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24.02.2026 à 17:01

Fonction publique : ces doctorants qui aident les collectivités territoriales à innover

Christine Gautier Chovelon, Enseignante chercheure en sciences de l'éducation et de la formation - Affiliée au laboratoire de recherche LINE, Université Côte d’Azur
Alors que communes, départements et régions sont sommés d’innover, l’accueil de doctorants en sciences humaines permet de rapprocher recherche scientifique et expertise politique.
Texte intégral (1193 mots)

Alors que communes, départements et régions sont sommés d’innover, comment leur permettre de se nourrir d’expertise scientifique pour renouveler leurs modes de gouvernance ? L’accueil de doctorants en thèse Cifre introduit dans les administrations une autre culture de l’innovation et de l’évaluation. Mais cela redessine-t-il vraiment les profils des élites locales ?


Face à la complexité croissante des politiques publiques, et à des enjeux comme la transition écologique, l’inclusion sociale ou la participation citoyenne, les collectivités sont sommées d’innover. Mais avec quelles expertises ?

Depuis 2011, afin de produire justement des connaissances scientifiques directement utiles à la décision publique, les administrations territoriales sollicitent des doctorants en sciences humaines et sociales. Pour ce faire, elles s’appuient sur le dispositif Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche), porté par l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) et initialement conçu pour rapprocher recherche et entreprise.

Cette alliance est-elle fructueuse sur le plan de l’action publique ? Le recours à ces compétences fait-il évoluer la place du doctorat dans la société française ? Les résultats d’une enquête inédite présentée par l’ANRT en 2025 mettent en lumière une réalité contrastée : une contribution réelle à la transformation des pratiques, mais une reconnaissance encore fragile.

Une expertise stratégique mais inégalement valorisée

Les doctorants Cifre travaillent aujourd’hui sur des enjeux très concrets : adaptation au changement climatique, politiques éducatives, inclusion sociale, participation citoyenne, transformation organisationnelle. La production de savoirs n’est plus seulement universitaire : elle devient une ressource intégrée à la fabrique des politiques publiques.

Dans de nombreuses collectivités, la recherche se mue ainsi en levier d’aide à la décision. Elle introduit du recul dans des environnements dominés par l’urgence, structure les diagnostics et nourrit les stratégies à long terme. Elle contribue aussi à diffuser une culture de l’évaluation, en cohérence avec les recommandations de France Stratégie ou les travaux de l’OCDE sur l’innovation publique.

Face à des problèmes publics complexes, cette fonction analytique est précieuse. Les doctorants apportent méthodes d’enquête, analyses comparatives et capacité à documenter les décisions. Ils introduisent aussi du recul et de la rigueur pour nourrir les stratégies à long terme dans un environnement où l’urgence et les logiques politiques dominent.

Pourtant, la reconnaissance de ces compétences reste inégale. Dans certaines collectivités, la recherche est perçue comme un appui ponctuel plutôt qu’un levier structurant. L’intégration durable des docteurs après la thèse demeure incertaine, et leur contribution est parfois minimisée face aux contraintes politiques ou bureaucratiques.

À l’interface de la science et de l’administration

La singularité des doctorants Cifre réside dans leur position hybride, à la fois chercheurs et salariés de la collectivité. Ils participent aux projets opérationnels tout en produisant des connaissances scientifiques. Concrètement, ils organisent des ateliers participatifs, élaborent des diagnostics territoriaux, conçoivent des outils d’aide à la décision ou accompagnent des réorganisations internes.

Cette double appartenance leur permet de naviguer entre services, directions générales, élus et partenaires. Ils décloisonnent des espaces fragmentés et favorisent des approches intégrées, croisant dimensions sociales, environnementales et organisationnelles. Dans certains cas, ils deviennent de véritables médiateurs entre savoir scientifique et décision politique, légitimant les stratégies de la collectivité tout en influençant les choix.

Mais cette hybridité crée aussi des tensions. Les doctorants se trouvent à l’interface de deux mondes historiquement distincts : élites administratives et élites scientifiques. Leur présence interroge les hiérarchies établies et les modes de reconnaissance professionnelle. Elle soulève également des enjeux politiques : quel poids donner à l’expertise scientifique face à la décision politique ?


