08.04.2026 à 17:45
Une nouvelle piste pour stocker l’énergie solaire… et fournir de l’électricité quand le soleil s’absente
Texte intégral (2209 mots)
L’énergie solaire est associée à des problèmes d’intermittence, car elle ne génère d’électricité que quand le soleil brille. Certains dispositifs photovoltaïques pourraient permettre de stocker le rayonnement solaire sous forme de chaleur, puis de récupérer l’énergie sous forme d’électricité.
Il est devenu courant de voir des panneaux solaires sur les toits des maisons et des hangars, grâce à la baisse du prix des cellules en silicium et à leur taille compacte. Cependant, l’énergie solaire est intermittente, comme beaucoup d’autres types d’énergie renouvelable. Lors des périodes de production maximale, comme les journées estivales ensoleillées, le réseau d’électricité sature d’énergie, tandis que lors des périodes de faible production, comme le soir et en hiver, l’offre diminue alors même que la demande est la plus élevée. C’est pourquoi, afin de garantir la disponibilité de l’énergie à la demande, des solutions de stockage doivent être intégrées au réseau.
La technologie la plus utilisée pour le stockage à l’échelle du réseau électrique est le stockage hydroélectrique par pompage, mais le nombre de sites favorables en France est limité et déjà largement exploité, du fait des contraintes géographiques.
Une autre technologie courante est la batterie électrochimique : l’exemple le plus commun est celui des batteries lithium-ion des téléphones portables et des voitures. À plus grande échelle, des entreprises, par exemple Enedis, commencent à investir dans de grands parcs de batteries pour soutenir le réseau électrique. La technologie dominante pour ces très grandes batteries est la technologie lithium-fer-phosphate.
En grande partie pour cette raison, l’Agence internationale de l’énergie (IEA) dans un report récent prévoit une croissance de 42 % de la demande de lithium en 2040 par rapport à 2020. Or, l’extraction du lithium soulève des enjeux géopolitiques et humanitaires. Récemment, la possibilité d’ouvrir d’une mine dans l’Allier a intensifié le débat en France : si ces mines ont des impacts négatifs sur l’eau potable, la biodiversité et les sols, peut-on réellement soutenir qu’elles nous aideraient vers un futur durable ?
Peut-on stocker l’énergie autrement et assurer la stabilité du réseau électrique ?
Le stockage thermique : une alternative aux batteries électrochimiques
Les barrages hydroélectriques et les batteries électrochimiques ne constituent pas la seule solution pour le stockage de l’énergie. Une alternative est le stockage thermique, où l’énergie est stockée sous forme de chaleur.
C’est par exemple le principe des chauffe-eau solaires. À plus grande échelle, le stockage thermique est surtout appliqué en combinaison avec des centrales solaires à concentration (CSP), comme le Crescent Dunes Solar Energy Project aux États-Unis ou l’Andasol Solar Power Station en Espagne. Cependant, le CSP reste une technologie marginale, car ces grandes centrales nécessitent un investissement initial très important et les coûts de maintenance sont élevés.
Dans ce type d’installations, la première étape est la conversion d’énergie solaire en chaleur au moyen de grands miroirs – soit paraboliques, soit petits, plats et suivant le soleil – qui concentrent le rayonnement solaire pour chauffer un fluide (conventionnellement du sel fondu). La chaleur est convertie en électricité lors de la deuxième étape, où la chaleur stockée dans le fluide entraîne une turbine.
Malheureusement, la conversion de la chaleur en énergie utile, comme l’électricité, est particulièrement difficile : l’efficacité de la conversion est limitée fondamentalement par ce qu’on appelle « la loi de Carnot ». Par exemple : à 300 °C, le maximum théorique de l’efficacité est environ 50 %, ce qui signifie que l’efficacité réelle est encore plus basse. En comparaison, l’efficacité des batteries lithium-ion, qui ne passent pas par la case « chaleur », peut surpasser 90 %.
« Détourner » les cellules photovoltaïques pour convertir le rayonnement de la chaleur en électricité
Mais il existe une autre façon de convertir la chaleur en électricité : en utilisant le rayonnement émis par tout objet chaud (qui dépend de la température).
Tandis que les cellules photovoltaïques traditionnelles que l’on voit sur les toits et dans les fermes solaires convertissent le rayonnement solaire lui-même, l’idée de ce qu’on appelle les systèmes thermophotovoltaïques (abréviés TPV) est de récupérer le rayonnement infrarouge émis par n’importe quel objet chauffé – et qui stocke donc l’énergie sous forme de chaleur – et de la convertir en électricité.
