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16.03.2026 à 17:50

Droits humains et droits de la nature, pivots d’un développement vraiment durable

Farid Lamara, Responsable de programmes de recherches, Agence Française de Développement (AFD)
Les droits humains et les droits de la nature sont deux chaînons manquants aux efforts de la communauté internationale pour parvenir à la réalisation des ODD.
Texte intégral (2835 mots)

Toutes les données disponibles indiquent que l’Agenda 2030 adopté en septembre 2015 par les 193 États membres de l’Organisation des Nations unies sera loin d’être mené à bien dans le délai imparti. Dans un contexte de recul massif des démocraties et des droits humains, d’explosion des inégalités, de rétrécissement de l’espace civique et de dépassement des limites planétaires, l’approche fondée sur les droits (humains et du vivant), qui n’a été que très partiellement intégrée par la communauté internationale dans la déclinaison opérationnelle des Objectifs de développement durable, apparaît comme un levier plus nécessaire que jamais.


Les États membres des Nations unies ont adopté à l’unanimité en 2015, le programme de développement durable. Il entend garantir un développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (rapport Brundtland de 1987, « Notre avenir commun »). Cet agenda déroule 17 Objectifs du développement durable (ODD) et décline 169 cibles à atteindre en 2030. Elles représentent le cadre de redevabilité du programme.

Aucun des 17 Objectifs de développement durable (ODD) n’est spécifiquement consacré aux droits humains. Ceux-ci, en réalité, sont partout – au cœur de la vie sociale, économique, culturelle, civile et politique de tous les habitants du monde, mais également au centre des enjeux écologiques contemporains, ce qu’a acté l’Assemblée générale des Nations unies en 2022 par une résolution historique reconnaissant le droit à un environnement sain comme un droit humain.

Selon le Danish Institute for Human Rights (DIHR), 92 % des cibles des ODD sont ancrées dans le droit international des droits humains. La promotion, le respect et la protection des droits humains constituent donc la colonne vertébrale des ODD.

La « soutenabilité forte », condition pour préserver la nature et l’universalité des droits humains

Dans l’ensemble, les ODD combinent les enjeux écologiques, économiques, de développement humain et de gouvernance. Mais plusieurs visions fondées sur des hypothèses économiques et écologiques différentes se confrontent sur la manière de les réaliser. On parle de soutenabilité faible ou forte. Cette dernière est un concept qui vise à renforcer le développement durable en évitant que les politiques économiques compromettent (ou sacrifient) le développement humain, l’environnement ou la nature. Contrairement à la soutenabilité faible (technosolutionniste, fondée sur les concepts de la substituabilité du capital naturel), la soutenabilité forte pose pour principe que le capital naturel est irremplaçable et doit être préservé.

On retiendra trois principes de la soutenabilité forte : la finitude de la nature ; la justice sociale ; et les limites de la croissance économique. Dans cette vision, l’approche fondée sur les droits humains et celle fondée sur les droits de la nature sont essentielles pour un développement véritablement durable. Il s’agit ici de reconnaître la nature — écosystèmes et entités naturelles – comme sujet de droit. Aujourd’hui, plus de 650 initiatives de reconnaissance des droits de la nature sont répertoriées. Sans ces approches, le système actuel aggrave les inégalités et menace l’habitabilité de la planète.

C’est ce que documentent plusieurs recherches et conférences internationales de l’Agence française de développement (AFD) consacrées à l’analyse des enjeux croisés entre les droits humains et le développement durable, avec des angles d’études spécifiques tels que la transition écologique, les inégalités multidimensionnelles ou encore les droits de la nature. Mais également les travaux conduits par l’AFD avec le DIHR sur les questions relatives aux droits humains et aux politiques climatiques.

