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21.08.2026 à 12:58

Ukraine : des élections pendant la guerre renforceraient-elles vraiment la démocratie ?

Yuliya Matvyeyeva, Doctorante en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, Université Gustave Eiffel
Des millions de déplacés internes et de réfugiés, une partie du territoire sous occupation russe et des frappes quotidiennes : malgré ce contexte, des responsables ukrainiens relancent le débat sur la tenue d’élections.
Texte intégral (2770 mots)

L’ESSENTIEL

  • Si l’Ukraine n’avait pas été envahie par la Russie, des élections législatives auraient eu lieu en octobre 2023 et une élection présidentielle en 2024. La promulgation de la loi martiale a repoussé sine die ces deux scrutins.

  • Deux personnalités ukrainiennes de premier plan viennent d’appeler à l’organisation prochaine d’élections, en dépit d’un contexte militaire très tendu et de la multiplication de frappes de missiles russes, arguant qu’il en va de l’avenir de la démocratie du pays.

  • S’il semble prématuré de faire voter les Ukrainiens, il faudrait toutefois établir plus clairement les circonstances dans lesquelles cela redeviendra possible.


En mars 2025, la spécialiste de l’Ukraine Alexandra Goujon observait qu’un consensus national se dégageait alors en Ukraine : des élections n’étaient pas jugées tenables en temps de guerre. Elle soulignait notamment les difficultés liées à l’organisation d’une campagne sous les bombardements et à la participation des militaires, des personnes déplacées et des réfugiés.

Un an et demi plus tard, le 18 août dernier, Mykhailo Fedorov, ancien ministre de la défense (janvier-juillet 2026), dont le récent limogeage par Volodymyr Zelensky a provoqué d’importantes manifestations de protestation, a remis ce consensus en cause. « La démocratie ne peut pas être prise en otage par la Russie », a-t-il déclaré, demandant la mise en œuvre d’un mécanisme « légal, sûr et réaliste » qui permettrait de relancer le processus démocratique même si la guerre devait durer encore plusieurs années.

L’ancien ministre des affaires étrangères Dmytro Kuleba est allé encore plus loin : ce même 18 août, il a affirmé que l’Ukraine devrait organiser des élections présidentielle et législatives pendant la guerre. Il reconnaît les risques d’une telle décision, mais considère que ceux d’une absence prolongée de scrutin seraient encore plus élevés.

Fedorov et Kuleba ne proposent pas simplement d’ouvrir des bureaux de vote sous les missiles. Leurs propos portent sur une question plus large : une guerre dont personne ne connaît la durée peut-elle suspendre indéfiniment le renouvellement de la vie politique ?

Une démocratie en guerre ne se réduit pas à son calendrier électoral

Depuis son entrée en vigueur en février 2022, dès le lancement de l’invasion russe à grande échelle, la loi martiale a modifié l’équilibre des institutions, favorisant une centralisation du pouvoir autour de l’administration présidentielle et du Conseil de sécurité nationale et de défense ainsi qu’une réduction des capacités de contrôle du Parlement. Mais cette évolution est restée dans le cadre constitutionnel prévu par la loi martiale et n’a interrompu ni l’activité législative ni les réformes liées notamment à l’intégration européenne.

En outre, comme le rappelait Anna Colin Lebedev en novembre 2025, la démocratie ne se manifeste pas seulement par les élections, mais aussi par l’expression d’une pluralité d’opinions, par la critique publique du pouvoir et par la capacité de la société à exercer une pression sur ceux qui gouvernent. Ces mécanismes continuent de fonctionner en Ukraine malgré l’impossibilité de voter. Les débats sur l’indépendance des institutions de lutte contre la corruption, la transparence parlementaire ou certaines décisions de l’exécutif se poursuivent, reflétant une tension réelle entre centralisation sécuritaire et demande de responsabilité démocratique.

On peut donc critiquer la concentration du pouvoir sans en déduire que l’État ukrainien serait devenu juridiquement ou politiquement illégitime.

