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13.04.2026 à 16:44

La grossesse modifie le cerveau – et nous commençons tout juste à comprendre comment et pourquoi

Birgit Derntl, Full Professor, Women's Mental Health and Brain Function, University of Tübingen
Ann-Christin S. Kimmig, Postdoc Researcher, Women’s Mental Health and Brain Function group, University of Tübingen
Franziska Weinmar, PhD Candidate, Women's Mental Health & Brain Function, University of Tübingen
La grossesse modifie le cerveau plus profondément que ce que les scientifiques imaginaient jusqu’à présent. Des données récentes permettent de décrypter les processus à l’œuvre.
Texte intégral (2033 mots)
Des données récentes démontrent que la grossesse remodèle le cerveau de manière spécifique et profonde pour le préparer à une tâche exigeante : s’occuper d’un nourrisson. Rawpixel/Shutterstock

La grossesse modifie le cerveau plus profondément que ce que les scientifiques imaginaient jusqu’à présent. Des données majeures issues de plusieurs études récentes permettent de décrypter les processus à l’œuvre au niveau de différentes aires cérébrales quand la femme est enceinte, mais aussi après l’accouchement.


Chaque année, des millions de femmes vivent une grossesse, mais la science commence seulement à s’intéresser à ses effets sur le cerveau – l’organe qui subit sans doute la transformation la plus remarquable. Au cours de la dernière décennie, un petit groupe de scientifiques en Espagne et aux Pays-Bas a cartographié ces changements avec un niveau de détail sans précédent.

Les chercheurs ont réalisé cinq scanners cérébraux sur 127 femmes qui devenaient mères pour la première fois : une fois avant la conception, deux fois pendant la grossesse, et de nouveau une fois un mois et six mois après l’accouchement. Il s’agit de la plus grande étude de ce type jamais réalisée.

Les études d’imagerie cérébrale qui suivent les mêmes personnes tout au long de la grossesse – avec des examens effectués avant la conception et après la naissance – sont extrêmement difficiles à mener. Les chercheurs doivent identifier les femmes qui envisagent de concevoir, commencer les examens avant le début de la grossesse, puis les suivre tout au long de ces mois marqués par des bouleversements physiologiques.

Une étude phare publiée en 2017 dans Nature Neuroscience a démontré pour la première fois que la grossesse modifie la structure du cerveau, mais elle incluait 25 femmes qui devenaient mères pour la première fois. La nouvelle étude porte sur plus de cinq fois ce nombre. C’est un bond en avant considérable.

Les résultats obtenus à partir des examens cérébraux de ces 127 femmes étaient cohérents et frappants. La matière grise – la partie du cerveau riche en cellules nerveuses – a diminué de près de 5 % dans plusieurs régions impliquées dans les émotions, l’empathie et la perception sociale au cours de la grossesse, en atteignant son niveau le plus bas au cours des dernières semaines précédant la naissance.

« J’aime utiliser la métaphore de la taille d’un arbre, a récemment déclaré à la BBC la professeure Susana Carmona, coautrice principale de l’étude. Certaines branches sont coupées pour permettre à l’arbre de pousser plus efficacement. »

Après l’accouchement, le volume a commencé à se reconstituer, atteignant environ 3,4 % six mois après la naissance. Cette évolution a été observée sur la quasi-totalité de la surface du cerveau et a concerné toutes les femmes participant à l’étude, sans exception.

Il est important de noter que cette tendance ne s’est pas manifestée chez les femmes qui sont devenues mères au cours de la période étudiée sans avoir elles-mêmes vécu une grossesse – par exemple, les partenaires de même sexe qui élevaient ensemble un nouveau-né mais qui n’avaient pas porté l’enfant. Cela suggère que les changements cérébraux observés sont dus à la biologie de la grossesse elle-même, plutôt qu’à la simple anticipation du fait de devenir parent.

Les chercheurs ont également mesuré les taux d’hormones et ont constaté que deux formes d’œstrogènes suivaient de près les modifications cérébrales. Leur taux augmentait à mesure que le volume de matière grise diminuait, puis déclinait fortement après la naissance, au moment de l’expulsion du placenta.

