05.07.2026 à 11:33
Mobiliser la justice face aux épidémies : en Italie, six ans après le covid, le succès d’une association de parents de victimes
Texte intégral (2724 mots)
L’essentiel
- En France notamment, dans les années 1990, les mobilisations associatives en contexte de pandémie de VIH ont eu pour effet le développement de la « démocratie sanitaire ».
- Six ans après le covid, une recherche en anthropologie auprès d’une association de parents de victimes du covid à Bergame en Italie, là où cette pandémie a débuté en Europe, montre qu’une mobilisation dans le domaine juridique peut avoir un impact majeur.
- La redéfinition du crime d’« épidémie coupable » par la Cour suprême de cassation italienne pourrait inspirer des changements de législations, ailleurs en Europe et dans le monde.
L’Organisation mondiale de la santé (0MS) recommande d’impliquer les populations dans la réponse aux épidémies, voire de co-construire les réponses avec elles. Cette approche est en phase avec la « démocratie sanitaire » inscrite dans la loi française et développée par un courant combinant éthique, droits humains et santé publique. Pour mémoire, la démocratie sanitaire est une démarche qui vise à associer usagers, professionnels et décideurs publics dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques de santé dans un esprit de dialogue et de concertation.
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Mais la place qui lui est accordée reste variable d’un pays à l’autre et la concrétisation de cette notion est discutée lors de chaque nouvelle épidémie, comme actuellement avec l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo.
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En contexte covid, utiliser le droit pour faire appliquer la démocratie sanitaire
En Italie, le tissu associatif a été mobilisé pendant l’épidémie de covid-19 pour des interventions de secours et de soins, mais n’a pas été associé aux décisions de santé publique. À Bergame, l’association Sereni e sempre uniti (« Sereins et toujours unis ») a été créée par des familles de victimes pendant l’épidémie dans un objectif d’entraide et de plaidoyer.
Cette association a choisi un positionnement particulier du point de vue de la socioanthropologie des associations, qui lui confère un intérêt majeur sur le plan scientifique. Elle se différencie d’autres associations de professionnels et de familles, ou de personnes vivant avec le VIH, en ce qu’elle utilise le droit comme outil pour faire appliquer la démocratie sanitaire.
Notre recherche a débuté en 2020. Initialement centrée sur le vécu du covid et les rapports sociaux entre malades, familles et professionnels de santé autour de Bergame et dans la vallée Seriana, elle s’est progressivement focalisée sur les logiques d’action de l’association face à l’échec de la santé publique dans une province où 6000 décès ont été déplorés.
Les investigations ethnographiques (observation participante et méthodes classiques) ont été poursuivies jusqu’à ce jour pour parvenir à la documentation complète du processus.
En Italie, une gestion de crise défaillante
Premier foyer de la pandémie en Europe, l’Italie recense ses premiers cas dans la vallée Seriana, fortement industrialisée. La Lombardie possède un système de soins réputé mais caractérisé par une désertification progressive du dispositif sanitaire public imputée à des politiques de privatisation agressive. Dans cette situation, combinée aux choix politiques durant la crise, la première vague de covid-19 conduit en quelques semaines aux images qui ont circulé dans les médias internationaux d’une file de camions militaires évacuant des cercueils qui ne peuvent être gérés.
Une vive polémique éclate à propos de mesures qualifiées de « bricolées » et de négligences dans la mise en place des mesures. Les familles dénoncent les conditions de décès de leurs proches : saturation des établissements, encombrement des services d’urgences avec des files d’attente interminables, pénurie de ressources empêchant l’accès aux soins, entassement des cadavres dans les églises. De nombreuses personnes sont décédées chez elles par asphyxie alors que l’oxygène médical était introuvable.
Le combat d’une association devant les cours de justice
Des familles se regroupent alors pour créer un mouvement, Noi Denunceremo (en français : « Nous dénoncerons »), transformé assez vite en association, Sereni e sempre uniti (« Sereins et toujours unis »). L’association développe des actions de soutien aux membres et de diffusion de la mémoire des morts du covid-19, qui s’élargissent à des actions de plaidoyer (manifestations et déclarations publiques).
De plus, accompagnée par un groupe de juristes, avec comme chef de file l’avocate Consuelo Locati, l’association adopte la voie judiciaire pour obtenir des explications sur la pertinence et la légitimité des mesures adoptées pendant la pandémie. 700 plaintes font l’objet de deux procédures judiciaires contre le ministère de la santé, la présidence du Conseil des ministres et les administrateurs de la région Lombardie.
