08.07.2026 à 15:30
Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème
Texte intégral (3045 mots)
La France est entrée dans un nouvel épisode de chaleur extrême, déjà le troisième de l’année 2026. Si le droit français entend protéger explicitement deux catégories de population – les personnes âgées et/ou vulnérables inscrites sur un registre communal et les salariés –, il protège insuffisamment tous les citoyens dans leur ensemble. Le droit international, en vertu de la jurisprudence récente, comme la Constitution française, en vertu de ses principes et objectifs, commandent au législateur, qui ne s’en est pas saisi jusqu’ici, d’agir sur ce terrain.
En pleine canicule, chacun cherche – parfois désespérément – un endroit où avoir moins chaud. On parle de plus en plus de « refuges climatiques » (ou abris climatiques) pour décrire les espaces où les populations peuvent se mettre en sécurité lors des épisodes de températures extrêmes. C’est en cherchant s’il existait un tel lieu où je puisse me réfugier qu’une question s’est imposée à la juriste que je suis : où est ce lieu frais que la collectivité aurait à m’offrir ?
Après vérification, la réponse tient en deux mots : nulle part, ces refuges étant encore très peu déployés en France. Mais il ne s’agit pas simplement d’un vide juridique. Ce déficit est lié à l’architecture même du droit, qui s’inscrit dans un héritage de plus en plus inadapté aux enjeux climatiques contemporains.
Ces publics que le droit français protège… et ceux qu’il oublie
Soyons justes : la France n’a pas rien fait. Elle a même fait beaucoup, mais surtout en 2004 sous le choc des quelque 15 000 morts de l’été 2003.
La loi du 30 juin 2004 impose ainsi aux maires de tenir un registre nominatif des personnes âgées et handicapées de leur commune qui en font la demande, pour les contacter et les secourir en cas de risque exceptionnel. C’est le cœur d’un dispositif sanitaire pensé autour de deux mots : le fragile et l’exceptionnel.
Autrement dit, elle met avant tout en place un plan de gestion de crise, pas un service public de confort thermique.
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Le salarié, lui aussi, est désormais protégé. Le décret du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, a introduit dans le Code du travail un chapitre consacré aux « épisodes de chaleur intense », avec plusieurs obligations : eau fraîche près des postes, adaptation des horaires, prise en compte du risque dans l’évaluation obligatoire. Depuis 2024, la canicule ouvre même droit au chômage-intempéries dans le bâtiment.
En bref, si vous êtes âgé et inscrit sur un registre, ou salarié, le droit veille (tout du moins en théorie) sur vous. Le citoyen ordinaire, lui, n’a aucun droit comparable.
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Ce que dit pourtant la Constitution
Si vous êtes simplement une personne qui transpire dans son séjour pourtant orienté nord, il n’existe pour vous aucun droit opposable à un lieu rafraîchi. Il n’existe pas de service public de la fraîcheur.
Certes, certaines agglomérations peuvent décider, de façon discrétionnaire, de laisser les parcs ouverts la nuit ou d’ouvrir des refuges réservés aux publics fragiles ; il reste aussi les centres commerciaux climatisés, mais à condition d’y consommer.
L’ironie est, en réalité, constitutionnelle. Car l’article 1ᵉʳ de la Charte de l’environnement proclame :
« Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »
Belle phrase, mais elle ne vous procurera pas un degré de moins dans votre cuisine.
Et pourtant, en restant dans le seul droit interne (c’est-à-dire, celui en vigueur dans un État pour régir les rapports sociaux au sein de cet État), le bloc de constitutionnalité commande sur le papier bien davantage.
La protection de la santé publique, tirée du Préambule de la Constitution de 1946, est un objectif de valeur constitutionnelle. Or, la canicule en est une menace de masse par excellence. La même lecture vaut pour la possibilité de disposer d’un logement décent, elle aussi érigée en objectif de valeur constitutionnelle, qu’interroge frontalement le logement devenu « bouilloire thermique » plusieurs semaines par an.
Ces exigences dessinent, en creux, la forme d’un service public qui n’existe pas. Car la mosaïque actuelle – un parc ici, une salle climatisée là, rien ailleurs – dépend du bon vouloir de chaque commune, et l’accès à la fraîcheur se trouve ainsi distribué de façon profondément inégale selon le lieu où l’on vit. Or, si un tel service venait à être organisé, le principe d’égalité devant le service public imposerait qu’il bénéficie à tous dans les mêmes conditions. L’absence de cadre national ne fait donc pas que laisser un vide : elle laisse prospérer une inégalité géographique que la logique constitutionnelle réprouve.
