08.07.2026 à 15:31
Au-delà du projet immobilier Kushner-Trump, les racines de la contestation politique en Albanie
Texte intégral (1423 mots)
Née de l’opposition au projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump sur le littoral albanais, la mobilisation, qui se déroule depuis le début du mois de juin, révèle des tensions politiques plus profondes. Elle met en lumière le rejet de la corruption et du mode de gouvernance du premier ministre Edi Rama.
Depuis plusieurs semaines, des milliers d’Albanais descendent dans les rues de leur capitale, Tirana, pour s’opposer au projet de luxueux complexe touristique porté par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Celui-ci prévoit d’investir près de 4 milliards d’euros dans la construction d’infrastructures immobilières sur le littoral préservé de Zvërnec (sud de l’Albanie) et dans les zones humides environnantes.
À la tête de l’Albanie depuis 2013, le premier ministre Edi Rama vante ce projet qu’il présente comme un levier de transformation de l’économie albanaise et spécialement de son secteur touristique. Mais les riverains et les organisations environnementales y voient au contraire une menace pour des écosystèmes fragiles et dénoncent des litiges fonciers jamais résolus.
La contestation a pris de l’ampleur à la fin du mois de mai, après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant traîné au bord d’une falaise par des agents de sécurité sur le site du projet. Devenue virale, elle a déclenché les plus importantes manifestations qu’ait connues l’Albanie depuis plusieurs décennies — des manifestations qui ont rassemblé une société longtemps divisée autour de clivages partisans et de visions divergentes de l’héritage du communisme.
Les mobilisations se sont progressivement muées en un vaste mouvement antigouvernemental désormais connu sous le nom de « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux emblématiques des zones humides menacées à Zvërnec. À Tirana comme dans plusieurs villes européennes où la diaspora se mobilise, les contestataires appellent à la démission d’Edi Rama.
Une contestation qui dépasse le projet de Kushner
La colère exprimée aujourd’hui traduit un rejet de la corruption systémique qui gangrène le pays. Elle est alimentée par une succession d’affaires ayant conduit à l’incarcération de plusieurs ministres pour abus de pouvoir et faits de corruption.
Alors que la lutte contre la corruption et le crime organisé constitue l’une des principales conditions de l’adhésion du pays à l’Union européenne – les négociations ont officiellement débuté en 2024 –, Rama est accusé d’affaiblir sans cesse les mécanismes de transparence et de contrôle.
Malaise économique au cœur de la crise
Ces dernières années, le coût de la vie s’est envolé. Les prix des carburants figuraient déjà parmi les plus élevés des Balkans avant même les chocs énergétiques provoqués par les guerres en Ukraine et en Iran. Les critiques pointent la concentration du marché énergétique entre les mains de personnalités proches du pouvoir, au détriment de la concurrence. Les investisseurs étrangers peinent depuis longtemps à s’implanter en Albanie, freinés par une concurrence faussée, un système d’attribution des marchés publics empreint de corruption et une application défaillante des contrats.
Dans le même temps, la flambée des prix de l’immobilier a aggravé les difficultés d’accès au logement. Le contrôle insuffisant des transactions a favorisé l’expansion rapide du secteur immobilier. Un rapport de l’ONU suggère que la hausse des prix est alimentée par le blanchiment d’argent illégal, notamment à Tirana et sur le littoral.
Le tourisme, qui attire chaque année plusieurs millions de visiteurs, demeure l’un des principaux moteurs de la croissance du pays. Toutefois, le sous-développement de l’industrie agroalimentaire, conjugué aux défaillances des réseaux routiers et ferroviaires, prive une grande partie de la population des retombées de cette réussite.
Les jeunes se sentent particulièrement touchés par ce décalage. Ils dénoncent leur mise à l’écart des processus politiques et des opportunités économiques, dans un contexte de gouvernance jugée opaque. Plus d’un demi-million d’Albanais ont émigré vers l’Union européenne au cours de la dernière décennie, en quête de meilleures opportunités.
Quelle issue politique ?
