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03.06.2026 à 17:01

Au Liban, Israël parti pour reproduire les erreurs du passé

Asher Kaufman, Professor of History and Peace Studies, University of Notre Dame
Incapable de vaincre l’Iran, Israël se concentre sur le Hezbollah, mais les leçons du passé rappellent à quel point l’occupation du sud du Liban est un exercice périlleux.
Texte intégral (2630 mots)

Alors que Washington et Téhéran négocient, le front israélo-libanais s’embrase : frappes israéliennes intensifiées, tirs du Hezbollah, plus d’un million de déplacés libanais. Et l’Iran, protecteur du Hezbollah depuis la naissance de celui-ci en 1982, conditionne tout accord avec les États-Unis à un arrêt des opérations israéliennes au Liban. Pris en tenaille entre son objectif stratégique, une administration américaine qui tente de la brider et une opinion intérieure à convaincre avant les élections de fin 2026, Benyamin Nétanyahou semble enfoncer Israël dans un bourbier libanais qui lui est familier…


En entrant en guerre contre l’Iran, le gouvernement israélien semblait poursuivre deux objectifs étroitement liés : renverser la République islamique et se débarrasser définitivement du Hezbollah.

La logique voulait que le groupe chiite libanais, qui représente une menace persistante pour Israël depuis 44 ans, finisse par succomber une fois qu’il aurait été privé de son bienfaiteur iranien. Après tout, les tentatives israéliennes visant à détruire le Hezbollah par une action militaire directe n’avaient pas été couronnées de succès, pas plus que les efforts de désarmement du mouvement soutenus par la communauté internationale.

Mais alors que les négociations entre États-Unis et l’Iran en vue d’un accord susceptible de mettre fin à leur conflit se poursuivent, le front israélo-libanais reste plus actif que jamais. Israël a intensifié ses frappes et ses incursions en profondeur au Liban, tandis que le Hezbollah prend pour cible l’armée israélienne déployée dans le sud du Liban et la population civile résidant dans le nord d’Israël.

Pis encore, du point de vue du gouvernement israélien : l’Iran a trouvé le moyen de faire profiter le Hezbollah de sa propre résilience et de l’influence qu’il exerce désormais sur la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz. En effet, Téhéran subordonne actuellement tout accord potentiel avec Washington à un arrêt complet des hostilités israéliennes au Liban — une manœuvre clairement destinée à préserver les positions politiques et militaire du Hezbollah, son principal mandataire.

Depuis la reprise des hostilités au Liban le 2 mars 2026, le bilan humanitaire est lourd. Au 1er juin, plus de 1 million de Libanais avaient été contraints de quitter leur domicile, et plus de 3 300 personnes avaient été tuées. Du côté israélien, 24 soldats et 4 civils ont été tués au cours de la même période.

Israël cherche à dissocier le front libanais de l’ensemble du conflit régional, afin de poursuivre sa campagne militaire contre l’organisation chiite indépendamment des négociations américano-iraniennes. Mais il n’est pas certain qu’il y parvienne. L’administration Trump a largement exclu Israël de son dialogue avec l’Iran, tout en tentant de limiter les opérations israéliennes au Liban à des frappes dans le sud du pays et dans la vallée de la Bekaa, et en lui interdisant de mener des attaques contre les infrastructures publiques. L’ordre donné par Benyamin Nétanyahou, le 1er juin, de frapper la capitale libanaise, Beyrouth, met à nu les limites de la pression américaine.

En fin de compte, la résolution de ce conflit dépendra de la manière dont Donald Trump choisira de gérer les exigences iraniennes concernant l’avenir du Liban. Historien spécialiste d’Israël et du Liban, j’ai étudié les cycles de violence ayant opposé Tel-Aviv au Hezbollah depuis la création de celui-ci en 1982 et j’ai observé des schémas récurrents dans lesquels le Hezbollah en est sorti renforcé, conservant sa domination sur la société libanaise en tant que mandataire de l’Iran. Contrairement aux espoirs israéliens, le soutien de l’Iran au Hezbollah n’a pas pris fin avec la guerre en Iran. Et pour compliquer encore les choses, la poursuite de l’occupation israélienne du territoire libanais pourrait fournir au Hezbollah la justification nécessaire pour alimenter le discours selon lequel il représente la principale ligne de résistance. Et une fois encore, c’est l’ensemble de la population libanaise qui est la première victime de la situation.