À lire aussi : Le coronavirus est-il moral ? Savant et politique face à la pandémie


L’impact des doctorants se manifeste souvent sous la forme d’« innovations ordinaires » : amélioration des coopérations internes, structuration de démarches participatives, diffusion d’une culture scientifique. Mais derrière cette modestie apparente se joue une recomposition subtile des rapports de pouvoir. En structurant l’information et en introduisant des méthodes d’analyse rigoureuse, les doctorants influencent la manière dont les décisions sont prises, même dans un cadre politique contraint.

Lorsque ces profils sont rattachés à des directions générales ou stratégiques, leur légitimité est renforcée et leur contribution devient plus visible. Ils participent à la montée en compétence des collectivités, introduisant une culture de l’évaluation et de la documentation. Pourtant, leur rôle est souvent perçu comme temporaire, et la reconnaissance institutionnelle et politique demeure fragile.

Vers une recomposition des élites locales

L’arrivée des doctorants dans les collectivités révèle une transformation plus profonde : l’émergence progressive d’une élite scientifique intégrée à l’action publique locale. Ces profils développent des compétences rares : analyse des politiques publiques, compréhension fine des territoires, capacité de médiation entre savoir et décision. Ils incarnent une figure professionnelle nouvelle, à la croisée de la recherche et de l’administration, capable de renouveler les pratiques et les modes de gouvernance. Ils deviennent des acteurs politiques à part entière, orientant les priorités et modifiant subtilement la distribution du pouvoir au sein des administrations.

Reste une question décisive : les collectivités sont-elles prêtes à faire de la recherche un levier durable de formation et de renouvellement de leurs élites ? Car si ces doctorants contribuent déjà à transformer les pratiques publiques, il s’agit de dépasser la logique ponctuelle du contrat Cifre, où l’expertise scientifique devient un élément reconnu de l’architecture politique locale.

Les doctorants en collectivités représentent une innovation à la fois organisationnelle et politique. Leur intégration durable pourrait renforcer la légitimité des décisions, recomposer les rapports de pouvoir et faire de la recherche un levier de professionnalisation et de renouvellement des administrations territoriales.

The Conversation

Christine Gautier Chovelon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

24.02.2026 à 17:00

L’Australie : puissance régionale, dépendance globale ?

Pierre-Christophe Pantz, Enseignant vacataire et chercheur associé à l'Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), Université de la Nouvelle-Calédonie
Gilles Pestana, Maître de conférences en géographie et aménagement, Université de la Nouvelle-Calédonie
La mise en œuvre de l’accord par lequel Washington doit fournir des sous-marins nucléaires à l’Australie prend du retard, incitant Canberra à chercher des partenaires sécuritaires dans sa région.
Texte intégral (1739 mots)

Il y a cinq ans, l’Australie dénonçait l’« accord du siècle » qu’elle avait signé avec la France sur la livraison de 12 sous-marins traditionnels, optant à la place pour une alliance avec les États-Unis et le Royaume-Uni – AUKUS – devant lui permettre de recevoir des sous-marins nucléaires fournis par Washington. Ce projet prend déjà du retard. Sans sortir d’AUKUS, Canberra se rapproche d’autres pays de l’Indo-Pacifique pour renforcer sa défense dans un contexte sur lequel plane toujours le risque de la déflagration que constituerait une invasion de Taïwan par la Chine.


Les doutes formulés fin janvier par le Congressional Research Service (CRS) sur la capacité des États-Unis à livrer des sous-marins à l’Australie ravivent le sentiment de vulnérabilité stratégique de Canberra.

Alors que la rivalité s’intensifie dans l’Indo-Pacifique, l’Australie renforce ses partenariats de sécurité dans son voisinage immédiat, comme en témoignent les récents accords conclus avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée (2025) et l’Indonésie (2026) dans une tentative de limiter sa dépendance à l’égard de Washington et de renforcer sa marge d’autonomie stratégique.

