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13.04.2026 à 16:43

La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue

Robert Kluijver, Visiting researcher at Leiden University’s Institute of Political Science, Leiden University
Retour sur la longue histoire de la résistance civile au Soudan et sur la manière dont les réseaux communautaires et les mouvements de jeunesse jettent les bases d’un retour à l’ordre pacifique dans un pays marqué par une profonde fragmentation politique.
Texte intégral (2638 mots)

Sept ans après le renversement du régime d’Omar el-Béchir, le Soudan traverse l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années. Alors que le pays est déchiré entre deux factions – les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) –, les comités de résistance, à l’origine de la chute d’el-Béchir en 2019, tentent de maintenir une vie civile.


En 2019, un soulèvement populaire au Soudan a mis fin à trente ans de dictature militaire islamiste sous Omar el-Béchir. Les manifestants ont renversé le régime et imposé un retour au pouvoir civil. Alors qu’un accord politique était négocié à l’échelle nationale, les communautés locales tentaient de s’administrer elles-mêmes. Mais les forces armées ont repris le pouvoir, avant de plonger le pays dans la guerre, provoquant l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’élan révolutionnaire ? Et quelles sont les perspectives d’un retour au pouvoir civil ?

Malgré la poursuite des combats dans le pays, les civils soudanais rentrent aujourd’hui chez eux, fuyant les conditions désastreuses des camps de déplacés ou refoulés par les pays voisins, qui leur sont hostiles. En Égypte, par exemple, les autorités expulsent les réfugiés soudanais, qu’ils soient en règle ou non.

Randa Hamid, entrepreneuse et militante pour l’émancipation des femmes, décrit ce que vivent ces rapatriés au quotidien : arrivés à Port-Soudan – seul aéroport international encore en activité dans le pays –, ils prennent la route jusqu’à Khartoum – ville désormais déserte et réduite à un champ de ruines –, puis découvrent leur domicile et leur lieu de travail pillés, et se retrouvent face à des responsables locaux bien plus intéressés par leur enrichissement personnel que par la reconstruction de la ville. Malgré ce sombre tableau, la situation est désormais plus sûre qu’elle ne l’a été ces dernières années.

Depuis que les Forces armées soudanaises (FAS) ont reconquis Khartoum en mars 2025, une certaine stabilité s’est installée dans des régions du pays. Les FAS contrôlent désormais le centre, le nord et l’est du pays. Les Forces de soutien rapide (FSR) tiennent l’ouest. Le Sud reste disputé.

Sur le plan politique, le principal allié des FAS sont les Frères musulmans, dont les réseaux fournissent à l’armée des forces combattantes et un réseau administratif. Les postes civils sont confiés à des figures de l’ancien régime. L’oligarchie corrompue, à l’origine même de la révolution, reprend ainsi le pouvoir sans rencontrer de résistance.

En décembre dernier, les célébrations de l’anniversaire du soulèvement ont été suivies de l’arrestation de leurs organisateurs — tandis que les militants pro-démocratie sont par ailleurs activement traqués par les Forces armées soudanaises.

Les perspectives de paix restent sombres. Les FAS visent une victoire militaire totale sur les FSR plutôt qu’un accord négocié, ce qui laisse présager de nombreux mois, voire des années, de conflit. Si un accord venait malgré tout à être conclu, il déboucherait probablement sur une partition du Soudan. Mais compte tenu de la nature fragmentée des deux factions et des combats qui se poursuivent dans des régions comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu, même ce scénario demeure incertain.

De la résistance à l’intervention d’urgence

Les comités de résistance (CR) qui ont mené la révolution étaient à l’origine des groupes de solidarité de quartier, constitués au fil des années précédentes.

Les politiques néolibérales imposées par le FMI sous le régime d’Omar el-Béchir avaient conduit l’État à se désengager de ses fonctions sociales, obligeant les communautés à s’organiser entre elles. Aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles, les comités de résistance ont organisé des sit-in de masse qui ont finalement renversé le régime.

Les comités de résistance ont cependant refusé d’intégrer la coalition civilo-militaire de transition — les Forces de la liberté et du changement – qui a brièvement gouverné sous la direction de l’ancien fonctionnaire de l’ONU Abdullah Hamdok. Leurs craintes d’être cooptés se sont avérées fondées lorsque l’armée a perpétré un coup d’État en octobre 2021.

Au contraire, les comités ont conservé leur fonctionnement horizontal et participatif, rédigé une charte nationale et sont devenus des pépinières de créativité culturelle, d’entrepreneuriat chez les jeunes et de vie publique. Rétrospectivement, la révolution soudanaise apparaît comme l’un des premiers exemples de la mobilisation de la génération Z que l’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale. Elle s’est distinguée par la pleine participation des femmes et l’absence d’un racisme historiquement ancré dans la vie publique soudanaise.

En avril 2023, lorsque les combats ont éclaté entre les FAS et les FSR à Khartoum, les comités de résistance sont devenus la cible des deux factions. Leurs membres ont fui à l’étranger dès que possible, afin de poursuivre leur action en faveur des civils. Ceux qui sont restés se sont consacrés à la mise en œuvre de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) – des espaces virtuels, généralement des groupes de messagerie, permettant aux communautés de partager des informations, leurs besoins et leurs ressources.

Jasour Abu Algasim, engagé dans le mouvement révolutionnaire depuis ses débuts, a participé à la création d’une ERR à Khartoum. Il note que l’effondrement de l’État a paradoxalement offert aux comités de résistance un rôle public central : avec la guerre, leur mission est passée de la construction de la société à la lutte pour la survie.

Mohamed Younis, directeur au Soudan du Center for Civilians in Conflict, souligne que des initiatives de solidarité dépourvues de tout agenda politique – les cuisines collectives, les brigades de bénévoles réparant les infrastructures, les évacuations communautaires – ont émergé dans presque toutes les zones touchées par le conflit.

Alors que les agences internationales étaient confrontées à des obstacles sécuritaires et logistiques, ces groupes de solidarité locaux sont devenus le principal filet de survie collectif. L’attention internationale s’est toutefois concentrée sur les ERR, qui ont été nominées à deux reprises pour le prix Nobel de la paix.

Le dilemme de l’aide

Frustrés par la difficulté à joindre les plus démunis, les donateurs ont commencé à exiger que les ONG acheminent les fonds directement par l’intermédiaire des ERR, les considérant comme les forces les plus authentiquement démocratiques sur le terrain. Si la logique est séduisante, Younis en identifie les effets pervers.

Les exigences de redevabilité des donateurs – documentation des bénéficiaires, données biographiques, capacités administratives spécifiques – mobilisent les ressources mêmes dont les ERR ont besoin. Ces dossiers exposent par ailleurs les bénévoles et les communautés à un certain risque s’ils tombent entre des mains ennemies. Le rôle de l’ERR passe ainsi d’acteur communautaire autonome à prestataire de services pour les donateurs étrangers, généralement via des chaînes d’ONG internationales et locales qui ajoutent chacune leurs propres exigences et mobilisent une part du budget.

Il ne reste alors aucune place pour une contribution stratégique locale. Les communautés sont reléguées au statut de « bénéficiaires » de programmes conçus ailleurs. Les mécanismes de contrôle verticaux imposés par les bailleurs de fonds et les ONG partenaires faussent le processus décisionnel horizontal qui caractérise les instances autonomes. La responsabilité interne envers les bénévoles et les membres de la communauté est remplacée par une responsabilité externe envers les bailleurs de fonds. Enfin, cette chaîne de commandement fait que les centres de coordination sont perçus – par les factions combattantes et, potentiellement, par les populations locales – comme des instruments au service d’agendas politiques étrangers.

Il en résulte, note Younis, une taxonomie perverse des « bonnes » et « mauvaises » ERR, qui se distinguent les unes des autres non pas par la qualité de leur service aux communautés, mais par leur conformité aux critères des bailleurs. Pendant ce temps, le vaste paysage des activités de solidarité locales en dehors du label ERR reste méconnu. La « décolonisation de l’aide » est ainsi devenue une priorité pour la société civile soudanaise. Pourtant, la tendance à un contrôle croissant des bailleurs de fonds sur des flux d’aide en baisse risque de s’intensifier plutôt que de s’atténuer.

Facteurs externes

Tout comme les printemps arabes, huit ans plus tôt, la révolution soudanaise a alarmé les régimes autocratiques de la région. Contenir la contagion démocratique reste une priorité pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres puissances régionales plus éloignées. Ces derniers soutiennent également le régime autoritaire afin de faciliter le contrôle des richesses minérales du Soudan – en particulier l’or – et ses riches terres agricoles.

Le soutien occidental à la démocratisation s’est quant à lui affaibli. Les organismes multilatéraux tels que l’Union africaine, l’ONU et l’UE, incapables d’entrer en contact avec les forces civiles à l’intérieur du Soudan, s’appuient sur des politiciens en exil et des dirigeants de la société civile. La coalition actuelle des forces civiles en exil, Sumoud (« fermeté »), succède à son prédécesseur Tagadum, qui s’est divisé autour de la question d’un gouvernement en exil.

Sarra Majdoub, membre du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, a été témoin de plusieurs initiatives de paix civiles successives. Elle note que les dirigeants en exil peinent à renouer avec les civils à l’intérieur du pays : les autorités leur sont hostiles, les communications défaillantes et les populations souvent dispersées.

Les communautés de la diaspora, en revanche, se mobilisent facilement en ligne et finissent par incarner l’ensemble de la « société civile soudanaise ». Mais dans quelle mesure sont-elles représentatives, et peuvent-elles réellement influencer les événements sur le terrain ?

Gouvernance civile contre gouvernance verticale

L’avenir du Soudan sera déterminé par l’affrontement entre deux forces colossales. D’un côté, le bloc militaro-foncier – soutenu par les puissances régionales – qui détient le monopole de la violence et dirige le pays sans interruption (ou presque) depuis l’indépendance en 1956. De l’autre, une population majoritairement jeune qui a entrevu – le temps d’une révolution – à la possibilité d’un autre Soudan.

Hadia Hasaballah, professeure d’université à Omdurman qui a participé à la première vague du soulèvement, dirige aujourd’hui la section féminine de Sumoud. Plutôt que de s’appuyer sur les formations politiques existantes, elle appelle à la reconnaissance du mouvement de masse mené par la jeunesse au Soudan, qui incarne les valeurs de la révolution : liberté, paix et justice. Elle est convaincue que le retour à un régime islamiste – qui se manifeste sous les FAS avec notamment la récente condamnation à mort de deux femmes par lapidation en février 2026 – n’est plus acceptable pour les femmes, les jeunes et les minorités soudanaises. Ayant goûté aux libertés de la période révolutionnaire, ils ne les abandonneront pas sans résistance.

La crise soudanaise reflète une tension plus large dans la politique démocratique entre les modèles représentatifs et participatifs. Les comités de résistance et les cellules d’urgence incarnent une politique participative émergente qui est activement réprimée par des acteurs ayant intérêt à un contrôle vertical.

Pourtant, les militants et analystes soudanais, sur lesquels s’appuie cet article s’accordent sur un point : le mouvement de fond qui unit les jeunes de tous horizons autour de la liberté, de la paix et de la justice constitue un socle remarquable et durable pour un véritable régime civil. La façon dont ils parviendront à arracher le pouvoir à l’armée reste, pour l’heure, difficile à imaginer – mais ils y parviendront, tôt ou tard.

The Conversation

Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:42

Remplacer la viande : toutes les alternatives se valent-elles ?

Tom Bry-Chevalier, Doctorant en économie de l'environnement, Université de Lorraine
C’est une réalité qui fait désormais consensus : pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes, nous mangeons collectivement trop de viande. Mais quelles alternatives faut-il plébisciter ?
Texte intégral (2945 mots)
De haut en bas : dés de Quorn (mycoprotéines), viande cultivée, viande végétale, élevage d’insectes. Patrick.Anja/GFI/LikeMeat , CC BY

C’est une réalité qui fait désormais consensus : pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes, nous mangeons collectivement trop de viande. Mais à l’heure où les alternatives pour remplacer celle-ci se multiplient, quelles sont celles à plébisciter ? Une étude inédite nous aiguille.


En décembre 2025, le tribunal de commerce d’Évry (Essonne) prononçait la liquidation judiciaire d’Ynsect, la start-up française spécialisée dans la production de protéines à base d’insectes. Présentée comme un fleuron de la French Tech, inaugurée en 2021 en présence de trois ministres, l’entreprise avait mobilisé plus de 600 millions d’euros d’investissements, dont environ 148 millions d’argent public, selon le ministère de l’économie. Bilan cinq ans plus tard : une usine fantôme, 200 emplois supprimés, et une interrogation légitime sur l’utilisation des fonds publics dans le secteur de la transition alimentaire.

Quelle filière soutenir pour rendre notre alimentation plus durable ? La question se pose avec urgence quand on ausculte la situation actuelle : l’élevage occupe 77 % des terres agricoles mondiales tout en ne fournissant que 18 % des calories]. La production alimentaire génère 35 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) mondiales, dont plus de la moitié provient des produits d’origine animale. Les coûts cachés, sanitaires et environnementaux (maladies liées à l’alimentation, émissions de gaz à effet de serre, pollution des sols et de l’eau, etc.) de ce modèle étaient estimés à 14 000 milliards de dollars (soit un peu moins de 12 milliards d’euros) en 2018. Avec une consommation de viande qui continue d’augmenter au niveau mondial et un végétarisme qui reste pour l’instant marginal, l’investissement vers des protéines alternatives apparaît donc comme nécessaire.

Mais les ressources (financières, politiques, industrielles, etc.) sont limitées, et le temps pour agir sur le climat aussi. Chaque euro investi dans une filière peu prometteuse est un euro qui ne sert pas à développer une alternative plus efficace, et autant d’émissions qui auraient pu être évitées. Dans une étude récemment parue dans NPJ Science of Food (groupe Nature), nous avons donc comparé pour la première fois quatre grandes catégories de protéines alternatives :

  • les viandes végétales produites à base de soja, pois ou blé transformés pour imiter le goût et la texture de la viande ;

  • les protéines unicellulaires, issues de la fermentation de microorganismes (levures, champignons, bactéries ou algues) dans des cuves, comme les mycoprotéines commercialisées sous la marque Quorn depuis quarante ans ;

  • la viande cultivée, produite à partir de cellules animales que l’on fait proliférer dans un bioréacteur contenant un milieu nutritif (acides aminés, glucose, vitamines, facteurs de croissance) ;

  • les insectes, consommés entiers ou transformés en farine pour être incorporés dans divers produits alimentaires.

Nous avons évalué toutes ces sources de protéines alternatives dans quatre dimensions : impact environnemental, capacité de production à grande échelle, acceptabilité par les consommateurs et bien-être animal. L’objectif : identifier où concentrer les efforts.

Les viandes végétales en tête sur l’environnement

Le constat le plus solide de notre analyse concerne l’impact environnemental. Les viandes végétales à base de soja, pois ou blé affichent un impact environ 50 % inférieur à celui de la viande conventionnelle. L’avantage est particulièrement net face au bœuf : les substituts végétaux émettent jusqu’à 10 fois moins de GES et nécessitent jusqu’à 30 fois moins de terres. Ce dernier point est crucial : les terres libérées par un recul de l’élevage pourraient être restaurées en écosystèmes capables de stocker du carbone et de protéger la biodiversité.

Les protéines unicellulaires, notamment les mycoprotéines produites en cultivant des champignons microscopiques dans des cuves de fermentation, et les approches power-to-food, qui transforment le CO₂ en protéines grâce à des microorganismes, possèdent elles aussi des atouts. Leur empreinte au sol est particulièrement faible, et leur bilan carbone peut être excellent, à condition de disposer d’une électricité largement décarbonée.

La viande cultivée partage cette dépendance à l’énergie, mais à une tout autre échelle : elle consomme en moyenne 5,5 fois plus d’énergie que la viande conventionnelle. En conséquence, un avantage climatique par rapport au poulet ou au porc est possible mais suppose un mix énergétique largement décarboné.

Quant aux insectes, les évaluations récentes sont moins encourageantes que les premières études : en intégrant les contraintes réelles (chauffage en climat tempéré, limites réglementaires sur les substrats), leurs émissions ne sont pas nécessairement inférieures à celles du poulet. Surtout, seuls 7 % des produits à base d’insectes lancés sur le marché sont des substituts de viande, l’immense majorité sont des pâtes, barres protéinées ou biscuits, qui ne remplacent pas de la viande mais des aliments dont l’impact est déjà faible. Le bénéfice environnemental réel s’en trouve donc fortement relativisé.

Produire à grande échelle : un fossé entre les alternatives

Mais créer un produit vertueux ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le produire à un coût et à un volume suffisants pour peser face à la viande conventionnelle.

Les viandes végétales sont ici les mieux placées. Elles représentent déjà un marché mondial de 6,4 milliards de dollars (plus de 5,4 milliards d’euros, environ 1 % du marché de la viande) et s’appuient sur des infrastructures agroalimentaires existantes. Leur principal frein reste le prix, en moyenne 82 % plus élevé que la viande, mais cet écart se réduit progressivement.

Les protéines unicellulaires occupent une position intermédiaire. Les mycoprotéines, commercialisées depuis 1985 en Grande-Bretagne sous la marque Quorn, démontrent la viabilité du modèle, mais à des prix encore supérieurs à ceux de la viande. Les approches power-to-food, encore au stade pilote, pourraient à terme devenir compétitives si le coût des énergies renouvelables continue de baisser, bien que de très nombreuses incertitudes demeurent.

La viande produite par culture cellulaire, elle, se heurte à des obstacles d’une tout autre ampleur. Malgré des progrès récents, une étude empirique a atteint un coût d’environ 14 dollars (environ 12 euros) par kilogramme pour un produit hybride (moitié cellules animales, moitié végétal), les coûts de production restent très élevés et les besoins en infrastructures vertigineux : pour couvrir à peine 0,4 % du marché mondial de la viande, il faudrait une capacité de bioréacteurs 22 fois supérieure à celle de toute l’industrie pharmaceutique mondiale.

Pour les insectes, le constat économique est tout aussi sévère. L’alimentation humaine est considérée comme peu prometteuse par le secteur lui-même, ce qui explique qu’elle ne représente qu’environ 5 % des investissements de la filière. Sur le plan des coûts, la promesse initiale de nourrir les insectes avec des déchets bon marché se heurte à un ensemble de contraintes réglementaires, logistiques et sanitaires qui rendent la plupart de ces substrats inutilisables, imposant le recours à des aliments plus onéreux. À cela s’ajoute le chauffage nécessaire sous les latitudes tempérées, qui alourdit considérablement la facture énergétique.

Les consommateurs ont aussi leur mot à dire

Mais la meilleure alternative sur le papier ne pèsera rien sans l’adhésion des consommateurs. Les viandes végétales sont là encore les mieux acceptées : par exemple, selon une enquête britannique, 60 % des personnes se disaient prêtes à les essayer, contre 34 % pour la viande cultivée et 26 % pour les insectes.

Les protéines unicellulaires restent peu connues du grand public, ce qui limite les données disponibles. Les rares études suggèrent une acceptabilité intermédiaire, inférieure à celle des viandes végétales mais supérieure à celle de la viande cultivée et des insectes.

La viande cultivée se heurte à un obstacle psychologique puissant : le dégoût et le sentiment qu’il s’agit d’un produit « contre nature ». L’acceptabilité varie fortement selon les régions : les consommateurs asiatiques se montrent nettement plus ouverts que les Européens et, même au sein de l’Europe, les écarts sont marqués, avec par exemple un tiers de Français prêts à en consommer contre près de deux tiers de Polonais. L’âge et le genre jouent aussi un rôle : les jeunes hommes y sont par exemple plus favorables.

Les insectes font face à la résistance la plus forte. La littérature rapporte un taux d’acceptation généralement inférieur à 30 % dans les pays occidentaux. Fait intéressant, ce rejet tient davantage à des barrières psychologiques qu’au goût ; les personnes ayant goûté des insectes les évaluant souvent plus favorablement.

Cependant, il convient de noter que l’acceptabilité de toutes les protéines alternatives évolue avec la familiarité et l’exposition répétée, ce qui suggère que les études actuelles sous-estiment peut-être leur potentiel à long terme.

L’élevage d’insectes est-il compatible avec le bien-être animal ?

Enfin, notre étude intègre une dimension souvent absente de ces débats : le bien-être animal. Les viandes végétales et les protéines unicellulaires n’impliquent aucun animal.