En avril 2020, le Parquet de Bergame ouvre une enquête qui durera trois ans et se terminera par la mise en examen des fonctionnaires et des politiciens qui ont géré la pandémie. Ces résultats constituent un point important pour l’action légale de Sereni, comme le souligne le Pr Andrea Crisanti dans son rapport de 2022 pour le parquet de Bergame (Crisanti A. 2022. Expertise technique du Pr Andrea Crisanti ordonnée par le Parquet de la République auprès du tribunal de Bergame. Rapport no 15749/2020/21 n°3).
Cette bataille légale, qui vise à établir vérité, justice et reconnaissance, tente de mettre fin à l’impunité des responsables sanitaires et, à travers cela, à restituer la dignité à laquelle les victimes n’ont pas eu droit jusque-là. Elle a aussi pour objectif que les populations soient à l’avenir moins démunies face aux erreurs des autorités et surtout plus impliquées dans l’élaboration et l’application des mesures de préparation et de réponse aux épidémies, une revendication en adéquation avec la démocratie sanitaire.
Pendant six ans, l’association Sereni, avec ses avocats à ses côtés, a mené un travail de documentation préalable basé sur le recueil, l’organisation, puis le dépôt auprès des tribunaux de milliers de pages de documents, une démarche essentielle dans les décisions de justice qui ont jalonné cette campagne.
Une victoire qui fera bouger les lignes
Un cap décisif de la bataille juridique a été franchi le 10 avril 2025, lorsque la Cour suprême de cassation italienne élargit la définition juridique du crime « d’épidémie coupable » en y incluant « l’omission, la négligence, l’inaction et le silence en contexte d’obligation d’informer ».
Cet arrêt pourrait permettre la réouverture des procédures pénales précédemment classées sans suite contre des hauts représentants des institutions politiques et sanitaires à l’époque des faits. Il pourrait aussi inspirer des changements de législations dans d’autres pays.
Cet évènement suscite d’autant plus d’espoir qu’il résonne avec deux autres succès à des étapes préalables. En 2024, la Cour européenne des Droits de l’homme (CEDH) accepte d’instruire le dossier présenté par Sereni, qui révèle des violations des droits humains dans la gestion de la pandémie, fait rare puisque seulement 5 % des plaintes soumises à cette cour sont acceptées. L’association attend les suites.
Puis le 24 mars 2026, les familles au sein de l’association sont reconnues victimes par le tribunal pénal de Rome. Lors de cette audition préliminaire impliquant des fonctionnaires du ministère de la Santé, il est formellement établi que le plan pandémique national qui aurait dû être mis à jour « ne l’a pas été, en partie par manque de moyens ». Une brèche est alors ouverte dans le mur d’omerta et l’immunité qui protège les autorités depuis six ans, à propos des défaillances dans la gestion de la crise.
Ces trois évènements montrent que l’association a obtenu des succès significatifs grâce à quatre éléments principaux : l’expertise de juristes engagés et eux-mêmes concernés par le décès de proches, un travail considérable de documentation pour la préparation des dossiers juridiques, une persévérance qui a permis de dépasser la temporalité des institutions, et le soutien de centaines de familles.
Une scène en témoigne :
Le 24 mars 2026, dans l’immense salle du Tribunal pénal de Rome, remplie d’éléments des forces de l’ordre, une centaine de membres de Sereni avaient fait le déplacement de plus de 600 kilomètres pour se tenir aux côtés de leurs avocats pendant l’audition. Un mur de solidarité et de soutien, une présence émotionnelle très forte, pour que la voix des citoyens soit entendue et ait un poids quand il s’agit de la santé de tous.
En Italie et ailleurs, la persévérance de Sereni ancre le pouvoir des associations face aux autorités
Dans un contexte national hostile dans lequel ni la politique, ni les responsables sanitaires chargés de la gestion de la crise n’ont été en mesure d’éclairer les raisons du désastre, cette association a trouvé dans la justice un moyen pour faire avancer ses revendications, celles des familles de victimes.
Les enjeux ne concernent pas seulement les familles éprouvées. Pour les populations, en Italie et ailleurs, la persévérance associative exemplaire de Sereni permet d’ancrer davantage le pouvoir des associations face aux autorités et ouvre la voie vers une forme de démocratie sanitaire. Le suivi des procédures initiées il y a six ans nécessitera encore quelques mois ou années de documentation anthropologique.