Un Hezbollah blessé mais pas mort

Bien que considérablement affaibli par plus de deux ans et demi de guerre avec Israël, le Hezbollah continue d’exercer un pouvoir considérable au Liban. Après un cessez-le-feu en novembre 2024 – qui a suivi la guerre totale de septembre-octobre de cette année-là – les combats ont apparemment cessé, un nouveau président libanais a été élu et un nouveau gouvernement a été formé en février 2025.

Ces développements ont mis fin à une impasse politique de trois ans provoquée par le droit de veto effectif du Hezbollah sur les gouvernements libanais successifs depuis 2008. Cependant, même depuis la formation d’un gouvernement en 2025, l’État libanais n’a pas été en mesure de progresser efficacement dans le désarmement du Hezbollah, comme le prévoyait l’accord d’armistice qui a mis fin à la précédente vague de combats.

Au contraire, l’Iran a déployé des efforts considérables pour soutenir son mandataire libanais. Téhéran a même envoyé des officiers supérieurs de ses Gardiens de la révolution peu après le cessez-le-feu de novembre 2024 pour prendre le commandement de l’organisation chiite, qui avait perdu nombre de ses dirigeants tués par Israël. Ces efforts portent aujourd’hui leurs fruits pour Téhéran, comme en témoigne la capacité du Hezbollah à défier Israël sur le plan militaire.

Avec le début de cette dernière guerre en mars, le premier ministre libanais a interdit les activités militaires du Hezbollah, tandis que le président reprochait au groupe d’avoir entraîné le Liban dans un conflit que la plupart des Libanais rejetaient. Mais, comme par le passé, le gouvernement s’est révélé incapable de contrôler efficacement le Hezbollah. Cas révélateur : le 24 mars 2026, le ministère libanais des affaires étrangères a déclaré l’ambassadeur iranien persona non grata, lui ordonnant de quitter le pays. L’Iran et le Hezbollah ont défié cet ordre et l’ambassadeur a refusé de quitter l’ambassade à Beyrouth.

Cet épisode suggère également que les espoirs d’une revitalisation des capacités de l’État après l’arrivée au pouvoir en février 2025 du gouvernement libanais actuel – le premier gouvernement depuis 2008 à ne pas être contrôlé par le Hezbollah – étaient peut-être prématurés.

Gaza via le Liban

En recourant à ce que certains ont qualifié de « modèle de Gaza au Liban », Israël a de fait créé une nouvelle zone de sécurité dans le sud du Liban en occupant une partie du territoire libanais, en rasant des villages entiers que le Hezbollah utilisait à des fins militaires et en chassant la majeure partie de la population de la région.

Mais Israël a déjà occupé le sud du Liban par le passé : d’abord en mars 1978, lors de l’opération Litani, puis de nouveau de 1982 à 2000. Aucune de ces occupations n’a abouti à une amélioration durable de la sécurité d’Israël ; elles ont au contraire laissé des cicatrices indélébiles dans la conscience collective israélienne, qui perçoit désormais le Liban comme un bourbier dans lequel Israël a été entraîné à plusieurs reprises. Le gouvernement de Nétanyahou semble en train de mener le pays vers un nouvel embourbement au Liban.

La nouvelle de l’occupation par l’armée israélienne du château de Beaufort, dans le sud du Liban, le 31 mai, devrait raviver de sombres souvenirs chez les Israéliens. Ce château reste ancré dans la mémoire collective comme un symbole de l’échec de l’occupation israélienne du sud du Liban entre 1982 et 2000. Nétanyahou a toutefois présenté cette opération comme un signe de force, déclarant : « Nous sommes revenus plus forts que jamais. » L’histoire suggère le contraire.

Une ancienne fortification se dresse au sommet d’une colline
Un drapeau israélien flotte au-dessus du château médiéval de Beaufort, près du village d’Arnoun, au sud du Liban, le 31 mai 2026. Getty Images/AFP

L’histoire se répète

Dans son action au Liban, Nétanyahou est largement motivé par la situation politique intérieure d’Israël.