De cet ensemble, il ressort que la crise écologique (anthropique) aggrave les inégalités et affaiblit massivement les droits humains tant substantifs (droit à la vie, à la santé, à l’alimentation, à l’habitat, etc.) que procéduraux (droit de participation, d’information, de réparation), et en premier lieu ceux des populations en situation de vulnérabilité : enfants, femmes, peuples autochtones et communautés locales, défenseurs des droits humains et de l’environnement, migrants et déplacés.

Pourtant, la gouvernance environnementale reste défaillante, les États et le secteur privé se limitant généralement à une démarche de réduction des risques (« ne pas nuire ») sans redevabilité ni vision intégrée et pro-active des droits humains, du droit à un environnement sain et des droits de la nature. Il apparaît ainsi urgent de proposer des modèles alternatifs intégrant redevabilité, justice (sociale et environnementale) et participation citoyenne pour concilier écologie et droits humains dans une approche écocentrée et non plus anthropocentrée.

En particulier à l’heure où les limites planétaires sont largement dépassées.

Les limites planétaires sous le prisme des droits humains

Ces limites (voir graphiques ci-dessous) définissent l’espace opérationnel sûr pour l’humanité par rapport au système terrestre et sont associées aux sous-systèmes ou processus biophysiques de la planète. Aujourd’hui, 7 limites sur 9 sont dépassées. Et depuis l’adoption des ODD en 2015, 3 l’ont été.

Stockholm Resilience Centre. Cliquer pour zoomer

Au-delà de l’impact majeur sur la nature, les impacts sur les droits humains sont systémiques. Pour le droit à la santé par exemple, il est démontré que chaque limite planétaire a des conséquences directes sur la santé humaine, animale et des écosystèmes.

Pour la santé humaine, les pollutions chimiques (pesticides, plastiques, polluants éternels) génèrent des maladies chroniques multiples et une croissance des cancers. La seule pollution de l’air provoque plus de 4 millions de décès annuels à l’échelle planétaire. Les décès prématurés liés aux vagues de chaleur (climat), à la malnutrition (changement du cycle de l’eau) ou encore à la dégradation des sols ou à la chute de la biodiversité alourdissent plus encore le bilan sanitaire et la mortalité humaine, en premier lieu pour les populations les plus pauvres, qui plus est dans un monde régi par un modèle profondément asymétrique et inégalitaire.

Les inégalités comme moteur de la crise écologique et du recul des droits humains

Selon le rapport 2025 sur les inégalités climatiques du World Inequality Lab, les 50 % les plus pauvres de la population mondiale émettent 10 % des gaz à effet de serre (GES), soit bien moins que les émissions des 1 % les plus riches. Ces derniers sont par ailleurs responsables à eux seuls de 41 % des GES liés à la détention d’actifs (financiers et non financiers).

Par ailleurs, les 50 % les plus pauvres ne sont pas seulement les moins responsables. Ils sont également les plus exposés aux pertes et dommages tout en ayant le moins de capacités financières pour y faire face. Et si l’on regarde les inégalités en matière de revenu et de patrimoine, on constate que les 10 % les plus riches de la planète captent plus de revenus que les 90 % restants. Au global, bien que les inégalités croissent fortement à l’intérieur des pays depuis plusieurs décennies, ces résultats indiquent de très fortes asymétries Nord/Sud. Or plus les inégalités croissent, plus les capacités à faire valoir ses droits diminuent.

Les inconséquences d’un modèle asymétrique et inégal sur l’Agenda 2030

Dans ces conditions, les résultats attendus de l’agenda 2030 sont loin d’être atteints. Le rapport 2025 des Nations unies sur les ODD montre que sur les 169 cibles des ODD, seules 18 % sont atteintes ou en passe de l’être en 2030. Et 66 % d’entre elles indiquent des progrès marginaux, en stagnation ou en régression.

The Sustainable Development Goals Report 2025

L’analyse plus détaillée, ODD par ODD, indique que plusieurs d’entre eux n’atteindront aucune cible d’ici à 2030. C’est le cas notamment pour les ODD 1 (pauvreté), 5 (genre), 6 (eau), 16 (Paix, justice et institution fortes). Alors que les ODD 2 (faim), 3 (santé), 4 (éducation), 10 (inégalités) et 13 (climat) ne devraient n’en atteindre qu’une seule.