La viande cultivée n’en nécessite qu’un très petit nombre, essentiellement pour les prélèvements cellulaires initiaux. La question du sérum fœtal bovin, un sous-produit de l’abattage de vaches gestantes qui constitue depuis les années 1950 le standard de la culture de cellules eucaryotes en biologie, illustre bien cette trajectoire. La viande cultivée s’est logiquement appuyée sur ce savoir-faire existant à ses débuts, mais tend aujourd’hui à s’en affranchir : son coût élevé et sa variabilité en font un obstacle industriel que la quasi-totalité des entreprises du secteur cherchent activement à éliminer.

Les insectes, en revanche, posent un problème éthique singulier : il faut environ 9 000 vers de farine pour produire un seul kilogramme de protéines, et les travaux récents sur la sentience – c’est-à-dire la capacité à avoir des expériences subjectives, notamment ressentir la douleur ou le stress – des insectes suggèrent qu’ils pourraient être capables de souffrir. Face à cette incertitude, plusieurs chercheurs préconisent d’appliquer un principe de précaution.

Hiérarchiser le soutien aux protéines alternatives

Notre comparaison aboutit à une hiérarchie claire. Les viandes végétales arrivent en tête : bénéfices environnementaux robustes, filière industrielle déjà en place, meilleure acceptabilité. Les protéines unicellulaires offrent un potentiel complémentaire, notamment grâce à leur très faible empreinte au sol. La viande cultivée pourrait trouver sa place si elle parvient à conquérir des consommateurs que les autres alternatives n’atteignent pas, mais les obstacles techniques et économiques restent considérables. Les insectes, enfin, cumulent les fragilités : verrous économiques, faible acceptabilité et questions éthiques non résolues.

Que suggèrent ces résultats pour l’action publique ? Plusieurs pistes paraissent cohérentes : concentrer les financements sur les alternatives les plus matures, en investissant dans l’amélioration de leur goût et de leur prix ; favoriser leur diffusion en les intégrant à la restauration collective (cantines, hôpitaux, administrations) ; et contribuer à rééquilibrer la concurrence en intégrant progressivement les coûts environnementaux de l’élevage intensif dans le prix de la viande. L’affaire Ynsect montre ce qu’il en coûte de miser gros sans se poser les bonnes questions. La recherche permet aujourd’hui de mieux les poser.

The Conversation

Tom Bry-Chevalier est directeur scientifique de l'Observatoire National de l'Elevage d'Insectes (ONEI).

13.04.2026 à 16:42

La scolarité des enfants suivis par la protection de l’enfance : un problème majeur qui ne doit pas occulter les réussites

Benjamin Denecheau, Professeur des universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Les enfants passés par la protection de l’enfance sont plus souvent confrontés à des difficultés scolaires. Il est important de le reconnaître sans verser dans un discours stigmatisant.
Texte intégral (1903 mots)

Les enfants passés par l’aide sociale à l’enfance sont plus souvent confrontés à des difficultés scolaires. Il est important de le reconnaître sans verser dans un discours stigmatisant qui contribuerait à entretenir un cercle vicieux. La recherche est une alliée précieuse pour identifier des leviers de réussite.


Le 12 février 2026, une circulaire du ministère de l’éducation nationale est parue au Bulletin officiel pour « favoriser la réussite et l’ambition scolaires des enfants protégés ». Ces derniers sont des enfants dont la situation a été identifiée comme étant en risque ou en danger et auprès desquels l’État intervient, par la voix de services décentralisés, l’aide sociale à l’enfance (ASE), dans un but de protection, qu’ils restent dans leur milieu de vie habituel ou qu’ils soient accueillis dans d’autres structures. Ils étaient 384 900 mineurs et jeunes de moins de 21 ans dans ce cas au 31 décembre 2023.

S’il peut sembler aller de soi, cet objectif vient lever un paradoxe jusque-là invisible : la scolarité de ces enfants n’était pas affichée clairement comme un objectif de l’État, alors même qu’ils sont placés sous sa protection.

Pourquoi souligner cette ambition ? Que savons-nous de la scolarité de ces enfants ? Quel est l’état de la recherche sur cette question ? Nous verrons que des difficultés fortes sont maintenant bien documentées, mais qu’elles ne sont pas systématiques, et qu’il est nécessaire d’être vigilant sur la façon d’en parler au risque d’alimenter ce problème.

Des difficultés scolaires plus fréquentes, mais non systématiques

Les recherches en France convergent maintenant depuis plus d’une dizaine d’années pour identifier des difficultés scolaires plus fréquentes pour ces enfants. Plus de la moitié d’entre eux est en retard d’au moins une classe par rapport aux autres enfants du même âge (plus de 1 sur 10 le sont d’au moins deux classes). Ils sont dix fois plus souvent orientés en scolarités adaptées, comme les sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), connaissent plus fréquemment des moments de déscolarisation.

Ces éléments sont des indicateurs de difficultés rencontrées : le redoublement ou ces orientations sont envisagés lorsque les résultats sont bas. Mais ce sont aussi des éléments fragilisant la suite de la scolarité. Le redoublement, par exemple, a des effets préjudiciables pour les élèves qui le vivent : sans résoudre les difficultés scolaires, il ajoute un stigmate fort et réduit l’estime que les élèves ont d’eux-mêmes.

Les orientations vers des dispositifs spécialisés rendent difficile le retour dans un cursus ordinaire. Les temps de déscolarisation marquent aussi durablement les scolarités.

De plus, les orientations scolaires sont plus contraintes pour ces enfants : ils sont près de 8 sur 10 à être orientés en filières professionnelles dans le second cycle, contre 3 pour 10 pour l’ensemble de la population. Ces orientations sont d’abord envisagées par défaut, peu les choisissent en premier lieu. À 17 ans, seulement 13 % préparent un baccalauréat général (contre 51 % pour l’ensemble de la population).

Les sorties du système éducatif sont plus rapides, et débouchant plus souvent sur des situations précaires : 31 % des jeunes de 18 à 22 ans sortant de l’ASE se déclarent inactifs ou au chômage et 42 % suivent des études (contre respectivement 21 % et 50 % pour les jeunes de milieux populaires).

Ce que l’on sait des causes de ces difficultés

La littérature permet maintenant d’identifier une part importante des causes de ces difficultés. On peut citer les difficultés rencontrées par ces enfants avant l’intervention et liées aux raisons qui la justifient. Les travaux d’Isabelle Frechon confirment la fréquence élevée de violences vécues pour les enfants ayant eu l’expérience d’un placement : 31 % déclarent avoir subi des violences sexuelles, 35 % des violences physiques, 12,5 % des violences psychologiques et 11 % des négligences lourdes au cours de leur enfance et/ou adolescence. D’intensité et de durée différentes, ces violences génèrent des traumatismes, des préoccupations, du stress qui gênent les apprentissages.

Par ailleurs, bien qu’aucun milieu social ne soit épargné par les maltraitances, ces enfants sont plus souvent issus des milieux populaires et particulièrement des strates les plus précaires. Ils font donc partie des populations mises en difficulté par un système éducatif très inégalitaire, et ils cumulent les situations de précarité qui renforcent les difficultés scolaires.

Par ailleurs, l’intervention des services de protection de l’enfance a des effets ambivalents sur les scolarités. Elles peuvent les soutenir en partie, mais contribuent également aux difficultés, notamment en générant des ruptures multiples (des changements d’adultes référents, d’établissements scolaires, d’environnements de vie, un éloignement des amis).

Du fait d’un ensemble complexe de raisons, les enfants passant par la protection de l’enfance sont souvent destinataires d’attentes faibles au sujet de leur scolarité et de leur projection d’études et d’emploi. Par le corps enseignant, tout d’abord, du fait de représentations tenaces, associant la protection de l’enfance à des difficultés nécessairement scolaires, mais également par les travailleurs sociaux. Ces faibles attentes de part et d’autre contribuent à des orientations plus fréquentes vers l’enseignement spécialisé, vers des scolarités par défaut et favorisent des périodes de non-scolarisation.

De fortes incertitudes sur l’avenir qui contraignent l’orientation

Pour ces enfants, l’avenir est fortement incertain. La limite des 18 ans annonce une fin de prise en charge institutionnelle pour la plupart, et jusqu’aux 21 ans pour les plus soutenus. Ils disposent de moins de ressources (familiales, institutionnelles, sociales) pour envisager une poursuite d’études ou pour assurer la recherche et l’obtention d’un emploi. Ces difficultés sont connues des jeunes et des membres du champ professionnel. Ils les anticipent et vont viser des orientations au moindre risque, vers des filières courtes, pour viser une indépendance plus sûre, plus rapidement, limitant les projections d’avenir qui suivent peu leurs propres envies.

Sur ces éléments, les filles sont davantage mises en difficulté, à la différence du reste de la population. Les orientations vers les voies professionnelles plus fréquentes contraignent davantage leur parcours scolaire et n’assurent pas la sécurité prévue. À la sortie de la prise en charge, elles sont plus affectées par les conditions d’accès à l’emploi que les garçons, elles sont davantage au chômage ou inactives.

Le constat des difficultés plus fortes est bien établi par la recherche et il démontre que le droit à l’éducation n’est pas pleinement atteint pour ces enfants. Le rappel de ces tendances peut toutefois avoir un effet délétère pour eux en augmentant la forte stigmatisation qui peut peser négativement sur les capacités qu’on leur attribue, et les ambitions qu’on leur porte. En effet, ce sont bien des attentes élevées et la considération que la scolarité est importante qui soutiennent les parcours de réussite scolaire.

Des réussites scolaires peu visibles

À l’occasion de mes recherches de thèse doctorale, soutenue en 2013, j’identifiais qu’en Angleterre la publication régulière des données comparées sur la scolarité, entre les enfants protégés et le reste de la population, et l’injonction à soutenir leur réussite, sans attribuer des moyens suffisants, stigmatisaient cette population et avaient des effets négatifs sur les professionnels. Ces derniers rendaient compte d’une résignation face aux difficultés.

Il y a ainsi une vigilance à avoir sur la façon dont on mentionne publiquement le problème de la scolarité des enfants protégés. Il est nécessaire d’étudier les conditions de ces difficultés et d’identifier les leviers pour les réduire, mais sans faire peser sur ces enfants un stigmate négatif. Il est important de trouver un juste équilibre pour souligner le versant positif du problème, à savoir soutenir la réussite et avoir des attentes élevées envers ces enfants, sans invisibiliser le constat sur les difficultés élevées et le diagnostic de leurs causes.

Si cette question était jusque-là un sujet de préoccupation affichée des professionnels de la protection de l’enfance et des institutions locales ou territoriales (associations ou départements), la circulaire ministérielle constitue le signal de sa reconnaissance comme problème public. La circulaire implique pleinement l’éducation nationale dans ces préoccupations et la responsabilité d’agir pour soutenir ces enfants. D’ailleurs, depuis les années 2010, les recherches, en France comme à l’international, fournissent un ensemble de connaissances maintenant bien établies qui renseignent autant sur les freins existants que sur les leviers disponibles pour accompagner la réussite des enfants protégés.

The Conversation

Benjamin Denecheau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:41

Trois récits de vie pour comprendre le mal-être dans la fonction publique

Aude Deville, Professeur des Universités, Université Côte d’Azur
Franck Brillet, Inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche - directeur de l'Inspé de l'académie de Nice
Marc Valax, Professeur des Universités (GRH, Gestion du changement IA, Management international), Université Côte d’Azur
Face à des injonctions contradictoires des responsabilités floues et un manque de reconnaissance, certains agents de la fonction publique souffrent de mal-être.
Texte intégral (1818 mots)
« J’aimais mon métier d’enseignante, mais là, je n’avais plus le sens. Mon médecin m’a dit, “C’est un burn out” », témoigne une enseignante interviewée. FrameStockFootage/Shutterstock

Face à l’austérité budgétaire, certains agents de la fonction publique font face à des injonctions contradictoires – moins de moyens, mais une meilleure qualité de service –, des responsabilités floues et un manque de reconnaissance qui affectent leur bien-être. Pour comprendre ces enjeux complexes, une étude donne la parole à trois agents de la fonction publique d’État.


Une directrice d’école en burn out faute d’aide. Un cadre hospitalier en charge des décisions, sans pouvoir réel. Un fonctionnaire dont les compétences restent ignorées. Ces situations ne sont pas des cas isolés. Elles suggèrent une transformation silencieuse du management dans la fonction publique.

La fonction publique présente des défis managériaux spécifiques, documentés depuis plusieurs décennies. Ces défis oscillent entre sens du devoir, convictions et valeurs partagées, et contraintes telles que l’austérité budgétaire.

À partir de récits de vie d’agents publics, notre étude révèle des situations où les responsabilités augmentent, alors que les moyens et les marges de décision diminuent. Cette évolution contribue à affaiblir l’engagement des fonctionnaires et contractuels. Notre approche narrative permet d’appréhender les enjeux contemporains de la gouvernance publique d’État à partir de l’expérience vécue de professionnels.

Injonctions contradictoires

L’équilibre entre contrôle de l’activité des agents de la fonction publique et liberté décisionnelle nécessaire à toute prise de décision reste un sujet de débat. Depuis plus de vingt-cinq ans, le chercheur Christopher Hood questionne la mise en œuvre du New Public Management, tandis que Geert Bouckaert invite à repenser la notion de performance et ses critères dans le secteur public. Dans ce contexte, les fonctionnaires se retrouvent face à des injonctions contradictoires : préserver une qualité de service envers les concitoyens avec des moyens limités et des obligations de résultat.

Le New Public Management trouve sa transposition en France à travers des programmes d’actions interministériels lancés en 2007 et 2012. La Révision générale des politiques publiques (RGPP) a été notamment consacrée à la réorganisation des structures de l’administration publique. La modernisation de l’action publique (MAP) à l’amélioration de la qualité des services publics ou la simplification et de réorganisation administrative.

Notre analyse met en lumière les formes concrètes du désenchantement des ressources humaines dans la fonction publique et la dégradation de la qualité du management liées à ces évolutions, notamment à travers deux cadres théoriques :

  • La justice organisationnelle qui analyse les appréciations des salariés du caractère juste du traitement dont ils font l’objet au sein de la structure qui les emploie ;

  • Les conflits de rôles qui naissent quand les périmètres d’activités ne sont pas suffisamment bien définis ou l’existence d’une répartition déséquilibrée de la charge de travail entre agents de la fonction publique.

Manque de reconnaissance (premier récit de vie)

Appel aux consultants extérieurs

« Ce qui me désole au sein du ministère, c’est l’indifférence manifeste envers les CV des fonctionnaires. Il est vrai que nous avons été embauchés selon certaines conditions de niveau et de compétences, mais après plus de quatre ans comme moi au sein des services, les agents ont eu l’occasion d’acquérir de nouvelles compétences. Plutôt que de faire appel à des consultants externes pour leurs compétences, on pourrait exploiter les compétences internes qui sont réellement abondantes et variées. »

Tâches routinières

« Avant de rejoindre la fonction publique, j’ai occupé plusieurs postes dans divers cabinets d’expertise comptable, où j’ai géré de manière autonome la comptabilité d’entreprises reconnues. J’ai choisi la fonction publique pour satisfaire mon père qui valorise la stabilité et la sécurité qu’elle offre. Cependant, mon rôle actuel à la direction générale se limite à des tâches routinières et subalternes. Ce manque de reconnaissance de mon niveau de compétence et d’expérience me désole. »

Qui est responsable ? (second récit de vie)

« Je suis en position de responsabilité, en tant que cadre depuis cinq années. J’ai la charge de la gestion des soignants au sein d’une organisation hospitalière multi-sites. Il y a des difficultés pour accompagner tous nos patients, accueillis sur un site et quelquefois opérés sur un autre site. Il faut alors trouver des places pour l’hospitalisation. »

« Nous expliquons que c’est au chef de service de déterminer qui sera le premier patient de la journée et l’heure à laquelle il sera hospitalisé. À notre niveau, nous sommes des représentants administratifs. Nous devons répondre à des sujets qui sont pour eux administratifs, mais qui en réalité sont organisationnels. C’est compliqué : qui est responsable ? »

Gérer seule une situation difficile (troisième récit de vie)

Problématique en dehors des clous

« Je suis directrice dans une petite école et institutrice dans une classe de CE2. J’ai vingt-cinq ans d’expérience et on peut dire que je fais partie des piliers de l’école. Jusqu’à cette situation, j’étais passionnée et ce métier a toujours été une véritable vocation. »


À lire aussi : Quand le cynisme mine l’engagement dans la fonction publique…


« Depuis la petite section, nous accueillons un enfant avec des troubles importants – sans connaître l’origine de ses troubles, car sa maman n’a jamais voulu fournir de bilan médical à l’école. Il a pu bénéficier d’un accompagnant d’élève en situation de handicap durant 5 ans, mais plus aujourd’hui. C’est donc un peu moi qui joue ce rôle, mais en plus je dois m’occuper des autres élèves de ma classe. »

Pas de soutien de l’académie

« La situation était tenable tant qu’il bénéficiait de cette personne dédiée. Il a toujours eu tendance à frapper les autres et je pense qu’une bonne partie des enfants de l’école y ont eu droit. Cette année, les problématiques se sont amplifiées. Il y a eu de nombreuses plaintes des parents. On m’a même dit : “Mais que faites-vous madame, vous ne surveillez pas ?” “Convoquez la mère !” »

« Je me suis donc retournée vers l’académie et l’inspecteur, en demandant conseils et aides. Il m’a été répondu qu’il ne faudrait surtout pas céder aux plaintes quotidiennes des parents. Je n’ai pas reçu d’aide ou de moyens supplémentaires. Je pleurais tous les jours. J’aimais mon métier d’enseignante, mais là, je n’avais plus le sens. Mon médecin m’a dit, “C’est un burn out”. »

Hypocrisie organisationnelle

L’ensemble de ces récits permet de proposer plusieurs perspectives d’analyse à la lumière de l’hypocrisie organisationnelle – discours et actes contradictoires. Par exemple, le troisième invite à se demander si cette hypocrisie ne sert pas à protéger l’organisation, ici l’éducation nationale.

Une autre perspective est celle du leadership. Les trois récits suggèrent que :

  • Les agents publics sont contraints d’endosser des responsabilités pour gérer des situations complexes, sans recevoir de reconnaissance lorsqu’ils réussissent à trouver des solutions. L’écart entre les missions confiées et les moyens disponibles devient difficilement supportable ;

  • Ils ne disposent parfois pas du pouvoir décisionnel nécessaire pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés ;

  • Ils restent souvent prisonniers d’un statut ou d’une organisation hiérarchique rigide, qui freinent l’évolution de leurs missions, malgré l’acquisition d’expérience ou de nouvelles compétences. Cette situation génère à terme démotivation ou démission, qu’elle soit silencieuse ou effective.

Ces récits illustrent une forme de « management du risque » de la part des niveaux hiérarchiques supérieurs, qui consiste à laisser les collaborateurs affronter seuls certaines situations, tout en revendiquant la maîtrise de la décision et de l’action. Ces extraits mettent en lumière l’importance cruciale de la reconnaissance et de la valorisation du travail, tant au sein de la fonction publique qu’au service de l’usager ou du citoyen. En filigrane se dessine la nécessité d’un leadership éclairé et bienveillant, capable de soutenir et guider ses équipes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:41

Les coûts économiques de la guerre vont bien au-delà des destructions matérielles

Mathieu Couttenier, Professeur d'économie, ENS de Lyon
Si les destructions et les morts sont l’impact le plus visible de la guerre, il en est de nombreux autres invisibles. La guerre renforce et crée aussi de nouvelles inégalités.
Texte intégral (1726 mots)

Les effets les plus importants des conflits sont souvent les moins visibles : ils détruisent les parcours de vie, affectent la santé, plombent les économies, exacerbent les inégalités de genre, accélèrent les déplacements forcés… La guerre génère aussi des gagnants, intentionnels ou involontaires.

Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, _la revue du Cercle des économistes dont le numéro 10 est consacré aux « Violences : la société à vif ».


La guerre détruit des infrastructures, désorganise les économies, brise des trajectoires individuelles et recompose parfois les rentes. En mesurer le coût suppose de tenir ensemble ces différentes dimensions. Loin d’être un simple exercice comptable, cette quantification est indispensable pour identifier les populations les plus vulnérables et orienter les politiques de reconstruction.

Les coûts les plus visibles sont matériels. Les conflits contemporains détruisent massivement les infrastructures et désorganisent en profondeur les capacités productives. Dans le cas de l’Ukraine, les premières estimations situaient les pertes totales entre 500 milliards et 1 000 milliards de dollars (de 427,9 milliards à 855,8 milliards d’euros) dès 2022. Fin 2024, la Kyiv School of Economics chiffrait la reconstruction des seules infrastructures physiques à des dizaines de milliards de dollars : 60 milliards pour les logements, 38,5 milliards pour les routes, 14,6 milliards pour le secteur énergétique, 14,8 milliards pour l’agriculture. Ces chiffres ne rendent compte que des pertes tangibles ; ils laissent dans l’ombre la désorganisation plus profonde des tissus productif et social.