La majorité des Israéliens soutiennent la poursuite de la guerre contre le Hezbollah. Or des élections nationales sont prévues en octobre 2026. Nétanyahou doit donc d’autant plus afficher des résultats positifs sur au moins l’un des multiples fronts militaires qu’il a délibérément maintenus ouverts depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.

En Iran, il peine à atteindre ses objectifs. Dès lors, se tourner vers le Liban et, avant tout, vers le Hezbollah lui offre une raison de maintenir l’état d’urgence en Israël, dont il a besoin pour sa propre survie politique. Mais l’échec en Iran rend d’autant plus difficile la réalisation de l’objectif de Nétanyahou au Liban. Avec la question d’Ormuz, le gouvernement de Téhéran semble avoir trouvé un moyen de pression significatif sur les États-Unis et Israël. Et dans ces conditions, Téhéran n’abandonnera sans doute pas le Hezbollah, qui reste son atout régional le plus important.

La diplomatie est la seule issue à cet imbroglio. Et même si elle ne conduisait probablement pas au désarmement du Hezbollah ni au retrait total d’Israël du sud du Liban, elle reste la seule voie constructive pour aller de l’avant. À la demande de l’administration Trump, les ambassadeurs israélien et libanais se sont rencontrés pour discuter d’un accord diplomatique entre leurs deux pays, qui n’ont jamais entretenu de relations officielles. Et le 30 mai, des représentants des armées des deux pays se sont rencontrés à Washington.

Pour la première fois depuis 1983, le gouvernement libanais a accepté de négocier directement avec Israël au sujet d’un accord politique à long terme, incluant la possibilité de délimiter enfin leurs frontières communes. Le Hezbollah, comme on pouvait s’y attendre, s’est opposé avec véhémence à ces négociations.

Ce à quoi nous assistons actuellement au Liban est une nouvelle preuve de l’échec de la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Cette guerre qui a débuté avec de grandes annonces sur l’émergence imminente d’un nouveau Moyen-Orient pacifique et prospère pourrait bien aboutir à une version encore plus sinistrée du Moyen-Orient d’avant : une République islamique enhardie, une nouvelle occupation israélienne du sud du Liban et un Hezbollah qui, bien qu’affaibli, demeurerait ancré en tant que milice armée agissant de concert avec l’Iran et hors de tout contrôle de l’État libanais.

The Conversation

Asher Kaufman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.06.2026 à 16:31

Du Brexit au « Bregret » : dix ans après, le goût amer du vote en faveur du retrait de l’UE au Royaume-Uni

Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers
Le 23 juin 2016, les Britanniques votaient à une courte majorité en faveur du « Leave », la sortie de l’UE. Les sondages indiquent que, aujourd’hui, ils sont plus nombreux à regretter cette décision qu’à s’en féliciter.
Texte intégral (2566 mots)

Dix ans après le référendum de 2016, les promesses de baisse de l’immigration et de prospérité économique faites durant la campagne par les promoteurs d’une sortie de l’Union europénne ne se sont pas concrétisées. L’impact premier du Brexit a été autre : un approfondissement de la polarisation de la société et une banalisation du discours d’extrême droite. Aujourd’hui, la majorité des citoyens britanniques déplorent le choix effectué à l’époque.


Le 23 juin 2016, une majorité de Britanniques choisissaient de quitter l’Union européenne au terme d’une campagne référendaire portée par les promesses des partisans du camp « Leave », au premier rang desquels Nigel Farage et Boris Johnson. Organisée autour du slogan « Take Back Control » (« Reprendre le contrôle »), la campagne pro-Brexit promettait de restaurer la souveraineté du pays, de retrouver la maîtrise des flux migratoires et de relancer la prospérité économique.

Dix ans plus tard, les espoirs ont laissé place à un sentiment amer de désillusion que les Britanniques désignent par le terme « Bregret », et c’est un pays divisé, affaibli, désenchanté qui s’apprête à commémorer la date anniversaire du référendum.