Considérant que les droits humains sont la colonne vertébrale des ODD, ces résultats démontrent que les enjeux de justice restent marginaux dans leur déclinaison opérationnelle. Or, le recul des démocraties, le déclin des droits humains et le rétrécissement extrême de l’espace civique — qui se traduit par exemple par la censure, la répression violente des journalistes, des défenseurs des droits et de l’environnement, des manifestants pacifiques, etc. — dans le monde sont autant de freins supplémentaires à leur réalisation.

Aujourd’hui, selon le Civicus Monitor, seuls 7,2 % de la population mondiale vit dans un espace civique « ouvert » ou « rétréci ». Le reste dans un espace « entravé » (19,9 %), réprimé (42,3 %) ou fermé (30,7 %).

Il devient ainsi urgent que la communauté internationale en général et les acteurs du développement en particulier donnent toute leur place aux approches fondées sur les droits humains et du vivant dans la réalisation de l’Agenda 2030.

Civicus Monitor

Droits humains et droits de la nature, une symbiose vitale pour les générations futures

Pour ce faire, il faudra considérer les enjeux liés au modèle économique dominant ainsi qu’à la gouvernance mondiale. Ce qui dépasse largement la sphère juridique. Néanmoins, les droits de la nature constituent des leviers puissants pour renforcer les droits humains et vice versa, ce qu’a récemment reconnu l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) par l’adoption de plusieurs résolutions.

Ainsi, l’approche fondée sur les droits humains et du vivant devrait être intégrée dans toutes les politiques publiques pour la réalisation des ODD dans une optique de soutenabilité forte. C’est bien ce que dit la décision de la COP15 de Kunming-Montréal sur la diversité biologique qui appelle à des actions en faveur de la Terre nourricière, c’est-à-dire d’une « approche écocentrique et fondée sur les droits, propice à la mise en œuvre d’actions visant à établir des relations harmonieuses et complémentaires entre les populations et la nature, à promouvoir la pérennité de tous les êtres vivants et de leurs communautés et à éviter la marchandisation des fonctions environnementales de la Terre nourricière ».

The Conversation

Farid Lamara ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.03.2026 à 17:45

La position délicate de la Turquie face à la guerre en Iran

Albert Kandemir, Chercheur doctorant contractuel en Relations internationales, Université Paris-Panthéon-Assas
Membre de l’Otan, hostile à bien des égards à l’Iran qu’elle a longuement affronté par « proxys » interposés en Syrie, la Turquie ne souhaite pas pour autant une chute de la République islamique.
Texte intégral (3212 mots)

Pour la Turquie, la République islamique d’Iran est à la fois une rivale en matière de suprématie régionale et un modèle idéologique très différent du sien. Mais Téhéran est aussi un fournisseur d’énergie important, un partenaire en matière de répression des combattants kurdes. Globalement, c’est un voisin encombrant, mais dont Ankara a appris à s’accommoder. Une éventuelle chute du régime iranien pourrait, en outre, s’accompagner d’un afflux de réfugiés sur le territoire turc. Au-delà de la condamnation de la guerre, d’autant que celle-ci est conduite en large partie par Israël, avec qui la Turquie est à couteaux tirés, le gouvernement d’Erdogan cherche donc à jouer les médiateurs pour éviter une déstabilisation majeure de l’ensemble du Proche-Orient.


