21.08.2026 à 12:59
L’IA ne tue pas la créativité en agence, elle la transforme
Texte intégral (1616 mots)
L'irruption des intelligences artificielles génératives interroge tous les métiers. Il était donc fatal que le métier des créatifs se pose la question. Que devient la créativité quand une IA peut inventer un concept ? Loin de disparaître, elle se redéploie. Découvrez de quelle manière.
En 2018, Shantanu Narayen, PDG d’Adobe de l’époque, décrivait l’intelligence artificielle (IA) comme un « assistant créatif » destiné à prendre en charge les tâches « fastidieuses » pour « libérer » le professionnel. L’IA ne remplacerait pas l’intelligence humaine, assurait-il ; elle aiderait simplement à « faire ce qu’on aime, mieux et plus vite ».
Ce récit de l’IA subordonnée au créateur humain n’aura pas survécu à l’irruption des grands modèles de langage. Avec ChatGPT ou Copilot, l’IA n’exécute plus seulement des tâches répétitives : elle génère des concepts, esquisse des directions artistiques, rédige des stratégies, avec toujours plus de pertinence et de fiabilité.
Brouillage entre l’humain et la machine
Le partage des rôles entre l’humain-créateur et la machine-exécutante ne correspond plus à la réalité des pratiques. L’anthropologue de la communication Fabienne Martin-Juchat (2020) interroge ce type de brouillage sous le terme de « nouvelles agentivités » : quand les dispositifs techniques proposent, orientent, infléchissent l’action, la capacité d’agir se redistribue entre humains et non-humains.
Les grandes organisations du secteur en ont pris acte. Le groupe Havas a investi dans la formation de ses collaborateurs à l’IA – non seulement les directeurs artistiques, mais aussi toutes les autres fonctions.
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Nos observations auto-ethnographiques menées dans le cadre d’une thèse en agence le confirment : des prompts spécifiques sont recommandés pour stimuler la créativité des résultats. Ainsi, avec l’expression « shower thoughts » dans une requête, on demande à l’IA de penser comme on le ferait sous la douche, dans ce flux de conscience où les idées surgissent sans qu’on les ait cherchées.
RIP la créativité ?
Si l’on peut apprendre à tout le monde à obtenir des résultats créatifs grâce à l’IA avec les bons prompts, que devient la créativité comme compétence professionnelle ? Comme l’ont montré les chercheurs en communication Dany Baillargeon et Alexandre Coutant, celle-ci n’était déjà plus, bien avant l’IA, l’apanage des seuls métiers « créatifs », puisqu’exigée et parfois revendiquée par d’autres fonctions de l’organisation, bien au-delà des directions artistiques.
L’IA radicalise ce mouvement, en banalisant la génération d’idées surprenantes
– l’un des leviers centraux de performation de la créativité dans l’univers du conseil – et, par là même, fait de l’émission d’idées extraordinaires une activité ordinaire. Et si, du fait de cette banalisation, la définition, l’exercice et la reconnaissance de la créativité se jouaient de moins en moins dans cette dimension ?
Deux compétences centrales
Aujourd’hui, deux récits dominent le débat public :
- celui d’une créativité phagocytée par l’IA,
- celui d’une créativité « boostée » par la machine.
L’un comme l’autre traite la créativité comme un objet stable, qu’on pourrait détruire ou amplifier. Notre recherche en sciences de l’information et de la communication menée au laboratoire CIMEOS, adossée à notre pratique de planneuse stratégique en agence, suggère autre chose. En entrant dans le processus créatif, l’IA en transforme les conditions d’exercice. Deux compétences apparaissent alors centrales : le discernement et l’intuition.
Le discernement ne se réduit pas à juger si une proposition de l’IA est « bonne » ou « mauvaise ». Il engage la capacité à interroger les critères mêmes du jugement. À la question « qu’est-ce qui fait une expérience de marque réussie ? », un outil comme Copilot répond par une liste de critères dont la « fluidité », érigée en dogme par l’UX (User Experience) industrielle. Or, cette grille n’est pas neutre. Si la « marque » (comprendre ici, l’organisation commanditaire d’une prestation de conseil) accompagnée veut générer de la surprise, la « friction » pourrait être plus pertinente que la « fluidité ». Déranger, faire réagir, créer du décalage : voilà des stratégies créatives que l’IA ne proposera pas, parce qu’elle reflète pour le moment le consensus sédimenté dans ses données d’entraînement.