Ce lien entre les hormones et la structure cérébrale fait le lien entre des décennies de recherches menées sur des souris, chez qui il a été décrit depuis longtemps que l’augmentation des taux d’hormones pendant la grossesse modifie le fonctionnement du cerveau maternel et déclenche des comportements protecteurs.

Le volume de matière grise se reconstitue-t-il un jour complètement ?

Dans leur étude la plus récente, les chercheurs ont constaté qu’à six mois, la régénération de la matière grise se poursuivait. Une étude antérieure menée par le même groupe de recherche, au cours de laquelle des mères ont été suivies pendant six ans après leur accouchement, a révélé que les modifications cérébrales restaient détectables et permettaient toujours de prédire la proximité des relations entre les mères et leurs enfants.

Cette étude a permis d’identifier correctement, sur la seule base d’examens d’imagerie cérébrale, les femmes qui avaient été enceintes, avec une précision de plus de 90 %, même six ans après l’accouchement. Loin d’être un bouleversement temporaire, la grossesse semble laisser une empreinte durable.

Une étude néerlandaise publiée en 2026 a approfondi ces résultats en portant son attention sur des femmes au cours d’une deuxième grossesse. Les modifications cérébrales se sont reproduites, mais selon un schéma différent.

Les régions du cerveau qui avaient subi les transformations les plus marquantes lors d’une première grossesse – celles impliquées dans la conscience de soi et la perception des émotions d’autrui – n’ont présenté que des changements relativement modestes lors de la deuxième grossesse, comme si la transformation initiale avait déjà eu lieu. En revanche, les zones impliquées dans l’attention et la réactivité au monde extérieur ont été plus fortement affectées, ce qui reflète peut-être les exigences supplémentaires liées à la prise en charge d’un premier enfant pendant la grossesse.

Scans de cerveaux humains
Au bout de six mois, la régénération de la matière grise s’est poursuivie. Elif Bayraktar/Shutterstock

Ce qui ressort le plus clairement de l’ensemble de ces recherches est le fait que les régions qui connaissent les transformations les plus importantes sont les régions impliquées dans la compréhension des autres : l’interprétation des intentions, l’empathie et la reconnaissance des signaux. Une étude d’imagerie publiée dans Nature Neuroscience en 2024 a examiné une femme à 26 reprises, depuis avant la conception jusqu’à deux ans après l’accouchement, ce qui a permis de fournir une cartographie sans précédent des changements qui se produisent dans un cerveau tout au long de la grossesse – une ressource désormais librement accessible à d’autres chercheurs.

Comparaison avec le cerveau des adolescents

La comparaison avec le cerveau des adolescents est le fil conducteur de tous ces travaux. Quand les chercheurs ont directement comparé les modifications cérébrales liées à la grossesse avec celles qui se produisent durant l’adolescence – une autre étape de la vie caractérisée par une poussée d’hormones sexuelles et un profond changement comportemental –, les schémas du changement se sont révélés presque identiques. Ont été observés le même amincissement du cortex, le même aplatissement des sillons à la surface du cerveau, le même taux de variation du volume cérébral chaque mois.

Si l’adolescence remodèle le cerveau pour le préparer à la vie sociale adulte, les données disponibles aujourd’hui disponibles suggèrent que la grossesse le remodèle à nouveau – de manière plus spécifique, plus profonde – pour le préparer à une tâche encore plus exigeante : s’occuper d’un nourrisson.

Il reste à comprendre ce que ces changements impliquent au niveau des cellules et des circuits, comment ils s’inscrivent dans le contexte de près d’une femme sur cinq qui souffre de dépression au moment de l’accouchement, et si les écarts par rapport au schéma habituel rendent les femmes plus vulnérables ou plus résilientes. Les outils permettant de commencer à répondre à ces questions existent désormais. Pour la première fois, nous disposons d’une carte.

The Conversation

Birgit Derntl a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804), de la Fondation Hans et Ria Messer ainsi que de l'Union européenne (réseau doctoral MSCA MenoBrain).

