18.08.2026 à 15:09
Russie : les étudiants étrangers au cœur d’une nouvelle stratégie internationale
Texte intégral (1915 mots)

L’ESSENTIEL
Alors que les universités russes sont coupées de leurs anciens partenaires occidentaux depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine vise l’accueil de 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030.
En matière d’attraction d’étudiants internationaux, la Russie se tourne résolument vers l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient, à l’image de la réorientation de sa politique étrangère.
Pour Moscou, les universités ne sont donc plus seulement des outils de soft power. Elles deviennent des instruments de résilience stratégique, permettant de préserver des réseaux scientifiques, des mobilités et des partenariats internationaux.
Alors que les universités russes semblent isolées depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine réaffirme son ambition d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 contre environ 400 000 aujourd’hui, un cap déjà fixé par son gouvernement en 2024. Pour y parvenir, les autorités prévoient de maintenir environ 30 000 bourses publiques destinées aux étudiants internationaux chaque année, tout en simplifiant les procédures d’admission. La priorité est désormais de renforcer les partenariats avec des pays « au-delà de l’Occident », notamment en Asie.
Cette annonce, passée inaperçue en Europe, dépasse pourtant le seul cas russe. Elle invite à regarder autrement les politiques d’enseignement supérieur et de recherche. Loin d’être de simples politiques sectorielles, elles s’affirment comme des leviers de stratégie internationale des États. Mais tous ne les mobilisent pas selon les mêmes logiques.
L’appel à la mobilité internationale peut sembler contre-intuitif dans le contexte actuel. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les universités russes ont été confrontées au gel d’une grande partie de leurs coopérations avec les établissements européens et nord-américains. À la suite de l’invasion de l’Ukraine, la Russie a vu ses droits de participation au processus de Bologne suspendus en avril 2022 avant d’engager l’abandon de ce cadre de coopération universitaire européenne. Depuis, de nombreux doubles diplômes ont été interrompus et les sanctions limitent les échanges scientifiques. Pourquoi, dans ce contexte, faire de l’accueil d’étudiants étrangers une priorité ?
L’objectif réaffirmé par Vladimir Poutine n’est pas une rupture, mais l’évolution d’une stratégie plus ancienne.
Une longue tradition de politique universitaire internationale
Les grandes puissances mobilisent depuis longtemps leurs universités pour attirer des étudiants, diffuser leurs modèles universitaires, leurs standards académiques et, plus largement, exercer une influence durable auprès des élites étrangères.
La Russie appartient pleinement à cette histoire. Héritière de l’Union soviétique, elle a longtemps mobilisé l’enseignement supérieur, la recherche et la formation des élites comme instruments de sa politique extérieure. Les bourses accordées à des étudiants étrangers, la formation de hauts fonctionnaires, d’ingénieurs et de scientifiques, mais aussi la diffusion du modèle universitaire et scientifique soviétique participaient pleinement de cette stratégie.
Les travaux d’Anne de Tinguy sur la politique étrangère russe permettent de replacer cette politique dans une perspective historique plus large. Ceux de Céline Marangé sur les relations soviétiques avec le Vietnam montrent concrètement comment la formation des étudiants, des ingénieurs et des élites administratives participait de l’action extérieure de Moscou pendant la guerre froide.
Après l’effondrement de l’URSS, cette politique perd une grande partie de ses moyens et de son ambition avant d’être progressivement relancée dans les années 2000, dans le cadre de la stratégie de modernisation du pays et de son enseignement supérieur. Puis, à partir des années 2010, la priorité devient l’internationalisation : améliorer la visibilité des universités russes, monter en compétences, attirer davantage d’étudiants étrangers, développer les coopérations internationales et gagner en compétitivité, notamment à travers le programme d’excellence Project 5-100, inauguré en 2013. La Russie rejoint alors la trajectoire d’internationalisation poursuivie depuis les années 1990 par de nombreux systèmes d’enseignement supérieur.
