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16.03.2026 à 11:33

Charles Ponzi nous permet-il de comprendre la bulle de l’IA ?

Paul David Richard Griffiths, Professor of Finance; (Banking, Fintech, Corporate Governance, Intangible Assets), EM Normandie
Les bulles technologiques ont souvent dissimulé de grandes fraudes. Du boom ferroviaire à l’affaire Madoff, y a-t-il des signes avant-coureurs pour comprendre la frénésie actuelle autour de l’IA ?
Texte intégral (2520 mots)
L’escroc Charles Ponzi (né Carlo Pietro Giovanni Guglielmo Tebaldo Ponzi en 1882 en Italie et mort au Brésil en 1949) se fait connaître dès 1920 pour ses manœuvres financières frauduleuses. Wikimedia Commons

Les bulles technologiques ont souvent dissimulé de grandes fraudes. Du boom ferroviaire britannique au XIXᵉ siècle à l’affaire Madoff, y a-t-il des signes avant-coureurs qui peuvent nous permettre de comprendre la frénésie actuelle autour de l’IA et sa potentielle bulle ?


De nombreux investisseurs se demandent si nous vivons dans une bulle IA ; d’autres vont plus loin et se posent la question de savoir jusqu’à quand. Pourtant, la bulle continue de gonfler, alimentée par ce sentiment dangereux de « peur de passer à côté » (FOMO pour Fear Of Missing Out). L’histoire et l’expérience récente nous montrent que les bulles financières naissent souvent de l’enthousiasme excessif des investisseurs pour les nouvelles technologies « révolutionnaires » qui, lorsqu’elles éclatent, révèlent des systèmes frauduleux surréalistes qui se sont développés sous couvert de la bulle.

Concrètement, un système de Ponzi consiste à rémunérer les investisseurs existants avec l’argent apporté par de nouveaux investisseurs plutôt qu’avec de vrais profits, ce qui nécessite un recrutement continu jusqu’à son effondrement inévitable. L’une des caractéristiques de ces systèmes est qu’ils sont difficiles à détecter avant l’éclatement de la bulle, mais étonnamment simples à comprendre avec le recul.

Dans cet article, nous abordons la question suivante : quelles traces les systèmes de Ponzi laissent-ils dans les bulles financières alimentées par la technologie ? Comment pourraient-elles nous aider à anticiper la prochaine bulle qui émergera dans le tumulte de l’IA ?

Pour ce faire, nous comparerons le Ponzi du « roi du chemin de fer » George Hudson, dans les années 1840, à celui de Bernie Madoff, rendu possible par les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les dotcoms des années 1990-2000, puis soutenu par la bulle immobilière qui a suivi aux États-Unis.

« Railway Mania » de George Hudson

La « Railway Mania » débute au Royaume-Uni en 1829. Elle émerge sous l’effet à la fois des attentes des investisseurs quant à la croissance de cette nouvelle technologie et du manque d’alternatives d’investissement provoqué par l’arrêt de l’émission d’obligations par le gouvernement. La promesse de la technologie ferroviaire entraîne un afflux de compagnies ferroviaires avec l’enregistrement de plus de 50 entreprises au cours des quatre premiers mois de 1845 seulement.

George Hudson (1800–1871), caricaturé ironiquement « hors des sentiers battus » dans la revue Punch. Wikimédia

À cette époque, les estimations des coûts de développement ferroviaire sont sous-évaluées de plus de 50 %, et les prévisions de recettes sont estimées entre 2 000 et 3 000 livres sterling par mile, alors que les recettes réelles se situent plutôt entre 1 000 et 1 500 livres par mile. (Cent livres sterling en 1845 équivalent à 15 782,99 livres sterling en 2026, soit 18 216,73 euros, ndlt) Les normes comptables rudimentaires permettent une certaine liberté dans la présentation des comptes, comme le report de la comptabilisation des dépenses. La responsabilité des directeurs incombe aux actionnaires et non à des auditeurs externes ou à des représentants de l’État.

George Hudson, qui est également membre du Parlement, encourage la déréglementation du secteur ferroviaire.