Ce discernement n’est pas inné. Dans leur ouvrage Mind Over Machine (1986), les philosophes Hubert et Stuart Dreyfus montraient que le passage de « compétent » à « expert » se caractérise par l’abandon des règles explicites au profit d’un jugement situationnel. Le novice suit les règles ; l’expert sait quand les transgresser. Face à une IA qui généralise à partir de patterns ou schèmes dominants, cette capacité de transgression informée est décisive.
Inimitable intuition
Dans les travaux des chercheurs en sciences de gestion Erik Dane et Michael G. Pratt (2007), l’intuition est définie comme un jugement affectivement chargé, rapide et holistique. Là où le raisonnement analytique procède étape par étape et peut être reproduit par une IA, elle opère par synthèse immédiate d’un ensemble de signaux corporels, émotionnels et contextuels.
Le planneur stratégique qui *sent*qu’une direction créative est juste avant de pouvoir l’expliquer ; le directeur artistique qui perçoit qu’une image « fonctionne » sans savoir dire précisément pourquoi ; le consultant qui pressent qu’un annonceur n’adhérera pas à une proposition en apparence adaptée : tous mobilisent un savoir incorporé, sédimenté par l’expérience, qui échappe à la formalisation algorithmique.
Ni mystique ni irrationnel, ce savoir est le produit d’années de pratique, de succès et d’échecs, d’interactions humaines, et conduit parfois à aller contre le consensus, à parier sur une idée fragile. Tandis que l’IA, par construction, tend vers le probable, l’intuition humaine peut tendre vers l’improbable. C’est peut-être là que se loge la créativité la plus féconde.
Humain et l’IA : une altération mutuelle
Discernement et intuition ne sont pas des remparts contre l’IA. Ce sont les conditions d’une relation de qualité avec elle. Le professionnel, qui interroge l’IA, évalue ses propositions, les infléchit ou les rejette, ne fait pas qu’« utiliser un outil ». Il s’engage dans un processus qui le transforme autant qu’il transforme le résultat.
Le philosophe John Dewey appelait « transaction » ce type de processus dans Art as Experience (1934). Le sujet agit sur son environnement, rencontre des résistances, s’ajuste, et se transforme au fil de l’interaction. L’humain qui travaille avec l’IA n’est pas le même après qu’avant. Il a été affecté par les propositions de la machine, il y a répondu, et cette réponse a modifié la suite de l’échange.
Ainsi, il s’agit moins de remplacement ou d’augmentation que d’altération mutuelle. Le travail créatif en contexte d’IA n’est ni diminué ni amplifié : il est déplacé. La valeur ne réside plus dans le génie individuel ni dans la puissance de calcul, mais dans la qualité de l’interaction entre un professionnel doté de discernement et d’intuition et un outil doté de capacités de génération dont l’humain n’a plus le monopole.
Pour les professionnels de la communication, l’enjeu n’est donc pas seulement de « maîtriser l’IA » au sens technique. Il est de cultiver les compétences qui permettent d’en faire quelque chose : poser les bonnes questions plutôt qu’obtenir les bonnes réponses, juger les critères plutôt qu’appliquer les grilles, et faire confiance à ce qui résiste à la formalisation.
Je mène mon travail de recherche (encadrée par un contrat CIFRE) au sein de l'agence W Conran Design qui fait partie du groupe Havas dont je fais mention à une reprise dans cet article. Toutefois, adoptant un point de vie scientifique (neutre et critique), mon analyse ne vise ni ne consiste à promouvoir son activité.
21.08.2026 à 12:58
Sécheresses, incendies et famines… Comment une période de réchauffement a redessiné le Moyen Âge
Texte intégral (3320 mots)

L’ESSENTIEL
Du Xᵉ au XIIIᵉ siècle, une grande partie du monde a connu une période de réchauffement naturel.
Ce réchauffement a eu des effets contrastés : essor démographique d’un côté, déclin de certaines civilisations ailleurs.
À la différence du réchauffement actuel, cette anomalie était régionale et naturelle.
Une canicule qui dure quatre mois, suivie de pénuries d’eau et de mauvaises récoltes. Nous ne sommes pas dans l’Angleterre du XXIᵉ siècle, mais dans celle du XIIIᵉ.