AUKUS : une stratégie finalement incertaine pour l’Australie

L’alliance AUKUS, pacte de sécurité tripartite signé en 2021 entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, a marqué un tournant pour la défense australienne. Par ce partenariat, Canberra rompait le « contrat du siècle » précédemment signé avec la France, qui prévoyait la livraison par Paris de douze sous-marins conventionnels, pour se tourner vers une flotte à propulsion nucléaire de conception américaine. Le pilier n°1 de cette alliance, le « transfert de sous-marins nucléaires », devait moderniser la flotte australienne et garantir l’accès aux technologies avancées.

Près de cinq ans après la signature, la mise en œuvre accuse des retards importants et des coûts croissants. Aucun sous-marin australien de nouvelle génération ne sera probablement opérationnel avant le début des années 2040, ce qui place l’Australie dans une situation de dépendance et de vulnérabilité stratégique. Plusieurs experts expriment leur scepticisme quant à la capacité des États-Unis à respecter leurs engagements de livraison.

Ces incertitudes se sont aggravées depuis 2025 avec le retour à la présidence de Donald Trump et de sa doctrine America First, qui tend à concevoir les alliances sous un angle plus transactionnel, évaluées à l’aune des intérêts immédiats et révisés des États-Unis. En effet, lors de la visite du premier ministre Anthony Albanese à la Maison Blanche en octobre 2025, les discussions sur AUKUS avaient été largement éclipsées par un accord sur les terres rares australiennes, prioritaire pour Washington face aux initiatives chinoises en la matière.

Trump a néanmoins tenté de rassurer Canberra sur la livraison des sous-marins, promettant le respect des engagements du « pilier 1 », mais ces assurances apparaissent en partie intéressées, s’inscrivant avant tout dans le contexte du traité sur les terres rares. Dans ce contexte, et comme le confirme la récente National Security Strategy publiée par la Maison Blanche, le Pacifique Sud semble relégué au second plan dans les priorités américaines, ce qui nourrit les interrogations australiennes quant à la solidité de l’engagement de Washington.

Les inquiétudes australiennes se trouvent renforcées par un rapport du CRS publié en janvier 2026. Le document souligne que les sous-marins promis pourraient rester sous commandement américain tout en opérant depuis des bases australiennes, les États-Unis souhaitant conserver le contrôle de ces appareils en vue d’un hypothétique conflit avec la Chine au sujet de Taïwan. Expression du rapport, cette « division du travail militaire » confirmerait que l’Australie pourrait rester un simple relais stratégique sans pleine autonomie opérationnelle. Bien que le CRS n’engage pas la position officielle de l’administration américaine, ce rapport renforce les doutes sur la fiabilité de l’alliance.

Renforcer l’influence régionale pour sécuriser son voisinage

Face à ce contexte incertain et les avancées de la présence chinoise dans le Pacifique – notamment à travers les Nouvelles Routes de la soie – l’Australie mène une contre-offensive diplomatique et sécuritaire destinée à préserver ce qui relève, de son point de vue, de sa sphère d’influence.

Ces toutes dernières années, Canberra a ainsi consolidé un réseau d’accords sécuritaires avec plusieurs États du Pacifique, à l’image du traité Falepili signé avec Tuvalu en 2023 ou de l’accord bilatéral conclu avec Nauru en 2024. Cette stratégie de verrouillage vise, sans les nommer, à limiter les ingérences chinoises et à réaffirmer l’influence australienne dans son environnement régional. Cette évolution traduit une évolution notable de la culture stratégique australienne, longtemps marquée par une dépendance assumée au parapluie américain.

Dans cette continuité, le traité Pukpuk signé avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée (octobre 2025) et l’accord, encore plus récent, conclu avec l’Indonésie (février 2026) constituent deux accords sécuritaires majeurs, scellés à quelques mois d’intervalle, révélant une priorité stratégique désormais assumée : faire du voisinage septentrional un glacis destiné à tenir la rivalité sino-occidentale à distance du sanctuaire australien.