Alors que les mobilisations se poursuivent, l’issue de la crise demeure incertaine. Les manifestants réclament non seulement la démission du gouvernement, mais aussi des réformes institutionnelles, à commencer par une refonte du système électoral. Certains demandent la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’engager des réformes constitutionnelles et de relancer la lutte contre la corruption et le crime organisé.
Mais le Parti socialiste dispose d’une confortable majorité parlementaire et Rama a jusqu’à présent rejeté l’éventualité d’une démission. Il a également accusé les manifestants d’agir sous l’influence de puissances étrangères, notamment de l’Iran, sans présenter d’éléments à l’appui de cette affirmation.
Pourtant, la pression sur son gouvernement s’intensifie. Le 17 juin, le Parlement européen a appelé les autorités albanaises à suspendre les travaux dans les zones protégées. Le parquet, quant à lui, a engagé de nouvelles poursuites visant des personnes soupçonnées de blanchiment d’argent dans le secteur de la construction, longtemps considéré comme un pilier du pouvoir du gouvernement.
Des signes de dissidence apparaissent parallèlement au sein du parti au pouvoir. La députée Marjana Koçeku a récemment quitté le Parti socialiste pour siéger comme indépendante, tandis que plusieurs anciens ministres ont publiquement dénoncé la gouvernance de Rama, jugée de plus en plus autoritaire.
Le mouvement de protestation, idéologiquement hétérogène, peine à trouver une traduction électorale. Il n’en constitue pas moins un défi pour l’autorité de Rama. Par son ampleur, la mobilisation populaire révèle une profonde crise de légitimité du pouvoir et une aspiration à un renouvellement de la classe dirigeante.
Le premier ministre, qui refuse de démissionner, mise sur l’essoufflement du mouvement. Mais les manifestations ont renforcé le sentiment dans la population qu’un changement politique d’envergure était désormais envisageable.
Altin Gjeta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:30
Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème
Texte intégral (3044 mots)
La France est entrée dans un nouvel épisode de chaleur extrême, déjà le troisième de l’année 2026. Si le droit français entend protéger explicitement deux catégories de population – les personnes âgées et/ou vulnérables inscrites sur un registre communal et les salariés –, il protège insuffisamment tous les citoyens dans leur ensemble. Le droit international, en vertu de la jurisprudence récente, comme la Constitution française, en vertu de ses principes et objectifs, commandent au législateur, qui ne s’en est pas saisi jusqu’ici, d’agir sur ce terrain.
En pleine canicule, chacun cherche – parfois désespérément – un endroit où avoir moins chaud. On parle de plus en plus de « refuges climatiques » (ou abris climatiques) pour décrire les espaces où les populations peuvent se mettre en sécurité lors des épisodes de températures extrêmes. C’est en cherchant s’il existait un tel lieu où je puisse me réfugier qu’une question s’est imposée à la juriste que je suis : où est ce lieu frais que la collectivité aurait à m’offrir ?
Après vérification, la réponse tient en deux mots : nulle part, ces refuges étant encore très peu déployés en France. Mais il ne s’agit pas simplement d’un vide juridique. Ce déficit est lié à l’architecture même du droit, qui s’inscrit dans un héritage de plus en plus inadapté aux enjeux climatiques contemporains.
Ces publics que le droit français protège… et ceux qu’il oublie
Soyons justes : la France n’a pas rien fait. Elle a même fait beaucoup, mais surtout en 2004 sous le choc des quelque 15 000 morts de l’été 2003.
La loi du 30 juin 2004 impose ainsi aux maires de tenir un registre nominatif des personnes âgées et handicapées de leur commune qui en font la demande, pour les contacter et les secourir en cas de risque exceptionnel. C’est le cœur d’un dispositif sanitaire pensé autour de deux mots : le fragile et l’exceptionnel.
Autrement dit, elle met avant tout en place un plan de gestion de crise, pas un service public de confort thermique.