Trois questions que le débat mélange trop souvent

Le débat gagne en clarté si l’on distingue trois notions : la continuité juridique du pouvoir, sa légitimité politique et l’intégrité du futur scrutin. Ces trois questions sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables.

Sur la première, le cadre juridique est relativement clair. L’article 19 de la loi ukrainienne de 2015 sur le régime juridique de la loi martiale interdit, pendant son application, la tenue d’élections présidentielle, législatives et locales. Cette interdiction est donc antérieure à l’invasion russe à grande échelle et à l’échéance électorale de 2024 : elle ne résulte pas d’une décision prise ad hoc par Volodymyr Zelensky pour prolonger son mandat. Elle s’articule avec l’article 108 de la Constitution ukrainienne, selon lequel le président exerce ses fonctions jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur élu. Le maintien de Volodymyr Zelensky à la présidence relève ainsi de la continuité constitutionnelle de l’État, et non d’une prolongation extralégale de son mandat.

Le rapport de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (2025) consacré aux élections en période de crise considère lui aussi que la base juridique de la suspension des élections ukrainiennes est claire et vise à préserver la sécurité nationale et la continuité de l’État jusqu’au retour de conditions permettant des élections légales.

Mais ce même rapport met en garde contre les risques démocratiques propres à la prolongation d’un état d’exception. La nécessité de reporter les scrutins peut être détournée pour maintenir indéfiniment les gouvernants en place. C’est précisément pourquoi la discussion lancée par Fedorov et Kuleba ne peut être écartée au seul motif qu’elle intervient en temps de guerre. Reste à savoir à quelles conditions un scrutin tenu en temps de guerre serait intègre.

Ce que serait un scrutin conduit en temps de guerre

Concrètement, une élection crédible suppose des registres électoraux fiables, une campagne suffisamment pluraliste, un accès aux médias pour tous les candidats, des règles de financement claires et respectées, des observateurs crédibles, un dépouillement vérifiable et des procédures permettant de contester les irrégularités.

Le Conseil de l’Europe recommande pour l’Ukraine un careful sequencing, c’est-à-dire une séquence préparée avec attention : définir des seuils minimaux de sécurité, garantir la participation des personnes déplacées et des réfugiés, résoudre les difficultés liées aux territoires occupés et rétablir un espace dans lequel partis politiques, médias et société puissent débattre librement au-delà des seuls enjeux militaires.

La Commission électorale centrale ukrainienne travaille déjà sur ces scénarios avec le Conseil de l’Europe.

L’un des problèmes les plus évidents est le fait que des millions d’électeurs ne vivent plus là où ils votaient en 2019. En janvier 2026, le président de la Commission électorale centrale Oleh Didenko expliquait à Reuters qu’environ 5,8 millions de réfugiés ukrainiens vivaient à l’étranger, qu’environ 800 000 personnes servaient dans l’armée et que près de 2 000 bureaux de vote sur plus de 30 000 avaient été détruits ou endommagés. L’Ukraine ne disposait avant la guerre que de 102 bureaux de vote dans ses ambassades et consulats, ce qui est très insuffisant pour la population désormais installée hors du pays.


À lire aussi : Ukrainiens réfugiés au sein de l’UE : précarité d’une protection qui n’est plus temporaire


Il faudrait donc profondément actualiser un registre électoral bouleversé par plusieurs années de déplacements. Au-delà de cette question, comment garantir le secret du vote d’un militaire déployé sur le front ? Comment traiter le cas des millions de déplacés internes ? Et comment préserver les droits politiques des citoyens vivant sous occupation russe, sans organiser de scrutin sous le contrôle de l’occupant ?


À lire aussi : Annexions russes en Ukraine : quand la force tord le bras au droit


À ces difficultés s’ajoute celle du financement politique. En juillet 2026, la Commission électorale centrale a adopté une conception spécifique de lutte contre les ingérences étrangères. Elle identifie notamment, parmi les dangers majeurs, les cyberattaques, la désinformation et les manipulations informationnelles, mais aussi le financement direct ou indirect de candidats, de partis, de campagnes ou de pseudo-observateurs.

Enfin, une difficulté institutionnelle reste étonnamment peu discutée : à qui revient-il de proclamer que les conditions nécessaires seraient enfin réunies ?

