LePartisan - 3293 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 50 dernières parutions

07.07.2026 à 15:50

Comment « dé-IA-iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ?

Maria Mercanti-Guérin, Maître de conférences en marketing digital, IAE Paris – Sorbonne Business School
Les tics de langage de l'intelligence artificielle colonisent nos écrits. Derrière ces formules creuses se cache l'appauvrissement systématique de la langue.
Texte intégral (2053 mots)

Les tics de langage de l’intelligence artificielle colonisent nos écrits. Derrière ces formules creuses se cache l’appauvrissement systématique de la langue. Les Russes parlent d’une IA « канцелярит » (kantselyarit) reprenant le jargon bureaucratique soviétique, les Chinois d’une IA stéréotypée, comme les dissertions impériales « 八股文 » (bāgǔwén), et les Québécois d’un manque de singularité de leur langue par rapport au français de l’Hexagone. Que faire ?


L’intelligence artificielle (IA) générative présente un certain nombre de tics de langage, des mots et tournures qu’elle suremploie par rapport aux rédacteurs humains.


À lire aussi : Vocabulaire et diversité linguistique : comment l’IA appauvrit le langage


Une étude estime qu’au moins 13,5 % des publications scientifiques de 2024 ont fait intervenir une IA dans leur rédaction, un chiffre qui grimpe à 40 % dans certaines revues.

Claude, ChatGPT ou Deepseek sont nourries des mêmes sources (Web, livres, Wikipédia, code…). Ces grands modèles de langage (LLM) reposent sur la prédiction statistique du prochain token (mot ou fragment de mot) le plus probable dans une séquence donnée.

L’IA sélectionne donc systématiquement les formulations les plus accessibles et conventionnelles disponibles dans ses données d’entraînement. Elle écrit en perdant l’originalité des styles humains, leur irrégularité, leur diversité. Elle perd également la causticité, le double sens, voire la faculté critique. Une expérience menée auprès de 293 participants (« writers ») invités à écrire une courte histoire a montré une augmentation de la similarité entre histoires conçues avec l’IA générative et donc une perte de créativité collective. Chacun écrit « mieux », mais tout le monde finit par écrire pareil.

Ces observations sont confirmées par mon dernier terrain de recherche. L’analyse des sites Web de 15 marques cosmétiques montre un décalage avec les 1 575 avis de consommateurs et les 1 611 brevets déposés par ces marques. Le style IA fait perdre la spécificité des positionnements et des singularités technologiques.

Modèles similaires

Au-delà de la génération de tokens, plusieurs éléments peuvent expliquer les tics de langage de l’IA.

La première cause tient à l’étape dite d’« alignement » : une fois entraîné sur des milliards de textes, le modèle est ajusté par des humains qui notent ses réponses, un procédé connu sous le nom de Reinforcement Learning from Human Feedback (RLHF), ou apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine, en français.

Des annotateurs humains évaluent le caractère neutre et inoffensif des réponses du modèle. Ils retiennent les réponses polies, structurées présentant des phrases relativement courtes et des mots de liaison donnant le sentiment d’une pensée logique.

La deuxième tient au terrain d’entraînement des IA. Alimentées de contenus marketing tirés du Web ou de documents institutionnels, les IA sont soit emphatiques, soit terriblement ennuyeuses et reproduisent les tics langagiers présents dans ces corpus. Les recherches montrent une prédominance des domaines commerciaux (.com) largement présents dans l’un des grands jeux de données de référence pour entraîner les modèles de langage, le Colossal Clean Crawled Corpus ou C4. Il existe, également, une forte prévalence de contenus dupliqués, synthétiques ou de basse qualité. C’est ce matériau standardisé issu du Web marchand anglo-saxon que le modèle, statistiquement, apprend à imiter.

Mais que révèlent ces tics de langage ?

Si les tics sont en train de coloniser le Web, ils menacent les IA elles-mêmes par des phénomènes de contamination croisés.