Par exemple, le silicium fond à 1 414 °C et le graphite peut être chauffé jusqu’à plus de 2 000 °C. Ces matériaux émettent alors un rayonnement infrarouge, que l’on peut collecter grâce à des cellules photovoltaïques spéciales (comme des cellules en indium-gallium-arséniure). À de telles températures, la limite de Carnot est repoussée jusqu’à 83 % et 87 % respectivement. En pratique, les expériences réalisées au MIT, aux États-Unis, ont démontré une efficacité de plus de 40 %.
Différents dispositifs thermophotovoltaïques
Le dispositif le plus mature à ce jour n’utilise pas le rayonnement solaire pour chauffer le milieu de stockage, mais simplement l’électricité. Il est donc similaire à une batterie lithium-ion, mais effectue des conversions d’énergie successives « électricité → chaleur → électricité » au lieu de « électricité → énergie chimique → électricité ». De tels dispositifs promettent d’être compétitifs en raison de leurs coûts relativement faibles et aujourd’hui commencent à être commercialisés à l’échelle industrielle.
Il serait encore plus intéressant de chauffer le milieu de stockage directement avec le rayonnement solaire, comme pour le CSP conventionnel, afin que le système devienne une source d’énergie renouvelable non intermittente.
Pour cette raison, nous avons réalisé le premier prototype expérimental de ce dispositif, dont le milieu de stockage est chauffé à l’aide d’un rayonnement solaire concentré, et suit donc une conversion « solaire → chaleur → électricité ». Un avantage important de notre dispositif est qu’il pourrait être rentable à une échelle beaucoup plus réduite que les systèmes CSP actuels, du fait du remplacement de la turbine par les cellules thermophotovoltaïques (TPV).
Cependant, l’efficacité globale de ce nouveau type de batterie thermique (soleil → chaleur → électricité) — et notamment l’efficacité des cellules thermophotovoltaïques elles-mêmes (pour la conversion finale de chaleur en électricité) — doit encore être améliorée au laboratoire, afin que cette technologie devienne plus compétitive.
Vera Moerbeek a reçu des financements de l'École doctorale "énergie et environnement" (ED305).
08.04.2026 à 17:44
« For shhure » : quand l’accent étranger devient politique
Texte intégral (1626 mots)
La deuxième édition du Festival des accents se tiendra du 9 au 11 avril 2026 à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. L’occasion de s’intéresser à la question de la politisation des accents, souvent utilisés comme un marqueur de légitimité.
On garde à l’esprit les discussions autour du « for shhure » d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon se demandant si on dit « Troump » ou « Trümp », ou de l’anglais de Melania Trump au Conseil de sécurité de l’ONU. Dans un monde globalisé, les débats sur les identités nationales s’intensifient et l’accent devient un marqueur politique clé. Entre légitimité contestée et mécanismes de rejet, la prononciation révèle combien la langue demeure politique.
Les façons de parler : un sujet en politique
En étudiant le cas du conseil municipal de Montreuil (Seine-Saint-Denis), la phonéticienne Charlotte Kouklia a montré comment l’expression vocale permettait de révéler dominance, hostilité et expressivité dans le débat politique. L’accent peut ainsi devenir le centre de phénomènes de domination.
En France, l’accent des politiques est scruté par la sphère publique participant à ces phénomènes de domination. L’envergure internationale d’Anne Hidalgo, ancienne maire de Paris, a souvent été remise en question du fait de son accent dit « français » lorsqu’elle s’exprime en anglais. Cela a notamment été le cas lors des Jeux olympiques 2024. En cela, elle rejoint une liste conséquente de figures politiques françaises qui ont reçu des critiques, ou des compliments, sur leur accent en anglais.
Le cas d’Emmanuel Macron est intéressant dans le sens où certains commentateurs peuvent lui reprocher de vouloir faire trop international et pas assez français, ou le contraire, selon son degré d’accent du moment. Dans le même temps, en 2021 à Marseille, on l’entendait prononcer quelques mots de son discours avec un accent dit « du sud » qui témoignerait d’une volonté de proximité régionale. L’accent « atypique » des personnalités publiques est souvent repris par les journalistes au sein de récits : celui de Jean Castex, par exemple, a été présenté comme un rapprochement politique du gouvernement d’Emmanuel Macron avec « les régions ».
