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15.07.2026 à 16:20

Le Canada à l’Eurovision : le choix de la langue, une question politique cruciale

Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po
Le Canada participera à l’Eurovision en 2027, mais sera-ce en anglais, en français, dans les deux langues ou encore en langue autochtone ?
Texte intégral (1784 mots)

En 2027, le Canada participera pour la première fois à l’Eurovision. Le choix de la langue de sa chanson dépasse largement le cadre artistique. Anglais, français, bilinguisme ou langue autochtone : chaque option incarne une vision différente de l’identité canadienne. En obligeant le pays à ne retenir qu’un seul récit national, l’Eurovision devient un révélateur de ses équilibres politiques et culturels.


Le premier ministre canadien, Mark Carney, l’a affirmé le 1er juillet, jour de fête nationale : le Canada fera ses débuts à l’Eurovision en mai 2027. Après avoir obtenu le statut de membre de plein droit de l’Union européenne de radio-télévision (UER), l’audiovisuel public (CBC/Radio-Canada) a confirmé sa participation au concours, dès la prochaine édition organisée en Bulgarie.

Avant même la désignation de l’artiste qui représentera le pays, une question géopolitique se pose avec une certaine acuité : en quelle langue la chanson sera-t-elle interprétée ? En anglais, la langue de la majorité ? En français, pour affirmer sa singularité ? Ou dans une langue autochtone, reflet de sa politique de réconciliation ? Autrement dit, comment un pays multinational choisit-il de se raconter lorsqu’il n’a droit qu’à trois minutes ?

Derrière ce choix apparemment artistique se cache un arbitrage identitaire et éminemment politique.

L’anglais n’est plus la norme : un faux dilemme

On pourrait croire que la question ne se pose même pas, tant l’anglais paraît s’être imposé comme la langue naturelle du show-business planétaire — au moins depuis la victoire du groupe suédois ABBA à l’Eurovision en 1974 avec « Waterloo ». Pourtant, l’histoire du concours nous rappelle que la réglementation a évolué à plusieurs reprises.

Entre 1977 et 1999, l’Eurovision imposait à chaque délégation de chanter dans une langue nationale ou officielle du pays représenté : la chanson y était pensée comme un acte de représentation autant que de compétition. La suppression de cette règle sous la pression de l’Allemagne a ouvert, pendant une quinzaine d’années, un cycle de domination quasi hégémonique de l’anglais, langue jugée plus « vendable » sur un marché continental.

Mais depuis une décennie environ, le mouvement s’est spectaculairement inversé : les langues nationales, régionales, voire minoritaires, sont revenues en force, portées par des succès retentissants chantés en italien, en ukrainien ou en des idiomes bien plus confidentiels (tatar de Crimée, oudmourte, võro ou corse).

L’Eurovision n’est plus cette compétition où tout le monde chante en anglais par défaut ; la langue y est redevenue un instrument de distinction culturelle et, bien souvent, de revendication identitaire. Ainsi, en 2026, le concours comptait 24 langues différentes, ce qui constitue le niveau de diversité linguistique le plus élevé depuis 1998. Une étude récente parue dans Royal Society Open Science confirme que l’anglais reste statistiquement le choix le plus efficace pour gagner, tout en remarquant qu’une poignée de pays, dont la France, l’Italie ou le Portugal, continuent délibérément à s’en passer, préférant l’authenticité culturelle au score final.

Cette évolution reste étonnamment peu connue du grand public, alors même qu’elle change tout pour un pays comme le Canada, qui n’a justement pas qu’une seule langue à mettre en scène.

Les quatre Canada possibles

Une langue, à l’Eurovision, ne transporte jamais qu’une simple mélodie : elle représente aussi, que cela soit assumé ou non par les interprètes, un récit national. Or le Canada, qui a adopté une politique de bilinguisme depuis 1969, n’a pas une seule option à sa disposition ; il en a au moins quatre.

Anglais. De 1956 à 2024, l’anglais a été employé dans près de 48,5 % des chansons interprétées à l’Eurovision (835 sur 1721). Choisir l’anglais, ce serait faire le choix du Canada continental, celui qui assume son inscription dans l’Amérique du Nord, ses industries culturelles proches de celles des États-Unis, sa pop mondialisée. C’est l’option de la normalité, la moins risquée, la moins politique en apparence (l’anglais est la première langue de près des trois quarts des Canadiens), mais peut-être la plus décevante pour un pays qui cherche justement, en ce moment, à se distinguer de son voisin.