Lorsque l’on décrit la nature des relations pluriséculaires entre l’Iran et la Turquie, de nombreux analystes considèrent que le traité de Zuhab (1639) a été un point de bascule. En effet, cet accord mit fin à près de 150 ans de conflits entre l’Empire ottoman et l’Empire safavide et fixa la frontière entre les deux États. Certains vont jusqu’à affirmer que ce traité a survécu aux hommes et aux siècles, et n’a jamais été remis en cause. En réalité, de nombreux conflits ont surgi après le traité de Zuhab. Seulement, à l’issue de chacune des guerres, les deux empires sont systématiquement revenus à une frontière proche de celle définie en 1639. Ainsi s’est établi un équilibre des puissances structurel entre le monde turc et le monde perse : ni l’un ni l’autre n’a jamais réussi à absorber ou à détruire le voisin.

Cet équilibre a favorisé l’émergence d’une culture diplomatique complexe de la coexistence contrainte qui perdure aujourd’hui et qui explique le sang-froid et la prudence de la Turquie vis-à-vis de la guerre initiée par Israël et les États-Unis contre l’Iran le 28 février 2026.

La coexistence contrainte : des relations oscillant entre méfiance structurelle et pragmatisme

Si la Turquie et l’Iran étaient après la Seconde Guerre mondiale des partenaires enracinés dans le camp occidental et unis par le Pacte de Bagdad (1955), cette alliance prit fin après la révolution islamique (1979), Téhéran ayant érigé une théocratie aux frontières de la Turquie, dont la laïcité est un pilier national. Cependant, les divergences idéologiques furent rapidement mises au second plan au bénéfice d’un pragmatisme qui perdure encore aujourd’hui et qui repose sur quatre fondements.

Tout d’abord, l’interdépendance économique. En effet, lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), la Turquie fut un débouché économique majeur pour l’Iran. Aujourd’hui encore, l’Iran est le troisième fournisseur de gaz d’Ankara derrière la Russie et l’Azerbaïdjan. Dans un contexte où l’économie iranienne fonctionne au ralenti et où la Turquie est totalement dépendante des fournisseurs d’énergie étrangers, les deux pays se trouvent donc dans une situation de besoins mutuels.

Ensuite, l’Iran, bien qu’il entretienne des relations économiques et stratégiques avec la Russie et la Chine, est un pays plus ou moins isolé à l’échelle internationale en raison des sanctions américaines et de son soutien à des organisations considérées comme terroristes par des pays occidentaux comme le Hezbollah libanais ou les Houthis yéménites. La Turquie, en revanche, est à la fois partenaire économique de la Russie, intégrée aux nouvelles routes de la soie chinoises… et membre de l’OTAN. La relation avec Ankara offre donc à l’Iran une forme de désenclavement régional et international. D’ailleurs, la Turquie s’est largement impliquée en tant qu’intermédiaire dans les négociations entre la République islamique et les Occidentaux sur le nucléaire iranien.

En outre, les deux pays partagent une culture répressive contre toute velléité d’autonomie politique kurde (rappelons que les Kurdes représentent environ un quart de la population en Turquie et un cinquième de la population en Iran).

Zones où les Kurdes sont présents en nombre. Jacques Leclerc, 2023/Université Laval

Ainsi, pendant la guerre civile syrienne, malgré leurs divergences, Ankara et Téhéran ont parfois collaboré afin de neutraliser des positions kurdes. De façon générale, les autorités turques et iraniennes assument leur coopération afin de lutter contre les organisations kurdes classifiées comme terroristes, notamment le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan), les deux organisations appartenant à l’Union des communautés du Kurdistan, accusée d’œuvrer au démembrement de la Turquie et de l’Iran et d’être soutenue par des puissances extérieures, notamment Israël et les États-Unis.

C’est là qu’un autre déterminant apparaît dans les relations entre Ankara et Téhéran : la méfiance vis-à-vis de l’État hébreu.

