08.07.2026 à 09:59
Les astronomes cherchent-ils vraiment des extraterrestres ? Oui, mais pas comme dans les films
Texte intégral (2001 mots)
La recherche de vie ailleurs que sur Terre n’est pas de la science-fiction, mais un domaine très sérieux de recherche : l’exobiologie. Découvrez les techniques qui pourraient permettre, un jour, une rencontre du troisième type.
Sommes-nous seuls dans l’Univers ? Pendant longtemps, cette question relevait surtout de la philosophie. Chacun pouvait avoir son intuition. Kant disait même qu’il parierait toute sa fortune sur l’existence d’une vie ailleurs dans l’Univers. Il ne prenait pourtant pas un très grand risque : à son époque, il était impossible de tester cette hypothèse.
Aujourd’hui, la situation a profondément changé. Grâce aux progrès de l’astronomie, de la biologie, de la chimie et de la géologie, la recherche de la vie extraterrestre est devenue une véritable discipline scientifique : l’exobiologie. Des milliers de chercheurs tentent désormais de répondre expérimentalement à une question qui semblait encore hors de portée il y a quelques décennies.
Plusieurs approches sont explorées. L’idée est d’apprendre ce que l’on peut du cas terrestre avant d’extrapoler à d’autres mondes. Ainsi, certaines équipes cherchent à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin d’identifier les ingrédients indispensables à son émergence. D’autres étudient son évolution vers des organismes plus complexes.
Les astronomes, eux, s’intéressent à une autre question : si la vie existe ailleurs, comment pourrions-nous la détecter ?
Deux grandes stratégies se dessinent. La première consiste à rechercher des biosignatures, c’est-à-dire des traces laissées par des organismes vivants. La seconde vise les technosignatures, des indices qui pourraient révéler l’existence d’une civilisation suffisamment avancée pour développer une technologie détectable.
Chercher la vie dans le système solaire
La façon de rechercher la vie dépend avant tout de la distance. Dans notre système solaire, nous pouvons envoyer des sondes pour analyser directement des roches, des glaces ou des océans cachés sous la surface. Autour d’autres étoiles, en revanche, nous sommes condamnés à observer les planètes à distance et à interpréter la faible lumière qui nous parvient.
Mars reste l’une des cibles les plus étudiées. Le rover Perseverance ne cherche pas à photographier d’éventuels organismes vivants, mais à identifier des biosignatures fossiles : des traces chimiques ou géologiques qui indiqueraient qu’une vie microbienne a existé lorsque Mars possédait des lacs et des rivières il y a plusieurs milliards d’années. Les échantillons qu’il collecte devraient être rapportés sur Terre dans les prochaines décennies – sûrement avec beaucoup de retard à cause de coupes budgétaires sévères de l’administration Trump – afin d’être analysés avec les instruments les plus performants.
D’autres mondes suscitent également beaucoup d’espoir. Les lunes glacées Europe, autour de Jupiter, et Encelade, autour de Saturne, abritent un océan d’eau liquide sous leur croûte de glace. Encelade projette même dans l’espace des panaches d’eau provenant de son océan, offrant une occasion unique d’en analyser directement la composition. Les missions Europa Clipper et Juice, actuellement en route, permettront de mieux comprendre si ces océans réunissent les conditions favorables à l’apparition de la vie.
Au-delà du système solaire, cette approche directe devient impossible. Les astronomes doivent alors rechercher les traces que la vie pourrait laisser dans l’atmosphère ou à la surface des exoplanètes.
Les biosignatures : rechercher les empreintes laissées par la vie
Sur Terre, les êtres vivants modifient profondément leur environnement. Certaines bactéries produisent de l’oxygène, d’autres du méthane. Les plantes absorbent certaines longueurs d’onde de la lumière pour réaliser la photosynthèse. Toutes ces activités laissent des signatures qui pourraient, en principe, être détectées à des dizaines d’années-lumière.
On pourrait croire qu’il suffit de détecter de l’oxygène dans l’atmosphère d’une exoplanète pour conclure à la présence de vie. Malheureusement, la nature sait produire de l’oxygène sans intervention biologique. Il existe de nombreux mécanismes dits abiotiques capables d’imiter certaines signatures du vivant.