À l’échelle macroéconomique, les effets sont tout aussi sévères. Le génocide rwandais de 1994 s’est accompagné d’une chute de 40 % du PIB par habitant et d’un effondrement des investissements directs étrangers. À Gaza, le PIB réel a reculé de plus de 80 % au premier semestre 2024, tandis que la part de la population en situation de pauvreté multidimensionnelle est passée de 63,7 % avant la guerre à 97,9 % en 2024.


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Les enfants, premières victimes

Les coûts les plus importants sont souvent les moins visibles. La guerre perturbe les parcours de vie, détruit les actifs des ménages et fragilise durablement les mécanismes économiques de base. Les enfants en sont les premières victimes. En 2023, 473 millions d’enfants vivaient dans des zones de conflit, et plus de 30 000 violations graves de leurs droits ont été recensées.

La littérature économique montre que ces expositions précoces ont des effets durables sur le capital humain : au Pérou, une exposition à la violence avant l’âge scolaire réduit en moyenne la scolarité de 0,31 année à l’âge adulte ; au Rwanda, les enfants exposés au génocide accusent un retard d’environ 0,5 année de scolarité primaire.

Les conséquences sanitaires sont, elles aussi, profondes. Au Nigeria, les femmes exposées à la guerre civile entre 1967 et 1970 présentent, à l’âge adulte, une taille inférieure de 0,75 à 4,5 centimètres selon l’âge d’exposition, signe d’un environnement nutritionnel et sanitaire gravement détérioré (Akresh et coll., 2012).

Par ailleurs, le simple risque de violence, même en l’absence d’exposition directe, affecte les comportements et les conditions de vie. En Côte d’Ivoire et en Ouganda, une augmentation d’un écart-type du risque de violence entre la conception et la première année de vie accroît la mortalité infantile de 0,8 à 1 point de pourcentage. Les coûts du conflit ne se limitent donc pas aux seuls lieux où la violence se réalise.

Des liens sociaux désagrégés

Les effets sur les structures sociales sont plus ambivalents. De nombreux travaux documentent une baisse durable de la confiance et un renforcement des replis identitaires après les conflits, y compris longtemps après la fin des hostilités. D’autres mettent en évidence, dans certains contextes, des dynamiques inverses : montée de l’engagement civique et politique, comportements plus prosociaux, participation accrue à la vie collective. La guerre ne produit donc pas des effets sociaux uniformes. Si elle peut désagréger les liens, elle peut aussi, dans certains contextes, renforcer des formes d’engagement ou de coopération.

Les conflits exacerbent aussi les inégalités de genre. Près de 80 % des personnes déplacées sont des femmes (Banque mondiale, 2011), exposées à des risques sanitaires accrus et à des formes de violence spécifiques. Les violences sexuelles, documentées dans de nombreux contextes, ne sont pas seulement des effets collatéraux du conflit. Des travaux récents montrent qu’elles peuvent répondre à des logiques de contrôle territorial et d’extorsion économique, notamment dans les zones riches en ressources naturelles.

L’immigration des élites

Les déplacements forcés constituent une autre dimension majeure et souvent sous-estimée des coûts. Un conflit de faible intensité génère en moyenne 500 000 déplacés, un conflit meurtrier jusqu’à 1,2 million. Ces migrations ne sont pas aléatoires : les individus les plus éduqués et les mieux dotés économiquement sont souvent les plus mobiles. Cette sélection entraîne une perte durable de capital humain dans les zones d’origine, fragilisant la reconstruction et pouvant alimenter, à moyen terme, de nouvelles tensions.

Les entreprises subissent elles aussi des coûts importants, directs et indirects. La violence perturbe l’offre de travail, désorganise les chaînes d’approvisionnement et accroît l’incertitude sur les décisions d’investissement. Au Kenya, les violences postélectorales de 2008 ont provoqué une chute de plus de 50 % des exportations de fleurs.

Dans les territoires palestiniens occupés, les distorsions liées à l’accès aux intrants importés expliquent environ 70 % de la baisse de valeur ajoutée des entreprises exposées. Mais ces effets ne restent pas confinés aux zones de violence : dans le cas indien, environ trois quarts du coût économique total d’un conflit transitent par les chaînes de valeur, affectant des entreprises situées dans des régions pourtant épargnées. Ne comptabiliser que les firmes directement exposées conduit donc à sous-estimer massivement l’impact global.

France 24, 2023.

Des rentes redistribuées

Enfin, la guerre génère aussi des gagnants, et la distinction entre gagnants intentionnels et gagnants involontaires est ici essentielle. Les premiers cherchent activement à tirer profit du conflit : l’industrie de l’armement, dont le chiffre d’affaires cumulé atteignait 631,9 milliards de dollars (540,8 milliards d’euros) en 2023 en est l’exemple le plus évident. Certaines entreprises vont plus loin encore, en nouant des arrangements avec des groupes armés pour maintenir leur activité ; le cas Lafarge en Syrie en est l’illustration la plus emblématique.

Les seconds profitent du conflit par un concours de circonstances : la disparition ou l’affaiblissement de concurrents exposés à la violence redistribue mécaniquement des parts de marché en leur faveur, sans qu’ils l’aient recherché. Dans les deux cas, ces dynamiques rappellent que la guerre ne produit pas uniquement des destructions : elle redistribue aussi des rentes et des positions, ce qui contribue parfois à en prolonger la durée.

Au total, les coûts de la guerre s’étendent bien au-delà des destructions immédiates. Ils s’inscrivent dans les corps, les trajectoires scolaires, les structures familiales, les réseaux productifs et les équilibres sociaux, souvent pour des décennies. Les chiffrer rigoureusement ne revient pas à réduire la guerre à une équation ; c’est une condition pour hiérarchiser les urgences, cibler la reconstruction et limiter la reproduction de la violence.


Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 10 a pour objet « Violences : la société à vif ». Vous pourrez y lire d’autres contributions.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction de The Conversation France.

The Conversation

Mathieu Couttenier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:41

Quel avenir pour les animaux sur les plateaux de cinéma ?

Cynthia Chris, Professor of Media Studies, City University of New York
Même si les images de synthèse qui reproduisent des animaux ont un rendu de plus en plus bluffant, on observe un retour du recours à de vrais animaux sur les plateaux.
Texte intégral (2341 mots)
Dans *l’Odyssée de Pi*, Ang Lee a eu recours à un vrai tigre du Bengale, mais aussi aux images de synthèse. Allociné

Depuis ses débuts, le cinéma a utilisé les animaux comme des acteurs à part entière. Mais leur présence sur les plateaux se fait moindre avec l’essor des images de synthèse, tandis que les associations de défense des animaux œuvrent pour en finir avec des pratiques parfois maltraitantes.


L’histoire des acteurs non humains est longue et riche en anecdotes, de Luke, le chien de la star du cinéma muet Roscoe (alias Fatty) Arbuckle, aux colleys qui ont incarné Lassie au cinéma et à la télévision. L’ours Bart a accumulé plus de 20 apparitions au cinéma et à la télévision dans les années 1980 et 1990, tandis que d’innombrables chevaux ont contribué aux séries historiques qui inondent aujourd’hui les plateformes de streaming.

Mais les affaires ne vont plus aussi bien qu’avant pour les dresseurs qui se spécialisent dans la location d’animaux de toutes sortes aux productions cinématographiques et télévisuelles.


À lire aussi : Décoloniser notre rapport aux animaux pour inventer un nouveau rapport au monde


Selon The Hollywood Reporter, la tendance est présente depuis au moins vingt-cinq ans, et elle est due à un mélange d’activisme en faveur des droits des animaux et de progrès technologiques, ce que j’ai observé moi-même dans mes recherches sur les animaux à l’écran.

Moins de rôles à se partager

L’adoption par Hollywood des images de synthèse a joué un rôle immense dans la « mise au chômage » de ces animaux « acteurs ». Depuis que Jurassic Park (1993) a osé mêler des dinosaures en computer-generated imagery (CGI) à des acteurs humains, de plus en plus d’animaux numériques sont apparus aux côtés des humains.

Mais d’autres facteurs ont accéléré cette tendance. La pandémie de Covid-19, les grèves des acteurs et scénaristes hollywoodiens de 2023 et une récente baisse du nombre de nouvelles séries télévisées ont entraîné une diminution du nombre de productions et de rôles disponibles, qu’ils soient destinés à des humains ou à des animaux.

Mais, même avant ces événements récents, des voix s’élevaient pour demander à Hollywood de réduire radicalement sa dépendance vis-à-vis des animaux de cinéma.

En 2012, The Hollywood Reporter – le même magazine spécialisé qui a récemment déploré une baisse des locations d’animaux – a publié un reportage répertoriant des incidents au cours desquels des animaux sont morts, ont été blessés ou ont été exposés à de graves dangers sur les plateaux. Ces productions ont néanmoins continué à arborer le célèbre crédit « No Animals Were Harmed » (« Aucun animal n’a été maltraité durant ce tournage ») décerné par l’American Humane Association, quand bien même les animaux avaient été maltraités. L’American Humane Association a affirmé que ces incidents étaient tragiques, mais sans conclure qu’ils résultaient d’une négligence.

En 2016, l’association Pour une éthique dans le traitement des animaux (PETA) a publié les résultats d’enquêtes menées sous couverture documentant des conditions de vie inférieures aux normes et des problèmes médicaux non traités chez Birds & Animals Unlimited, qui gère des centres de dressage d’animaux pour le cinéma et la télévision. En 2024, l’organisation a détaillé les cas de négligence envers les animaux confiés aux soins d’Atlanta Film Animals. Les deux sociétés ont nié ces allégations.

Il existe bien sûr de nombreuses façons de réduire au minimum, voire d’éviter complètement, l’utilisation d’animaux réels au cinéma et à la télévision.

La Planète des singes : Les Origines et ses suites ont utilisé la capture de mouvement, c’est-à-dire des humains reproduisant les mouvements de personnages qui ont ensuite été transformés par images de synthèse en chimpanzés, gorilles, bonobos et orangs-outans.

Pour la production d’Ang Lee de 2012, l’Odyssée de Pi, les artistes en effets visuels ont créé des milliers d’animaux virtuels (cependant, un tigre du Bengale en chair et en os a également été sollicité et a failli se noyer, ndlr), tandis que le réalisateur Darren Aronofsky a opté pour des animaux entièrement numériques, complétés par quelques accessoires réels, dans Noé, en 2014.

À contre-courant des tendances high-tech, le film d’horreur Primate (2025) a fait un retour aux sources sans recourir à de vrais animaux, en faisant appel à un artiste vêtu d’un costume et de prothèses pour incarner un chimpanzé enragé et meurtrier.

Le film d’horreur de 2025 Primate n’utilise ni images de synthèse ni animal, mais fait appel à un humain déguisé pour incarner le singe fou.

Les images de synthèse peuvent-elles désensibiliser les spectateurs à la violence envers les animaux ?

Il existe sans aucun doute des dresseurs qui se soucient profondément de leurs protégés et respectent les meilleures pratiques en matière d’élevage. Mais il va de soi que moins il y a d’animaux en captivité, mieux c’est, et les récentes avancées en matière d’IA ont rendu les effets visuels et les images de synthèse encore plus réalistes et plus faciles à modéliser.

Cependant, le fait de remplacer des animaux en chair et en os par des créatures faites de pixels semble avoir ouvert la voie à des abus sans limites. Prenons l’exemple de la violence brutale dans les remakes de la Planète des singes, qui incluent des combats au corps à corps, le marquage au fer rouge et une scène de crucifixion.

Autrefois, le fait que les animaux présents sur le plateau soient réels freinait parfois les pulsions les plus sauvages des cinéastes ; la violence était suggérée ou se déroulait hors champ dans des films familiaux comme Jody et le faon (1946) et Fidèle Vagabond (1957).

Parallèlement, des astuces de caméra et des accessoires ont été utilisés pour créer des scènes de cruauté envers les animaux dans de nombreux films, d’American Psycho (2000) à John Wick (2014).

Bien que les effets des médias violents sur les spectateurs soient notoirement difficiles à étudier, certaines données suggèrent que certains publics peuvent devenir insensibles aux conséquences réelles de contenus malsains et violents. On comprend aisément comment cette désensibilisation pourrait s’étendre au visionnage de scènes de cruauté envers les animaux à l’écran.

Les spectateurs peuvent encore flairer le virtuel

Une approche hybride de la représentation des animaux à l’écran semble s’être imposée, utilisant ce qu’un chercheur a appelé – en référence aux chiens à l’écran – des « performances canines composites ».

L’équipe à l’origine de la version 2025 de Superman, par exemple, a cherché à créer un chien réaliste, jusque dans les moindres poils ébouriffés. Mais il fallait qu’il défie la gravité et d’autres lois de la physique. Ils ont donc intégré juste assez d’animaux réels en préproduction pour animer une créature principalement en images de synthèse, le chien du réalisateur James Gunn servant de « modèle », ou de « référence » au super-chien Krypto.

Cette technique rappelle les méthodes des animateurs de Disney qui, face au défi de créer les personnages de Bambi (1942), se sont retrouvés dans une impasse. Ils ont donc étudié l’anatomie animale, photographié des cerfs dans la nature et dessiné des animaux amenés au studio afin de mieux capturer leurs mouvements sur le papier.

Mais lorsqu’il s’agit de films en prises de vues réelles ancrés dans la vie quotidienne, les animaux réels ont encore leur place sur le plateau. D’une part, il est généralement moins coûteux de faire appel à de vrais animaux. De plus, la plupart des animaux virtuels à l’écran ne sont tout simplement pas assez réalistes pour permettre la suspension totale de l’incrédulité qui fait la magie du cinéma.

C’est pourquoi, dans l’adaptation de 2025 des Mémoires d’Helen MacDonald, H Is for Hawk, les cinéastes auraient utilisé cinq vautours pour incarner Mabel, l’oiseau adopté par Helen (Claire Foy). C’est pourquoi le film Marty Supreme, nominé aux Oscars, mettait en scène toute une ménagerie d’animaux vivants, notamment un cheval, un chameau, un tatou, un chien, un lapin et même un lion de mer jouant au ping-pong. Oui, l’otarie de la scène était réelle, mais la balle ne l’était pas.

L’avenir des dresseurs et de leurs protégés semble dépendre de la qualité des effets visuels. Pour certains défenseurs des animaux – sans parler des animaux eux-mêmes, qui n’ont pas leur mot à dire sur leur travail –, ce jour n’arrivera jamais assez tôt.

Les cinéphiles et les défenseurs des animaux, quant à eux, pourraient espérer un juste milieu : un avenir dans lequel seuls les animaux traités de manière éthique continueraient à apparaître à l’écran.

The Conversation

Cynthia Chris ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.04.2026 à 16:38

What fish redistribution in the Mediterranean is telling us about species’ climate resilience

Marina Sanz-Martín, Postdoctoral researcher, Instituto Español de Oceanografía (IEO - CSIC)
The Mediterranean is one of the world’s most vulnerable ecosystems. A scientific study on shifting distribution dynamics examines how its fish species contend with sea warming.
Texte intégral (1731 mots)
In the last two decades, as a result of climate-driven sea warming, almost half of commercially relevant fish in the Mediterranean have been deserting their original habitats in their quest for higher latitudes, depths and cooler waters. KinoMasterskaya / Shutterstock, CC BY

Over the past twenty years, nearly half of commercially important Mediterranean fish species have shifted their distribution due to climate change, causing marine species to move away from their historical locations. These significant changes in fish habits are expected to have a major impact on biodiversity, ecosystems and fishing opportunities.

On a global scale, species have been observed shifting towards higher latitudes and depths, in search of cooler conditions.

However, at regional scales, the picture is far more complex. Our recent study demonstrates that in the Mediterranean Sea, as a result of climate change, warm water-favouring thermophilic species that prefer moderately warm temperatures, such as the starry skate Raja asterias, are changing their distribution towards the south and west, while cool water-favouring boreal species, such as the black-bellied angler Lophius budegassa, are only changing their distribution in depth.

The broader picture of this ecological process is known as meridionalization through which native warm-water species expand and cold-water species decline.

Temperature-associated habitat selection: the Mediterranean predicament

The Mediterranean is one of the most vulnerable ecosystems in the world due to multiple and cumulative human pressures, including a high level of climate risk that will increase in the future. These combined impacts are already driving major ecological changes in marine species.

The Mediterranean is also a semi-enclosed basin, connected to the global ocean only through the Strait of Gibraltar, which limits the options available to species attempting to track suitable environmental conditions.

However, even if these Mediterranean species move north, they cannot go very far: they soon encounter geographical continental constraints, such as the French continental zone, in the Gulf of Lions.

An alternative to moving northwards is to move towards deeper waters in search of cooler temperatures, when their physiological limits allow it. However, at the regional scale, the picture is far more complex, with very different dominant patterns emerging.

In our recent scientific study conducted along the eastern Spanish Mediterranean coast, from Murcia to northern Catalonia:

“ We found that almost half of the commercially valuable Mediterranean species have changed their distribution over the last two decades: 42 out of the 102 species analysed showed significant distributional shifts.”

Although these changes vary among species, they are dominated by southward and south-westward movements along the Iberian Peninsula, particularly towards the Gulf of Alicante.

Depth-related changes were also diverse, but were mainly characterised by shifts towards shallower waters.

Why are fish moving ‘swimming against’ global patterns, southwards and toward shallower waters?

These species shifts can be explained by local climate velocity, a measure that describes both the speed and direction of ocean warming.

Climate velocity tracks the rate of change in sea surface temperature, indicating the direction and speed species should move to conserve the initial or preferred temperature conditions of their habitat. As such, if species displacements correlate with climate velocity, species are more likely to remain within suitable climatic conditions.

Our results show that the largest distributional shifts are strongly associated with areas experiencing the fastest warming. As a result, many species have shifted the centre of distribution of their populations towards the south-west.

Among these species are the four-spot megrim (Lepidorhombus boscii, the picarel (Spicara smaris and the starry ray Raja asterias, which given their preference for moderately warm-water temperature, have moved south-westwards, shifting in the same direction as the velocity climate change. However, in addition to the horizontal displacement, they have also moved toward shallower waters:

“Contrary to our expectations, species were predominantly shifting towards shallower waters, more coastal areas because depth naturally decreases in this region as species move south.”

These findings highlight the regional-scale impacts of climate change on commercially important marine species. There is an urgent need to implement climate-smart fisheries management measures, as adaptation to climate change is no longer a future challenge, but a present-day necessity.

Climate-smart solutions involve management measures that focus on implementing regional and local strategies such as identifying marine climate refugia, which attract species and provide an environment in which fish stocks can thrive in spite of climate change, and that prioritises their protection and conservation.

Improving the adaptative responses of the small-scale fishing sector is also a key climate-smart solution. This can only happen if fishers and local communities play a significant role in the decision-making processes, and if scientists, fisheries and policymakers work together to adopt much needed climate-adaptive practices.

This article was co-written with the help of the following authors: Hidalgo, M., Puerta, P., García Molinos, J., Zamanillo, M., Brito-Morales, I., González-Irusta, J. M., Esteban, A., Punzón, A., García-Rodríguez, E., Vivas, M., & López-López, L.


Created in 2007 to help accelerate and share scientific knowledge on key societal issues, the Axa Research Fund – now part of the Axa Foundation for Human Progress – has supported over 700 projects around the world with researchers from 38 countries on key environmental, health & socioeconomic risks. To learn more, visit the website of the AXA Research Fund or follow @ AXAResearchFund on LinkedIn.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Marina Sanz-Martín (MSM) and co-authors acknowledge the crew and staff of the Spanish Institute of Oceanography (CN-IEO, CSIC) for collecting and providing long-term survey data for the MEDITS program and facilitating a unique record of ffish distribution and abundance. This research was performed as part of the VADAPES project, funded with the support of the Biodiversity Foundation of the Spanish Ministry for the Ecological Transition and the Demographic Challenge; the CLISSARTES project (AXA-007), funded by AXA Research Fund; and the COCOCHA project (PID2019-110282RA-I00) funded by the Spanish Ministry of Economy and Competitiveness, Feder funds and the Spanish Research Agency. MSM acknowledges funding from the Government of the Balearic Islands through a Vicenç Mut postdoctoral grant. The authors acknowledge the development and maintenance of online repositories and databases such as COPERNICUS, EMODNET, AQUAMAPS, OBIS, Bio-Oracle, FishBase, and SEALIFEBASE, and their fundamental role in advancing knowledge in marine and fisheries science.