Ann-Christin S. Kimmig a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804) et de l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD).

Franziska Weinmar a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG) dans le cadre du groupe international de formation à la recherche « La santé mentale des femmes tout au long de la période de procréation » (DFG, IRTG2804) ainsi que de la Fondation Hans et Ria Messer.

13.04.2026 à 16:44

Intelligence artificielle : quels sont les apports concrets de la régulation européenne ?

Chloé Dornbierer, Docteure en droit et Professeure à Kedge Business School, Kedge Business School
En matière d’IA, quels sont les apports de la régulation européenne et ses limites ? Protège-t-elle les citoyens ? Risque-t-elle de freiner l’innovation et de détourner les acteurs économiques du marché européen ?
Texte intégral (2350 mots)

L’intelligence artificielle s’impose désormais au cœur de décisions qui engagent directement la vie, la santé et les droits des citoyens européens. Dans des entreprises, des administrations, des hôpitaux ou sur des plateformes numériques, des algorithmes trient, évaluent, recommandent et parfois décident. Face à cette automatisation croissante, une question centrale se pose : la réponse de l’Union européenne pour encadrer l’intelligence artificielle est-elle à la hauteur des risques qu’elle prétend prévenir ?


Imaginons qu’une entreprise décide d’utiliser une intelligence artificielle (IA) pour automatiser son processus de recrutement. L’algorithme, conçu pour analyser des milliers de CV, est entraîné sur les données RH de l’entreprise des dix dernières années. Or, les profils recrutés durant cette période sont majoritairement masculins. L’algorithme déduit alors de ces données que les candidats masculins sont préférables et exclut de fait les profils féminins.

Ce scénario n’est pas fictif : il s’inspire directement du cas d’Amazon, dont l’outil de recrutement par IA a dû être abandonné après la révélation de ces biais eu égard aux risques juridiques qu’ils engendraient. Cet exemple illustre précisément les risques que le législateur entend prévenir : erreurs algorithmiques, atteintes aux droits fondamentaux, captation et fuite de données, dépendance technologique.

En réponse, l’Union européenne a bâti depuis plusieurs années un arsenal juridique ambitieux, allant du Règlement général sur la protection des données (RGPD) au Règlement sur l’intelligence artificielle (RIA). Ces textes doivent relever un défi de taille : concilier innovation et protection, réguler les acteurs internationaux sans les éloigner du marché européen, et garantir les droits fondamentaux sans censure – le tout face à des technologies transversales, opaques et en constante évolution. Cet ensemble de règles constitue-t-il une réponse satisfaisante ?

Pas de régulation de l’IA, sans régulation des données

La régulation de l’intelligence artificielle ne saurait être envisagée indépendamment d’une politique structurée de la donnée. La donnée constitue en effet le carburant indispensable au développement et au perfectionnement des systèmes d’intelligence artificielle. En cela, la quantité de données compte tout autant que leur qualité.

C’est pourquoi, le législateur européen a d’abord cherché à réguler la donnée avant de réguler l’IA : d’une part avec le RGPD dont la finalité est de protéger les données à caractère personnel (les informations concernant une personne physique identifiée ou identifiable, comme un numéro de téléphone ou une adresse postale).

D’autre part avec une série de textes portant sur la régulation des données non personnelles (les informations ne se rapportant à aucune personne identifiable, comme une statistique ou un nombre d’accidents sur une autoroute visée). Ceux-ci comprennent le DSA, le DMA, le DGA, le Data Act et visent notamment à limiter la domination des géants du numérique et organiser le partage et l’accès de certaines données entre plateformes, entreprises, administrations publiques et utilisateurs, condition indispensable au développement de l’IA.

Ces textes relatifs aux données ont été le préalable à l’élaboration de la première réglementation générale au monde sur l’intelligence artificielle : le RIA.

Quelles sont les obligations imposées aux entreprises par le RIA ?