On recherche donc des indices plus subtils : des déséquilibres chimiques. Sur Terre, par exemple, l’oxygène et le méthane coexistent alors qu’ils devraient rapidement réagir entre eux pour former du dioxyde de carbone. S’ils restent présents simultanément, c’est parce que les organismes vivants les renouvellent en permanence. Une telle combinaison constitue une biosignature beaucoup plus convaincante qu’une seule molécule prise isolément.
L’actualité récente illustre parfaitement cette difficulté. En 2025, des observations réalisées avec le télescope spatial James-Webb sur l’exoplanète K2-18 b ont révélé la présence possible de molécules comme le sulfure de diméthyle (DMS), un composé qui, sur Terre, est principalement produit par le phytoplancton marin. L’annonce a suscité un immense enthousiasme, mais aussi de nombreuses réserves : les données restent limitées et les conclusions ont sans doute été tirées un peu trop rapidement. De plus, il est possible que ces molécules puissent être produites par des processus non biologiques. Cette étude rappelle qu’aucune molécule, à elle seule, ne peut aujourd’hui être considérée comme une preuve de l’existence de la vie. Il faudra réunir plusieurs indices indépendants et convergents avant de pouvoir revendiquer une détection crédible.
Une autre approche consiste à observer directement la lumière réfléchie par une planète. Sur Terre, les végétaux absorbent fortement la lumière rouge pour alimenter la photosynthèse, puis réfléchissent très efficacement le proche infrarouge. Cette transition brutale, appelée le « bord rouge » de la végétation (vegetation red edge), est visible lorsqu’on observe notre planète depuis l’espace. Si une biosphère extraterrestre exploitait elle aussi l’énergie de son étoile grâce à un processus analogue, elle pourrait laisser une signature similaire, même si ses organismes étaient très différents des plantes terrestres.
Aucune de ces observations ne suffira, à elle seule, à démontrer l’existence de la vie. Les astronomes devront croiser plusieurs indices : la composition de l’atmosphère, la présence éventuelle d’eau liquide, la nature rocheuse de la planète, son champ magnétique ou encore les propriétés de son étoile. Comme dans une enquête policière, c’est l’accumulation de preuves indépendantes qui permettra de construire un scénario crédible.
Les technosignatures : rechercher des civilisations plutôt que des microbes
On pourrait penser que les astronomes devraient concentrer tous leurs efforts sur la recherche de vie microbienne, probablement beaucoup plus abondante que les civilisations technologiques. Pourtant, les deux approches sont complémentaires.
Les biosignatures sont sans doute plus fréquentes, mais souvent ambiguës. Les technosignatures, elles, seraient probablement beaucoup plus rares, mais aussi beaucoup plus difficiles à expliquer autrement. Si nous recevions un signal radio contenant les décimales du nombre π ou une suite de nombres premiers, le doute serait permis bien moins longtemps.
Depuis les années 1960, les recherches regroupées sous le nom de SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence) scrutent le ciel à la recherche de signaux radio artificiels. L’idée est qu’une civilisation pourrait chercher à communiquer avec d’autres ou laisser s’échapper involontairement des émissions, comme nos propres transmissions radio et télévisées fuient dans l’espace depuis près d’un siècle.
À ce jour, aucune détection n’a été confirmée. Le célèbre « signal Wow ! », enregistré en 1977 par un radiotélescope de l’Ohio State University, est une émission radio de 72 secondes très intense et de bande étroite provenant de la constellation du Sagittaire. Son caractère inhabituel a suscité de nombreuses spéculations, mais son origine demeure inconnue. Surtout, l’absence de toute nouvelle détection similaire empêche d’y voir une preuve convaincante d’une civilisation extraterrestre.
Aujourd’hui, des chercheurs explorent un éventail beaucoup plus large de technosignatures. Une planète couverte d’éclairages artificiels pourrait produire une émission lumineuse inhabituelle. Une civilisation très avancée pourrait construire d’immenses infrastructures destinées à exploiter l’énergie de son étoile, comme les sphères de Dyson, un hypothétique immense ensemble de satellites collecteurs répartis autour de l’étoile pour en récupérer une grande partie de l’énergie. Il est également envisageable de rechercher des polluants industriels impossibles à produire naturellement, des faisceaux laser utilisés pour communiquer, voire des constellations de satellites semblables au réseau Starlink.