Pourquoi la Turquie craint une victoire politique et militaire israélienne contre l’Iran

Pour comprendre la position turque vis-à-vis de la guerre en Iran, il faut donc partir de trois postulats. Tout d’abord, la prudence turque ne traduit en rien une affinité idéologique d’Ankara à l’endroit de Téhéran. Comme évoqué ci-dessus, la Turquie est largement dépendante des fournitures de gaz en provenance d’Iran. De plus, en raison des différents conflits régionaux, la Turquie est devenue le deuxième pays comptant le plus de réfugiés au monde – spécialement des Syriens. Cette situation provoque de nombreuses tensions sociales, économiques et politiques. L’une des motivations du soutien turc aux groupes rebelles ayant contribué au renversement de Bachar Al-Assad syriens résidait d’ailleurs dans le refus persistant de ce dernier de négocier les conditions d’un retour des trois millions de réfugiés syriens présents en Turquie. Or l’Iran est le pays accueillant le plus de réfugiés au monde, très majoritairement des Afghans. Un renversement du régime menant à un vide de pouvoir est donc vu par la Turquie comme un danger imminent qui pourrait provoquer un nouvel afflux de réfugiés sur son territoire. Ces derniers jours, la Turquie a militarisé sa frontière avec l’Iran pour prévenir ce risque.

De plus, Israël et les États-Unis ont plusieurs fois évoqué la possibilité d’utiliser des groupes rebelles kurdes pour renverser le régime iranien. Pour l’instant, aucune source fiable confirme l’implication de ces derniers contre le régime. En revanche, si cela se matérialisait, il est probable que la Turquie fournira des renseignements à Téhéran afin de neutraliser ces forces. Ankara affirme déjà qu’elle surveille de près les activités du PJAK. S’il semble peu probable que la Turquie mène une opération directe sur le sol iranien, c’est toutefois une possibilité à prendre en compte. Rappelons que l’objectif de la première opération militaire turque en Syrie (« Bouclier de l’Euphrate ») le 24 août 2016 fut de prévenir une autonomisation politique kurde dans le nord de la Syrie, à la frontière turque.

Enfin, en Turquie, il existe ainsi une conviction trans-partisane, à savoir que Tel-Aviv cherche à neutraliser toute puissance du Proche et du Moyen-Orient ayant des intérêts contraires aux siens. Alors que le chef de l’État, Recep Tayyip Erdogan, s’est dit « profondément attristé et inquiet » de l’attaque lancée contre l’Iran par les États-Unis et Israël, qu’il a attribuée à « une provocation de Benyamin Nétanyahou », le président du CHP (principal parti d’opposition), Özgür Özel, a tenu des propos similaires : « Israël a attaqué l’Iran. Notre parti condamne ces attaques avec la plus grande fermeté. Nous transmettons nos sentiments de solidarité au peuple iranien. »

Si la Turquie a été le premier pays à majorité musulmane à reconnaître l’État d’Israël, depuis la fin des années 2000, avec le « One minute speech » d’Erdogan et l’attaque de la flottille de Marmara par Israël, les relations entre Ankara et Tel-Aviv se sont profondément dégradées. Malgré des tentatives ponctuelles de reprise du dialogue, les tensions se sont intensifiées ces dernières années – notamment du fait de la condamnation très forte par la Turquie de la guerre menée par Israël à Gaza en représailles aux attaques du Hamas du 7 octobre 2023 – et ont culminé après la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024.

En effet, la Turquie prétend œuvrer à l’intégrité du territoire syrien et accuse Israël d’œuvrer à son morcellement, en soutenant des groupes factieux tels que les Druzes ou les Kurdes, et sa spoliation, en ayant étendu son emprise illégale sur le plateau du Golan. Ainsi, les deux pays se trouvent en compétition hégémonique en Syrie. Par conséquent, du point de vue de la Turquie, si l’Iran tombe, en raison de sa propre montée en puissance, Ankara serait le prochain sur la liste d’Israël.