Il convient de rappeler que les individus disposent d’une pluriphonie – la capacité des individus à avoir un éventail de sons dans son répertoire – ou peuvent convoquer une convergence phonologique – la capacité à s’adapter en contexte à d’autres façons de prononcer. Aussi, les manières de parler ne sont pas stables. Or, avoir des accents en politique n’est pas neutre.
Mettre à l’écart ses adversaires par leur accent
Lors des élections présidentielles de 2012, l’accent d’Eva Joly, alors candidate franco-norvégienne des écologistes, a été attaqué par l’écrivain Patrick Besson dans un pamphlet. Il y remettait en question sa crédibilité à la plus haute élection nationale en imitant à l’écrit son accent et en questionnant sa maîtrise du français. La candidate y a répondu dans une vidéo promouvant la diversité, mais la polarisation sur ses compétences linguistiques liées à sa légitimité aux élections avait déjà contaminé le débat public.
Certains hommes politiques aiment imiter les accents des autres. C’est le cas de Donald Trump, qui a plusieurs fois adopté un accent « français » quand il rapportait des propos d’Emmanuel Macron lors de conférences de presse, et de Boris Johnson, qui emploie dans ses mémoires une orthographe déformée de l’anglais afin de représenter son accent jugé « étranger ».
Parfois, l’accent peut aussi devenir un prétexte pour ne pas répondre à une question dérangeante. Donald Trump mentionne ainsi régulièrement l’accent de journalistes comme posant un problème de compréhension – que l’accent soit afghan ou français. Jean-Luc Mélenchon avait présenté une stratégie similaire face à une journaliste d’une antenne toulousaine de France 3. Donald Trump fait même appel à un interprète pour répéter ce que dit le premier ministre indien, pourtant anglophone.
Donald Trump n’est, en tout cas, pas gêné par l’accent de sa First Lady, Melania Trump, avec son accent dit « slovène ». Ce « deux poids, deux mesures » n’est pas passé inaperçu auprès des internautes, qui soulignent que tous les accents dits « étrangers » n’ont pas la même valeur en politique. Ce même président des États-Unis prétend d’ailleurs qu’il aurait plus facilement été élu président s’il avait eu un accent britannique, renvoyant au prestige supposé de cette variété.
Pourtant, lors d’une conférence de presse en 2025, l’élue républicaine pro-Trump Marjorie Taylor Greene a qualifié une question d’illégitime en raison de la nationalité britannique de la journaliste, nationalité identifiée par le biais de l’accent. La politicienne a expliqué par la suite qu’elle voulait bien répondre à la question si elle était posée par un journaliste américain, avec un accent américain donc.
Plus récemment, un citoyen américain a été arrêté par ICE, la police contestée de l’immigration états-unienne, car un officier avait développé des soupçons relatifs à sa nationalité basés uniquement sur sa façon de parler, donc son accent.
L’accent est donc impliqué dans la construction et la destruction de la légitimité dans la sphère publique.
Accents, délégitimation et déshumanisation
L’accent est mobilisé pour questionner la légitimité d’un individu, que ce soit celle à poser une question à une élue ou celle d’être sur le sol américain. L’accent fonctionne donc comme une arme d’altérisation, permettant de souligner une différence chez un individu, pour le positionner comme illégitime mais aussi comme un ennemi. Identifier des ennemis potentiels de l’État à travers l’accent de cette manière n’est pas sans rappeler d’autres périodes sombres de l’histoire.
L’accent – ou plutôt les façons de parler – c’est une trace, une trace des histoires de vie ou des parcours. Il raconte les contacts avec d’autres langues, d’autres cultures, et plus généralement la diversité et le multiculturalisme dans un monde globalisé. L’accent peut aussi devenir un stigmate pour rappeler à l’autre qu’il est un étranger et lui faire entendre son illégitimité à avoir une place dans la société.
