24.02.2026 à 16:59
Raul Zepeda Gil, Research Fellow in the War Studies Department, King's College London
« El Mencho », chef d’un puissant cartel, a été abattu pendant une opération militaire le 22 février. Immédiatement, son organisation a semé la terreur dans de nombreux États du pays. On dénombre déjà plusieurs dizaines de morts. Ce type d’épisode intervient fréquemment, notamment sous la pression de Washington, qui exige des autorités mexicaines qu’elles s’en prennent aux trafiquants locaux, dont la production est en large partie destinée aux États-Unis. Mais l’efficacité des éliminations physiques des parrains reste à démontrer.
Le chef du cartel Jalisco New Generation (CJNG), Nemesio Oseguera Cervantes, plus connu sous le nom d’« El Mencho », a succombé à ses blessures le 22 février, peu après avoir été capturé par les autorités mexicaines dans l’État de Jalisco (ouest du pays) pendant une opération au cours de laquelle il avait été touché par des tirs. Cette opération, qui s’est déroulée sur fond d’exigences états-uniennes quant à des « résultats tangibles » du Mexique dans la lutte contre le trafic de fentanyl, semble avoir bénéficié du soutien des services de renseignement de Washington.
Il s’agit de l’intervention la plus importante des forces de l’ordre mexicaines contre les cartels depuis la capture de l’ancien baron de la drogue Joaquín « El Chapo » Guzmán en 2016. Le CJNG est l’une des organisations criminelles les plus puissantes du Mexique et est accusé par les États-Unis, de même que le cartel de Sinaloa, de jouer un rôle clé en matière de production et de trafic de fentanyl.
L’élimination d’« El Mencho » a peut-être permis aux autorités mexicaines de remporter une victoire politique auprès de Washington. Mais le pays paie déjà un tribut élevé pour cette opération. Lorsque l’État mexicain élimine une figure importante d’un cartel, s’ensuit souvent une longue période de violence et d’instabilité. Dès l’annonce du décès du trafiquant, une vague de violences commises par ses hommes a balayé le pays.
Dans mes recherches sur les conflits criminels dans la région de Tierra Caliente, dans l’ouest du Mexique, je retrace la façon dont les premières vagues d’arrestations et d’éliminations par l’État ont remodelé les groupes criminels locaux, brisé des alliances et ouvert la voie à de nouveaux acteurs et dirigeants. C’est grâce à ce cycle de répression étatique et de réorganisation des cartels qu’El Mencho s’est fait connaître.
El Mencho a démarré dans sa carrière de criminel en tant que membre opérationnel lié au cartel Valencia, une organisation basée dans l’État de Michoacán. Le groupe a perdu du terrain à la fin des années 2000 sous la pression soutenue des autorités. Après le démantèlement des éléments clés du réseau Valencia vers 2010, El Mencho et d’autres membres restants du groupe se sont déplacés vers Jalisco, plus au nord, et ont fondé le CJNG.
Les conditions qui ont permis l’ascension du CJNG proviennent du même répertoire de mesures répressives que les autorités déploient aujourd’hui contre lui. Ce schéma est important, car il remet en cause une hypothèse courante parmi les décideurs politiques, y compris au sein d’agences états-uniennes telles que la Drug Enforcement Administration, selon laquelle éliminer un « chef » équivaut à démanteler un marché criminel.
En réalité, l’élimination des parrains mexicains n’entraîne pas la disparition du marché de la drogue, ni celle des routes de trafic. Ce qui change, c’est l’équilibre des pouvoirs entre les groupes qui se disputent le territoire, la main-d’œuvre et l’accès aux ports, aux routes et aux autorités locales.
Des études de la stratégie dite « kingpin », qui consiste pour les forces de l’ordre à cibler délibérément les chefs de cartels, ont montré que les arrestations et les éliminations entraînent souvent une augmentation à court terme des homicides et de l’instabilité au Mexique. Certaines études suggèrent que la violence augmente pendant plusieurs mois après l’élimination d’un chef, tandis que d’autres recherches montrent que l’assassinat d’un parrain peut provoquer une augmentation des violences plus forte qu’une arrestation.