Contaminations IA – humains

Dans une étude, le chercheur Hiromu Yakura a analysé plus de 360 000 vidéos YouTube et 771 000 épisodes de podcasts enregistrés avant et après la sortie de ChatGPT.

L’utilisation des « mots GPT » (comme « delve », « realm », « meticulous ») a connu une augmentation fulgurante dans les conversations spontanées humaines dans les dix-huit mois qui ont suivi son lancement.

C’est en récompensant certaines tournures lors du RLHF que l’on a, sans le vouloir, gravé dans le modèle ces préférences lexicales.

Contaminations IA-IA

Les grands corpus textuels (Common Crawl et ses dérivés) qui servent à la recherche linguistique sont saturés de textes générés par IA, ce qui complique l’observation de l’évolution naturelle de la langue.

À terme se profile le risque de l’ouroboros, le dragon ou le serpent qui se mord la queue : des modèles entraînés sur leurs propres productions, amplifiant leurs tics dans une boucle fermée.

Contaminations IA-humains-IA

Les IA servent aux humains des textes préformatés. Les rédacteurs Web utilisent les IA pour produire à un rythme effréné articles de blog ou fiches produit. Certains auteurs avouent leur utilisation régulière de Claude ou ChatGPT dans la production de leurs romans. Ce matériau semi-humain, semi-artificiel sert à l’entraînement des IA qui souffrent alors de consanguinité stylistique. Elles s’empoisonnent et deviennent de moins en moins performantes.

Meta, avant de reculer face à la fronde de son personnel et à des fuites de données, avait décidé pour pallier le problème de capter les dialogues humains de ses salariés pour nourrir son IA.

Des tics caractéristiques

Les tics de traduction qui sonnent faux viennent de l’anglais – langue de Claude ou de ChatGPT – car les grands modèles – GPT, Claude, Gemini – sont entraînés sur des corpus massivement anglophones.

Voici quelques exemples des tics les plus caractéristiques des IA génératives en français :

  • les formules d’ouverture grandiloquentes comme « dans le monde actuel en constante évolution » ;

  • les adjectifs creux et interchangeables comme « fascinant » ou « crucial » ;

  • les verbes abstraits comme « mettre en œuvre » ou « s’articuler » ;

  • les mots de liaison à chaque phrase comme « en outre » ou « par ailleurs » ;

  • les conclusions marquées comme « en somme » ou « au final ».

Vers la fin des langues régionales ?

À terme se profile la fin des langues régionales inconnues des IA, mais également la fin de l’apprentissage des langues. Au-delà des tics de langage, les IA imposent sur tous les réseaux sociaux des traductions automatisées dans la langue de l’utilisateur. Objectif : lui permettre de lire les contenus du monde entier sans barrières linguistiques, avec le risque de véhiculer une langue traduite pauvre et bourrée de tics.

Des chercheurs canadiens montrent que les modèles spécialisés sont capables de comprendre la grammaire d’une langue. En revanche, les modèles généralistes, comme ChatGPT, sont incapables d’être réellement multilingues et ne transfèrent pas bien les règles grammaticales entre les langues. Connaître l’anglais n’aide pas vraiment une IA à parler le français québécois.

Les chercheurs indiens notent que l’IA efface les particularités de l’anglais indien pour produire un anglais standardisé. Les tics de langage entretiennent également un vaste système de déculturation. Ainsi, une description de Diwali (la fête des lumières) assistée par l’IA se concentre souvent sur des éléments occidentalisés, comme l’échange de cadeaux, tout en omettant les rituels religieux spécifiques et leur vocabulaire particulier.

Les observateurs russes signalent que ChatGPT produit un style qualifié de « канцелярит » (kantselyarit) pour désigner le jargon bureaucratique soviétique pesant. L’IA ressuscite involontairement ce style que les Russes avaient mis des décennies à dépasser. Le projet humanizer-ru a répertorié 44 patterns stylistiques sur lesquels il faut se pencher pour « dé-IA-iser » un texte russe.