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Le salarié, lui aussi, est désormais protégé. Le décret du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, a introduit dans le Code du travail un chapitre consacré aux « épisodes de chaleur intense », avec plusieurs obligations : eau fraîche près des postes, adaptation des horaires, prise en compte du risque dans l’évaluation obligatoire. Depuis 2024, la canicule ouvre même droit au chômage-intempéries dans le bâtiment.
En bref, si vous êtes âgé et inscrit sur un registre, ou salarié, le droit veille (tout du moins en théorie) sur vous. Le citoyen ordinaire, lui, n’a aucun droit comparable.
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Ce que dit pourtant la Constitution
Si vous êtes simplement une personne qui transpire dans son séjour pourtant orienté nord, il n’existe pour vous aucun droit opposable à un lieu rafraîchi. Il n’existe pas de service public de la fraîcheur.
Certes, certaines agglomérations peuvent décider, de façon discrétionnaire, de laisser les parcs ouverts la nuit ou d’ouvrir des refuges réservés aux publics fragiles ; il reste aussi les centres commerciaux climatisés, mais à condition d’y consommer.
L’ironie est, en réalité, constitutionnelle. Car l’article 1ᵉʳ de la Charte de l’environnement proclame :
« Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »
Belle phrase, mais elle ne vous procurera pas un degré de moins dans votre cuisine.
Et pourtant, en restant dans le seul droit interne (c’est-à-dire, celui en vigueur dans un État pour régir les rapports sociaux au sein de cet État), le bloc de constitutionnalité commande sur le papier bien davantage.
La protection de la santé publique, tirée du Préambule de la Constitution de 1946, est un objectif de valeur constitutionnelle. Or, la canicule en est une menace de masse par excellence. La même lecture vaut pour la possibilité de disposer d’un logement décent, elle aussi érigée en objectif de valeur constitutionnelle, qu’interroge frontalement le logement devenu « bouilloire thermique » plusieurs semaines par an.
Ces exigences dessinent, en creux, la forme d’un service public qui n’existe pas. Car la mosaïque actuelle – un parc ici, une salle climatisée là, rien ailleurs – dépend du bon vouloir de chaque commune, et l’accès à la fraîcheur se trouve ainsi distribué de façon profondément inégale selon le lieu où l’on vit. Or, si un tel service venait à être organisé, le principe d’égalité devant le service public imposerait qu’il bénéficie à tous dans les mêmes conditions. L’absence de cadre national ne fait donc pas que laisser un vide : elle laisse prospérer une inégalité géographique que la logique constitutionnelle réprouve.
Reste le nerf de l’affaire : ces exigences constitutionnelles ont une particularité : elles s’adressent au législateur, pas directement au citoyen. La santé, le logement décent ou l’environnement équilibré ne sont pas des droits que l’on peut invoquer seul devant un juge, comme on le ferait pour la liberté d’expression ou le droit de propriété. Ce sont des objectifs que la Constitution assigne à l’État, à charge pour lui de les mettre en œuvre. Autrement dit, la Constitution impose beaucoup au législateur, mais n’offre au citoyen qui suffoque chez lui – ou dans les transports – aucun droit qu’il pourrait faire valoir en justice pour réclamer un lieu frais.
L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas un simple angle mort du droit. C’est la sous-réalisation, par le législateur, d’objectifs constitutionnels qui convergent pourtant vers une meilleure prise en compte de la chaleur. Ce n’est pas tant que la Constitution ne procure pas des salles climatisées accessibles à tous : c’est surtout qu’elle laisse au législateur peu d’excuses pour ne pas organiser un tel dispositif.
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Ce que le droit international ajoute
La pression ne vient plus seulement d’en bas. En 2024 et en 2025, plusieurs juridictions internationales ont, coup sur coup, fait de l’adaptation au changement climatique une obligation. Or, la chaleur en est l’application la plus directe.
En effet, l’accord de Paris ne saurait se borner à seulement fixer un objectif d’adaptation : il impose des processus de planification visant nommément les « populations, lieux et écosystèmes vulnérables ». Soit, au premier chef, les personnes âgées isolées et les ménages mal logés, exactement la population que le registre communal recense sans la rafraîchir. C’est l’analyse qu’en a fait la Cour internationale de justice dans son avis du 23 juillet 2025 : l’adaptation est une obligation juridique dont l’inexécution engage la responsabilité de l’État.