Le choc du Brexit

Rares sont les événements dans l’histoire d’un pays qui constituent un choc aussi immense et profond que fut le Brexit. À l’annonce des résultats qui donnent la victoire au camp « Leave » avec 51,9 % des suffrages, c’est un sentiment de stupeur qui se répand dans le monde entier. Après quarante-trois ans d’une relation souvent houleuse et conflictuelle, le Royaume-Uni décidait de quitter l’Union européenne (UE) et d’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire.

Les raisons du choc étaient multiples : il s’agissait tout d’abord d’un événement sans précédent qui soulevait bien des incertitudes et des craintes quant à l’avenir du Royaume-Uni et de l’UE. Le choc s’expliquait aussi par le caractère tout à fait inattendu de cette victoire, étant donné que les principaux instituts de sondage prédisaient un scrutin serré et donnaient une légère avance au camp « Remain ». Enfin, le vote en faveur du Brexit représentait une victoire politique et idéologique pour Nigel Farage, à l’époque leader du parti populiste d’extrême droite United Kingdom Independence Party (UKIP) farouchement hostile à l’UE, à l’immigration et au multiculturalisme.

Jusque-là davantage considéré comme un outsider, Nigel Farage devient alors un personnage central du paysage politique britannique, unanimement reconnu comme l’artisan principal du Brexit. Ses thèmes de campagne – qui s’articulent essentiellement autour de la lutte contre l’immigration, le rétablissement de la souveraineté nationale et la défense de l’identité britannique – s’imposent comme les sujets dominants du débat national. Boris Johnson, autre figure centrale de la campagne « Leave » et futur premier ministre (2019-2022), va lui aussi participer à cet essor des idées populistes en les inscrivant au cœur même du Parti conservateur.

Le Brexit a ainsi normalisé et banalisé un discours populiste longtemps demeuré en marge de la sphère publique, contribuant à une dynamique sans précédent pour l’extrême droite et à une recomposition majeure de la vie politique britannique. C’est toute l’ironie de ce référendum : proposé initialement par David Cameron en 2013 lorsqu’il était premier ministre pour renforcer son autorité sur le Parti conservateur et enrayer la montée du parti UKIP, le référendum eut l’exact effet inverse.

Non seulement le vote en faveur de la sortie de l’UE précipita la chute de Cameron, mais il fut, surtout, à l’origine de bouleversements politiques caractérisés par l’affaiblissement des deux partis traditionnels, l’ancrage durable de l’extrême droite et la polarisation du débat public autour des questions d’immigration et d’identité nationale.

Le référendum devait apaiser et unifier le pays ; il l’a au contraire profondément déstabilisé et divisé.

Des lendemains qui déchantent : les désillusions du Brexit

Quelques heures après l’annonce des résultats et alors que l’euphorie règne toujours parmi les partisans du camp « Leave », une première interview de Nigel Farage dans l’émission « Good Morning Britain » de la chaîne ITV provoque la stupéfaction générale. Il déclare aux deux journalistes que la promesse de verser le montant de la contribution au budget européen au budget du National Health Service (NHS) – le service de santé publique britannique – ne pourra « probablement pas être tenue ».

En revenant sur cette promesse phare de sa campagne, Farage trahissait un engagement qui avait pesé lourd dans la décision de nombreux électeurs de voter pour le camp « Leave ». Le NHS, mis en place après la Seconde Guerre mondiale pour garantir à tous les Britanniques un accès universel aux soins « du berceau jusqu’à la tombe » (« from cradle to grave »), est un pilier emblématique de l’État-providence. Cependant, de multiples réformes visant à le rendre moins coûteux et plus efficace l’ont sérieusement fragilisé et il est, aujourd’hui, confronté à de nombreux problèmes parmi lesquels un sous-financement chronique, une pénurie de personnels ou des délais d’attente excessivement longs.

Conscients de la place du NHS dans le cœur des Britanniques, les pro-Leave ont massivement mobilisé l’argument selon lequel en cas de sortie de l’UE, l’argent autrefois attribué au budget européen serait directement consacré au financement du NHS. Boris Johnson sillonnant le pays dans son bus rouge sur lequel était inscrit « Nous versons 350 millions de livres sterling chaque semaine à l’UE, finançons plutôt notre NHS » (« We send the EU £350 million a week, let’s fund our NHS instead ») était un des marqueurs forts de la campagne en faveur du Brexit.