Cela s’explique par le fait qu’un cartel touché est confronté à une succession soudaine et recourt à la violence pour empêcher – ou contrer – ses rivaux qui testent la nouvelle direction et tentent de renégocier les zones de contrôle. Les groupes criminels ne pouvant pas recourir au système judiciaire officiel pour résoudre leurs différends, ils ont tendance à le faire par le biais de violences ouvertes ou de négociations imposées par la force.
Cette logique se manifeste une nouvelle fois après la mort d’El Mencho. Les rapports faisant état de membres armés du cartel bloquant les routes, commettant des incendies criminels et semant le chaos dans plusieurs États correspondent à un scénario familier : une organisation touchée signale que sa capacité demeure intacte, punit l’État et avertit ses rivaux locaux qu’ils n’ont pas intérêt à chercher à profiter de la situation.
Même si l’État parvient à contenir cette vague de violence, le risque le plus grave réside dans ce qui suivra. Un vide au niveau du leadership favorise les divisions internes et l’opportunisme externe de la part de rivaux qui attendaient une occasion pour tester les limites et régler leurs comptes.
Par exemple, en 2024, l’arrestation du chef du cartel de Sinaloa, Ismael « El Mayo » Zambada, a provoqué une vague de violence dans l’État de Sinaloa, les différentes factions de l’organisation se disputant le pouvoir.
Un autre cycle qui se répète sans cesse en Amérique latine : la politique états-unienne en matière de drogues façonne les programmes de sécurité dans toute la région. Une augmentation du nombre de décès par overdose aux États-Unis, par exemple, peut y provoquer une panique politique et inciter Washington à faire pression sur les gouvernements latino-américains pour qu’ils prennent des mesures, généralement par le biais d’une répression militarisée.
Ces gouvernements réagissent par des mesures répressives, des raids et des arrestations très médiatisées. S’ensuit alors une recrudescence de la violence à mesure que les organisations criminelles se fragmentent ; puis, après un certain temps, les gouvernements tentent de désamorcer la situation. Le cycle recommence un peu plus tard, lorsque les États-Unis placent de nouveau le trafic de drogue en tête de leurs priorités.
L’interdiction des drogues perpétue ce cycle en excluant toute réponse autre que la force ou le droit pénal, sans pour autant produire de résultats significatifs. La plupart des pays ont criminalisé les drogues. Mais malgré les rapports des gouvernements faisant état d’une augmentation des saisies de drogues chaque année, les décès liés à la consommation de drogues dans le monde continuent d’augmenter.
Les forces de sécurité mexicaines ne peuvent mettre fin à un marché transnational largement financé par la demande états-unienne, quel que soit le nombre d’arrestations spectaculaires qu’elles effectuent. Les opérations qui aboutissent à l’élimination ou à la détention de figures importantes des cartels ne font que rediriger et réorganiser le trafic de drogue, tout en intensifiant souvent la violence.
Si le Mexique et les États-Unis veulent réduire le nombre de décès liés aux cartels, ils doivent cesser de considérer l’élimination des barons de la drogue comme le principal indicateur de réussite. Si une opération très médiatisée satisfait temporairement Washington, ce sont les citoyens mexicains qui doivent trop souvent en subir les conséquences.
Raul Zepeda Gil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.02.2026 à 16:59
Sam West, Postdoctoral Researcher, Primary Care Health Sciences, University of Oxford
Dimitrios Koutoukidis, Senior Researcher, Behavioural Science, University of Oxford
Susan Jebb, Professor of Diet and Population Health, University of Oxford

Les nouveaux médicaments antiobésité par injections, comme Wegovy ou Mounjaro, montrent une certaine efficacité pour maigrir. Mais en cas d’arrêt du traitement, la reprise de poids est rapide. C’est ce que montre une étude récente publiée dans le British Medical Journal. Les chercheurs britanniques interrogent le rapport coût-efficacité pour le système de santé du Royaume-Uni de ces traitements vendus très cher par leurs fabricants. Une analyse éclairante aussi pour la France, où ces médicaments ne sont pas remboursés par l’Assurance-maladie.
