06.07.2026 à 15:46
Influenceur sur TikTok, président sur Facebook : la nouvelle stratégie de Jordan Bardella
Texte intégral (2592 mots)
Si Jordan Bardella est très actif sur les réseaux sociaux préférés de la génération Z, tels que TikTok, YouTube et Instagram, il investit aussi désormais beaucoup de temps sur Facebook. De janvier à mars 2026, les publications du président du Rassemblement national sur ce réseau social ont augmenté de 90 % par rapport à la même période en 2025. Sa stratégie y diffère sensiblement de ce qu’il déploie sur les autres plateformes.
Le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella est aujourd’hui la personnalité politique la plus suivie sur TikTok, après Emmanuel Macron, grâce à une stratégie de communication fondée sur la personnalisation, la viralité et une apparente dépolitisation du contenu. Ses vidéos montrent des scènes de la vie quotidienne : il mange des bonbons, met de la mayonnaise sur un hot-dog, joue à des jeux vidéo, prend un verre, caresse un lapin, etc. Ces clips peuvent générer des millions de vues en quelques heures et s’inscrivent dans une logique de relations parasociales afin de répondre à la demande croissante de lien plus personnel avec les dirigeants politiques.
L’objectif principal sur TikTok semble être générationnel : les jeunes électeurs potentiels ont l’impression de « connaître » Bardella, indépendamment de son programme politique, lui garantissant un « capital politique » personnel, partiellement détaché des controverses historiques du parti. En somme, il adopte les codes de l’industrie des influenceurs pour construire et entretenir une communauté fidèle grâce à une stratégie en quatre volets : image d’authenticité, de proximité, d’accessibilité et de responsabilité (au sens « rendre des comptes » à ses followers).
Sur Facebook, nos recherches montrent que celui qui est aussi député européen du RN se détache de cette image d’influenceur pour tenter d’acquérir une stature présidentielle.
Influenceur sur TikTok, président sur Facebook ?
Facebook touche un public plus large (40 millions d’utilisateurs français sur Facebook en 2026 contre 25 millions pour TikTok), généralement plus âgé et socialement plus diversifié que TikTok.
L’architecture numérique de Facebook, construite autour de fonctionnalités, telles que les « amis » et les « j’aime », ainsi que le « filtrage algorithmique », qui hiérarchise la sélection, la séquence et la visibilité des publications, permettent de mettre en avant la personnalité de ses utilisateurs.
Cela rend Facebook particulièrement attrayant pour les partis d’extrême droite, qui sont généralement organisés selon des structures verticales et hiérarchiques, enclines à favoriser des organisations partisanes centrées autour d’un leader charismatique.
Notre analyse de 452 publications de Jordan Bardella sur Facebook depuis début 2026 révèle que cette plateforme lui permet de se façonner une stature présidentielle d’inspiration gaullienne.
La mise en scène de sa popularité
Une des caractéristiques principales de la communication de Jordan Bardella sur Facebook est le recours à une multitude de publications pour couvrir un seul et même événement (interviews télévisées, séances de dédicaces ou réunions politiques). Ces publications sont mises en ligne en temps réel, ou peu après, ce qui crée une longue succession de messages. Le découpage des extraits en courtes vidéos thématiques donne l’impression que Bardella est prêt à répondre à toutes les questions sur tous les sujets. Il se présente ainsi comme une figure avisée et proactive, contrairement, selon lui, à la classe politique actuelle qu’il accuse d’apathie et de manque d’intérêt pour les gens ordinaires.
Sur le plan terminologique, cette dynamique s’exprime à travers la récurrence du mot « alternance » (52 occurrences), qui suggère que ce changement politique est réalisable dans un cadre démocratique, par opposition à l’idée de « révolution » (aucune occurence), plus facilement associée à l’idée de violence.
S’inscrivant dans le processus de « dédiabolisation », l’image « rassurante » de Bardella s’exprime également dans les nombreuses vidéos de discours prononcés au Parlement européen. Il montre ainsi qu’il peut apporter le changement tout en restant dans un cadre démocratique, s’éloignant à la fois de la stratégie frontiste originelle, consistant à quitter purement et simplement l’Union européenne (UE), et de la rhétorique agressive d’autres leaders populistes, comme le Britannique Nigel Farage.
Ces vidéos de « bains de foule » cherchent à créer l’image d’une lame de fond populaire et d’une cohésion sociale autour de sa personne. Lors de telles occasions (notamment les séances de dédicaces), il s’habille de manière décontractée, ce qui établit un lien avec les gens ordinaires et renforce le fil conducteur de son storytelling : il est issu du peuple et bénéficie d’un soutien populaire important.