La décision ne peut raisonnablement pas dépendre du seul exécutif en place. Si le président et son administration déterminaient seuls que la sécurité est insuffisante – ou, à l’inverse, qu’elle est devenue suffisante –, ils seraient à la fois acteurs de la compétition et arbitres de son calendrier.

Le Conseil de l’Europe insiste précisément sur la nécessité de définir des critères de report suffisamment clairs et d’une préparation impliquant l’ensemble des institutions concernées. Une architecture crédible devrait donc associer Parlement, Commission électorale centrale, institutions judiciaires compétentes et forces politiques, avec des critères publics concernant la sécurité, l’accès au vote, la campagne, les médias et l’observation.

Autrement dit, il faudrait définir les conditions du retour aux urnes avant de fixer la date du scrutin.

Le jeu de la Russie

À cette tension interne s’ajoute la guerre informationnelle. Depuis 2024, le Kremlin utilise l’absence d’élection présidentielle pour présenter Volodymyr Zelensky comme « illégitime ».

Le point de départ est factuel : l’élection normalement prévue n’a pas eu lieu. Mais la conclusion– « pas d’élection, donc plus de pouvoir légitime » – efface le cadre constitutionnel et juridique qui organise précisément la continuité de l’État sous la loi martiale.

Il faut donc distinguer une vulnérabilité démocratique réelle de l’usage informationnel qui en est fait par un adversaire. Reconnaître la première ne valide pas automatiquement le second.

Le paradoxe est néanmoins sérieux. En l’absence d’élections, Moscou peut exploiter leur report pour délégitimer les institutions ukrainiennes. Mais un scrutin organisé sans garanties suffisantes lui offrirait d’autres leviers : cyberattaques, campagnes de désinformation, financement de relais politiques et opérations visant à présenter le résultat comme frauduleux auprès d’une partie de la population ukrainienne comme de l’opinion publique internationale.

Le choix ne réside donc pas entre élection ou absence d’ingérence. Dans les deux scénarios, la Russie cherchera vraisemblablement à exploiter les vulnérabilités disponibles.

Ce que veulent aujourd’hui les Ukrainiens

Le débat au sein des élites politiques n’est pas encore celui de la majorité de la population. Selon une enquête menée du 20 juillet au 3 août 2026 par l’Institut international de sociologie de Kiev, 15 % des personnes interrogées estiment que des élections devraient être organisées avant la fin des combats ; 23 % après un cessez-le-feu accompagné de garanties de sécurité ; et 57 % seulement après un accord de paix définitif.

La dynamique compte cependant presque autant que les niveaux. En mars, la solution intermédiaire – élections après un cessez-le-feu et des garanties de sécurité –n’était soutenue que par 13 % des répondants. Elle progresse de 10 points.

Deux tendances coexistent donc. La majorité des Ukrainiens ne demande toujours pas d’élections immédiates. Mais une part croissante de la société semble envisager que le retour aux urnes puisse précéder une paix définitive, à condition qu’un niveau suffisant de sécurité soit atteint.

Le débat ne peut plus, dès lors, être résumé par deux formules opposées, « Les Ukrainiens ne veulent pas d’élections » ou « L’absence d’élections rend l’Ukraine non démocratique ».

Organiser des élections nationales aujourd’hui, alors que la loi martiale reste en vigueur et que les combats se poursuivent, ne renforcerait probablement pas la démocratie ukrainienne. Les problèmes d’égalité du vote, de mobilisation militaire, de déplacement de millions de citoyens, d’occupation territoriale et d’ingérence extérieure créeraient un risque trop élevé de contestation du processus et du résultat.

Pour autant, Fedorov et Kuleba soulèvent un problème réel : plus la guerre se prolonge, moins il est possible de considérer que la seule invocation de l’état d’exception suffit à répondre à la question de la représentation politique.