Une internationalisation qui ne disparaît pas, mais qui se transforme
L’invasion de l’Ukraine en février 2022 constitue néanmoins un tournant. Les coopérations universitaires avec les établissements européens et nord-américains sont profondément affectées. De nombreuses universités suspendent leurs accords avec les établissements russes, les doubles diplômes sont interrompus, plusieurs programmes de recherche sont gelés.
Cette rupture aurait pu conduire au repli. Il n’en a rien été. Un autre mouvement se dessine. Dès 2024, le gouvernement russe fixe l’objectif de doubler le nombre d’étudiants étrangers à l’horizon 2030. En 2026, Vladimir Poutine reprend publiquement cette ambition et l’inscrit dans une stratégie plus large de développement des partenariats avec les pays « au-delà de l’Occident », en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient.
Cette stratégie répond à plusieurs logiques. Elle accompagne la réorientation internationale de la Russie, mais s’explique aussi par des contraintes internes : déclin démographique, tensions sur le marché du travail qualifié et départs de jeunes diplômés et de chercheurs depuis 2022.
L’enjeu n’est donc pas l’abandon de l’internationalisation, mais sa redéfinition.
À l’inverse, l’idée d’une rupture complète des mobilités internationales mérite d’être nuancée. Les coopérations institutionnelles avec les universités occidentales se sont fortement réduites ; les mobilités individuelles, elles, n’ont pas disparu.
Quand l’université devient une ressource stratégique
La plupart des travaux consacrés à la Russie mobilisent les notions de soft power, de diplomatie culturelle ou de diplomatie scientifique. Les recherches de Maxime Audinet montrent, par exemple, comment la Russie combine aujourd’hui instruments culturels, médiatiques et universitaires dans sa politique d’influence, notamment en Afrique.
Dans les années 2010, l’internationalisation universitaire russe répond surtout à une logique d’attractivité, de visibilité internationale et de compétitivité académique. Depuis 2022 toutefois, les indices d’un changement de fonction se multiplient. Il ne s’agit plus seulement d’accroître l’influence de la Russie, mais aussi de préserver des coopérations scientifiques, de maintenir des réseaux internationaux et d’accompagner la réorientation de sa politique étrangère vers de nouveaux partenaires.
La réorientation est également visible dans les partenariats que la Russie met aujourd’hui en avant. L’Inde en est une illustration. Lors du deuxième Indo-Russian Education Summit, organisé à New Delhi en mai 2026, l’ambassadeur de Russie Denis Alipov a rappelé l’objectif d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 et présenté plusieurs nouveaux partenariats entre MGIMO – qui forme notamment les élites diplomatiques russes –, la Sechenov Medical University, IIT Bombay et l’Université de Delhi, dans les domaines de la médecine, de l’intelligence artificielle et du numérique.
Cette évolution concerne également la recherche. Les premières analyses bibliométriques consacrées à la période postérieure à 2022 suggèrent une recomposition des collaborations scientifiques internationales de la Russie. Les copublications avec des auteurs de plusieurs pays occidentaux diminuent, tandis que celles réalisées avec la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde, gagnent en importance. Plus qu’une disparition des réseaux scientifiques internationaux, ces travaux mettent en évidence une recomposition progressive de leur géographie.
Ces coopérations ne compensent évidemment pas les nombreux partenariats interrompus avec les universités européennes et nord-américaines. Elles témoignent cependant d’une stratégie de réorientation plutôt que de retrait.
Ce déplacement apparaît clairement dans la géographie des mobilités étudiantes. Contrairement à une représentation souvent répandue en Europe occidentale, les étudiants étrangers présents en Russie ne proviennent pas principalement d’Europe, encore moins des États-Unis. Avant même l’invasion de l’Ukraine, les principaux pays d’origine sont les anciennes républiques soviétiques – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan ou Biélorussie – auxquelles s’ajoutent désormais des effectifs en croissance venus d’Inde, de Chine et de plusieurs pays africains, notamment le Soudan, la Guinée, le Ghana et le Tchad. Cette géographie éclaire en partie la résilience de l’internationalisation russe : elle reposait déjà sur des espaces différents de ceux privilégiés par les universités européennes.