Facebook comme arène de la bataille culturelle contre la gauche
Dans 16 % des publications de Bardella sur Facebook (73 posts), la gauche est la cible d’attaques dans ce qui s’apparente à une croisade culturelle où la défense de la civilisation française et de ses valeurs serait en jeu. Le courroux de Bardella vise plus particulièrement l’extrême gauche. La France insoumise (LFI) est, en effet, décrite comme une menace existentielle pour la survie de l’« âme française », trope typique des dirigeants populistes.
Au-delà de l’opposition idéologique traditionnelle, Bardella accuse le parti de Jean-Luc Mélenchon d’encourager la « bordélisation » de la politique française, un néologisme emprunté à Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, qui n’est pas sans rappeler la « chienlit » gaullienne, afin de se poser en défenseur du droit et de l’ordre.
Une attention forte portée aux relations internationales
Particulièrement actif sur les questions internationales, qui occupent 27 % de ses publications, Bardella se montre notamment très critique à l’égard de ce qu’il qualifie d’ingérence américaine et réclame une souveraineté totale de la France en matière de dépenses militaires et d’interventions à l’étranger.
Le 29 janvier 2026, par exemple, un extrait d’interview montre Jordan Bardella interrogé sur le revirement de la ligne de son parti concernant Donald Trump. Le président du RN y affirme qu’il n’a de « fascination pour personne » et que si le second mandat de Trump est une bonne nouvelle pour les États-Unis, c’est une « très mauvaise nouvelle » pour la France, car il renforce le processus de « vassalisation » amorcé par le gouvernement Macron.
Le terme « vassalisation » évoque le refus de Charles de Gaulle de devenir un « vassal » des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Cette référence intertextuelle permet à Bardella de s’éloigner des controverses du parti, dans une stratégie plus ouvertement présidentielle.
Une absence de Marine Le Pen qui en dit long
Enfin, dans l’ensemble des publications analysées, Marine Le Pen n’est évoquée qu’à 26 reprises (5,7 %) dont 20 fois au Salon de l’agriculture où elle partage la photo avec Jordan Bardella. En contraste, les publications assurant la promotion personnelle de Bardella (séances de dédicace, sondage de popularité) comptent pour près de 15 % des posts.
De même, 19 % des publications (86) expriment son soutien aux candidats RN, ce qui lui donne une stature d’autorité suprême au sein du parti lepéniste.
Le jeu du contre-récit
Le storytelling de Bardella sur Facebook met en scène un homme issu du peuple, un outsider politique providentiel, qui a identifié les différentes menaces pesant sur la nation française (perte de souveraineté, immigration, extrême gauche, etc.) et qui est prêt à y faire face, dans un cadre démocratique, consolidant ainsi la normalisation de son parti.
Cet imaginaire entre en contradiction avec le discours officiel du parti d’extrême droite, qui fait de Jordan Bardella un simple numéro deux du RN, alors que Marine Le Pen ignore, à ce stade, si la Cour d’appel de Paris l’autorisera à être candidate à l’élection présidentielle en 2027.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.07.2026 à 15:45
Pourquoi l’Iran ne parviendra pas à instaurer un péage dans le détroit d’Ormuz
Texte intégral (1539 mots)
Téhéran envisage d’instaurer un péage dans le détroit d’Ormuz pour y asseoir son contrôle stratégique, mais son ambition se heurte à un écueil juridique et pratique : le droit international garantit le libre passage dans ces eaux, et cette voie large de près de 40 kilomètres n’a rien d’un canal de Suez étroit et verrouillé.
Au Moyen-Orient, la tension est récemment remontée d’un cran. Les États-Unis et l’Iran ont échangé de nouvelles frappes aux abords du détroit d’Ormuz, après qu’un drone iranien a visé un navire de fret en transit. Chaque camp dénonce une violation de l’accord de paix provisoire qui a été conclu pour soixante jours.
Depuis l’attaque conjointe menée par Washington et Tel-Aviv sur son territoire, la République islamique multiplie les déclarations sur son intention d’exercer un contrôle permanent sur le détroit. Ces déclarations ont suscité la crainte de voir Téhéran, une fois le conflit terminé, imposer des taxes de passage systématiques aux quelque 130 navires qui transitent quotidiennement par cette voie. Reste que les autres pays de la région ne l’accepteraient pas et, surtout, l’Iran ne pourrait sans doute pas y parvenir : le détroit d’Ormuz n’est pas un canal.
