09.07.2026 à 17:23
Mona Noroozi, Doctorante, Génie Civil et Sciences de l'Habitat, Université Savoie Mont Blanc; Ademe (Agence de la transition écologique)
Monika Woloszyn, Professeure en physique du bâtiment, Université Savoie Mont Blanc
Nolwenn Hurel, Chercheuse en physique du bâtiment, Cerema
La canicule qui a frappé la France fin mai et en juin 2026 a illustré le manque d’adaptation du bâti scolaire face aux vagues de chaleur. L’éducation nationale entend y remédier à travers un plan spécifique, qui doit passer par le diagnostic des établissements scolaires les plus exposés à la chaleur. Une approche qui ignore que, au sein d’une même école, l’exposition aux températures peut varier en fonction de toutes sortes de facteurs. C’est notamment le cas de l’étage et de l’exposition des salles de classe, qui ont été examinées ici.
Les vagues de chaleur sont de plus en plus intenses, fréquentes, et surtout précoces. Elles arrivent de plus en plus tôt dans la saison, désormais dès les mois de mai ou de juin, pendant les dernières semaines de l’année scolaire. Les vagues de chaleur récemment connues par la France, fin mai puis de mi à fin juin 2026, l’ont illustré : elles ont affecté le déroulement des cours et des examens de fin d’année, comme le brevet ou le baccalauréat
À la clé, des canicules souvent éprouvantes, qui ont parfois forcé la fermeture de nombreuses écoles. Or, les enfants sont particulièrement vulnérables à la chaleur, car leur corps régule moins bien sa température que celui des adultes. Dans une salle surchauffée, leur concentration et leur capacité d’apprentissage chutent fortement.
Face à ces épisodes, on cherche naturellement des solutions pour rafraîchir les écoles. La circulaire du 27 mai 2026 relative au plan ministériel de gestion des vagues de chaleur prévoit ainsi d’établir une cartographie des bâtiments scolaires les plus exposés à la chaleur. Mais, avant cela, il conviendrait déjà de se demander si toutes les salles de classe chauffent de la même manière au sein d’un même bâtiment scolaire.
À lire aussi : Protéger les écoles des prochaines canicules : des solutions low-tech à expérimenter dès maintenant
La réponse est loin d’être évidente. Au sein d’un même bâtiment, deux classes peuvent connaître des températures très différentes. Il faut alors regarder ce qui se passe à l’échelle de la classe, et pas seulement à celle du bâtiment.
Ceci implique de ne plus considérer les écoles comme des blocs de salles de classe équivalentes où les écoles récemment rénovées ou construites seraient nécessairement davantage à l’abri que les autres : il convient d’examiner chaque situation dans les détails.
Pour y voir plus clair, nous avons mené, dans le cadre d'un projet de recherche en cours, des mesures pendant la canicule de juin 2026 dans quatre écoles d’une même agglomération en Savoie.
Ces écoles n’ont pas été choisies au hasard : chacune est bâtie différemment, ce qui affecte la façon dont elle encaisse et restitue la chaleur. Pour chacune, des capteurs ont relevé la température de plusieurs salles, heure par heure, pendant toute la durée de la vague de chaleur.
Le bâtiment de l’école 1, dont la construction est très récente, est en béton isolé par l’extérieur, c’est aussi la seule école où une partie des fenêtres s’ouvre automatiquement la nuit.
Le bâtiment de l’école 2 est en parpaing non isolé.
le bâtiment de l’école 3 est en parpaing isolé par l’extérieur, ayant fait l’objet d’une rénovation énergétique récente.
Et enfin, le bâtiment de l’école 4 est en pierre.
L’étage est le premier facteur que l’on peut examiner. Dans les quatre écoles étudiées, le rez-de-chaussée était presque toujours réservé aux espaces administratifs et communs, comme le bureau du directeur, la cantine, la bibliothèque ou la salle polyvalente, et comptait peu de salles de classe. Les classes se trouvaient surtout dans les étages supérieurs.
Or, ce simple déplacement des salles en hauteur peut suffire à changer du tout au tout l’expérience thermique des enfants. En effet, il existe des différences notables de température entre les classes du rez-de-chaussée et celles des étages élevés, comme le montrent nos mesures dans des classes situées dans le même bâtiment, soit en rez-de-chaussée, soit au dernier étage, pour une exposition équivalente des fenêtres.
Le résultat a été le même dans tous les cas : la classe à l’étage est restée plus chaude, sans jamais que l’inverse ne se produise. Ce qui frappe, c’est que cette tendance s’est vérifiée dans les quatre écoles, quelles que soient les caractéristiques du bâtiment.