De nombreuses déclarations de responsables israéliens abondent dans ce sens. Naftali Bennet, ancien premier ministre (2021-2022), a ainsi déclaré le 17 février 2026 : « Une nouvelle menace turque émerge. La Turquie est le nouvel Iran. Erdogan est dangereux et cherche à encercler Israël ». Sans être aussi explicites, des personnalités politiques actuellement au pouvoir préparent l’opinion publique israélienne à faire face à la « menace turque ». Par exemple, Benyamin Nétanyahou a déclaré le 22 février 2026 :

« L’objectif est de créer un axe de nations qui partagent la même vision de la réalité, des défis et des objectifs face aux axes radicaux – tant l’axe chiite radical, que nous avons frappé de plein fouet, que l’axe sunnite radical émergent. »

Depuis au moins le début des années 2020, de nombreuses opérations des services du renseignement turc ont été menées contre des agents clandestins accusés de collaborer avec Israël et d’utiliser le territoire turc comme un terrain de lutte contre des agents d’influence palestiniens ou iraniens. Ces opérations sont donc un révélateur de tensions croissantes mais encore diffuses et tacites.

Dans une région où plusieurs régimes définis comme des menaces par Israël ont été neutralisés (Saddam Hussein en Irak, Mouammar Khadafi en Libye, Bachar Al-Assad en Syrie) et où certains pays ont normalisé leurs relations avec l’État hébreu à travers les Accords d’Abaraham, la Turquie considère avec inquiétude la perspective d’une victoire politique et militaire israélienne en Iran, qui mènerait à la chute du régime des ayatollahs.

Des nuances importantes à apporter

La Turquie a été le seul pays de l’OTAN (avec l’Espagne) à dénoncer sans ambages le bellicisme israélo-américain et le seul à avoir présenté ses condoléances à l’Iran à la suite de l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei. Pour autant, la Turquie et l’Iran se sont livré de véritables guerres d’influence, notamment en Syrie où l’Iran soutenait Bachar Al-Assad tandis que la Turquie armait les rebelles de l’Armée nationale syrienne ; en Irak, les Iraniens développaient leur réseau d’influence chiite là où la Turquie appuyait les partis sunnites, ou encore, plus récemment, dans le Caucase.

En effet, la Turquie a fourni un soutien actif à l’Azerbaïdjan dans la guerre menée contre les Arméniens du Haut-Karabakh, alors que l’Iran voit avec beaucoup de méfiance la montée en puissance de Bakou. L’Iran s’est d’ailleurs explicitement opposé à la création du corridor de Zangezur – là encore soutenu par la Turquie – censé faire la jonction entre l’Azerbaïdjan et la province autonome azerbaïdjanaise du Nakhitchevan, car cela marginaliserait Téhéran, ce dernier perdant son rôle de transit. Or l’Azerbaïdjan est l’un des plus grands alliés d’Israël. De nombreuses sources iraniennes affirment que le pays sert de point de départ à des opérations israéliennes visant l’Iran, dont l’Azerbaïdjan est frontalier.

Récemment, des drones iraniens se sont écrasés sur la province du Nakhitchevan. La réaction du président Ilham Aliev a été très virulente et il a promis une réponse forte. Si pour l’heure, Bakou semble privilégier la prudence, une implication dans le conflit contraindrait la Turquie à composer à la fois avec son allié azerbaïdjanais, avec une déstabilisation de l’Iran et avec sa rivalité avec Tel-Aviv.

Un rôle de médiateur pour Ankara ?

La Turquie a elle-même été touchée par deux missiles iraniens. Si Téhéran a nié la responsabilité de ces frappes, Recep Tayyip Erdogan a averti l’Iran que la patience de la Turquie « avait ses limites ». Si Ankara veut empêcher une déstabilisation de l’Iran, elle ne souhaite pas pour autant que la riposte iranienne se fasse à ses dépens, n’étant pas dans une posture passive et attentiste, contrairement aux pays du Golfe.