Contrairement aux États-Unis, qui privilégient une approche dérégulée, et à la Chine, qui encadre principalement certains usages ciblés, l’Union européenne a fait le choix d’un cadre juridique général et contraignant, s’appliquant à l’ensemble des secteurs et des systèmes d’intelligence artificielle, afin de poser les bases d’un véritable droit commun de l’IA au sein du marché européen depuis son entrée en vigueur le 1er août 2024.

Son objectif est d’encadrer

« le développement, la mise sur le marché et l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle, qui peuvent poser des risques pour la santé, la sécurité ou les droits fondamentaux ».

Pour atteindre cet objectif, le RIA commence par définir précisément le champ des technologies qu’il entend encadrer. Il distingue : les systèmes d’intelligence artificielle, qui correspondent aux applications concrètes utilisées par les utilisateurs (ex : un outil de tri de candidatures, ChatGPT) et les modèles d’intelligence artificielle à usage général, qui constituent le socle technologique sur lequel reposent ces applications, comme GPT-4 pour ChatGPT.

Pour assurer un équilibre entre protection des personnes et innovation, le RIA classe les systèmes d’intelligence artificielle en quatre niveaux de risque :

  • le risque inacceptable (ex : système de notation sociale des citoyens, présentant un risque d’une atteinte grave aux droits fondamentaux) impliquant l’interdiction du système d’IA.

  • le risque élevé (ex : une IA utilisée pour évaluer des salariés, présentant un risque d’atteinte au droit du travail et à la vie privée) imposant des obligations comme celle de réaliser des audits ou celle d’entraîner le système sur des données qualitatives et exemptes de biais.

  • le risque limité (ex : assistant conversationnel d’un service client, présentant le risque d’une collecte de données sans consentement éclairé) obligeant notamment les opérateurs à informer les utilisateurs de l’usage de l’IA.

  • le risque minimal (ex : IA intégrée dans un jeu vidéo) dont ne découle aucune obligation spécifique.

Pour chaque niveau de risque, des obligations spécifiques et proportionnées sont donc édictées en fonction de leurs effets potentiels sur les droits fondamentaux, la sécurité et la santé des personnes. Ces obligations s’imposent à différents opérateurs selon le moment où ils interviennent dans la chaîne de valeur de l’IA : fournisseur, mandataire, importateur, distributeur…

Par exemple, un système d’IA utilisé pour l’analyse d’images médicales, qualifié de système à risque élevé, est soumis à des obligations spécifiques qui varient selon l’opérateur concerné : le fournisseur doit concevoir le système en conformité avec les exigences de sécurité et de gestion des risques comme s’assurer qu’il ne peut pas y avoir de faux positif ou de faux négatif dans le diagnostic mais également que le système ne présente pas de biais du fait d’une sous-représentation de certains groupes ethniques ou de genre, l’importateur et le distributeur doivent vérifier que cette conformité a été respectée, et l’hôpital qui déploie le système doit s’assurer qu’il est utilisé correctement et sous supervision humaine.

Concernant les modèles d’IA à usage général (ex : GPT-4, algorithme sur lequel repose ChatGPT), le législateur européen a édicté différentes règles selon qu’ils présentent ou non un risque systémique.

L’article 3 § 65 du RIA définissant le risque systémique comme :

« un risque spécifique aux capacités à fort impact des modèles d’IA à usage général, ayant une incidence significative sur le marché de l’Union en raison de leur portée ou d’effets négatifs réels ou raisonnablement prévisibles sur la santé publique, la sûreté, la sécurité publique, les droits fondamentaux ou la société dans son ensemble, pouvant être propagé à grande échelle tout au long de la chaîne de valeur ».

Ce risque est évalué selon la puissance de calcul du modèle. Les modèles d’IA à usage général qui présentent un risque systémique doivent notamment signaler les incidents graves (des biais, des faux positifs, une cyberattaque), prendre d’importantes mesures de cybersécurité ou encore tester le modèle et atténuer les risques systémiques identifiés (grâce à des audits, des mesures de protection contre les piratages ou encore des mesures de détection de biais). Plusieurs autorités ont été désignées pour contrôler la bonne application du règlement, c’est le cas notamment du comité européen de l’intelligence artificielle au niveau européen, et de la CNIL au niveau national.