Français. Ce choix serait celui du Canada qui affirme sa singularité au sein de l’espace nord-américain, celui qui rappelle, chanson après chanson, qu’il existe une francophonie hors de France et hors d’Europe (et même une francophonie canadienne hors du Québec). Envoyer un titre en français à l’Eurovision, ce serait aussi, volontairement ou non, adresser un signal politique : celui d’un Canada qui ne se confond pas avec les États-Unis. Ce serait sans doute l’option la plus singulière à l’échelle du concours, avec cette ironie qu’une langue minoritaire à l’intérieur de la fédération (elle est la première langue officielle parlée par 22 % des Canadiens) deviendrait alors son principal marqueur identitaire à l’extérieur de ses frontières.

Cette sélection d’artistes canadiens théoriquement susceptibles de représenter le pays à l’Eurovision reflète bien la diversité linguistique du pays.

Bilingue. C’est l’option la plus fidèle à l’architecture constitutionnelle du pays, celle du fédéralisme canadien mis en musique. Elle a l’avantage de la cohérence institutionnelle, et l’inconvénient d’être un compromis ; et, il convient de le reconnaître, les compromis, sur une scène qui récompense les identités tranchées, ne font pas toujours recette.

Langue autochtone. Ce serait l’option la plus inattendue pour un public européen, et sans doute la plus chargée de sens à l’intérieur du pays : celle de la réconciliation, du multiculturalisme revendiqué, d’un Canada qui choisirait de montrer d’abord ce qu’il a de moins connu plutôt que ce qu’il a de plus rassurant. Après plusieurs années où les langues minoritaires ont acquis une forte légitimité à l’Eurovision, une chanson en inuktitut, en cri ou dans une autre langue autochtone (on en compte près de 70, réparties en 12 grandes familles linguistiques) aurait une portée symbolique considérable.

Ce que l’Eurovision oblige à faire

Or, c’est précisément là que le concours impose une contrainte que la vie politique canadienne, elle, ne s’impose jamais à elle-même. À domicile, le Canada peut être simultanément anglophone, francophone, multiculturel et autochtone : c’est même la définition constitutionnelle de sa cohésion, cette capacité à faire tenir ensemble plusieurs récits nationaux sans les hiérarchiser. L’Eurovision, elle, ne connaît pas cette souplesse. Chaque pays y envoie une chanson, un artiste, un drapeau ; en d’autres termes, un seul récit, offert en trois minutes à un continent qui votera.

Il n’y a pas de fédéralisme culturel possible sur cette scène-là. Le choix de la langue vaudra donc arbitrage, et l’arbitrage vaudra affichage. C’est une manière assez rare de forcer un État multinational à trancher publiquement, devant les caméras du monde entier, ce que ses propres institutions se refusent en général à trancher chez lui. L’Eurovision, concours de variétés en apparence anodin, se révèle ainsi un redoutable instrument de géopolitique culturelle : il ne demande pas au Canada de chanter, il lui demande de se définir.

Force est pourtant de constater que c’est précisément ce que le pays évite soigneusement de faire depuis un siècle. Comme le rappellent les politologues Matthew Taylor et Philippe Chassé à propos de l’expression des « deux solitudes » popularisée par le roman de Hugh MacLennan, francophones et anglophones continuent d’entretenir des rapports à la fédération, des références culturelles et des sensibilités identitaires qui restent distincts, et qu’aucune politique de bilinguisme n’est jamais parvenue à fondre en un seul récit.

L’Eurovision, en un sens, remet ce non-dit constitutionnel sur la table, sous les projecteurs du monde entier.

Une chanson, un symbole

Ainsi, la vraie question n’est peut-être donc pas tant de savoir en quelle langue le Canada va chanter, mais plutôt : quel visage voudra-t-il montrer et faire entendre aux Européens ? Le premier représentant canadien ne choisira donc pas seulement une chanson. Il choisira aussi la manière dont le Canada souhaite être entendu en Europe, à un moment où Ottawa cherche justement à resserrer ses liens avec le continent plutôt qu’avec son voisin américain.