Ponzi de Bernard Madoff

La réputation de Bernard Madoff s’est construite sur son succès dans les années 1970 grâce à l’informatisation et à l’innovation technologique dans le domaine du trading. La bulle Internet est alimentée par l’expansion rapide des entreprises technologiques, avec plus de 1 900 sociétés TIC cotées sur les bourses américaines entre 1996 et 2000, ce qui permet à son fonds BLMIS de détenir 300 millions de dollars d’actifs en 2000 (alors plus de 300 millions d’euros, ndlr).


À lire aussi : En finir avec la finance Ponzi, vraiment ? Le cas « Martin Shkreli »


Bernard Madoff (1938-2021), président fondateur de Bernard L Madoff Investment Securities LLC, l’une des principales sociétés d’investissement de Wall Street. En 2008, il est arrêté par le FBI pour escroquerie de type « système de Ponzi ». Wikimédia

Le système de Madoff se développe dans un contexte de croissance rapide des produits dérivés, tels que les credit default swaps (CDS) et les collateralized debt obligations (CDO), qui augmentent de 452 % entre 2001 et 2007. La forte volatilité des marchés engendre une normalisation des rendements exceptionnellement élevés, masquant le caractère irréalisable des performances promises par Bernard Madoff. Ces rendements sont considérés comme modérés par les investisseurs, qui ne perçoivent pas l’invraisemblance d’une telle constance sur le long terme, ce qui permet au système de durer sans être détecté.

Les activités de Bernard Madoff sont facilitées par le fait qu’avant la loi Dodd-Frank de 2010 sur la supervision des banques, l’enregistrement des hedge funds (fonds spéculatifs) auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC, l’organisme de régulation des marchés financiers) est volontaire. De plus, après les attentats du 11 septembre 2001, les ressources gouvernementales sont réorientées vers la sécurité nationale, entraînant une baisse de plus de 25 % des enquêtes ouvertes pour crimes financiers entre 2000 et 2003.

L’invraisemblance des rendements de Bernard Madoff est négligée par la SEC, malgré les signalements de lanceurs d’alerte qui ont déclenché une enquête – ce qui reflète son manque de connaissances et celui d’autres organismes de réglementation en matière de trading des hedge funds. Cela a également pu être le résultat de l’influence des relations étroites de Madoff avec les autorités de régulation, compte tenu de ses fonctions passées de président du Nasdaq et de conseiller en structure de marché auprès de la SEC.

Au moment de l’éclatement de la bulle ferroviaire, les taux d’intérêt de la Banque d’Angleterre sont à leur plus bas niveau depuis près d’un siècle. De même, la baisse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale états-unienne (Fed) dans les années 2000 réduit le coût des crédits immobiliers, stimulant la demande et contribuant à l’inflation des prix de l’immobilier. Dans les deux cas, les marchés sont inondés d’argent bon marché et lorsque tout le monde gagne de l’argent (ou pense en gagner), les questions qui dérangent ne sont pas posées.

De l’ascension à la chute des fraudeurs

George Hudson de même que Bernard Madoff communiquent très peu sur leurs opérations auprès de leurs collègues directeurs et actionnaires. Le premier lève notamment 2,5 millions de livres sans fournir de plan d’investissement détaillé. Madoff, quant à lui, emploie et surpaye des collaborateurs peu qualifiés afin de décourager les questions sur le fonctionnement interne, et évite les réunions de présentation aux investisseurs pour ne pas avoir à répondre aux interrogations de professionnels avertis. Il recrute plutôt ses investisseurs par le biais de relations philanthropiques et de réseaux personnels. Des éléments suggèrent que certains actionnaires sont en partie conscients des pratiques commerciales douteuses de Hudson, mais ils ne s’y opposent pas initialement.

Lorsque leurs bulles respectives éclatent, ces pratiques commerciales douteuses sont révélées, et il apparaît clairement qu’ils utilisent, selon le système classique de Ponzi, des capitaux frais – et non les bénéfices des investissements – pour verser des dividendes aux investisseurs. Il a également été révélé qu’ils utilisent les fonds des investisseurs pour financer leurs trains de vie luxueux. Hudson aurait détourné environ 750 000 livres (soit environ 74 millions de livres actuelles, soit 85,4 millions d’euros, ndlt), tandis que la fraude de Bernard Madoff a atteint 65 milliards de dollars de pertes déclarées, avec des pertes réelles pour les investisseurs estimées à environ 18 milliards.

Tous deux ont terminé dans la disgrâce : Hudson s’est enfui en France et Madoff est mort en prison.