Aujourd’hui, l’enquête ethnographique auprès des familles des défunts et membres de l’association montre que son action militante a permis de redonner un sens aux épreuves qu’ils ont vécues, en surmontant des situations de deuils qualifiés de traumatiques, impossibles, ou absents, pour des morts ressenties comme injustes.
Encore des étapes à franchir et un final à écrire
La mobilisation citoyenne a aussi permis de requalifier la notion « d’épidémie coupable » avec une extension majeure de son champ d’application. Ainsi, « l’omission, la négligence, l’inaction et le silence en contexte d’obligation d’informer » deviennent passibles en Italie de peines de prison.
Au regard des positions des institutions de santé globale, le périmètre de cette requalification juridique mériterait d’être encore élargi pour y inclure la « préparation » aux épidémies, voire la « participation communautaire » à l’élaboration des stratégies.
Cette notion juridique aura-t-elle des effets incitatifs ? L’appel est lancé pour d’autres enquêtes afin de préciser si cette singularité italienne qu’est le « crime d’épidémie coupable par omission, négligence, inaction » permet désormais aux populations d’avoir un pouvoir concret face à l’État dans la définition et la mise en œuvre des politiques sanitaires.
La reconnaissance de cette notion dans d’autres pays pourrait aider à mettre les États devant leurs responsabilités à propos de la préparation de leur système de soin, un élément essentiel pour obtenir la confiance des populations et une réponse efficace aux épidémies.
Le projet COMESCOV pour « Confinement et mesures sanitaires visant à limiter la transmission du covid-19 : Expériences sociales en temps de pandémie en France, en Italie et aux USA » (ANR-20-COVI-0083-01) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Chiara Alfieri est membre de Associazione famigliari delle vittime del covid-19 Sereni e sempre uniti. Elle a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche pour le projet COMESCOV (« Confinement et mesures sanitaires visant à limiter la transmission du covid 19 : Expériences sociales en temps de pandémie en France, en Italie et aux USA », ANR-20-COVI-0083-01).
Marc Egrot a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) pour le projet COMESCOV (« Confinement et mesures sanitaires visant à limiter la transmission du covid 19 : Expériences sociales en temps de pandémie en France, en Italie et aux USA », ANR-20-COVI-0083-01).
Alice Desclaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.07.2026 à 11:33
Banalisation des pantouflages sous l’ère Macron : un risque démocratique ?
Texte intégral (2461 mots)
La loi encadre le passage de fonctionnaires du secteur public vers le secteur privé, communément appelé « pantouflage ». Elle sanctionne la prise illégale d’intérêts d’un agent public lorsque ce dernier avantage une entreprise privée dans le but d’être recruté par elle. Or, la recherche montre que le pantouflage et le « rétro-pantouflage » (retour du fonctionnaire dans le public après un passage dans le privé) se sont développés sous la présidence d’Emmanuel Macron. Les contrôles et les sanctions, eux, sont très insuffisants.
En mars 2026, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) se prononçait sur un projet de reconversion singulier : l’ancien directeur de cabinet de la ministre Sophie Primas souhaitait rejoindre la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), organisation qu’il avait servie précédemment comme lobbyiste, en qualité de directeur général délégué à la stratégie politique… Appelée à juger de la compatibilité de ce pantouflage sous l’angle du risque déontologique, la HATVP rendait un avis favorable. Les réserves qu’elle émet n’ont qu’une portée étroite : l’interdiction pour l’ancien agent de contacter la ministre et le premier ministre, ainsi que les membres de leurs cabinets.
Ce faisant, cet avis offrait un exemple particulièrement emblématique des trous et des flous du contrôle des mobilités public-privé aux sommets de l’État, et de la sous-estimation des risques démocratiques qui leur sont liés, et ce, à l’heure où les grandes entreprises consacrent des montants record au lobbying.
Il faut dire que les travaux de recherche, mais aussi diverses enquêtes journalistiques, montrent qu’il y a aujourd’hui une nouvelle donne du pantouflage en France, avec des risques qui vont bien au-delà de conflits d’intérêts ponctuels puisqu’il y va de l’indépendance de la puissance publique et de la confiance des citoyens dans celle-ci, c’est-à-dire dans sa capacité à effectivement les défendre et les protéger.