Alors que des discours, parfois réactionnaires ou nationalistes, opposent des récits concurrents, l’accent joue un rôle clé : il permet de définir qui appartient à une communauté ou, au contraire, de marquer son exclusion. Comme le montre l’exemple du schibboleth (une phrase qui ne peut être prononcée « correctement » que par les membres d’un groupe), la prononciation peut révéler l’appartenance à un groupe social. Ainsi, un simple accent ou une prononciation peut devenir un marqueur d’exclusion. Reconnaître ces mécanismes permet d’éviter que la langue ne serve à discriminer plutôt qu’à unir.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
08.04.2026 à 17:43
Recourir à une IA quand on n’est pas médecin n’aide pas à poser un meilleur diagnostic
Texte intégral (1835 mots)
De plus en plus de gens consultent les agents conversationnels dopés à l’intelligence artificielle pour répondre aux questions du quotidien. Ces nouveaux outils sont également sollicités pour fournir des informations en lien avec la santé. Pourtant, ils sont encore très loin de pouvoir remplacer les médecins, comme le révèle une nouvelle étude.
Désormais, pour obtenir des conseils sur des sujets aussi variés que la cuisine ou la façon de remplir leur déclaration d’impôts, des millions de personnes se tournent vers des agents conversationnels (chatbots, en anglais) basés sur l’intelligence artificielle (IA). Un nombre croissant d’individus leur pose également des questions concernant leur santé. Or, comme le rappelait récemment le médecin-chef du Royaume-Uni, lorsqu’il s’agit de prendre des décisions médicales, une telle démarche peut s’avérer risquée.
Dans une étude récente, mes collègues et moi-même avons évalué dans quelle mesure les chatbots reposant sur des grands modèles de langage (LLM) sont réellement capables d’aider le grand public à faire face à certains problèmes de santé courants. Nos résultats, frappants, démontrent que les chatbots que nous avons testés ne sont pas encore en mesure d’endosser le rôle de médecin.
Utiliser un chatbot ne permet pas de prendre de meilleures décisions en matière de santé
Avant tout, soulignons qu’une objection fréquente face à des recherches telles que celles que nous avons menées est d’affirmer que l’IA évolue plus vite que le cycle de publication académique : au moment où un article paraît, les modèles étudiés ont souvent déjà été mis à jour, rendant ses conclusions obsolètes. Pourtant, des études menées dans le contexte du triage médical (processus visant à déterminer à la phase initiale de la prise en charge d’un patient, la filière adaptée à son état en matière de délai et de type de soins, ndlr) et portant sur des versions plus récentes de ces systèmes suggèrent que les mêmes problèmes persistent.
Nos travaux ont consisté à soumettre à des participants de brèves descriptions de situations médicales courantes. Les volontaires ont été répartis de manière aléatoire en deux groupes. Les membres du premier groupe devaient interagir avec l’un des trois chatbots que nous avions sélectionnés (des chatbots courants, facilement accessibles pour le grand public), tandis que ceux de l’autre groupe pouvaient recourir aux sources qu’ils avaient l’habitude de consulter ordinairement, chez eux. À l’issue de l’interaction, nous leur posions deux questions : quelle affection était la plus compatible avec les symptômes décrits ? Et, en conséquence, vers quelle structure de soins valait-il mieux se tourner ?
Les utilisateurs de chatbots se sont révélés moins aptes à identifier la bonne affection que ceux qui n’en avaient pas utilisé. Ils ne se montraient pas non plus meilleurs que le groupe témoin pour déterminer la bonne modalité de recours aux soins. En d’autres termes, interagir avec un chatbot n’a pas permis aux participants de prendre de meilleures décisions en matière de santé.
Des connaissances solides, mais des résultats décevants
Ces résultats ne signifient pas que les connaissances médicales des modèles de chatbots testés sont lacunaires : les LLM sont, en effet, capables de passer facilement des examens de certification médicale. D’ailleurs, une fois que nous avons mis de côté l’élément humain, en soumettant directement les mêmes scénarios aux chatbots, leurs performances se sont sensiblement améliorées.
Sans intermédiaire humain, les modèles ont identifié les affections pertinentes dans la grande majorité des cas et suggéré le plus souvent des modalités de recours aux soins appropriées.
Pourquoi, alors, les résultats se dégradent-ils dès lors que des utilisateurs réels entrent en jeu ? L’analyse des échanges a mis en lumière plusieurs écueils. Il arrivait fréquemment que les chatbots mentionnent la bonne hypothèse diagnostique au fil de la conversation, sans que les participants ne la retiennent ou ne la restituent dans leur réponse finale.
Dans d’autres cas, les utilisateurs transmettaient des informations parcellaires, ou bien le chatbot interprétait mal des détails essentiels. L’échec ne relevait donc pas d’un simple manque de connaissances médicales. Il tenait à un problème de communication entre l’être humain et la machine.
