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16.03.2026 à 17:41

Mesures anti-évitement fiscal : quel bilan dix ans après le plan d’action de l’OCDE ?

Flora Bellone, Professeure des Universités en Sciences économiques, Université Côte d’Azur
Charlie Joyez, Maitre de Conférence en économie, Université Côte d’Azur
En 2015, les pays de l’OCDE adoptaient un plan d’action (BEPS) contre l’érosion de la base et le transfert de bénéfices. Le BEPS a-t-il vraiment permis d’endiguer ces pratiques ?
Texte intégral (1547 mots)
Les recettes fiscales mondiales perdues du fait du transfert de bénéfices sont passées de 9 à 10 % depuis 2015. Elnur/Shutterstock

En 2015, les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, soutenue par le G20, adoptaient un plan d’action contre l’érosion de la base et le transfert de bénéfices (« Base Erosion and Profit Shifting »). Cette initiative internationale constituait une réponse au phénomène de l’évitement fiscal des entreprises, qui s’était fortement amplifié au cours des trente dernières années, en parallèle de l’expansion mondiale des chaînes de valeur et de la croissance des multinationales.


Les entreprises multinationales ont tiré parti des différences au sein du système fiscal international pour mettre en place des schémas d’organisation fondés, notamment, sur des choix d’implantation dans des juridictions à faible fiscalité et des transferts de bénéfices via divers mécanismes dont le plus important est l’ajustement des prix de transfert intra-groupe. Une entreprise va facturer une prestation à une autre entreprise du même groupe, mais d’un autre pays, afin de déplacer des fonds.

En dix ans, le plan « Base Erosion and Profit Shifting » (BEPS) a-t-il permis d’endiguer ces pratiques ? Les études sur le sujet font pour l’heure actuelle un bilan mitigé. Dans notre récent working paper « Tax avoidance by small multinationals as a side effect of anti tax avoidance policy » (« L’évasion fiscale des petites multinationales comme effet secondaire de la politique anti-évasion fiscale »), nous contribuons à en évaluer les effets, tout en mettant l’accent sur les différences de comportements des grandes et des petites multinationales en matière d’évitement fiscal.

Pas de diminution significative

Sur le plan macroéconomique, d’abord, des analyses empiriques récentes montrent que l’évitement fiscal international n’a pas connu de diminution significative depuis 2015. Gabriel Zucman et son confrère de l’Université de Berkley Ludvig Wier documentent, en particulier, ont montré que, sur la période 2015-2019, les profits des multinationales ont continué de croître plus rapidement que les profits mondiaux, que la part des profits déclarés dans les paradis fiscaux est restée stable autour de 37 %, et que la fraction de recettes fiscales mondiales perdues du fait du transfert de bénéfices est passée de 9 à 10 %.

Ces constats illustrent un paradoxe. Alors que la réglementation internationale s’est renforcée, aucune baisse nette de l’évitement fiscal n’a été observable à l’échelle agrégée, du moins dans les années qui ont juste suivi la mise en œuvre de la réforme.

Comment l’expliquer ? Les travaux des économistes Ruby Doeleman, Dominika Langenmayr et Dirk Schindler montrent que cette stabilité globale masque des ajustements stratégiques fins. Les grandes multinationales ont tendance à réorienter leurs profits hors des paradis fiscaux les plus visibles.

Elles auraient tendance à les réorienter vers des juridictions à faible fiscalité, mais présentant davantage de substance économique, ce qui rend l’effet net sur les recettes fiscales des pays à forte imposition ambigu.

Réallocation vers des juridictions fiscalement avantageuses

De même, Olbert et De Simone, respectivement chercheurs aux universités de Rotterdam et d’Austin, soulignent que la mise en place du « Country by Country Reporting » (CbCR, qui implique une transparence accrue sur l’allocation du profit imposable) prévu dans le plan BEPS a induit des réallocations réelles des investissements et de l’emploi vers des juridictions fiscalement avantageuses, reflétant un ajustement des structures organisationnelles plutôt qu’une simple modification comptable. Ces études convergent vers une idée clé : si les incitations fiscales demeurent, le cadre BEPS et le CbCR conduisent désormais les entreprises à opérer leurs arbitrages en articulant les gains fiscaux avec une plus grande substance économique.

Dans nos travaux, nous avançons l’hypothèse que les pratiques d’organisation fiscale se seraient déplacées progressivement vers les entreprises multinationales de taille moyenne. Le plan BEPS, bien qu’orienté vers la lutte contre l’évitement fiscal, aurait en effet involontairement réduit les barrières à l’entrée de ces pratiques pour les petites multinationales.

Multinationales de plus petites tailles

Dès sa conception, le texte s’est focalisé sur les grandes entreprises, en instaurant un seuil de chiffre d’affaires consolidé de 750 millions d’euros pour déterminer les obligations de reporting. Seules les firmes dépassant ce seuil ont été soumises à des exigences strictes et à des sanctions significatives en cas de non-conformité, cette stratification visant à concentrer la surveillance fiscale sur les acteurs les plus capables d’engager des stratégies fiscales agressives et à limiter les coûts administratifs pour les entreprises plus modestes. En parallèle, les petites et moyennes multinationales ont pu bénéficier d’un choc informationnel positif leur permettant de réestimer à la baisse leur risque de contrôle fiscal, tout en gagnant en expertise sur les schémas complexes de manipulation des prix de transferts explicités dans le cadre de la réglementation.

Ainsi, notre travail en cours sur les multinationales françaises semble révéler un phénomène complémentaire. Tandis que les grandes multinationales (au-dessus du seuil de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires) sont partiellement sorties des paradis fiscaux du fait de la réforme, des multinationales de plus petite taille ont augmenté leur présence dans des juridictions à fiscalité avantageuses après 2015, profitant des clarifications et de la standardisation introduites par le BEPS pour réduire l’incertitude et les coûts fixes liés aux pratiques internationales d’organisation fiscale.

Si ces résultats se confirment, ils pointeraient un canal d’apprentissage et d’imitation des pratiques des grandes firmes par les entreprises de plus petite taille qui aurait pu être facilité par la législation.

Améliorer la compétitivité des entreprises domestiques

Ces résultats suggèrent que les politiques anti-évitement fiscal des multinationales doivent prêter attention non seulement à la marge intensive de ces pratiques, c’est-à-dire la propension des entreprises engagées dans ces pratiques à les intensifier ou à les atténuer, mais aussi à la marge extensive, c’est-à-dire les incitations de nouveaux acteurs à adopter ces pratiques dans le nouveau cadre législatif. En particulier, ces politiques doivent veiller à ne pas faciliter l’adoption de pratiques d’optimisation fiscale par des entreprises initialement moins sophistiquées.

Cependant, les études sur les évolutions de l’évitement fiscal lors de la dernière décennie suggèrent une autre conséquence du plan BEPS et des obligations de CbCR pour les multinationales au-dessus du seuil de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires consolidés : en plus du renchérissement de leurs coûts fiscaux effectifs, leurs ventes diminueraient.

Les multinationales perdraient ainsi du pouvoir de marché lorsque leurs stratégies d’évitement fiscal sont limitées, améliorant la compétitivité des entreprises domestiques. Il s’agit toutefois d’un domaine de recherche récent et en développement. Les effets à long terme sur la structure des marchés nécessitent davantage de données empiriques.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiennent du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris.

Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

16.03.2026 à 17:40

Agatha Christie, reine des morts, reine des mots

Isabelle-Rachel Casta, Professeur émérite, culture sérielle, poicière et fantastique, Université d'Artois
Comme Conan Doyle, une femme semble marcher dans les traces mêmes de l’énigme du jeu des références cryptées : c’est Agatha Christie, « duchesse de la Mort ».
Texte intégral (1954 mots)
La prolifique Agatha Christie ne lésinait pas sur les références littéraires. Michaël Bemelmans/Wikimédia, CC BY

Dans la lignée de Conan Doyle, une femme a su maîtriser comme personne l’énigme à rebondissements et le jeu des références cryptées : c’est Agatha Christie, « duchesse de la Mort », s’il faut en croire le beau titre du critique François Rivière (Seuil, 1981). Les mots, la mort, le crime : bienvenue dans le labyrinthe Christie !


Faut-il relire Agatha Christie ? Oui, car son œuvre, immense, rassemble tous les états de la culture et de la sensibilité britanniques à travers des enquêtes qui sont autant de voyages au pays des savoirs humanistes. Ses détectives sont aussi savants qu’elle, et généralement les coupables le sont également ! Explorer son œuvre, c’est saisir la fusion des codes de l’énigme et de la culture britannique littéraire au sein du genre policier, pourtant longtemps considéré comme éloigné de la tradition classique.

Ainsi Christie fera-t-elle de chaque roman la rencontre insolite du divertissement attendu d’un bon polar avec la présence cryptique des plus notables œuvres du corpus lettré, comme on peut l’entendre dans une récente émission consacrée à l’autrice de légende. Mais les mots et les morts font-ils toujours bon ménage ?

Polars ou poèmes ?

En parcourant l’ensemble de la production d’Agatha Christie, on est frappé par l’importance des références et des citations : comptines inquiétantes (Hickory, Dickory, Dock, Pension Vanilos pour la version française) ou présence mythologique (Nemesis) : les titres plongent toujours dans un passé légendaire ou poétique.

Deux romans tardifs, le Miroir se brisa (The Mirror Crack’d from Side to Side, 1962) et La nuit qui ne finit pas (Endless Night, 1967) semblent construits selon le même système de réminiscences car ils portent, dans leurs titres mêmes, le souvenir de deux grands poètes britanniques : William Blake (1757-1827) et Alfred Tennyson (1809-1892). On a l’impression qu’ils sont les auteurs originels de ces romans, puisque chaque titre est un fragment de leurs propres écrits ! La nuit qui ne finit pas appartient à Blake (« Augures d’innocence ») et le Miroir se brisa est une citation d’un poème de Tennyson consacré à la Dame de Shalott (personnage de la geste arthurienne), poème dont la trame guide l’enquête tout au long du récit.

C’est quasiment toujours dans le passé (personnel ou collectif) qu’il faut trouver les clés des énigmes présentes : cet axiome psychanalytique et policier (mais n’est-ce pas une sorte de pléonasme ?) fonctionne pleinement dans le Miroir se brisa. Les références et les allusions y fourmillent, dominées par l’obsédante présence du poème de Tennyson.