Sur la piste du renard

Méfiez-vous lorsque vous voyez des entreprises d’IA dont la valeur marchande ne cesse d’augmenter, dirigées par des leaders charismatiques et influents – il est préoccupant que les dirigeants des géants de l’IA entretiennent des relations aussi étroites avec la Maison-Blanche.

Dans ces cas, il est impératif d’analyser la qualité des communications avec les actionnaires et les investisseurs potentiels, notamment en termes d’allocation du capital et de transparence sur les flux de trésorerie détaillés. Il ne suffit pas de se fier aux états financiers audités ; il faut aller beaucoup plus loin dans l’examen de la stratégie d’investissement – ce qui exigera évidemment des auditeurs qu’ils redoublent d’efforts.

Lorsque les investisseurs sont pris dans la frénésie, au coin de la rue attend un Ponzi.


Geneva Walman-Randall a contribué à cet article en tant qu’assistante de recherche sur les conditions entourant les systèmes de Ponzi de Bernie Madoff et de George Hudson. Elle a mené cette recherche en tant qu’étudiante invitée au St. Catherine’s College d’Oxford.

The Conversation

Paul David Richard Griffiths ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.03.2026 à 11:33

Télétravail à Tahiti, un décor de rêve et des risques RH importants

Caroline Diard, Professeur associé - Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education
Romain Sohier, Enseignant-chercheur en Marketing - Laboratoire Métis, EM Normandie
Virginie Hachard, Doyenne associée de la Faculté, Enseignant-chercheur en entrepreneuriat, Laboratoire Metis, EM Normandie
Télétravail à 15 000 km depuis Tahiti. Ce cas limite bouscule le management et les risques RH. Une étude inédite révèle les risques cachés de l’hyperflexibilité.
Texte intégral (2242 mots)

Après Ubisoft, c’est au tour de Stellantis France de revenir sur la pratique du télétravail. C’est l’heure du ressac de la vague de ces dernières années favorable au travail à distance dans certaines entreprises. Mais quelles sont les motivations de ce retour au monde d’avant « le monde d’après » ? Tous les risques juridiques du télétravail ont-ils été bien anticipés ? Illustration avec un cas extrême : le télétravail depuis… Tahiti !


Quand il est minuit à Tahiti… il est midi à Paris. Dans ce contexte, imaginez un collaborateur qui télétravaille depuis Tahiti (Polynésie française), soit à 15 000 kilomètres de son employeur. Pas de bureau partagé, pas d’open space, pas de machine à café…

Si avoir une famille installée sous les cocotiers peut sembler désirable, la médaille a aussi un revers : des réunions à minuit, en raison du décalage horaire, une connexion Internet parfois capricieuse. Tahiti rêve ou cauchemar du salarié en télétravail ? Et qu’en est-il pour l’employeur ?

Quand la fiction devient réalité

Ce scénario, loin d’être un une fiction, est une situation réelle, étudiée dans une recherche inédite sur le télétravail « hyperflexible ». Par ce terme, on s’intéresse à une forme atypique de télétravail, où la distance géographique et la durée bousculent tous les repères traditionnels du management.


À lire aussi : Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer


Dans l’organisation étudiée, le télétravail a été mis en place en dehors du contexte pandémique. L’entreprise étudiée a choisi d’encadrer le télétravail à travers une charte déposée auprès de la Dreets (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) dès 2019. Un avenant a été signé en janvier 2021. Le collaborateur concerné a sollicité en janvier 2021, après une première expérience de télétravail à temps plein en confinement, la possibilité d’exercer son activité en Polynésie française. Le collaborateur a obtenu de son employeur un détachement de deux ans. Des entretiens semi-directifs ont été réalisés mensuellement avec son n + 1.

Télétravail hyperflexible

Avec une posture de recherche-intervention, nous avons étudié le cas particulier de ce collaborateur, en ayant formulé la question de recherche suivante : le télétravail exercé à temps plein et outre-mer, comporte-t-il des risques sur l’engagement et l’intention de rester dans l’entreprise ? Peut-il produire des risques potentiels particuliers ?

Nous avons considéré une forme de télétravail hyperflexible compte tenu de l’éloignement géographique (la distance entre Tahiti et la métropole est de 15 706 kilomètres), de l’organisation du nombre de jours en présentiel en métropole très réduit (trois semaines en novembre et quatre en janvier) et la durée du détachement (deux ans).