La réponse institutionnelle devrait donc reposer sur deux piliers. D’abord, maintenir pendant la guerre les sources non électorales de légitimité démocratique : contrôle de l’exécutif par le Parlement, indépendance des agences anticorruption, transparence des décisions, pluralisme médiatique, capacité de la société civile à contester le pouvoir… Ensuite, préparer dès maintenant le prochain scrutin : mettre à jour les registres, déterminer les modalités de participation des militaires, des déplacés et des Ukrainiens de l’étranger, préciser les règles relatives à la campagne électorale, à la transparence du financement politique et à la protection contre l’ingérence étrangère.

Comme l’a dit Fedorov, la démocratie ukrainienne ne doit pas devenir « l’otage de la Russie ». Mais cela signifie deux choses à la fois : la Russie ne doit pas pouvoir prolonger la guerre pour suspendre indéfiniment la vie politique ukrainienne ; elle ne doit pas davantage pouvoir pousser l’Ukraine vers un scrutin précipité dont elle pourrait ensuite exploiter les vulnérabilités.

La position la plus défendable est donc double : ne pas organiser aujourd’hui une élection que la guerre empêcherait d’être pleinement libre et équitable, mais commencer, dès maintenant, à construire les conditions juridiques, institutionnelles et sécuritaires de son retour.

Préparer un scrutin crédible avant même de pouvoir en fixer la date n’est pas différer la démocratie. C’est, déjà, une manière de la protéger.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.08.2026 à 12:56

Le paradoxe de l’ultra-trail : pourquoi les femmes excellent mais sont sous-représentées

Mathilde Plard, Chercheuse CNRS - UMR ESO, Université d’Angers
À l’heure de la 23ᵉ édition de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, pourquoi les femmes restent-elles sous-représentées dans cette discipline, alors même qu’elles excellent sur les très longues distances ?
Texte intégral (2155 mots)

L’ESSENTIEL

  • La 23ᵉ édition de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc se tiendra du 24 au 30 août 2026.

  • L’États-Unienne Rachel Entrekin est devenue en mai 2026 la première femme à remporter le Cocodona 250, en Arizona, une compétition phare de la discipline.

  • Alors qu’elles excellent sur les très longues distances, les femmes sont sous-représentées. Pourquoi ?


Pendant 56 heures et 9 minutes, sans presque dormir, l’États-Unienne Rachel Entrekin a couru à travers l’Arizona. Le 9 mai 2026, la kinésithérapeute de 34 ans est devenue la première femme à remporter le Cocodona 250 (long de 402 kilomètres, ndlr) au classement général – l’un des ultra-trails les plus durs d’Amérique du Nord. Elle a pulvérisé le record absolu de l’épreuve et devancé le premier homme de plus d’une heure (iRunFar).

Comme à chaque exploit féminin depuis trente ans, la presse a salué un « moment historique ». Mais derrière la performance, un fait n’est jamais quantifié : ces victoires ne sont pas des accidents – elles dessinent une régularité.

Deux courbes qui s’opposent

L’ultra-trail – toute course nature au-delà de la distance du marathon (42 km), le plus souvent en montagne – cache un paradoxe. Plus la distance s’allonge, moins les femmes s’inscrivent ; mais plus elle s’allonge, plus leurs performances se rapprochent de celles des meilleurs hommes.

Deux bases de données ouvertes que j’ai constituées – TRAILGENDER (95 pays, 15 848 éditions) et ITRA Phase 0 (126 pays, 21 177 épreuves) –, à partir des classements de l’Association internationale de trail-running (ITRA), le documentent à une échelle inédite.

Sur 10 kilomètres les femmes forment 40 % des partant·es, et la meilleure réalise un temps 19 % plus long que le meilleur homme. Sur 100 miles (160 km) : 16 % de femmes, mais seulement 4,5 % d’écart. Au-delà de 200 kilomètres – le terrain d’Entrekin –, moins de 10 % de femmes, et 3 % d’écart.