Il existe un autre précédent encore plus transposable, tant il pose littéralement la question des inégalités dans la vulnérabilité à la chaleur. Dans l’affaire KlimaSeniorinnen (Aînées pour la protection du climat) contre la Suisse (avril 2024), la Cour européenne des droits de l’homme, à la demande de femmes âgées invoquant leur vulnérabilité aux vagues de chaleur, a jugé que l’État a l’obligation positive de protéger effectivement la vie et la santé contre les effets graves du changement climatique.
Le raisonnement est immédiatement déplaçable : si l’inaction climatique méconnaît la Convention européenne des droits de l’homme, l’absence de tout dispositif de mise à l’abri lors d’une canicule prévisible et meurtrière relève également du même champ.
La jurisprudence onusienne converge dans le même sens : dans l’affaire Billy c. Australie (2022), le Comité des droits de l’homme a jugé qu’un retard à édifier des infrastructures d’adaptation violait le Pacte des Nations unies sur les droits civils et politiques. Autrement dit, un défaut d’équipement en infrastructures adaptées pour faire face au changement climatique, et pas seulement un excès d’émissions, peut être illicite au plan international.
Le mouvement s’est encore accéléré en 2025 : la Cour interaméricaine des droits de l’homme a reconnu, elle aussi, un droit autonome à un climat sain et des devoirs renforcés envers les groupes vulnérables.
Certes, ces avis ne sont pas contraignants, mais ils fixent désormais le standard. Aucun de ces textes ne crée, à lui seul, un droit individuel opposable à un local rafraîchi. Mais combinés, ils peuvent avoir des effets notables.
Recenser les personnes vulnérables à la chaleur sans organiser leur mise à l’abri ne satisfait plus à l’obligation de diligence. Protéger les seuls salariés et les seuls inscrits à une liste, en laissant la population générale sans dispositif de protection, devient un point de friction face à un standard défini par le droit international qui se durcit d’année en année.
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En France, un fossé béant entre promesses et réalité
C’est là que se creuse l’écart pour la France. Sur le papier, la France promet beaucoup : un environnement respectueux de la santé, un logement décent, l’égalité devant le service public et le respect d’engagements internationaux d’adaptation de plus en plus exigeants. Dans les faits, elle protège deux catégories de personnes et laisse le reste de la population se débrouiller. Entre ce que le droit annonce et ce qu’il organise, le fossé est béant – et il ne cesse de s’élargir à mesure que les canicules deviennent la norme.
Le débat politique, lui, est resté étonnamment court. À l’été 2025, une partie de la droite a réclamé un « grand plan d’équipement pour la climatisation ». À gauche et au centre, la climatisation est vue comme porteuse d’un risque de maladaptation et n’est admise que comme solution d’appoint, la végétalisation et l’isolation étant vues comme prioritaires – car climatiser massivement, c’est refroidir l’intérieur en réchauffant l’air extérieur, un cercle vicieux qui aggrave encore la surchauffe urbaine.
Résultat : la discussion tourne en rond autour d’une seule question, « clim ou pas clim », et rate l’essentiel. Ce débat s’est encore rejoué en juin 2026.
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S’inspirer des approches prometteuses en Espagne et au Québec
Or, on peut poser le problème autrement. D’autres pays, comme l’Espagne, l’ont fait à travers une véritable politique d’urbanisme, en mettant à disposition « des refuges climatiques » – bibliothèques, centres civiques, écoles ouvertes à tous, sans obligation de consommer ni devoir justifier d’une situation particulière. Au point qu’à Barcelone, 99 % de la population dispose désormais d’un tel lieu à moins de dix minutes à pied de son domicile.