Ces dispositifs associent coopération militaire, intégration des forces et structuration d’un réseau régional destiné à sécuriser ses « marches » mélanésiennes et au-delà. Ils s’inscrivent dans un espace où d’autres acteurs conservent également des intérêts structurants, au premier rang desquels la France, présente en Nouvelle-Calédonie, dont la permanence stratégique contribue, elle aussi, à la configuration sécuritaire du Pacifique insulaire.

Toutefois, derrière le discours de partenariat « d’égal à égal », ils traduisent aussi un équilibre délicat entre protection et contrôle : pour les États insulaires du Pacifique, qui ne peuvent que constater la persistance d’une asymétrie de puissance, ces dispositifs constituent une garantie de sécurité face aux pressions chinoises, tout en ravivant le risque de dépendance à l’égard de l’Australie.

Le paradoxe d’une puissance moyenne : leadership régional sous dépendance américaine

À ce jour, une rupture avec l’AUKUS demeure toutefois très improbable tant les interdépendances militaires et technologiques sont profondes. Pourtant, les incertitudes entourant l’exécution du traité rappellent que les priorités de Washington peuvent évoluer au risque de cantonner Canberra à un rôle de « partenaire subordonné ».

À ce titre, si l’Australie ne cherche pas une autonomie stratégique complète vis-à-vis des États-Unis, elle s’efforce en revanche de compenser cette dépendance par sa capacité à regagner une influence régionale érodée par les initiatives de Pékin. En effet, en consolidant son ancrage (diplomatique, politique, sécuritaire, économique) dans le Pacifique, elle ambitionne moins de s’émanciper des États-Unis que de devenir un acteur régional incontournable capable de concurrencer et de contenir l’influence spectaculaire et multiforme de la Chine.

Cette posture reflète la condition classique d’une puissance moyenne : assez influente pour structurer son environnement immédiat, mais trop dépendante pour s’affranchir des rapports de force imposés par les grandes puissances, en l’occurrence chinoise et américaine. Canberra se trouve par ailleurs dans un exercice d’équilibriste : contenir la Chine tout en préservant avec elle une relation économique et commerciale essentielle et, dans le même temps, affirmer son leadership sans apparaître comme un simple relais de la nouvelle stratégie américaine de l’administration Trump.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

24.02.2026 à 17:00

L’audition des Clinton peut-elle faire basculer l’affaire Epstein ?

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
Après avoir longtemps refusé de témoigner devant la commission enquêtant sur l'affaire Epstein, les Clinton ont changé de stratégie. Leur audience est attendue par tout un pays, et même au-delà.
Texte intégral (1994 mots)

L’ancien président des États-Unis (1993-2001) et son épouse, ancienne secrétaire d’État (2009-2013) et candidate démocrate à la présidence en 2016, vont témoigner devant la Chambre des représentants dans le cadre de la commission d’enquête sur Jeffrey Epstein. Une audience choc qui pourrait se dérouler selon plusieurs scénarios différents.


Les auditions de Bill et Hillary Clinton devant la commission d’enquête de la Chambre des représentants sur l’affaire Epstein, les 26 et 27 février prochain, s’annoncent comme un moment politique et médiatique majeur aux États-Unis. Jeffrey Epstein, financier déchu condamné pour infractions sexuelles, est au cœur d’un vaste scandale mêlant exploitation de mineures, réseaux d’influence et complaisances au sommet de l’État, qui continue de produire des répliques bien après sa mort en détention en 2019.

Bill Clinton a effectué plusieurs vols à bord du jet privé d’Epstein et la publication de photos le montrant aux côtés de Ghislaine Maxwell a nourri soupçons et théories, faisant de son nom l’un des plus scrutés dans ce dossier. Hillary est, elle, convoquée car elle doit préciser ce qu’elle sait des relations entre son mari et Epstein.

Pourquoi les Clinton ont-ils fini par accepter de témoigner ?

Pendant des mois, le couple Clinton a opposé une résistance frontale à la commission de contrôle de la Chambre, arguant que les convocations étaient juridiquement contestables et politiquement motivées.