Qu’il s’agisse de l’école de construction récente où les fenêtres s’ouvraient automatiquement la nuit pour laisser entrer l’air frais, de celle qui a été rénovée avec une isolation extérieure ou de celle qui ne l’était pas, dans tous les cas, les salles de classe à l’étage sont restées plus chaudes que celles du rez-de-chaussée. Aucune de ces caractéristiques n’a suffi à compenser l’effet de l’étage ou à l’effacer.
Sans surprise, l’orientation des fenêtres de la classe joue également un rôle crucial dans l’exposition à la chaleur. Entre deux classes du même bâtiment situées au même étage, l’orientation des ouvrants pouvait, à elle seule, entraîner des températures très différentes. C’est ce que montrent les résultats ci-dessous.
L’hétérogénéité du bâti scolaire explique en partie ces contrastes : les orientations des fenêtres diffèrent en fonction des salles et des bâtiments scolaires. Certaines donnent sur le soleil du matin, d’autres sur le soleil de l’après-midi, d’autres encore sur une cour brûlante ou ombragée.
Pourtant, lorsqu’il s’agit de déterminer le plan de l’école et de décider de l’affectation des pièces, le risque de canicule entre trop rarement en ligne de compte. Quelle pièce deviendra une salle de classe ? Laquelle servira de bureau, de réserve ou de salle commune ?
Le confort thermique des enfants, en toutes saisons, devrait être un critère déterminant. En cas de force majeure, le plan d’occupation des bâtiments doit pouvoir être adapté. On se souvient par exemple qu’il y a quelques semaines, certains élèves de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) ont dû passer les épreuves orales du bac de français dans un parking souterrain.
À lire aussi : Lors des canicules, notre cerveau ne s’aligne pas toujours avec le thermomètre et peut nous mettre en danger
Pour autant, les différences observées ici entre les classes ne sauraient être exclusivement attribuées à leur étage ou à leur orientation. Le comportement des occupants pendant les jours de classe, le moment où les fenêtres sont ouvertes et fermées, celui où les protections solaires sont abaissées ainsi que l’état des fenêtres et des protections pendant les jours de fermeture, qui conditionne leur efficacité pour limiter la surchauffe lorsque l’école est vide, sont autant de paramètres pouvant jouer sur les écarts de températures entre deux classes qui seraient, par ailleurs, dans des situations comparables en matière d’étage, d’exposition et de type de construction.
L’étage et l’orientation des fenêtres ne sont ainsi que deux facteurs parmi de nombreux autres : taille, nombre et type de fenêtres, matériaux, couleur des murs extérieurs, état des protections solaires, nombre d’enfants accueillis… on pourrait encore en dénombrer une dizaine d’autres.
Mais lorsqu’on voit à quel point ces deux facteurs simples suffisent à rendre deux classes d’un même bâtiment aussi différentes, on mesure à quel point il peut être trompeur de considérer une école entière comme un ensemble homogène.
C’est pourquoi il convient de se méfier des solutions toutes faites et de ramener le questionnement au bon niveau. Avant de se demander « comment rafraîchir les écoles », ne pas oublier : « Dans cette école en particulier, quelles pièces conviennent le mieux pour être utilisées comme salles de classe ? » Et, bien sûr, pour les écoles dont les murs ne sont pas encore sortis de terre : « Comment les classes pourraient-elles être plus fraîches dès le départ ? »
Mona Noroozi a reçu des financements de l'État, gérés par l'ANR au titre du PIA (réf. ANR-18-EURE-0016 – Solar Academy), et un cofinancement de l'ADEME (contrat n° TEZ24-039).
Monika Woloszyn a reçu des financements de l'ADEME et de l'ANR au titre du PIA (ref. ANR-18-EURE-0016 – Solar Academy).
Nolwenn Hurel a reçu des financements publics de l'ADEME et de l'ANR.
09.07.2026 à 17:19
Frédéric Schmidt, Professeur, Planétologie, Université Paris-Saclay
Camille Thomas, Chercheur en géologie, University of Bern
Romain Vaucher, Senior Lecturer in Sedimentology, James Cook University

Scientific research publishing is a particularly lucrative industry. The most recent estimates suggest that it generates around 19 billion US dollars (or 16.67 billion euros) in annual turnover, with margins of around 40 per cent. These staggering figures largely reflect the fact that the “Big Five” commercial publishers, such as Elsevier, Springer Nature, Wiley, Taylor & Francis and SAGE, are capitalising on work that is largely funded by public money.
