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08.07.2026 à 15:31

Football : les Bleus représentent-ils la France ?

Tapiwa Seremani, Associate Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management
Les Bleus constituent le reflet de plusieurs réalités historiques : héritage colonial français, dynamiques migratoires et politiques de formation mises en œuvre par la FFF depuis les années 1990.
Texte intégral (1560 mots)

À chaque Coupe du monde, ce ne sont pas seulement les performances des Bleus qui sont scrutées, mais l’identité des joueurs et leurs origines. Leur présence sur le terrain ravive un débat ancien sur l’immigration, l’identité nationale et la manière dont la France se pense elle-même. Derrière la composition de l’équipe se rejoue, à chaque tournoi, la question inachevée de l’identité postcoloniale du pays et de ce que signifie être français au XXIᵉ siècle.


Lorsque le sélectionneur Didier Deschamps a dévoilé la liste des joueurs retenus pour représenter la France lors de la Coupe du monde 2026, l’une des premières questions qui lui a été posée portait sur la présence de joueurs originaires des outre-mer au sein de l’équipe. En réponse, Deschamps a souligné que la sélection nationale reflétait à la fois la société française et son histoire.

Cette déclaration a rapidement suscité de nombreux débats, notamment sur les réseaux sociaux, où il est apparu que la composition de l’équipe ne correspondait pas, pour beaucoup, à leur vision de la France. Comme nombres de ses prédécesseurs, Didier Deschamps venait en effet de constituer une sélection majoritairement composée de joueurs issus de l’immigration. Et, comme eux, il s’est retrouvé confronté à une question qui accompagne depuis longtemps l’équipe de France : les Bleus représentent-ils réellement la France et la société française ?

Lorsque la France remporte sa première Coupe du monde en 1998, les célébrations sont largement interprétées à travers le prisme de l’identité nationale. Le slogan « Black-Blanc-Beur » s’impose alors comme symbole d’une France multiculturelle. À l’inverse, lorsque les choses tournent mal pour les Bleus, comme lors du scandale de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, marqué par la grève des joueurs, les critiques sont également formulées en termes d’identité, de valeurs françaises et de ce qui constitue une représentation authentique de la nation.

Si cette question revient à chaque Coupe du monde, c’est qu’elle dépasse largement le football. Pourquoi une équipe dont la plupart des joueurs sont nés en France continue-t-elle d’être interrogée sur sa capacité à représenter la nation ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’histoire longue de la France, de son empire colonial à son modèle de formation sportive.

Une équipe façonnée par l’histoire

Pourquoi les Bleus comptent-ils autant de joueurs issus de l’immigration ? La réponse réside notamment dans la rencontre entre plusieurs dynamiques historiques.

Les vagues migratoires en provenance des anciennes colonies françaises se sont souvent concentrées dans des quartiers défavorisés.

Parallèlement, l’État et la Fédération française de football ont développé, notamment à partir des années 1980 et 1990, des infrastructures sportives dans ces territoires afin d’offrir aux jeunes des activités structurantes et de lutter contre une marginalisation qui prenait parfois la forme de la délinquance chez les jeunes de ces quartiers. Le football est alors devenu un loisir accessible pour les enfants des quartiers populaires, dont beaucoup étaient originaires de familles immigrées venues des anciennes colonies.

Plus qu’un simple loisir, il est devenu pour beaucoup une voie d’émancipation, offrant une possibilité d’échapper à la pauvreté, à l’exclusion sociale et à la marginalisation. Pour de nombreux jeunes, il a constitué un espace d’intégration sociale, mais également une opportunité de mobilité économique et de sortie de la pauvreté. Il n’est donc pas surprenant que le principal vivier du football français soit aujourd’hui largement concentré dans ces territoires.

Cette réalité se reflète dans la composition de l’équipe nationale et dans de nombreux autres pays européens au passé colonial, tels que l’Angleterre et les Pays-Bas. Cependant, au sein de l’équipe de France, des questions liées à l’identité et à la représentation semblent demeurer irrésolues. La France produit aujourd’hui un nombre exceptionnel de joueurs de classe mondiale dans les banlieues françaises.

Avec 99 joueurs nés et formés sur son sol parmi les 1 248 participants à la Coupe du monde 2026, la France est le premier pays exportateur de talents du tournoi. Si 23 d’entre eux portent le maillot des Bleus, les 76 autres représentent d’autres sélections, parmi lesquelles Haïti, le Sénégal, le Maroc ou encore l’Algérie.