Les limites du RIA

Le RIA a suscité des critiques des experts du droit et du monde professionnel à propos de sa mise en œuvre. Ainsi, 46 dirigeants d’entreprise ont dénoncé, dans une lettre ouverte destinée à la présidente de la Commission européenne, « des règlementations européennes peu claires, qui se chevauchent et deviennent de plus en plus complexes ». La technicité du RIA conjuguée à la complexité des algorithmes compliquent l’application du texte, en particulier pour les obligations de transparence – incompatibles avec l’opacité des algorithmes – et pour l’identification des responsabilités, les entreprises peinant à déterminer quelles obligations leur incombent selon leur position dans la chaîne de valeur et le niveau de risque du système.

En découle alors une autre problématique, le risque de freiner les acteurs français et européens, comme Orasio, H Company ou DeepL, qui tentent de concurrencer les géants américains de l’intelligence artificielle qui ont davantage de moyens (juridiques, technologiques, financiers) pour mettre en œuvre les obligations du RIA.

À cet égard, il convient de relever que le législateur européen a finalement renoncé, le 11 février 2025, à adopter une législation spécifique relative à la responsabilité civile des acteurs de l’intelligence artificielle, dont la finalité était d’harmoniser les règles de responsabilité civile pour les dommages causés par l’IA, afin de protéger les victimes et d’unifier le cadre juridique au sein de l’UE. Cet abandon est intervenu suite à une opposition de certains États membres, notamment la France, mais aussi des critiques formulées par le lobbying de grandes entreprises technologiques qui dénonçaient un risque de surrégulation et une insécurité juridique susceptible de freiner l’innovation. En l’absence d’un tel cadre spécifique, ce sont donc les règles de droit positif de responsabilité civile qui demeurent applicables aux dommages causés par les systèmes d’intelligence artificielle.

Les enjeux de la régulation

En combinant protection des données, encadrement des usages et obligations pesant sur les acteurs les plus puissants, l’Union européenne a posé les bases d’un véritable droit commun de l’IA unique au monde.

Cependant, cette réponse n’est satisfaisante qu’à une condition : que son application ne transforme pas la régulation en barrière à l’entrée pour les acteurs européens tels que Mistral AI, NEURA Robotics ou Dust. En effet, le risque est de renforcer la domination des géants américains et chinois plutôt que de la combattre. D’autant que cette domination ne se limite pas au plan économique : elle s’exerce également sur le plan politique. Un rapport de Corporate Europe Observatory et LobbyControl, deux ONG spécialisées dans la surveillance du lobbying, montre ainsi que les Big Tech auraient une influence significative sur la rédaction des Codes de bonnes pratiques prévus par le RIA notamment en parvenant à affaiblir certaines obligations.

La véritable réussite de la régulation européenne ne se mesurera donc pas seulement à la protection des citoyens, mais à sa capacité à faire émerger une intelligence artificielle européenne, à la fois éthique, compétitive et souveraine.

The Conversation

Chloé Dornbierer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:43

Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone

Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management
Yves Gendron, Professeur titulaire, Université Laval
Au Canada, les Wendats, peuple autochtone des Premières Nations du Québec, cherche à faire de l’estime de soi un levier d’émancipation.
Texte intégral (2440 mots)

Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.


Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.

Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.

Contexte historique et enjeux identitaires

Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.

Groupe de Wendats de Wendake à Spencer Wood, Québec, 1880. Jules-Ernest Livernois/Wikipedia

À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.

Une étude de terrain au cœur de Wendake

Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.

Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :

  • la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;

  • la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;

  • la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.

L’économie comme « outil » de reconnaissance

À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.

Le musée des Premières Nations à Wendake. T. Viale, Fourni par l'auteur

Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.

Agence de la banque royale canadienne à Wendake. T. Viale, Fourni par l'auteur

Résilience et affirmation culturelle

La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.

Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.

Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.

Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.

L’enjeu de la reconnaissance

Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.

Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.

Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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