This monetisation takes place either by making a scientific article fee-paying, accessible via paid subscription, or by charging authors to publish in open access for readers. Yet most of the work required for publication – notably writing, peer review and a large part of the editorial work – is carried out free of charge by researchers. The direct consequence is that an institution or a country’s wealth still partly dictates access to scientific knowledge.
For decades, the vast majority of research has been published behind paywalls. This means that scientists, their institutions and the general public have to pay to gain access to scientific findings. An individual can purchase access to a specific article for a few tens or sometimes a hundred euros. Research institutes, for their part, pay for subscriptions that often run into millions of euros to thousands of scientific journals so that their researchers can access these articles.
Looking back, before the advent of the internet and the widespread publishing of journals in electronic format, it was understandable that the production of scientific articles incurred very high costs, particularly due to the print process and delivering journals to university libraries. Today, this justification no longer holds water.
Production costs may have fallen sharply thanks to the digital distribution of articles, but publication costs have risen dramatically. In response to this privatisation of knowledge, Aaron Swartz published the Guerrilla Open Access Manifesto in 2008, which aimed to raise awareness and highlight the lack of access for countries in the Global South.
Against this backdrop, Alexandra Elbakyan set up Sci-Hub in 2011, a platform providing access to a vast number of scientific publications, which has become one of the largest leaks of scientific knowledge of our time. Although this initiative is based on an ethical argument for universal access to knowledge, it remains illegal and is condemned in many countries, and cannot be a sustainable solution to the problem of access to scientific knowledge.
In the face of growing frustration at research results being locked behind paywalls, and the resulting significant inequalities in access to science, Open Access (OA), is increasingly being demanded by research funding agencies, and sometimes by governments themselves. The aim is simple: to ensure that research, particularly when funded by public money, is accessible as a common good.
Today, while Open Access has become the norm, several models coexist and do not all address the issue in the same way.
The three main approaches are Green OA, Gold OA and Diamond OA:
Green OA involves publishing in a traditional, often commercial, journal and then depositing an accepted but unformatted version of the manuscript in an Open Access archive or an institutional repository
Gold OA makes the final article immediately accessible to everyone, but involves publication fees amounting (i.e. Article Processing Charge, APC) to several thousand euros, paid by the authors or their institutions
Diamond OA, finally, allows authors to publish content for free and gives readers free access, thanks to journals that are backed by scientific communities, university libraries or non-profit organisations.
Green and Gold Open Access models remain dependent on commercial publishers and often entail hidden costs for researchers, institutions or funding bodies. In contrast, Diamond Open Access is community-driven, free for both authors and readers, and maintains research as a “public good” rather than a source of private profit. While Green Open Access improves access in the short term, it can also delay more profound structural changes by preserving the existing system.
Thanks to recent advances in technology, it is easy to share computer code, and the scientific community, supported by public funding bodies, has come together to create Open Journal System, a ready-to-use software package for managing the entire editorial process of a scientific journal (from manuscript submission through peer review, editing, publication and dissemination).
Today, the system is used in 148 countries worldwide and enables scientists themselves to manage the editorial side of journals free of charge. Among these journals are Sedimentologika, founded in November 2022, which will soon publish its fiftieth article in the field of sedimentology, and Planetary Research, which is set to publish its first article in the field of planetary science this month, are two journals that we helped to found.
Other initiatives, organised as platforms, such as Sci|Post, which has historically been rooted in the field of physics, or Episciences, now offer models that extend to all fields of science, including the humanities and social sciences. At the more local level of institutions and universities, new academic publishing projects are emerging, such as POPS at Paris-Saclay University.
Scientists have also proposed alternative ways of publishing, breaking free from the most common codes of conduct. For example, publishing on Cornell University’s arXiv, a vast, free repository containing 2.4 million articles, or on its French equivalent, HAL, allows manuscripts to be shared without peer review (so-called ‘preprint’ articles). The only criterion for access is that the contributor must have an institutional email address or be endorsed by their peers (a recent requirement, necessary to filter out fake articles generated by artificial intelligence). Scientific quality assurance therefore remains relatively limited, but the advantage lies in the immediacy of dissemination to everyone.
Many highly influential and widely cited works, for example, in the field of artificial intelligence, such papers are thus accessible without ever having undergone peer review. However, most papers submitted to arXiv are subsequently published in scientific journals following a peer-review process. In such cases, arXiv serves primarily as a platform for rapid dissemination and scientific exchange, complementing rather than replacing the traditional editorial process.