En mandarin, les utilisateurs signalent que les textes IA sont reconnaissables à leur style « 八股文 » (bāgǔwén), référence au style des dissertations impériales stéréotypées, très structurées et creuses.

Humanisation du style des IA

Les sociétés d’intelligence artificielle ont pris conscience du problème. Elles cherchent à humaniser le style des IA, ce qui permettrait la disparition des tics mais pourrait bien aggraver le problème.

Il sera bientôt impossible de distinguer une production IA d’une production humaine, à travers des techniques comme :

  • l’AntiSlop sampling, littéralement « anti-bouillie », agissent déjà comme un correcteur automatique. Les chercheurs listent les mots et tournures trop typiques de l’IA. Un filtre intégré au modèle (l’échantillonneur) écarte ces tournures à mesure que le texte s’écrit, forçant une reformulation ;

  • le fine-tuning, consistant à spécialiser un modèle d’IA pré-entraîné à l’accomplissement d’une tâche spécifique, va se faire sur des corpus stylistiquement riches ;

  • l’IA constitutionnelle d’Anthropic, méthode qui consiste à aligner les systèmes d’intelligence artificielle sur les valeurs humaines en leur fournissant des principes éthiques de haut niveau à intégrer la façon d’écrire dans ses prérequis ;

  • les entraîneurs humains vont être recrutés différemment. Écrivains, journalistes spécialisés ayant perdu leur travail à cause de l’IA vont en retrouver un grâce à elle. Véritables coachs d’écriture, ils peuvent enseigner à l’IA à s’affranchir des stéréotypes de style ;

  • les modèles vont tenter de s’ancrer dans la réalité des utilisateurs. Cette imprégnation devrait permettre de sortir d’une rédaction convenue pour exprimer de vrais sentiments ou émotions. L’ancrage ou grounding fait sortir l’IA de l’artificiel pour la rapprocher du quotidien humain.

Le choix collectif entre préserver la diversité des langues, ou continuer à alimenter la machine, se heurte à une monétisation croissante de l’écrit. Derrière les tics, la machine infernale du gain pour rentabiliser les géants de l’IA est enclenchée.


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.

The Conversation

Maria Mercanti-Guérin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 13:35

Coupe du monde 2026 : payer les places de plus en plus cher dans un « smart stadium » vaut-il le coup ?

Clément Dubreuil, Professeur et chercheur à KEDGE Business School, auteur d'une thèse sur la violence et le rugby, Kedge Business School
Pendant la Coupe du monde, les spectateurs pourront assister aux matchs dans des stades ultramodernes et connectés, les « smart stadiums » comme le SoFi Stadium de Los Angeles.
Texte intégral (1878 mots)

La Coupe du monde de football 2026 se joue entièrement aux États-Unis à partir des huitièmes de finale. Là où le prix des places y est exorbitant. Mais les spectateurs en ont-ils pour leur argent lorsqu’ils vivent les matchs décisifs dans des smart stadiums, stades connectés, états-uniens ?


Pour la première fois de l’histoire des Coupes du monde de football, 48 équipes participent au tournoi. Elles disputent 104 matchs dans 16 stades aux États-Unis, au Mexique et au Canada. On promet aux spectateurs des fan experiences inoubliables, à l’américaine. Pour y parvenir, des stades ultramodernes et connectés, ou smart stadiums, sont utilisés. Dans ces arènes modernes, les spectateurs bénéficient d’une excellente connexion tout au long du match. Ils disposent aussi de nombreux écrans dont au moins un de très grande taille.

Par exemple, le SoFi Stadium de Los Angeles (Californie) dispose d’Oculus, le plus grand écran circulaire du monde, dont la résolution s’élève à 80 millions de pixels. Un tel outil avait d’ailleurs porté le coût de construction du stade à 4,8 milliards d’euros. Grâce à cela, les spectateurs réunis dans des smart stadiums accèdent à des services variés nourris d’interaction. Concours, quiz, statistiques surprenantes ou animations géantes, agrémentent un spectacle où prennent place jusqu’à 80 000 personnes.