13.04.2026 à 11:40

Attention, les activités des entreprises pourraient devenir inassurables

Fiammetta Cascioli Karivalis, Professeur, Directrice du Msc Business Transformation for Sustainability, Kedge Business School
Sara Ratti, Chercheuse en mesure, gestion et reporting de durabilité, International Institute for Management Development (IMD)
Stéphane Ouvrard, Professeur associé en Finance/Comptabilité, Kedge Business School
Les assureurs voient leur rôle évoluer. La question n’est plus seulement « combien cela coûtera ? », mais aussi « comment éviter que certaines activités deviennent tout simplement inassurables ? ».
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La majorité des dirigeants d’entreprises ne considèrent pas encore l’adaptation au changement climatique comme un enjeu majeur. CrizzyStudio/Shutterstock

Dans un contexte d’accélération du risque climatique, les assureurs voient leur rôle évoluer auprès des entreprises. La question n’est plus seulement « combien cela coûtera ? », mais aussi « comment éviter que certaines activités deviennent tout simplement inassurables ? » Zoom sur les petites et moyennes entreprises, cœur du tissu économique français.


Longtemps amortisseuse, l’assurance est aujourd’hui sous tension face à des sinistres plus fréquents et coûteux. Rien que pour les tempêtes Nils et Pedro, en février 2026, ainsi que les inondations dans l’ouest et le sud-ouest de la France, France Assureurs et la Caisse centrale de réassurance estiment le coût des dommages à 1,2 milliard d’euros.

Le changement climatique n’est plus seulement une question environnementale. Les risques financiers liés au climat deviennent matériels pour l’économie française, européenne et mondiale. Ainsi, 80 % des entreprises ont subi des perturbations opérationnelles, des fermetures temporaires (70 %) et une hausse de plus de 150 % des coûts d’assurance.

Si les compagnies d’assurance ne couvrent plus certains territoires ou certains secteurs, les coûts se déplaceront vers les entreprises avec un risque de fragilisation du crédit et de stabilité financière.

Un monde à + 4 °C, inassurable

En 2015, Henri de Castries, alors dirigeant d’AXA, avertissait : « Un monde à + 2 °C pourrait être assurable, mais un monde à + 4 °C ne le serait certainement pas. » Dans la cartographie prospective 2026 de France Assureurs, le risque d’inassurabilité s’impose comme la préoccupation centrale de long terme, au côté du risque climatique et des enjeux liés à l’intelligence artificielle.

En effet, les phénomènes climatiques extrêmes gagnent en fréquence et intensité et tendent à devenir une nouvelle norme. Dans certains territoires, ces chocs poussent déjà des assureurs à se retirer – la Californie en a donné un aperçu avec les incendies qui ont ravagé l’État : pas moins de 100 000 Californiens ont perdu leur couverture entre 2019 et 2024.

En France, la Direction générale des entreprises (DGE) estime que « deux millions d’établissements seraient fortement exposés à une augmentation du risque de tempête ». Elle souligne que les tempêtes et les inondations touchent directement les actifs, tandis que les vagues de chaleur dégradent la productivité du travail.

Pour les entreprises, on distingue les risques physiques, aigus liés à des événements extrêmes, et chroniques, liés à des évolutions de long terme. Ces risques finissent par se traduire en risques financiers pour les entreprises – sur les actifs, les chaînes de valeur, les conditions de travail et, in fine, leur productivité.

Seuls 12 % des entreprises ont défini une stratégie d’adaptation

Selon l’Insee, la France comptait en 2021 159 000 petites et moyennes entreprises (PME) marchandes, non agricoles et non financières (hors microentreprises), représentant 4,3 millions de salariés. À l’échelle européenne, elles sont 23 millions, soit environ deux tiers des emplois.

Une gestion préventive des risques climatiques devient une nécessité, même si elle reste encore peu répandue – à l’exception de certains secteurs particulièrement exposés, comme l’agriculture. Dans ce secteur, le coût de l’adaptation est élevé (plus d’une dizaine de milliards d’euros d’investissements d’ici à 2050), mais demeure inférieur au coût de l’inaction.


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Selon une enquête réalisée en 2024 par Bpifrance, « 68 % des dirigeants ne considèrent pas l’adaptation au changement climatique comme un enjeu majeur », seuls 12 % ont défini une stratégie d’adaptation et 57 % estiment que leur entreprise est aujourd’hui faiblement exposée aux aléas climatiques.

Trop peu d’entreprises disposent aujourd’hui de véritables plans de résilience, alors même que la résilience devrait devenir un « critère de décision stratégique ». Ce décalage tient à la nature même du risque : tant que l’impact financier n’est pas tangible – sur les actifs, l’activité ou la trésorerie –, il est difficile, pour un dirigeant, d’en mesurer l’ampleur et d’engager des mesures d’adaptation.

Les PME en première ligne

Les PME disposent rarement des mêmes marges de manœuvre que les grands groupes : moins de trésorerie pour absorber un choc, moins d’équipes vouées à la gestion des risques, et moins de poids pour négocier des conditions de couverture. Leur exposition est souvent très concrète, avec des dommages sur leurs bâtiments et leurs machines, des arrêts de production, des tensions logistiques et des effets domino chez les fournisseurs ou les clients.

Elles peuvent se retrouver insuffisamment couvertes – voire pas couvertes du tout – contre certains événements, tels que les inondations, les glissements de terrain, les submersions, les canicules. En 2025, 74 % des très petites entreprises (TPE) et des PME disposent d’une couverture inadaptée, soit environ 3,3 millions d’entreprises concernées.


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Parce que beaucoup de PME ne sont pas directement soumises aux obligations de reporting en durabilité comme la Directive relative à la publication d’informations en matière de durabilité (CSRD), le risque est de repousser la question. Pourtant, mesurer quelques informations clés – exposition, vulnérabilités, plans d’action – aide à piloter l’adaptation et à dialoguer avec les partenaires financiers, les assureurs et les grands donneurs d’ordre.

Assurance paramétrique

L’étude de Bpifrance rappelle que les dirigeants de PME et d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) ont besoin d’être accompagnés. Dans ce contexte, les parties prenantes externes (banques, assureurs, grands donneurs d’ordre) intensifient leurs attentes, ce qui ouvre la voie à de nouveaux outils de conformité et à des évolutions stratégiques.

Pour un assureur, le risque renvoie à un événement dommageable, de survenance incertaine, qui devra être indemnisé. La Caisse centrale de réassurance (CCR) estime que « la hausse de la sinistralité du seul fait du climat serait comprise entre 27 % et 62 % en moyenne à horizon 2050 ». Certaines zones, plus exposées, connaissent déjà des difficultés d’accès à l’assurance.

Parmi les réponses possibles, l’assurance paramétrique – qui déclenche un paiement en fonction de paramètres météorologiques – constitue un levier intéressant de résilience climatique.

Le nouveau rôle des assureurs

C’est ici que l’assurance peut jouer un rôle décisif. Au-delà de l’indemnisation, elle peut contribuer à réduire les dommages en amont et à maintenir l’assurabilité du tissu économique. Trois pistes, déjà à l’œuvre dans certains marchés, méritent attention :

  • Inciter à la résilience : ajuster primes et franchises, offrir des bonus ou de meilleures conditions lorsque des mesures de prévention sont mises en place ;

  • Partager données et expertise : fournir cartographies, retours d’expérience et indicateurs pour aider les PME à comprendre leur exposition et agir ;

  • Proposer des services de prévention : diagnostics, recommandations opérationnelles et accompagnement vers des solutions adaptées, y compris l’assurance paramétrique.

L’efficacité de l’ensemble des solutions assurantielles face aux aléas climatiques suppose en effet une sensibilisation accrue des entreprises et… du public.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

13.04.2026 à 11:40

Entrepreneuriat : quand la science balaie les idées reçues sur les start-up, les savoir-être…

Christophe Schmitt, Professeur des Universités en entrepreneuriat, IAE Metz School of Management – Université de Lorraine
Beaucoup d’idées reçues circulent sur l’entrepreneuriat, notamment portées par l’imaginaire des start-up californiennes. Les travaux académiques les remettent en cause profondément.
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Incubateurs, subventions, formations à la créativité… les dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat se multiplient en France. Ces solutions sont-elles vraiment efficaces ? Et si les « bonnes idées » pour stimuler l’entrepreneuriat freinaient en réalité l’innovation qu’elles prétendent pourtant encourager.


L’injonction à entreprendre n’a jamais été aussi forte. Pour dynamiser l’économie et transformer les territoires, la réponse des pouvoirs publics et des acteurs économiques semble invariablement être la même : « Plus d’accompagnement, plus d’incitations, plus de passion. » Pourtant, cette approche intuitive, souvent guidée par de bonnes intentions, se heurte parfois violemment à la réalité du terrain.

Dans l’imaginaire collectif comme dans les discours politiques, l’entrepreneuriat est souvent paré de vertus magiques. Il suffirait de libérer les énergies, de financer l’audace et de multiplier les structures d’accueil pour que l’innovation fleurisse. Mais les politiques publiques, tout comme les stratégies d’accompagnement, gagnent à être évaluées à l’aune de la recherche scientifique. C’est précisément la mission que s’est assignée le réseau R2E.

Alliance scientifique entre l’Université de Lorraine, l’Université de Strasbourg, l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Neoma Business School et YSchools, ce collectif fédère plus de 230 chercheurs de différentes disciplines (gestion, économie, sciences politiques), avec l’objectif de faire émerger un « entrepreneuriat par la preuve » (evidence-based entrepreneurship). Par ricochet, il s’agit aussi de mettre en lumière des phénomènes contre-intuitifs qui remettent en question bien des certitudes.


À lire aussi : Y a-t-il une part d’inconscient dans l’entrepreneuriat ?


Trop de soutien tue le soutien ?

L’une des premières pierres d’achoppement identifiées par les travaux récents concerne l’architecture même de l’écosystème entrepreneurial. Pour stimuler l’entrepreneuriat et la création d’entreprises, les dispositifs se sont multipliés, sans réflexion sur l’efficacité globale de ces multiples dispositifs, allant des incubateurs aux accélérateurs et autres guichets uniques, subventions régionales, aides nationales…

Or, l’analyse de terrain révèle un effet pervers de cette générosité publique, provoquant un effet « millefeuille ». La sédimentation des dispositifs crée un environnement illisible. Au lieu de se sentir soutenus, les porteurs de projet se retrouvent aux prises avec une complexité administrative chronophage. Le temps passé à décrypter les critères d’éligibilité ou à naviguer entre des injonctions parfois contradictoires est du temps soustrait au développement du produit ou à la recherche de partenaires ou de clients.

La recherche montre ainsi que, au-delà d’un certain seuil, l’abondance de soutiens désorganisés devient un frein. Il convient de sortir de la logique administrative (remplir des dossiers de subvention), pour favoriser le développement de l’activité de l’entrepreneur. En effet, les différentes structures d’accompagnement doivent rendre des comptes à leurs financeurs créant un effet de justification en cascade. La recommandation qui émerge en est claire : l’efficacité des politiques publiques ne réside pas dans le volume des aides, mais dans leur coordination et leur simplicité. Dit autrement : « Trop de soutien tue le soutien. »

L’illusion des « soft skills »

Les études récentes s’attachent également à déconstruire le portrait-robot de l’entrepreneur idéal, souvent romancé par les médias. On nous présente la figure de l’entrepreneur visionnaire, mû par une passion dévorante et des soft skills relationnels hors normes. On imagine volontiers que c’est l’envie de « changer le monde » (purpose-driven action) qui constitue le moteur principal, notamment chez les jeunes générations.

Pourtant, les données racontent une histoire plus pragmatique. Si la passion est une étincelle, elle ne suffit pas à alimenter le moteur sur la durée. Les travaux empiriques soulignent que l’intention entrepreneuriale se transforme en action concrète principalement grâce à la maîtrise de compétences techniques et financières. Comprendre un business plan, anticiper des besoins de trésorerie ou évaluer un seuil de rentabilité sont des facteurs bien plus déterminants pour « passer le cap » que la seule audace créative.

Pourquoi ? Parce que la compétence financière réduit l’incertitude. Elle transforme une peur irrationnelle de l’échec en un risque calculé et gérable. En survalorisant le discours fondé sur les inspirations au détriment des hard skills de gestion, les formations risquent de passer à côté de l’essentiel. De même, les motivations des jeunes entrepreneurs restent, dans la réalité, fortement ancrées dans des logiques économiques et personnelles, bien loin de l’image d’Épinal d’une génération purement altruiste et naturellement talentueuse.

Se lancer plutôt que se (sur)informer

Ce besoin de compétences tangibles se heurte à un autre phénomène contemporain, le « paradoxe de l’abondance informationnelle ». À l’ère du numérique, les jeunes entrepreneurs ont accès à une quantité illimitée de données : benchmarks, études de marché en ligne, retours d’expérience sur les réseaux sociaux…

L’intuition voudrait que plus on est informé, meilleure sera la décision. Cela ne reflète pas vraiment la réalité du terrain, puisque de l’abondance à la surcharge il n’y a qu’un pas et que cette surcharge tend à paralyser l’action. Les jeunes entrepreneurs surinvestissent la phase de recherche, cherchant la réponse parfaite ou la réassurance absolue dans les données, retardant la confrontation au terrain.

Là où l’entrepreneuriat exige de l’expérimentation et de l’agilité, l’infobésité crée de l’inertie. Apprendre à filtrer et à limiter l’information devient dès lors une compétence critique à enseigner.

La reprise d’entreprise, une voie à creuser

Enfin, l’approche scientifique permet de réévaluer des modèles souvent jugés moins « sexy » que la start-up technologique, comme la reprise d’entreprise. Souvent perçue comme risquée ou réservée à des profils seniors, la reprise souffre d’un déficit d’image.

BPI France, 2023.

Pourtant, les crises successives ont agi comme des révélateurs. Les entrepreneurs ayant vécu une reprise d’entreprise démontrent une résilience supérieure en période de turbulences. Avoir dû s’adapter à une structure existante, comprendre sa culture et la transformer sans la briser constituent tous trois un apprentissage inestimable. La crise ne fait souvent que renforcer ces mécanismes d’adaptation.

Le danger de l’isolement

De plus, l’idée que la reprise est intrinsèquement risquée est contestée par les faits. Ce n’est pas l’opération qui est dangereuse, c’est l’isolement du repreneur. Les dirigeants en sont d’ailleurs pleinement conscients. Selon le sondage ELABE (2023) « Les dirigeants et la cession-transmission d’entreprise », 91 % d’entre eux estiment qu’il est important d’être accompagné par des tiers dans ce type de démarche. La reprise encadrée présente ainsi des taux de pérennité remarquables.

Il y a là un gisement de croissance et de sauvegarde de l’emploi que les politiques territoriales gagneraient à prioriser, plutôt que de tout miser sur la création ex nihilo.

Éclairer les décideurs, ce n’est pas seulement valider leurs choix, c’est parfois, et cela est salutaire, challenger les idées reçues pour éviter le gaspillage de ressources publiques. Pour transformer nos territoires, l’entrepreneuriat ne doit plus être seulement une incantation, mais une science de l’action, lucide et ancrée dans les réalités complexes de la société.


Ce texte a été rédigé avec Élisa Mathieu, ingénieur d’études, membre de R2E.

The Conversation

Christophe Schmitt est membre de R2E (Recherche et Expertise en Entrepreneuriat). Il a reçu des financements de l’Union Européenne dans le cadre du Programme opérationnel FEDER et de la Région Grand Est.

13.04.2026 à 11:40

L’histoire de notre petite enfance peut avoir un impact concret dans nos relations au travail

Ludivine Adla, Maître de conférences en sciences de gestion et du management, Grenoble IAE, Grenoble IAE Graduate School of Management; Université Grenoble Alpes (UGA)
Anxieux, sécurisant ou évitant, ces styles de relation peuvent se réactiver au travail. Comment comprendre cette psychologie de l’attachement pour accompagner la santé mentale en entreprise ?
Texte intégral (1295 mots)
Trois grandes tendances d’attachement sont observées en milieu professionnel : sécure, anxieux ou évitant. Wbmuk/Shutterstock

En entreprise, tous les salariés ont des réactions différentes. Sécure, anxieux ou évitant, ces styles de relation, remontant à la petite enfance, peuvent se réactiver au travail. Comment mieux comprendre cette psychologie de l’attachement pour accompagner la santé mentale en entreprise (et prévenir les burn out) ?


La détresse psychologique en entreprise ne résulte pas seulement d’une surcharge de travail ou d’un manque de ressources. Elle se construit dans les interactions quotidiennes. Un feed-back peut être vécu comme une remise en cause. Un silence peut être interprété comme un rejet.

Le Baromètre 2026 de la santé mentale au travail indique que 22 % des salariés français se déclarent en mauvaise santé mentale, contre 26 % en 2025. Cette amélioration reste fragile. Près de six millions de personnes vivent encore une détresse psychologique durable, associée à une baisse de l’engagement et à une dégradation de la coopération au travail.

Face à ces constats, les entreprises ont multiplié les dispositifs de prévention. Par exemple, elles déploient des cellules d’écoute, des formations aux risques psychosociaux et des plateformes d’accompagnement. Ces outils sont nécessaires, mais ils interviennent souvent lorsque les difficultés sont déjà installées. Ils permettent d’identifier des symptômes individuels sans toujours agir sur les mécanismes qui les produisent.

La santé mentale au travail dépend en grande partie de la manière dont les individus interprètent et régulent leurs émotions. La psychologie de l’attachement, initialement développée par le psychanalyste John Bowlby en 1958, permet d’éclairer ces mécanismes. Cette théorie postule que tout individu a besoin d’une relation d’attachement avec au moins une personne qui prend soin de lui, un caregiver, notamment dans la petite enfance. Cette relation est censée procurer un sentiment de sécurité. Elle conduit à la construction de modèles internes qui orientent la perception de soi, des autres et des situations sociales.

Nos travaux menés dans le cadre du projet de l’Agence nationale de la recherche ATTACHED montrent que ces modèles ne disparaissent pas à l’âge adulte. Ils se réactivent dans les situations professionnelles, en particulier lorsque les individus sont confrontés à de l’incertitude ou à des tensions, comme nous l’avons étudié avec Ange Abalé en 2025.

Sécurisant, anxieux ou évitant

La littérature distingue trois grandes tendances d’attachement, également observées dans nos recherches en milieu professionnel.

  • Un style sécure favorise la confiance en soi et en autrui. Le désaccord peut alors être discuté sans être vécu comme une menace identitaire. Cette posture facilite des échanges ouverts et soutient la coopération.

  • Un style anxieux se traduit par une hypersensibilité aux signaux sociaux. Une remarque peut rapidement être perçue comme une critique. Cette hypervigilance favorise la rumination et le stress.

  • Un style évitant conduit à minimiser l’importance des émotions et de la dépendance mutuelle. Face à la tension, la stratégie consiste souvent à se distancier ou à rationaliser, ce qui peut freiner l’expression des difficultés et retarder leur résolution.


À lire aussi : La prévention, la clé pour protéger la santé mentale au travail


Ces tendances ne constituent pas des profils figés : elles varient selon les contextes organisationnels. Leur intérêt réside dans leur capacité à rendre visibles ces mécanismes implicites qui influencent la manière dont les contraintes du travail sont vécues.

Régulation émotionnelle au travail

Identifier ces mécanismes ouvre des leviers d’action. Lorsqu’un salarié comprend que son agitation face à un feed-back s’inscrit dans un mode d’interprétation particulier, il peut ajuster sa réponse. Lorsqu’un manager identifie sa tendance à se distancier dans le désaccord, il peut apprendre à maintenir le lien sans éviter la discussion. La prévention ne se limite ainsi plus à une logique corrective. Elle devient un travail sur la qualité des interactions.

Certaines entreprises cherchent à intégrer cette dimension relationnelle dans leurs dispositifs de prévention. C’est le cas d’ENGIE qui a mis en place un réseau de « capteurs terrain ». Leur rôle consiste à repérer des signaux faibles, comme une fatigue inhabituelle, un retrait relationnel ou des variations d’humeur, puis à engager un échange avec le salarié concerné.

Ces acteurs de proximité n’ont pas vocation à traiter directement les situations identifiées. Leur fonction est d’écouter, de créer un premier espace de dialogue et d’orienter vers les ressources appropriées (médecine du travail, ressources humaines, accompagnement psychologique), avec l’accord du salarié. Cette approche repose sur une logique de détection précoce et de responsabilisation collective, en s’appuyant sur les interactions quotidiennes de travail.

Transformer les relations au travail

La détresse psychologique ne se comprend pas uniquement à l’échelle individuelle. Elle se construit dans des situations de travail concrètes, au croisement des contraintes, des interactions et des modes d’organisation.