Le poids de l’imaginaire national

Ensemble, l’héritage colonial français, les dynamiques migratoires et les politiques de formation mises en œuvre par la Fédération française de football depuis les années 1990 ont contribué à créer l’un des systèmes de production de talents footballistiques les plus performants du monde.

Ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi l’équipe de France présente aujourd’hui ce visage. Ils n’expliquent pas, en revanche, pourquoi cette composition continue d’être contestée. Pour répondre à cette question, il faut déplacer le regard du terrain vers les représentations de la nation.

La colonisation n’a pas seulement transformé l’identité des peuples colonisés, elle a aussi profondément remodelé celle des sociétés colonisatrices, qui continuent aujourd’hui d’en gérer les héritages et les contradictions. Dans le cas français, une tension demeure quant à ce qui représente véritablement la France.

D’un côté subsiste une vision précoloniale ou nostalgique de la nation, selon laquelle une représentation symboliquement « correcte » de la France serait celle d’une France essentiellement blanche sur le plan ethnique. De l’autre, une vision qui considère que l’histoire impériale de la France a contribué à façonner une nation multiculturelle et pluralisée par les migrations, tout en restant fondée sur les principes universalistes de la République. Ces deux visions continuent de coexister et parfois de s’opposer. Cette tension, restée largement irrésolue, resurgit à l’occasion d’événements comme la Coupe du monde, lorsque revient la question sensible de savoir qui peut véritablement prétendre représenter la France.

La compréhension des identités contemporaines nécessite de reconnaître les formes d’hybridité culturelle produites par l’expérience coloniale. La France est une société hybride : une nation façonnée par son histoire coloniale, mais qui demeure parfois mal à l’aise avec des représentations de la nation qui s’éloignent d’une image traditionnellement blanche de la France.

Ainsi, le problème semble moins résider dans l’équipe de France que dans l’imaginaire national. Celui-ci paraît parfois figé dans une représentation d’une « France blanche » précoloniale, sans pleinement reconnaître que la France contemporaine est le produit d’une histoire complexe et métissée.

Les Bleus sont-ils français ? Sans aucun doute. Représentent-ils une France marquée par son histoire coloniale ? Oui. Représentent-ils, en revanche, l’image idéalisée que certains continuent d’associer à la nation française ? Sans doute pas.

En définitive, le débat récurrent sur la représentativité des Bleus en dit peut-être moins sur ceux qui portent le maillot de l’équipe de France que sur les tensions persistantes qui opposent l’héritage colonial de la France à la persistance d’un imaginaire national fondé sur une identité blanche.

The Conversation

Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:31

Médias : qui décide de ce que vous lisez ? Dans les coulisses de la « mécanique de la donnée »

Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Quelle place la collecte des données et les algorithmes de recommandation prennent-ils dans l’offre d’information accessible en ligne ?
Texte intégral (1870 mots)

Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.


Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.

Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».

Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.

Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.

C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.

Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.

La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.

Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.

Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.

Quand un article reçoit une « note »

Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.

Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.

Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.

Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».

Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.

Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.

L’infolettre de la machine et du journaliste

Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.

L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».

Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.

Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.

Dépossession ou redéfinition des rôles ?

Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.

Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.

Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.

Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :

« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »

Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.

Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.

La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.

The Conversation

Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:31

Au-delà du projet immobilier Kushner-Trump, les racines de la contestation politique en Albanie

Altin Gjeta, PhD Candidate in Political Science and International Studies, University of Birmingham
En Albanie, le projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump suscite un mouvement de protestation qui pourrait emporter Edi Rama, au pouvoir depuis treize ans.
Texte intégral (1423 mots)

Née de l’opposition au projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump sur le littoral albanais, la mobilisation, qui se déroule depuis le début du mois de juin, révèle des tensions politiques plus profondes. Elle met en lumière le rejet de la corruption et du mode de gouvernance du premier ministre Edi Rama.


Depuis plusieurs semaines, des milliers d’Albanais descendent dans les rues de leur capitale, Tirana, pour s’opposer au projet de luxueux complexe touristique porté par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Celui-ci prévoit d’investir près de 4 milliards d’euros dans la construction d’infrastructures immobilières sur le littoral préservé de Zvërnec (sud de l’Albanie) et dans les zones humides environnantes.

À la tête de l’Albanie depuis 2013, le premier ministre Edi Rama vante ce projet qu’il présente comme un levier de transformation de l’économie albanaise et spécialement de son secteur touristique. Mais les riverains et les organisations environnementales y voient au contraire une menace pour des écosystèmes fragiles et dénoncent des litiges fonciers jamais résolus.