Parallèlement, le prix des places a battu des records lors de cette Coupe du monde FIFA 2026. Par exemple, les prix pour les matchs de poule allaient jusqu’à 2 394 euros, tandis que le prix d’un billet pour la finale est annoncé à 6 892 euros.

Devant les investissements astronomiques consentis dans la construction de ces smart stadiums et le prix exorbitant des places, la question de l’utilité de cette débauche de technologie très coûteuse se pose : en quoi l’expérience des spectateurs est-elle différente lorsque le spectacle a lieu dans des smart stadiums ?

Pour répondre à cette question, nous avons mené une étude en France sur les « éléments sociomatériels du stade connecté et l’expérience des spectateurs ».

Expérience plus riche

Les smart stadiums offrent des opportunités d’enrichir l’expérience des spectateurs.

Premier avantage, les smart stadiums permettent une multiplication des animations collectives dans l’enceinte. Grâce aux écrans géants et aux smartphones, les spectateurs peuvent participer à des quiz, à des jeux ou à des concours organisés pendant les temps morts. Ces activités peuvent nourrir l’émotion collective, notamment les fan cam, la diffusion sur écran géant de supporters, ou le noise meter, ou mesure du bruit.

Ces enceintes connectées prolongent l’engagement du public au-delà du seul match. Les jeux de lumière, les animations sonores et les dispositifs numériques créent du spectacle avant le coup d’envoi, pendant la rencontre et après celle-ci. Certains spectateurs ont le sentiment de vivre plusieurs événements en un seul, comme le confirme une supportrice interviewée dans le cadre de notre recherche à Paris La Défense Arena :

« Tu as trois ou quatre soirées non-stop en une. Tout est fait pour être grandiose et festif. »

La connectivité optimale permet aux spectateurs de partager en temps réel des photos et des vidéos sur leurs réseaux sociaux préférés. Ces derniers restent en contact avec leurs proches tout en participant à l’événement.

Identification aux joueurs

Ces smart stadiums disposant d’écrans géants renforcent l’impression de proximité avec les acteurs du match, voire l’identification aux joueurs.

À chaque fois qu’un joueur marque, une animation apparaît à l’écran géant sur le visage du marqueur qui manifeste une émotion préenregistrée. L’outil digital et sonore intensifie la relation entre la foule et un joueur. Une des personnes interviewées dans notre recherche livre un éclairage sur sa perception de ce type d’animation :

« Le nom est écrit, il apparaît en énorme sur l’écran géant, tu ne peux pas te tromper. L’air de rien, voir le buteur comme ça, c’est comme si on le voyait de près sur le terrain. »

Dans certaines situations, ces dispositifs technologiques font revivre un passé parfois mythifié. Les stades diffusent des images d’anciens joueurs, des exploits passés ou des hommages à des figures disparues. Par exemple, le 17 juin, à Houston (Texas), lors du premier match des Portugais, un hommage a été rendu à Diogo Jota, joueur portugais récemment décédé à 26 ans dans un accident de la route. Les images du joueur diffusées sur l’écran géant associées aux gros plans sur la famille du joueur ont fortement ému l’assistance.

Quatre profils de spectateurs

Ces smart stadiums offrent généralement davantage de confort. Les spectateurs peuvent commander nourriture et boissons depuis leur siège. Ils évitent certaines files d’attente. Les services deviennent plus fluides et plus rapides par rapport aux stades traditionnels.

Toutes ces potentialités proposées par les smart stadiums semblent de nature à répondre à la diversité des modalités d’engagement des spectateurs. Précisément, quatre profils de spectateurs ont été mis en évidence dans les spectacles vivants :

  • les spectateurs à dominante opportuniste veulent se montrer dans une situation qu’ils jugent valorisante ;

  • les esthètes sont avant tout dans la contemplation individuelle du beau jeu ;

  • les sympathisants (ou supporters) sont dans une démarche partisane et cherchent à participer activement à l’expérience collective ;

  • les interactifs se placent dans une consommation ludique et d’interaction sociale en réaction au spectacle.