Le choix du diffuseur public sera scruté, commenté, peut-être contesté, comme le sont, plus largement, tous les arbitrages identitaires d’un pays qui a fait de la coexistence de ses récits une vertu plutôt qu’un problème. À l’Eurovision, les refrains passent, mais les symboles restent.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.07.2026 à 16:18

Depuis le traumatisme de la crise grecque, les agences de notation souveraine influencent-elles encore les marchés financiers ?

Valérie Lelièvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Chercheur au BETA et membre de la Chaire EFNUM, Université de Lorraine
Souvent critiquées mais toujours incontournables, les agences de notation souveraine influencent moins par l’information qu’elles détiennent que par le jugement qu’elles produisent.
Texte intégral (2364 mots)

Les agences de notation sont régulièrement accusées de manquer de transparence, de produire des évaluations biaisées ou d’amplifier les crises financières. Quinze ans après la crise grecque qui a cristallisé les critiques à leur égard, leur pouvoir est-il toujours aussi important ? Et quel est leur rôle ?


Les notations souveraines promettent transparence et prévention des crises. Quinze ans après le choc de la zone euro, les agences de notation continuent d’attirer les mêmes critiques : modèles obscurs, biais persistants, amplification des crises.

Pourtant, elles demeurent des actrices centrales du financement des États et de l’évaluation du risque souverain, et continuent d’influencer les décisions des investisseurs, des banques et des régulateurs.

Cet article, issu d’une étude menée avec Mireille Jaeger, revient sur l’évolution de leur rôle depuis la crise des dettes souveraines en zone euro.

Qu’est-ce qu’une agence de notation souveraine ?

Rôle des agences de notations souveraines

Les agences de notation occupent une place centrale dans l’évaluation du risque souverain.

Dans le cas des États, elles évaluent la capacité et la volonté de rembourser leur dette. Leurs notations fournissent aux investisseurs une mesure synthétique de leur solvabilité, repère commun pour comparer des États aux situations économiques, institutionnelles et politiques différentes. Ce marché est dominé par trois agences : Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch dont la réputation, l’internationalisation et l’ancrage réglementaire constituent de puissantes barrières à l’entrée.

Types de notations souveraines

Les notations souveraines distinguent les émetteurs investment grade, qui ont un risque limité de défaut, des émetteurs spéculatifs high yield, dont le risque de défaut est plus élevé, sur une échelle allant de AAA, qualité de crédit maximale, à D, défaut de paiement.

Le franchissement de ce seuil peut conduire les investisseurs à des ajustements de portefeuilles et influence les conditions de financement d’un État et d’autres emprunteurs publics dont les notations découlent en grande partie de ce dernier.

Processus de notation souveraine

Les agences combinent des critères quantitatifs – déficit budgétaire, réserves de change, etc. – et qualitatifs – qualité institutionnelle, stabilité politique, etc. – au sein de modèles internes. La note est ensuite examinée par un comité qui peut l’ajuster si certains éléments lui paraissent insuffisamment pris en compte par le modèle.

La notation intègre ainsi une part de jugement.

Reproches à l’encontre des agences

Les agences ont régulièrement été accusées d’avoir sous-évalué les difficultés de certains États avant les crises et d’avoir réagi avec excès en accélérant les dégradations de notation une fois les tensions révélées. Ces critiques, apparues lors de la crise asiatique de 1997 puis de la crise des dettes souveraines en zone euro renvoient à la notion de procyclicité. Les agences seraient trop optimistes dans les périodes favorables et trop pessimistes lorsque la situation se dégrade, contribuant ainsi à amplifier les fluctuations de marchés.

La crise grecque a cristallisé cette critique. Les agences furent accusées de contribuer à sa contagion et à la spéculation, de publier des notations biaisées, de manquer de transparence et d’exercer une influence excessive sur les politiques économiques nationales.

Modèles de notations toujours opaques

Après la crise de 2008, les États-Unis et l’Union européenne ont renforcé la réglementation des agences pour améliorer la transparence et limiter les conflits d’intérêts. La crise en zone euro a conduit l’Union européenne à imposer des règles spécifiques aux notations d’État afin de limiter leurs effets potentiellement déstabilisateurs sur les marchés.