Par ailleurs, la contraction des coopérations institutionnelles n’a pas arrêté les mobilités individuelles. Selon les données 2025 d’Open Doors (IIE), environ 5 000 étudiants russes poursuivent encore leurs études aux États-Unis. En France, ils sont plus de 5 500, selon Campus France. Les réseaux universitaires apparaissent ainsi plus résilients que les relations diplomatiques.
L’annonce de Vladimir Poutine invite ainsi à regarder les politiques universitaires autrement. Les universités ne relèvent pas seulement de l’influence. Elles participent aussi de la capacité des États à préserver des compétences scientifiques, des réseaux et des marges d’action dans un monde d’interdépendances en recomposition.
Alessia Lefébure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.08.2026 à 15:06
Procès Pormanove : pourquoi les condamnations déçoivent (nécessairement) le public
Texte intégral (2281 mots)
L’ESSENTIEL
Le 5 août, la justice a condamné les streameurs Naruto et Safine à des peines de prison avec sursis pour « violences en réunion et provocation à la haine ».
Est-ce une décision laxiste, alors que leur souffre-douleur Jean Pormanove est mort en direct lors de leur émission de streaming ?
Dans les affaires médiatisées, le public attend une punition exemplaire tandis que la justice ne condamne qu’en fonction des règles de droit.
Le 5 août 2026, le tribunal correctionnel de Nice (Alpes-Maritimes) a rendu son jugement dans l’affaire Pormanove : les streameurs Owen Cenazandotti, dit « Naruto », 27 ans, et Safine Hamadi, dit « Safine », 24 ans, ont été condamnés à des peines de prison avec sursis et à un bannissement numérique inédit de six mois. Un verdict qui n’a pas apaisé les débats. Bien au contraire, il les a ravivés sur les réseaux sociaux.
Plusieurs internautes y dénoncent des sanctions dérisoires, appliquées par une justice trop clémente, « laxiste » et « déconnectée », incapable de répondre à la gravité des faits reprochés. Beaucoup espéraient que ce procès apporte une réponse au drame qui a conduit à la mort du streameur Raphaël Graven, dit « Jean Pormanove ». Pourtant, ce jour-là, il n’avait pas à répondre à cette question.
Le sentiment d’incompréhension qui entoure aujourd’hui le verdict tient peut-être moins à la décision elle-même qu’au décalage entre l’histoire que l’opinion publique croyait voir jugée et celle que le tribunal était juridiquement chargé d’examiner.
Quand le procès ne juge pas le drame
Pour beaucoup, l’affaire Pormanove tient en une scène tragique : celle d’un homme immobile, à qui l’on jette une bouteille d’eau et qui ne réagit pas, filmé par une caméra qui continue de tourner alors que rien ne se passe. Ce corps allongé est celui de l’influenceur Raphaël Graven, retrouvé sans vie, après 298 heures de diffusion ininterrompue sur la plateforme Kick. Des milliers de spectateurs assistent à cette séquence en temps réel, sans véritablement comprendre tout de suite ce qui est en train de se dérouler. C’est cette image, plus que le dossier lui-même, qui a fixé le récit collectif de l’affaire.
Comme l’ont mis en exergue Élisabeth Claverie et Luc Boltanski (2007) à travers la notion de « forme affaire », un fait divers fortement médiatisé dépasse son seul objet judiciaire pour devenir alors une affaire publique réinterprétée et réappropriée par une pluralité d’acteurs, bien au-delà du prétoire auquel il aurait dû se cantonner. L’affaire Pormanove n’a pas échappé à cette trajectoire, devenant dans l’espace public celle du « streameur mort en direct ».