Dispersion de l’attention

Nos résultats montrent que les smart stadiums ne produisent pas uniquement des contributions positives à l’expérience collective.

Une première conséquence concerne la dispersion de l’attention. Dans les enceintes connectées, le regard des spectateurs cesse d’être entièrement focalisé sur le terrain. L’attention collective se fragmente entre le jeu, le ou les écrans géants et le smartphone.

Par exemple, l’entrée des joueurs ou les célébrations sont parfois observées à travers l’écran de téléphone. Certains supporters traditionnels estiment que ces pratiques nuisent à l’ambiance générale. Dans des cas isolés, cela peut même créer des tensions entre spectateurs.

Une des personnes interviewées dans notre étude le confirme :

« Je ne comprends pas les gens qui viennent au stade, et dès qu’il se passe quelque chose, ils sautent sur leur téléphone et ils filment et ils postent. »

Moins de ruptures avec le quotidien

Ces stades connectés rendent possible la consultation permanente d’informations extérieures. Les spectateurs consultent des statistiques, des commentaires, des médias et parfois des ralentis, pendant le match. Ils reproduisent des habitudes développées devant leur télévision. Cette connexion permanente réduit la rupture avec le quotidien qui caractérisait traditionnellement l’expérience du stade.


À lire aussi : Pourquoi aller au stade si c’est pour passer son temps sur son smartphone ?


Les opportunités offertes par les usages numériques pendant le match réduisent également certaines interactions sociales. La possibilité de commander des boissons ou de la nourriture de son siège supprime, en réduisant le temps passé dans les files d’attente, des occasions de discuter avec d’autres spectateurs dans la queue ou à la buvette. La dimension collective de l’expérience est, à cet égard, diminuée.

Les enceintes connectées favorisent aussi des divertissements périphériques. Jeux vidéo, bornes interactives, activités destinées aux familles ou aux enfants enrichissent souvent l’offre de loisirs dans l’enceinte. Certaines de ces animations entretiennent un lien très faible avec le match en lui-même.

Coupe du monde extraordinaire

En somme, les smart stadiums ou stades connectés modifient l’expérience de consommation pour les spectateurs. Ces enceintes contribuent à nourrir l’ambiance collective, mais encouragent certaines pratiques qui détournent l’attention du terrain. Surtout, elles favorisent un vécu de l’expérience moins détaché du quotidien et moins hermétique à ce qui se passe à l’extérieur du stade. Une expérience extraordinaire n’est donc plus nécessairement une expérience qui déconnecte les spectateurs du quotidien.

De nombreuses polémiques auront affecté cette édition de la Coupe du monde 2026. Les prochaines semaines nous diront si, malgré cela, les smart stadiums seront parvenus à faire vivre aux Américains les meilleures affiches de soccer comme des expériences aussi extraordinaires que celles opposant leurs franchises préférées de NBA, NFL ou NHL. Un défi grand comme un Oculus…

The Conversation

Clément Dubreuil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 13:34

La Coupe du monde 2026 est le « joyau » de la FIFA

Richard Duhautois, Économiste et chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Luc Arrondel, Économiste, directeur de recherche au CNRS, membre associé, Paris School of Economics – École d'économie de Paris
La 23ᵉ Coupe du monde de l’histoire devrait rapporter 9 milliards de dollars états-uniens à la Fédération internationale de football association (FIFA).
Texte intégral (1791 mots)

La 23e Coupe du monde de l’histoire devrait rapporter 9 milliards de dollars à la Fédération internationale de football association (FIFA). Mais comment se rémunère-t-elle ? Qu’en est-il de son modèle économique depuis sa création en 1904 ?


La Fédération internationale de football association (FIFA), fondée en 1904, est l’instance dirigeante du football mondial. Organisation à but non lucratif, elle a pour vocation principale de gérer et de développer le football dans le monde.