Ne pas confondre la théorie et la pratique
Cette étude démontre qu’avant de déployer de nouvelles technologies dans des environnements où les enjeux sont importants, les décideurs politiques doivent impérativement avoir des données collectées « en condition réelles » pour estimer les véritables performances des outils concernés. C’est évidemment le cas dans le secteur de la santé.
Nos résultats mettent en évidence que bon nombre des évaluations actuellement menées pour déterminer l’intérêt de l’IA en médecine présentent d’importantes lacunes. En effet, les modèles de langage obtiennent souvent d’excellents résultats lorsqu’il s’agit de répondre à des questions d’examen structurées, ou durant des interactions simulées entre différents modèles.
Mais l’usage réel de ces outils est bien plus complexe que cela. Dans la réalité, les patients décrivent leurs symptômes de façon vague ou incomplète. Ils peuvent aussi mal comprendre les explications qui leur sont données, ou poser leurs questions selon un ordre imprévisible. Un système dont les résultats lors des tests d’évaluations s’avèrent impressionnants peut se comporter très différemment une fois confronté à de véritables utilisateurs.
Cette étude souligne également un point fondamental sur la nature même de la pratique clinique. En tant que médecin généraliste, mon travail ne se limite pas à mobiliser des faits mémorisés antérieurement. La médecine est souvent décrite comme un art autant qu’une science. Une consultation n’a pas pour seul objet d’établir le bon diagnostic : elle consiste à interpréter le récit du patient, à sonder l’incertitude et à prendre des décisions qui sont le résultat d’une négociation.
Cette complexité du colloque singulier entre le médecin et son patient est depuis longtemps reconnu par les enseignants en médecine. Pendant des décennies, les futurs médecins ont été formés selon le modèle de Calgary-Cambridge. Celui-ci implique d’instaurer une relation de confiance avec le patient, de recueillir les informations en le questionnant et en l’écoutant avec la plus grande attention, de comprendre ses préoccupations et ses attentes, de lui expliquer clairement les conclusions et de s’accorder avec lui sur un plan de prise en charge.
Ces processus reposent sur l’établissement d’une connexion humaine, rendue possible grâce à une communication sur mesure, faite d’exploration précautionneuse, afin d’aboutir à l’établissement d’un jugement façonné par le contexte et la confiance. Toutes ces qualités ne peuvent pas être facilement appréhendées par des techniques de reconnaissance de formes (techniques à la base des modèles d’IA, qui permettent à l’ordinateur de détecter, à partir de données brutes ou prétraitées, la présence de formes ou de régularités, ndlr)
Les chatbots IA, des assistants plus que des médecins
Nos travaux ne démontrent pas que l’IA n’a pas sa place dans le secteur de la santé – loin de là. La leçon à retenir est qu’il est crucial de comprendre ce que ces systèmes savent faire à l’heure actuelle, et où se situent leurs limites.
Les chatbots actuels doivent être davantage considérés comme des assistants que comme des médecins. Ils excellent dans l’organisation de l’information, la synthèse de textes et la structuration de documents complexes. Des tâches qui sont précisément celles pour lesquelles les modèles de langage s’avèrent déjà utiles au sein des systèmes de santé, qu’il s’agisse de rédiger des comptes rendus cliniques, de synthétiser des dossiers médicaux ou de générer des lettres d’adressage, par exemple.
Les promesses de l’IA en médecine demeurent réelles, mais à court terme, son rôle sera vraisemblablement plus un rôle de soutien qu’une véritable révolution. On ne peut pas attendre des chatbots qu’ils soient la porte d’entrée dans le système de soins. Ils ne sont pas encore en mesure de poser des diagnostics ni d’orienter les patients vers les prises en charge pertinentes.
Certes, l’IA est déjà capable de réussir des examens de médecine. Mais de même que réussir un examen du Code de la route ne fait pas de vous un conducteur compétent, exercer la médecine ne se limite pas à répondre correctement à des questions.
Retrouver son chemin au cœur de la complexité qui se dissimule derrière chaque rencontre clinique requiert de savoir faire preuve d’empathie et de discernement. Cela reste encore l’apanage des humains. Pour l’heure, du moins.
Rebecca Payne travaille sur le projet REMEDY, financé par Health and Care Research Wales, et bénéficie également d'une bourse Clarendon-Reuben de l'université d'Oxford. Elle est membre du Royal College of General Practitioners et membre senior de la Faculty of Medical Leadership and Management.