Le paradoxe quantitatif : sur les courses courtes, les femmes sont nombreuses et l’écart de performance avec le top masculin est large ; sur les ultras, elles sont rares, mais l’écart s’effondre. Source : auteure, à partir des datasets TRAILGENDER v4 et ITRA Phase 0. Mathilde Plard, Fourni par l'auteur

Le corps n’explique pas tout

La physiologie confirme cet avantage relatif sur l’extrême. Une revue de référence parue dans Sports Medicine en 2021 établit que l’écart entre meilleures performances, d’environ 10 % au marathon, tombe « aussi bas que 4 % » en ultra-endurance – grâce à une meilleure résistance à la fatigue et à une gestion plus économe de l’énergie –, mais que ces atouts ne comptent « que dans les épreuves d’endurance extrême », précisément celles que les femmes disputent le moins.

Cet avantage a un revers, longtemps négligé : les ultra-traileuses comptent parmi les plus exposées au déficit énergétique relatif dans le sport – un décalage durable entre les calories brûlées à l’entraînement et celles réellement avalées, qui dérègle les hormones, fragilise les os, affaiblit l’immunité et peut interrompre les cycles menstruels. Le Comité international olympique n’en a fixé la définition qu’en 2023.

L’endurance n’est pas qu’affaire de watts. Une enquête canadienne de 2026 a suivi sept coureuses pendant un ultra de six jours. Les premiers jours, chacune traite sa douleur comme un problème individuel à régler – et plusieurs la dissimulent, pour ne pas « paraître faibles ». Au troisième jour, l’épuisement fait céder cette carapace : elles se mettent à courir ensemble, à nommer ce qu’elles endurent, à s’entraider aux ravitaillements. À l’arrivée, elles ne mesurent plus leur réussite au nombre de kilomètres, mais au fait d’avoir tenu ensemble. Une façon de courir l’ultra que la culture sportive dominante, tout entière tournée vers l’exploit solitaire, n’avait pas prévue.

Alors pourquoi si peu de départs ? La réponse est sociale, et la géographie le montre. Sur la même distance, mon atlas mondial de la féminisation recense 34 % de finisheuses au Canada, 31 % aux États-Unis… et 17 % en France, pourtant premier marché mondial. Mêmes corps, participation du simple au double : l’obstacle tient aux conditions d’accès – ce que les études de genre appliquées au sport, de la sociologue française Catherine Louveau aux chercheuses Holly Thorpe et Adele Pavlidis, documentent depuis trente ans.

Les enquêtes auprès des coureuses et les comparaisons entre coureuses et coureurs le confirment : temps d’entraînement rogné par les tâches domestiques, coût du matériel et des dossards, manque de modèles, insécurité à s’entraîner seule, de nuit. Celles qui s’alignent sur 100 miles ou 250 miles (402 km) forment une cohorte doublement sélectionnée : d’abord par la société, ensuite seulement par la course. On prend alors pour une exception biologique ce qui est le produit d’un filtre social.

Une histoire effacée, un présent qui s’organise

Entrekin n’a rien inauguré. Depuis près d’un siècle et demi, chaque génération a vu une femme battre les hommes – puis l’a oubliée.

Dès 1878, à Brooklyn, la « pédestrienne » britannique Ada Anderson couvre un quart de mile toutes les quinze minutes, jour et nuit, près de 28 jours durant, devant des milliers de spectateurs. Un siècle plus tard, entre 1989 et 2003, l’Américaine Ann Trason gagne quatorze fois la Western States 100, course reine du 100 miles, et finit deux fois deuxième au classement général. En 2017, Courtney Dauwalter remporte le Moab 240 dix heures devant le deuxième ; en 2019, la Britannique Jasmin Paris gagne la Spine Race en tirant son lait aux ravitaillements, avant de devenir en 2024 la première femme à finir la Barkley Marathons, à moins de deux minutes de la barrière horaire. Faute de mémoire médiatique, chaque exploit est de nouveau célébré comme une « première ».

Le sujet, pourtant, s’organise. L’ITRA a lancé une Women’s Trail Day ; des associations imposent des standards d’équité aux organisateurs – Trail Sisters aux États-Unis, SheRACES au Royaume-Uni, fondée par Sophie Power, dont la photo allaitant son bébé à un ravitaillement de l’UTMB 2018 a contribué à la politique de report de dossard pour grossesse adoptée en 2023 ; des médias portés par des femmes donnent la parole aux coureuses, des podcasts Culotte & TRAIL et Femme de trail à la revue Grand Trail ou au magazine américain RunHer. Ces avancées comptent.