Dans un Livre blanc pour l’Observatoire de l’éthique publique, intitulé « Les portes tournantes de la République. Comment mieux protéger l’intérêt public face aux mobilités public-privé », nous pointons l’insuffisance des dispositifs de contrôle – préventif (HATVP) et répressif (délit pénal de prise illégale d’intérêt) – et proposons quatre chantiers de réforme pour une défense plus robuste de l’intérêt public.
Un phénomène banalisé, étendu et systémique
En deux décennies, les portes tournantes sont devenues une donnée structurelle de l’organisation du pouvoir en France, amplifiée par un ensemble de réformes successives des deux quinquennats d’Emmanuel Macron qui ont desserré les règles, voire incité à la mobilité public-privé des agents publics.
De fait, le pantouflage n’est plus un « bâton de maréchal » : il s’échelonne désormais tout au long de trajectoires professionnelles aux sommets et à la périphérie de l’État, et touche aujourd’hui des couches bien plus larges que les seuls grands corps puisque ministres, membres de cabinet ministériels et des états-majors de Matignon et de l’Élysée, ou encore régulateurs participent à ce mouvement brownien.
Le phénomène fonctionne désormais dans les deux sens : au pantouflage vers le privé s’ajoute un « rétro-pantouflage » croissant – des profils issus du privé prenant les rênes d’administrations publiques, mouvement facilité par la loi du 6 août 2019, même si ce flux inverse reste mal documenté. Et on peut dire qu’il est structurel, car il tient à la fois au rétrécissement des perspectives professionnelles pour les hauts fonctionnaires en milieu de carrière, à la dépendance croissante des grandes entreprises aux décisions des régulateurs nationaux ou européens et à l’émergence de générations d’élus qui conçoivent le passage en politique comme une séquence professionnelle parmi d’autres.
Dernier point essentiel de cette nouvelle donne : le fait que les flux se sont réorientés vers de nouveaux secteurs (numérique, santé, agroalimentaire), mais aussi vers les métiers du conseil – lobbying, affaires publiques, cabinets d’avocats, communication de crise –, structures qui se tiennent à la périphérie des institutions publiques et qui capitalisent sur le carnet d’adresses et la connaissance intime des institutions régulatrices.
Au-delà du seul conflit d’intérêts, un risque systémique
Nombreux sont ceux qui défendent les vertus de cette porosité et y voient une « pollinisation » croisée profitant à l’administration.
L’argument ne convainc pas : cette fertilisation ne fonctionne qu’à sens unique, les portes tournantes excluant de fait la société civile non marchande de leurs bénéfices. D’autres pointent l’effet désincitatif de l’accroissement des règles déontologiques sur l’attractivité des fonctions publiques, mais rien n’indique aujourd’hui une telle relation.
Mais ce point de vue tend surtout à sous-estimer les intérêts et les valeurs qui sont mis à mal par cette nouvelle donne des mobilités public-privé. Pour en prendre la mesure, il importe d’élargir la focale au-delà du conflit d’intérêts individuel.
Au-delà de ce niveau micro, les départs appauvrissent l’expertise publique et diffusent une « culture circulatoire » qui modifie la manière dont les administrations régulent l’économie et la société en se montrant tendanciellement moins sensibles aux intérêts les plus diffus portés par la société civile des organisations non gouvernementales, des syndicats et des associations (santé, travail, environnement, etc.) qu’aux intérêts et enjeux économiques privés constitués (compétitivité, attractivité économique, etc.).
Au niveau macro, c’est l’intégrité démocratique et la souveraineté qui sont en jeu lorsque la porosité ouvre des voies d’influence à des États étrangers ou à des multinationales (Cf. Lola Avril, Chloé Fauchon, Emilia Korkea-Aho, Juliette Lelieur, Antoine Vauchez, « Un an après le Qatargate, comment mieux protéger l’Union européenne contre les conflits d’intérêts et la corruption ? », Livre blanc pour l’Observatoire de l’éthique publique, 2023).
Au-delà, et de manière plus fondamentale encore, c’est la confiance des citoyens dans les institutions publiques et leur capacité à offrir des solutions aux grands défis et menaces de notre temps (bifurcation écologique, concentration économique dans les Big Tech, etc.) qui est en jeu (Cf. Antoine Vauchez, Public, Anamosa, 2022).