Depuis 2013, pour éviter que des annonces surprises accentuent la volatilité des marchés, les notations souveraines sont émises selon un calendrier prédéfini par les agences, avec un maximum de trois notations non sollicitées par an, et elles doivent être publiées après la fermeture des marchés financiers européens.

Cependant, les mécanismes permettant de transformer les informations utilisées par les agences en note demeurent opaques. Les modèles restent des boîtes noires et les ajustements opérés par les comités alimentent le débat sur les biais de notation.

Biais de notation

L’existence de biais dans les notations souveraines reste débattue dans la littérature académique.

Certaines études suggèrent que les agences favorisent leur pays d’origine et ceux de leurs principaux actionnaires, et que d’autres bénéficient d’une prime de crédibilité (biais positifs) : les pays de l’OCDE, du G7, de l’UE et de l’OTAN.


À lire aussi : Pourquoi la France, malgré la dégradation de sa note par les agences financières, reste emprunteuse « sans risque » pour les régulateurs ?


D’autres travaux observent une sévérité excessive à l’égard de certains pays émergents, notamment africains.

Ces résultats restent controversés. Plusieurs études ne trouvent aucune preuve robuste de biais systématiques et soulignent le rôle des facteurs institutionnels, historiques ou politiques difficiles à mesurer.

Notations favorables, notations défavorables

Une notation souveraine ne doit pas seulement permettre d’anticiper les défauts, elle doit aussi être cohérente avec l’évaluation du risque des investisseurs. Avec Mireille Jaeger, nous avons comparé les notations souveraines de S&P à l’évaluation du risque que fait prévaloir le marché à long terme, représentée par les taux des obligations d’État à 10 ans, de 70 pays observés en septembre 2024.

Si les résultats révèlent une forte convergence entre les notations et l’évaluation du risque par les marchés, on constate que certains pays bénéficient systématiquement de notations plus favorables que ne le laisseraient supposer leurs conditions de financement : États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie ou Norvège.

D’autres, au contraire, sont évalués plus sévèrement par les agences que par les marchés : le Japon, la Chine et la Thaïlande ; dans la catégorie spéculative, c’est aussi le cas du Vietnam et du Maroc qui affichent en 2024 des taux d’intérêt très bas. Les pays durement touchés par la crise des dettes souveraines en zone euro font eux l’objet d’évaluations relativement plus sévères par les agences que par les marchés, en dépit de leurs efforts pour réduire leur dette.

Quand les marchés et les agences évaluent le risque différemment en fonction des pays. Le graphique montre les notations favorables en vert ou défavorables en rouge. Fourni par l'auteur

Ces résultats ne permettent pas d’affirmer l’existence de biais systématiques, mais ils suggèrent que les agences et les marchés n’évaluent pas toujours le risque de manière identique. Cela soulève une question : les agences guident-elles les investisseurs ou tendent-elles à intégrer dans leurs décisions des informations déjà reflétées par les marchés ?

De la production d’information à la standardisation du risque

En théorie, si les agences de notation souveraine influencent les marchés, leurs décisions devraient précéder les variations des primes de risque. À l’inverse, si les investisseurs disposent déjà de l’information pertinente, les annonces des agences devraient surtout confirmer des évolutions déjà intégrées dans les taux. Nos résultats ne permettent pas de trancher sur le sens de la causalité. Mais ils mettent en évidence une forte proximité entre l’évaluation du risque souverain par les agences et celle implicitement formulée par les marchés à travers les taux d’intérêt.

Cette proximité suggère que les agences et les investisseurs s’appuient largement sur les mêmes informations, notamment économiques et financières. La multiplication des données disponibles (statistiques publiques, analyses financières, indicateurs de marché…) réduit la probabilité que les agences disposent d’informations significativement différentes de celles déjà accessibles aux investisseurs.

Dans un environnement où l’information économique et financière est largement diffusée, la place des agences dans l’évaluation du risque souverain semble évoluer. Si leur légitimité a longtemps reposé en partie sur leur capacité à révéler des risques insuffisamment pris en compte par les marchés, elle tient aujourd’hui également à leur capacité à produire une appréciation standardisée et largement reconnue du risque de défaut des États. Les notations souveraines continuent ainsi de fournir un langage commun aux investisseurs, aux régulateurs et aux emprunteurs.