Ce que l’on appelle souvent l’« optimum climatique médiéval » a été marqué par des températures supérieures à la normale dans de nombreuses régions du monde entre le Xᵉ et le XIIIᵉ siècle.
Ce réchauffement s’explique en partie par une augmentation de l’irradiance solaire, c’est-à-dire la quantité d’énergie émise par le Soleil qui atteint la Terre. Celle-ci influe sur les températures mondiales et les systèmes météorologiques. À cette époque, la planète était également globalement épargnée par les éruptions volcaniques, qui peuvent provoquer un refroidissement temporaire du climat à l’échelle mondiale.
Pénuries d’eau et mauvaises récoltes
En Angleterre, le XIIIᵉ siècle a été marqué par des sécheresses extrêmes, des incendies urbains dévastateurs et des épidémies. L’été exceptionnellement sec de 1212 a notamment favorisé la propagation du grand incendie de Southwark, à Londres, qui a fait des milliers de morts.
Les chroniqueurs médiévaux de l’époque rapportent aussi une sécheresse d’une gravité exceptionnelle en 1252. Le moine bénédictin anglais Matthieu Paris décrit ainsi quatre mois de « chaleur et de sécheresse insupportables », de mars à juillet, sans qu’« aucune pluie ni même aucune rosée » ne vienne soulager les terres.
Les Annales de Tewkesbury, une chronique rédigée à l’époque par les moines de l’abbaye de Tewkesbury (dans le Gloucestershire), confirment que « la sécheresse dura quatre mois, faisant disparaître l’herbe ». Elles rapportent qu’il suffisait de frotter les brins d’herbe entre ses mains pour les réduire en poussière.
La Chronique des princes (Brut y Tywysogion), un récit médiéval de l’histoire galloise, dresse un constat similaire :
« La chaleur du soleil fut si intense que toute la terre en devint si sèche qu’aucun fruit ne poussa sur les arbres, ni aucune récolte dans les champs ; et l’on ne prit plus ni poisson de mer ni poisson de rivière. »
Matthieu Paris poursuit en décrivant la disparition des pâturages, qui entraîna le dépérissement des bovins et du bétail. Les températures élevées favorisèrent également une « prolifération de puces, de mouches et de moucherons » et s’accompagnèrent d’une recrudescence des maladies, avec des cas de paludisme (alors désigné sous les noms de « fièvre des marais » ou « fièvre intermittente ») signalés dans les zones marécageuses de basse altitude.
Les comptes seigneuriaux confirment les difficultés rencontrées par les agriculteurs. Dans un domaine relevant de l’évêché de Winchester, il est ainsi rapporté que le sol était devenu si dur qu’il fut impossible de le labourer pendant six semaines.
Le bon et le mauvais côté des choses
Mais l’Angleterre et le pays de Galles n’étaient pas les seuls à connaître des conditions météorologiques inhabituelles à cette époque. Une grande partie de l’hémisphère Nord, ainsi que l’Amérique du Sud, la Chine et l’Australasie, ont enregistré des températures de 0,3 à 1 °C supérieures à la moyenne de la période 1960-1990, qui comprend pourtant le célèbre été caniculaire de 1976.
Dans l’Atlantique Nord, les conditions étaient si favorables que les peuples nordiques purent traverser l’océan grâce au recul des glaces. Ils fondèrent des colonies en Islande et au Groenland, avant de pousser jusqu’au Vinland, dans l’actuelle Terre-Neuve.
Le sud-est de l’Angleterre bénéficiait d’un climat suffisamment doux pour permettre la culture de la vigne : le Domesday Book de 1086 recense ainsi 45 vignobles appartenant à des seigneurs normands ou à de grandes abbayes.
En revanche, des conditions nettement plus fraîches régnaient dans l’océan Pacifique oriental. Les eaux chaudes étaient repoussées vers l’Asie, ce qui favorisait des conditions plus humides en Australasie, mais limitait les précipitations dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’ouest des États-Unis. Par ailleurs, les variations de l’oscillation nord-atlantique (un phénomène climatique qui influence le temps au-dessus de l’Atlantique Nord) apportaient un climat plus chaud et plus humide à certaines régions du nord de l’Europe.
