Il reste fréquemment agrippé au pupitre, ce qui peut être perçu comme un signe de malaise, voire de manque de confiance. S’y ajoute une présentation très (trop) formelle : sa tenue vestimentaire, ses choix lexicaux et sa diction particulièrement soignée confèrent un caractère quelque peu artificiel à ses références constantes à la classe ouvrière et rendent ses anecdotes sur « papa et maman » moins naturelles.
De même, la répétition de certaines plaisanteries d’ouverture — par exemple, en 2023 : « Bon, avant de commencer — je sais ce que vous pensez : s’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît — plus de blagues sur Arsenal » — accentuent l’impression d’une prestation très calibrée, voire mécanique, plutôt que véritablement spontanée.
Le retour du Roi ?
Dans l’ensemble, l’analyse des prestations de Starmer met en évidence un engagement émotionnel relativement limité envers son auditoire, ainsi qu’un recours restreint aux interactions directes. Cette distance, perceptible tant dans la voix que dans le langage corporel, contraste avec le récit personnel qu’il cherche à construire — récit qui, dans l’absolu, pourrait plaire à une large partie de la société britannique qui se sent laissée pour compte par le pouvoir central. Ce décalage affaiblit la cohésion entre le contenu du discours et sa performance scénique, renforçant ainsi l’impression d’un ethos — et charisme — faible.
Par opposition, la prestation électrique récente de son successeur potentiel, Andy Burnham, dans un discours très attendu sur sa vision politique, montre à quel point la performance influence la perception du grand public. L’ironie, c’est que Burnham utilise les mêmes métaphores que Starmer et parle aussi de l’influence bénéfique de son parcours personnel, mais il le fait en tenue plus décontractée (ce qu’il appelle ses « Manchester clothes ») tout en alliant humour, passion et conviction pour proposer sa vision du « Manchesterisme » et établir un dialogue direct avec son audience. À titre d’exemple, ses premiers mots sont ponctués d’échanges avec le public : « Quel accueil ! Bonjour à tous » (public : « Bonjour ! », rires) « Êtes-vous prêts ? » (public : « oui ! » rires et applaudissements).
Naturellement, le plus grand naturel de Burnham et sa plus grande facilité à camper un homme proche du peuple ne signifient pas qu’il parviendra à se maintenir plus longtemps au pouvoir que Starmer ; mais dans un contexte où les deux grands partis historiques sont plus que bousculés par Reform UK, le parti populiste de droite radicale de Nigel Farage, qui caracole en tête dans les sondages et forge son discours précisément sur la dénonciation d’une classe politique traditionnelle « coupée du peuple », cet élément est tout sauf anecdotique…
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.