Transformer les relations au travail suppose alors de déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner des individus en difficulté, mais d’agir sur ce qui structure leurs échanges au quotidien : la manière de coopérer, de donner du feed-back ou de gérer les désaccords.

Cette évolution se manifeste aussi à l’échelle nationale. Par exemple, la Charte d’engagement pour la santé mentale au travail, lancée en 2025, a déjà été signée par plus de 170 entreprises. Elle mobilise notamment plusieurs leviers : former les managers et développer le dialogue social sur la santé psychologique au travail, améliorer en continu la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT). Elle invite ainsi à intégrer les conditions relationnelles.

Les expériences de notre petite enfance façonnent encore nos relations au travail. Les comprendre permet de nourrir des échanges plus fluides, une coopération plus solide et une meilleure gestion du stress.

The Conversation

Ludivine Adla a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche.

13.04.2026 à 11:40

Entre paillettes et éthique : l’influence responsable est-elle un mirage ?

Charlène Carreteiro, Doctorante en sciences de gestion, Université d’Orléans
Aussi critiqués que consultés, les influenceurs sont devenus des acteurs majeurs du marketing. La question d’une influence sensible est d’autant plus essentielle.
Texte intégral (1807 mots)

Entre modèles inspirants et panneaux publicitaires ambulants, les influenceurs suscitent autant d’admiration que de rejet. Malgré son essor fulgurant et son attrait pour les marques, le marketing d’influence et les dérives éthiques qui y sont associées interrogent. Dans ce contexte, l’émergence d’une influence responsable est-elle possible ?


L’intensification récente des conflits armés au Moyen-Orient a vu Dubaï devenir le théâtre de scènes d’agitation : traversées de missiles, incendies, détonations… De quoi faire naître la peur chez les habitants de la ville parmi lesquels des influenceurs expatriés. Ces stars des réseaux sociaux, qui jusqu’ici vantaient les mérites de Dubaï qu’ils considéraient comme un havre de paix, ont, dans les premières heures du conflit, exprimé leur peur et sollicité l’aide de la France et des services de l’État, avant d’adopter une attitude plus discrète, rigueur de la loi locale oblige.

Mais sur la toile, ces prises de parole ont suscité une vague de moqueries. Cette mésestime s’est muée en indignation lorsque certains, pressés de regagner la France, n’ont pas hésité à abandonner sur place leurs animaux de compagnie, pourtant mis en scène quotidiennement comme des accessoires de leur « lifestyle ». Ces comportements, dans un contexte tragique, viennent cristalliser une défiance générale déjà latente nourrie par les nombreuses dérives éthiques qui ont entaché le marketing d’influence ces dernières années.


À lire aussi : Pourquoi il fallait encadrer davantage la publicité faite par les influenceurs


Des dérives commerciales

Les influenceurs sont des relais entre le public et les marques grâce à diverses pratiques telles que le placement de produit souvent accompagné du partage des fameux « codes promo ». De ces pratiques a émergé une remise en cause de l’ensemble du secteur. Les influenceurs ont largement été critiqués pour leur manque de transparence et d’authenticité, pour le doute que certains laissent planer quant au caractère commercial des contenus qu’ils diffusent.

Outre la forme, c’est également le fond de leurs contenus qui suscite des interrogations. Dropshipping (traduit par « livraison directe », il s’agit d’un modèle de distribution consistant à vendre en ligne des produits sans avoir à les stocker ou à les expédier soi-même), promotion de produits inefficaces voire dangereux, de contrefaçon, de formations douteuses, d’arnaques financières, de chirurgie esthétique, telles sont les accusations dont ont fait (et font parfois encore) l’objet certains influenceurs donnant naissance au terme « influvoleur » popularisé par le rappeur Booba.

De façon plus générale, le modèle de l’influence commerciale génère d’importants risques de manipulation et d’exploitation des vulnérabilités des consommateurs, en particulier des jeunes.

Une structuration progressive

Face à l’ampleur des dérives, les instances de régulation ont réagi en particulier avec l’entrée en vigueur de la loi n°2023-451 du 9 juin 2023. Il s’est agi d’établir des définitions légales, d’interdire la promotion de certains produits et d’accroître les contrôles. L’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP) occupe également un rôle clé dans la responsabilisation des acteurs de l’influence grâce à sa formation pour l’obtention du Certificat de l’influence commerciale responsable ou bien encore à l’Observatoire de l’influence responsable.

Bien que les pratiques abusives soient davantage sanctionnées et que le nombre de dérives semble diminuer, l’image des influenceurs reste entachée. Et c’est notamment la présence de nombreux influenceurs français à Dubaï qui cristallise les critiques. La ville est devenue un véritable hub pour ces personnalités parfois fortunées, notamment en raison de ses conditions fiscales avantageuses.

Pour le grand public, ce choix est difficile à accepter : des influenceurs qui s’adressent à des communautés résidant en France choisissent de s’installer à l’étranger pour des raisons fiscales. Dans ce contexte, après avoir publié un tweet moqueur, le youtubeur Tibo InShape a déclaré :

« Aujourd’hui le but, c’est de dénoncer l’hypocrisie des influenceurs qui sont à Dubaï, qui fuient les impôts, qui fuient, pour certains, la justice française. Je ne parle pas de tous les influenceurs, mais je parle de ceux qu’on appelle “influvoleurs” qui arnaquent les Français. »

Certains ironisent alors en rappelant aux influenceurs qu’un retour en France pourrait être synonyme de contrôle fiscal immédiat et diffusent des images représentant des gardes-frontières à l’aéroport tenant un panneau sur lequel il est inscrit « À tous les influenceurs et autres exilés fiscaux à Dubaï, l’administration fiscale vous souhaite un bon retour en France ».

Des enjeux éthiques

Le phénomène du marketing d’influence s’inscrit ainsi dans un paysage complexe et évolutif marqué par la nécessité d’en appréhender les enjeux éthiques. C’est notamment ce que nous avons étudié dans notre article « Vers une influence responsable ? Perception des produits à forte charge éthique et vulnérabilité des cibles », dans lequel nous avons introduit la notion de « responsabilité sociale de l’influenceur » (RSI). Cette responsabilité est notamment liée aux choix relatifs aux produits promus à travers les contenus diffusés, la prise en compte de la vulnérabilité des cibles ainsi que l’exigence de transparence quant à la nature commerciale des contenus et des partenariats établis avec les marques.

Malgré une amélioration progressive des pratiques, la situation actuelle montre qu’il y a encore du chemin à parcourir avant de parvenir à rendre l’influence commerciale véritablement responsable. Le rapport parlementaire, déposé en janvier 2026 par Arthur Delaporte et Stéphane Vojetta, souligne notamment la nécessité de continuer de tenter d’améliorer l’encadrement du secteur afin de protéger au mieux les consommateurs.

Cette dynamique de responsabilisation ne repose pas uniquement sur l’action des pouvoirs publics : plusieurs collectifs se forment pour encourager à l’amélioration des pratiques d’influence. C’est notamment le cas de Paye ton Influence. Piloté par Amélie Deloche (@amelie.dlch), ce collectif s’est donné pour mission de dénoncer les pratiques incompatibles avec les limites planétaires et en appelant à une transformation profonde du secteur.

Changer de l’intérieur

Certains influenceurs tentent également de faire évoluer le secteur de l’intérieur. C’est par exemple le cas de Charlotte Lemay (@chamellow), mannequin et influenceuse qui prône une influence à la fois consciente et écoresponsable. Elle est présidente de l’association à but non lucratif Aware Collective qui a pour but de sensibiliser les influenceurs aux pratiques écoresponsables et est co-autrice de l’ouvrage Influenceur·se engagé·e.

De façon générale, de plus en plus d’influenceurs (tels que @girl_go_green, @iznowgood ou @mylittlewayoflife) semblent vouloir s’inscrire dans cet objectif de responsabilisation du secteur, que ce soit en militant pour des causes sociales et environnementales ou en tentant d’adopter des pratiques animées par l’éthique, la transparence et l’authenticité. Cela peut se traduire par la proposition d’alternatives aux marques de fast-fashion, la promotion de marques locales et engagées ou bien encore l’incitation à consommer moins.

In fine, si le monde de l’influence tente de sortir de son « Far West » pour devenir une industrie plus responsable, le chantier reste immense. La plupart des rapatriés que nous évoquions au début de cet article reprendront dès qu’ils en auront l’occasion le chemin du mirage doré de Dubaï et de ses promesses fiscales au détriment de la solidarité et du respect du vivant. La véritable influence responsable ne se décrète pas dans un texte de loi, elle se prouve chaque jour par des actes qui se passent de filtres.

The Conversation

Charlène Carreteiro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.04.2026 à 17:07

Comment éduquer à la transition écologique en dépassant la culpabilisation ?

Insaf Khelladi, Full Professor en Marketing, Excelia
Catherine Lejealle, Enseignant-chercheur en marketing digital, Responsable de l'axe de recherche Création de matériaux et cas pédagogiques, ISC Paris Business School
Coralie Damay, Directrice des Programmes - HDR
Rémi Beulque, Enseignant chercheur, TBS Education
Saeedeh Rezaee Vessal, Associate Professor In Marketing, Pôle Léonard de Vinci
Derrière la transition écologique, une question persiste : pourquoi on sait mais on n’agit pas ? Il faut d’abord réussir à dépasser des émotions, comme la peur et le sentiment de culpabilité.
Texte intégral (1617 mots)

Nos difficultés à passer à l’action en matière de transition écologique ne seraient pas tant liées à des biais cognitifs qu’à des freins émotionnels. Des émotions, telles que la peur ou la culpabilité, sont stériles, mais elles peuvent laisser la place à l’espoir de faire changer les choses. Tout du moins, à certaines conditions.


Nous n’avons jamais autant parlé de climat, de biodiversité et de transition écologique. Dans les universités, les écoles et les formations professionnelles, les contenus se multiplient. Les chiffres sont là, les diagnostics sont connus, l’urgence est largement documentée. Et pourtant, une question persiste : pourquoi savons-nous autant sans agir davantage ?

Ce décalage entre connaissances et action est aujourd’hui bien identifié. Il est souvent présenté comme un problème d’information, de volonté individuelle ou de contraintes matérielles. Mais les résultats récents de notre recherche suggèrent une autre lecture : le principal frein à l’action écologique ne serait pas cognitif mais émotionnel.


À lire aussi : La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l’inaction écologique


Quand l’éducation à l’écologie fatigue

Dans de nombreux dispositifs éducatifs actuels, la transition écologique est abordée à travers des messages alarmants : effondrement des écosystèmes, extinction des espèces, urgence climatique. Ces discours sont scientifiquement fondés, mais leurs effets psychologiques sont rarement interrogés.

Chez les étudiants comme chez les apprenants adultes, ces messages suscitent fréquemment de la culpabilité, de la peur, voire un sentiment d’impuissance. L’individu se sent responsable d’un problème qui le dépasse. Ces émotions traduisent moins un manque de sensibilité qu’une forte conscience morale des enjeux environnementaux.

Mais lorsqu’elles s’accumulent sans accompagnement, elles peuvent devenir paralysantes. À terme, cette surcharge émotionnelle peut conduire non pas à l’engagement, mais au retrait :

« À quoi bon agir, si tout est déjà perdu ? »

Ce phénomène est aujourd’hui largement discuté sous le terme d’écoanxiété. Pourtant, il reste peu intégré dans la conception des programmes éducatifs. L’éducation à la durabilité continue souvent de miser sur l’accumulation de connaissances, en supposant que la prise de conscience suffira à déclencher le changement.


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L’émotion comme point de bascule

Notre recherche menée auprès d’étudiants ayant participé à un programme intensif de formation à la durabilité met en lumière un mécanisme clé : ce ne sont pas les connaissances en elles-mêmes qui déclenchent l’action, mais la manière dont les émotions associées à ces connaissances évoluent dans le temps.

Au début du programme, la majorité des participants exprimaient une forme de lassitude ou de résistance. Les enjeux environnementaux leur semblaient omniprésents, mais abstraits, culpabilisants, voire décourageants. Certains parlaient de « bruit de fond », d’autres d’un sentiment de fatalité.

Puis, progressivement, quelque chose a changé. Non pas parce que les messages étaient devenus moins sérieux, mais parce qu’ils étaient plus incarnés, misant davantage sur les volets relationnel et participatif. Les émotions négatives ne s’effacent pas, elles évoluent. La peur et la culpabilité peuvent progressivement céder la place à la curiosité, puis à une forme d’espoir, avant de se traduire par un sentiment d’utilité personnelle.

Des travaux récents en psychologie montrent que cet espoir, lorsqu’il est étroitement associé à des actions concrètes et collectives, favorise un engagement plus soutenu face au changement climatique. Cette perspective invite ainsi à dépasser une conception réductrice des émotions, souvent envisagées uniquement comme des freins à l’action.


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Les limites de la pédagogie du choc

Ce basculement émotionnel constitue un tournant décisif. Lorsque les apprenants cessent de se percevoir uniquement comme des responsables coupables et commencent à se voir comme des acteurs capables d’agir, même à leur échelle, le passage à l’action devient possible. Ce sentiment de capacité d’agir – largement étudié sous le concept d’auto-efficacité – joue un rôle central dans la mise en mouvement et la persistance de l’engagement.

Nos résultats invitent à interroger en profondeur la manière dont nous enseignons la transition écologique. Pendant longtemps, la pédagogie environnementale a reposé sur une logique de choc : montrer l’ampleur des dégâts pour provoquer une prise de conscience. Or, cette stratégie atteint aujourd’hui ses limites.

La répétition de messages anxiogènes peut engendrer de la saturation informationnelle, une forme de déni défensif ou encore un désengagement émotionnel.

À l’inverse, les dispositifs éducatifs qui favorisent l’expérimentation, la coopération et la co-construction produisent des effets très différents. Dans l’étude, les moments les plus transformateurs ne sont pas les conférences magistrales, mais les ateliers collaboratifs, les projets concrets et les échanges avec des acteurs engagés.

Ces formats permettent aux apprenants de vivre la transition écologique non plus comme une menace abstraite, mais un espace d’action collective, où l’engagement est partagé et socialement reconnu.

Un sentiment d’utilité sociale

Un résultat particulièrement marquant de notre recherche concerne le rôle des émotions dites « positives », comme l’espoir, la fierté ou le sentiment de contribution. Contrairement à une idée répandue, ces émotions ne minimisent pas la gravité des enjeux. Elles permettent au contraire de rendre l’action psychologiquement soutenable dans la durée.

L’engagement devient plus stable et plus durable quand :

  • les apprenants constatent que leurs actions, même modestes, ont du sens ;

  • ils se sentent reconnus dans leur capacité à agir ;

  • ils participent à la conception de solutions concrètes.

Cet engagement s’inscrit alors dans des dynamiques collectives qui renforcent le sentiment d’utilité sociale.

Dans ces conditions, les comportements écologiques cessent d’être perçus comme des contraintes imposées de l’extérieur. Ils s’intègrent progressivement aux routines quotidiennes et peuvent même être transmis à l’entourage.

Une transition écologiquement et psychologiquement soutenable

Ces constats ont des implications majeures pour l’éducation, la formation et les politiques publiques.

Informer ne suffit pas. Les dispositifs éducatifs doivent être conçus comme de véritables parcours émotionnels, et non comme de simples transferts de connaissances.

Il est essentiel de diversifier les formats pédagogiques : hackathons, living labs, projets collectifs, simulations, mises en situation réelle. Ces formats favorisent l’appropriation et renforcent le sentiment de capacité d’agir.

Enfin, la transition écologique ne peut être enseignée uniquement par des discours institutionnels. Les apprenants accordent une grande importance à la crédibilité et à la sincérité des intervenants : entrepreneurs engagés, enseignants impliqués, pairs mobilisés. La confiance joue ici un rôle central.

Face à l’urgence environnementale, la tentation est forte d’intensifier les messages alarmants. Mais si l’objectif est une mutation durable des comportements, il est temps de changer de paradigme.

La transition écologique ne se gagnera pas par la culpabilité seule. Elle nécessite une éducation capable de transformer l’angoisse en engagement et la peur en capacité d’agir, et ne se résume pas à transmettre des savoirs. Elle implique d’accompagner une trajectoire émotionnelle, de l’inquiétude à l’appropriation, sans laquelle aucune transition ne peut réellement s’ancrer dans les pratiques.

The Conversation

Rien à déclarer

Catherine Lejealle, Insaf Khelladi, Rémi Beulque et Saeedeh Rezaee Vessal ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

12.04.2026 à 16:59

Pourquoi la souffrance psychique des jeunes n’est pas une affaire individuelle

Cyril Tarquinio, Professeur de psychologie clinique, Université de Lorraine
Symptômes anxiodépressifs, idées suicidaires… la souffrance psychique de nombreux jeunes s’explique surtout par des déterminants sociaux et des mutations, comme les réseaux sociaux.
Texte intégral (2049 mots)

Symptômes anxiodépressifs, idées suicidaires… les données scientifiques s’accumulent pour confirmer que les causes de la souffrance psychique qui affecte de nombreux jeunes sont à rechercher davantage du côté de déterminants sociaux et de mutations qui bouleversent notre époque – à commencer par les réseaux sociaux auxquels les adolescent·es sont particulièrement vulnérables – que des facteurs individuels.


Anxiété massive, épisodes dépressifs précoces, crises de panique, sentiment d’irréalité, fatigue chronique, idées suicidaires… la détresse psychique d’une partie croissante de la jeunesse n’est plus un phénomène marginal. Au niveau mondial, elle s’impose aujourd’hui comme un fait social majeur, documenté par la clinique comme par l’épidémiologie.

Pourtant, les réponses apportées continuent de cibler prioritairement les individus, comme si le problème relevait avant tout d’une fragilité personnelle. Cette lecture est non seulement insuffisante : elle est erronée.

Dans Génération à vif, je défends une thèse simple mais dérangeante : le malaise psychique des jeunes est un indicateur sensible des transformations systémiques de nos sociétés. Il ne dit pas tant quelque chose de leur faiblesse que de l’environnement dans lequel ils grandissent, se construisent et tentent de se projeter.

Des indicateurs qui ne trompent plus

Les données sont désormais convergentes. En France, selon Santé publique France, 9,5 % des adolescents de 17 ans présentent des symptômes anxiodépressifs sévères, contre 4,5 % en 2017. Près d’un jeune sur cinq rapporte des pensées suicidaires au cours de l’année écoulée, avec une vulnérabilité particulièrement marquée chez les jeunes femmes.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un adolescent sur sept âgé de 10 à 19 ans présente un trouble mental, et le suicide constitue la troisième cause de décès chez les 15-29 ans. Ces données ne peuvent être réduites à un simple effet de dépistage ni à une supposée « fragilisation générationnelle ». Elles signalent l’ampleur réelle du fardeau psychique qui affecte aujourd’hui les jeunes.

L’erreur classique : psychologiser ce qui est structurel

Face à ces constats, le réflexe dominant consiste à invoquer la vulnérabilité individuelle, le déficit de compétences émotionnelles ou l’hypersensibilité. Or la recherche en santé mentale montre depuis longtemps que les troubles anxieux et dépressifs sont étroitement liés aux déterminants sociaux : précarité économique, instabilité des parcours, insécurité professionnelle, isolement relationnel, pression normative et inégalités d’accès aux ressources.

Plusieurs travaux internationaux soulignent que l’augmentation des troubles internalisés chez les adolescents et les jeunes adultes est indissociable de la montée de l’incertitude structurelle et de l’accélération sociale. Autrement dit, ce n’est pas la jeunesse qui a changé seule ; c’est le monde qui lui est proposé. Continuer à pathologiser les individus sans interroger ce cadre revient à déplacer le problème, non à le résoudre.

Grandir dans un monde instable

L’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte ont toujours été des périodes de remaniement identitaire. Ce qui est plus nouveau, en revanche, c’est le contexte dans lequel ces transitions s’opèrent. Les jeunes d’aujourd’hui se construisent dans des sociétés où les repères qui balisaient autrefois plus nettement l’accès à la vie adulte se sont affaiblis. La fin des études ne débouche plus automatiquement sur un emploi stable, l’insertion professionnelle est plus souvent marquée par les contrats temporaires, les allers-retours entre formation, emploi et chômage se multiplient, et l’accès à l’autonomie résidentielle devient plus difficile.

À l’échelle européenne, la discontinuité des trajectoires juvéniles n’a rien d’une abstraction. 31,1 % des salariés de 15 à 29 ans occupaient un emploi temporaire dans l’Union européenne, tandis que 11,0 % des jeunes de cette tranche d’âge n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Autrement dit, une part importante de l’entrée dans l’âge adulte se joue désormais soit dans l’instabilité, soit dans l’interruption, ce qui dit bien combien les seuils biographiques autrefois plus lisibles sont devenus plus fragiles et plus incertains.