Il existe de nombreuses sources permettant de reconstituer les climats du passé. Elles vont des carottes de glace – de longs cylindres prélevés dans les glaciers, qui retracent des centaines de milliers d’années d’histoire climatique – aux cernes de croissance des arbres, qui renseignent sur les conditions de croissance d’une année à l’autre. Les chercheurs s’appuient également sur les sources écrites et les vestiges archéologiques.
Si la chronologie précise de certains événements et l’interprétation de certains indices font encore débat, les grandes tendances qui se dégagent des reconstitutions climatiques sont désormais de mieux en mieux établies.
Toutes les régions du monde n’ont toutefois pas connu un réchauffement au cours de cette période. C’est pourquoi de nombreux chercheurs préfèrent parler d’« anomalie climatique médiévale ». Cette expression reflète mieux le fait que les changements climatiques ont varié selon les régions du globe et ne se sont pas limités à une simple hausse des températures.
Si ces températures plus élevées ont parfois favorisé des épisodes de sécheresse, les conséquences économiques globales de cette anomalie climatique ont été largement positives pour l’Europe du Nord et certaines régions d’Asie. Elles ont notamment favorisé une importante expansion agricole ainsi qu’une forte croissance démographique.
Entre 600 et 900, la population de l’Eurasie n’a progressé que très modestement, passant de 167 à 178 millions d’habitants. En revanche, entre 900 et 1200, elle a presque doublé pour atteindre 324 millions. C’est durant cette période d’anomalie climatique médiévale qu’une économie marchande fortement monétarisée s’est développée dans une grande partie de l’Europe médiévale, au cours de ce que les historiens appellent la révolution commerciale.
Cette période a toutefois eu des conséquences bien plus graves dans d’autres régions du monde. Les perturbations climatiques liées au réchauffement ont favorisé des sécheresses dans le sud des États-Unis ainsi que dans certaines parties de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale. Elles ont déclenché d’immenses incendies de forêt dans les montagnes Rocheuses. Les sécheresses sévères, aggravées par une déforestation massive et la dégradation des écosystèmes, ont également contribué au déclin de la civilisation maya classique (250-900).
L’anomalie climatique médiévale a pris fin avec une période d’instabilité climatique dans la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, marquée notamment par une éruption volcanique en 1257. Celle-ci a projeté d’immenses quantités de poussières dans l’atmosphère, provoquant de mauvaises récoltes à l’échelle mondiale. Ces événements ont notamment entraîné une grande famine dans le Londres médiéval.
Le début du XIVᵉ siècle marque un changement brutal des conditions météorologiques. Des pluies exceptionnellement abondantes et des températures fraîches empêchent les cultures d’arriver à maturité. Cette dégradation du climat aboutit à la Grande Famine de 1315-1317, qui aurait causé la mort d’environ 10 % de la population européenne.
D’autres grands événements historiques de cette période ont également été liés à des conditions météorologiques et atmosphériques exceptionnelles. Ainsi, la peste noire de 1347-1353, qui a tué entre un tiers et les deux tiers de la population européenne, serait arrivée en Europe à bord de cargaisons de céréales importées pour faire face à une famine provoquée par une autre éruption volcanique, survenue vers 1345.
Des parallèles avec aujourd’hui ?
L’anomalie climatique médiévale était un épisode de réchauffement naturel, largement limité à certaines régions du globe. Le changement climatique actuel, lui, correspond à un réchauffement rapide de l’ensemble de la planète, provoqué principalement par les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine.
En outre, les températures augmentent aujourd’hui à un rythme sans précédent. Les records continuent de tomber, tandis que des conditions météorologiques autrefois considérées comme exceptionnelles deviennent progressivement la nouvelle norme.
Le passé nous offre quelques enseignements salutaires. À mesure que le climat évolue, le risque de propagation de certaines maladies et la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes augmentent également. Avec la hausse des températures, il est par exemple possible que le paludisme redevienne endémique au Royaume-Uni.
Comme l’illustre la période médiévale, les incendies constituent eux aussi un risque majeur lors des longues périodes de sécheresse. À la différence du Moyen Âge, nous disposons aujourd’hui de technologies permettant de mieux nous préparer, de services nationaux de lutte contre les incendies et de moyens de diffusion rapide de l’information. Autant d’atouts dont les sociétés médiévales ne bénéficiaient pas.
Alex Brown est membre de l'Institute of Medieval and Early Modern Studies de l'université de Durham. Il est actuellement responsable d'un projet de recherche financé par le Leverhulme Trust consacré à la modélisation de la peste noire.