Les médicaments antiobésité sous forme de seringues injectables, telles que Wegovy et Mounjaro, ont été présentés comme révolutionnaires. Dans des essais cliniques, les participants ont perdu en moyenne 15 à 20 % de leur poids corporel, des résultats qui semblaient presque miraculeux par rapport aux programmes traditionnels basés sur des régimes et la pratique d’activité physique.
Aujourd’hui, 1 personne sur 50 au Royaume-Uni a recours à ces traitements. La plupart d’entre elles, environ 90 %, les paient de leur poche, pour un coût mensuel compris entre 120 et 250 livres sterling (soit entre 137 et 286 euros, ndlr). Mais il y a un hic : plus de la moitié des personnes arrêtent de prendre ces médicaments dans l’année, principalement pour des raisons financières.
(En France, trois médicaments de cette famille dite des analogues du GLP-1 – Wegovy [sémaglutide], Mounjaro [tirzépatide] et Saxenda [liraglutide] – sont autorisés dans le traitement de l’obésité, sur prescription médicale, et en seconde intention, en cas d’échec de la prise en charge nutritionnelle, en association à un régime hypocalorique et à une activité physique. Ces trois médicaments sont vendus à un prix fixé librement par le laboratoire pharmaceutique qui les commercialise et ne sont pas remboursés par l’Assurance-maladie dans cette indication, ndlr.)
Nos dernières recherches révèlent ce qui se passe ensuite, et cela donne à réfléchir. En moyenne, dans les essais cliniques, les personnes reprennent tout le poids qu’elles ont perdu dans les 18 mois suivant l’arrêt du traitement.
Ce qui est surprenant, c’est la rapidité avec laquelle cela se produit, près de quatre fois plus vite que la reprise de poids observée après l’arrêt de programmes de perte de poids basés sur l’alimentation et l’activité physique. Les améliorations en matière de santé disparaissent également puisque la tension artérielle, le taux de cholestérol et la glycémie reviennent à leurs niveaux initiaux.
Ces constats revêtent une certaine importance, car ils suggèrent que ces médicaments pourraient devoir être pris sur le long terme, voire à vie, pour maintenir leurs effets bénéfiques. Certains prestataires privés proposent un accompagnement intensif en plus du traitement médicamenteux, et notre analyse a montré que cela aidait les patients à perdre en moyenne 4,6 kg supplémentaires. Cependant, rien ne prouve que l’accompagnement pendant ou après l’arrêt du traitement aide à ralentir la reprise de poids.
Ce rebond rapide soulève de sérieuses questions d’équité dans la prise en charge mais aussi interroge sur le fait de savoir si ces traitements valent le coût du point de vue du NHS (National Health System, qui correspond au système de santé britannique, ndlr). L’obésité est beaucoup plus fréquente chez les personnes vivant dans des zones défavorisées, qui sont également celles pour qui s’offrir un traitement privé est le plus difficile. L’accès au système de santé est essentiel pour garantir à tous des soins égaux, quel que soit les revenus.
Le NHS met progressivement ces médicaments à disposition, mais uniquement pour les personnes en situation d’obésité sévère (IMC supérieur à 40) et concernées par quatre pathologies liées à l’obésité, comme par exemple l’hypertension artérielle. Cela signifie que de nombreuses personnes qui pourraient en bénéficier en sont effectivement exclues, à moins qu’elles ne paient de leur poche.
Les coûts pourraient finir par baisser à mesure que les brevets existants expirent et que des versions orales (sous la forme de comprimés, ndlr) moins coûteuses sont développées. Mais cela pourrait prendre des années. En attendant, nous devons nous assurer que l’accès à ces médicaments par le NHS présente le meilleur coût rapporté à leur efficacité afin que davantage de personnes puissent en bénéficier.
Le National Institute for Health and Care Excellence (en français, Institut national pour la santé et l’excellence clinique), ou [NICE],(https://www.nice.org.uk/) a approuvé l’utilisation de ces médicaments dans le cadre du système de santé publique britannique (NHS) car il a évalué le rapport coût-efficacité selon ses critères habituels. Mais ces calculs partaient du principe que le traitement durerait deux ans et que le poids serait repris trois ans après l’arrêt du traitement. Nos données montrent que lorsque le traitement prend fin, la reprise de poids se produit étonnamment vite.