Au Québec aussi, l’accès à la fraîcheur est revendiqué comme une question de santé publique, avec un « Code de l’ombre » pour l’aménagement urbain et le soutien aux refuges climatiques. Là-bas, le débat n’est pas resté coincé sur l’appareil à installer ou non ; il a porté sur l’organisation collective de la fraîcheur. La catégorie existe donc ailleurs. Il ne lui manque, chez nous, qu’un cadre juridique et surtout un peu d’imagination institutionnelle.
Car le maire, lui, n’est pas démuni. Son pouvoir de police générale l’autorise déjà à prendre les mesures qu’exigent la sécurité et la salubrité publiques : ouvrir des salles rafraîchies, étendre les horaires des équipements frais, cartographier les îlots de fraîcheur… Paris l’a fait, avec près de 1 400 lieux recensés. D’autres communes se contentent de l’ombre des jardins privés.
L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas une fatalité juridique. C’est un choix – ou un non-choix – qui repose sur une fiction de plus en plus intenable : celle d’un événement exceptionnel, alors que la chaleur extrême est devenue une donnée structurelle. Aujourd’hui encore, le droit de la canicule reste un droit de l’urgence : il lui faudra devenir un droit de l’habitude.
D’ici là, la fraîcheur, en France, demeure l’objet d’obligations sans être un droit. L’État et les communes en doivent la diligence ; le citoyen, lui, n’en tient aucune créance. En attendant que le législateur rattrape son retard, il ne reste que des expédients : une bibliothèque climatisée, une séance de cinéma où il faudra acheter sa place, la bonne volonté individuelle de veiller sur un voisin âgé. Pour l’heure, la débrouille et la solidarité suppléent à l’absence de texte, mais ce n’est pas tenable sur la durée.
Carina Bury ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:29
En supprimant le garant et le dépôt de garantie, le Brésil facilite la location des logements. Qui en profite vraiment ?
Texte intégral (1341 mots)
Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde. Mais qui sont les véritables gagnants et perdants entre propriétaires, locataires et cet intermédiaire numérique ?
En 2013, deux entrepreneurs brésiliens lancent à Quintoandar, une plateforme numérique de location qui dispense le locataire de fournir un garant, une caution ou un dépôt de garantie. Douze ans plus tard, l’entreprise est valorisée à plus de 5 milliards de dollars et gère plus de 270 000 contrats dans 75 villes brésiliennes. Toutes les quatre minutes, un contrat y est signé.
En tant que chercheur du comportement du consommateur et de l’économie de l’accès dans les marchés émergents, je vois dans ce cas un paradoxe qui dépasse le Brésil. Ce mécanisme démocratisant l’accès à la location, en remplaçant le garant par une analyse algorithmique du risque, pourrait nourrir une crise déjà connue en Europe : la flambée des loyers et l’éviction des habitants. Une pression exacerbée par des acteurs comme Airbnb sur les marchés locatifs de longue durée.
Remplacer la confiance par un chiffre
Au Brésil, louer exigeait autrefois un garant. Le locataire devait trouver dans son entourage un propriétaire prêt à s’engager à payer en cas d’impayé. La procédure était longue et excluait toute personne sans proche fortuné.
Le lecteur français reconnaît le problème. Pour louer en France, il faut souvent un garant résidant en France et disposant de revenus élevés. Étudiants étrangers, expatriés, nouveaux arrivants et migrants se heurtent à ce mur. L’État a d’ailleurs créé une garantie publique, Visale, pour les salariés modestes et les jeunes sans garant : 79 % des locations conclues grâce à ce dispositif n’auraient pas eu lieu sans lui.
La plateforme brésilienne y a vu une opportunité. Elle a fait le choix de supprimer deux exigences classiques en France comme au Brésil : le garant et le dépôt de garantie. Elle les a remplacés par une analyse algorithmique du risque financier. Concrètement, en cas d’impayé, le propriétaire reçoit son loyer et l’entreprise se charge du recouvrement judiciaire. Tout le parcours client est numérique – visites en ligne, agents immobiliers attribués automatiquement, signature électronique, états des lieux photographiques validés par les deux parties.