Une quête qui ne fait que commencer
Le télescope spatial James-Webb inaugure une nouvelle ère en permettant de sonder les atmosphères d’exoplanètes avec une précision jamais atteinte. Mais les instruments actuels restent encore limités.
La prochaine révolution viendra probablement de l’Extremely Large Telescope (ELT), actuellement en construction au Chili. Avec son miroir de 39 mètres de diamètre, il pourra analyser en détail l’atmosphère de petites planètes rocheuses situées autour d’étoiles proches. Les futurs observatoires spatiaux iront encore plus loin. Ensemble, ils permettront de tester des biosignatures toujours plus subtiles et d’éliminer progressivement les explications alternatives.
La découverte d’une vie extraterrestre ne prendra probablement pas la forme d’une photographie spectaculaire ou d’un unique signal mystérieux. Elle résultera plutôt d’une accumulation patiente d’indices, confrontés pendant des années à toutes les explications possibles.
Pour la première fois de l’histoire, la question « Sommes-nous seuls dans l’Univers ? » n’appartient plus seulement à la philosophie. Elle est devenue une question scientifique. Et les prochaines décennies pourraient enfin nous apporter les premiers éléments de réponse.
Pour en savoir plus sur cette quête de la vie extraterrestre, vous pouvez consulter le livre de Quentin Kral, Les Astronomes à la recherche de la vie extraterrestre, aux éditions Ellipses, 2025.
Quentin Kral est l'auteur de l'ouvrage : « Les astronomes à la recherche de la vie extraterrestre » aux éditions ellipses.
07.07.2026 à 21:31
Avec cette peine prononcée contre Marine Le Pen, « l’institution judiciaire transfère la décision politique aux citoyens »
Texte intégral (1440 mots)
La dirigeante du Rassemblement national, Marine Le Pen, a été condamnée en appel, mardi 7 juillet 2026, à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique et 100 000 euros d’amende dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national.
La présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale écope également de 45 mois d’inéligibilité, dont 30 avec sursis. Ayant déjà effectué les quinze mois depuis le jugement en première instance, elle peut être candidate et a confirmé, le soir même, sur TF1, qu’elle se présentait à la présidentielle. Marine Le Pen a également annoncé qu’elle allait se pourvoir en cassation « pour aller au bout des voies de recours ». Luc Rouban, directeur de recherche émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), analyse pour nous cette décision.
The Conversation : Dans un communiqué, la cour d’appel de Paris a expliqué sa décision en précisant que doit être rattachée à la peine d’inéligibilité, qui a été prononcée, « la liberté de choix de l’électeur, condition d’expression du suffrage démocratique ». Cela revient-il à reconnaître que le jugement des urnes est supérieur à celui des tribunaux ?
Luc Rouban : Non, je ne crois pas, car on voit bien dans cette affaire que les magistrats ont entendu séparer deux registres bien différents : le juridique et le politique. Le registre juridique, renforcé récemment par toutes sortes de dispositifs sur la transparence de la vie publique – la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique notamment –, exerce maintenant un contrôle resserré sur le personnel politique et sur le financement des partis politiques. Et parallèlement, vous avez le registre politique, qui a évolué lui aussi vers une plus grande attente de moralité de la part des citoyens, autour de ce que les Romains appelaient l’auctoritas, c’est-à-dire la capacité d’être un exemple, doté d’une certaine force morale.
Finalement, vous avez des dispositions, dans le prononcé de la peine, qui permettent certes de stigmatiser la faute, mais sans avoir de conséquences politiques directes et en transférant la décision politique aux citoyens. Et c’est une marque d’intelligence de l’institution judiciaire que d’avoir séparé ces deux registres, surtout à un moment où elle très critiquée pour ses propres défaillances, notamment à travers l’affaire Lyhanna.
Marine Le Pen a annoncé sur le plateau de TF1 qu’elle allait se pourvoir en cassation, affirmant que cette procédure suspendait la peine prononcée. En quoi cette décision complique-t-elle l’affaire ?