Pourtant, ce n’était pas l’objet du procès jugé le 5 août. L’enquête ouverte sur les causes du décès avait été classée sans suite dès février, l’autopsie ayant conclu à une cause médicale. Le tribunal correctionnel de Nice était appelé à juger un autre dossier, celui des violences en réunion, de la diffusion d’images violentes et de la provocation à la haine commises sur Jean Pormanove, mais pas seulement. Une autre victime, Stéphane G., dit « Coudoux », quadragénaire placé sous curatelle, a subi les mêmes sévices de la part des deux mêmes hommes, entre 2023 et 2025.
Ce décalage se joue en miroir, car la mort omniprésente dans l’imaginaire collectif est absente du dossier judiciaire tandis que Coudoux, absent du récit public, est pour sa part au cœur des poursuites. Sa présence rappelle que les faits jugés ne se limitaient pas à Jean Pormanove. Ils s’inscrivaient, au contraire, dans un système répété sur plusieurs années.
Le grand public s’est en réalité trompé de procès ou, plutôt, il n’a vu qu’un seul épisode d’une affaire qui s’est jugée en plusieurs temps, devant plusieurs juridictions, sur des fondements chaque fois différents. La mort, elle, a échappé à toute juridiction, car l’enquête a été classée avant même l’ouverture du procès.
Les violences infligées à Jean Pormanove et à Coudoux étaient jugées à Nice ce 5 août. La plateforme Kick, elle, fait l’objet d’une enquête pénale distincte, ouverte à Paris fin août 2025 et toujours en cours, ainsi que d’une action civile de l’État, jugée dès décembre, soit quatre mois avant le verdict de Nice.
Quatre volets, quatre calendriers, deux juridictions… Aucune salle d’audience ne pouvait contenir à elle seule toute la complexité d’une affaire aussi tentaculaire.
Quand le droit ne juge pas l’indignation
Mais connaître cette fragmentation ne suffit pas à apaiser le sentiment d’inachevé. Ce que le public attendait, c’était un jugement unique, capable de répondre à un système global – les humiliations, les violences répétées ou la diffusion permanente de ce spectacle en ligne durant douze jours –, dont Jean Pormanove ne serait peut-être jamais sorti vivant. Mais le droit pénal ne raisonne pas de cette manière-là. Il juge des faits un par un, et exige pour chacun la preuve d’un lien de cause à effet. C’est cette différence de méthode qui explique le sentiment d’incompréhension.
Ce jugement rendu le 5 août en est la parfaite illustration. Si Owen Cenazandotti, dit Naruto, a été reconnu coupable de violences en réunion et de provocation à la haine, les chefs d’abus de faiblesse et de diffusion de contenus violents n’ont pas été retenus. Cette relaxe partielle ne signifie pas que l’emprise décrite n’a pas existé. Elle signifie seulement que le droit, pour condamner, a besoin de preuves précises que l’enquête n’a pas permis de réunir sur ces deux points.
Reste une question que ce raisonnement juridique, aussi rigoureux soit-il, ne résout pas : pourquoi le public attend-il autre chose d’un procès que la seule application du droit ?
Denis Salas, dans la Volonté de punir. Essai sur le populisme pénal (2005), montre que l’opinion dans les affaires les plus médiatisées, attend du droit pénal une fonction qu’il n’a jamais eue, à savoir canaliser une indignation collective par une sanction à la hauteur du traumatisme vécu. Cette attente rejoint ce que l’anthropologue René Girard décrivait déjà dès les années 1970, comme la nécessité pour toute société de désigner une victime sacrificielle dont la punition restaure symboliquement l’ordre trahi. Le sursis, bien que juridiquement fondé, ne peut remplir ici cette fonction. Il n’offre pas la sanction que l’émotion collective réclame, car à la différence du droit, elle est difficilement réductible aux frontières d’une procédure.