21.08.2026 à 12:58
Ukraine : des élections pendant la guerre renforceraient-elles vraiment la démocratie ?
Texte intégral (2770 mots)
L’ESSENTIEL
Si l’Ukraine n’avait pas été envahie par la Russie, des élections législatives auraient eu lieu en octobre 2023 et une élection présidentielle en 2024. La promulgation de la loi martiale a repoussé sine die ces deux scrutins.
Deux personnalités ukrainiennes de premier plan viennent d’appeler à l’organisation prochaine d’élections, en dépit d’un contexte militaire très tendu et de la multiplication de frappes de missiles russes, arguant qu’il en va de l’avenir de la démocratie du pays.
S’il semble prématuré de faire voter les Ukrainiens, il faudrait toutefois établir plus clairement les circonstances dans lesquelles cela redeviendra possible.
En mars 2025, la spécialiste de l’Ukraine Alexandra Goujon observait qu’un consensus national se dégageait alors en Ukraine : des élections n’étaient pas jugées tenables en temps de guerre. Elle soulignait notamment les difficultés liées à l’organisation d’une campagne sous les bombardements et à la participation des militaires, des personnes déplacées et des réfugiés.
Un an et demi plus tard, le 18 août dernier, Mykhailo Fedorov, ancien ministre de la défense (janvier-juillet 2026), dont le récent limogeage par Volodymyr Zelensky a provoqué d’importantes manifestations de protestation, a remis ce consensus en cause. « La démocratie ne peut pas être prise en otage par la Russie », a-t-il déclaré, demandant la mise en œuvre d’un mécanisme « légal, sûr et réaliste » qui permettrait de relancer le processus démocratique même si la guerre devait durer encore plusieurs années.
L’ancien ministre des affaires étrangères Dmytro Kuleba est allé encore plus loin : ce même 18 août, il a affirmé que l’Ukraine devrait organiser des élections présidentielle et législatives pendant la guerre. Il reconnaît les risques d’une telle décision, mais considère que ceux d’une absence prolongée de scrutin seraient encore plus élevés.
Fedorov et Kuleba ne proposent pas simplement d’ouvrir des bureaux de vote sous les missiles. Leurs propos portent sur une question plus large : une guerre dont personne ne connaît la durée peut-elle suspendre indéfiniment le renouvellement de la vie politique ?
Une démocratie en guerre ne se réduit pas à son calendrier électoral
Depuis son entrée en vigueur en février 2022, dès le lancement de l’invasion russe à grande échelle, la loi martiale a modifié l’équilibre des institutions, favorisant une centralisation du pouvoir autour de l’administration présidentielle et du Conseil de sécurité nationale et de défense ainsi qu’une réduction des capacités de contrôle du Parlement. Mais cette évolution est restée dans le cadre constitutionnel prévu par la loi martiale et n’a interrompu ni l’activité législative ni les réformes liées notamment à l’intégration européenne.
En outre, comme le rappelait Anna Colin Lebedev en novembre 2025, la démocratie ne se manifeste pas seulement par les élections, mais aussi par l’expression d’une pluralité d’opinions, par la critique publique du pouvoir et par la capacité de la société à exercer une pression sur ceux qui gouvernent. Ces mécanismes continuent de fonctionner en Ukraine malgré l’impossibilité de voter. Les débats sur l’indépendance des institutions de lutte contre la corruption, la transparence parlementaire ou certaines décisions de l’exécutif se poursuivent, reflétant une tension réelle entre centralisation sécuritaire et demande de responsabilité démocratique.
On peut donc critiquer la concentration du pouvoir sans en déduire que l’État ukrainien serait devenu juridiquement ou politiquement illégitime.
Trois questions que le débat mélange trop souvent
Le débat gagne en clarté si l’on distingue trois notions : la continuité juridique du pouvoir, sa légitimité politique et l’intégrité du futur scrutin. Ces trois questions sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables.
Sur la première, le cadre juridique est relativement clair. L’article 19 de la loi ukrainienne de 2015 sur le régime juridique de la loi martiale interdit, pendant son application, la tenue d’élections présidentielle, législatives et locales. Cette interdiction est donc antérieure à l’invasion russe à grande échelle et à l’échéance électorale de 2024 : elle ne résulte pas d’une décision prise ad hoc par Volodymyr Zelensky pour prolonger son mandat. Elle s’articule avec l’article 108 de la Constitution ukrainienne, selon lequel le président exerce ses fonctions jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur élu. Le maintien de Volodymyr Zelensky à la présidence relève ainsi de la continuité constitutionnelle de l’État, et non d’une prolongation extralégale de son mandat.