De manière générale, la notion de flexibilité est multidimensionnelle. Elle concerne parfois la flexibilité dans la relation d’emploi (contrat de travail précaire, autoentrepreneur). Elle peut aussi renvoyer au temps de travail (forfait-jours, temps partiel) ou au le lieu de travail (à domicile, en mode nomade, en espace de coworking). Ces trois dimensions peuvent être isolées ou cohabiter.

Des formes variées de flexibilité

L’hyperflexibiltié prend aussi des formes variées. Ainsi, Stich et Mairesse ont observé un chef d’entreprise parti 40 jours télétravailler sur une île déserte, physiquement isolé mais virtuellement connecté à une communauté immergée dans ses aventures.

De même, le Working From Anywhere (WFA), où les salariés ne sont plus tenus de résider près de leur employeur redessine les frontières du travail et marque une flexibilité accrue pour choisir le lieu de vie des salariés. Ce modèle, déjà observé dans les métiers des systèmes d’information, exige cependant une culture organisationnelle adaptée pour préserver productivité et efficacité.

Un recul en France et à l’étranger

Plusieurs expériences de télétravail à temps plein aussi bien en France (Boursorama, Mutuelle générale) qu’à l’international (Amazon, Apple, GitHub, Nasa, Facebook, Twitter, Slack, Glassdoor) ont pour certaines été abandonnées.

Les dirigeants, pour justifier ce retour en arrière, ont invoqué diverses raisons comme, par exemple, les inégalités de traitement. Les différences de conditions de travail entre les collaborateurs créeraient des frustrations chez certains. Un autre argument est parfois mobilisé : l’altération de la culture d’entreprise et la dilution du collectif. Ces reculs de certaines entreprises suggèrent une prise de conscience tardive mais réelle des risques RH inhérents à la pratique du télétravail.

Des risques multiples

Notre étude de cas complète la littérature sur les risques en situation de télétravail, en s’intéressant spécifiquement à une situation extrême. À travers notre approche longitudinale sur deux ans nous avons ainsi identifié plusieurs types de risques inhérents à la distance, le décalage horaire et les conditions techniques d’exercice des missions.

En premier lieu, les risques techniques et logistiques (connexion difficile, manque de certains outils, difficulté pour revenir en métropole pendant la crise sanitaire). Ces difficultés peuvent engendrer une situation anxiogène, notamment en raison de l’isolement et de la dépendance aux outils numériques. La dépendance à ces outils technologiques devient critique, car les problèmes ne peuvent pas être résolus par un simple déplacement. La personne qui télétravaille à Tahiti témoigne :

« Avant le télétravail, cela ne me dérangeait pas d’avoir de nombreux dossiers de data sur mon bureau d’ordinateurs, car j’avais accès à toutes les ressources à mon domicile et j’habitais à quelques kilomètres de mon lieu de travail. Dorénavant, j’optimise mes données, car un incident peut vite arriver à distance, et je préfère avoir un accès simple à mes données, car je n’ai que deux ordinateurs portables actuellement.
Un incident ce mois-ci : le problème de mise à jour Windows sur l’ordinateur, qui ne peut se faire que via le réseau de l’organisation : l’ordi n’était plus utilisable. Or on ne peut pas joindre la métropole par téléphone car pas d’abonnement. Je suis passé par What’s app en contactant un collègue pour contacter le technicien informatique pour une mise à jour. »

En second lieu, les risques psychosociaux :

  • l’isolement professionnel : l’éloignement géographique et le manque d’interactions ;

« En étant à distance, il est moins aisé de discuter en direct avec une personne pour avoir de l’information. Des tutoriels et vidéos en ligne sont donc importants pour satisfaire certaines de mes requêtes. »

  • le stress accru : le décalage horaire et la nécessité d’être hyperconnecté pour compenser la distance créent un déséquilibre entre les contraintes perçues et les ressources disponibles en mode asynchrone ;

  • l’hyperconnectivité : le collaborateur doit souvent travailler en dehors des horaires classiques, ce qui peut nuire à l’équilibre entre la vie professionnelle et personnelle.