L’essentiel de ses revenus provient de la Coupe du monde, créée en 1928, sous l’impulsion de son président Jules Rimet (1873-1956), qui a lieu tous les quatre ans. Concrètement, la FIFA a une situation de monopole pour vendre le droit d’organiser la Coupe du monde à une ou plusieurs fédérations nationales.

L’évènement planétaire représente 80 % de ses revenus, séparés en trois postes : la billetterie, les droits de diffusion audiovisuelle et les revenus commerciaux comme le sponsoring.

Pour mesurer le prix de cette couronne, nous nous sommes intéressés aux différents budgets des Coupes du monde et leur profitabilité dans notre article, publié dans la revue Football(s), « La Coupe du monde de football : la bonne affaire ? ».

De 13 à 200 équipes

La première Coupe du monde a lieu en 1930 ; elle est organisée et remportée par l’Uruguay. Cette première compétition consiste en un seul tournoi final de 13 équipes. Elle est ensuite élargie à 16 équipes qualifiées lors des phases éliminatoires, puis à 24 en 1982 et à 32 en 1998.

La Coupe du monde 2026 en Amérique du Nord concerne 48 équipes. Si le nombre d’équipes du tournoi final est limité, toutes les nations membres de la FIFA peuvent participer à la phase de qualification. Le nombre de participants n’a cessé de croître au cours de l’histoire de la Coupe : d’une trentaine en 1934 en Italie, il atteint aujourd’hui plus de 200 équipes appartenant aux six confédérations continentales.

Après la Seconde Guerre mondiale et surtout à partir des années 1960, la Coupe du monde connaît une très forte croissance en matière de diffusion, de notoriété sportive, d’enjeu social et d’activité économique. La compétition devient un évènement global, bénéficiant d’une diffusion planétaire.

Plus de 80 % des revenus provenant de la Coupe du monde

Concernant les revenus de la Coupe du monde, la billetterie constitue la quasi-totalité des ressources de la FIFA jusqu’à la Coupe du monde 1950, au Brésil. Les innovations technologiques des années 1950 et 1960 en matière de retransmission permettent à la FIFA de diversifier son modèle économique même s’il a mis du temps à être rentable. La Coupe du monde de 1954 en Suisse est la première à être télévisée.

La Coupe du monde de 1966 en Angleterre, retransmise dans 75 pays, est négociée à hauteur de 350 743 livres sterling, soit environ 5,5 millions d’euros actuels, pour des revenus de billetterie de l’ordre de 1,75 million de livres sterling (27,5 millions d’euros actuels). Quatre cents millions de personnes suivent à la télévision la finale entre l’Angleterre et la République fédérale d’Allemagne, soit plus que l’alunissage d’Apollo 11 en 1969.

Même si des revenus commerciaux sont générés dès les premières Coupes du monde, il faut attendre les années 1970 pour qu’ils augmentent. Entre la Coupe du monde 1974 et celle de 1998, les revenus sont passés de 135 millions à 481 millions d’euros.

Le budget de l’événement explose en 2002 puisqu’il a été multiplié par cinq par rapport à celui de 1998, une progression s’expliquant notamment par la forte croissance des droits de diffusion audiovisuelle – représentant plus de 50 % des recettes. Cette augmentation se poursuit après 2002, le tournoi du Qatar (2022) dépassant les 5,5 milliards d’euros, soit plus de trois fois le budget de 2002.

Et depuis 2002, plus de 80 % des revenus totaux de la FIFA sur les cycles de quatre ans proviennent des recettes liées à la Coupe du monde.

Droits de diffusion audiovisuelle et recettes des matchs

Rétrospectivement, on observe la même tendance dans l’évolution de la structure des budgets de la Coupe du monde que dans celle des ligues du Big 5 à partir des années 1990 – la Premiere League britannique, la Bundesliga allemande, la Liga espagnole, la Serie A italienne et la Ligue 1 française.

Une part de plus en plus importante du modèle économique dépend des droits de retransmission, a contrario de la billetterie, comme nous le soulignons dans notre livre Foot Business. Les Trente Glorieuses.