Dans ce contexte, la difficulté à se projeter dans un avenir lisible ne relève pas d’un manque individuel de maturité. Elle traduit aussi une transformation objective des conditions d’existence. Quand le travail est plus précaire, le logement plus difficile d’accès, et l’avenir socialement moins prévisible, il devient plus compliqué de relier le présent à un futur désirable.

Or, on ne se construit pas psychiquement de la même manière quand l’avenir ressemble à une promesse que lorsqu’il ressemble à une énigme.

Réseaux sociaux et comparaison permanente

À cette instabilité structurelle s’ajoute une transformation profonde du rapport à soi et aux autres liée aux usages numériques. Les effets des réseaux sociaux dépendent moins du temps passé en ligne que de ce qui s’y joue réellement : se comparer, se montrer, se mettre en scène, attendre des signes d’approbation, subir des interactions hostiles ou, parfois, trouver du soutien et de l’authenticité. En ce sens, les réseaux sociaux ne constituent pas une cause simple et univoque ; ils forment plutôt un nouvel environnement relationnel et identitaire, capable d’amplifier certaines vulnérabilités propres à l’adolescence.

Or, lorsque cet environnement organise la vie sociale autour de la visibilité, de la comparaison et de la validation externe, il peut peser lourdement sur l’image de soi. La littérature scientifique met ainsi en évidence des liens entre usages intensifs ou problématiques des réseaux sociaux, diminution de l’estime de soi, insatisfaction corporelle, symptômes anxieux et manifestations dépressives, avec une vulnérabilité particulièrement marquée chez les adolescentes.


À lire aussi : Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles


Sur le plan psychique, cette dynamique peut favoriser la construction d’un « faux self », au sens winnicottien. Une identité de présentation, progressivement façonnée pour répondre aux attentes perçues, capter l’approbation et éviter la disqualification, parfois au prix d’un éloignement croissant d’avec l’expérience subjective authentique. Lorsque la valeur de soi se trouve ainsi suspendue au regard d’autrui, l’ajustement au monde ne se fait plus à partir d’un sentiment interne de continuité, mais à partir d’une surface à maintenir. Il peut alors se creuser un écart entre ce que le sujet vit, ce qu’il ressent et ce qu’il donne à voir. Cet écart ouvre un espace de tension psychique majeur, pouvant aller, chez certains sujets plus vulnérables, jusqu’à des expériences de dépersonnalisation, de désancrage de soi ou de fonctionnement dissociatif.

La souffrance qui en résulte n’est pas un défaut individuel, elle est le produit d’un environnement qui rend l’authenticité coûteuse et la vulnérabilité risquée.

Quand le malaise s’inscrit dans les corps

Un autre aspect souvent sous-estimé concerne la dimension corporelle de cette détresse. Fatigue chronique, troubles du sommeil, douleurs diffuses, dérégulations émotionnelles sont fréquents chez les jeunes en souffrance psychique. Les avancées en psychoneuro-immunologie montrent que le stress chronique, lorsqu’il est durable et imprévisible, active les systèmes neurobiologiques de l’alerte et favorise des états inflammatoires associés à la dépression et à l’anxiété.

Cette inflammation n’est pas un simple bruit de fond biologique : elle interfère avec les circuits de l’humeur, de la motivation, de la vigilance et de la régulation émotionnelle. Elle contribue ainsi à faire de la détresse psychique une expérience à la fois psychologique et somatique, où l’anxiété, l’abattement ou l’hyperréactivité coexistent avec la fatigue, les troubles du sommeil, les douleurs diffuses et le sentiment d’un corps devenu lui-même difficile à habiter.

Chez les adolescents et les jeunes adultes, dont les systèmes cérébraux sont encore en maturation, cette exposition prolongée à l’insécurité et à la pression sociale peut avoir des effets durables, en particulier sur les circuits de l’alerte, de l’humeur, du sommeil et de la régulation émotionnelle. Là encore, il ne s’agit pas de « somatisation », mais d’une inscription biologique du social. Les corps parlent lorsque les environnements ne permettent plus de symboliser autrement.

Des réponses encore trop étroites

Face à cette situation, l’augmentation de l’offre de soins psychologiques est nécessaire, mais insuffisante. En renvoyant prioritairement les jeunes vers des prises en charge individuelles, on entretient l’idée implicite que le problème leur appartient. Or l’OMS insiste sur le fait que les politiques efficaces en matière de santé mentale des jeunes doivent articuler prévention, réduction des inégalités, politiques éducatives, conditions de travail et cohésion sociale.

Autrement dit, soigner sans transformer les contextes revient à réparer sans cesse les mêmes fissures. La santé mentale des jeunes ne peut être pensée indépendamment des choix collectifs en matière d’éducation, d’emploi, de protection sociale et d’organisation du temps de vie.

Ce que la souffrance des jeunes nous oblige à regarder

La souffrance psychique des jeunes est un symptôme collectif. Elle révèle un monde qui exige autonomie, performance et adaptabilité, tout en offrant de moins en moins de stabilité, de sécurité symbolique et de récits communs. Elle interroge notre rapport au temps, à la réussite, à l’échec et à la vulnérabilité.

Plutôt que de s’inquiéter d’une jeunesse prétendument fragile, il serait plus juste de s’interroger sur la fragilité de nos structures sociales. Écouter ce que le malaise des jeunes dit de nos choix collectifs n’est pas un exercice de compassion, c’est une nécessité politique et sociale. Parce que ce qui se joue ici n’est pas seulement une crise générationnelle, mais la capacité de nos sociétés à offrir un avenir psychiquement habitable.

The Conversation

Cyril Tarquinio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.04.2026 à 16:59

Extension du plaider-coupable : une procédure pénale plus efficace ?

Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre
La réforme de la procédure pénale prétend réduire les délais d’attente des tribunaux. Mais le plaider-coupable inquiète avocats et magistrats qui dénoncent un risque de justice expéditive.
Texte intégral (1778 mots)

La réforme de la procédure pénale voulue par le garde des Sceaux Gérald Darmanin est examinée à partir du 13 avril au Sénat. De nombreux avocats et magistrats s’opposent à l’extension du plaider-coupable et dénoncent une justice expéditive, alors que le ministre prétend désengorger les tribunaux.


Alors que l’idéologie sécuritaire qui structure le débat public en matière de politique criminelle garantit ordinairement une relative indifférence à l’adoption des lois les plus répressives, le projet de réforme de la procédure de jugement des crimes porté par le gouvernement rencontre, avant même son examen par le Parlement, une large opposition au sein des milieux judiciaires. Portée par la très large majorité des avocats et par certaines organisations syndicales de magistrats, la fronde se focalise en particulier sur l’extension aux crimes de la procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) introduite en 2004 – malgré, déjà, une très forte opposition.

Une procédure qui, fondée sur l’aveu de culpabilité de la personne poursuivie, substitue une simple audience d’homologation à une audience durant laquelle l’ensemble des éléments du dossier sont discutés contradictoirement par l’ensemble des parties. Le juge est alors appelé à valider – ou non – l’accord formalisé entre le ministère public et l’accusé s’agissant de la peine qui sera exécutée.

Certes, il est prévu que la CRPC criminelle ne puisse être mise en œuvre sans l’accord express de l’accusé et de la partie civile. Mais l’expérience enseigne que l’asymétrie structurelle qui caractérise les relations entre l’accusation et la personne poursuivie induit un consentement à la culpabilité et à la peine proposée le plus souvent biaisé, donné par méconnaissance de ses droits ou, pire encore, par peur d’une issue plus défavorable encore en cas de refus. L’institution de ce plaider-coupable en matière criminelle s’accompagne en outre de mesures visant à restreindre la possibilité pour les parties de soulever des irrégularités de procédure et à empêcher autant que possible la remise en liberté des personnes placées en détention provisoire en cas de négligence dans le traitement de leurs demandes. L’ensemble dessine ainsi une orientation législative limitant de façon plus ou moins explicite les garanties du procès équitable aujourd’hui consacrées par la Constitution et par l’article 6 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Simplifier le fonctionnement de la justice ?

Le gouvernement justifie son projet de réforme par des considérations se voulant l’expression du bon sens, une volonté de simplification qui ne serait dictée que par des préoccupations concrètes : soulignant la longueur des « délais d’audiencement criminel, [c’est-à-dire le temps séparant l’acte d’accusation de la comparution de la personne devant la juridiction] », le projet de loi aurait pour seul motif « d’accélérer le temps judiciaire », de « moderniser » les audiences, de réduire les délais de jugement des affaires. L’analyse du texte et, plus encore, de ses non-dits. À l’image de la très large majorité des textes de lois qui, depuis plus de vingt ans, se donnent très officiellement pour objectif de « simplifier » le fonctionnement de la justice pénale, ce nouveau projet trahit surtout une opposition de principe à un encadrement suffisant de l’action des autorités répressives.

Plusieurs éléments démontrent ainsi que ce texte obéit moins à une logique pragmatique qu’à des considérations idéologiques. On le constate, en premier lieu, avec le biais consistant à présenter la réforme comme procédant d’une nécessité pratique indiscutable quand, en réalité, bien d’autres possibilités s’offrent aux pouvoirs publics pour réduire les délais de jugement des affaires criminelles. La première de ces possibilités est, bien sûr, l’augmentation des moyens dévolus aux juridictions pour traiter les affaires dont elles sont saisies. Or, s’il a augmenté ces dernières années, le budget de la justice française demeure sensiblement en deçà des standards européens : le dernier rapport de la Commission européenne pour l’évaluation des systèmes judiciaires relève ainsi que « seul 0,20 % du PIB annuel de la France lui est consacré en 2022, alors que la médiane européenne s’établit à 0,28 % du PIB et que nos voisins néerlandais, allemand et italien y consacrent respectivement 0,26 %, 0,30 % et 0,31 %. Par ailleurs, le nombre de magistrats professionnels, particulièrement au ministère public, se situe très en deçà de la médiane européenne ».

Même à budget constant, il est tout à faire possible de réduire significativement les délais de jugement en menant une large entreprise de dépénalisation des infractions les moins graves, non pour les laisser sans réponse mais, au contraire, pour leur substituer une réponse plus adaptée (sociale ou médicale) et concentrer ainsi l’action des autorités répressives sur les infractions les plus graves. L’exemple de la dépénalisation de la consommation de stupéfiants chez nombre de nos voisins démontre ainsi de substantiels gains d’efficacité, alors que la répression du simple usage de drogue constitue aujourd’hui un contentieux de masse accaparant les services de police et les juridictions pénales.

Complexification des dispositions relatives à la détention provisoire

L’intention simplificatrice du projet apparaît tout aussi trompeuse lorsqu’on la met en rapport avec l’effet réel du projet sur l’ordre juridique, se traduisant par la complication significative des règles applicables. Ainsi en est-il, en particulier, des dispositions du projet relatives à la détention provisoire. Aujourd’hui, la loi prévoit que si les juridictions ne statuent pas sur la demande de mise en liberté qui leur est soumise dans les délais requis, la personne est automatiquement libérée. Pour éviter coûte que coûte une telle issue, le gouvernement propose désormais que, faute de décision à l’expiration des délais, un ultime débat contradictoire soit organisé dans les cinq jours afin de statuer sur la demande – la personne étant libérée si ce débat n’a pas lieu. Il veut également permettre au procureur général de saisir en catastrophe le président de la Cour d’appel d’une demande de maintien en prison lorsque l’audience permettant d’ordonner la prolongation de la détention provisoire n’a pu être tenue dans les formes et conditions prévues par la loi. Ces propositions ne constituent pas simplement une remise en cause frontale du principe constitutionnel de garantie des droits, qui suppose notamment que les personnes puissent faire effectivement sanctionner la méconnaissance, par les autorités, des règles encadrant leur action. En ajoutant de nouveaux délais et de nouvelles procédures à un ensemble déjà passablement complexe, ces propositions sont aussi de nature à compliquer singulièrement la tâche des juridictions, à mille lieues de la simplification annoncée.

Une culture de l’aveu qui rappelle la justice d’Ancien Régime

L’absence de pragmatisme du projet se mesure enfin dans certaines des représentations mobilisées au soutien de la réforme proposée et qui relèvent plus de la pétition de principe que du constat empirique. En plaçant la reconnaissance des faits au cœur du processus répressif, l’extension du plaider-coupable aux crimes renouvelle directement la culture de l’aveu propre à la justice pénale d’Ancien Régime, dont la fonction était moins de faire la lumière sur la commission d’une infraction que d’œuvrer à l’expiation voire à l’exorcisation d’un accusé nécessairement coupable. L’exposé des motifs du projet de loi trahit ainsi à plusieurs reprises une opposition de principe à l’idée même de présomption d’innocence, qui constitue pourtant une règle de valeur constitutionnelle : qu’on se propose de « faire juger les criminels » plus rapidement ou d’éviter la « remise en liberté de délinquants dangereux » en attente de jugement, on n’envisage tout simplement pas que le procès puisse avoir d’autre issue que leur condamnation.

Comme la plupart des textes visant, directement ou indirectement, à amoindrir l’encadrement du pouvoir répressif et les droits de la défense, cette nouvelle réforme s’inscrit ainsi dans la lignée de la vieille tradition autoritaire qui, depuis le début du XIXᵉ siècle, s’oppose à la mise en œuvre pérenne et conséquence du modèle pénal républicain proclamé en 1789. Un modèle qui commande des réformes humanistes et pragmatiques, loin de la fuite en avant répressive qui tient aujourd’hui lieu de seule boussole au législateur.

The Conversation

Vincent Sizaire est magistrat.

12.04.2026 à 16:58

Dix ans après la loi contre la prostitution, enquête sur les conditions de vie des travailleuses sexuelles

Hélène Le Bail, Chargée de recherche au CNRS et affiliée à l'Institut Convergences Migrations, Sciences Po
Céline Belledent, sociologue associée au Centre Max Weber, Université Jean Monnet, Saint-Étienne
Dix ans après la loi de 2016, enquête sur la prostitution en France : précarité, violences, stigmatisation et revendications des travailleuses sexuelles.
Texte intégral (2731 mots)

Dix ans après la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », les conditions de vie des personnes vendant des services sexuels ont-elles changé ? Comment celles-ci perçoivent-elles les lois qui encadrent la prostitution ? Comment voudraient-elles que ces lois évoluent ?


Au cours des trois années ayant suivi la mise en application de la loi du 13 avril 2016, plusieurs évaluations ont été menées avec des constats convergeant.

Tout d’abord, la pénalisation des clients avait entraîné une précarisation des conditions de vie (perte de revenus, augmentation des symptômes dépressifs, des pratiques risquées et du temps de travail) et un déplacement de l’activité en ligne ou vers des espaces moins visibles. Ensuite, si le délit de racolage était abrogé au niveau national, les personnes se prostituant continuaient d’être directement pénalisées par des arrêtés locaux. La loi avait en outre instauré pour elles un parcours de sortie de prostitution, mais il était mis en place de manière discriminante (inégalité de la mise en application d’un département à l’autre, discours jugeant voire essentialisant au sein des commissions). Enfin, la loi contribuait peu à la lutte contre l’exploitation.

Depuis, aucune évaluation ne permet de parler d’un recul du nombre de personnes engagées dans le travail sexuel. Le chiffre qui circule le plus est celui de 30 000 à 40 000 personnes en « situation de prostitution », une évaluation reprise des rapports de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) et qui est peu fiable.

Notre recherche, co-construite et co-menée avec des personnes vendant des services sexuels, vise à rendre compte de la diversité de leurs situations, de leurs origines (françaises, européennes ou immigrées d’Afrique, d’Amérique latine et de Chine) et de leurs conditions d’exercice (dans la rue, à domicile, via des annonces en ligne ou dans le cadre d’un parcours de sortie de la prostitution). Elle met également en lumière leurs revendications.

Qu’est-ce qui préoccupe les travailleuses sexuelles ?

Dans les ateliers collectifs que nous avons menés en 2025 dans cinq villes de France, les travailleuses sexuelles évoquent beaucoup leurs conditions de précarité et la prévalence des violences (les quelques 80 participantes et les personnes concernées en général étant avant tout des femmes cis et trans, nous utiliserons le féminin dans cet article).

La précarité matérielle reste une des raisons du choix contraint du travail sexuel. Cette précarité est décuplée pour les personnes migrantes qui, du fait de la non-régularité ou de la précarité du séjour, ont un accès limité au marché du travail. La loi de 2016 a mis en place un parcours de sortie de la prostitution qui prévoit un titre de séjour de six mois, renouvelable jusqu’à deux ans et une modeste allocation. Mêmes celles qui en ont bénéficié soulignent que la précarité du titre de séjour permet difficilement d’entamer une formation diplômante et d’évoluer vers une situation professionnelle moins précaire.

Pour les personnes migrantes au statut de résidence précaire, face au peu de choix d’emploi, le travail sexuel est pour certaines vécu comme le moins exploitant. Il offre la possibilité d’une flexibilité des horaires, d’un gain d’autonomie et de revenus plus élevés que dans d’autres emplois peu ou pas qualifiés. Pour des personnes non migrantes bénéficiaires d’allocations sociales ou de handicap, la vente occasionnelle de services sexuels permet de compléter des revenus très bas. Les femmes trans évoquent, pour leur part, les obstacles dans la recherche d’emploi du fait de la transphobie.

Au-delà de ces contraintes matérielles, les participantes à l’enquête témoignent d’une exposition aux violences importante et expriment leur angoisse de prendre des risques immenses : attaques physiques, viols, meurtres. Nous avons récolté les témoignages déjà bien documentés de femmes d’Afrique subsaharienne enrôlées dans des réseaux de traite, mais aussi ceux de personnes non migrantes forcées de vendre des services sexuels. Les violences se déclinent au-delà des agressions physiques et de l’exploitation. Sont évoqués les vols ciblés, le harcèlement policier, les insultes et humiliations, les pratiques non désirées :

« La police ne va pas chercher les gens qui font des problèmes. Ils vont venir voir les prostituées et leur poser des questions. “Donne-moi tes papiers.” Les mauvaises personnes dans la rue, la police ne va pas se concentrer sur ces gens. C’est comme ça. »
Joy, Nigériane (N. B. L’ensemble des témoignages est anonymisé).

Un constat positif ressort toutefois, celui d’un système de santé publique accessible et d’un tissu associatif qui accompagne bien les travailleuses sexuelles. En particulier pour les femmes les moins jeunes, la santé est au cœur des préoccupations. Les participantes rappellent que leur santé mentale est mise à mal par la violence, la précarité et la stigmatisation. Elles évoquent à la fois des enjeux de santé globale et des enjeux de besoins particuliers – traitement préventif de préexposition au VIH (PrEP) et traitement post-exposition (TPE) – qui demandent des formations du corps médical.

Les difficultés liées à la stigmatisation

Les discussions ont également pointé du doigt le problème de la stigmatisation du travail sexuel. Cette stigmatisation est tellement forte, parfois doublée de racisme ou de transphobie, qu’elle conduit les personnes à rester distantes des institutions publiques et à avoir le sentiment d’occuper une place sociale très dévalorisée.

« Tout le monde nous méprise. Je vais vous dire, honnêtement, nous n’y pouvons rien. Nous nous méprisons même un peu nous-mêmes, en réalité. Je ne mens pas. C’est comme ça. Nous ne gagnons pas beaucoup d’argent et nous n’avons aucune compétence. »
Lili, Chinoise.

Dans plusieurs ateliers est revenue la proposition d’organiser des formations contre la stigmatisation des travailleuses sexuelles. Elles pourraient être dispensées auprès des jeunes dans le cadre de l’éducation à la vie affective et sexuelle, auprès de professionnels des services médicaux ou sociaux, ou encore auprès des personnes travaillant à l’accueil dans les services publics.

Travailleuse du sexe sur son ordinateur
Le mépris social vécu par les personnes vendant des services sexuels abîme leur santé mentale et complique leur accès au droit. Deniz Demirci/Unsplash, CC BY

Parmi les discriminations liées à leur stigmatisation et les lois spécifiques sur la prostitution, les participantes insistent sur le rapport à la police et l’accès à la justice. Elles se sentent souvent moins bien protégées par la police – qui ne les prend pas au sérieux ou ne se déplace pas – et, plus encore, elles relatent des situations de harcèlement de leur part. Alors même que la loi de 2016 a abrogé le délit de racolage passif, des arrêtés locaux « anti-prostitution » existent toujours et renforcent le risque de harcèlement policier (amendes répétées pour stationnement, mises en fourrière de véhicules dans lesquels elles travaillent, etc.).