Sortir du cadrage de l’exception

Un chiffre, enfin, appelle la prudence. Pour courir l’UTMB, il ne suffit pas de s’inscrire : il faut passer par une loterie. On y entre en accumulant des « pierres », gagnées en terminant d’autres courses du circuit de la marque – une à quatre selon la distance. Plus on en possède, plus on pèse lourd dans le tirage : les coureurs sélectionnés pour 2026 en comptaient 11 en moyenne. Autrement dit, la place se gagne d’abord en enchaînant les épreuves, donc en disposant du temps, de l’argent et de la disponibilité que cela suppose.

Or, les femmes ne représentent que 18 % des candidatures déposées pour l’UTMB 2026, alors même que l’organisation communique sur une féminisation « à petits pas ». Ce pourcentage dit seulement combien ont franchi cette première porte. Il ne dit pas combien voulaient courir, ni combien se sont finalement élancées : ces effectifs-là, course par course et par sexe, ne sont pas rendus publics. Tant qu’ils resteront invisibles, on continuera de prendre les effets d’un système de sélection pour un manque d’envie. Sans les effectifs réels, y lire une « moindre envie » féminine reviendrait à prendre un filtre pour une préférence.

Le paradoxe ne se lèvera ni par un exploit isolé ni par une moyenne qui grimpe. Il faudra des données ouvertes et désagrégées, des audits, et un travail de mémoire qui inscrive Ann Trason, Courtney Dauwalter, Jasmin Paris ou Rachel Entrekin dans une histoire continue, aux côtés de Kilian Jornet et Eliud Kipchoge.

C’est aussi ce que nous chercherons à comprendre dans une thèse que je codirige avec deux collègues (Deschamps et Hallez) et l’équipe de la clinique du coureur, à partir de l’automne 2026 : ce qui, au-delà du corps, permet à ces femmes de tenir. Les chercheurs appellent cela la « flexibilité psychologique » – cette capacité à accueillir l’inconfort au lieu de lutter contre lui, à réviser son objectif en pleine course plutôt qu’à s’y accrocher jusqu’à la rupture, à laisser passer une vague de découragement sans y lire un verdict. Sur trente heures d’effort, cette compétence-là pèse peut-être autant que la consommation maximale d’oxygène.

Rachel Entrekin a gagné une course. Sa victoire ne prouve pas que l’égalité est advenue : elle montre ce dont une femme est capable lorsqu’elle parvient jusqu’à la ligne de départ. La vraie question est celle de toutes les autres – celles qui n’y parviennent jamais.

The Conversation

Mathilde Plard a contribué au n°1 de la revue Grand Trail au podcast Culotte & TRAIL fait partie de ses corpus de recherche

21.08.2026 à 12:56

Maladie d’Alzheimer : une alimentation saine est bénéfique aussi pour les personnes présentant un risque de démence accru

Anja Mrhar, Visiting Researcher and PhD student, Karolinska Institutet
Adrián Carballo Casla, Postdoctoral Researcher in Geriatric Epidemiology, Karolinska Institutet
Une étude menée auprès de personnes âgées en Suède suggère qu’une alimentation plus saine demeure associée à un risque moindre de démence, même après la détection de changements biologiques précoces associés à la maladie.
Texte intégral (1742 mots)

De nouveaux travaux révèlent que se nourrir sainement non seulement réduit le risque de démence d’une façon générale, mais est aussi bénéfique aux personnes chez qui des marqueurs précoces de la maladie ont été détectés. Cela permet en effet de retarder l'apparition des symptômes, et donc d’allonger la durée de vie sans démence.


Les altérations cérébrales susceptibles de mener au développement d’une démence peuvent s’amorcer bien des années avant que ne se manifestent les premiers symptômes, tels qu’oublis de rendez-vous, difficultés à trouver ses mots ou troubles de la mémoire.