L’intrigue est simple : Marina, une actrice, découvre qu’une admiratrice trop pressante a contaminé jadis l’enfant qu’elle portait, elle. Elle s’arrange alors pour la tuer, et la haine qui s’empare d’elle n’échappe pas à l’une des invitées, surprise de lire dans son regard la même folie que Tennyson prête à son héroïne, la pauvre Dame de Shalott. Or, selon l’universitaire Annie Combes (l’Écriture du crime) chaque référence, même la plus anodine, contient déjà toutes les réponses ! Sans cesse, les vers de « La Dame de Shalott » vont revenir scander l’enquête. Ils apparaissent une première fois dits par une vieille amie de Miss Marple, enquêtrice malgré elle et perspicace observatrice du moindre détail :

« Vous souvenez-vous de “la Dame de Shalott” ? ‘Le miroir se brisa de part en part. Je suis maudite ! cria la Dame de Shalott’. Elle me l’a rappelée. Les gens apprécient peu Tennyson, aujourd’hui, mais la “Dame de Shalott” m’a toujours beaucoup plu. »

La femme qui récite du Tennyson est déjà présente dans un autre roman, Un cadavre dans la bibliothèque : on peut ainsi parler d’autocitation ; de plus, elle dit le poème devant un tableau, donc en joignant la réminiscence littéraire à la compétence picturale. Des fragments du poème sont aussi répétés en écho par Miss Marple, toujours centrés sur la malédiction qui frappe en même temps l’héroïne de Tennyson… et l’actrice contemporaine, sans doute assassinée à la fin par son époux.

Seules de respectables dames anglaises comprennent donc pourquoi Tennyson sert d’épitaphe à la criminelle morte :

« Elle a un beau visage ;
Que Dieu dans sa miséricorde lui accorde sa grâce,
La Dame de Shalott. »

Le film inspiré de l’œuvre conserve d’ailleurs cette indécision finale. Ainsi, d’indice en élucidation, le poème aura couru tout au long du texte comme une lumière noire.

L’air du crime pour un « meurtre familier »…

On a vu que le double de l’auteur, Miss Marple, n’est pas « féminine », au sens stéréotypé du terme : elle est âgée et célibataire, donc conventionnellement asexuée. Mais elle incarne la justice et la vengeance, le Temps et, d’une certaine façon, la Mort… comme le manifeste une œuvre symétrique au roman déjà cité (et ce, même si elle n’apparaît pas spécifiquement).

La nuit qui ne finit pas se présente de fait comme le commentaire d’un texte de William Blake. Mais quelle place reste-t-il à la fiction policière ? Celle d’une parabole : revisiter la littérature anglaise à la lumière du polar contemporain. À cet égard, la disposition de l’exergue, en regard du texte, est assez étrange pour mériter une remarque :

« Chaque nuit et chaque matin, certains naissent pour le malheur. Chaque matin et chaque nuit, certains naissent pour la douce joie, certains naissent pour une nuit sans fin. William Blake.

« Chapitre premier

« J’ai souvent lu ou entendu cette chanson. Elle sonne bien, mais que signifie-t-elle au juste ? »

Il faut donc comprendre que le héros-assassin (qui dit « je ») lit ou entend le texte de Blake, puisque la mention « Chapitre premier » sépare l’exergue de la fiction proprement dite. Il est bien entendu celui qui est « né pour le malheur » ; comme par prémonition, Ellie, sa jeune et adorable femme « née pour la douce joie », fredonne elle aussi ces mots… Ainsi l’angoisse suscitée par le poème devient-elle le leitmotiv de la catastrophe imminente. Celle qui était « née pour le bonheur » périt assassinée, car dans ce monde on tue pour de l’argent (Michael ne l’a épousée que pour en hériter, d’accord avec sa maîtresse Greta) et on devient fou… La chanson la venge, et chaque apparition des fameux vers accompagne la chute vers l’abîme du criminel Michael Rogers.

L’assassin qui, à la fin, sombre dans la folie, ne jouira évidemment pas de l’argent de la femme qu’il a tuée : « […] Dans la nuit sans fin où je me suis perdu. » Dans le film qui tire son nom de celui du roman, l’interprétation sensible de Hywel Bennett renvoie d’ailleurs plutôt bien à la paranoïa du personnage.

Ce roman reprend, rappelons-le, les procédés narratifs qui firent la gloire de son auteur. En effet, en 1967, plus de quarante ans après l’affaire Ackroyd, Agatha Christie opte une nouvelle fois pour le récit au « je » du meurtrier, avec un « blanc » typographique où s’inscrit la commission du forfait : « En arrivant à un croisement… nous la découvrîmes » (le pronom « la » renvoie bien sûr au corps sans vie d’Ellie, empoisonnée par son mari juste avant une promenade à cheval).

On notera que le narrateur s’appelle Rogers, presque comme la victime du Meurtre de Roger Ackroyd ; ce fil ténu relie les œuvres, et sans doute ne faut-il pas chercher ailleurs les difficultés d’adaptation filmique des romans, notés par certains : les jeux de mots « visualisés » y sont laborieux, et la modernisation de certaines intrigues alourdit la finesse du trait… par exemple dans la mini-série de Chris Chibnall, les Sept Cadrans.

Alors restons au pied de la lettre !

Se perdre dans le labyrinthe ?

En 1971, quelques années avant sa mort, la « reine des mots » livre Nemesis, roman qui éclaire rétroactivement tout le corpus :

« II s’agissait d’une jeune fille très douce, absolument adorable. […] Cependant, elle est morte. – De quoi ?, demanda doucement miss Marple. – D’amour […], reprit sa compagne d’une voix chargée de tristesse et d’amertume. L’amour. »

Pourquoi cette histoire paraît-elle une conclusion acceptable ? Parce que s’appeler Verity (comme la jeune fille morte) et reposer dans une terre ignorée illustre la grande affaire du polar : réhumaniser la victime comme le coupable, tout en semant des indices, la plupart du temps issus de la grande culture encyclopédique ou du fonds légendaire. Tout se passe comme dans un Cluedo géant, où les bribes du passé forment un étrange rébus : celui qui le déchiffre comprend qui est le coupable.

Pourtant, conservatrice et nostalgique, Christie l’a toujours été, même si avec elle vient le temps des vieilles dames malignes et des détectives belges, qui enquêtent sans ressentiment ni complaisance. Infanticide et démence prennent ainsi les rythmes équivoques d’une comptine ou d’un poème, car « chacun lit Agatha Christie à sa manière : de la dévoration de la découverte au suçotement de celui qui connaît l’histoire » (Sophie de Mijolla-Mellor, Meurtre familier, 1995).

The Conversation

Isabelle-Rachel Casta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.03.2026 à 17:10

Municipales : « Le triomphe autoproclamé du RN et de LFI ne correspond pas à la réalité »

Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Quels enseignements tirer des résultats du premier tour des élections municipales ? Les percées des partis « protestataires », RN et LFI, doivent être relativisées, selon le politiste Frédéric Sawicki.
Texte intégral (2106 mots)

Si les bascules potentielles de grandes villes de gauche à droite (et inversement) sont mises en avant par les médias, elles demeurent rares. Les équipes municipales seront le plus souvent reconduites dans un scrutin qui échappe largement aux partis politiques. Les percées des partis « protestataires », RN et LFI, doivent, par ailleurs, être relativisées. Analyse du premier tour des municipales 2026 avec le politiste Frédéric Sawicki.


The Conversation : Quels sont les principaux enseignements du premier tour des élections municipales 2026, notamment en ce qui concerne l’abstention ?

Frédéric Sawicki : Selon les informations disponibles, le taux d’abstention est de 42,8 %. C’est bien moins que lors des municipales de 2020 qui furent perturbées par l’épidémie de Covid (55,3 %). Mais en 2014, l’abstention était de 36 %. Ces élections confirment donc la tendance continue, depuis le début des années 1990, de baisse de la participation en France, qui touche toutes les élections, sauf la présidentielle. Bien qu’elles soient présentées comme des élections de proximité, les municipales mobilisent moins de six Français·es sur dix.

Le changement de mode de scrutin dans les communes de moins de 1 000 habitants (la loi du 21 mai 2025 leur a imposé un mode de scrutin de liste paritaire et bloquée), qui représentent 70 % des communes françaises, a eu pour effet d’augmenter le nombre de communes où il n’y avait qu’une seule liste. Est-ce que cela a contribué à démobiliser les électeurs ? Il est trop tôt pour le dire.

Dans les grandes villes, les taux de participation sont très contrastés. À Paris, on est à 58,89 %, à Lyon à 64,45 % mais à Roubaix à 37 %. Cela s’explique en partie par un turnover important des populations – avec des personnes qui ne sont pas forcément attachées au territoire et qui ont du mal à identifier les acteurs et les enjeux municipaux. Il y a aussi le fait que beaucoup de décisions importantes sont désormais prises dans l’espace intercommunal, pour lequel les électeurs ne votent pas directement.

Mon autre remarque générale est que les médias se focalisent sur les villes où il y a un suspense, un risque de bascule, en cherchant à tirer des enseignements pour la présidentielle de 2027. Or, il est difficile de déduire de ces élections municipales des tendances générales nettes et des conclusions à propos des échéances nationales de l’an prochain. Les très grandes villes sont des vitrines pour les partis politiques, et pouvoir mettre en avant deux ou trois gains spectaculaires permet très largement de masquer le fait que, globalement, la plupart des maires de France sont reconduits dans leurs fonctions. En vérité, les municipales échappent de plus en plus aux partis politiques dans un contexte où de nombreux maires ne mettent plus en avant d’appartenance partisane, d’où la multiplication des listes « divers » (gauche, centre, droite, voire extrême droite) enregistrées par le ministère de l’intérieur.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), a fait part de sa satisfaction au soir du premier tour en déclarant : « Les Français ont exprimé leur volonté avec clarté et, ce soir encore, une aspiration profonde au changement. » Son triomphalisme est-il justifié ?

F. S. : Le Rassemblement national va disposer mécaniquement en 2026 de beaucoup plus de conseillers municipaux qu’aux élections municipales précédentes. En 2020, il n’avait présenté que 325 listes contre 482 en 2026 si l’on inclut l’UDR d’Éric Ciotti, soit un surcroît de 4 300 candidatures. En revanche, il semble que, pour l’instant, il passe de 13 mairies à environ une vingtaine, ce qui reste modeste. En outre, en dehors de Marseille, Nice et Toulon, il n’est pas en situation d’avoir des conseillers municipaux dans la plupart des grandes villes françaises. Malgré un noyau électoral stabilisé depuis 2022 autour de 30 %, le RN se heurte à un plafond de verre faute d’alliés pour conquérir plus de villes. Là où il ne parvient pas seul à engranger la majorité, il doit compter sur le maintien des listes de ses adversaires pour espérer l’emporter à la faveur d’une triangulaire. Je relativiserais donc largement le message triomphaliste de Jordan Bardella à l’issue du premier tour.

Les Républicains (LR) pourraient-ils être tentés par des alliances avec le RN ?

F. S. : LR a peu de grandes villes, plutôt des villes moyennes et, là encore, les résultats devraient être stables. Le vrai problème de LR, comme du PS, c’est de conserver des élus qui s’affilient au parti plutôt que de jouer la carte « divers droite ».