En outre, les participantes souhaiteraient bien évidemment une meilleure lutte contre l’exploitation, en particulier celle des personnes mineures, mais beaucoup n’osent pas s’engager dans des démarches judiciaires par sentiment d’illégitimité, de peur que cela se retourne contre elles ou encore par défaitisme au regard de la longueur des procédures.

Une volonté de dépénalisation… pour accéder au droit du travail

Pour réduire ces stigmatisations, les personnes considèrent qu’une solution politique réside dans l’accès aux droits et, en particulier, au droit du travail. Certes, pour certaines, la demande principale est d’avoir un titre de séjour de longue durée pour obtenir un « meilleur boulot ». Mais pour la plupart, migrantes ou non, qui souhaitent poursuivre le travail sexuel, la demande est celle d’une reconnaissance à part entière du travail sexuel.

« Je pense que nous devrions faire une réunion ou quelque chose pour que notre travail soit légalisé. Et comme ça, il n’y aurait pas autant de difficultés pour nous. Et ainsi, la police et les services de santé nous prendraient en compte, ce qui serait comme dénouer un nœud pour nous. Même si nous devions payer, au moins nous serions totalement légales. Je pense que cela permettrait presque de surmonter toutes les difficultés liées au danger de travailler dans le parc : les cris, les mauvais traitements, les coups, le froid, le rejet par la police. »
Ana, femme trans d’Amérique latine.

Cette demande est intrinsèquement liée au souci de réduire la précarité, les violences et la stigmatisation. Elles demandent que plusieurs statuts soient possibles et adaptés à leur manière de travailler : seules ou à plusieurs, chez elles ou à l’extérieur, régulièrement ou occasionnellement.

Les participantes à l’enquête rappellent que beaucoup d’entre elles s’acquittent d’impôts, et qu’il serait donc normal qu’elles accèdent au droit commun et aux droits sociaux. Comme les autres travailleuses, elles voudraient pouvoir bénéficier d’une retraite, souscrire une assurance professionnelle ou encore accéder à un compte bancaire.

Moins d’isolement, plus de collectif

Les travailleuses souhaiteraient également la fin des lois de pénalisation, car ces dernières tendent à les isoler et à empêcher les formes de coopération qui sont source de sécurité et de pouvoir d’agir. Les témoignages et propositions ont souligné l’importance des réseaux de solidarité et la manière dont la communauté de travailleuses sexuelles peut constituer une ressource.

La stigmatisation du travail sexuel pousse à l’isolement. Dans la sphère privée, les personnes tendent à se cacher et hésitent à commencer ou à maintenir une relation amoureuse ou de couple, à vivre en famille. Dans la sphère du travail, beaucoup de personnes aimeraient pouvoir coopérer avec des partenaires et dénoncent de manière récurrente la définition large du proxénétisme en France qui permet de poursuivre pénalement l’aide et l’entraide et empêche d’avoir des espaces partagés et plus sécurisants.

Les participantes décrivent pourtant leurs stratégies pour éviter l’isolement et se protéger les unes les autres.

« Le truc je trouve le plus important, c’est d’avoir un lieu pour les personnes qui font ça et je trouve qu’il y aurait moins de danger que d’être chacun dans son coin ou d’être dehors. Si les personnes qui ont envie de faire ça, elles ont un lieu, il y aura moins de proxénètes, etc. »
Marie, Française.

Évidemment, elles ne sont pas naïves quant au fait que l’exploitation peut aussi venir de la communauté, mais l’organisation légale est précisément une solution pour lutter contre des formes d’organisation souterraine qui dévient facilement vers les violences.

Enfin, au cours des discussions, beaucoup de participantes ont souligné l’importance et la qualité du tissu associatif français. Le rôle des associations (communautaires ou d’accompagnement social) n’est pas seulement de faciliter les démarches et les contacts, mais aussi de créer un espace de confiance. En ce sens, les approches communautaires sont particulièrement appréciées, que ce soit par la présence de salariées paires ou par la création d’associations par les personnes concernées elles-mêmes. Sans que cela ne soit dit directement, les témoignages récoltés au sujet des associations soulignent l’importance du financement non seulement de l’aide à la sortie de la prostitution, mais aussi des actions de prévention en santé et de lutte contre les violences dans un positionnement non jugeant. Enfin, les participantes appellent à la multiplication d’espaces d’entraide et d’échanges communautaires et solidaires.

Vu le relatif échec de la dernière législation sur la prostitution, il serait souhaitable que les politiques prennent mieux en compte la diversité des conditions d’exercice du travail sexuel et des statuts des personnes qui l’exercent, mais aussi les problématiques d’exploitation, de précarité, de violences et les revendications de droit du travail.


Cet article a été co-écrit avec Cybèle Lespérance et Violet·te Sky, militantes associatives, association Tullia.

The Conversation

Hélène Le Bail a reçu des financements de l'ANR. Le Projet DPTS2026 a été mené en coopération avec les associations Médecins du Monde, Fédération parapluie rouge et Tullia

Belledent Céline a reçu des financements de de l'ANR. Le Projet DPTS2026 a été mené en coopération avec les associations Médecins du Monde, Fédération parapluie rouge et Tullia

12.04.2026 à 10:19

L’histoire étonnante du silphium, une plante présumée aphrodisiaque que les Romains aimaient tellement qu’elle finit par disparaître

Thomas J. Derrick, Gale Research Fellow in Ancient Glass and Material Culture, Macquarie University
Contraceptif, remède, condiment : le silphium était l’une des ressources les plus précieuses de l’Antiquité — jusqu’à son extinction mystérieuse.
Texte intégral (1904 mots)
Réputé aphrodisiaque, le silphium semble avoir connu un grand succès auprès des élites romaines. Ici « Les Romains de la décadence », tableau de Thomas Couture (1847). Musée d'Orsay/Wikicommon, FAL

Une plante mythique, au cœur de l’économie antique et réputée contrôler la fécondité, a fasciné Grecs et Romains avant de disparaître sans laisser de trace.


Jules César en aurait conservé une réserve dans le trésor romain. D’après Pline l’Ancien, l’empereur Néron en possédait la dernière tige connue. Certains auteurs ont également avancé que la fréquence des relations extraconjugales parmi les élites romaines aurait entraîné une demande telle de ce végétal qu'elle aurait provoqué sa disparition totale. Mais de quoi parle-t-on ?

Du silphium : une plante aujourd’hui disparue qui poussait autrefois à l’état sauvage dans l’actuelle Libye. Utilisée comme contraceptif et abortif, mais aussi comme remède, condiment, parfum et même pour améliorer l’élevage, ses propriétés exceptionnelles en faisaient l’une des marchandises les plus précieuses de l’Antiquité gréco-romaine.

Puis, un jour, elle disparut.

Une résine puissante

Le silphium est souvent décrit aujourd’hui comme un aphrodisiaque, bien qu’aucune source antique ne le confirme. Certaines de ses plus anciennes représentations montrent une gousse en forme de cœur, ce qui pourrait être à l’origine de cette association.

Les images figurant sur des pièces de monnaie et des figurines ont conduit les botanistes modernes à se demander si le silphium était apparenté aux grands fenouils sauvages (du genre Ferula). On sait en revanche qu'il n’est pas apparenté aux plantes du genre Silphium, comme la silphie laciniée ou la silphie perfoliée, en Amérique du Nord.

Du silphium sur une pièce antique.
Le silphium est fréquemment représenté sur les pièces antiques. ACANS inv. 01M189 (Marr-Proud gift). Crédit : Australian Centre for Ancient Numismatic Studies.

Les représentations du silphium aux côtés de gazelles (une autre richesse emblématique de la Libye) suggèrent que ses tiges atteignaient généralement environ 30 cm de hauteur.

On extrayait une résine des tiges et des racines de la plante, ensuite conservée dans de la farine, ce qui permettait son transport depuis la Libye vers des contrées plus lointaines.

Les Romains appelaient cette résine laser ou laserpicium. Le meilleur laserpicium était extrait de la racine, mais une version de moindre qualité pouvait aussi provenir de la tige.

Avant les Romains, les Grecs utilisaient eux aussi le silphium ; il était si important dans certaines économies régionales qu’il figurait fréquemment sur des pièces de monnaie.

Les Grecs ne semblaient pas récolter eux-mêmes le silphium ; ils le recevaient en tribut de tribus libyennes, qui vivaient à son contact et en maîtrisaient la récolte et la préparation.

Les Grecs de ces régions ont capitalisé sur ces savoirs autochtones et les ont exploités, en créant et en alimentant un marché pour le silphium. Ce schéma d’appropriation et de valorisation des connaissances locales des peuples autochtones demeure une caractéristique de l’économie mondialisée contemporaine.

Un « alicament »

Le silphium revient souvent dans les traités médicaux antiques, où il est le plus souvent administré par l'alimentation. La distinction moderne entre aliment et médicament n’avait alors rien d’évident : on incorporait des remèdes à des préparations très simples, comme des bouillies de lentilles.

Dans la médecine gréco-romaine, le silphium passait pour un aliment « venteux », censé lever les blocages à l’origine des maladies. Ces aliments étaient aussi réputés agir sur la reproduction, en empêchant la conception ou en provoquant une fausse couche, selon le moment où ils étaient consommés.

Dans son traité de gynécologie en quatre volumes, rédigé aux Ier et IIe siècles, Soranos d’Éphèse explique que des herbes et épices au goût prononcé – dont le silphium – pouvaient être mélangées à du vin ou à des aliments simples pour servir de contraceptifs oraux. Il précise toutefois que ces préparations provoquaient souvent des troubles digestifs.

Il propose aussi des méthodes préventives sous forme de suppositoires : enduire le col de l’utérus de substances comme de l’huile d’olive vieillie, du miel, de la résine, du baume, du plomb blanc, de l’huile de myrte, de l’alun humidifié, de la résine de galbanum (une plante proche du silphium utilisée en parfumerie), ou encore y placer un petit tampon de laine fine. Il ne s’agit pas à proprement parler de médicaments, mais de substances dont les propriétés – antibactériennes, spermicides ou simplement mécaniques – pouvaient réduire les chances de conception.

Chercher dans des textes écrits par des hommes des traces de la médecine des femmes a évidemment ses limites. Il est très probable que les savoirs sur la grossesse, la contraception et les abortifs circulaient surtout entre femmes, et qu’une grande partie n’a jamais été consignée dans les traités médicaux antiques qui nous sont parvenus. Nous n’avons d’ailleurs aucune preuve de l’efficacité du silphium comme contraceptif ou abortif — tout simplement parce qu’il n’en reste plus à tester.

Une énigme persistante

Le silphium résistait à toute tentative de culture, ce qui en faisait une ressource limitée. Sa valeur financière – et le contrôle exercé par l’État – semble avoir suscité des tensions locales : à l’époque romaine, des récits évoquent des actes de sabotage et des paysans menant leur bétail pour le faire paître sur les plants.

Des changements climatiques et la désertification du littoral nord-africain pourraient avoir conduit à son extinction. Si les Romains considéraient déjà le silphium comme disparu au Ier siècle de notre ère, il aurait en réalité pu continuer à être utilisé localement jusqu’au Ve siècle.

Plusieurs tentatives ont été menées pour retrouver d’éventuels vestiges du silphium dans le monde actuel, mais les chercheurs ne parviennent pas à s’accorder sur une plante survivante unique. Le silphium pourrait avoir été un hybride se reproduisant de manière asexuée, ce qui le rendait à la fois difficile à cultiver et particulièrement vulnérable.

En 2021, une nouvelle espèce de grand fenouil (Ferula drudeana) a été identifiée autour d’anciens sites de peuplement grecs en Anatolie (l’actuelle Turquie).

Elle ressemble beaucoup aux représentations antiques du silphium ; il est possible que des graines venues de Libye aient atteint la Turquie et survécu jusqu’à aujourd’hui. Mais tant que l’on ne disposera pas de graines de silphium antique clairement identifiées dans des contextes archéologiques bien datés, cette hypothèse restera impossible à vérifier.

De nombreuses espèces de grands fenouils sont présentes autour du bassin méditerranéen, mais la diffusion d’informations erronées sur leurs prétendues propriétés aphrodisiaques – notamment pour traiter les troubles de l’érection – suscite aujourd’hui encore des inquiétudes croissantes liées à leur surexploitation.

The Conversation

Thomas J. Derrick ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

11.04.2026 à 17:03

Le soft power chinois illustré par les caricatures de « China Daily » : une esquisse de nouvel ordre mondial

Stéphane Aymard, Ingénieur de Recherche, La Rochelle Université
Chaque jour, le journal anglophone « China Daily » publie des caricatures avec un objectif précis : placer la Chine au centre d’un nouvel ordre mondial.
Texte intégral (2327 mots)
Caricature moquant les affirmations des États-Unis selon lesquelles l’économie chinoise serait sur le point de s’effondrer, publiée le 21 mai 2025. Luo Jie/China Daily

À travers ses caricatures, le très officiel média de langue anglaise China Daily s’adresse aux étrangers résidant en Chine. Son objectif : véhiculer une image positive du pays. Entre valorisation d’une Chine bienveillante et critique des puissances occidentales, ces dessins visent à contribuer à la diffusion du soft power de Pékin.


Fondé en 1981, China Daily a le plus grand tirage (900 000 exemplaires, dont 600 000 à l’étranger) de tous les journaux de langue anglaise en Chine. Il appartient au Département de la propagande du Comité central du Parti communiste chinois (CPD) qui lui communique la liste des sujets à traiter et de ceux qu’il ne faut pas aborder. Ce média qui, outre l’édition papier, est intégralement consultable en ligne, constitue un instrument non négligeable de la diplomatie publique chinoise. Il cible principalement les diplomates, les expatriés et les touristes, mais aussi toutes les personnes habitant ailleurs dans le monde et portant un intérêt à la Chine. Par son intermédiaire, la Chine s’adresse en anglais à l’ensemble de la planète. Le contenu des articles est assez consensuel et peu polémique, excepté les caricatures (« cartoons ») qui sont publiées tous les jours.

Cette communication se situe à la frontière du soft power. Selon le politologue américain Joseph S. Nye, « père » de ce concept, le soft power, à la différence de la propagande, se caractérise par la diffusion d’informations présentées comme étant impartiales et destinées à forger à l’étranger une image positive du pays dont il émane. La vision du monde diffusée par China Daily par l’entremise de ces caricatures, reliée à l’actualité, avec des éléments factuels difficiles à contredire, relève donc avant tout du soft power (une politique lancée en Chine en 2007 par le président Hu Jintao à la veille des Jeux olympiques de Pékin).

La plupart des dessins de China Daily se rattachent à un narratif récurrent : l’image positive de la Chine et l’image négative des États-Unis, à travers des thèmes comme la protection de l’environnement (qui serait l’apanage de Pékin), le commerce international (menacé par les États-Unis et promu par la Chine) et les valeurs éthiques. La consultation de l’ensemble des caricatures sur les années écoulées met en évidence les contours d’un nouvel ordre mondial où les États-Unis, dépassés, ne sont plus au centre du paysage, et sont remplacés par une Chine bienveillante et constructive.

La sélection qui suit donne un aperçu d’une année entière, de février 2025 à février 2026 (environ 300 cartoons), analysée et interprétée.

Une image de la Chine bienveillante et attractive

La Chine est présentée comme humaine, heureuse, souriante, attractive et œuvrant pour la paix et un progrès partagé et maîtrisé. Les personnages sont souvent aussi bien de type asiatique que de type occidental, ce qui vise à montrer que la Chine s’adresse au monde entier.

Parmi les sujets abordés : la sécurité en Chine (comparée aux États-Unis), les technologies chinoises innovantes (DeepSeek), les destinations touristiques de rêve et la gastronomie chinoise. Les « carrousels » ci-dessous vous permettent de visualiser certains de ces dessins en les faisant défiler.

L’idée est de montrer que la Chine est accueillante et appréciée. Les succès culturels – cinéma, mode – sont particulièrement mis en avant.

Enfin, l’image de la Chine est également promue à travers son ouverture au monde et son caractère pacifiste.

Une image sombre des États-Unis… et de leurs alliés

À l’inverse, le grand rival américain est systématiquement dépeint de façon très négative. On pourrait parler d’anti-américanisme primaire. Tous les défauts y passent : dette, pillage des ressources naturelles des autres peuples, unilatéralisme…

Les États-Unis sont décrits comme un pays brutal et féroce et sont souvent représentés comme des vautours ou des barbares.

Une série spéciale leur a même été consacrée. Des dizaines de caricatures montrent les « dilemmes » ou contradictions de la société états-unienne.

L’Europe n’est pas épargnée. Moquée, elle est souvent présentée comme faible et la grande perdante de la période actuelle.

Le Japon figure également en bonne place, comme une véritable « tête de Turc ». Son actualité y est souvent traitée avec moquerie ou ironie.

Une Chine garante d’un commerce international équilibré

Le commerce international occupe une place importante dans ces dessins. La Chine y est présentée comme un leader bienveillant, vantant les bienfaits du libre-échange et les dangers du protectionnisme.

Pékin vole ainsi au secours de l’économie mondiale menacée.

Une Chine championne de la protection de l’environnement

La protection de l’environnement est un sujet défendu universellement et la Chine s’en est emparée. Les caricatures sont sur ce sujet moins agressives et moins personnalisées, présentant seulement la planète en danger (changement climatique, déchets).

L’autre facette est la mise en avant de solutions écologiques avec des dessins dans lesquels, paradoxalement, la Chine ne tire pas forcément la couverture à elle. Ces dessins, comme les précédents, pourraient paraître dans n’importe quel journal occidental.

Une Chine qui défend les valeurs éthiques

Dans le même registre, China Daily aborde des sujets faisant référence aux valeurs éthiques ou morales. Le quotidien présente ainsi les sujets sensibles du moment, indiquant que la Chine est soucieuse des conséquences de leur développement : intelligence artificielle, cryptomonnaies, usage des smartphones.

Mais il aborde aussi des sujets plus ciblés sur les dérives attribuées au monde occidental : guerres, drogues, menace nucléaire…

Enfin, de façon plus positive, il évoque les questions de la natalité, de la famille, de la place des femmes dans la société, de l’aide ou encore des bienfaits de la robotique…

Le nouvel ordre mondial vu de Pékin

Les dessins se partagent ainsi en plusieurs objectifs :

  • vanter l’image de la Chine (paix, progrès, bonheur),

  • critiquer les pays concurrents ou peu appréciés, notamment à travers leurs déboires,

  • et montrer une préoccupation pour des valeurs universelles (famille, éthique, environnement, libre-échange) qui résonnent au-delà des frontières.

Ils esquissent un ordre mondial où la Chine serait au centre. Cette programmation choisie des cartoons avec un arrière-plan politique est très audacieuse. Certains, comme S.M-L Heng, la qualifient de politique de communication proactive, voire agressive.

L’objectif essentiel est d’améliorer l’image du pays à l’étranger, mais aussi d’influencer la perception des diasporas chinoises et de contrer l’information diffusée par certains médias occidentaux, par exemple sur la protection de l’environnement. Reste à savoir si cette communication porte ses fruits…

The Conversation

Stéphane Aymard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

11.04.2026 à 07:42

Le zajal, duel poétique de la tradition arabe, fait une entrée fracassante sur TikTok

Marlé Hammond, Reader in Arabic Popular Literature and Culture, SOAS, University of London
Nada Elzeer, Senior Lecturer in Arabic, SOAS, University of London
Une tradition de performance poétique en langue arabe vieille de huit siècles fait un retour gagnant sur les réseaux sociaux.
Texte intégral (1651 mots)

Né dans l’Espagne musulmane du XIIᵉ siècle, le zajal, une sorte de duel poétique, n’a rien à envier aux battles de rap contemporaines. Un genre qui fait un retour gagnant sur les réseaux sociaux et trouve une nouvelle jeunesse dans le monde arabe.


« Je suis le roi des anges, du début à la fin des temps. Arrani, tu vas bientôt hurler et verser des larmes à n’en plus finir »,

chante Akram Qawar en arabe tout en gesticulant à l’adresse de son adversaire. Muhammad al-Arrani lui répond :

« Qu’est-ce que tu marmonnes ? Personne ne comprend tes vers, es-tu venu juste pour te ridiculiser ? »

Et dans la légende d’une vidéo, où il danse au son d’un échange similaire à celui qui précède, un fan demande :

« Qui a des oncles qui font des battles de rap ici ? »

Si vous avez vu ces vidéos montrant principalement des hommes d’âge mûr s’envoyant des piques poétiques en arabe, vous les avez peut-être vous aussi comparées à des battles de rap modernes. Il s’agit en réalité d’un genre de poésie chantée vieux de plusieurs siècles, appelé zajal.