Le rapport de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (2025) consacré aux élections en période de crise considère lui aussi que la base juridique de la suspension des élections ukrainiennes est claire et vise à préserver la sécurité nationale et la continuité de l’État jusqu’au retour de conditions permettant des élections légales.
Mais ce même rapport met en garde contre les risques démocratiques propres à la prolongation d’un état d’exception. La nécessité de reporter les scrutins peut être détournée pour maintenir indéfiniment les gouvernants en place. C’est précisément pourquoi la discussion lancée par Fedorov et Kuleba ne peut être écartée au seul motif qu’elle intervient en temps de guerre. Reste à savoir à quelles conditions un scrutin tenu en temps de guerre serait intègre.
Ce que serait un scrutin conduit en temps de guerre
Concrètement, une élection crédible suppose des registres électoraux fiables, une campagne suffisamment pluraliste, un accès aux médias pour tous les candidats, des règles de financement claires et respectées, des observateurs crédibles, un dépouillement vérifiable et des procédures permettant de contester les irrégularités.
Le Conseil de l’Europe recommande pour l’Ukraine un careful sequencing, c’est-à-dire une séquence préparée avec attention : définir des seuils minimaux de sécurité, garantir la participation des personnes déplacées et des réfugiés, résoudre les difficultés liées aux territoires occupés et rétablir un espace dans lequel partis politiques, médias et société puissent débattre librement au-delà des seuls enjeux militaires.
La Commission électorale centrale ukrainienne travaille déjà sur ces scénarios avec le Conseil de l’Europe.
L’un des problèmes les plus évidents est le fait que des millions d’électeurs ne vivent plus là où ils votaient en 2019. En janvier 2026, le président de la Commission électorale centrale Oleh Didenko expliquait à Reuters qu’environ 5,8 millions de réfugiés ukrainiens vivaient à l’étranger, qu’environ 800 000 personnes servaient dans l’armée et que près de 2 000 bureaux de vote sur plus de 30 000 avaient été détruits ou endommagés. L’Ukraine ne disposait avant la guerre que de 102 bureaux de vote dans ses ambassades et consulats, ce qui est très insuffisant pour la population désormais installée hors du pays.
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Il faudrait donc profondément actualiser un registre électoral bouleversé par plusieurs années de déplacements. Au-delà de cette question, comment garantir le secret du vote d’un militaire déployé sur le front ? Comment traiter le cas des millions de déplacés internes ? Et comment préserver les droits politiques des citoyens vivant sous occupation russe, sans organiser de scrutin sous le contrôle de l’occupant ?
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À ces difficultés s’ajoute celle du financement politique. En juillet 2026, la Commission électorale centrale a adopté une conception spécifique de lutte contre les ingérences étrangères. Elle identifie notamment, parmi les dangers majeurs, les cyberattaques, la désinformation et les manipulations informationnelles, mais aussi le financement direct ou indirect de candidats, de partis, de campagnes ou de pseudo-observateurs.
Enfin, une difficulté institutionnelle reste étonnamment peu discutée : à qui revient-il de proclamer que les conditions nécessaires seraient enfin réunies ?
La décision ne peut raisonnablement pas dépendre du seul exécutif en place. Si le président et son administration déterminaient seuls que la sécurité est insuffisante – ou, à l’inverse, qu’elle est devenue suffisante –, ils seraient à la fois acteurs de la compétition et arbitres de son calendrier.
Le Conseil de l’Europe insiste précisément sur la nécessité de définir des critères de report suffisamment clairs et d’une préparation impliquant l’ensemble des institutions concernées. Une architecture crédible devrait donc associer Parlement, Commission électorale centrale, institutions judiciaires compétentes et forces politiques, avec des critères publics concernant la sécurité, l’accès au vote, la campagne, les médias et l’observation.
Autrement dit, il faudrait définir les conditions du retour aux urnes avant de fixer la date du scrutin.
Le jeu de la Russie
À cette tension interne s’ajoute la guerre informationnelle. Depuis 2024, le Kremlin utilise l’absence d’élection présidentielle pour présenter Volodymyr Zelensky comme « illégitime ».