L. R. : La question qui reste en suspens, c’est la date de la décision de la Cour de cassation. Plus cette décision interviendra tard dans la campagne, plus ce sera délicat de rendre une décision qui invaliderait la candidature de Marine Le Pen. Et le cas échéant, la campagne aura été lancée et Jordan Bardella n’aura plus, alors, qu’à la terminer.
On peut également penser que la décision de la Cour de cassation n’interviendra pas avant le 2 mai 2027, date du second tour. Si Marine Le Pen est élue, elle bénéficiera de l’immunité présidentielle. Si elle échoue, la décision n’aura plus de portée.
Peut-on être candidate d’un parti qui a fait de la probité l’un de ses chevaux de bataille tout en étant condamnée pour détournement de fonds publics ? Cette décision de la cour d’appel peut-elle lui coûter beaucoup de voix ?
L. R. : C’est un argument qui va être utilisé contre elle, bien sûr, mais en matière de probité, les électeurs appliquent une forme de gradation. En l’espèce, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, à la différence, par exemple, de l’affaire Fillon. Là, c’est une question d’utilisation frauduleuse de l’argent du Parlement européen pour financer des assistants. Moralement répréhensible, mais moins choquante que d’autres affaires. Marine Le Pen sort finalement gagnante de cette séquence judiciaire, car elle peut montrer qu’elle poursuit son objectif malgré toutes les difficultés et les épreuves. Comme elle l’a dit sur le plateau de TF1, elle se sent investie d’une mission et elle adopte une posture sacrificielle. Mais cette stratégie est le signe d’un sens politique certain que redoutent ses adversaires politiques.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette élection de 2027 est particulière et ne ressemble pas à celles qui l’ont précédée : elle se situe à un moment très critique où les Français vont devoir faire un choix entre des visions sociopolitiques très différentes. La vision du RN, souverainiste, nationaliste, mémorielle, identitaire… Celle de La France insoumise (LFI) et sa nouvelle France de la diversité, la démocratie directe, le social. Le post-macronisme, assumé aujourd’hui par Édouard Philippe depuis son meeting de dimanche, qui s’articule autour de l’adaptation à la mondialisation. Et d’une certaine manière, peu importe qui porte ces visions. C’est dans cette perspective que Marine Le Pen se positionne.
Marine Le Pen a expliqué qu’elle n’aurait pas été candidate si elle avait dû porter un bracelet électronique. Était-ce un vrai frein dans cette campagne ?
L. R. : Évidemment, c’est difficile de faire campagne dans ces conditions et le juge d’application des peines, en décidant des conditions concrètes de cette peine, aurait eu un rôle important. Le bracelet aurait été le rappel de sa condamnation, mais elle aurait aussi pu en jouer, en faire le symbole de la « résistante enchaînée », qui, du fond de sa geôle, crie « justice pour le peuple ». Même contrainte dans ses déplacements, elle aurait pu se présenter comme une victime qui, entravée, appelle le peuple à un bouleversement du système sociopolitique. Dans le contexte actuel, marqué par de nombreuses condamnations de responsables politiques, notamment au niveau municipal, ça paraît de toute façon moins choquant que si c’était arrivé il y a vingt ou trente ans.
Présenté, pendant ces derniers mois d’incertitude, comme le probable candidat du RN à la présidentielle 2027, Jordan Bardella peut-il reprendre un rôle de numéro deux dans cette campagne ?
L. R. : Peut-être plus facilement que le rôle de numéro un, finalement. Selon moi, le véritable concurrent du RN aujourd’hui, sera Édouard Philippe, qui se positionne comme un post-macroniste à l’orientation droitière assumée. C’est en quelque sorte le candidat d’une droite libérale un peu autoritaire. Or, Jordan Bardella, dans une forme de trumpisme à la française, se positionne lui aussi sur un terrain libéral autoritaire, mais avec moins d’expérience qu’Édouard Philippe. Il n’a pas été premier ministre, il n’est pas maire d’une grande ville, il ne connaît pas l’appareil d’État… Tandis que Marine Le Pen, qui ne se dit ni de droite ni de gauche mais « d’en bas », dans une sorte de macronisme renversé, peut, elle, attirer une partie de l’électorat de gauche et des abstentionnistes. Elle est beaucoup plus dangereuse pour Édouard Philippe que Jordan Bardella. Nous aurons, dans ce cas de figure, une opposition qui sera quasiment un conflit de classes…
Propos recueillis par Laurent Bainier.
Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.07.2026 à 15:53
Comment les constellations de satellites pourraient transformer la surveillance climatique
Texte intégral (2865 mots)

Pour détecter et réguler les émissions responsables du changement climatique, certains phénomènes doivent désormais être suivis en temps réel, ou presque. Une solution consiste à démultiplier les instruments d’observation grâce à des constellations de satellites. Mais comment faire en sorte que ces constellations à but scientifique ne provoquent pas plus de problèmes qu’elles ne contribuent à en résoudre ?
Les satellites sont devenus indispensables pour observer le changement climatique. Ils mesurent les gaz à effet de serre, surveillent les incendies, observent les nuages et suivent l’évolution des océans.
Mais certains phénomènes évoluent plus vite que le rythme des observations spatiales, ce qui rend leur observation plus difficile. Ainsi, un incendie, un épisode de pollution ou une fuite de méthane d’origine anthropique (provenant par exemple d’infrastructures pétrolières et gazières, de mines de charbon ou de centres d’enfouissement) peuvent évoluer plus rapidement que le temps nécessaire à un satellite pour observer à nouveau une même région. Des étapes clés de leur évolution peuvent alors être manquées, retardant leur détection, leur localisation et les interventions visant à en limiter les impacts.
C’est pour cela que la fréquence des observations satellitaires devient désormais presque aussi importante que leur précision. Une des pistes explorées consiste à déployer des constellations de satellites afin d’augmenter fortement la fréquence des mesures depuis l’espace. Dans cette approche, l’objectif n’est plus seulement d’utiliser quelques satellites très performants, mais également d’observer la Terre beaucoup plus fréquemment grâce à des constellations composées de dizaines, voire de centaines de satellites.
Être précis ou être rapide : le compromis des observations satellitaires actuelles
Ces nouvelles approches s’inscrivent dans la continuité des grandes missions spatiales d’observation du climat, telles que OCO-2, GOSAT ou la famille des satellites Sentinel du programme Copernicus, qui fournissent déjà des données essentielles pour suivre l’évolution de l’atmosphère et du cycle du carbone. La plupart de ces missions reposent sur un nombre limité de satellites.
La mesure des gaz à effet de serre depuis l’espace est aujourd’hui considérée comme un enjeu majeur par les grandes organisations internationales de surveillance de la Terre, comme le Groupe d’observations de la Terre (en anglais, Group on Earth Observations, GEO) ou le Comité d’observation satellite de la Terre (Committee on Earth Observation Satellites, CEOS).
Pour répondre à ce besoin, plusieurs missions spatiales sont aujourd’hui en opération, telles que OCO-2, GOSAT ou Sentinel-5P, tandis que d’autres, comme CO2M, sont en préparation. Elles visent à mesurer les concentrations de gaz à effet de serre avec une précision toujours plus élevée. Certaines missions atteignent une précision de l’ordre de 1 partie par million (1 ppm) sur la concentration atmosphérique de CO₂, une performance nécessaire pour estimer les sources et les puits de carbone et mieux quantifier les échanges de CO₂ entre l’atmosphère, les océans et les continents.
Mais cette précision s’accompagne d’un compromis : pour obtenir des mesures très précises et une résolution spatiale élevée, les satellites observent généralement une bande de terrain de largeur limitée, ce qui augmente le temps nécessaire pour observer à nouveau une même région. C’est précisément cette limite que les constellations cherchent à dépasser en multipliant le nombre de satellites en orbite.
Le méthane réchauffe l’atmosphère bien plus rapidement que le CO₂, mais ses émissions évoluent trop vite pour les observations actuelles
Le méthane illustre particulièrement cette difficulté. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le méthane réchauffe l’atmosphère environ 80 fois plus que le CO₂ sur une période de vingt ans. Réduire rapidement les émissions de méthane constitue donc un levier important pour limiter le réchauffement climatique à court terme. Le suivi du méthane repose sur la combinaison des observations satellitaires et des modèles de transport atmosphérique, qui permettent d’estimer la dispersion du méthane et l’évolution de ses émissions à l’échelle globale.