Nous avons également constaté que les améliorations observées au niveau de la tension artérielle et du cholestérol – qui sont les principales raisons pour lesquelles le NHS traite l’obésité – disparaissaient dans les mêmes délais. Cela suggère que le traitements devrait être poursuivi sur le long terme pour obtenir une perte de poids durable et garantir ses bienfaits pour la santé, ce qui modifie complètement le calcul des coûts.
Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour évaluer le véritable rapport coût-efficacité de ces médicaments, en dehors des essais cliniques rigoureusement contrôlés, et pour les patients réellement traités.
Pour les personnes en situation d’obésité qui ne remplissent pas encore les critères stricts du NHS permettant de bénéficier de ces traitements, le rapport coût-efficacité pourrait ne pas être favorable dans le cadre d’une utilisation qui serait généralisée par le NHS tant que leur prix n’aura pas considérablement baissé.
Pour cette population, les programmes traditionnels de gestion du poids restent la base du traitement de l’obésité. Les programmes de remplacement total de l’alimentation, au cours desquels les personnes consomment des soupes et des boissons nutritives équilibrées à la place de repas normaux pendant huit à douze semaines, permettent d’obtenir une perte de poids similaire à celle obtenue avec des médicaments, pour un coût nettement inférieur.
À lire aussi : Pourquoi l’obésité progresse-t-elle depuis trente ans ?
Les programmes de perte de poids en groupe, comme Weight Watchers et Slimming World, permettent d’obtenir des pertes de poids moyennes moins importantes, mais peuvent avoir un rapport coût-efficacité favorable et même permettre au NHS de réaliser des économies.
Ces nouveaux médicaments antiobésité ont montré à quel point les gens ont désespérément besoin d’aide pour perdre du poids. Mais l’évaluation du coût rapporté à l’efficacité reste floue. Rendre les programmes amaigrissants moins chers et accessibles à toute personne en situation d’obésité qui souhaite bénéficier d’un soutien permettrait un accès plus équitable aux traitements et améliorerait la santé publique, même si les résultats individuels risquent d’être moins spectaculaires que ceux obtenus avec un traitement médicamenteux pris sur le long terme.
Sam West a reçu des financements du « National Institute of Health Research » et participe à trois essais cliniques sur la perte de poids financés par la Fondation Novo Nordisk.
Dimitrios Koutoukidis a reçu des financements du « National Institute of Health Research ». Il est l'investigateur principal d’études financées par des fonds publics et menées par des chercheurs, dans lesquelles Oviva et Nestlé Health Sciences ont contribué sur le plan financier ou concernant la mise en œuvre d'interventions visant à la perte de poids. Il a supervisé une bourse de doctorat iCASE dans laquelle Second Nature était un partenaire industriel.
Susan Jebb bénéficie d'une bourse de recherche du « National Institute of Health Research ». Elle est l'investigatrice principale d’un programme de recherche financé par la Fondation Novo Nordisk. Oviva, Second Nature et Nestlé Health Sciences ont contribué sur le plan financier ou concernant la mise en œuvre d'interventions visant à la perte de poids dans le cadre de certaines études financées par le National Institute of Health Research.
24.02.2026 à 16:58
Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L'Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)

En 2026, les villes de Trenčín en Slovaquie et d’Oulu en Finlande ont été sélectionnées pour promouvoir la culture en Europe. Alors que le Vieux Continent doit redéfinir son rôle sur l’échiquier géopolitique mondial, le programme des capitales européennes de la culture (CEC) est à un tournant. Tout récemment, la Commission européenne a ouvert aux citoyens une consultation pour repenser collectivement l’avenir du dispositif après 2033. Son rôle d’outil de diplomatie culturelle en ressort plus important que jamais.
Né en 1985 dans un contexte de distension de la guerre froide et de construction politique du projet de l’Union européenne, le titre de « Capitale européenne de la culture » a été initialement conçu pour célébrer la diversité culturelle du continent. Depuis, il est devenu un laboratoire des politiques contemporaines, mais aussi un thermomètre des espoirs, des contradictions et des défis de l’Europe elle-même.