« J’optimise mon temps de travail avec la métropole, le matin je traite les mails reçus la nuit, puis après je travaille non stop sur mes missions. »

Une relation managériale bousculée

Les enjeux pour l’employeur incluent également des risques liés à la gestion de la relation managériale. Dans notre étude, nous avons retrouvé des difficultés à anticiper les tâches, un risque d’inégalité de traitement entre les salariés en mobilité et ceux restés en métropole, une possible diminution de la performance, une érosion de la confiance, ainsi qu’un sentiment d’exclusion vis-à-vis de l’équipe.

Enfin, il existe des risques liés aux doubles carrières : contrairement aux études classiques sur les conjoints d’expatriés, le conjoint du salarié étudié s’est bien adapté à la vie locale et n’a pas subi de perturbation majeure de sa carrière. Le risque apparaît progressivement lorsqu’il faut évoquer d’un retour dans l’Hexagone, où les arbitrages entre vie familiale et professionnelle deviennent conflictuels.

La carrière du conjoint

La double carrière pose ici un défi particulier : si le conjoint s’adapte bien sur place, le retour en métropole peut devenir une source de tension majeure. La littérature décrit les conflits travail/famille mais le défi posé en cas de télétravail hyperflexible n’est pas documenté. La question des doubles carrières est apparue dès la première année du détachement en Outre-mer. Pour le salarié, ce choix a généré un dilemme entre vie professionnelle et vie familiale : rentrer en métropole et laisser sa famille à distance, avec des arbitrages difficiles à faire.

Le Monde, 2022.

Bien que le salarié ait envisagé de quitter l’entreprise, cette intention n’était pas liée au travail, mais à la situation familiale. Finalement, le salarié est rentré en métropole. Cette situation met en lumière un conflit classique des couples à doubles carrières : le choix entre la stabilité professionnelle et l’équilibre familial. Malgré les tensions, son engagement envers l’entreprise n’a pas été remis en cause, mais plutôt renforcé par cette expérience.

Le collectif de travail et l’institution ont alors été contraints à une forme d’agilité organisationnelle.

« Deux de mes collègues ont trouvé un système adapté pour l’accès aux dossiers en papier et ont proposé une numérisation. Il y a beaucoup de bienveillance. »

Les horaires des réunions d’équipe ont aussi été adaptés pour tenir compte du décalage horaire.

Quand la distance exacerbe les tensions

Tous les risques RH apparus au fil de l’étude longitudinale semblent exacerbés par la distance. Le départ sous forme de détachement vers Tahiti a pourtant été anticipé avec une formalisation maximale par le service RH tendant à minimiser les risques (notamment au moyen d’un avenant au contrat de travail et de mise en place des garanties sociales et fiscales).

En revanche, la réponse aux aléas conjoncturels a dépendu largement de liens informels coconstruits au fil de l’expérience avec certains collègues. Par exemple, le retour initialement prévu en métropole pour trois semaines (ce que prévoyait l’avenant au contrat) n’a pas été possible pour des raisons sanitaires (escale aux États-Unis depuis Tahiti). Le collaborateur a vécu une période difficile à ce moment-là avec le sentiment de ne pas avoir « rempli le contrat ».

Ceci peut laisser supposer que la mise en place d’une situation extrême, inédite à titre expérimental a révélé une bienveillance du collectif de travail. D’autres salariés de l’organisation ont, quant à eux, bénéficié de la possibilité de résider dans leur pays d’origine pour des raisons fiscales dans le cadre cette fois d’une formalisation induite. L’organisation avec cette formalisation a tenté d’éviter des comportements déviants et du télétravail informel, non déclaré, hors du territoire et ainsi de limiter les risques de contentieux, notamment en matière d’accident du travail, redressement social ou fiscal.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

15.03.2026 à 17:39

Pourquoi les émissions de méthane ont-elles bondi de 2020 à 2023 ? Une étude permet enfin de répondre

Philippe Ciais, Directeur de recherche au Laboratoire des science du climat et de l’environnement, Institut Pierre-Simon Laplace, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Une étude revient sur les causes de l’augmentation rapide des émissions de méthane entre 2020 et 2023. En cause, des phénomènes naturels aggravés par le changement climatique.
Texte intégral (2801 mots)

Pendant que le monde était confiné du fait de la pandémie de Covid-19 en 2020, puis au cours des deux années suivantes, la croissance du méthane dans l’atmosphère a été plus élevée que tout ce qui avait été observé depuis le début des années 1980. Toutes sortes d’hypothèses ont alors surgi – certains chercheurs avaient, par exemple, imaginé un rôle « protecteur » aux émissions d’oxydes d’azote résultant du transport routier, alors considérablement ralenti.