La contestation a pris de l’ampleur à la fin du mois de mai, après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant traîné au bord d’une falaise par des agents de sécurité sur le site du projet. Devenue virale, elle a déclenché les plus importantes manifestations qu’ait connues l’Albanie depuis plusieurs décennies — des manifestations qui ont rassemblé une société longtemps divisée autour de clivages partisans et de visions divergentes de l’héritage du communisme.

Les mobilisations se sont progressivement muées en un vaste mouvement antigouvernemental désormais connu sous le nom de « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux emblématiques des zones humides menacées à Zvërnec. À Tirana comme dans plusieurs villes européennes où la diaspora se mobilise, les contestataires appellent à la démission d’Edi Rama.

Une contestation qui dépasse le projet de Kushner

La colère exprimée aujourd’hui traduit un rejet de la corruption systémique qui gangrène le pays. Elle est alimentée par une succession d’affaires ayant conduit à l’incarcération de plusieurs ministres pour abus de pouvoir et faits de corruption.

Alors que la lutte contre la corruption et le crime organisé constitue l’une des principales conditions de l’adhésion du pays à l’Union européenne – les négociations ont officiellement débuté en 2024 –, Rama est accusé d’affaiblir sans cesse les mécanismes de transparence et de contrôle.

Malaise économique au cœur de la crise

Ces dernières années, le coût de la vie s’est envolé. Les prix des carburants figuraient déjà parmi les plus élevés des Balkans avant même les chocs énergétiques provoqués par les guerres en Ukraine et en Iran. Les critiques pointent la concentration du marché énergétique entre les mains de personnalités proches du pouvoir, au détriment de la concurrence. Les investisseurs étrangers peinent depuis longtemps à s’implanter en Albanie, freinés par une concurrence faussée, un système d’attribution des marchés publics empreint de corruption et une application défaillante des contrats.

Dans le même temps, la flambée des prix de l’immobilier a aggravé les difficultés d’accès au logement. Le contrôle insuffisant des transactions a favorisé l’expansion rapide du secteur immobilier. Un rapport de l’ONU suggère que la hausse des prix est alimentée par le blanchiment d’argent illégal, notamment à Tirana et sur le littoral.

Le tourisme, qui attire chaque année plusieurs millions de visiteurs, demeure l’un des principaux moteurs de la croissance du pays. Toutefois, le sous-développement de l’industrie agroalimentaire, conjugué aux défaillances des réseaux routiers et ferroviaires, prive une grande partie de la population des retombées de cette réussite.

Les jeunes se sentent particulièrement touchés par ce décalage. Ils dénoncent leur mise à l’écart des processus politiques et des opportunités économiques, dans un contexte de gouvernance jugée opaque. Plus d’un demi-million d’Albanais ont émigré vers l’Union européenne au cours de la dernière décennie, en quête de meilleures opportunités.

Quelle issue politique ?

Alors que les mobilisations se poursuivent, l’issue de la crise demeure incertaine. Les manifestants réclament non seulement la démission du gouvernement, mais aussi des réformes institutionnelles, à commencer par une refonte du système électoral. Certains demandent la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’engager des réformes constitutionnelles et de relancer la lutte contre la corruption et le crime organisé.

Mais le Parti socialiste dispose d’une confortable majorité parlementaire et Rama a jusqu’à présent rejeté l’éventualité d’une démission. Il a également accusé les manifestants d’agir sous l’influence de puissances étrangères, notamment de l’Iran, sans présenter d’éléments à l’appui de cette affirmation.

Pourtant, la pression sur son gouvernement s’intensifie. Le 17 juin, le Parlement européen a appelé les autorités albanaises à suspendre les travaux dans les zones protégées. Le parquet, quant à lui, a engagé de nouvelles poursuites visant des personnes soupçonnées de blanchiment d’argent dans le secteur de la construction, longtemps considéré comme un pilier du pouvoir du gouvernement.

Des signes de dissidence apparaissent parallèlement au sein du parti au pouvoir. La députée Marjana Koçeku a récemment quitté le Parti socialiste pour siéger comme indépendante, tandis que plusieurs anciens ministres ont publiquement dénoncé la gouvernance de Rama, jugée de plus en plus autoritaire.

Le mouvement de protestation, idéologiquement hétérogène, peine à trouver une traduction électorale. Il n’en constitue pas moins un défi pour l’autorité de Rama. Par son ampleur, la mobilisation populaire révèle une profonde crise de légitimité du pouvoir et une aspiration à un renouvellement de la classe dirigeante.

Le premier ministre, qui refuse de démissionner, mise sur l’essoufflement du mouvement. Mais les manifestations ont renforcé le sentiment dans la population qu’un changement politique d’envergure était désormais envisageable.

The Conversation

Altin Gjeta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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