Toujours critiquées, toujours incontournables

Derrière les controverses sur les biais ou sur l’influence des agences sur les marchés se cache une question plus fondamentale : peut-on réellement résumer le risque d’un État à une simple note ?

La situation budgétaire d’un pays, la qualité de ses institutions, sa stabilité politique, sa crédibilité monétaire ou encore sa capacité à faire face à des chocs économiques constituent des réalités complexes que les agences cherchent à synthétiser dans un indicateur unique. Cet exercice est nécessairement imparfait, d’autant qu’il laisse une place au jugement, ce qui explique en partie la persistance des débats académiques autour des notations souveraines.

Malgré leurs imperfections, aucune alternative n’est aujourd’hui parvenue à s’imposer comme référence internationale pour l’évaluation du risque souverain. Cette situation explique pourquoi les notations continuent d’occuper une place centrale dans les décisions d’investissement, les cadres prudentiels et le financement des États.

Le véritable paradoxe est peut-être là : les agences sont régulièrement critiquées, mais elles continuent de constituer une référence incontournable pour nombreux acteurs financiers.

The Conversation

Valérie Lelièvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.07.2026 à 08:55

Regards croisés sur l’histoire des Kalmouks, peuple mongol de Russie

Virginie Tellier, Membre associée du laboratoire Écoles, mutations, apprentissages (EMA), CY Cergy Paris Université; Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3
L’étude de trois textes des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles permet de mieux comprendre l’histoire des Kalmouks, présents en Russie depuis près de 400 ans.
Texte intégral (3374 mots)
François Fortuné Ferogio, «&nbsp;Campement de nuit dans les Steppes de la mer Caspienne&nbsp;», Atlas historique, 1845, planche 16. Illustration accompagnant le récit de voyage en Kalmoukie des époux Hommaire de Hell, au milieu du XIX<sup>e</sup>&nbsp;siècle. BnF

Seule région d’Europe où le bouddhisme est majoritaire, la Kalmoukie, région du nord du Caucase, est aujourd’hui une république de la Fédération de Russie, après avoir appartenu à l’URSS et auparavant à l’Empire russe. Trois Européens — un jésuite tchèque en 1700, un pasteur letton en 1802, une voyageuse belge en 1878 — ont présenté dans leurs récits des regards croisés qui éclairent la constitution progressive de la Russie contemporaine.


La Russie d’aujourd’hui, héritière de l’Empire russe des XVIIIe et XIXe siècles, est composée de près de 200 « nationalités ». Chacune a une histoire singulière qui rend difficile la construction d’un récit global capable de rendre compte de la situation présente. Mais chacune dit aussi quelque chose de cette histoire globale et en donne des clés de compréhension.

Les Kalmouks, dont le nombre est estimé à environ 180 000 personnes, constituent l’une de ces nationalités. Ils vivent aujourd’hui, dans leur grande majorité, sur le territoire de la République de Kalmoukie, dans le Sud de la Russie d’Europe, entre la mer Noire et la mer Caspienne. À la différence de la plupart des peuples de Sibérie ou du Grand-Nord, les Kalmouks ne constituent pas un peuple autochtone : ces Mongols occidentaux, de religion bouddhiste, se sont installés dans la région au début du XVIIe siècle, alors que de nombreux peuples habitaient déjà cette zone.

Comment aborder leur histoire ? La présence de voyageurs européens dans la région apporte des éléments de réponse et éclaire la formation de l’Empire russe. La lecture de leurs récits oblige à la prudence : l’interprétation des faits par les voyageurs est liée à leur propre histoire et à leur propre culture ; ils ne nous donnent pas accès à la réalité, mais seulement à la manière dont ils ont perçu cette réalité. Mais c’est aussi ce qui fait leur richesse : leur lecture nous offre plusieurs points de vue, qui échappent en partie à la manière dont l’État russe a pris en charge l’écriture de sa propre histoire. Le croisement de ces regards permet également d’intégrer l’histoire des Kalmouks à l’histoire du continent européen pour mieux la comprendre.