Le changement est plus radical qu’il n’y paraît. La plateforme traite la garantie comme un problème financier et non comme une question de confiance sociale. Des locataires sans proche fortuné ont pu louer y compris ceux qui n’ont aucune famille dans le pays. Un gain réel.
L’« Internet des propriétaires »
L’innovation produit un second effet. Lorsque la location devient un produit financier standardisé, le logement cesse d’être traité comme un lieu d’habitation. Il devient un actif. Le propriétaire ne pense plus à qui va y vivre. Il pense au rendement mensuel sur le capital investi.
Le géographe Manuel Aalbers et l’ancienne rapporteuse de l’ONU sur le logement Raquel Rolnik décrivent ce mécanisme comme la financiarisation du logement : un processus où l’habitat, jadis valeur d’usage, devient un actif financier mondial.
Au Brésil, le chercheur Lucas Batista a montré comment 760 millions de dollars états-uniens de capital majoritairement étranger ont réorganisé le marché locatif autour de cette logique. Sa conclusion : la crise du logement ne tient pas qu’au manque de logements, mais aussi à la manière dont la location est structurée et financiarisée. Le chercheur Jathan Sadowski parle d’« Internet of Landlords » – l’« Internet des propriétaires » – pour décrire ce schéma à l’échelle globale.
Parallèle avec Airbnb
C’est ici que le cas parle directement à l’expérience européenne.
Une étude montre qu’Airbnb fait pression sur les prix de la location résidentielle en retirant des unités du marché de longue durée. À Lisbonne et Porto (Portugal), une autre étude constate qu’une hausse d’un point de pourcentage de la part d’Airbnb entraîne une augmentation de 3,2 % des prix des logements. Dans les centres historiques très touristiques, les hausses atteignent 24,3 % en 2015 et 32,3 % au premier trimestre 2016 par rapport à la période pré-Airbnb.
La logique est analogue à celle qui se déploie au Brésil. En facilitant la gestion financière d’un bien, la plateformisation banalise la décision de traiter le logement comme un investissement. Paris, Barcelone, Lisbonne et Berlin en connaissent les conséquences : retrait d’unités du marché résidentiel, pression sur les prix ou éviction des habitants.
Quintoandar ne retire pas d’unités de la location de longue durée. La plateforme fait quelque chose de plus subtil : elle rend si simple le fait d’être propriétaire-investisseur qu’elle modifie le profil de ceux qui entrent sur le marché. Elle ne cause pas la financiarisation ; elle l’opérationnalise à grande échelle, et la rend accessible à n’importe quel petit propriétaire.
Une gouvernance publique de la location
Le cas brésilien pose à l’Europe une question double. Comment capter les bénéfices de la plateformisation pour celles et ceux qui en sont structurellement exclus, sans reproduire le vecteur qui a produit la crise Airbnb ?
L’Europe a deux options évidentes, et toutes deux ont un coût. Laisser les plateformes se développer sans cadre reproduit la trajectoire d’Airbnb : facilité d’accès, mais pression sur les prix et financiarisation. Les bloquer préserve les prix, mais maintient le mur qui exclut aujourd’hui six millions de personnes sans garant.
Une troisième voie existe. Elle suppose de construire des plateformes avec gouvernance publique, plafonds de rendement, transparence sur le profil des propriétaires, et mécanismes protégeant le caractère résidentiel du logement. Cela peut prendre la forme d’un cadre réglementaire imposé aux acteurs privés, ou d’une plateforme publique inspirée de Visale. Cette garantie locative gratuite par laquelle Action Logement se porte caution à la place d’un proche serait appliquée cette fois aux plateformes. Rien de tout cela n’est purement technique. Tout cela est politique.
Remplacer la confiance par un algorithme apporte un bénéfice indéniable : un accès plus large et plus démocratique. Mais ce choix peut entraîner un coût visible seulement après plusieurs années. Ce coût retombe sur ceux qui ne peuvent plus assumer les loyers des grandes villes. L’accès démocratique risque alors de n’être disponible qu’à ceux qui peuvent se le payer.
Fabio Shimabukuro Sandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.