Le fameux « Vote Leave Bus ». Berkshire Bus Pics, CC BY-NC

Inévitablement, cet argument a rencontré un écho considérable auprès d’une grande partie de l’électorat britannique inquiet de la déliquescence d’un tel monument national. Le revirement brutal de Nigel Farage donnait le sentiment d’une immense trahison et mettait en lumière, dès les premières heures suivant les résultats du vote, le fossé entre les promesses et la réalité.

L’autre grand thème de la campagne pro-Leave était la lutte contre l’immigration. Sur ce point-là aussi, l’écart entre les promesses et la réalité entraîna une profonde amertume parmi les électeurs.

Depuis des années, Nigel Farage répétait que, en raison de son appartenance à l’Union européenne qui prône le principe de frontières ouvertes et de libre circulation des personnes, le Royaume-Uni n’avait pas la capacité de maîtriser ses frontières et d’empêcher l’arrivée massive d’immigrés sur son sol. Quelques jours avant la tenue du référendum, Farage avait dévoilé une affiche de campagne intitulée « Breaking Point » (« le point de rupture ») qui montrait une foule de migrants venus du Moyen-Orient – exclusivement des hommes – massés à la frontière serbo-croate comme prêts à « envahir » l’Europe. La légende de l’affiche disait : « L’UE nous a tous laissés tomber » (« The EU has failed us all »).

Affiche « Breaking Point » diffusée par le parti UKIP. Wikimedia

Devant le tollé provoqué par cette affiche, UKIP fut contraint de la retirer aussitôt. Mais l’argument avait fait son effet dans un pays où l’immigration – notamment en provenance des pays musulmans – arrivait en tête des préoccupations des Britanniques. La stratégie de campagne de Farage a, d’ailleurs, consisté à présenter le vote en faveur du Brexit comme un enjeu identitaire et civilisationnel en présentant l’immigration – encouragée selon lui par les élites européennes – comme une menace existentielle pour l’identité britannique et l’avenir de la nation.

La victoire du Brexit a été en partie analysée comme la victoire des passions tristes – peur de l’autre, hostilité à l’égard des étrangers, ressentiment vis-à-vis du multiculturalisme – et interprétée comme le signe d’un repli identitaire. Mais si le souhait d’une grande partie de l’électorat pro-Brexit était de voir le pays se transformer en forteresse inaccessible, ce fut loin d’être le cas. En effet, même une fois le Royaume-Uni officiellement sorti de l’UE, le 31 janvier 2020, les chiffres de l’immigration continuèrent de progresser, atteignant un record absolu en mars 2023 avec un solde migratoire net avoisinant le million. Pour une grande partie de l’opinion publique hostile à l’immigration, ces chiffres donnaient l’impression d’une immigration devenue hors de contrôle et d’un État impuissant face aux flux migratoires, ce qui renforça colère et ressentiment vis-à-vis des élites politiques. Une autre promesse centrale de la campagne pro-Leave n’avait donc pas été tenue.

Dans ce contexte, et si l’on ajoute à cela une croissance économique atone et une inflation galopante, il n’est pas surprenant que les derniers sondages indiquent qu’une majorité de Britanniques – environ 56 % – dit regretter le départ de l’UE.

Une société déchirée

À l’heure où les Britanniques s’apprêtent à commémorer les dix ans du vote en faveur du Brexit, ce sont à la fois des sentiments de regret, d’amertume, de trahison qui prédominent dans l’opinion publique. Ces sentiments nourrissent une colère immense vis-à-vis des élites politiques, qui se traduit par une perte de confiance dans les deux partis traditionnels et une montée en puissance sans précédent du parti d’extrême droite Reform UK, dirigé par Nigel Farage.

Le Brexit n’est pas à lui seul responsable de tous les maux du Royaume-Uni : la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine expliquent aussi, en partie, les problèmes économiques que rencontre le pays.