Pour cette raison, les biomarqueurs sanguins sont d’une grande importance. Un biomarqueur est un indicateur qui témoigne d’une activité biologique donnée se produisant au sein de l’organisme. Les scientifiques travaillant sur les démences en ont identifié un certain nombre dont on sait qu’ils peuvent être liés à certaines altérations cérébrales. Il s’agit, par exemple, de biomarqueurs témoignant de modifications protéiques liées à la maladie d’Alzheimer, de lésions des cellules nerveuses ou de changements affectant les cellules qui soutiennent et protègent ces dernières.

Ces marqueurs ne permettent pas pour autant de prédire avec certitude qu’une personne développera une démence. Présenter des taux élevés d’un biomarqueur sanguin donné peut indiquer une augmentation du risque. Cependant, certains individus chez qui sont décelés de tels signes biologiques ne développeront jamais la maladie, tandis que d’autres, si.

De ce constat découle une question importante : une fois les premières altérations cérébrales enclenchées, autrement dit, une fois que des biomarqueurs associés à une augmentation du risque de démence ont été détectés chez une personne, son mode de vie peut-il encore infléchir le risque de démence ?

Nos derniers travaux, menés en Suède, suggèrent que l’alimentation a effectivement encore un rôle à jouer, même dans cette situation.

Alimentation et démence

Au cours de précédents travaux, nous avions déjà établi un lien, chez des personnes âgées indemnes de troubles cognitifs, entre la qualité de l’alimentation et les marqueurs sanguins de la maladie d’Alzheimer.

Pour cette nouvelle étude, nous avons suivi près de 1 900 adultes âgées de 60 ans et plus, sur une période allant jusqu’à quinze ans. À l’inclusion dans l’étude, aucun d’entre eux ne présentait de démence. Au cours du suivi, 240 participants ont fini par en développer une.

Le régime alimentaire des participants a fait l’objet de plusieurs évaluations successives. Nous avons également mené des analyses afin de déterminer si – chez des personnes présentant différents niveaux de marqueurs sanguins associés à la maladie d’Alzheimer, à des lésions des cellules nerveuses ou à l’existence d’un stress cérébral – le fait d’avoir des habitudes alimentaires plus saines était associé à un moindre risque de démence.

Plutôt que de nous concentrer sur des aliments ou des nutriments isolés, nous avons étudié des profils alimentaires globaux. Une telle démarche se justifie, car, dans la réalité, on ne consomme pas des nutriments isolés, mais des associations d’aliments.

Nous avons retenu trois critères pour caractériser la qualité de l’alimentation des participants : leur degré d’adhésion à un régime de type méditerranéen, le degré de conformité de leurs pratiques alimentaires par rapport aux recommandations nutritionnelles, et la propension de l’alimentation choisie à favoriser l’inflammation dans l’organisme.

De cette façon, nous avons pu déterminer si, en fonction du profil biologique des individus, certaines dimensions de la qualité de leur alimentation étaient plus importantes que d’autres.

Une alimentation moins inflammatoire est toujours bénéfique

Les résultats obtenus ont révélé que les personnes dont l’alimentation était de meilleure qualité présentaient dans l’ensemble un risque de démence plus faible que les autres. Fait notable, cette tendance s’observait également chez les participants dont les marqueurs sanguins témoignaient d’un risque de maladie plus élevé (y compris dans le cas d’altérations liées à la maladie d’Alzheimer).

Chez ces personnes, le résultat le plus net et le plus constant concerne le potentiel inflammatoire de l’alimentation. Les régimes alimentaires au potentiel inflammatoire le plus faible étaient, chez ces participants, associés à une réduction du risque relatif de démence pouvant atteindre 30 %. Il faut ici souligner qu’une telle réduction décrit un écart entre des groupes de personnes ; elle ne dit rien de ce qu’il adviendra d’un individu en particulier.

Il faut par ailleurs ici émettre une réserve importante : notre étude était observationnelle. Cela signifie qu’elle met en évidence des associations entre alimentation, biomarqueurs et risque de démence, mais ne saurait établir de relation de cause à effet.

Il reste que ces résultats désignent l’inflammation comme pouvant être l’une des voies par lesquelles, une fois amorcées les altérations biologiques liées à la maladie, l’alimentation conserve une influence.