Aucune voie légale
Le monde a raison de s’inquiéter. Depuis le début des hostilités, l’Iran cherche à dissuader les navires de transiter par le détroit d’Ormuz, attaquant plus de 40 navires marchands neutres et tuant plusieurs marins civils. À cela s’ajoutent des attaques à la roquette et au drone ainsi que la pose de mines marines dans le détroit. Conséquence : le trafic maritime commercial est pratiquement au point mort depuis plus de trois mois, ce qui a des conséquences économiques considérables.
Les inquiétudes ont été encore attisées par la formulation du récent accord provisoire en 14 points, qui stipule que l’Iran fera « tout son possible » pour garantir le passage en toute sécurité des navires commerciaux « sans frais, pendant 60 jours seulement ».
Le plan prévoit que l’Iran discutera des dispositions futures avec Oman et d’autres États du Golfe, « conformément au droit international applicable et aux droits souverains des États côtiers du détroit d’Ormuz ».
En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, le détroit d’Ormuz est un détroit international où tous les navires jouissent d’un droit de passage en transit que les États côtiers ne peuvent suspendre.
Bien que certaines parties du détroit traversent les eaux territoriales iraniennes, le principal système de séparation du trafic se situe dans les eaux omanaises. Les systèmes de séparation du trafic sont des routes établies par l’Organisation maritime internationale pour gérer en toute sécurité le trafic dans les goulets d’étranglement très fréquentés. On peut les considérer comme des voies de circulation recommandées. Juridiquement, instaurer un péage serait irrecevable.
Mais il n’y a pas non plus de moyen pratique
La véritable question est toutefois de savoir si l’Iran pourrait, dans la pratique, imposer un péage, d’autant plus qu’il a effectivement bloqué la majeure partie du trafic maritime commercial dans le détroit d’Ormuz pendant plus de trois mois.
À première vue, il existe des précédents évidents. Les navires paient pour transiter par des canaux tels que ceux de Suez et de Panama. Mais ces voies navigables diffèrent fondamentalement du détroit d’Ormuz. Elles se trouvent sur le territoire d’un seul État et constituent des voies de transit étroites et contrôlées. Le chenal navigable du canal de Suez, par exemple, mesure sur toute sa longueur environ 200 mètres de large.
Le détroit d’Ormuz est un cas à part. À son point le plus étroit, il mesure environ 39 kilomètres de large, et comprend des zones relevant à la fois des eaux territoriales omanaises et iraniennes. L’étendue de cette voie navigable rend beaucoup plus difficile l’interception, l’inspection et le contrôle des navires qui refusent de s’acquitter d’un péage. Proclamer l’existence d’un péage est une chose ; le faire respecter auprès de navires récalcitrants en est une autre.
Les navires traversant le canal de Suez y pénètrent par Port-Saïd au nord ou par Suez au sud ; ensuite, des pilotes de l’Autorité du canal de Suez montent à bord des navires et ceux-ci rejoignent un système de convoi strictement contrôlé pour la traversée.
Du fait de la nature confinée et hautement réglementée du canal, il est pratiquement impossible pour un navire de transiter par celui-ci sans se conformer aux exigences de ses autorités et sans s’acquitter des droits de passage requis.
En ce qui concerne le détroit d’Ormuz, au-delà du droit international, il est peu probable que les compagnies maritimes et les États acceptent volontairement un péage permanent pour le transit à travers un détroit international. La question ne se résume pas simplement au coût, mais au précédent que cela créerait en matière de liberté de navigation et de gouvernance des détroits à travers le monde.
Levier de pression ou contrôle à long terme ?
L’Iran ne ferait pas payer les navires pour un service, comme c’est le cas dans les canaux de Suez ou de Panama. Il ferait payer les navires pour l’exercice d’un droit de transit préexistant à travers un détroit international. Oman et d’autres États du Golfe ont averti que la mise en place d’un système de péage porterait atteinte à la liberté de passage et créerait un dangereux précédent.
Il faudrait donc contraindre les entreprises à payer. Mais contrairement aux canaux de Suez ou de Panama, le détroit d’Ormuz est bien plus vaste et plus difficile à surveiller, ce qui rendrait l’application de ces mesures particulièrement difficile.
Au cours du conflit actuel, l’Iran, nous l’avons dit, a dissuadé la navigation par la force, tuant des marins innocents et en perturbant le commerce mondial.