Dans une étude publiée début février 2026 dans la revue Science, le spécialiste des gaz à effet de serre Philippe Ciais et ses collègues ont reconstitué ce qui s’est réellement passé lors de cet épisode. En cause, des phénomènes naturels aggravés par le changement climatique. Le chercheur répond ici à nos questions.


The Conversation : Replongeons-nous brièvement dans le contexte de 2020. En quoi la pandémie et, surtout, les confinements mis en place un peu partout dans le monde ont-ils représenté une expérience à large échelle unique pour les spécialistes de l’atmosphère ?

Philippe Ciais : Les confinements, en particulier, ont eu des répercussions globales. La pollution atmosphérique, et notamment les émissions de dioxyde de carbone (CO₂), a été réduite à l’apogée des mesures de confinement. Cette baisse a toutefois été faible – environ 6 % seulement en moyenne pour le CO₂ – et de courte durée, avec un rebond rapide des émissions dès la reprise des activités économiques normales.

Mais ce moment a constitué une expérience unique pour nous, chercheurs : nous n’avons pas souvent l’occasion d’étudier la réaction du système atmosphérique à une telle réduction des activités humaines. On s’en souvient, de nombreuses villes étaient alors devenues plus respirables grâce à l’arrêt des transports routiers.

Nous avons ainsi pu nous intéresser à l’impact de cette réduction sur la chimie atmosphérique et, en particulier, sur l’augmentation du méthane dans l’atmosphère. À noter, toutefois, que cette augmentation s’est poursuivie en 2021 et en 2022 : les mesures de confinement de 2020 ne pouvaient donc, à elles seules, l’expliquer.

En effet, entre 2020 et 2022, les concentrations de méthane ont bondi. En quoi cela a-t-il surpris la communauté scientifique ?

P. C. : Le méthane est un gaz à effet de serre puissant, son augmentation à cause des activités humaines est le deuxième principal facteur responsable du réchauffement climatique. Nous surveillons en continu les concentrations atmosphériques de ce gaz grâce à plusieurs réseaux d’observation atmosphérique. Cela permet de calculer, chaque année, l’augmentation de la concentration de méthane.

Nous avons ainsi remarqué qu’en 2020, puis en 2021 et en 2022, le taux de croissance du méthane était très élevé. En fait, ces chiffres étaient les plus élevés jamais enregistrés depuis le début des mesures, qui remonte aux années 1980.

Nous avons donc commencé à étudier cette période inédite, et nous voulions avant tout comprendre quels étaient les mécanismes impliqués dans cette augmentation très rapide du méthane dans l’atmosphère.

La difficulté, c’est que l’augmentation de la concentration de méthane dans l’atmosphère ne peut pas être rattachée à un facteur unique, mais dépend d’une combinaison de facteurs : émissions anthropiques et naturelles de méthane, mais aussi destruction du méthane par le nettoyeur atmosphérique, les radicaux hydroxyles OH⁻.

« Ces radicaux hydroxyles sont un “Pacman”, expliquez-vous, qui détruit dans l’atmosphère plus de 95 % du méthane émis par les activités humaines. »

P. C. : En effet, des réactions de photodissociation surviennent dans l’atmosphère grâce aux rayons UV, et produisent des radicaux hydroxyles OH⁻, à partir d’ozone, mais le taux de radicaux produits dépend aussi des substances impliquées dans la pollution, notamment le monoxyde de carbone et les oxydes d’azote, qui contribuent à la pollution urbaine.

Ces radicaux hydroxyles sont les agents nettoyants du méthane dans l’atmosphère. Ils sont, en quelque sorte, le « Pacman » du méthane dans l’atmosphère, et permettent de le nettoyer. De ce fait, le méthane a une durée de vie moyenne dans l’atmosphère plus courte que celles du CO₂ : environ douze ans, contre plusieurs centaines d’années pour le CO₂. La destruction du méthane par les radicaux OH⁻ explique pourquoi cette durée de vie est surtout réduite au niveau des tropiques, où le rayonnement solaire est le plus fort.

Sa courte durée de vie fait du méthane un levier particulièrement pertinent pour lutter contre le réchauffement climatique à court terme. Si on réduisait les émissions de méthane, la température diminuerait immédiatement, alors qu’il y a davantage d’inertie pour les émissions de CO₂.