Quand la peine ne suffit plus
Ce jugement du 5 août a condamné Naruto à deux ans d’emprisonnement avec sursis et Safine à dix-huit mois avec sursis, des peines qui ont concentré l’essentiel des réactions sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’internautes les assimilent à une absence de sanction, leur donnant l’impression qu’ils échappent aux conséquences de leurs actes.
Pourtant, le sursis est une peine à part entière inscrite au casier judiciaire. Et réduire ce verdict au seul débat sur le sursis ferait passer à côté de sa principale innovation : l’interdiction de diffusion.
En effet, en appliquant la nouvelle peine complémentaire créée par la loi visant à « sécuriser et à réguler l’espace numérique » (SREN) du 21 mai 2024, le tribunal a également interdit aux condamnés d’utiliser les comptes ayant servi à commettre les infractions sur la plateforme Kick, sans les priver pour autant de tout accès à Internet. La mesure ne bannit donc pas les individus du numérique, elle les empêche de publier sur les services concernés. Elle vise l’acte de publication, et non de consultation. Avec une durée de six mois, le tribunal a d’ailleurs retenu la peine maximale que prévoit le texte du Code pénal (en dehors des cas de récidive).
Or, cette évolution traduit une adaptabilité de la philosophie de la peine. Jusque-là, le droit pénal sanctionnait principalement l’auteur de l’infraction, indépendamment du support par lequel elle avait été commise. Une agression restait une agression, qu’elle se déroule dans la rue ou derrière un écran. Avec cette nouvelle loi, il commence aussi à agir sur l’environnement dans lequel les faits ont été commis. Il ne s’agit plus de punir celui qui a frappé, mais de lui retirer, au moins temporairement, l’espace même qui rendait ces violences visibles et monétisables. C’est une différence de nature, pas seulement de degré. La peine ne vise plus uniquement l’acte, mais les conditions qui l’ont rendu possible et rentable.
Cette logique rejoint les travaux du criminologue Ronald Clarke, sur la prévention situationnelle, qui soulignait dès les années 1980 que, au-delà de la sanction des auteurs, il était nécessaire de réduire également les opportunités offertes par l’environnement ayant facilité le passage à l’acte.
Le bannissement numérique s’inscrit dans cette lignée, mais à une échelle restreinte. Il neutralise provisoirement l’usage que deux hommes faisaient du numérique, sans toucher à la plateforme elle-même, qui continue d’exister telle quelle pour d’autres créateurs.
Quand la plateforme échappe au procès, non à la justice
Toutefois, cette adaptation demeure incomplète et ne règle qu’une partie du problème, car si le bannissement frappe deux streameurs, il ne touche en rien aujourd’hui la plateforme qui a hébergé, monétisé et algorithmiquement favorisé cette économie du sadisme pendant des mois, sans que sa responsabilité n’ait été examinée dans ce procès. Le tribunal a condamné aujourd’hui des individus. Il n’a pas, et ne pouvait pas, requalifier le modèle économique, non par choix mais par compétence.
En effet, un tribunal correctionnel juge des personnes physiques pour des infractions précises, pas des entreprises pour la manière dont elles organisent leurs revenus. Pour cela, il faut un autre fondement juridique, une autre procédure et souvent une autre juridiction. Ce n’est donc pas que la justice ignore la plateforme, c’est qu’elle ne pouvait pas l’atteindre par ce biais-là.
Cette voie n’est pas la seule empruntée par la justice, car, dès le 25 août 2025, le parquet de Paris avait ouvert une enquête préliminaire visant directement Kick pour « fourniture de plateforme en ligne illicite », aggravée par la circonstance de « bande organisée », avant de la transformer, le 27 janvier 2026, en information judiciaire pour « blanchiment et non-assistance à personne en danger », après le silence de ses dirigeants face aux convocations. En parallèle, l’État avait déjà obtenu, le 19 décembre 2025, la suppression judiciaire de la chaîne « Jean Pormanove » et l’interdiction de toute republication des contenus.