Les satellites permettent déjà de détecter certaines émissions depuis l’espace. Sentinel-5P/TROPOMI fournit par exemple une couverture quotidienne globale permettant d’identifier de grands « super-émetteurs » régionaux. D’autres instruments, comme Sentinel-2 ou certains imageurs hyperspectraux, permettent d’observer des émissions beaucoup plus localisées.
Mais certaines émissions restent intermittentes. Une fuite de méthane peut apparaître puis disparaître entre deux observations. Pour les agences environnementales comme pour les industriels, disposer de mesures plus fréquentes devient essentiel afin de localiser rapidement ces émissions et de répondre aux nouvelles exigences de surveillance et de déclaration des émissions de gaz à effet de serre (GES), dans le cadre notamment du CBAM européen.
La fréquence d’observation, grand intérêt scientifique des constellations de satellites
C’est précisément l’intérêt des constellations de satellites. Contrairement aux missions spatiales traditionnelles, qui reposent sur quelques plates-formes complexes, ces architectures utilisent plusieurs dizaines de satellites plus petits répartis sur plusieurs plans orbitaux, généralement à des altitudes comparables. L’objectif est moins de maximiser la performance de chaque satellite que de multiplier les observations au cours d’une même journée. Selon les caractéristiques des instruments embarqués, une constellation d’une vingtaine à quelques dizaines de satellites peut ainsi réduire le temps de revisite de plusieurs jours à quelques heures.
Les avancées dans la miniaturisation des satellites et des instruments rendent désormais possibles des capteurs scientifiques plus petits, plus légers et moins coûteux. Cette miniaturisation permet de développer des capteurs adaptés à des besoins d’observation ciblés, sans chercher systématiquement à maximiser les performances ni la complexité des instruments.
S’intégrer dans des constellations de télécommunications
Une autre évolution pourrait également transformer l’observation du climat : l’intégration de capteurs scientifiques miniaturisés à bord des satellites appartenant à des constellations de télécommunications. Cette approche est notamment étudiée dans le cadre des futures générations de satellites d’Eutelsat-OneWeb, qui pourraient accueillir des charges utiles auxiliaires.
Plutôt que de lancer une constellation scientifique entièrement dédiée, avec les enjeux associés en termes de débris spatiaux, d’occupation des orbites et de pollution lumineuse, il deviendrait possible d’embarquer de tels instruments à bord de ces satellites.
Ces infrastructures pourraient ainsi servir à la fois aux télécommunications et à l’observation du climat, en mutualisant les plates-formes et les lancements, ce qui pourrait réduire significativement les coûts par rapport à une constellation scientifique entièrement dédiée, tout en augmentant la fréquence des observations.
Ces nouvelles approches ne remplaceraient pas les grandes missions climatiques institutionnelles, indispensables pour garantir la stabilité et la qualité scientifique des mesures de référence. Elles pourraient en revanche compléter les infrastructures existantes grâce à des observations beaucoup plus fréquentes de la Terre.
La mission française UVSQ-SAT NG, développée par le laboratoire Atmosphères, observations spatiales (LATMOS), s’inscrit dans la continuité des missions UVSQ-SAT et INSPIRE-SAT 7, deux nanosatellites démonstrateurs dédiés à l’observation du bilan radiatif de la Terre.
UVSQ-SAT NG teste de nouvelles approches de miniaturisation pour l’observation du bilan radiatif terrestre et de certains gaz à effet de serre depuis une plateforme nanosatellite. Cette mission n’est pas intégrée à une constellation de télécommunications ; elle constitue un démonstrateur technologique destiné à préparer de futures architectures de constellations scientifiques. Les données de ces missions sont accessibles librement à la communauté scientifique et au public sur la plateforme NAHLA.
Mustapha Meftah a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Alain Sarkissian a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Philippe Keckhut a reçu des financements de l'ANR pour le projet Compétences et Métiers d'Avenir France2030; Académie Spatiale