À lire aussi : Climat et agriculture : pour éviter le risque de surchauffe, le levier du méthane


Comment avez-vous rattaché ce phénomène connu de « nettoyage » atmosphérique du méthane au pic de croissance de la concentration de ce gaz à effet de serre, observé entre 2020 et 2022 ?

P. C. : Nous avions deux grandes hypothèses :

  • soit ce pic faisait suite à une augmentation très forte des émissions de méthane, liées aux activités humaines (agriculture, extraction d’énergie fossile…) ou d’origine naturelle, en pensant aux zones humides qui sont très sensibles à l’évolution du climat ;

  • soit cela voulait dire que les radicaux hydroxyles OH⁻ présents dans l’atmosphère ont été un peu réduits pendant la pandémie et un peu après. Même une petite réduction de ces radicaux pourrait causer un bond du méthane dans l’atmosphère.

D’où ce raccourci, entendu pendant la pandémie, selon lequel la pollution routière serait « bonne » pour lutter contre le méthane…

P. C. : Oui. Il s’agit bel et bien d’un raccourci, car tout dépend de l’endroit où les oxydes d’azote sont émis. Moins d’émissions impliquera moins d’hydroxyles OH⁻ et davantage de méthane, mais ces réactions sont modulées par d’autres espèces chimiques produites par la végétation et par les feux. Même la vapeur d’eau joue un rôle et augmente la concentration d’OH⁻ là où l’atmosphère est très propre.

Vous avez déjà publié un premier article sur le sujet en 2022. En quoi cette nouvelle publication va-t-elle plus loin ?

P. C. : L’article publié dans Nature en 2022 s’était intéressé au taux de croissance du méthane en 2019 et en 2020. Dans notre nouvelle étude, nous avons voulu expliquer pourquoi le taux de croissance du méthane était resté élevé en 2021, en 2022 – après la pandémie, donc –, puis n’a commencé à décroître à nouveau qu’en 2023.

Et de fait, nous avons confirmé que la raison de ce pic était principalement due à une concentration plus faible de radicaux hydroxyles, mais également à des augmentations dans les émissions naturelles de méthane par les zones humides et les émissions de l’agriculture. La combinaison de ces deux raisons est responsable du pic de croissance du méthane mesuré entre 2020 et 2022.

Comment avez-vous surmonté les difficultés méthodologiques pour bien distinguer les deux hypothèses ?

P. C. : Toute la difficulté au plan scientifique, en effet, était de pouvoir faire la part des choses entre ces deux hypothèses alors qu’elles impliquent des protagonistes pas toujours mesurables. Les radicaux hydroxyles OH⁻ ont une durée de vie très courte : moins d’une seconde.

Nous nous sommes appuyés sur les données du satellite japonais GOSAT, qui mesure les concentrations de plusieurs gaz à effet de serre, dont le méthane. Nous ne pouvions mesurer la concentration en OH⁻, mais nous avions les données pour les émissions d’oxydes d’azote (NOx) et de monoxyde de carbone.

À l’aide de modèles de chimie de l’atmosphère et de ces données, nous avons donc pu reconstituer l’évolution des radicaux OH⁻ par rapport à la concentration d’ozone sur la période. Ceci nous a permis de sortir de la logique de « double aveugle » qui nous empêchait, jusque-là, de trancher entre les deux hypothèses.

Nous avons confirmé qu’une baisse des OH⁻ entre 2020 et 2022 expliquait bien une large partie du pic de méthane, mais pas tout. Il manquait encore quelque chose pour expliquer les taux de croissance record du méthane observés, c’est-à-dire une augmentation des sources de méthane en surface.

Mais l’énigme n’était pas encore résolue pour autant. En effet, il existe de nombreuses sources de méthane :

Et donc, la dernière étape était de départager ces différentes sources potentielles d’augmentation…

P. C. : Les émissions naturelles des zones humides sont sensibles aux conditions hydriques et à la température. S’il fait un peu plus chaud sur les tourbières du Nord, un peu plus humide sur les marécages des tropiques, les émissions peuvent augmenter considérablement.