Par ailleurs, au cours de notre étude, nous avons aussi constaté que, chez les personnes dont les taux de biomarqueurs associés au risque de démence étaient les plus bas, suivre une alimentation de type méditerranéen ou se conformer aux recommandations nutritionnelles émises par les autorités de santé était encore plus étroitement associés à une réduction du risque de démence.

Ces résultats laissent entendre que la qualité de l’alimentation agit selon des modalités distinctes, en fonction du profil biologique de chacun

Inflammation et cerveau

De quoi parle-t-on lorsque l’on parle d’« alimentation à faible potentiel inflammatoire » ? Avant tout, soulignons qu’il s’agit d’orienter ses choix d’aliments d’une façon générale, plutôt que de se conformer à un régime donné.

Cela consiste, par exemple, à consommer davantage de légumes, de fruits, de céréales complètes, de légumineuses, de thé et de café, et moins de viande rouge et de charcuterie, de céréales raffinées et de boissons sucrées.

Des travaux de recherche ont révélé que suivre une alimentation de moindre potentiel inflammatoire était associé à une diminution du risque de démence chez des personnes âgées atteintes de maladies cardiométaboliques (diabète de type 2, maladie cardiaque ou accident vasculaire cérébral).

Comment s’expliquent de tels effets sur le cerveau ? L’inflammation aiguë fait partie des mécanismes de défense normaux de l’organisme : elle permet de réagir aux infections et aux lésions. Là où elle devient problématique, c’est quand une inflammation chronique de bas grade se met en place, une inflammation « silencieuse » qui demeure active des années durant.

Les scientifiques s’intéressent de plus en plus à la façon dont cette inflammation au long cours pourrait contribuer au vieillissement cérébral et à la démence. Son action s’exercerait de deux manières : directement, en raison de l’activité immunitaire se produisant en permanence dans le voisinage immédiat des cellules cérébrales, et indirectement, par le biais des vaisseaux sanguins (qui transportent des molécules inflammatoires), du développement d’une insulinorésistance et de son impact sur la santé cardiaque.

Atouts et limites de ces travaux

Au nombre des points forts de notre étude, on peut citer la durée du suivi, la multiplicité des recueils de données alimentaires, l’identification rigoureuse des cas de démence et la comparaison de divers profils alimentaires au sein d’une même cohorte de personnes âgées.

Toutefois, nos travaux présentent aussi des limites. Le type d’alimentation des participants a été évalué par questionnaires. Bien qu’utiles, ces outils ne sont pas parfaits. Par ailleurs, les participants étaient issus d’une seule zone urbaine suédoise ; ils étaient en moyenne plutôt en bonne santé, et possédaient un niveau d’instruction élevé. Les conclusions de cette étude ne peuvent donc pas nécessairement être transposables à toutes les populations.

Ces limites nous incitent à retenir un message mesuré. Aucune alimentation, si saine soit-elle, n’est capable de supprimer entièrement le risque de démence. D’autres facteurs, tels que l’âge, le bagage génétique, l’état de santé cardiovasculaire, les conditions sociales ou encore le hasard, ont tous une influence.

Il faut cependant retenir que, même dans le cas où les analyses biologiques indiqueraient un risque accru de démence, adopter une alimentation saine demeure important pour la santé cérébrale. Reste désormais à identifier quels aliments et quels nutriments sous-tendent cette association, afin de pouvoir formuler des recommandations plus précises en matière de prévention de la démence.

The Conversation

Anja Mhrar reçoit des financements de Stiftelsen Dementia.

Adrián Carballo Casla a reçu des financements de la Fondation pour les maladies gériatriques de l'Institut Karolinska (numéros de projet 2024:0011 et 2025:0013) ; la Fondation de recherche de l'Institut Karolinska (numéro de projet 2024:0017) ; la Fondation David et Astrid Hagelén (numéro de projet 2024:0005) ; et le Conseil suédois de la recherche pour la santé, la vie professionnelle et le bien-être (numéro de projet STY-2024/0005)..

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