En revanche, c’est bien le Brexit qui a divisé la population en deux camps opposés – voire ennemis – qui s’affrontent aussi bien sur les questions d’immigration, de diversité ethnique et culturelle que de définition de l’identité nationale. Ces oppositions ont créé les conditions propices à l’émergence de véritables guerres culturelles qui, une décennie après le référendum, continuent de déchirer violemment la société britannique.

The Conversation

Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.06.2026 à 16:30

Grâce à un algorithme, comprendre pourquoi le blocage du détroit d’Ormuz fait craindre une crise alimentaire

Evgenia Passari, Professeur Associé de Finance et "Research Affiliate” du Centre for Economic Policy (CEPR), Université Paris Dauphine – PSL
Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, l’ombre d’une crise alimentaire plane dans tous les esprits. Pour les pays africains, le choc tombe au pire moment : celui des semis.
Texte intégral (1555 mots)

Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, en mars 2026, à la suite de la guerre entre les États-Unis et l’Iran, l’ombre d’une crise alimentaire plane dans tous les esprits. Pour les pays africains, le choc tombe au pire moment : celui des semis. Une recherche, fondée sur l’étude d’un million d’articles de l’agence Reuters, met en lumière l’ampleur de cette crise sur le prix des matières premières autres que le pétrole. Car l’azote ou le phosphate font aussi tourner l’économie mondiale.


Depuis plusieurs mois, l’attention médiatique se concentre sur le pétrole, le gaz et les conséquences inflationnistes du blocage du détroit d’Ormuz, sur le golfe Persique, pour les économies européennes. Pourtant, c’est sur le continent africain qu’un autre choc, plus silencieux mais potentiellement plus meurtrier, se profile : celui des engrais et de l’alimentation.

Alors, comment mesurer un choc dont les données de production et de stocks sont, contrairement au pétrole, lacunaires ou inexistantes ?

Dans une recherche récente, mes coauteurs – Alvin Lumbanraja, Sarah Mouabbi et Adrien Rousset Planat – et moi avons appliqué une analyse automatisée à partir d’un million d’articles publiés par l’agence Reuters sur une vingtaine d’années. L’objectif : construire des indicateurs quotidiens de pression sur l’offre pour vingt matières premières – dont 19 marchés auparavant non documentés –, incluant l’énergie, les métaux, l’agriculture et l’élevage.

Quantifier l’invisible

Concrètement, notre algorithme repère, dans chaque phrase des articles, la co-occurrence d’un mot relatif à l’offre comme « récolte » ou « production », et d’un mot signalant une perturbation comme « arrêté » ou « suspendu ».

Le résultat se présente sous la forme d’un chiffre quantifiant l’ampleur du choc, ce qui permet pour la première fois de comparer l’impact économique des chocs de matières premières non pétrolières à celui des chocs pétroliers.

Sur une échelle où 1 représente une mauvaise année sans conséquence notable, l’embargo arabe de 1973 atteint 3,5. Le choc actuel sur le pétrole se situe entre 4 et 6. Mais le choc gazier, du fait du quasi-monopole qatari sur le gaz naturel liquéfié (GNL) traversant Ormuz, se hisse entre 7 et 10. À titre de comparaison, la crise gazière européenne de 2022 atteignait environ 5 à 8 sur cette même échelle.

C’est ce choc gazier, transmis par les engrais azotés, qui menace désormais la sécurité alimentaire mondiale.

Goulot d’étranglement pour les engrais

Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement le passage d’un cinquième du pétrole mondial. Il concentre aussi la quasi-totalité du gaz naturel liquéfié (GNL) exporté par le Qatar (soit environ un cinquième du GNL mondial) et, avec lui, une part décisive du commerce des engrais azotés.

Près de la moitié de l’urée granulée mondiale, près de 30 % de l’ammoniac et plus de 20 % du phosphate diammonique transitent par ce corridor. Or, le gaz naturel est la matière première de l’azote agricole ; sans gaz, pas d’engrais.


À lire aussi : 80 % des engrais utilisés en Afrique sont importés : comment les systèmes alimentaires peuvent s'adapter au choc iranien


Les conséquences sont déjà tangibles. QatarEnergy a interrompu sa production en aval d’urée à la suite de l’arrêt de ses installations de GNL. Le prix de l’urée free on board (FOB) Égypte, baromètre des engrais azotés, est passé de 400 à 490 dollars (de plus de 340 euros à plus de 420 euros, NDLR) la tonne avant la crise à environ plus de 700 dollars états-unien (600 euros) en mars 2026, soit une hausse de près de 46 % en un mois.