De plus, à la différence des autres pays définis comme des menaces par Israël, la Turquie est un membre de l’OTAN et un allié des États-Unis. Depuis l’élection de Donald Trump, les relations américano-turques ont été valorisées et l’ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, œuvre à un renforcement des liens entre Ankara et Washington. Une proximité qui tempère les ardeurs israéliennes. Si les déclarations du secrétaire d’État Marco Rubio sur les raisons de l’entrée en guerre des États-Unis semblent indiquer un suivisme de l’administration Trump vis-à-vis d’Israël, le président américain a plusieurs fois rappelé qu’il espérait une guerre courte. Or la Turquie cherche précisément à prévenir un embrasement régional. Dès lors, Ankara cherche plutôt à jouer un rôle de médiateur dans ce conflit qui oppose l’Iran et Israël, deux pays qu’elle perçoit comme des rivaux géopolitiques au Moyen-Orient et dans le Caucase.

La prudence turque vis-à-vis de cette guerre s’explique donc par un souhait de maintenir un équilibre des puissances et d’empêcher une hégémonie israélienne, mais également iranienne.

The Conversation

Albert Kandemir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.03.2026 à 17:44

Les hérissons ont l’ouïe fine, et cette découverte pourrait nous aider à les sauver

Sophie Lund Rasmussen, Research fellow in Ecology and Conservation, University of Oxford
En Europe, des millions de hérissons meurent en traversant les routes, mais une découverte ouvre la voie à un système d’alerte qui pourrait les empêcher de traverser à des moments dangereux.
Texte intégral (1513 mots)

En Europe, des millions de hérissons meurent en traversant les routes, mais une découverte ouvre la voie à un système d’alerte qui pourrait les empêcher de traverser à des moments dangereux.


Le hérisson est l’un des mammifères sauvages les plus connus et les plus appréciés d’Europe. Beaucoup de personnes les rencontrent dans leur jardin, entendent leur reniflement au crépuscule ou aperçoivent leur silhouette épineuse se déplacer dans la nuit.

Malheureusement, partout en Europe, les populations de hérissons diminuent rapidement. Le hérisson européen est désormais classé comme « quasi menacé » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) pour l’Europe. Il est devenu urgent de comprendre pourquoi cela se produit et ce qui peut être fait de manière réaliste pour enrayer ou inverser cette tendance.

Les nouvelles recherches que j’ai effectuées avec mon équipe montrent que les hérissons peuvent entendre des ultrasons. Grâce à cette découverte, il serait possible de concevoir des dispositifs sonores dissuasifs ciblant spécifiquement les hérissons, sans déranger les humains ni leurs animaux de compagnie. Ainsi, les signaux ultrasonores pourraient à l’avenir avertir les hérissons de l’approche de véhicules ou les éloigner des machines dangereuses.

C’est important, car l’une des plus grandes menaces pour les hérissons provient de la circulation routière. On estime que les voitures tuent chaque année un nombre considérable de hérissons à travers l’Europe, certaines études suggérant que jusqu’à un sur trois de ces animaux pourrait mourir chaque année sur les routes.

Les hérissons ne sont tout simplement pas adaptés aux infrastructures modernes. Leur principale stratégie de défense a évolué pour leur permettre d’échapper aux prédateurs naturels qui détectent les mouvements dans l’obscurité. Ils se figent, évaluent la menace, puis s’enfuient ou se recroquevillent en une boule épineuse. Face à un véhicule roulant à grande vitesse, cette stratégie leur est fatale.

Le naturaliste et réalisateur britannique David Attenborough liste des moyens d’aider les hérissons à survivre.

Les routes fragmentent également les paysages, ce qui, chez les hérissons, provoque des difficultés de trouver de la nourriture, des partenaires et de nouveaux habitats. Lorsque cela s’ajoute à des obstacles tels que des clôtures massives, une agriculture intensive, des jardins où l’on utilise des pesticides et l’utilisation généralisée de machines, comme les débroussailleuses et les tondeuses à gazon robotisées, il devient évident que le problème ne réside pas dans le comportement des hérissons. C’est l’environnement créé par les humains qui est en cause.