Quatre chantiers pour une meilleure protection de l’intérêt public
Pour y faire face, les dispositifs actuels de contrôle – qu’ils soient préventif ou répressif – se révèlent insuffisants. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, chargée depuis 2019 de contrôler les mobilités d’environ 15 000 responsables publics, a adopté une doctrine d’accompagnement visant à dé-risquer les mobilités public-privé plutôt qu’à les interdire (Cf. Jana Vargovčíková et Antoine Vauchez, « Corps privés, intérêts publics Élites politico-administratives et formation d’une morale managériale d’État ») : les incompatibilités ne dépassent pas 4,5 % des cas, et elle n’a ni les moyens ni les pouvoirs d’enquête pour s’assurer du respect des « réserves » qui accompagnent ses avis de compatibilité des pantouflages ou rétro-pantouflages.
Quant au volet pénal, la loi du 2 février 2007 dite de modernisation de la fonction publique en a fortement réduit la portée : le délai de viduité pendant lequel l’agent public s’engage à ne pas travailler pour une entreprise qu’il aurait régulée dans ses fonctions est passé de cinq à trois ans, mais il est exigé désormais que l’agent ait directement supervisé l’entreprise qu’il rejoint – et non plus simplement qu’il ait été en charge du secteur, ce qui explique la rareté des condamnations, illustrée par l’affaire récente du conseiller d’État relaxé malgré son passage de TotalEnergies après l’avoir jugée au Palais-Royal. Un haut fonctionnaire ayant régulé un secteur peut ainsi légalement pantoufler vers toutes les entreprises qu’il n’a pas directement supervisées.
Il importe dès lors de réfléchir à un contrôle plus ambitieux et plus effectif pour mieux protéger l’intérêt public. Il ne s’agit pas de fermer hermétiquement les frontières entre public et privé, mais, quand les risques sont avérés, de doter la Haute Autorité et le juge pénal d’une capacité d’action beaucoup plus incisive.
Quatre chantiers sont envisageables qui sont présentés en détail dans le Livre blanc de l’Observatoire de l’éthique publique, publié le 14 juin.
1) Réduire les incitations structurelles au pantouflage
La réforme passe d’abord par un traitement des causes, qui tiennent aux réformes (voir notamment la loi du 5 septembre 2018 sur la liberté de choisir son avenir professionnel ; la loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique ; et le décret du 5 décembre 2025 sur les conditions de disponibilité dans la fonction publique) des deux mandats d’Emmanuel Macron facilitant les circulations public-privé.
En réservant à nouveau les emplois de direction de l’État aux fonctionnaires, on valoriserait le professionnalisme spécifique des serviteurs de l’intérêt général. En contrepartie de ce monopole retrouvé qui apporte plus de garanties du point de vue de l’intégrité publique, le privilège statutaire de conserver son poste lors d’un départ dans le privé ne devrait plus valoir indéfiniment : tout départ serait considéré comme définitif au bout de cinq ans cumulés hors du public, contre dix aujourd’hui. Le passage dans le privé deviendrait ainsi un choix assumé, et non une parenthèse indéfiniment réversible aux frais de la collectivité.
2) Créer un Observatoire des mobilités public-privé au sein de la HATVP
Toute politique sérieuse de régulation suppose d’abord de savoir ce que l’on régule. Or, la connaissance des mobilités public-privé reste fragmentaire et discontinue. La construction d’un Observatoire de l’intégrité publique doit établir une cartographie des secteurs et des fonctions le plus exposés aux risques d’atteinte à la probité publique.
3) Interdire les pantouflages à risque
C’est la proposition centrale. Toutes les mobilités ne présentent pas le même niveau de risque, et il n’est pas raisonnable de soumettre à un simple régime de « réserves » des situations qui compromettent objectivement l’intérêt public ou la souveraineté nationale.
Pour les fonctions les plus exposées – ministres, régulateurs, hauts fonctionnaires de Bercy, conseillers de l’Élysée ou de Matignon ayant suivi un texte législatif – tout passage vers le secteur régulé serait interdit pendant trois ans, sous peine d’un délit expressément rebaptisé « pantouflage illégal » (art. 432-13 du Code pénal). Le droit doit également être modifié pour permettre de sanctionner les entreprises « débaucheuses » qui ne respecteraient pas cette interdiction.