Le lancement des capitales (d’abord « villes ») européennes de la culture (CEC) ne peut se comprendre sans le replacer dans son contexte historique : l’horizon de la fin de la guerre froide, dans une Europe divisée où le rideau de fer commence à s’effriter et la Communauté économique européenne (CEE) s’élargit progressivement. Le programme verrait alors le jour, pour l’anecdote, grâce à une discussion fortuite, à l’aéroport, entre deux figures politiques emblématiques de l’époque : Jack Lang, alors ministre français de la culture, et Melina Mercouri, actrice engagée et ministre grecque de la culture.
Les deux portent une vision ambitieuse : utiliser la culture comme un vecteur d’unité, alors qu’elle paraît demeurer un impensé du projet politique européen, comme l’indique Monica Sassatelli, sociologue à l’Université de Bologne, dans son analyse de la place de la culture dans l’historiographie des politiques européennes. Le choix des premières villes – Athènes, Florence, Amsterdam, puis Paris – traduit cette aspiration à donner une légitimation symbolique à la future Union européenne. Ces capitales historiques, porteuses d’un patrimoine artistique et intellectuel emblématique, incarnent une Europe des arts, de la création, des traditions qui est censée dépasser les clivages politiques et économiques.
Et puis vint Glasgow (Écosse, Royaume-Uni). Ville industrielle en déclin, marquée par la désindustrialisation et un chômage endémique, dès la fin des années 1980, Glasgow avait vu son administration élaborer une stratégie de relance du centre-ville visant à marquer un tournant symbolique et à préparer le terrain de la CEC 1990.
La campagne de promotion « Glasgow’s Miles Better » associait de manière pionnière les anciens espaces industriels et la culture, dans le but de revitaliser certaines institutions culturelles centrales (Scottish Opera, Ballet and Orchestra, BBC Symphony Orchestra, Citizen Theatre) et de créer un nouveau centre d’exposition capable d’accueillir des artistes et des événements, locaux et internationaux. Le directeur artistique de la capitale Robert Palmer, futur auteur du premier rapport sur les CEC en 2004, considérait l’événement de 1990 comme le point de départ d’un processus participatif de redéfinition « par le bas » de la culture locale, qui pouvait inclure tant l’excellence artistique que la tradition historique, rurale et industrielle et renouer avec une tradition déjà affirmée de culture populaire et de loisirs.
À côté des grands concerts de Luciano Pavarotti et de Frank Sinatra était alors montée en scène toute une série d’associations et de petits collectifs locaux. À Glasgow, l’année 1990 a redéfini les limites du mot « culture », en finissant par y inclure l’histoire industrielle de la ville et par permettre à sa population de s’y reconnaître. Selon la sociologue Beatriz Garcia, cet effet de régénération sur les images et les identités locales est l’héritage le plus fort et le plus durable de la CEC, au-delà des impacts économiques et matériels.
Ce cas pionnier, à côté d’autres cas emblématiques contemporains, comme Bilbao ou Barcelone en Espagne, fait office de modèle. Dans d’autres villes européennes, les espaces industriels se transforment en théâtres, en musées, ou accueillent des festivals : la « ville créative » attire des millions de visiteurs et stimule l’économie locale. Lille (Nord), CEC 2004, ouvre une douzaine de « maisons folie » entre la métropole lilloise et la Belgique, « fabriques culturelles » de proximité installées pour la plupart sur des sites abandonnés ou d’anciennes friches industrielles.
Liverpool (Angleterre, R.-U.), en 2008, utilise les CEC pour réhabiliter son front de mer et attirer des investissements. Au tournant du siècle, le programme des CEC ne se limite plus à mettre en valeur des villes déjà rayonnantes sur la scène culturelle internationale, mais devient un vrai outil de transformation urbaine, utilisé par des territoires en difficulté économique ou sociale pour se réinventer et se repositionner.
Ce changement marque une évolution dans les politiques urbaines, où la culture est de plus en plus perçue comme un levier de développement économique, au même titre que les infrastructures ou les politiques d’attractivité. Les CEC deviennent un instrument de cette politique, capable d’attirer des financements publics et privés, de créer des emplois dans les secteurs culturels et touristiques, et d’améliorer l’image de villes souvent stigmatisées.