Le voyage de Jan Milan en 1700

Jan Milan est un jésuite tchèque. Il est envoyé en mission en 1700 sur les rives orientales de la mer Noire, à Taganrog (Taganrok sur la carte ci-dessous) pour évangéliser les habitants. Son ministère s’exerce, pendant dix mois environ, dans un vaste espace multi-ethnique.

Guillaume Delisle, Carte de Tartarie (détail), 1706. Gallica (BnF)

C’est dans ce contexte qu’il rencontre des Kalmouks. Dans son récit de voyage manuscrit, rédigé en latin et conservé à la Bibliothèque de Prague, Milan montre qu’il n’existe pas une seule et même communauté de Kalmouks, mais plusieurs groupes distincts, dirigés par des chefs qui peuvent entrer en désaccord sur la politique à tenir à l’égard des autres peuples.

Dessin de Jan Milan. Cliquer pour zoomer. Bibliothèque nationale de la République tchèque

Milan est accueilli par l’un de ces groupes, les Derbets, qui s’est installé dans la région du Don. Leur chef, Menko-Temir entretient des relations complexes avec Ayuki, le chef d’un autre groupe plus important, les Torguts. Le khan Ayuki règne alors sur les Kalmouks de la Volga qui forment alors un khanat.

Milan, qui discute de théologie avec un dignitaire religieux polyglotte, décrit un peuple bouddhiste et nomade qui n’a « aucune ville », et représente par le dessin la musique et la danse de ses hôtes. Il raconte que les Kalmouks font parfois la guerre aux Russes, mais qu’ils nouent également des relations diplomatiques avec le tsar (il s’agit alors de Pierre le Grand, qui fondera l’Empire russe en 1721). Ils entretiennent aussi des relations complexes avec d’autres groupes, comme les Turcs, les Cosaques et les Tatars de Crimée. Les Kalmouks sont incontestablement moins puissants que l’État russe, mais constituent néanmoins une entité politique relativement indépendante, qui négocie ses alliances.

Le voyage de Benjamin Bergmann en 1802-1803

Benjamin Bergmann est un pasteur letton qui effectue un séjour de quinze mois chez les Kalmouks, avec lesquels il nomadise, tout en apprenant leur langue. En 1804-1805, il publie à Riga, en allemand, un grand récit de voyage encyclopédique qui offre des informations essentielles sur la culture des Kalmouks : leur organisation politique, leurs modes de vie, mais aussi leur littérature et leur religion.

Au moment où Bergmann se rend dans la steppe, un événement majeur dans l’histoire des Kalmouks a eu lieu. En 1771, sous le règne de Catherine II, la plus grande partie des Kalmouks a quitté la Russie, sans doute pour échapper à une administration impériale de plus en plus pesante. Les Kalmouks se rendent sur leur territoire d’origine, la Djoungarie, où a régné un autre khanat de Mongols occidentaux, que les Mandchous ont anéanti en 1757. À la suite de cette migration, les Kalmouks restés sur le territoire russe sont privés de leur autonomie politique et militaire par la tsarine, qui vient de conquérir l’Ukraine et de soumettre les Cosaques.

Lorsque Catherine II meurt en 1796, son fils et successeur Paul Ier accorde aux Kalmouks le rétablissement de la dignité de vice-khan, dont est alors investi le prince petit-derbet Tchoutcheï Tundutov. Le 13 juillet 1802, une cérémonie officielle est organisée dans la steppe pour entériner cette décision : Bergmann y assiste et la décrit.

Intérieur du livre de Bergmann, 1825. Gallica

La cérémonie a lieu en présence du dignitaire religieux bouddhiste devant un autel orné des représentations des divinités, mais un drapeau impérial a été placé à côté. Le drapeau de l’empire flotte au milieu de deux drapeaux kalmouks. Le vice-khan et le représentant de l’empereur s’avancent côte à côte, cependant le vice-khan porte le portrait du tsar sur sa poitrine, comme pour signifier que c’est bien l’empereur qui le désigne pour diriger les Kalmouks. Les fils du vice-khan portent les parchemins qui légitiment le pouvoir de leur père en vertu des règles d’ascendance propres aux Kalmouks.