Rappelons que la « commission sur l’affaire Epstein » n’est pas une institution permanente ; elle a été créée spécialement pour le dossier Epstein. Il s’agit d’une enquête conduite par des commissions existantes, principalement la commission de contrôle (Oversight), qui disposent du pouvoir d’assigner des témoins et d’organiser des auditions.

Les Clinton estiment que la commission de la Chambre des représentants chargée d’enquêter sur l’affaire Epstein leur est hostile parce qu’elle est contrôlée par la majorité républicaine, politiquement opposée à leur camp, notamment sous la présidence du républicain James Comer, à la tête de la House Committee on Oversight and Accountability. Ils dénoncent une focalisation jugée excessive sur les relations passées entre Bill Clinton et Jeffrey Epstein, estimant que d’autres personnalités liées à Epstein ne font pas l’objet de la même attention, ce qui selon eux révèle un ciblage politique.

Ils critiquent également des méthodes d’enquête qu’ils jugent agressives, comme les assignations à comparaître, les auditions sous serment à huis clos et la menace de poursuites pour entrave en cas de refus de coopérer, considérant que ces procédés suggèrent une présomption de culpabilité. Enfin, ils affirment que la convocation de Hillary Clinton s’inscrit dans un contexte de polarisation politique intense aux États-Unis, où certaines commissions parlementaires sont utilisées pour affaiblir des adversaires médiatiquement, alors même qu’elle n’est pas inculpée dans cette affaire et qu’elle est entendue comme témoin.

Le ton des échanges s’est durci jusqu’à la menace explicite d’un vote pour outrage au Congrès, signe que le bras de fer dépassait le simple cadre procédural. Sous cette pression, Bill et Hillary Clinton ont finalement accepté de témoigner dans des dépositions distinctes mais coordonnées, transformant un affrontement institutionnel en événement national.

Ce basculement s’explique aussi par la déclassification progressive des dossiers Epstein par le département de la Justice. Des dizaines de milliers de pages mêlant dossiers judiciaires, relevés bancaires, photographies et notes internes ont été rendues publiques, sous forme partiellement caviardée pour protéger les victimes. Cette mise à nu d’un système de prédation et de connivences a intensifié la demande de transparence. Chaque publication a relancé spéculations et appels à rendre des comptes. Dans ce contexte, le refus persistant des Clinton de se présenter à une audition devenait politiquement intenable. Lors d’un vote au Congrès lié à leur refus initial de témoigner, plusieurs élus démocrates ont voté avec les républicains pour les sanctionner pour outrage au Congrès, affirmant privilégier la responsabilité et la justice pour les victimes plutôt que la loyauté partisane.

La déclassification a fourni à la commission des éléments documentaires et créé un climat où l’absence des témoins les plus exposés devenait toxique sur le plan politique.

Une audience ouverte

Au-delà du cas Epstein, la convocation d’un ancien président et d’une ancienne secrétaire d’État soulève une question historique. Des présidents ont déjà été confrontés à des enquêtes lourdes ou à des procédures de destitution, mais voir un ex-président appelé comme témoin dans une commission parlementaire focalisée sur un scandale d’abus sexuels et de compromission d’élites constitue une situation quasi inédite par sa charge symbolique. La combinaison d’un ancien couple présidentiel, d’une affaire criminelle devenue symbole de l’impunité des puissants et d’un climat politique polarisé confère à cette audition une dimension exceptionnelle.

Initialement, les discussions sur les modalités du témoignage relevaient d’une gestion classique des risques : huis clos, temps de parole encadré, protocole strict pour limiter les fuites. Les avocats des Clinton plaidaient pour une audition technique et non spectaculaire. La stratégie a toutefois connu une rupture lorsque Hillary Clinton a demandé publiquement que l’audience soit ouverte et retransmise. Ce choix vise à renverser l’accusation d’opacité et à empêcher la diffusion d’extraits partiels susceptibles d’être instrumentalisés. L’audition devient ainsi une scène politique autant qu’un exercice de reddition de comptes.