L’Afrique en première ligne

Pour les pays africains, le choc tombe au pire moment : celui des semis. Le Soudan importe environ 54 % de ses engrais via le corridor d’Ormuz, le Kenya 26 %. Même une réduction modeste de la disponibilité d’engrais a des effets disproportionnés sur les rendements. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), une baisse de 10 % de la disponibilité d’engrais peut entraîner jusqu’à 25 % de production en moins de maïs, de riz et de blé en Afrique subsaharienne.

Les projections internationales font état d’une hausse de 21 % du nombre de personnes en insécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et centrale, et de 17 % en Afrique de l’Est et australe. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près de 45 millions de personnes supplémentaires pourraient se retrouver en situation d’insécurité alimentaire aiguë d’ici le milieu de l’année ; elles s’ajouteraient aux 318 millions de personnes déjà en situation d’insécurité alimentaire.

Confrontés à des coûts d’intrants prohibitifs, les agriculteurs auront le choix entre renoncer à fertiliser ou réduire les surfaces cultivées. Dans les deux cas, la récolte 2026 sera amputée. Et, au moment des semis, la fenêtre de décision est étroite : retarder l’achat d’engrais de quelques semaines peut compromettre une saison entière.

Scénario à un mois : que disent nos recherches ?

Nos estimations excluent la possibilité que les chocs combinés sur le gaz et l’aluminium n’ajoutent qu’environ un demi-point de pourcentage à l’inflation française induite par le pétrole au cours des deux prochaines années. La France pourrait connaître une hausse cumulée des prix de 1,4 % et une baisse de la production industrielle de 1 %, en plus des effets déjà causés par le choc pétrolier.

Pour les pays disposant de faibles réserves alimentaires, le risque est d’une autre nature. Une augmentation de 25 à 30 % des prix alimentaires mondiaux est un scénario plausible si le blocus se prolonge et que les principaux producteurs agricoles décident de conserver leurs récoltes, un réflexe protectionniste déjà observé en 2008 et 2022.

Pour les ménages les plus pauvres du monde, pour lesquels l’alimentation représente la moitié, voire plus, de leurs dépenses totales, cela se traduirait par une hausse de l’inflation de 12 à 18 %. La principale conséquence ? D’éventuelles migrations massives et un risque accru de tensions sociales dans des pays déjà fragiles.

Trois leviers pour les pouvoirs publics

Premièrement, l’Union européenne doit débloquer d’urgence une aide ciblée afin de permettre aux agriculteurs africains, comme aux agriculteurs européens, d’obtenir les engrais nécessaires aux semis de printemps 2026. Une occasion manquée est irrémédiable.

Deuxièmement, il est temps de constituer des réserves stratégiques d’engrais et de matières premières critiques, équivalentes aux stocks de sécurité de 90 jours existants pour le pétrole. Le coût de cette assurance est négligeable comparé au coût de la prochaine crise.

Troisièmement, la diversification des chaînes d’approvisionnement, en dehors du Golfe, doit être accélérée, conformément aux enseignements tirés de la crise gazière russe de 2022. À cet égard, l’Afrique du Nord, riche en phosphates, et certaines productions africaines d’ammoniac vert pourraient constituer la base d’une réponse continentale partagée entre l’Europe et l’Afrique.

Espérons que le cessez-le-feu débouche rapidement sur une reprise durable du trafic maritime. Autrement, l’un des aspects les plus dramatiques de cette crise se déroulera sur le continent africain dans les semaines à venir – un aspect que nous continuons, à tort, de considérer comme une simple question de pétrole.

The Conversation

Evgenia Passari est membre de Centre for Economic Policy Research (CEPR). Evgenia Passari gratefully acknowledges financial support from the Bank of Greece, the Europlace Institute of Finance (EIF) & the Labex Louis Bachelier and the FinTech & Digital Finance Chair at Université Paris Dauphine - PSL.

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