La cérémonie montre toute l’ambiguïté du statut des Kalmouks au sein de l’Empire et la fragilité des équilibres de pouvoir : cette nomination par la puissance russe d’un prince petit-derbet, au mépris des descendants légitimes d’Ayuki, ne fait pas l’unanimité parmi les Kalmouks. Bergmann précise que seuls cinq des seize chefs des différents groupes se présentent sans retard à la cérémonie. Intégré au groupe petit-derbet où il séjourne, Bergmann adopte le point de vue de Tchoutcheï et déplore cette absence : à ses yeux, ce comportement semble par avance vouer à l’échec le fragile équilibre qui aurait pu garantir une forme d’indépendance aux Kalmouks au sein de l’Empire russe.

Cette modeste autonomie ne survit pas au décès de Tchoutcheï, le 23 mai 1803. Le fils du défunt Paul Ier, Alexandre Ier, entend bien reprendre à son compte la politique impérialiste de sa grand-mère Catherine II.

Le voyage de Carla Serena en 1878

Brun, La noïone, dans Carla Serena, Seule dans les steppes, 1883, pp. 92-93. Cliquer pour zoomer. Gallica (BnF)

Carla Serena découvre la Kalmoukie à l’automne 1878, au retour d’un grand voyage en Orient. Le témoignage de cette Belge francophone, qui voyage seule dans le Caucase, juste après la guerre russo-turque de 1877-1878, est publié en 1883. Avant elle, Adèle Hommaire de Hell avait voyagé dans la région avec son époux Xavier (voir illustration de couverture).

Serena rencontre à Astrakhan la tutrice du descendant de Tchoutcheï, le prince David Tundutov, alors âgé de dix-huit ans. Le groupe petit-derbet a maintenant un centre politique sédentaire, le village de Malye-Derbety. Celui-ci a été fondé en 1803, après l’érection d’un monument funéraire destiné à accueillir les restes de Tchoutcheï.

Ce village, qui existe encore, jouxte le village de Tundutovo, de peuplement russe à l’époque où Serena le visite : le XIXe siècle voit le renforcement de l’impérialisme russe et de la colonisation des terres par des colons russes, en vue de leur exploitation. Serena, qui accompagne son hôtesse dans ses obligations politiques, sociales et religieuses, a l’occasion de pénétrer dans des lieux peu fréquentés des étrangers. Son statut de femme voyageant seule lui permet de dialoguer avec la tante du jeune David et d’accéder à son point de vue.

Serena insiste sur la soumission des Kalmouks au sein de l’Empire. Elle montre que l’administration russe prédomine désormais sur l’administration locale. Elle écrit que les fonctionnaires russes « maltraitent rudement ces pauvres gens, surtout ceux qui n’ont pas les moyens de leur graisser la patte. Les Kalmouks sont souvent battus sans pouvoir se plaindre. En cela, les Russes agissent, d’ailleurs, comme la plupart des Européens en Orient, qui, forts des privilèges dont ils jouissent, ne se font pas faute d’accabler les indigènes. » Pour Serena, le traitement réservé aux Kalmouks en cette fin du XIXe siècle relève d’une forme de colonisation, qu’elle met en relation avec la politique expansionniste des Européens en Orient.

Jardin zoologique d’Acclimatation. Kalmoucks, affiche, 1883. Cliquer pour zoomer. Gallica (BnF)

Cette réflexion est d’autant plus remarquable qu’en 1883 une petite troupe de Kalmouks est exposée au Jardin d’Acclimatation, à Paris, pour distraire les Parisiens qui viennent les observer derrière une barrière. L’engouement pour ces expositions d’êtres humains montre que les Français de cette fin de siècle étaient loin de tous partager le regard de Serena sur l’expansion européenne.

L’étude des récits de voyage en Kalmoukie nous permet ainsi de mieux comprendre l’histoire des Kalmouks, leur intégration progressive à l’Empire russe, mais aussi les relations qu’ils ont établies avec des voyageurs européens. Celles-ci éclairent également la construction progressive des États, processus long et complexe, qui met en jeu des individus singuliers. La lecture attentive de ces récits permet de restituer, ne serait-ce que partiellement, la pluralité de leurs points de vue.

The Conversation

Virginie Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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