Bien que la réaction internationale à ces agissements ait été relativement modérée, de telles actions ne constituent pas un moyen viable d’imposer un péage permanent en temps de paix. À moins que l’Iran ne soit disposé à continuer d’attaquer des navires marchands innocents après la fin du conflit – une approche qui susciterait une pression diplomatique considérable, des sanctions et des critiques, y compris de la part de pays tels que la Chine –, il est peu probable qu’il dispose de la motivation ou du mécanisme d’application nécessaires pour contraindre les navires à payer un péage contraire au droit international.
L’Iran utilise le fait qu’il parvient à perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz comme un moyen de pression dans les négociations. Mais exercer une pression et exercer un contrôle à long terme ne sont pas la même chose. Même si l’Iran est capable de perturber le trafic maritime, il est peu probable qu’il parvienne à bloquer définitivement le détroit d’Ormuz.
Jennifer Parker ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.07.2026 à 15:44
Qu’est-ce que « l’affichage parental d’images de mineurs » ?
Texte intégral (841 mots)
Les enfants ont aussi une vie privée. Partager des photos d’eux sans leur consentement sur les réseaux sociaux va à l’encontre de leurs droits. Le nouveau terme d’« affichage parental d’images de mineurs » invite à interroger cette pratique de plus en plus courante dans un monde numérique.
Poster la photo du premier jour d’école de son enfant sur Instagram, ou la vidéo de ses premiers pas dans le groupe WhatsApp de la famille, c’est devenu un réflexe pour de nombreux parents. Cette pratique porte désormais un nom en français : « affichage parental d’images de mineurs ».
Dans une liste de termes publiée au Journal officiel, c’est en effet l’expression que la Commission d’enrichissement de la langue française a retenue pour traduire l’anglicisme « sharenting » : le fait, pour des parents, de publier en ligne, notamment sur les réseaux sociaux, des photos, des vidéos ou d’autres informations relatives à leurs enfants.
D’où vient ce mot ?
Sharenting est apparu vers 2010 dans la presse anglo-saxonne, sous la plume de journalistes qui observaient la multiplication des publications de parents sur les réseaux sociaux naissants. Le mot est une contraction de « share » (partager) et « parenting » (parentalité), suggérant un geste de partage entre proches, presque privé.
La traduction française fait un autre choix : « affichage » déplace le sens vers l’idée d’une exposition, d’un geste tourné vers un public plus large que le seul cercle familial. Ce choix de traduction n’est pas neutre : une fois en ligne, ces publications échappent largement au contrôle de celles et ceux qui les postent.
Un geste façonné par le design des plateformes
Les réseaux sociaux ne se contentent pas d’héberger les publications des parents : par leur conception même, à travers les « likes », commentaires, algorithmes de recommandation, ils transforment chaque photo en signal de validation sociale et chaque publication en donnée exploitable.
Documenter la vie d’un enfant devient alors une pratique qui répond aussi à une logique d’engagement : on choisit l’angle, le moment, le filtre qui généreront le plus de réactions. À l’instar d’un influenceur qui cherche à augmenter son audience, le parent rentre, sans forcément en être conscient, dans la logique d’un créateur de contenu. La fierté et le besoin de reconnaissance qui motivent ces publications sont exactement les ressorts psychologiques que ces plateformes savent activer.
L’enfant, qui ne peut pas encore consentir, devient malgré lui le sujet principal de ce contenu – mais il en est aussi le témoin : comme pour d’autres pratiques numériques, l’apprentissage se fait aussi par observation des habitudes parentales.
Ce que dit la loi
Le droit s’est saisi du phénomène avant que le terme français ne se stabilise. Depuis la loi du 19 février 2024, les parents doivent associer l’enfant, selon son âge et sa maturité, aux décisions concernant la diffusion de son image, ce droit s’exerçant conjointement par les deux titulaires de l’autorité parentale.
Selon l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique, plus d’un parent français sur deux a déjà partagé du contenu concernant son enfant sur les réseaux sociaux.
Nommer pour mieux comprendre les enjeux
Loin d’être un exercice purement linguistique, le fait de disposer d’un mot français pour désigner cette pratique permet de la rendre visible et discutable, plutôt que de la laisser filer comme une évidence technologique.
L’expression « affichage parental d’images de mineurs » invite chaque parent à se demander, avant de publier, s’il partage ou s’il expose. Il n’y a pas de bonne réponse universelle. Mais l’enfant, même très jeune, n’est pas seulement le sujet d’une image : il en est, ou en deviendra, le premier concerné.
La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.
Caroline Rouen-Mallet a reçu des financements de l'Agence Nationale de Recherche - projet ALIMNUM : Alimentation et Numérique.