Le tournoi nord-américain Mexique-Canada-États-Unis devrait battre un nouveau record puisque la FIFA prévoit des revenus de l’ordre de 9 milliards de dollars états-uniens. Les droits TV devraient augmenter d’environ 35 % – avec plus de participants attendus –, mais surtout les recettes les jours de matchs – billetterie et hospitalités – rapporteraient trois fois plus qu’au Qatar, bénéficiant de l’environnement et des conditions du marché américain – plateforme légale de revente, tarification dynamique ou exploitation commerciale des stades à grande capacité.

Moins rentable que la NFL

Même si ces sommes semblent importantes et sous le feu des critiques, elles doivent être relativisées. Quand on parle d’une Coupe du monde, on fait référence à un événement planétaire dont la finale est regardée par une grande partie de l’humanité : 5 milliards de téléspectateurs ont regardé au moins une minute du tournoi qatari et 1,5 milliard ont assisté à la victoire de l’Argentine lors de la finale.

Pourtant, la FIFA est très loin de rivaliser financièrement avec les grandes multinationales. Le budget de la Coupe du monde 2026 est cinq fois inférieur au chiffre d’affaires annuel du principal équipementier sportif de l’évènement. C’est aussi beaucoup moins que les revenus annuels de la National Football League (NFL) – 23 milliards de dollars –, le championnat de football (soccer) américain, pour un évènement principalement nord-américain.

L’exclusivité des droits de propriété de la compétition

La Coupe du monde de la FIFA dégage des profits depuis la première édition de 1930 ; cette marge bénéficiaire est de plus en plus importante. La profitabilité du tournoi a suivi la même tendance que celle des revenus : des bénéfices relativement modestes avant 2002 à des excédents conséquents, qui se comptent en milliards de dollars, à partir des années 2000. Le tournoi le plus lucratif reste à ce jour celui de la Russie, qui a dégagé un excédent de plus de 3,5 milliards d’euros.

La Coupe du monde est, aujourd’hui, vraisemblablement devenue l’un des événements les plus profitables au monde.

La popularité grandissante du football, notamment sur certains marchés continentaux comme l’Asie, et le fait que la FIFA dispose de l’exclusivité des droits de propriété de la compétition lui assure des revenus de plus en plus imposants. Simultanément, du côté des dépenses, sa position de monopole permet à la FIFA de transférer une grande partie des coûts associés à l’événement sur le pays hôte, les candidats à l’organisation étant légion.

Faire ruisseler l’argent du foot d’en haut sur le foot d’en bas

Pendant la compétition, les salaires des joueurs internationaux continuent d’être payés en grande parie par leurs clubs et les quelques coûts salariaux supplémentaires, liés au tournoi, sont supportés par les fédérations nationales. Les joueurs, même les superstars, acceptent de participer à la Coupe pour des raisons autres que pécuniaires : ambition sportive, patriotisme ou notoriété.

Cependant, cette année, 311 millions d’euros seront redistribués aux clubs de football. Les coûts les plus importants pour les infrastructures sportives, la logistique et la sécurité sont supportés financièrement par le comité d’organisation local. Ils sont souvent financés par les fonds publics du pays hôte.

Ce modèle économique fondé sur l’exploitation de la Coupe du monde permet à la FIFA de financer la quasi-totalité de ses activités de promotion du football dans le monde entier. Par exemple, l’objectif officiel du programme de financement FIFA Forward, mis en place en 2016, est de redistribuer une partie des revenus aux fédérations nationales et aux confédérations.

L’enjeu : financer les infrastructures, le football féminin, les compétitions de jeunes, les frais de fonctionnement des fédérations, la formation des entraîneurs et des arbitres… Sur le cycle quadriennal 2023-2026, 2,25 milliards de dollars sont prévus pour doter ce fonds.

Même si le fonctionnement de la FIFA et le comportement de son président Gianni Infantino sont loin d’être irréprochables, n’en oublions pas sa philosophie originelle : faire ruisseler l’argent du foot d’en haut sur le foot d’en bas…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

26 / 50

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