Cependant, cette approche reçoit des critiques. Les premières études réflexives menées sur les CEC, au début des années 2010, soulignent comment elles peuvent aussi exacerber les inégalités sociales et spatiales si elles ne sont pas accompagnées de politiques publiques inclusives. À Marseille (Bouches-du-Rhône), en 2013, la question se fait publique, avec l’organisation d’une vraie programmation off – c’est-à-dire d’événements parallèles et alternatifs dénonçant les effets secondaires et indésirables de la programmation officielle. Si la CEC marseillaise était encore l’expression de la logique de régénération à l’œuvre observée dans les années précédentes, elle représente aussi le moment où l’inclusion sociale émerge comme un enjeu central de ces méga-événements.
Le programme des CEC a toujours su intégrer la critique, entre autres grâce à la mécanique même du projet, qui permet de retrouver souvent dans les jurys de sélection des nouvelles CEC des personnes ayant joué un rôle clé dans les CEC antérieures. La participation, qui avait été questionnée à l’occasion de Marseille-Provence 2013, devient ainsi un incontournable des CEC successives – à Matera-Basilicata (Italie) 2019, l’implication des citoyens sera l’un des axes porteurs du projet.
À la fin des années 2010, les capitales européennes de la culture deviennent aussi une tribune pour les grands enjeux du XXIᵉ siècle et un espace d’expérimentation des transitions écologiques, sociales et numériques. Rijeka, en Croatie, capitale européenne de la culture en 2020, illustre cette évolution. La ville, marquée par un passé industriel et des flux migratoires importants, centre son programme sur les questions de migrations et de minorités, en écho aux crises humanitaires qui traversent l’Europe. Les projets culturels mis en place – expositions, résidences d’artistes, débats publics réunis sous le slogan « Port de la diversité » – visent à favoriser le dialogue interculturel et à interroger les identités multiples de l’Europe contemporaine. De même en France, Bourges (Cher), future CEC en 2028, construit sa candidature autour de la transition écologique. Le projet « Bourges, territoire d’avenir » lance le défi de la neutralité carbone de la visite, se servant de la CEC comme d’un catalyseur de l’action climatique au niveau local.
Alors que les CEC sont pour l’instant programmées jusqu’en 2033, l’avenir du titre fait l’objet de débats. La Commission européenne a lancé une consultation publique pour imaginer les CEC de demain, dans un contexte marqué par des crises géopolitiques et environnementales. Les CEC 2025, Chemnitz (Allemagne) et Nova Gorica/Gorizia (Slovénie), ont élaboré un « Livre blanc pour le futur des CEC », en s’appuyant sur les observations de 64 CEC passées et à venir. Quarante recommandations sont proposées pour influencer le processus de réforme du programme dans le cycle après 2034.
Parmi ses thèmes clés, le livre blanc insiste sur la volonté de renforcer la dimension européenne. Cela pourrait se faire en introduisant un critère de sélection fondamental fondé sur l’identité européenne, en mettant l’accent sur les valeurs européennes dans la programmation, en développant une stratégie de marque unifiée et en renforçant la coopération transfrontalière.
Le processus de sélection et de suivi, jugé trop bureaucratique, est également remis en question, la recommandation principale étant de privilégier un suivi encourageant plutôt que punitif. L’héritage de l’événement est remis en question : les villes devraient être tenues responsables de la réalisation des promesses faites dans leurs dossiers de candidature et les gouvernements nationaux devraient s’impliquer davantage dans le soutien aux villes pendant et après leur année capitale. La diffusion des bonnes pratiques, l’évaluation par les pairs et le mentorat entre les anciennes et les futures CEC, qui existent déjà de manière informelle, devraient être reconnus et institutionnalisés, notamment par la création éventuelle d’une plateforme centrale soutenue par les institutions européennes.
Le défi consiste désormais à concilier son rôle symbolique et stratégique, en veillant à ce que les prochaines éditions ne se contentent pas de célébrer, mais visent à renforcer la participation démocratique et la solidarité transnationale dans un paysage géopolitique de plus en plus fragmenté.
Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.