Trois procédures, trois calendriers, un seul constat : la responsabilité de la plateforme est bien engagée, mais jamais au même rythme ni devant la même juridiction que celle des deux hommes condamnés à Nice.
Quand le procès ne raconte pas toute l’histoire
Le 5 août n’a donc pas soldé l’affaire Pormanove. Il n’en a refermé qu’un chapitre, celui de deux hommes qui ont fait de la souffrance d’autrui un spectacle rentable. Le reste – la plateforme, les profits, les responsabilités – continue de s’écrire ailleurs, à un autre rythme, devant d’autres juges.
Le droit, contrairement à l’opinion publique, ne compose jamais un récit d’un seul tenant. Il la juge par fragments et laisse au temps le soin d’en assembler les morceaux. L’affaire Pormanove l’aura rappelé une nouvelle fois : le droit pénal dit le droit, mais il ne raconte pas toute l’histoire.
Marlène Dulaurans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.08.2026 à 15:06
Alcool et fortes chaleurs : des risques pour le cerveau à ne pas négliger
Texte intégral (2214 mots)
On a souvent tendance à croire que le principal risque lié à la consommation d’alcool sous de fortes chaleurs est la déshydratation. Toutefois, le véritable problème n’est probablement pas hydrique, mais plutôt neurobiologique. En effet, chaleur et alcool se conjuguent pour favoriser les dérapages, entre désinhibition du cerveau, altération de la perception du risque et augmentation des réactions violentes.
L’édition 2026 de la Fête de la musique restera dans les mémoires pour des raisons sans lien direct avec les concerts qui ont été joués un peu partout dans le pays. En effet, durant cet événement, pour la première fois, les autorités ont interdit la consommation d’alcool dans l’espace public dans plusieurs départements placés en vigilance rouge canicule.
Cette décision a suscité de vifs débats. Certains y ont vu une mesure de santé publique adaptée à une situation exceptionnelle, quoique probablement appelée à se banaliser dans un contexte où les épisodes de chaleur extrême deviennent plus fréquents et plus intenses sous l’effet du changement climatique. Pour d’autres, cette décision actait une restriction excessive des libertés individuelles, dans un pays où partager un verre est souvent une marque de convivialité.
Pour tenter de dépasser cette opposition caricaturale entre partisans de la liberté et défenseurs de la sécurité sanitaire, tâchons de répondre à une question simple : que sait la science des effets de l’alcool lorsqu’il est consommé dans un contexte de chaleur extrême, de fatigue et de rassemblements massifs ?
La chaleur tue
Avant tout, rappelons que les épisodes de canicule constituent aujourd’hui l’un des risques climatiques les plus meurtriers en Europe. On se souvient de l’épisode caniculaire de 2003, qui avait entraîné 15 000 décès, notamment dans la population âgée.
Lorsqu’elles surviennent, les fortes chaleurs sollicitent simultanément les systèmes cardiovasculaire, respiratoire et neurologique. Le maintien d’une température corporelle stable dépend alors autant des mécanismes physiologiques que des comportements individuels : s’hydrater régulièrement, rechercher des espaces frais, limiter les efforts physiques et reconnaître les premiers signes d’épuisement thermique.
Contrairement à certaines idées reçues, notre survie face à la chaleur dépend largement de notre capacité à prendre les bonnes décisions au bon moment. Et c’est précisément là que l’alcool devient problématique.
Quand chaleur et alcool se renforcent mutuellement
Hors période de chaleur exceptionnelle, on estime que la consommation d’alcool dans notre pays tue en moyenne 49 000 personnes chaque année. Au-delà des accidents liés à l’alcool, sa consommation, quel que soit le type d’alcool, est un facteur de risque majeur pour certains cancers, parmi lesquels les cancers des voies aérodigestives supérieures (bouche, gorge, œsophage), du côlon-rectum, du foie ou du sein chez la femme. À ce titre, l’alcool est classé comme cancérogène avéré pour l’être humain depuis 1988 par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).