Bruno Retailleau a appelé à faire barrage à LFI, considéré comme le seul ennemi extérieur à « l’arc républicain ». Est-ce une porte ouverte à des rapprochements avec le RN ? Pour l’instant, il ne semble pas que des fusions soient envisagées, mais il pourrait y avoir des désistements stratégiques entre LR et le RN. À Roubaix, par exemple, assistera-t-on à une fusion de listes LR-RN ou à un appel de la droite à voter RN sans pour autant fusionner ? Je pense qu’il peut surtout y avoir des dérives locales, des candidats divers droite ou anciens LR qui pactisent avec le Rassemblement national contre des postes d’adjoints. Bruno Retailleau ne maîtrise pas tout ce qui se passe localement et il peut fermer les yeux en assurant « Ce ne sont pas de vrais LR ». Cela est possible dans de petites communes, beaucoup moins dans de grandes villes médiatisées, car le risque de perdre une partie des électeurs serait important.

Jean-Luc Mélenchon, pour La France insoumise (LFI), s’est félicité d’une « magnifique percée » de son parti. Partagez-vous son analyse ?

F. S. : LFI devrait gagner Roubaix et a déjà gagné Saint-Denis, la plus grande ville de la couronne parisienne, c’est considérable, même s’il faut quand même rappeler qu’à Saint-Denis, c’est grâce à une alliance avec le Parti communiste français, qui, depuis longtemps, essaye de récupérer la ville perdue au profit des socialistes. Deuxième élément, LFI dépasse 10 % dans beaucoup de grandes villes, ce qui leur assure des mandats de conseillers municipaux qu’ils n’avaient quasiment pas jusqu’alors. Cela contribue donc à l’ancrage local d’un parti qui, jusque-là, était une machine présidentielle.

Pour la première fois, LFI a essayé, partout où c’était possible, de présenter des candidats – notamment dans les grandes villes ou dans les banlieues des grandes villes. De façon assez habile, le parti a mis en avant des candidats de la diversité, ce que les autres partis de gauche ont beaucoup plus de mal à faire. Des thématiques nationales et internationales – Gaza – ont été mises en avant, notamment la dénonciation des discriminations.

Reste que la performance de LFI est très contrastée. Si l’on compare aux européennes de 2024, il y a une forte progression à Toulouse, des progrès à Brest et à Clermont-Ferrand, mais pas de progrès à Lille, par exemple. Évry, en région parisienne, était considérée comme gagnable par LFI. Or, le candidat centriste a été élu dès le premier tour. À Paris, LFI a perdu des voix. Aux européennes, LFI y avait totalisé 16,7 % des votes et, dimanche, la liste Chikirou a obtenu 11,7 % : c’est une baisse très importante. Idem pour Nantes, Lyon, Nancy, Montpellier : LFI s’implante mais est loin de réitérer ses scores des européennes où le taux de participation était à peu près identique. Est-ce un effet des prises de position polémiques de Jean-Luc Mélenchon ? Est-ce un effet de l’union de la gauche choisie par le PS, Les Écologistes et le PCF ? Difficile à dire… Dans tous les cas, je relativiserais le « succès » de LFI. Ce qui est certain, en revanche, c’est que LFI pose un problème évident au Parti socialiste et aux écologistes : dans certaines villes, ces derniers ne pourront pas gagner sans alliance ou fusion technique avec le parti de Mélenchon.

Alors qu’ils avaient gagné de nombreuses villes en 2020, Les Écologistes sont-ils en pleine déroute ?

F. S. : Pour ce qui concerne Les Écologistes, il faut rappeler que la performance des villes gagnées en 2020 était en partie le produit de circonstances exceptionnelles : faible taux de participation, succès de Yannick Jadot aux élections européennes de 2019, discrédit des socialistes, mobilisation internationale en faveur du climat. Aujourd’hui, le contexte a complètement changé, et on pouvait s’attendre à des pertes. À Grenoble, à Bordeaux, à Strasbourg, les résultats ne sont pas très bons, mais pas si catastrophiques si on les rapporte, là encore, aux résultats des élections européennes et à l’inexpérience initiale des élus écologistes. Les résultats au bout du compte dépendront des fusions de listes, et la principale ville gérée par Les Écologistes, Lyon, contre tous les pronostics devrait leur rester acquise.

Quels sont les enjeux du second tour pour le PS ?

F. S. : Les dirigeants socialistes sont pris au piège de leurs divisions stratégiques vis-à-vis de LFI. En même temps, la forte autonomie laissée aux candidats locaux par Olivier Faure ouvre la porte à des arrangements pragmatiques. Il y a quelques risques de basculement de villes vers la droite, en cas de refus de désistement ou de fusion avec la liste LFI (Nantes, Brest, Clermont-Ferrand, peut-être Rennes). À Paris, l’avance dont dispose Emmanuel Grégoire semble le mettre relativement à l’abri de Rachida Dati. À Lille, Les Écologistes s’allient au PS contre LFI. On va assister à une variété de configurations qui vont peut-être se traduire par des solutions ad hoc, des accords locaux. Ces accords vont-ils changer les relations du PS et de LFI sur le plan national d’ici 2027 ? C’est bien peu probable à court terme, tant les arènes politiques municipales et nationale sont aujourd’hui déconnectées.

Les résultats de Renaissance confirment-ils l’échec du macronisme à s’implanter localement ?

F. S. : Effectivement, Renaissance a raté le coche de l’ancrage local en refusant d’utiliser les moyens du parti pour développer des collectifs locaux. En 2020, le parti d’Emmanuel Macron a tenté de débaucher des élus sortants de centre droit ou de centre gauche sans beaucoup de succès, à la différence d’Horizons d’Édouard Philippe. Renaissance a quelques espoirs à Bordeaux ou à Annecy, mais cela restera maigre, d’autant que Christian Estrosi a de fortes chances d’être battu à Nice. Le parti de Gabriel Attal est totalement absent de Lyon, de Marseille et de Paris – alors que la capitale est un bastion électoral macroniste aux élections nationales. Les macronistes n’ont pas de quoi être optimistes, mais ils ne le sont plus depuis la dissolution de 2024. L’implantation territoriale du centrisme repose aujourd’hui surtout sur Horizons d’Édouard Philippe, l’UDI et le MoDem. Si on veut en faire un test pour 2027, je dirais que ces municipales semblent plus favorables à Édouard Philippe, bien placé au Havre, qu’à Gabriel Attal, qui dirige Renaissance.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.03.2026 à 14:47

Beyond the ‘Spain is different’ slogan: putting an end to tourist clichés about Spain

Jorge Villaverde, Historien, CRIMIC/Sorbonne Université, Institut catholique de Lille (ICL); European University Institute
A fresh look at tourism in Spain revisits the “Spain is Different” slogan, revealing a longer, more complex and contested history than the 1960s boom suggests.
Texte intégral (3452 mots)
Palma Nova beach - a popular European holiday destination in the Spanish Balearic island of Majorca, 1960. Antonio Verdugo, Legacy Luis Fernández Fuster, University of Zaragoza, Huesca. , CC BY

Spain’s image abroad and how it has evolved over the centuries was the focus of a recent episode of Karambolage, a TV show on Franco-German European culture channel Arte. It traced the evolution of the “Black Legend” from the 16th century to the tourist slogan “Spain is Different”, popularised in the 1960s, suggesting an almost natural continuity between older historical stereotypes and tourism marketing associated with the Franco regime.

In the programme’s account, Spain is today associated with sunshine and flamenco, after having long been burdened with a negative reputation. From the 16th century onwards, at the height of its colonial empire, Protestant rivals spread hostile propaganda that helped shape the so-called Black Legend, portraying Spaniards as brutal and backward. This view persisted, particularly in 19th-century France, where the doubly racist expression “Africa begins at the Pyrenees” placed the country on the margins of a supposedly more civilised Europe.

The episode presents the following sequence: the civil war, followed by the Franco dictatorship, reinforced the country’s international isolation. In the 1960s, the regime then opened Spain to tourism. Under the leadership of Minister Manuel Fraga Iribarne, an ambitious campaign centred on tradition was launched under the slogan “Spain is Different,” which is presented as the trigger for Spain’s tourism boom.

The problem with this narrative lies in the way it simplifies a much more complex process. Moving from the Black Legend to the ironic reappropriation of a Francoist slogan may appear coherent. This interpretation echoes recent research on the role of tourism in the construction of Spanish identity and its international image.

But by joining up the dots in this way, the TV programme revives historical clichés that recent scholarship has significantly nuanced.

A seductive but peripheral difference

While the video evokes the frustration of some Spaniards with the distorted images associated with their country, it nevertheless tends to reinforce the idea of a Spain defined by the external gaze. This stems from the processes of eroticisation and exoticisation developed in the 19th century by the hegemonic powers of France and Britain towards their former imperial rival.

These representations are neither simple contempt nor a linear continuity between anti-imperial propaganda and later forms of condescension. They place Spain within an ambivalent form of otherness that relegates the former empire to the margins of a modernity defined elsewhere. Described as peripheral, the peninsula is simultaneously invested as a romantic space and a source of political and artistic inspiration. Even if visitor numbers remained far lower than in France, Switzerland or Italy, Spain occupied a central place in the European imagination.


À lire aussi : Tourisme culturel et mondialisation : l’Espagne, entre fiction et réalité


The 1900 world’s fair – Andalusia under Moorish rule. Alexandre Lunois. Bibliothèque nationale de France, CC BY

Contempt and exaltation stem from the same dynamic. These clichés combine hierarchy and attraction, aestheticisation and distance. Admiration itself participates in a symbolic reclassification that assigns Spain a seductive but peripheral difference.

It is therefore not enough simply to complicate the French gaze. It is also necessary to avoid reducing Spain to the object of an external symbolic construction. Such a reading obscures the country’s own internal dynamics. Spain is not only shaped by foreign projections. It is also a space of internal debate and intellectual circulation that extends beyond its borders.

From the early modern period, Spanish thinkers questioned the legitimacy of conquest and fully participated in European intellectual exchanges. In the 19th century, Spanish exiles and travellers encountered the industrialisation of wealthier countries and the prominence of world fairs. These experiences fuelled fundamental debates about Spain’s place in modernity.

Presenting the country as trapped in a negative reputation passively endured amounts to overlooking these internal debates and transnational exchanges, which helped define its place in European history.

An ambivalent slogan

But the main blind spot of this narrative appears when we examine the history of the slogan itself. It is true that a widely shared memory attributes “Spain is Different” to the Francoist Minister Manuel Fraga. Yet research shows that the formula emerged as early as the republican years, circulated widely in the 1940s and 1950s, and that the campaign launched under Fraga was more its culmination than its invention.

“Spain is Different” appeared as early as 1932–1933 in a series of photographic posters produced under the direction of Rafael Calleja, a conservative senior civil servant who remained in office from the Primo de Rivera dictatorship to the Republic. The slogan notably accompanied the image of an alcaldesa of Zamarramala, a female figure symbolically invested with authority during the annual festival.