« Il existe par exemple une zone humide en Afrique, dans le Soudan du Sud, qui peut émettre autant de méthane en un an que tous les pays de l’UE. »

Nous avons confirmé que l’augmentation des émissions entre 2020 et 2023 provenait principalement des zones humides tropicales du nord des tropiques, principalement en Afrique et en Asie. Nous n’avons toutefois pas de vision plus précise, même si nous savons qu’il y existe des zones humides très importantes, notamment les tourbières du bassin du Congo, le lac Tchad, et le marécage géant Sudd, dans le Soudan du Sud.

Cette dernière zone humide, en particulier, est gigantesque. Lors de l’arrivée de la saison des pluies, cela peut entraîner des émissions de méthane soudaines et considérables : parfois 10 millions de tonnes de méthane par an, ce qui est presque autant que celles des pays de l’Union européenne en un an (13 millions) !

Ces pluies ont, en retour, pu faciliter l’agriculture, en particulier la culture du riz et la pâture des buffles sur ces terres inondables. Indirectement, cela peut aussi avoir amplifié les émissions de méthane par ce biais.


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La période de juin 2020 à 2023 était par ailleurs dominée par un épisode climatique La Niña, qui a tendance à aggraver les cyclones et les tempêtes tropicales… (son antagoniste El Niño étant davantage associé aux périodes de sécheresse). Pourrait-il y avoir un lien entre cet épisode et les émissions de méthane ?

P. C. : Oui, un climat plus humide donne davantage d’émissions en provenance des zones humides, mais c’est un peu plus compliqué que cela, car les zones humides sont dans des régions bien précises. S’il y a davantage de pluies ou d’apports en eau par le ruissellement et les eaux souterraines là où on a une grande zone humide, alors oui, vous avez les conditions favorables pour augmenter les émissions de méthane. Mais si un surplus de pluies tombe sur des régions sans zone humide, il ne se passera pas grand chose.


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Comment peut-on s’assurer que le méthane en question ne provenait pas d’autres phénomènes, tels que les feux de forêt ?

P. C. : Parce que les molécules de méthane n’ont alors pas la même signature isotopique. Environ un pour cent des molécules de méthane sont plus lourdes, car leur atome de carbone a un neutron de plus. Il s’agit de carbone 13, un isotope plus lourd que le carbone 12, majoritaire. Le carbone 13 est un isotope stable, il ne se décompose pas par radioactivité.

Le méthane produit par les bovins et la culture du riz est d’origine bactérienne, généré par des bactéries anaérobiques. Ce méthane bactérien a une teneur plus faible en carbone 13 que celui qui est produit par les feux ou par les fuites de gaz fossile. Or justement, entre 2020 et 2023, tandis que le méthane était en forte augmentation, le carbone 13 du méthane diminuait plus rapidement. Cela veut dire que le surplus d’émissions qui a été relâché dans l’atmosphère contenait moins de carbone 13, donc qu’il était d’origine bactérienne.

En définitive, que nous dit cette étude des meilleurs moyens de réduire les émissions de méthane et de lutter contre le changement climatique ?

P. C. : L’augmentation soudaine de méthane entre 2020 et 2023 peut être vue comme un signal d’alarme. Notre étude montre que les émissions de gaz à effet de serre naturelles ne sont pas constantes d’une année à l’autre, et qu’elles sont très sensibles aux conditions climatiques. Tout cela peut accélérer considérablement le rythme des émissions.

Le dégel du pergélisol (permafrost), par exemple, devrait nous préoccuper. Nous savons, d’après des observations sur le terrain, que lorsqu’une zone humide est gelée, elle n’émet pas trop de méthane tant que l’on n’enlève pas la glace. Lorsque le pergélisol est exposé, en revanche, les émissions de méthane peuvent être multipliées par dix.

Il est donc urgent de mieux comprendre quels sont les facteurs climatiques qui déclenchent et contrôlent les émissions naturelles. Et, dans le même temps, de réduire les émissions que nous pouvons contrôler, liées à l’agriculture et à l’industrie fossile.


Cette interview, traduite, éditée et adaptée de l’anglais vers le français par The Conversation France, est issue du podcast « The Conversation Weekly », produit par The Conversation UK.

The Conversation

Philippe Ciais a reçu des financements de la Fondation BNP Paribas (don philanthropique pour le Global Carbon Altas), du projet financé par 4C EU Horizon2020 et du projet Climate Change Initiative de l'Agence spatiale européenne.

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