4) Renforcer les moyens et refonder la doctrine de la HATVP
Quant aux mobilités ne relevant pas des fonctions les plus risquées, le Livre blanc propose un changement de doctrine de contrôle de la HATVP, fondé sur un recours plus fréquent aux décisions d’incompatibilité quand un risque est avéré et sur la création d’une infraction administrative de « mobilité public-privé contraire à l’intérêt public » qui donnerait à la HATVP les pouvoirs de sanction dont elle est aujourd’hui dépourvue, et ce, donc, sans passer par le juge pénal.
Ces quatre chantiers s’inspirent d’une même idée : doter la puissance publique des outils pour mesurer, contrôler et interdire des pratiques qui minent la confiance des citoyens dans la capacité de l’État à servir l’intérêt général. La campagne présidentielle à venir offre une occasion rare d’en débattre.
Une version longue de cet article a été publiée sur le blog d’Antoine Vauchez.
Juliette Lelieur a reçu un financement pour sa chaire de l'Institut thématique interdisciplinaire MAKErS (Université de Strasbourg) et elle est membre de l'Observatoire de l'éthique publique.
Lola Avril a reçu des financements du CNRS dans le cadre de la chaire REGANET. Elle est membre de l'Observatoire de l'éthique publique.
Antoine Vauchez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.07.2026 à 11:32
Coupe du monde 2026 : ce que nos débats sur le football révèlent de nos imaginaires politiques
Texte intégral (1598 mots)
La Coupe du monde n’est pas seulement un événement sportif. En suscitant des débats sur la valeur de l’effort, l’appartenance nationale, les effets de la mondialisation, la marchandisation du sport et les inégalités de destin, elle révèle différentes manières de penser la société et la vie collective. À travers des conversations ordinaires, le football devient, le temps d’un tournoi, un véritable laboratoire des imaginaires politiques.
Depuis le début de la Coupe du monde, les matchs alimentent un vaste ensemble de conversations bien au-delà des stades. Au bureau, dans les cafés, dans une salle des professeurs, dans les transports ou autour d’un repas de famille, on commente une composition d’équipe, on juge une décision arbitrale, on s’indigne d’une défaite ou on célèbre un exploit.
Ces espaces ordinaires constituent autant de « tiers lieux », situés à mi-chemin entre l’intimité du foyer et les institutions, où se construisent discrètement des habitudes de sociabilité, d’échange et de délibération.
Dans des sociétés souvent décrites comme fragmentées, la Coupe du monde crée pendant quelques semaines un horizon commun. Elle oriente les regards vers les mêmes écrans, suscite des émotions partagées et fournit à chacun des sujets de conversation immédiatement accessibles. Elle agit ainsi comme une véritable caisse de résonance des sensibilités et des préoccupations de son époque.
Pourtant, regarder le même match ne signifie pas y voir la même chose.
Ce qui se déroule sur le terrain ne parle jamais de lui-même. Un but, une défaite ou une célébration ne se réduisent pas à leur signification sportive. Le football offre une sorte de « condensé de société », support d’interprétations multiples et de projections qui dépassent largement le cadre du jeu. La compétition agit, entre autres, alors comme un révélateur de nos imaginaires politiques. Chacun y projette une certaine manière de penser l’organisation de la société et la vie collective.
L’équipe comme métaphore de la société
Pour certains, la Coupe du monde raconte avant tout la force du collectif et les vertus de l’inclusion. Une équipe qui gagne n’est jamais la simple addition de talents individuels. Elle repose sur des complémentarités, des ajustements permanents et une confiance réciproque. On entend alors que « la diversité fait la richesse », que « personne ne gagne seul » ou encore que « chacun apporte quelque chose de différent ».
L’équipe deviendrait ainsi la démonstration qu’une société peut tenir ensemble sans exiger l’effacement des singularités. Se dessine ici une vision pluraliste et coopérative du vivre-ensemble, selon laquelle la cohésion naît moins de l’uniformité que de la capacité à faire coopérer des différences.
D’autres préfèrent y voir une école du mérite, de l’effort et de la transmission. Derrière la victoire, ils soulignent les heures d’entraînement, les sacrifices consentis, l’acceptation des règles communes et le respect de l’autorité. Les mêmes formules reviennent régulièrement : « on n’a rien sans rien », « le travail finit toujours par payer » ou « sans règles, chacun fait comme il veut ». Le terrain rappelle alors qu’une communauté politique ne peut durablement tenir sans responsabilité individuelle et sens des devoirs partagés. Affleure ici une conception républicaine de la vie collective attachée aux vertus civiques, à la culture de l’exigence et à la continuité des repères communs.