SPAIN – Spain is Different PNT/OTC. Photo Francisco Andrada, 1932-1933. Arxiu Històric de la Ciutat de Barcelona AHCB4-205/C05

The choice is already singular and came at a time when the Republic was expanding women’s civic participation and profoundly transforming the political and social order.

During the civil war, the formula was quickly reappropriated. On the back cover of the magazine L’Esquella de la Torratxa, a family of English tourists contemplates a striking version of the poster. The “alcaldesa” is replaced by Franco, whose pose was meant to appear effeminate – a way of undermining him in the political culture of the time. Surrounded by a bishop, a colonial soldier and Nazi and Fascist officers, the motif of “difference” becomes political satire. It no longer refers to national particularities but to the spectacle offered to hesitant European democracies of the alliance between the putschists and the Fascist powers and their use of colonial troops.

International tourist propaganda – Visit Spain! David Santsalvador, La Esquella de la torratxa 13/11/1936. Biblioteca Virtual de Prensa Histórica, CC BY-NC-ND

In the English-speaking press, the slogan also served as a key to interpreting the conflict. It often appeared in accounts marked by imperial condescension that presented a “different” Spain as an unstable anomaly within civilised Europe. This longstanding trope helped naturalise violence, presenting it as the supposed expression of an inherent otherness rather than as part of a broader European breakdown of order.

Neither the slogan nor its main promoter disappeared after the war. The formula was revived in the 1940s and 1950s, notably in the volumes Apologías Turísticas de España, directed by Rafael Calleja (1943, 1957), as well as in several photographic poster campaigns featuring the slogans “Spain is Beautiful and Different” and “Spain is Beautiful and Different: Visit Sunny Spain.”

In the post–civil war period, the emphasis on Spain’s singularity accompanied the regime’s efforts to break its international isolation and integrate into the Western order dominated by the United States. Tourism promotion was now primarily aimed at the North American public, while this singularity became a diplomatic resource intended to present the country as an acceptable partner within the Western bloc.

Franco and Eisenhower met in Madrid, December 22, 1959. WikiCommons, CC BY

When Manuel Fraga relaunched a major campaign in 1962 under the slogan “Spain is Different,” the country was no longer isolated. The agreements concluded with the Holy See and the United States in 1953, Spain’s entry into the UN in 1955 and the Stabilisation Plan of 1959 marked its integration into the Western order and ushered in a period of very rapid growth. In the context of the post-war economic boom, tourism became one of the drivers of economic and social transformation. Spain was already welcoming nearly seven million visitors a year at the beginning of the decade and became part of an international leisure market alongside Italy and Greece.

The regime certainly sought to attract foreign exchange and improve its image. But reducing this policy to simple folkloric instrumentalisation oversimplifies a society undergoing rapid change. Administrators, entrepreneurs, artists and municipalities all participated in the construction of this new image. In an increasingly competitive tourism market, “difference” became a tool of differentiation. The rise of Spanish tourism is better explained by structural dynamics in post-war Europe than by the isolated action of a supposed providential figure.

Finally, implicitly contrasting a supposedly “backward” Spain with a “modern” Europe reproduces an old pattern that historiography has largely deconstructed. Spanish history should not be read as a trajectory lagging behind a supposedly normative European centre. Formulated in a prestigious cultural media outlet from wealthier countries, this opposition inadvertently revives older logics of cultural hierarchy.

From propaganda to reappropriation: when the slogan escapes the state

This same linear reading appears in the way the programme connects the Black Legend to the contemporary use of “Spain is Different,” as if these clichés had ultimately been internalised. Yet the slogan has had a long and contested history. From its earliest uses, it served to dispute the definition of the nation: in the conservative reaction to republican reforms, in antifascist satire during the civil war, in Anglo-Saxon narratives marked by imperial condescension, and later in a Franco regime first seeking US protection and then concerned with attracting foreign exchange and European recognition.

The Spanish example shows that ironic appropriation can constitute a form of critical distance. In the terms proposed by British sociologist Stuart Hall, this corresponds to an oppositional reading, in which a message produced by those in power is taken up and turned against them. The problem lies not in the irony itself but in the linear framework in which this history is placed.

It was not the last time. In 2012, the creation of “Marca España” by the Popular Party government – a party founded by Manuel Fraga at the end of Francoism – formed part of the neoliberal logic of nation branding. The organisation aimed to improve the country’s image abroad and among Spaniards themselves. Very quickly, the name became an object of sarcasm. At the slightest train delay, after a sporting defeat or a corruption scandal, a simple shrug was enough to prompt an ironic, “Marca España.”

Spanish distinctiveness has never constituted a stable essence. It has been a stake, a site of projection and conflict. Presenting it as a continuous thread linking longstanding stereotypes and Francoist marketing erases what matters most: Spanish “difference” has always been an object of dispute.


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The Conversation

Jorge Villaverde ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.03.2026 à 11:33

Des appétits militaires à ceux des multinationales, l'épopée de la mine de lithium d'Échassières

Mathieu Bidaux, chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie
L’État vient d’investir 50 millions d’euros dans un projet de mine de lithium dans l’Allier. Le site a déjà une histoire industrielle, depuis la Première Guerre mondiale, notamment d’armement.
Texte intégral (1600 mots)

Alors que le groupe minier Eramet traverse une crise majeure, le projet de mine de lithium d’Échassières porté par Imerys, dans l’Allier, électrise le débat public. Ce que l’on oublie, c’est que ce site stratégique a une longue histoire industrielle, notamment dans le secteur de la défense, de 1913 à 1962.


L’État vient d’investir 50 millions d’euros dans EMILI, le projet de mine de lithium porté par la multinationale française Imerys au sud de l’Allier. Il comporterait environ un million de tonnes de lithium. Près de 34 000 tonnes pourraient être produites par an à partir de 2030, permettant de facto d’équiper 700 000 véhicules de fabrication européenne.

Le contexte actuel montre combien les ressources du sous-sol redeviennent un enjeu géopolitique majeur. Les minerais ukrainiens – terres rares et métaux non ferreux – suscitent l’appétit de Donald Trump. La présence de cuivre, graphite, ilménite, molybdène, fer, plomb, nickel ou d’or au Groenland ont transformé le territoire arctique en eldorado minier.

« Les mines du groupe Worms & Cie : une histoire de l’exploitation des minerais non ferreux en France (1938-1962) ». Wormstecie

Le lithium fait partie de ces matières premières stratégiques. La Chine en regorge et l’Occident en est dépendant, notamment pour les batteries électriques de son industrie automobile.

Ce n’est pas la première fois que le site minier d’Échassières attire l’attention. Pendant la Première Guerre mondiale, il avait suscité l’intérêt de l’armée française pour le wolframite, tungstate de fer et de manganèse, recherchés pour la fabrication d’aciers spéciaux. À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, il est remis en exploitation puis aiguise l’appétit des Allemands en 1941 sous l’Occupation.

Alors, quelle est cette histoire industrielle ? Quelles leçons en tirer ?

Wolfram et Première Guerre mondiale

Une étrange roche noire et lourde est découverte en 1913 par un habitant de ce bourg rural. Le paysan est allé rendre compte de sa trouvaille au médecin local – le docteur Trapenard – qui en a conclu qu’il s’agissait d’un minerai de tungstène : le wolfram, utile à l’industrie de l’armement. Associé à la fabrication de l’acier en petite quantité, il peut servir à fabriquer des aciers blindés, des obus perforants et des outils de coupe.

Une première société, au capital de 50 000 F est fondée le 16 novembre 1913. En mai 1914, le capital est élevé à 250 000 F. En juin 1915, alors que la Grande Guerre fait des ravages, les premières livraisons de concentrés ont lieu. Fin 1915, le capital est élevé à 500 000 F. Le tri manuel du minerai débute en 1916. Ayant montré tout le potentiel de l’entreprise, la concession pour l’exploitation du wolfram lui est attribuée en juin 1917. La mine est en activité jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale et s’arrête en 1919. La laverie, permettant de laver et trier le minerai avant de le concasser et le fondre, avait produit 207 tonnes de concentré.

De la menace allemande au sauvetage par la Setem

Après être tombée en désuétude entre 1919 et 1937, l’entreprise regagne l’intérêt des pouvoirs publics et des sociétés consommatrices de wolfram. En 1941, le site attire l’attention des occupants allemands entrés en guerre contre la Russie soviétique. Alors que la direction des mines de wolfram d’Échassières est sur le point de vendre des parts de capital à l’IG Farbenindustrie, la Société d’études et d’explorations minières (Setem), département minier de la maison financière Worms & Cie, s’interpose et réussit à prendre le contrôle de la mine à la place des Allemands.

Worms & Cie est fondée par Hypolite Worms dans les années 1840. Quatre départements représentent alors ses activités : importation de charbon, transport maritime, construction navale et services bancaires. Le secteur des métaux non ferreux lui était ainsi étranger. Auprès des Allemands, sous l’Occupation, « nos dirigeants et le personnel d’encadrement durent déployer des trésors d’imagination pour justifier la nécessité de notre emploi à ne rien faire », estime Roger Barrel, chef d’exploitation de la mine d’Échassières (Pierre-Christian Guiollard, L’Industrie minière de l’antimoine et du tungstène, Éditions Atlantica, 2010, p. 222).

Dès lors, la mine parvient à ne pas vendre le moindre gramme de minerai à l’ennemi. Après la guerre, la mine de wolfram vend au Girm de tungstène, un organisme d’État, qui revendait ensuite. Alors que l’argument de l’indépendance nationale est sans cesse invoquée pour justifier l’existence de la mine, en réalité, environ 90 % de la production est vendue à l’étranger : États-Unis, République fédérale d’Allemagne (RFA) ou Royaume-Uni.

La guerre de Corée soutient alors le cours du tungstène. Les difficultés financières interviennent à partir de 1953-1954. En 1956, Worms & Cie décide de fusionner toutes ses mines de métaux non ferreux pour faire face à une féroce concurrence chinoise et soviétique, États à la main-d’œuvre moins chère et où l’on trouvait des gisements gigantesques.

Une multinationale a été créée par Worms – la Compagnie minière du M’Zaïta – qui mise sur des mines de cuivre du Chili et d’Algérie faisant partie du portefeuille de la Setem. M’Zaïta doit les mettre en exploitation, avant que les nationalisations chiliennes et la guerre d’Algérie ne mettent un terme à ces projets. Finalement, en 1959, M’Zaïta fusionne avec Peñarroya dont est issue, en partie, la société Imerys…

Naissance d’entreprises françaises multinationales

À qui profite cette industrie minière, indispensable et irremplaçable, comme le souligne le journaliste Guillaume Pitron dans la Guerre des métaux rares ? Imerys ? La population locale ? La France ?