Some learned societies have long offered journals with Diamond Open Access, such as the Comptes Rendus de l’Académie des sciences or certain papers from the American Mathematical Society. Unfortunately, the Diamond Open Access business model can sometimes be difficult to establish, but innovative solutions are being proposed. For example, the Bulletin de la Société mathématique de France offers a Subscribe-to-Open (S2O) model. Under this model, readers pay an annual subscription fee, but once the break-even point is reached, all articles published in the journal become freely accessible ad vitam aeternam. The counter is reset to zero every year.
Another way of publishing is to open up a free discussion about the article after it has been published. This type of approach has the advantage of allowing the article to be evaluated, but, as yet, no sustainable, large-scale solution has emerged. There are, however, some interesting options. For example, Peer Community In currently comprises 21 peer-reviewed thematic journals, publishes articles free of charge once the peer review process is complete, and leaves it up to authors to decide whether to resubmit to a traditional journal or not.
Scientific publishing is currently under threat from the capitalist logic of major commercial publishers, who profit from an aura of prestige and respectability that is, in fact, created by the scientists themselves. Breaking this system remains difficult, as the most renowned scientists are sought after by the most prominent journals, thereby helping to perpetuate this model. Furthermore, the big publishing groups control a significant proportion of the tools used for searching, indexing and linking scientific articles, thereby further enhancing the visibility of their own journals.
Furthermore, these actors play an active role in producing scientometric pseudoscience by proposing quantitative metrics, such as citation counts, impact factors, etc. Although the limitations and pitfalls of these metrics have been extensively documented, and despite the existence of initiatives such as DORA, which calls for a reform of research evaluation, many public policies continue to rely solely on these indicators to assess science (prioritising the quantity of articles over their quality). Researchers’ careers are thus still largely assessed on the basis of the supposed prestige of the journals in which they publish.
In the face of authoritarian tendencies and the promotion of ‘alternative’ facts, science must preserve its independence and maintain the public’s trust now more than ever. Against a backdrop of budgetary constraints, collectively regaining control of scientific publishing infrastructure in a more efficient, less costly and more sustainable manner appears to be a major challenge for the scientific community.
Beyond the academic world, open access to knowledge also benefits the general public, teachers, organisations, decision-makers and the private sector by facilitating access to the latest scientific advances. Finally, making science more accessible does not simply mean disseminating more knowledge: it also helps to strengthen transparency, critical thinking and the collective ability to debate and respond to current challenges in an informed and reasoned manner.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Frédéric Schmidt is a lecturer at Université Paris-Saclay, member of the Institut Universitaire de France (IUF). He was awarded public (Université Paris-Saclay, CNRS, CNES, ANR, UE, ESA, France 2030) and private (Airbus) research funding. He is the Editor of the scientific journal Planetary Research and founding member of Planetary Research Cooperative, a non-profit organisation which owns the review.
Camille Thomas is co-founder and board member of Sedimentologika. He received funding to fund for Swiss scientific research. He works voluntarily as Editorial Manager for Sedimentologika and co-chairs the non profit organisation that owns the journal.
Romain Vaucher is co-founder and board member of Sedimentologika. He works voluntarily as Editorial Manager for Sedimentologika and is vice-president of the non profit organisation which owns the journal.
09.07.2026 à 14:32
Laurent Modolo, Maître de Conférences en Sciences de Gestion, Université Bourgogne Europe
Le footballeur Kylian Mbappé est parfois critiqué pour son jeu insuffisamment défensif. Or, ces propos se basent sur ce qu’ils voient en ignorant les consignes qui lui ont été données. Au-delà du football, cette attitude se retrouve souvent dans le monde professionnel. Elle révèle surtout un dysfonctionnement de l’entreprise.
Kylian Mbappé ne revient pas toujours défendre. Tout le monde l’a vu. Tout le monde a un avis. Mais avant de conclure qu’il ne fait pas son travail, une question mérite d’être posée : savons-nous réellement ce que Didier Deschamps lui demande de faire ?
Il ne revient pas. Il marche parfois. Il laisse ses coéquipiers défendre sans lui. À l’approche du Mondial 2026, les critiques s’étaient accumulées. Des statistiques sur le faible volume d’actions défensives de Kylian Mbappé ont circulé. Le verdict est rapidement tombé ! « Il ne fait pas assez d’efforts », « il joue pour lui », « il n’est pas assez collectif ». Pourtant, peu d’observateurs connaissent précisément la consigne.