Le son peut-il être une solution ?

Pendant des années, je me suis posé la même question : les humains pourraient-ils avertir les hérissons avant qu’un danger ne survienne ? Pourrions-nous les éloigner des routes et des machines sans déranger les gens ?

Pour explorer cette possibilité, j’ai dû commencer par une question étonnamment simple : que peuvent réellement entendre les hérissons ?

J’ai constitué une équipe pluridisciplinaire composée d’experts spécialisés dans l’imagerie, la bioacoustique (étude de ce que les animaux entendent), le comportement animal, l’écologie des hérissons, l’expérimentation animale et l’anesthésie chez les hérissons.

À l’aide de microscanners haute résolution d’un hérisson qui avait été euthanasié dans un centre de sauvetage de la faune sauvage pour des raisons de bien-être, l’équipe a construit un modèle tridimensionnel de l’oreille moyenne et interne.

Le modèle a montré que les hérissons ont des os de l’oreille moyenne très petits et denses ainsi qu’une articulation partiellement fusionnée entre le tympan et le premier de ces os. Cela rend l’ensemble de la chaîne osseuse plus rigide, ce qui lui permet de transmettre efficacement les sons très aigus, une caractéristique des animaux, tels que les chauves-souris écholocalisatrices, qui peuvent entendre les ultrasons.

Les scans ont également révélé que les hérissons ont un petit étrier (le plus petit os de l’oreille moyenne qui relie la chaîne des os de l’oreille à la cochlée remplie de liquide de l’oreille interne). Or, un étrier plus petit et plus léger peut vibrer plus rapidement, ce qui lui permet de transmettre des ondes sonores à haute fréquence. La cochlée s’est également avérée relativement courte et compacte, ce qui lui permet de mieux traiter les vibrations ultrasoniques.

Les ultrasons désignent les fréquences sonores supérieures à 20 kHz, au-delà de la limite supérieure de l’audition humaine. Mais l’anatomie seule ne suffit pas à prouver quoi que ce soit. Pour confirmer ce que les hérissons pouvaient réellement entendre, nous avions besoin de mesures directes. Mais comment mesurer l’audition d’un hérisson ?

La mesure de l’audition des hérissons

Nous avons testé l’audition de 20 hérissons européens à l’aide d’enregistrements de réponses auditives du tronc cérébral. Sous anesthésie légère, de petites électrodes placées juste sous la peau des hérissons ont mesuré leur activité cérébrale pendant leur sommeil profond. Pendant ce temps, nous avons diffusé des sons couvrant une large gamme de fréquences et de pulsations. Si les hérissons pouvaient les entendre, leur activité cérébrale l’indiquait. Après ces tests, les hérissions étaient en bonne santé et prêts à être relâchés dans la nature le lendemain soir.

Les résultats ont été frappants. Les hérissons entendaient des sons compris entre environ 4 kHz et au moins 85 kHz, avec une sensibilité maximale autour de 40 kHz, soit bien au-delà de la gamme des ultrasons. Les hérissons peuvent donc entendre des sons que les humains, les chiens et les chats ne peuvent pas entendre. Tout cela pourrait changer la donne pour la conservation des hérissons.

En théorie, cela permettrait aux scientifiques d’utiliser des signaux ultrasoniques pour avertir les hérissons de l’approche de véhicules ou les éloigner de machines potentiellement dangereuses.

De nombreuses questions restent toutefois en suspens. Quels sons sont efficaces ? Les hérissons s’habituent-ils à certains bruits et finissent-ils par les ignorer ? Quelle est la portée des signaux ultrasoniques ?

Des recherches supplémentaires sont désormais nécessaires pour concevoir des répulsifs sonores efficaces et bénéfiques pour les hérissons, mais il s’agit là d’un pas en avant significatif. Qui sait, peut-être que l’industrie automobile pourrait contribuer au financement de ces recherches ?

The Conversation

Sophie Lund Rasmussen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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