Ce qui est certain, c’est que l’histoire du site d’Échassières montre qu’un gisement s’épuise. Sur le long terme, les sacrifices consentis peuvent donner naissance à une entreprise puissante, forte d’un rare savoir-faire. Worms & Cie a converti la mine d’Échassières en puissance financière en fusionnant toutes ses mines de métaux non ferreux.

Aujourd’hui, le site d’Échassières est lié à l’entreprise Imerys, issue de Peñarroya, société fondée par la Maison Rothschild et présente dans 40 pays, employant 12 300 salariés et réalisant 3,4 milliards de chiffre d’affaires. Imerys investit 180 millions d’euros dans la production de lithium et compte sur les projets d’EMILI, dans l’Allier et Imerys British Lithium, dans les Cornouailles au Royaume-Uni, pour « contribuer aux objectifs ambitieux de transition énergétique de l’Union européenne ».

Le site d’Échassières n’est pas près de disparaître que ce soit dans les débats publics ou dans les imaginaires collectifs.

The Conversation

Mathieu Bidaux travaille comme responsable histoire et patrimoine pour Worms & Cie.

16.03.2026 à 11:33

Entre capital-risque et capital patient : la stratégie des banques coopératives dans les fintech

Valérie Lelièvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Chercheur au BETA et membre de la Chaire EFNUM, Université de Lorraine
Jean-Noël Ory, Professeur des Universités en finance, Université de Lorraine
Les banques coopératives ont développé une approche originale vis-à-vis des fintech. Dans ce paysage, le Crédit agricole a adopté la stratégie de capital investisseur patient.
Texte intégral (1811 mots)

Entre les banques sociétés anonymes et les banques coopératives, la différence concerne notamment la structure du capital et, ce faisant, la gouvernance. Cela a-t-il un impact sur leur manière d’aborder les fintech ? Quelles approches ont développé les banques coopératives pour devenir des investisseurs pas comme les autres ?


Pour faire face à la montée en puissance des fintech, les banques françaises explorent de nouvelles formes d’investissement. L’enjeu est de s’adapter au contexte de transformation numérique, où l’offre innovante restructure la demande de services financiers. Les banques coopératives se distinguent en entrant très tôt au capital de jeunes start-up de la finance, parfois dès la phase d’incubation.

Cette stratégie risquée leur permet d’apprendre, de tester des technologies et d’ajuster leurs choix dans le temps. Elle les rapproche d’une logique de capital-risque. Si cette logique est a priori en contradiction avec le modèle coopératif originel, qu’elles revendiquent comme davantage ancré sur la relation de long terme et la proximité avec la clientèle, elle constitue néanmoins une réponse cohérente.

Nous avons recensé 177 entrées au capital de fintech provenant des cinq grands groupes bancaires français depuis 2005, dont 85 émanant des groupes coopératifs (BPCE, Crédit mutuel et Crédit agricole). Relativement aux groupes SA (BNPP et Société générale), ils entrent à des stades de développement plus précoces : 62 % en phase d’amorçage, dont 22 % en période d’incubation


À lire aussi : Banques coopératives contre banques traditionnelles : deux modèles, deux visions de la finance


La théorie des options réelles comme grille de lecture

Cette différence de stratégie peut s’analyser au regard de la théorie des options réelles (TOR) qui souligne l’intérêt de pouvoir ajuster les décisions d’investissement au fil du temps dans un environnement où les trajectoires technologiques sont peu prévisibles et où l’information s’acquiert progressivement, ce qui est typique des jeunes fintech. Y investir s’apparente à un mécanisme d’apprentissage qui permet de révéler progressivement la qualité du projet, d’observer les évolutions réglementaires, technologiques et d’ajuster la stratégie en fonction des évolutions du marché. La TOR conceptualise ces engagements comme des droits conditionnels : la décision d’investir dans un projet risqué est vue comme l’achat d’une option (d’un droit) à reporter, à maintenir, à faire évoluer ou à abandonner le partenariat.

Investir dans une fintech présente un caractère fortement irréversible, car les ressources engagées sont en grande partie spécifiques, peu redéployables et difficilement récupérables en cas d’échec. Il s’agit des capitaux investis dans des actifs immatériels (algorithmes, compétences, données) dont la valeur est contingente au projet, et de coûts organisationnels (temps managérial, apprentissage conjoint, alignement des processus). Ces coûts seront d’autant plus élevés que la fintech est jeune.

Investir dans les fintech : les enjeux liés à l’incertitude

La stratégie et les objectifs des banques coopératives, répondant davantage à une gouvernance partenariale, sont moins sensibles à la rentabilité immédiate et s’ancrent davantage dans des relations durables, au sein des territoires. Leur horizon est plus long que celui des banques ayant le statut de sociétés anonymes et est davantage compatible avec des retours sur investissement plus étalés dans le temps.

Elles peuvent alors accepter des coûts d’irréversibilité plus élevés et intervenir à un stade plus précoce de la fintech, en exerçant une option d’apprentissage. Ainsi, elles peuvent avoir un accès privilégié à l’information et à la technologie, suivre l’évolution de la fintech et profiter des retombées positives que cette dernière génère pour acquérir et diffuser des compétences en interne.

Une logique de capital-risque ?

L’option d’apprentissage permet d’affiner l’évaluation stratégique du projet : si les signaux sont favorables, la banque peut augmenter son engagement. C’est le principe des options de croissance séquencées (par escaliers) : l’option peut être une montée au capital, une acquisition future ou une intégration industrielle. Les banques coopératives ayant de larges réseaux, une solution technologique peut potentiellement émerger au niveau local puis être déployée à grande échelle, permettant une mutualisation des coûts pour les caisses régionales.

À l’inverse, en cas de signaux négatifs (échec technologique, inadéquation stratégique…), l’intervention de la banque coopérative à un stade précoce de la fintech lui permet d’abandonner à un coût limité, c’est l’option d’abandon. Ainsi, BPCE est sorti de Payplug et de FundsDTL, le Crédit agricole est sorti de Setl, le Crédit mutuel est sorti de Linxo et a fermé Omax et Pumpkin.

Les banques coopératives se comporteraient dès lors comme des capitaux-risqueurs jouant un rôle de révélateurs d’informations, en sélectionnant, en finançant et en accompagnant les jeunes fintech jusqu’à un stade où elles pourraient exercer d’autres options. Avec des tickets d’entrée plus faibles, les partenariats avec des fintech au stade précoce permettent de multiplier les expériences, de tester plusieurs technologies et d’abandonner rapidement les projets non viables ou qui ne correspondent pas à la stratégie de la banque.

En d’autres termes, leurs investissements dans les fintech naissantes peuvent s’analyser comme un portefeuille d’opportunités (d’options) à saisir progressivement.

Un investisseur patient

Notre étude montre, qu’au sein des groupes coopératifs, le Crédit agricole (CA) se démarque. En effet, si la moitié des entrées au capital de fintech de BPCE et du Crédit mutuel (CM) se fait aux premiers stades de développement de la fintech, CA intervient encore plus en amont. À travers les Villages by CA et La Fabrique, la banque verte joue le rôle d’incubateur et d’accompagnatrice aux tout premiers stades de développement des fintech : 51 % de ses premières entrées en relation se font en phase d’incubation (0 pour BPCE et pour CM) et 78 % au stade d’amorçage.

Le Crédit agricole pourrait donc être davantage qualifié d’« investisseur patient ». En engageant du capital sur le long terme sans exiger de rendements rapides et en maintenant son investissement même en contexte d’incertitude, il privilégie la création de valeur durable plutôt qu’une sortie rapide. Il accompagne ainsi les start-up sur le plan stratégique au-delà du simple financement. En échange, il peut bénéficier d’une valorisation future de la fintech, lors des levées de fonds ultérieures.

Le CA peut soutenir des projets innovants grâce à des structures spécifiques. Dans son « start-up studio » La Fabrique, créé en 2018, des start-up sont conçues et développées en interne (c’est le cas de Blank, la néobanque consacrée aux indépendants). Dans ses 47 « Villages by CA », accélérateurs de start-up implantés dans les territoires, il accompagne de très jeunes start-up en leur apportant des ressources multiformes. Investisseur patient, le CA est encore présent dans le capital de 19 fintech passées par ces structures.

Fnege Médias – 2025.

Deux types de gouvernance, deux stratégies

Si les banques coopératives investissent aux premiers stades de développement des fintech, les banques sociétés anonymes (BNP Paribas et Société générale) interviennent généralement plus tard, exerçant une option d’attente. Davantage soumises à une exigence de rentabilité des fonds propres à court terme, elles privilégient une logique d’intervention moins risquée, plutôt au stade de capital-développement de la fintech, lorsque l’innovation s’est déjà transformée en un actif plus sûr.

Leur stratégie s’apparente davantage à celle d’un capital-investisseur privé, limitant le risque au départ tout en visant la valorisation future, via des entrées en bourse ou des sorties ultérieures. Cette complémentarité des financements reflète une division des rôles cohérente avec les contraintes de gouvernance des deux types de banques.

Au final, les spécificités des banques coopératives constituent toujours un socle favorable à des relations de long terme qui prennent la forme d’investissements en capital risque patient. Cela les différencie d’un capital risqueur classique, au sens où l’enjeu principal n’est pas la valorisation financière de la fintech, mais la capacité à absorber, à diffuser et à recombiner l’innovation dans des réseaux bancaires par nature décentralisés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

16.03.2026 à 11:33

Charles Ponzi nous permet-il de comprendre la bulle de l’IA ?

Paul David Richard Griffiths, Professor of Finance; (Banking, Fintech, Corporate Governance, Intangible Assets), EM Normandie
Les bulles technologiques ont souvent dissimulé de grandes fraudes. Du boom ferroviaire à l’affaire Madoff, y a-t-il des signes avant-coureurs pour comprendre la frénésie actuelle autour de l’IA ?
Texte intégral (2520 mots)
L’escroc Charles Ponzi (né Carlo Pietro Giovanni Guglielmo Tebaldo Ponzi en 1882 en Italie et mort au Brésil en 1949) se fait connaître dès 1920 pour ses manœuvres financières frauduleuses. Wikimedia Commons

Les bulles technologiques ont souvent dissimulé de grandes fraudes. Du boom ferroviaire britannique au XIXᵉ siècle à l’affaire Madoff, y a-t-il des signes avant-coureurs qui peuvent nous permettre de comprendre la frénésie actuelle autour de l’IA et sa potentielle bulle ?


De nombreux investisseurs se demandent si nous vivons dans une bulle IA ; d’autres vont plus loin et se posent la question de savoir jusqu’à quand. Pourtant, la bulle continue de gonfler, alimentée par ce sentiment dangereux de « peur de passer à côté » (FOMO pour Fear Of Missing Out). L’histoire et l’expérience récente nous montrent que les bulles financières naissent souvent de l’enthousiasme excessif des investisseurs pour les nouvelles technologies « révolutionnaires » qui, lorsqu’elles éclatent, révèlent des systèmes frauduleux surréalistes qui se sont développés sous couvert de la bulle.