Au sens large, le zajal désigne la poésie composée dans l’un des nombreux dialectes arabes vernaculaires. Plus précisément, il s’agit d’une forme de performance poétique musicale, impliquant souvent des duels verbaux, particulièrement populaire au Liban, en Palestine, en Syrie et en Jordanie.

Le zajal remonte à l’Espagne musulmane du XIIᵉ siècle, où il est apparu comme une alternative à la tradition poétique arabe classique. Les poèmes zajal se distinguaient de cette tradition non seulement par la langue – on utilisait alors le dialecte andalou de l’arabe – mais aussi par la forme. Ces poèmes présentaient des schémas de rimes complexes, contrairement à la rime unique qui caractérisait la haute poésie de l’époque. De plus, ils étaient composés pour être chantés.

Parmi les premiers virtuoses du zajal, il y eut Ibn Quzman (1078-1160), un cordouan qui voyageait de cour en cour à la recherche de faveurs grâce à ses chants de louange, de vin et d’amour, qui comportaient souvent une touche rebelle. Dans un de ses poèmes, par exemple, il célèbre la fin du ramadan comme un retour salutaire aux comportements illicites :

« Hourra, ivrognes, au nom du Prophète, bande de fêtards !
C’est le moment où le mois de jeûne prend fin ! »

Depuis l’Espagne, le zajal s’est rapidement répandu en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Selon un article du spécialiste de la langue arabe Adnan Haydar, il existe une théorie selon laquelle, dans le cas particulier du Liban, la poésie zajal trouve ses racines dans l’Église maronite. Il s’agit d’une Église du Liban qui fait partie de l’Église catholique romaine, mais qui possède une tradition liturgique antiochienne/syrienne occidentale distincte.

On pense qu’à la fin du XIIIᵉ siècle, les pères de l’Église maronite ont commencé à traduire des hymnes syriaques dans le dialecte arabe local. Ces hymnes zajal ont été consignés dans des manuscrits du XVᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIIᵉ siècle, époque à laquelle le zajal est devenu partie intégrante de la culture populaire libanaise.

Rachid Nakhlé (1873-1939) fut un célèbre défenseur et compositeur de zajal de l’époque moderne. Surnommé « le Prince du zajal », sa poésie vernaculaire aurait influencé les poètes romantiques et symbolistes du Liban.

Selon Haydar le zajal se pratique essentiellement au cours des rassemblements villageois – des mariages aux fêtes de saints en passant par des réceptions dans des maisons privées. Les meilleurs interprètes de zajal se réunissaient parfois pour des concours où chacun tentait de surpasser l’autre dans l’art de l’improvisation verbale. À son apogée, au milieu du XXᵉ siècle, les interprètes de zajal formaient des groupes et s’affrontaient lors de compétitions entre deux groupes rivaux, parfois devant des dizaines de milliers de spectateurs.

Ces joutes verbales consistent à se vanter de ses capacités et à rabaisser ses rivaux et adversaires. Les images martiales y sont courantes, mais c’est avant tout la suprématie poétique que recherchent les interprètes de zajal.

Haydar raconte un célèbre échange entre les poètes de zajal Jiryis Bustani et Tali Hamdan qui a eu lieu lors d’un concert dans un monastère à Beit Meri, au Liban, en 1971. Dans la première strophe, Bustani compare ses prouesses poétiques à un massacre, menaçant de faire voler les têtes en éclats et affirmant que la « bataille de Beit Miri » restera dans l’histoire. Dans la deuxième strophe, Hamdan se moque des menaces de Bustani en disant « Je t’étranglerai et ferai de toi un simple écho (sada) », avant d’affirmer qu’il battra Bustani dans chaque bataille, celle de Beit Miri ne faisant pas exception.

Bustani revient dans la troisième strophe, reprenant le mot « écho » de Hamdan, en affirmant que les annales de l’histoire mentionneront les « échos de mes boulets de canon ». Une stratégie courante consiste en effet à répéter les mots et les phrases au cœur des railleries de l’adversaire et à les reformuler pour en faire le cœur de son intervention.

Un extrait d’un concert de 1968 souligne à quel point les jeux de mots guident les interprètes. Le poète de zajal Zein Sheib entame l’échange en chantant les louanges du soldat à l’esprit libre. Il parle de piété, sur terre et dans les airs, et d’une caille qui s’envole, tandis qu’il affronte les vagues d’une mer tumultueuse. Ce qui donne de la cohérence à ses paroles, ce n’est pas tant le sens que le son. Il rime sans cesse sur la lettre « r », roulée et doublée, en utilisant des mots tels que « farr » (s’échapper) et « jarr » (traîner). Il fait étalage de sa capacité à placer ces mots dans des phrases grammaticalement correctes, bien qu’un peu frivoles. Vient ensuite Edouard Harb. Il fait de même avec la lettre m, poursuivant sur le thème de la mer.

Puis Tali Hamdan chante les épées et rime intensément sur la lettre « l ». Zaghloul el Damour (alias Joseph al-Hashem) conclut le tout de manière décisive en rimant sur la lettre « d ». D’abord, il se vante, affirmant que bien que son cheval soit tombé, il a réussi à faire battre en retraite son rival, puis il raille chacun de ses trois concurrents : Zein s’est énervé, à la fois sérieusement et pour plaisanter ; Harb produit de la poésie de second ordre, et Hamdan a une haute opinion de lui-même mais n’est pas plus grand qu’une table sans pieds. Les insultes sont lancées avec légèreté, et toutes les personnes présentes – artistes comme spectateurs – se délectent de leur esprit.

Le zajal a connu un déclin pendant la guerre civile libanaise (1975 à 1990), mais a connu un renouveau au cours des décennies suivantes. Par exemple, dans les années 2010, les concours de zajal de l’émission télévisée Owf ont attiré des participants de toute la région. Parallèlement, des extraits de spectacles de zajal libanais des années 1960 et 1970 sont repris dans des remixes et des mashups sur YouTube, TikTok et Instagram. Les artistes palestiniens s’inscrivent dans une tradition similaire, qui est également en vogue.

Ainsi, si un ami partage une vidéo de ces oncles « s’affrontant en battle rap », vous pouvez lui expliquer ce qu’ils font réellement, à savoir s’inscrire dans la tradition poétique légendaire du zajal.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

11.04.2026 à 07:41

Clause MFN américaine ? Et si c’était un choc salutaire pour refonder le médicament en France…

Frédéric Bizard, Professeur de macroéconomie, spécialiste des questions de protection sociale et de santé, ESCP Business School
En obligeant les entreprises européennes à augmenter le prix des médicaments innovants, Donald Trump pourrait les aider involontairement à dynamiser l’industrie. Notamment en France.
Texte intégral (1597 mots)

Le président des États-Unis Donald Trump veut obliger les Européens à augmenter le prix des médicaments innovants. Derrière ce qui ressemble à une enième mesure protectionniste se trouve une mesure pour rééquilibrer des échanges asymétriques. Cela pourrait être l’occasion pour l’industrie pharmaceutique française de retrouver de la puissance.


Le 12 mai 2025, l’administration Trump signait un décret instaurant la clause de « Most-Favored-Nation » (dite clause MFN) pour la fixation des prix des médicaments aux États-Unis. Son principe est simple et brutal : les médicaments innovants commercialisés aux États-Unis auront le prix le plus bas pratiqué dans les pays de l’OCDE (pays dont le PIB par habitant atteint au moins 60 % de celui des États-Unis). La France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni correspondent notamment à cette définition.

Dans ce contexte, pour conserver leur capacité d’investissement dans le recherche-développement (R&D), les prix européens de ces médicaments innovants devront augmenter dans l’Union européenne (UE). D’où la pression de Donald Trump sur les pays membres.

Si la tentation d’y voir une gesticulation protectionniste trumpienne de plus est grande, ce serait probablement une erreur stratégique. Car ce signal américain agit aussi comme un révélateur des fragilités structurelles des laboratoires pharmaceutiques européens.

Pour la France, cette décision pourrait constituer une occasion historique de refonder son modèle pharmaceutique autour de ce qui fait sa force : un système de santé universel et solidaire capable de redevenir un pôle d’attraction mondial pour l’innovation thérapeutique.

Une offensive durable, pas un accident trumpien

Penser que cette offensive disparaîtra avec le mandat de Donald Trump serait une erreur. L’histoire récente invite plutôt à la prudence. Avant lui, Bill Clinton puis Barack Obama ont déjà tenté de réduire l’écart de prix des médicaments entre les deux rives de l’Atlantique. Ce qui change aujourd’hui, c’est la méthode mobilisée. Elle est directe, coercitive, dénuée d’ambiguïté diplomatique.


À lire aussi : Médicaments innovants : la France face à la guerre des prix lancée par Trump


Après la publication du décret MFN, 17 laboratoires ont reçu une lettre présidentielle leur imposant un alignement des prix américains sur le niveau plancher, dans un délai de 180 jours, sous peine de sanctions. En décembre 2025, neuf accords étaient annoncés, prévoyant une réduction de prix significative pour des médicaments traitant le diabète et plusieurs autres pathologies chroniques.

Avec 16 laboratoires partenaires

En février 2026, la plateforme TrumpRx était lancée avec 16 laboratoires partenaires, proposant une quarantaine de médicaments à prix fortement réduit ; certains avec des baisses allant jusqu’à 85 %. Les tarifs douaniers restent le principal levier utilisé : les médicaments de marque importés aux États-Unis sont taxés à hauteur de 100 %, sauf en cas de production locale. L’Union européenne bénéficie, pour l’instant, d’un taux réduit à 15 % depuis août 2025.

Les prix des médicaments aux États-Unis atteignent en moyenne 278 % des prix moyens de l’OCDE. Ce ratio grimpe à 422 % pour les médicaments sous brevet, mais chute à 67 % pour les génériques.

Ce paradoxe apparent reflète en réalité la cohérence d’un modèle : les innovations thérapeutiques représentent 86 % du marché pharmaceutique américain en valeur, tandis que les génériques, ultracompétitifs, pèsent 91 % en volume.

Deux excès, deux impasses

Le prix des innovations est peu régulé, fixé par la négociation entre laboratoires, assureurs privés et intermédiaires (notamment les Pharmacy Benefit Managers – des intermédiaires dans la chaîne du médicament, financés par les laboratoires (remises) et les assureurs (frais administratifs)). Cela laisse une grande latitude tarifaire aux industriels en situation de quasi-monopole. La loi du marché bénéfice à l’offre. Pour les génériques, marché par nature concurrentiel, la loi du marché bénéficie plutôt à la demande avec des prix bas.

Au fond, Donald Trump met en lumière une réalité dérangeante : la R&D pharmaceutique mondiale est largement financée par les patients états-uniens, tandis que les Européens bénéficient de prix régulés. Ce modèle américain est économiquement puissant mais socialement intenable dans un cadre universel. L’Europe, en voulant trop encadrer, a sous-valorisé l’innovation. Les États-Unis, en laissant le marché maître du jeu, ont exclu des millions de patients de l’accès aux soins.

En France, une excellence scientifique largement sous-exploitée

Malgré son excellence académique et la qualité de ses ressources en R&D, la France est en troisième position dans les essais cliniques et en dixième position pour les publications scientifiques au sein d’une Europe, loin derrière les États-Unis et l’Asie. La France et l’UE sont en voie de dépendance accrue vis-à-vis des deux autres continents en ce qui concerne l’innovation thérapeutique.

La France possède les prix parmi les plus bas d’Europe aussi bien pour les médicaments sous brevet que pour les génériques, et la fiscalité la plus élevée sur le secteur pharmaceutique. Les patients français ont accès à seulement 60 % des médicaments innovants, contre 90 % en Allemagne. Cela signifie que 40 % des médicaments innovants (sur le marché depuis 2020) ne sont pas accessibles en France.

La France perd un peu plus chaque année de sa compétitivité pour les essais cliniques et le lancement de produits. La souveraineté pharmaceutique française devient illusoire dans ce contexte, sans réformes.

Refonder notre modèle pharmaceutique

La France possède tous les atouts pour inverser cette trajectoire à condition de refonder son modèle pharmaceutique. D’abord, la création d’un statut du médicament innovant permettrait de différencier les innovations des médicaments courants. Un financement des produits innovants par des fonds consacrés à l’innovation thérapeutique, des délais accélérés d’accès au marché et une valorisation assumée, tout en conservant le principe du remboursement universel, sont des leviers accessibles et rapides pour que la France redevienne un pôle d’attraction des innovations thérapeutiques.

France Culture, 2025.

Ensuite, libérer le marché des génériques et des biosimilaires. La régulation actuelle surencadre un marché qui gagnerait à fonctionner davantage par la concurrence. Élargir ce marché, réduire les freins administratifs à l’entrée et permettre une véritable compétition par les prix libérerait des ressources considérables, réallouables vers le financement des innovations.

Prendre en compte l’impact sur les territoires

L’impact économique à cinq ans d’un laboratoire sur les territoires – emplois, R&D locale, production – devrait peser dans la régulation de ses produits, selon des règles claires et prévisibles. Cela transformerait la France en partenaire stratégique et attractif, plutôt qu’en simple marché captif.

Forte de cette réforme, la France pourrait porter une vision réformatrice à l’échelle européenne. L’Union européenne doit devenir une puissance mondiale d’évaluation de la valeur thérapeutique, d’investissement massif en R&D – comme le préconise le rapport Draghi – et de négociation collective face aux laboratoires.

L’offensive trumpienne sur les prix des médicaments n’est pas une menace à subir. C’est un électrochoc. Une occasion pour repenser en profondeur notre modèle pharmaceutique, en assumant que l’accès universel aux soins et l’attractivité pour l’innovation ne sont pas des objectifs contradictoires, ils sont les deux piliers d’une même souveraineté sanitaire.

The Conversation

Frédéric Bizard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

11.04.2026 à 07:41

Pourquoi continuer d’apprendre certaines choses par cœur ?

Frédéric Bernard, Maître de conférences en neuropsychologie, Université de Strasbourg
À une époque où le savoir est à portée de clic, pourquoi demander aux enfants d’apprendre encore certains cours et certaines notions par cœur ?
Texte intégral (1380 mots)

À une époque où le savoir est à portée de clic, pourquoi demander aux enfants d’apprendre encore certains cours et certaines notions par cœur ? En quoi est-ce formateur ? Dans quelle mesure cela peut-il encore les aider à appréhender le monde qui les entoure ?


Avec les intelligences artificielles génératives, il est désormais possible d’obtenir en quelques secondes une réponse argumentée à presque n’importe quelle question. Cette accessibilité inédite du savoir conduit certains à considérer que l’« intelligence » elle-même serait désormais disponible à la demande, au point de rendre les études superflues. Dans ce contexte, pourquoi continuer à apprendre certaines choses par cœur ?

Mémoire et technologies : un questionnement ancien

La question n’est pas nouvelle. Dans le Phèdre, Platon rapporte le mythe de Theuth, dieu inventeur de l’écriture, qui promet au roi égyptien Thamous d’améliorer la mémoire des hommes. Celui-ci lui répond au contraire que l’écriture risque de produire l’oubli, en donnant l’illusion du savoir sans en assurer la possession réelle. À chaque grande transformation technique – de l’écriture à l’imprimerie, jusqu’aux technologies numériques – la même inquiétude resurgit : allons-nous perdre la mémoire en déléguant nos connaissances à des supports extérieurs ?

Mais ces transformations ne se résument pas à une perte. Elles modifient en profondeur notre manière de penser, en nous permettant d’étendre et de redistribuer nos capacités cognitives dans notre environnement. Comme l’ont montré des auteurs tels que André Leroi-Gourhan ou Bernard Stiegler, les techniques ne se contentent pas de prolonger l’action humaine : elles participent à la constitution même de nos capacités cognitives.

Livres, ordinateurs, moteurs de recherche ou intelligences artificielles ne sont pas de simples outils : ils participent à des formes de cognition distribuée, que Katherine Hayles a décrites comme des « assemblages cognitifs ».

Dès lors, la question n’est peut-être plus de savoir s’il faut encore apprendre par cœur, mais plutôt : quelles connaissances doivent rester en nous pour que la compréhension reste possible dans un monde où l’information est partout accessible ? Cette question concerne directement les élèves, les étudiants et leurs enseignants, confrontés à la place croissante des outils numériques dans les apprentissages.

Apprendre « par cœur » ne désigne pas ici une simple répétition mécanique, mais l’intégration de connaissances suffisamment stabilisées pour être mobilisées dans la compréhension.

Qu’est-il encore nécessaire d’apprendre ?

On pourrait penser que l’accès généralisé à l’information rend inutile l’apprentissage par cœur. Pourquoi mémoriser ce que l’on peut retrouver en quelques secondes ? Cette idée repose pourtant sur une confusion : disposer d’une information ne signifie pas la comprendre. Comme l’ont montré les travaux de Naomi Baron sur la lecture et les environnements numériques, l’accès facilité aux contenus ne garantit ni leur appropriation ni leur intégration dans un cadre de connaissances structuré.


À lire aussi : Déléguer la lecture à l’IA : quels savoirs et plaisirs sacrifions-nous ?


Pour interpréter une information, il faut déjà disposer de repères, de concepts, de connaissances préalables. Ces connaissances permettent de construire une représentation cohérente de ce que l’on lit ou entend, en reliant les informations entre elles et à des expériences passées. Sans ces structures internes, les informations externes restent inertes, voire trompeuses. Elles peuvent aussi être mal interprétées ou prises pour fiables sans être correctement évaluées, qu’il s’agisse de contenus en ligne ou de réponses générées par des intelligences artificielles.

La mémoire ne sert pas seulement à stocker des données, mais à organiser le savoir et à lui donner sens. Elle permet également d’anticiper, de comparer, de relier des informations entre elles et d’élaborer des raisonnements. Accéder à une réponse ne garantit ni son interprétation correcte ni sa mise en relation avec d’autres connaissances. Un étudiant peut ainsi obtenir une explication juste d’un phénomène scientifique sans pour autant en saisir les enjeux, faute de maîtriser les concepts nécessaires pour l’intégrer dans un ensemble cohérent.

Cela conduit à distinguer plusieurs types de connaissances. Certaines peuvent être largement externalisées : des faits isolés, des dates, des informations ponctuelles. D’autres, en revanche, doivent être internalisées. C’est le cas des concepts fondamentaux, du vocabulaire – notamment disciplinaire –, des grandes structures explicatives – qui permettent d’organiser et de relier les connaissances entre elles –, ainsi que des procédures automatisées comme le décodage en lecture ou le calcul. Ces connaissances ont en commun de structurer la compréhension plutôt que d’ajouter simplement des informations. Elles ne sont pas simplement utiles : elles sont nécessaires pour comprendre, raisonner et apprendre.

Le vocabulaire d’une discipline, par exemple, ne sert pas seulement à nommer des objets : il permet de structurer la pensée et d’accéder à des distinctions conceptuelles. De même, les automatismes comme le décodage en lecture ou le calcul libèrent des ressources cognitives indispensables à des raisonnements plus complexes.

Des connaissances pour penser avec les outils

Il serait illusoire, dans ce contexte, de chercher à se passer des outils dont nous disposons, tant ils font partie intégrante de nos activités cognitives. Les technologies numériques et l’intelligence artificielle ne remplacent pas ces connaissances internes : elles les prolongent. Elles s’intègrent à ce que l’on peut appeler des assemblages cognitifs, dans lesquels la pensée se distribue entre le cerveau, les outils, les interactions avec autrui et l’environnement, et où l’accès à l’information s’articule en permanence avec les connaissances déjà présentes en mémoire.

Mais pour que ces assemblages fonctionnent, encore faut-il qu’il y ait quelque chose à assembler : une base de connaissances et de structures internes permettant d’interpréter, de sélectionner et d’organiser l’information. Dans ces assemblages, consulter un moteur de recherche, interroger une intelligence artificielle ou relire un document ne sont pas des opérations extérieures à la pensée, mais des prolongements de celle-ci.

Dès lors, la question n’est plus de savoir s’il faut apprendre par cœur ou non, mais de déterminer ce qui doit être appris pour que l’accès au savoir reste possible. Les institutions éducatives, à travers des dispositifs comme le socle commun de connaissances et de compétences, tentent d’apporter des réponses à cette question. Mais à l’ère de l’intelligence artificielle, cette question mérite d’être reposée.

Cela suppose de repenser non seulement ce que l’on apprend, mais aussi les critères qui guident ces choix. Apprendre par cœur ne disparaît pas : il change de fonction. Il ne s’agit plus d’accumuler des informations, mais de construire les structures qui rendent le monde intelligible.

The Conversation

Frédéric Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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