En outre, la consommation d’alcool accroît également le risque de survenue de maladies chroniques : maladies du foie (stéatose, cirrhose…), du pancréas (pancréatite…) et du tube digestif, maladies cardiovasculaires (AVC, myocardiopathie alcoolique, hypertension artérielle…), maladies neurologiques et troubles mentaux et psychiques (épilepsie, dépression, anxiété, troubles du comportement, troubles cognitifs, démence précoce…) et maladies métaboliques (ostéoporose, hypoglycémie…). L’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique que la consommation d’alcool est impliquée dans plus de 200 maladies, lésions traumatiques ou autres états pathologiques.
En période de fortes chaleurs, l’un des arguments les plus fréquemment avancés pour déconseiller la consommation d’alcool est celui de la déshydratation. En effet, l’alcool augmente la production d’urine (on parle d’effet diurétique), car il inhibe la sécrétion de vasopressine, l’hormone impliquée dans la régulation hydrique de notre corps.
Pourtant, les données scientifiques récentes invitent à nuancer ce message. Une revue systématique de la littérature publiée en 2024 a analysé l’ensemble des études expérimentales disponibles sur les effets de l’alcool en situation de stress thermique. Les auteurs concluent que, chez des adultes jeunes en bonne santé (une précision importante !), une consommation faible à modérée n’entraîne pas systématiquement de déshydratation importante ni d’altération majeure de la thermorégulation.
Certaines études ont même permis d’observer une augmentation transitoire de la dissipation thermique liée à la dilatation des petits vaisseaux sanguins présents dans la peau que provoque l’éthanol (l’éthanol, ou alcool éthylique est la molécule d’alcool présente dans les boissons alcoolisées).
Ces résultats sont importants car ils déplacent quelque peu le débat : le principal risque de la consommation d’alcool pendant une canicule, notamment chez les jeunes, n’est probablement pas hydrique, mais plutôt neurobiologique. En effet, le véritable danger réside dans la désinhibition du cerveau.
Désinhibition et altération de l’évaluation des risques
L’éthanol agit directement sur plusieurs régions cérébrales, notamment le cortex préfrontal, qui joue un rôle fondamental dans l’anticipation des conséquences de nos actions, l’évaluation des risques que nous prenons, nos prises de décision et l’inhibition de nos comportements impulsifs ou inappropriés.
Sous l’effet de l’alcool, ces fonctions sont altérées. Une personne alcoolisée évalue moins bien les dangers, interprète moins efficacement les signaux corporels et adapte moins efficacement ses actions à son environnement.
Dans un contexte de canicule, cela peut se traduire par des comportements apparemment anodins, mais inappropriés et potentiellement dangereux, tels que rester plusieurs heures en plein soleil, oublier de s’hydrater, poursuivre une activité physique malgré l’épuisement ou sous-estimer un malaise naissant.
Autrement dit, l’alcool réduit précisément les capacités cérébrales dont nous avons besoin pour nous adapter lorsque la température devient extrême.
La chaleur favorise la violence, l’alcool aussi…
En outre, les effets de la chaleur ne se limitent pas à l’organisme : les températures élevées agissent aussi sur nos comportements. Ainsi, depuis plusieurs décennies, une relation robuste entre augmentation des températures et augmentation des violences interpersonnelles a pu être mise en évidence. Une méta-analyse internationale récente a montré qu’une hausse de 10 °C des températures était associée à une augmentation d’environ 9 % des comportements violents.
Les mécanismes à l’œuvre restent discutés, mais plusieurs facteurs semblent impliqués, parmi lesquels l’inconfort physique, la fatigue, la perturbation du sommeil, l’augmentation du stress physiologique et la diminution de la tolérance à la frustration.
La chaleur ne crée pas la violence, mais elle favorise un terrain psychologique où les conflits deviennent plus susceptibles d’émerger.