Concrètement, un système de Ponzi consiste à rémunérer les investisseurs existants avec l’argent apporté par de nouveaux investisseurs plutôt qu’avec de vrais profits, ce qui nécessite un recrutement continu jusqu’à son effondrement inévitable. L’une des caractéristiques de ces systèmes est qu’ils sont difficiles à détecter avant l’éclatement de la bulle, mais étonnamment simples à comprendre avec le recul.

Dans cet article, nous abordons la question suivante : quelles traces les systèmes de Ponzi laissent-ils dans les bulles financières alimentées par la technologie ? Comment pourraient-elles nous aider à anticiper la prochaine bulle qui émergera dans le tumulte de l’IA ?

Pour ce faire, nous comparerons le Ponzi du « roi du chemin de fer » George Hudson, dans les années 1840, à celui de Bernie Madoff, rendu possible par les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les dotcoms des années 1990-2000, puis soutenu par la bulle immobilière qui a suivi aux États-Unis.

« Railway Mania » de George Hudson

La « Railway Mania » débute au Royaume-Uni en 1829. Elle émerge sous l’effet à la fois des attentes des investisseurs quant à la croissance de cette nouvelle technologie et du manque d’alternatives d’investissement provoqué par l’arrêt de l’émission d’obligations par le gouvernement. La promesse de la technologie ferroviaire entraîne un afflux de compagnies ferroviaires avec l’enregistrement de plus de 50 entreprises au cours des quatre premiers mois de 1845 seulement.

George Hudson (1800–1871), caricaturé ironiquement « hors des sentiers battus » dans la revue Punch. Wikimédia

À cette époque, les estimations des coûts de développement ferroviaire sont sous-évaluées de plus de 50 %, et les prévisions de recettes sont estimées entre 2 000 et 3 000 livres sterling par mile, alors que les recettes réelles se situent plutôt entre 1 000 et 1 500 livres par mile. (Cent livres sterling en 1845 équivalent à 15 782,99 livres sterling en 2026, soit 18 216,73 euros, ndlt) Les normes comptables rudimentaires permettent une certaine liberté dans la présentation des comptes, comme le report de la comptabilisation des dépenses. La responsabilité des directeurs incombe aux actionnaires et non à des auditeurs externes ou à des représentants de l’État.

George Hudson, qui est également membre du Parlement, encourage la déréglementation du secteur ferroviaire.

Ponzi de Bernard Madoff

La réputation de Bernard Madoff s’est construite sur son succès dans les années 1970 grâce à l’informatisation et à l’innovation technologique dans le domaine du trading. La bulle Internet est alimentée par l’expansion rapide des entreprises technologiques, avec plus de 1 900 sociétés TIC cotées sur les bourses américaines entre 1996 et 2000, ce qui permet à son fonds BLMIS de détenir 300 millions de dollars d’actifs en 2000 (alors plus de 300 millions d’euros, ndlr).


À lire aussi : En finir avec la finance Ponzi, vraiment ? Le cas « Martin Shkreli »


Bernard Madoff (1938-2021), président fondateur de Bernard L Madoff Investment Securities LLC, l’une des principales sociétés d’investissement de Wall Street. En 2008, il est arrêté par le FBI pour escroquerie de type « système de Ponzi ». Wikimédia

Le système de Madoff se développe dans un contexte de croissance rapide des produits dérivés, tels que les credit default swaps (CDS) et les collateralized debt obligations (CDO), qui augmentent de 452 % entre 2001 et 2007. La forte volatilité des marchés engendre une normalisation des rendements exceptionnellement élevés, masquant le caractère irréalisable des performances promises par Bernard Madoff. Ces rendements sont considérés comme modérés par les investisseurs, qui ne perçoivent pas l’invraisemblance d’une telle constance sur le long terme, ce qui permet au système de durer sans être détecté.

Les activités de Bernard Madoff sont facilitées par le fait qu’avant la loi Dodd-Frank de 2010 sur la supervision des banques, l’enregistrement des hedge funds (fonds spéculatifs) auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC, l’organisme de régulation des marchés financiers) est volontaire. De plus, après les attentats du 11 septembre 2001, les ressources gouvernementales sont réorientées vers la sécurité nationale, entraînant une baisse de plus de 25 % des enquêtes ouvertes pour crimes financiers entre 2000 et 2003.

L’invraisemblance des rendements de Bernard Madoff est négligée par la SEC, malgré les signalements de lanceurs d’alerte qui ont déclenché une enquête – ce qui reflète son manque de connaissances et celui d’autres organismes de réglementation en matière de trading des hedge funds. Cela a également pu être le résultat de l’influence des relations étroites de Madoff avec les autorités de régulation, compte tenu de ses fonctions passées de président du Nasdaq et de conseiller en structure de marché auprès de la SEC.

Au moment de l’éclatement de la bulle ferroviaire, les taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre sont à leur plus bas niveau depuis près d’un siècle. De même, la baisse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale états-unienne (Fed) dans les années 2000 réduit le coût des crédits immobiliers, stimulant la demande et contribuant à l’inflation des prix de l’immobilier. Dans les deux cas, les marchés sont inondés d’argent bon marché et lorsque tout le monde gagne de l’argent (ou pense en gagner), les questions qui dérangent ne sont pas posées.

De l’ascension à la chute des fraudeurs

George Hudson de même que Bernard Madoff communiquent très peu sur leurs opérations auprès de leurs collègues directeurs et actionnaires. Le premier lève notamment 2,5 millions de livres sans fournir de plan d’investissement détaillé. Madoff, quant à lui, emploie et surpaye des collaborateurs peu qualifiés afin de décourager les questions sur le fonctionnement interne, et évite les réunions de présentation aux investisseurs pour ne pas avoir à répondre aux interrogations de professionnels avertis. Il recrute plutôt ses investisseurs par le biais de relations philanthropiques et de réseaux personnels. Des éléments suggèrent que certains actionnaires sont en partie conscients des pratiques commerciales douteuses de Hudson, mais ils ne s’y opposent pas initialement.

Lorsque leurs bulles respectives éclatent, ces pratiques commerciales douteuses sont révélées, et il apparaît clairement qu’ils utilisent, selon le système classique de Ponzi, des capitaux frais – et non les bénéfices des investissements – pour verser des dividendes aux investisseurs. Il a également été révélé qu’ils utilisent les fonds des investisseurs pour financer leurs trains de vie luxueux. Hudson aurait détourné environ 750 000 livres (soit environ 74 millions de livres actuelles, soit 85,4 millions d’euros, ndlt), tandis que la fraude de Bernard Madoff a atteint 65 milliards de dollars de pertes déclarées, avec des pertes réelles pour les investisseurs estimées à environ 18 milliards.

Tous deux ont terminé dans la disgrâce : Hudson s’est enfui en France et Madoff est mort en prison.

Sur la piste du renard

Méfiez-vous lorsque vous voyez des entreprises d’IA dont la valeur marchande ne cesse d’augmenter, dirigées par des leaders charismatiques et influents – il est préoccupant que les dirigeants des géants de l’IA entretiennent des relations aussi étroites avec la Maison-Blanche.

Dans ces cas, il est impératif d’analyser la qualité des communications avec les actionnaires et les investisseurs potentiels, notamment en termes d’allocation du capital et de transparence sur les flux de trésorerie détaillés. Il ne suffit pas de se fier aux états financiers audités ; il faut aller beaucoup plus loin dans l’examen de la stratégie d’investissement – ce qui exigera évidemment des auditeurs qu’ils redoublent d’efforts.

Lorsque les investisseurs sont pris dans la frénésie, au coin de la rue attend un Ponzi.


Geneva Walman-Randall a contribué à cet article en tant qu’assistante de recherche sur les conditions entourant les systèmes de Ponzi de Bernie Madoff et de George Hudson. Elle a mené cette recherche en tant qu’étudiante invitée au St. Catherine’s College d’Oxford.

The Conversation

Paul David Richard Griffiths ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.03.2026 à 11:33

Télétravail à Tahiti, un décor de rêve et des risques RH importants

Caroline Diard, Professeur associé - Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education
Romain Sohier, Enseignant-chercheur en Marketing - Laboratoire Métis, EM Normandie
Virginie Hachard, Doyenne associée de la Faculté, Enseignant-chercheur en entrepreneuriat, Laboratoire Metis, EM Normandie
Télétravail à 15 000 km depuis Tahiti. Ce cas limite bouscule le management et les risques RH. Une étude inédite révèle les risques cachés de l’hyperflexibilité.
Texte intégral (2242 mots)

Après Ubisoft, c’est au tour de Stellantis France de revenir sur la pratique du télétravail. C’est l’heure du ressac de la vague de ces dernières années favorable au travail à distance dans certaines entreprises. Mais quelles sont les motivations de ce retour au monde d’avant « le monde d’après » ? Tous les risques juridiques du télétravail ont-ils été bien anticipés ? Illustration avec un cas extrême : le télétravail depuis… Tahiti !


Quand il est minuit à Tahiti… il est midi à Paris. Dans ce contexte, imaginez un collaborateur qui télétravaille depuis Tahiti (Polynésie française), soit à 15 000 kilomètres de son employeur. Pas de bureau partagé, pas d’open space, pas de machine à café…

Si avoir une famille installée sous les cocotiers peut sembler désirable, la médaille a aussi un revers : des réunions à minuit, en raison du décalage horaire, une connexion Internet parfois capricieuse. Tahiti rêve ou cauchemar du salarié en télétravail ? Et qu’en est-il pour l’employeur ?

Quand la fiction devient réalité

Ce scénario, loin d’être un une fiction, est une situation réelle, étudiée dans une recherche inédite sur le télétravail « hyperflexible ». Par ce terme, on s’intéresse à une forme atypique de télétravail, où la distance géographique et la durée bousculent tous les repères traditionnels du management.


À lire aussi : Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer


Dans l’organisation étudiée, le télétravail a été mis en place en dehors du contexte pandémique. L’entreprise étudiée a choisi d’encadrer le télétravail à travers une charte déposée auprès de la Dreets (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) dès 2019. Un avenant a été signé en janvier 2021. Le collaborateur concerné a sollicité en janvier 2021, après une première expérience de télétravail à temps plein en confinement, la possibilité d’exercer son activité en Polynésie française. Le collaborateur a obtenu de son employeur un détachement de deux ans. Des entretiens semi-directifs ont été réalisés mensuellement avec son n + 1.

Télétravail hyperflexible

Avec une posture de recherche-intervention, nous avons étudié le cas particulier de ce collaborateur, en ayant formulé la question de recherche suivante : le télétravail exercé à temps plein et outre-mer, comporte-t-il des risques sur l’engagement et l’intention de rester dans l’entreprise ? Peut-il produire des risques potentiels particuliers ?