Une autre lecture met davantage l’accent sur l’appartenance collective. « Cela fait du bien d’être fiers de son pays », entend-on parfois. « Pendant quelques semaines, on est tous derrière la même équipe. » Dans des sociétés où les références communes paraissent parfois plus incertaines, la sélection nationale réactive le sentiment d’appartenir à une histoire partagée. Le maillot, l’hymne ou le drapeau rappellent qu’il existe encore un « nous » capable de transcender les différences ordinaires. Plus qu’un simple élan affectif, s’exprime ici une forme d’appartenance démocratique, de patriotisme civique nourri par des symboles, une mémoire commune et l’idée d’un destin partagé.
La compétition à l’épreuve de la critique
L’enthousiasme suscité par la compétition n’interdit pas les interrogations qu’elle soulève.
Pour certains, la Coupe du monde constitue aussi un révélateur des contradictions de la mondialisation contemporaine. Elle met au jour des intérêts économiques, diplomatiques et géopolitiques qui ravivent les débats sur les conditions de production de l’événement, ses coûts environnementaux ou les stratégies d’influence des États.
« Le football ne justifie pas tout », rappellent certains. « Il faut regarder l’envers du décor. » L’événement apparaît alors comme un révélateur des arbitrages qui traversent nos sociétés. Ce regard traduit une sensibilité attentive à la régulation collective et à la responsabilité publique, soucieuse de concilier prospérité, justice et préservation des ressources communes.
D’autres s’inquiètent de voir le jeu progressivement absorbé par les logiques du marché. Les transferts records, les droits télévisés, le prix des places ou la présence omniprésente des sponsors nourrissent l’impression que l’argent a pris le dessus. Beaucoup ont le sentiment que « le football est devenu un business », que « tout s’achète et tout se vend » ou que « les supporters passent après les intérêts financiers ». Cette vigilance exprime la crainte de voir une passion populaire progressivement absorbée par les logiques marchandes, jusqu’à ce que la valeur financière finisse par l’emporter sur ce qui faisait son sens collectif.
Enfin, l’histoire des grands champions nourrit elle aussi des lectures contrastées. Les parcours extraordinaires de quelques joueurs inspirent et entretiennent l’idée que le talent et la détermination peuvent changer une destinée. Mais ce récit rencontre parfois ses limites : « il n’y a pas les mêmes chances pour tout le monde », « tous les talents ne sont pas repérés » ou encore « pour un qui réussit, combien abandonnent en chemin ? »
Cette ambivalence renvoie à une tension profonde de nos démocraties entre la croyance dans la force émancipatrice du mérite et la reconnaissance du poids des héritages sociaux qui façonnent les trajectoires individuelles.
Des sensibilités politiques plus mouvantes qu’on ne le croit
Ces différentes interprétations ne renvoient pas toujours à des appartenances politiques clairement établies. Certaines traduisent des convictions relativement stabilisées ; d’autres se construisent davantage au gré des circonstances et des enjeux du moment.
Cette coexistence rappelle que les rapports contemporains au politique relèvent moins de fidélités durables qu’autrefois. Les sensibilités se composent, se déplacent et se réajustent selon les situations. Des convictions ancrées coexistent avec des prises de position plus contextuelles. Le même individu peut, selon les sujets, valoriser l’effort individuel, défendre des mécanismes de solidarité, dénoncer les excès du marché ou exprimer un attachement renouvelé à l’appartenance nationale.
À travers le football se donne ainsi à voir une politisation plus souple et plus circonstanciée, faite d’adhésions successives, de sensibilités plurielles et de positionnements parfois réversibles.
La Coupe du monde ne transforme évidemment pas les supporters en citoyens exemplaires. Les émotions partagées ne remplacent ni les institutions ni les formes plus durables de délibération démocratique. Elles rappellent toutefois qu’il existe encore des événements capables de retenir simultanément l’attention de millions d’individus et d’ouvrir des espaces de discussions sur ce qui nous relie, nous oppose ou nous oblige collectivement.
À ce titre, la Coupe du monde apparaît moins comme une simple parenthèse de divertissement que comme un observatoire privilégié des imaginaires politiques contemporains. Une forme de parlement ordinaire où, à travers les passions du jeu, une société continue de débattre d’elle-même.
Maxime Travert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.