Cette revendication de transparence répond à la crainte d’une instrumentalisation partisane. Hillary Clinton cherche à apparaître comme une témoin volontaire, exposée à la lumière pour éviter toute manipulation. En rendant la séance publique, elle oblige ses interrogateurs à assumer leurs questions devant l’opinion et tente de déplacer l’attention vers les défaillances institutionnelles qui ont permis à Epstein d’agir. Elle ambitionne ainsi de transformer une position défensive en posture offensive, en se plaçant du côté des victimes et de la vérité.

Au cœur de cette stratégie figure la promesse de révélations importantes sur la manière dont l’État et certaines élites ont géré le cas Epstein. Hillary Clinton a évoqué des documents accablants et des défaillances systémiques, laissant entendre que le scandale dépasse la question des relations personnelles pour toucher à des choix institutionnels et à des signaux d’alerte ignorés. La question demeure de savoir jusqu’où elle est prête à aller dans la mise en cause d’un système dont elle a elle-même fait partie.

L’audition autour de l’affaire Epstein pourrait se dérouler selon quatre scénarios clés, chacun susceptible de produire un impact concret sur la perception publique et l’évolution judiciaire du dossier.

Quatre scénarios

Le premier scénario reste celui du choc maîtrisé. Les Clinton pourraient reconnaître certaines relations sociales ou financières jugées aujourd’hui discutables, tout en niant toute connaissance des crimes d’Epstein. Dans ce cadre, l’audition se transformerait en un exercice de clarification : le public et les enquêteurs obtiendraient quelques confirmations sur les fréquentations et les rendez-vous, mais aucune révélation explosive ne viendrait bouleverser les positions déjà établies. L’effet immédiat serait limité : la couverture médiatique serait intense mais essentiellement centrée sur les contradictions mineures ou sur la perception de sincérité des Clinton.

Le second scénario plausible serait celui de la mise en cause institutionnelle. L’audition pourrait révéler que certains manquements au sein des agences fédérales, des forces de l’ordre ou des structures judiciaires ont permis à Epstein de continuer ses activités sans véritable sanction. Ce scénario élargirait l’enquête au-delà des Clinton, mettant sous pression d’autres responsables politiques ou financiers et déclenchant des appels à des réformes structurelles. Les documents et témoignages mis en avant pourraient révéler un système de protection indirecte ou de négligence, redessinant la compréhension publique des défaillances institutionnelles.

Un troisième scénario envisageable serait l’audition comme affrontement politique. Dans ce cas, chaque camp chercherait à instrumentaliser les déclarations pour déstabiliser l’adversaire, transformant le moment judiciaire en bataille idéologique. Les Clinton, mais aussi leurs opposants, pourraient chercher à utiliser chaque mot à des fins de communication politique, détournant l’attention du cœur du dossier. Ce scénario risquerait de brouiller le récit central de l’affaire, mais pourrait aussi révéler des stratégies de manipulation et d’influence autour du scandale.

Enfin, un scénario complémentaire mais non négligeable serait celui de révélations inédites ou confirmations de défaillances systémiques. L’audition pourrait mettre au jour des documents jusque-là confidentiels ou des témoignages de victimes, donnant une dimension criminelle renouvelée au dossier. Dans ce cas, l’affaire Epstein ne se limiterait plus à un scandale médiatique ou à une controverse politique : elle deviendrait le symbole d’un échec généralisé des institutions à protéger les victimes et à sanctionner les auteurs.

Un grand moment de vérité ?

Dans tous ces scénarios, le point commun est la mise en lumière de la fragilité d’un système où le pouvoir et le réseau social peuvent, dans certains cas, prévaloir sur la justice. L’audition des Clinton, qu’elle soit prudente ou révélatrice, pourrait donc devenir un moment de vérité national : elle a le potentiel de transformer le scandale Epstein d’affaire privée en affaire systémique, exposant non seulement les acteurs directs mais aussi les complicités et défaillances qui ont permis à ces crimes de perdurer.

Dans la presse, cette audience sera scrutée comme un révélateur du fonctionnement réel du pouvoir, un moment où les lignes partisanes pourraient s’effacer devant l’urgence de la transparence et de la vérité judiciaire.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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