Nous avons considéré une forme de télétravail hyperflexible compte tenu de l’éloignement géographique (la distance entre Tahiti et la métropole est de 15 706 kilomètres), de l’organisation du nombre de jours en présentiel en métropole très réduit (trois semaines en novembre et quatre en janvier) et la durée du détachement (deux ans).

De manière générale, la notion de flexibilité est multidimensionnelle. Elle concerne parfois la flexibilité dans la relation d’emploi (contrat de travail précaire, autoentrepreneur). Elle peut aussi renvoyer au temps de travail (forfait-jours, temps partiel) ou au le lieu de travail (à domicile, en mode nomade, en espace de coworking). Ces trois dimensions peuvent être isolées ou cohabiter.

Des formes variées de flexibilité

L’hyperflexibiltié prend aussi des formes variées. Ainsi, Stich et Mairesse ont observé un chef d’entreprise parti 40 jours télétravailler sur une île déserte, physiquement isolé mais virtuellement connecté à une communauté immergée dans ses aventures.

De même, le Working From Anywhere (WFA), où les salariés ne sont plus tenus de résider près de leur employeur redessine les frontières du travail et marque une flexibilité accrue pour choisir le lieu de vie des salariés. Ce modèle, déjà observé dans les métiers des systèmes d’information, exige cependant une culture organisationnelle adaptée pour préserver productivité et efficacité.

Un recul en France et à l’étranger

Plusieurs expériences de télétravail à temps plein aussi bien en France (Boursorama, Mutuelle générale) qu’à l’international (Amazon, Apple, GitHub, Nasa, Facebook, Twitter, Slack, Glassdoor) ont pour certaines été abandonnées.

Les dirigeants, pour justifier ce retour en arrière, ont invoqué diverses raisons comme, par exemple, les inégalités de traitement. Les différences de conditions de travail entre les collaborateurs créeraient des frustrations chez certains. Un autre argument est parfois mobilisé : l’altération de la culture d’entreprise et la dilution du collectif. Ces reculs de certaines entreprises suggèrent une prise de conscience tardive mais réelle des risques RH inhérents à la pratique du télétravail.

Des risques multiples

Notre étude de cas complète la littérature sur les risques en situation de télétravail, en s’intéressant spécifiquement à une situation extrême. À travers notre approche longitudinale sur deux ans nous avons ainsi identifié plusieurs types de risques inhérents à la distance, le décalage horaire et les conditions techniques d’exercice des missions.

En premier lieu, les risques techniques et logistiques (connexion difficile, manque de certains outils, difficulté pour revenir en métropole pendant la crise sanitaire). Ces difficultés peuvent engendrer une situation anxiogène, notamment en raison de l’isolement et de la dépendance aux outils numériques. La dépendance à ces outils technologiques devient critique, car les problèmes ne peuvent pas être résolus par un simple déplacement. La personne qui télétravaille à Tahiti témoigne :

« Avant le télétravail, cela ne me dérangeait pas d’avoir de nombreux dossiers de data sur mon bureau d’ordinateurs, car j’avais accès à toutes les ressources à mon domicile et j’habitais à quelques kilomètres de mon lieu de travail. Dorénavant, j’optimise mes données, car un incident peut vite arriver à distance, et je préfère avoir un accès simple à mes données, car je n’ai que deux ordinateurs portables actuellement.
Un incident ce mois-ci : le problème de mise à jour Windows sur l’ordinateur, qui ne peut se faire que via le réseau de l’organisation : l’ordi n’était plus utilisable. Or on ne peut pas joindre la métropole par téléphone car pas d’abonnement. Je suis passé par What’s app en contactant un collègue pour contacter le technicien informatique pour une mise à jour. »

En second lieu, les risques psychosociaux :

  • l’isolement professionnel : l’éloignement géographique et le manque d’interactions ;

« En étant à distance, il est moins aisé de discuter en direct avec une personne pour avoir de l’information. Des tutoriels et vidéos en ligne sont donc importants pour satisfaire certaines de mes requêtes. »

  • le stress accru : le décalage horaire et la nécessité d’être hyperconnecté pour compenser la distance créent un déséquilibre entre les contraintes perçues et les ressources disponibles en mode asynchrone ;

  • l’hyperconnectivité : le collaborateur doit souvent travailler en dehors des horaires classiques, ce qui peut nuire à l’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle.

« J’optimise mon temps de travail avec la métropole, le matin je traite les mails reçus la nuit, puis après je travaille non stop sur mes missions. »

Une relation managériale bousculée

Les enjeux pour l’employeur incluent également des risques liés à la gestion de la relation managériale. Dans notre étude, nous avons retrouvé des difficultés à anticiper les tâches, un risque d’inégalité de traitement entre les salariés en mobilité et ceux restés en métropole, une possible diminution de la performance, une érosion de la confiance, ainsi qu’un sentiment d’exclusion vis-à-vis de l’équipe.

Enfin, il existe des risques liés aux doubles carrières : contrairement aux études classiques sur les conjoints d’expatriés, le conjoint du salarié étudié s’est bien adapté à la vie locale et n’a pas subi de perturbation majeure de sa carrière. Le risque apparaît progressivement lorsqu’il faut évoquer d’un retour dans l’Hexagone, où les arbitrages entre vie familiale et professionnelle deviennent conflictuels.

La carrière du conjoint

La double carrière pose ici un défi particulier : si le conjoint s’adapte bien sur place, le retour en métropole peut devenir une source de tension majeure. La littérature décrit les conflits travail/famille mais le défi posé en cas de télétravail hyperflexible n’est pas documenté. La question des doubles carrières est apparue dès la première année du détachement en Outre-mer. Pour le salarié, ce choix a généré un dilemme entre vie professionnelle et vie familiale : rentrer en métropole et laisser sa famille à distance, avec des arbitrages difficiles à faire.

Le Monde, 2022.

Bien que le salarié ait envisagé de quitter l’entreprise, cette intention n’était pas liée au travail, mais à la situation familiale. Finalement, le salarié est rentré en métropole. Cette situation met en lumière un conflit classique des couples à doubles carrières : le choix entre la stabilité professionnelle et l’équilibre familial. Malgré les tensions, son engagement envers l’entreprise n’a pas été remis en cause, mais plutôt renforcé par cette expérience.

Le collectif de travail et l’institution ont alors été contraints à une forme d’agilité organisationnelle.

« Deux de mes collègues ont trouvé un système adapté pour l’accès aux dossiers en papier et ont proposé une numérisation. Il y a beaucoup de bienveillance. »

Les horaires des réunions d’équipe ont aussi été adaptés pour tenir compte du décalage horaire.

Quand la distance exacerbe les tensions

Tous les risques RH apparus au fil de l’étude longitudinale semblent exacerbés par la distance. Le départ sous forme de détachement vers Tahiti a pourtant été anticipé avec une formalisation maximale par le service RH tendant à minimiser les risques (notamment au moyen d’un avenant au contrat de travail et de mise en place des garanties sociales et fiscales).

En revanche, la réponse aux aléas conjoncturels a dépendu largement de liens informels coconstruits au fil de l’expérience avec certains collègues. Par exemple, le retour initialement prévu en métropole pour trois semaines (ce que prévoyait l’avenant au contrat) n’a pas été possible pour des raisons sanitaires (escale aux États-Unis depuis Tahiti). Le collaborateur a vécu une période difficile à ce moment-là avec le sentiment de ne pas avoir « rempli le contrat ».

Ceci peut laisser supposer que la mise en place d’une situation extrême, inédite à titre expérimental a révélé une bienveillance du collectif de travail. D’autres salariés de l’organisation ont, quant à eux, bénéficié de la possibilité de résider dans leur pays d’origine pour des raisons fiscales dans le cadre cette fois d’une formalisation induite. L’organisation avec cette formalisation a tenté d’éviter des comportements déviants et du télétravail informel, non déclaré, hors du territoire et ainsi de limiter les risques de contentieux, notamment en matière d’accident du travail, redressement social ou fiscal.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

15.03.2026 à 17:39

Pourquoi les émissions de méthane ont-elles bondi de 2020 à 2023 ? Une étude permet enfin de répondre

Philippe Ciais, Directeur de recherche au Laboratoire des science du climat et de l’environnement, Institut Pierre-Simon Laplace, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Une étude revient sur les causes de l’augmentation rapide des émissions de méthane entre 2020 et 2023. En cause, des phénomènes naturels aggravés par le changement climatique.
Texte intégral (2801 mots)

Pendant que le monde était confiné du fait de la pandémie de Covid-19 en 2020, puis au cours des deux années suivantes, la croissance du méthane dans l’atmosphère a été plus élevée que tout ce qui avait été observé depuis le début des années 1980. Toutes sortes d’hypothèses ont alors surgi – certains chercheurs avaient, par exemple, imaginé un rôle « protecteur » aux émissions d’oxydes d’azote résultant du transport routier, alors considérablement ralenti.

Dans une étude publiée début février 2026 dans la revue Science, le spécialiste des gaz à effet de serre Philippe Ciais et ses collègues ont reconstitué ce qui s’est réellement passé lors de cet épisode. En cause, des phénomènes naturels aggravés par le changement climatique. Le chercheur répond ici à nos questions.


The Conversation : Replongeons-nous brièvement dans le contexte de 2020. En quoi la pandémie et, surtout, les confinements mis en place un peu partout dans le monde ont-ils représenté une expérience à large échelle unique pour les spécialistes de l’atmosphère ?

Philippe Ciais : Les confinements, en particulier, ont eu des répercussions globales. La pollution atmosphérique, et notamment les émissions de dioxyde de carbone (CO₂), a été réduite à l’apogée des mesures de confinement. Cette baisse a toutefois été faible – environ 6 % seulement en moyenne pour le CO₂ – et de courte durée, avec un rebond rapide des émissions dès la reprise des activités économiques normales.

Mais ce moment a constitué une expérience unique pour nous, chercheurs : nous n’avons pas souvent l’occasion d’étudier la réaction du système atmosphérique à une telle réduction des activités humaines. On s’en souvient, de nombreuses villes étaient alors devenues plus respirables grâce à l’arrêt des transports routiers.

Nous avons ainsi pu nous intéresser à l’impact de cette réduction sur la chimie atmosphérique et, en particulier, sur l’augmentation du méthane dans l’atmosphère. À noter, toutefois, que cette augmentation s’est poursuivie en 2021 et en 2022 : les mesures de confinement de 2020 ne pouvaient donc, à elles seules, l’expliquer.

En effet, entre 2020 et 2022, les concentrations de méthane ont bondi. En quoi cela a-t-il surpris la communauté scientifique ?