On entend régulièrement dans le football actuel que « tout le monde doit défendre ». À force d’être répétée, cette affirmation finit par devenir une norme implicite : celui qui ne défend pas semble dévier du comportement attendu. Or cette norme suppose que le même comportement est attendu de tous les joueurs, indépendamment du rôle que leur attribue leur sélectionneur. C’est précisément cette hypothèse que le débat sur Mbappé invite à interroger.
À lire aussi : Mon salaire est-il vraiment le fruit de mon travail ?
Didier Deschamps l’a placé dans l’axe et lui a confié le brassard de capitaine. Mbappé lui-même rappelle que l’efficacité de l’attaque dépend de la coordination, des mouvements, du positionnement et des rotations entre les joueurs. Autrement dit, son rôle ne peut pas être compris isolément. On juge donc un comportement visible sans connaître ce qui était demandé.
C’est une erreur de raisonnement très courante. Nous observons ce qu’un individu fait ou ne fait pas et nous en déduisons ce qu’il vaut. Mais un comportement ne dit rien par lui-même. Il ne prend son sens qu’au regard de ce qu’on attendait de la personne. Sans cette information, le jugement est aveugle.
Nous commettons exactement la même erreur au travail, tous les jours. C’est peut-être même l’une des sources fréquentes du sentiment d’injustice au travail. Nous avons parfois l’impression d’être évalués sur ce qui se voit, plutôt que sur ce qui nous était réellement demandé.
Un commercial passe ses journées au téléphone, en rendez-vous ou à déjeuner avec des clients. Pour ses collègues qui ne voient pas directement son activité, il peut donner l’impression d’être peu présent, voire peu impliqué. Derrière ce jugement, une norme implicite : un bon salarié serait d’abord un salarié visible à son poste. Mais prospecter, négocier et entretenir des relations font précisément partie de son métier.
Un salarié quitte systématiquement le bureau à 17 heures. Certains collègues y voient un manque d’investissement. Là encore, une norme culturelle implicite agit. La personne qui reste tard serait plus engagée que celle qui part à l’heure. Pourtant, il a peut-être simplement terminé ce qu’on lui demandait, tandis que celui qui reste jusqu’à 20 heures compense une mauvaise organisation.
Un manager passe ses journées en réunion. On peut avoir l’impression qu’il ne produit rien. La norme implicite : travailler c’est produire quelque chose de directement observable. Pourtant, si son rôle consiste à coordonner des équipes, ces réunions sont précisément son travail.
Dans chaque cas, l’erreur est la même ; on juge l’activité visible sans connaître l’objectif assigné. Cette erreur est d’autant plus tentante que l’effort visible rassure. Quelqu’un qui court, qui reste tard, qui répond vite ou qui enchaîne les réunions, donne des signes immédiatement lisibles d’engagement. À l’inverse, celui qui marche, part à l’heure ou travaille loin du regard collectif, paraît plus suspect. Mais ces signes disent parfois peu de la contribution réelle. Ils disent surtout ce qui est facile à observer.
Pourquoi cette erreur est-elle si fréquente ? Parce que, contrairement aux objectifs, les comportements sont toujours visibles. On voit Mbappé marcher mais on ne voit pas les consignes de Deschamps. On voit le salarié partir à 17 heures mais on ne voit pas ce qu’il avait à accomplir dans sa journée.
Le problème n’est donc pas seulement individuel. Quand une organisation laisse ses attentes implicites, elle pousse chacun à interpréter les comportements à partir de ses propres critères. Certains valorisent la présence, d’autres la réactivité, d’autres encore la disponibilité permanente. Faute de cadre partagé, chacun fabrique sa propre définition du « bon travail ».
C’est cette asymétrie qui explique un sentiment que beaucoup connaissent. Celui d’être jugé sur de mauvais critères. D’être évalué sur ce qu’on voit de nous plutôt que sur ce qu’on nous a demandé d’accomplir. Ce sentiment n’est pas toujours une illusion. Il reflète souvent une réalité. Les attentes n’ont pas été rendues suffisamment lisibles, ni pour la personne évaluée, ni pour ceux qui l’observent. Quand les rôles restent flous, chacun finit par juger avec les critères qu’il voit.
Alors, Mbappé doit-il défendre ? Peut-être. Peut-être pas. La réponse dépend du rôle que Didier Deschamps lui a confié, et c’est précisément ce que nous ignorons. Pour que le débat soit bien posé, avant de juger un collaborateur, un collègue… ou un joueur de foot et avant de dire que son comportement est acceptable ou non, interrogeons-nous d’abord sur les objectifs qui lui ont été réellement assignés.
Laurent Modolo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.