Le point de départ est factuel : l’élection normalement prévue n’a pas eu lieu. Mais la conclusion– « pas d’élection, donc plus de pouvoir légitime » – efface le cadre constitutionnel et juridique qui organise précisément la continuité de l’État sous la loi martiale.
Il faut donc distinguer une vulnérabilité démocratique réelle de l’usage informationnel qui en est fait par un adversaire. Reconnaître la première ne valide pas automatiquement le second.
Le paradoxe est néanmoins sérieux. En l’absence d’élections, Moscou peut exploiter leur report pour délégitimer les institutions ukrainiennes. Mais un scrutin organisé sans garanties suffisantes lui offrirait d’autres leviers : cyberattaques, campagnes de désinformation, financement de relais politiques et opérations visant à présenter le résultat comme frauduleux auprès d’une partie de la population ukrainienne comme de l’opinion publique internationale.
Le choix ne réside donc pas entre élection ou absence d’ingérence. Dans les deux scénarios, la Russie cherchera vraisemblablement à exploiter les vulnérabilités disponibles.
Ce que veulent aujourd’hui les Ukrainiens
Le débat au sein des élites politiques n’est pas encore celui de la majorité de la population. Selon une enquête menée du 20 juillet au 3 août 2026 par l’Institut international de sociologie de Kiev, 15 % des personnes interrogées estiment que des élections devraient être organisées avant la fin des combats ; 23 % après un cessez-le-feu accompagné de garanties de sécurité ; et 57 % seulement après un accord de paix définitif.
La dynamique compte cependant presque autant que les niveaux. En mars, la solution intermédiaire – élections après un cessez-le-feu et des garanties de sécurité –n’était soutenue que par 13 % des répondants. Elle progresse de 10 points.
Deux tendances coexistent donc. La majorité des Ukrainiens ne demande toujours pas d’élections immédiates. Mais une part croissante de la société semble envisager que le retour aux urnes puisse précéder une paix définitive, à condition qu’un niveau suffisant de sécurité soit atteint.
Le débat ne peut plus, dès lors, être résumé par deux formules opposées, « Les Ukrainiens ne veulent pas d’élections » ou « L’absence d’élections rend l’Ukraine non démocratique ».
Organiser des élections nationales aujourd’hui, alors que la loi martiale reste en vigueur et que les combats se poursuivent, ne renforcerait probablement pas la démocratie ukrainienne. Les problèmes d’égalité du vote, de mobilisation militaire, de déplacement de millions de citoyens, d’occupation territoriale et d’ingérence extérieure créeraient un risque trop élevé de contestation du processus et du résultat.
Pour autant, Fedorov et Kuleba soulèvent un problème réel : plus la guerre se prolonge, moins il est possible de considérer que la seule invocation de l’état d’exception suffit à répondre à la question de la représentation politique.
La réponse institutionnelle devrait donc reposer sur deux piliers. D’abord, maintenir pendant la guerre les sources non électorales de légitimité démocratique : contrôle de l’exécutif par le Parlement, indépendance des agences anticorruption, transparence des décisions, pluralisme médiatique, capacité de la société civile à contester le pouvoir… Ensuite, préparer dès maintenant le prochain scrutin : mettre à jour les registres, déterminer les modalités de participation des militaires, des déplacés et des Ukrainiens de l’étranger, préciser les règles relatives à la campagne électorale, à la transparence du financement politique et à la protection contre l’ingérence étrangère.
Comme l’a dit Fedorov, la démocratie ukrainienne ne doit pas devenir « l’otage de la Russie ». Mais cela signifie deux choses à la fois : la Russie ne doit pas pouvoir prolonger la guerre pour suspendre indéfiniment la vie politique ukrainienne ; elle ne doit pas davantage pouvoir pousser l’Ukraine vers un scrutin précipité dont elle pourrait ensuite exploiter les vulnérabilités.
La position la plus défendable est donc double : ne pas organiser aujourd’hui une élection que la guerre empêcherait d’être pleinement libre et équitable, mais commencer, dès maintenant, à construire les conditions juridiques, institutionnelles et sécuritaires de son retour.
Préparer un scrutin crédible avant même de pouvoir en fixer la date n’est pas différer la démocratie. C’est, déjà, une manière de la protéger.
Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.