P. C. : Le méthane est un gaz à effet de serre puissant, son augmentation à cause des activités humaines est le deuxième principal facteur responsable du réchauffement climatique. Nous surveillons en continu les concentrations atmosphériques de ce gaz grâce à plusieurs réseaux d’observation atmosphérique. Cela permet de calculer, chaque année, l’augmentation de la concentration de méthane.

Nous avons ainsi remarqué qu’en 2020, puis en 2021 et en 2022, le taux de croissance du méthane était très élevé. En fait, ces chiffres étaient les plus élevés jamais enregistrés depuis le début des mesures, qui remonte aux années 1980.

Nous avons donc commencé à étudier cette période inédite, et nous voulions avant tout comprendre quels étaient les mécanismes impliqués dans cette augmentation très rapide du méthane dans l’atmosphère.

La difficulté, c’est que l’augmentation de la concentration de méthane dans l’atmosphère ne peut pas être rattachée à un facteur unique, mais dépend d’une combinaison de facteurs : émissions anthropiques et naturelles de méthane, mais aussi destruction du méthane par le nettoyeur atmosphérique, les radicaux hydroxyles OH⁻.

« Ces radicaux hydroxyles sont un “Pacman”, expliquez-vous, qui détruit dans l’atmosphère plus de 95 % du méthane émis par les activités humaines. »

P. C. : En effet, des réactions de photodissociation surviennent dans l’atmosphère grâce aux rayons UV, et produisent des radicaux hydroxyles OH⁻, à partir d’ozone, mais le taux de radicaux produits dépend aussi des substances impliquées dans la pollution, notamment le monoxyde de carbone et les oxydes d’azote, qui contribuent à la pollution urbaine.

Ces radicaux hydroxyles sont les agents nettoyants du méthane dans l’atmosphère. Ils sont, en quelque sorte, le « Pacman » du méthane dans l’atmosphère, et permettent de le nettoyer. De ce fait, le méthane a une durée de vie moyenne dans l’atmosphère plus courte que celles du CO₂ : environ douze ans, contre plusieurs centaines d’années pour le CO₂. La destruction du méthane par les radicaux OH⁻ explique pourquoi cette durée de vie est surtout réduite au niveau des tropiques, où le rayonnement solaire est le plus fort.

Sa courte durée de vie fait du méthane un levier particulièrement pertinent pour lutter contre le réchauffement climatique à court terme. Si on réduisait les émissions de méthane, la température diminuerait immédiatement, alors qu’il y a davantage d’inertie pour les émissions de CO₂.


À lire aussi : Climat et agriculture : pour éviter le risque de surchauffe, le levier du méthane


Comment avez-vous rattaché ce phénomène connu de « nettoyage » atmosphérique du méthane au pic de croissance de la concentration de ce gaz à effet de serre, observé entre 2020 et 2022 ?

P. C. : Nous avions deux grandes hypothèses :

  • soit ce pic faisait suite à une augmentation très forte des émissions de méthane, liées aux activités humaines (agriculture, extraction d’énergie fossile…) ou d’origine naturelle, en pensant aux zones humides qui sont très sensibles à l’évolution du climat ;

  • soit cela voulait dire que les radicaux hydroxyles OH⁻ présents dans l’atmosphère ont été un peu réduits pendant la pandémie et un peu après. Même une petite réduction de ces radicaux pourrait causer un bond du méthane dans l’atmosphère.

D’où ce raccourci, entendu pendant la pandémie, selon lequel la pollution routière serait « bonne » pour lutter contre le méthane…

P. C. : Oui. Il s’agit bel et bien d’un raccourci, car tout dépend de l’endroit où les oxydes d’azote sont émis. Moins d’émissions impliquera moins d’hydroxyles OH⁻ et davantage de méthane, mais ces réactions sont modulées par d’autres espèces chimiques produites par la végétation et par les feux. Même la vapeur d’eau joue un rôle et augmente la concentration d’OH⁻ là où l’atmosphère est très propre.

Vous avez déjà publié un premier article sur le sujet en 2022. En quoi cette nouvelle publication va-t-elle plus loin ?

P. C. : L’article publié dans Nature en 2022 s’était intéressé au taux de croissance du méthane en 2019 et en 2020. Dans notre nouvelle étude, nous avons voulu expliquer pourquoi le taux de croissance du méthane était resté élevé en 2021, en 2022 – après la pandémie, donc –, puis n’a commencé à décroître à nouveau qu’en 2023.

Et de fait, nous avons confirmé que la raison de ce pic était principalement due à une concentration plus faible de radicaux hydroxyles, mais également à des augmentations dans les émissions naturelles de méthane par les zones humides et les émissions de l’agriculture. La combinaison de ces deux raisons est responsable du pic de croissance du méthane mesuré entre 2020 et 2022.

Comment avez-vous surmonté les difficultés méthodologiques pour bien distinguer les deux hypothèses ?

P. C. : Toute la difficulté au plan scientifique, en effet, était de pouvoir faire la part des choses entre ces deux hypothèses alors qu’elles impliquent des protagonistes pas toujours mesurables. Les radicaux hydroxyles OH⁻ ont une durée de vie très courte : moins d’une seconde.

Nous nous sommes appuyés sur les données du satellite japonais GOSAT, qui mesure les concentrations de plusieurs gaz à effet de serre, dont le méthane. Nous ne pouvions mesurer la concentration en OH⁻, mais nous avions les données pour les émissions d’oxydes d’azote (NOx) et de monoxyde de carbone.

À l’aide de modèles de chimie de l’atmosphère et de ces données, nous avons donc pu reconstituer l’évolution des radicaux OH⁻ par rapport à la concentration d’ozone sur la période. Ceci nous a permis de sortir de la logique de « double aveugle » qui nous empêchait, jusque-là, de trancher entre les deux hypothèses.

Nous avons confirmé qu’une baisse des OH⁻ entre 2020 et 2022 expliquait bien une large partie du pic de méthane, mais pas tout. Il manquait encore quelque chose pour expliquer les taux de croissance record du méthane observés, c’est-à-dire une augmentation des sources de méthane en surface.

Mais l’énigme n’était pas encore résolue pour autant. En effet, il existe de nombreuses sources de méthane :

Et donc, la dernière étape était de départager ces différentes sources potentielles d’augmentation…

P. C. : Les émissions naturelles des zones humides sont sensibles aux conditions hydriques et à la température. S’il fait un peu plus chaud sur les tourbières du Nord, un peu plus humide sur les marécages des tropiques, les émissions peuvent augmenter considérablement.

« Il existe par exemple une zone humide en Afrique, dans le Soudan du Sud, qui peut émettre autant de méthane en un an que tous les pays de l’UE. »

Nous avons confirmé que l’augmentation des émissions entre 2020 et 2023 provenait principalement des zones humides tropicales du nord des tropiques, principalement en Afrique et en Asie. Nous n’avons toutefois pas de vision plus précise, même si nous savons qu’il y existe des zones humides très importantes, notamment les tourbières du bassin du Congo, le lac Tchad, et le marécage géant Sudd, dans le Soudan du Sud.

Cette dernière zone humide, en particulier, est gigantesque. Lors de l’arrivée de la saison des pluies, cela peut entraîner des émissions de méthane soudaines et considérables : parfois 10 millions de tonnes de méthane par an, ce qui est presque autant que celles des pays de l’Union européenne en un an (13 millions) !

Ces pluies ont, en retour, pu faciliter l’agriculture, en particulier la culture du riz et la pâture des buffles sur ces terres inondables. Indirectement, cela peut aussi avoir amplifié les émissions de méthane par ce biais.


À lire aussi : Climat et agriculture : pour éviter le risque de surchauffe, le levier du méthane


La période de juin 2020 à 2023 était par ailleurs dominée par un épisode climatique La Niña, qui a tendance à aggraver les cyclones et les tempêtes tropicales… (son antagoniste El Niño étant davantage associé aux périodes de sécheresse). Pourrait-il y avoir un lien entre cet épisode et les émissions de méthane ?

P. C. : Oui, un climat plus humide donne davantage d’émissions en provenance des zones humides, mais c’est un peu plus compliqué que cela, car les zones humides sont dans des régions bien précises. S’il y a davantage de pluies ou d’apports en eau par le ruissellement et les eaux souterraines là où on a une grande zone humide, alors oui, vous avez les conditions favorables pour augmenter les émissions de méthane. Mais si un surplus de pluies tombe sur des régions sans zone humide, il ne se passera pas grand chose.


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Comment peut-on s’assurer que le méthane en question ne provenait pas d’autres phénomènes, tels que les feux de forêt ?

P. C. : Parce que les molécules de méthane n’ont alors pas la même signature isotopique. Environ un pour cent des molécules de méthane sont plus lourdes, car leur atome de carbone a un neutron de plus. Il s’agit de carbone 13, un isotope plus lourd que le carbone 12, majoritaire. Le carbone 13 est un isotope stable, il ne se décompose pas par radioactivité.

Le méthane produit par les bovins et la culture du riz est d’origine bactérienne, généré par des bactéries anaérobiques. Ce méthane bactérien a une teneur plus faible en carbone 13 que celui qui est produit par les feux ou par les fuites de gaz fossile. Or justement, entre 2020 et 2023, tandis que le méthane était en forte augmentation, le carbone 13 du méthane diminuait plus rapidement. Cela veut dire que le surplus d’émissions qui a été relâché dans l’atmosphère contenait moins de carbone 13, donc qu’il était d’origine bactérienne.

En définitive, que nous dit cette étude des meilleurs moyens de réduire les émissions de méthane et de lutter contre le changement climatique ?

P. C. : L’augmentation soudaine de méthane entre 2020 et 2023 peut être vue comme un signal d’alarme. Notre étude montre que les émissions de gaz à effet de serre naturelles ne sont pas constantes d’une année à l’autre, et qu’elles sont très sensibles aux conditions climatiques. Tout cela peut accélérer considérablement le rythme des émissions.

Le dégel du pergélisol (permafrost), par exemple, devrait nous préoccuper. Nous savons, d’après des observations sur le terrain, que lorsqu’une zone humide est gelée, elle n’émet pas trop de méthane tant que l’on n’enlève pas la glace. Lorsque le pergélisol est exposé, en revanche, les émissions de méthane peuvent être multipliées par dix.

Il est donc urgent de mieux comprendre quels sont les facteurs climatiques qui déclenchent et contrôlent les émissions naturelles. Et, dans le même temps, de réduire les émissions que nous pouvons contrôler, liées à l’agriculture et à l’industrie fossile.


Cette interview, traduite, éditée et adaptée de l’anglais vers le français par The Conversation France, est issue du podcast « The Conversation Weekly », produit par The Conversation UK.

The Conversation

Philippe Ciais a reçu des financements de la Fondation BNP Paribas (don philanthropique pour le Global Carbon Altas), du projet financé par 4C EU Horizon2020 et du projet Climate Change Initiative de l'Agence spatiale européenne.

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