Il est important de rappeler que l’alcool est fréquemment présent dans les situations de violences, y compris de violences sexuelles. Il est toutefois essentiel de souligner que, si l’alcool peut être considéré comme un facilitateur (pour les raisons évoquées précédemment : diminution de l’autocontrôle, altération de l’interprétation des interactions sociales, augmentation de l’impulsivité), sa consommation n’explique jamais à elle seule un passage à l’acte.
Par ailleurs, elle ne constitue jamais une excuse, la responsabilité demeurant toujours celle de l’agresseur.
« Myopie alcoolique »
Le cocktail « alcool et fortes chaleurs » peut donc s’avérer particulièrement explosif : la chaleur tendant à augmenter l’irritabilité et la charge émotionnelle, et l’alcool réduisant les capacités d’autocontrôle, les deux phénomènes convergent vers une même conséquence : une plus grande probabilité de réactions impulsives.
Pour décrire ce phénomène, les chercheurs ont forgé le concept d’« alcool myopia ». Sous l’effet de l’alcool, l’attention se focalise sur les stimuli immédiats, tandis que les conséquences futures sont moins prises en compte.
Ainsi, une remarque désagréable, une frustration ou une provocation peuvent prendre une importance disproportionnée. À l’échelle d’un seul individu, ce risque reste faible. Mais lorsqu’un événement rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes, même une augmentation modeste du nombre d’incidents devient un enjeu collectif.
Faire la fête sans alcool, une nouvelle normalité ?
Depuis une dizaine d’années, le marché mondial des boissons sans alcool connaît une croissance soutenue. Les bières sans alcool, vins désalcoolisés, spiritueux sans alcool et cocktails « NoLo » (contraction des expressions anglaises « No alcohol » – « sans alcool » – et « Low alcohol » – « à faible teneur en alcool ») occupent désormais une place croissante dans les bars et les commerces.
Les études montrent que cette évolution est portée par plusieurs facteurs comme la recherche du bien-être, des préoccupations en matière de santé, la volonté de conserver le plaisir social sans les effets de l’éthanol et l’évolution des attentes des jeunes générations.
Fait intéressant, les consommateurs de boissons sans alcool ne sont généralement pas des abstinents stricts. Il s’agit souvent de personnes qui alternent les usages selon les circonstances.
Les neurosciences rappellent ici une évidence parfois oubliée : ce qui produit l’expérience festive n’est pas uniquement l’alcool. La musique, la danse, le sentiment d’appartenance à un groupe, le partage d’émotions collectives et les interactions sociales jouent un rôle probablement bien plus important.
Inventer de nouvelles formes de convivialité
Faut-il restreindre la consommation d’alcool dans certaines conditions, comme cela a été le cas au cours de l’édition 2026 de la Fête de la musique ? La science ne répond pas directement à cette question. Elle permet seulement d’évaluer des risques. Les décisions publiques relèvent ensuite d’arbitrages entre liberté individuelle, sécurité collective, acceptabilité sociale et capacité des services d’urgence.
En revanche, les données scientifiques disponibles convergent sur un point : l’association entre chaleur extrême, fatigue, rassemblements massifs et consommation d’alcool augmente simultanément plusieurs catégories de risques – malaises, accidents, comportements dangereux, violences et recours aux secours.
Dans ce contexte, l’interdiction temporaire décidée lors de la Fête de la musique 2026 apparaît moins comme une logique de prohibition que comme une mesure de réduction des risques adaptée à une situation exceptionnelle.
Cet épisode pourrait préfigurer des débats appelés à se multiplier, puisqu’en raison du changement climatique, les épisodes de chaleur extrême deviendront plus fréquents et plus intenses. La véritable question n’est peut-être donc pas de savoir s’il faut choisir entre fête et sécurité, mais comment inventer, dans un pays longtemps identifié à sa culture viticole, des formes de convivialité adaptées aux défis sanitaires et climatiques du XXIᵉ siècle.
Olivier Pierrefiche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.