Reste le nerf de l’affaire : ces exigences constitutionnelles ont une particularité : elles s’adressent au législateur, pas directement au citoyen. La santé, le logement décent ou l’environnement équilibré ne sont pas des droits que l’on peut invoquer seul devant un juge, comme on le ferait pour la liberté d’expression ou le droit de propriété. Ce sont des objectifs que la Constitution assigne à l’État, à charge pour lui de les mettre en œuvre. Autrement dit, la Constitution impose beaucoup au législateur, mais n’offre au citoyen qui suffoque chez lui – ou dans les transports – aucun droit qu’il pourrait faire valoir en justice pour réclamer un lieu frais.
L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas un simple angle mort du droit. C’est la sous-réalisation, par le législateur, d’objectifs constitutionnels qui convergent pourtant vers une meilleure prise en compte de la chaleur. Ce n’est pas tant que la Constitution ne procure pas des salles climatisées accessibles à tous : c’est surtout qu’elle laisse au législateur peu d’excuses pour ne pas organiser un tel dispositif.
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Ce que le droit international ajoute
La pression ne vient plus seulement d’en bas. En 2024 et en 2025, plusieurs juridictions internationales ont, coup sur coup, fait de l’adaptation au changement climatique une obligation. Or, la chaleur en est l’application la plus directe.
En effet, l’accord de Paris ne saurait se borner à seulement fixer un objectif d’adaptation : il impose des processus de planification visant nommément les « populations, lieux et écosystèmes vulnérables ». Soit, au premier chef, les personnes âgées isolées et les ménages mal logés, exactement la population que le registre communal recense sans la rafraîchir. C’est l’analyse qu’en a fait la Cour internationale de justice dans son avis du 23 juillet 2025 : l’adaptation est une obligation juridique dont l’inexécution engage la responsabilité de l’État.
Il existe un autre précédent encore plus transposable, tant il pose littéralement la question des inégalités dans la vulnérabilité à la chaleur. Dans l’affaire KlimaSeniorinnen (Aînées pour la protection du climat) contre la Suisse (avril 2024), la Cour européenne des droits de l’homme, à la demande de femmes âgées invoquant leur vulnérabilité aux vagues de chaleur, a jugé que l’État a l’obligation positive de protéger effectivement la vie et la santé contre les effets graves du changement climatique.
Le raisonnement est immédiatement déplaçable : si l’inaction climatique méconnaît la Convention européenne des droits de l’homme, l’absence de tout dispositif de mise à l’abri lors d’une canicule prévisible et meurtrière relève également du même champ.
La jurisprudence onusienne converge dans le même sens : dans l’affaire Billy c. Australie (2022), le Comité des droits de l’homme a jugé qu’un retard à édifier des infrastructures d’adaptation violait le Pacte des Nations unies sur les droits civils et politiques. Autrement dit, un défaut d’équipement en infrastructures adaptées pour faire face au changement climatique, et pas seulement un excès d’émissions, peut être illicite au plan international.
Le mouvement s’est encore accéléré en 2025 : la Cour interaméricaine des droits de l’homme a reconnu, elle aussi, un droit autonome à un climat sain et des devoirs renforcés envers les groupes vulnérables.
Certes, ces avis ne sont pas contraignants, mais ils fixent désormais le standard. Aucun de ces textes ne crée, à lui seul, un droit individuel opposable à un local rafraîchi. Mais combinés, ils peuvent avoir des effets notables.
Recenser les personnes vulnérables à la chaleur sans organiser leur mise à l’abri ne satisfait plus à l’obligation de diligence. Protéger les seuls salariés et les seuls inscrits à une liste, en laissant la population générale sans dispositif de protection, devient un point de friction face à un standard défini par le droit international qui se durcit d’année en année.
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En France, un fossé béant entre promesses et réalité
C’est là que se creuse l’écart pour la France. Sur le papier, la France promet beaucoup : un environnement respectueux de la santé, un logement décent, l’égalité devant le service public et le respect d’engagements internationaux d’adaptation de plus en plus exigeants. Dans les faits, elle protège deux catégories de personnes et laisse le reste de la population se débrouiller. Entre ce que le droit annonce et ce qu’il organise, le fossé est béant – et il ne cesse de s’élargir à mesure que les canicules deviennent la norme.
Le débat politique, lui, est resté étonnamment court. À l’été 2025, une partie de la droite a réclamé un « grand plan d’équipement pour la climatisation ». À gauche et au centre, la climatisation est vue comme porteuse d’un risque de maladaptation et n’est admise que comme solution d’appoint, la végétalisation et l’isolation étant vues comme prioritaires – car climatiser massivement, c’est refroidir l’intérieur en réchauffant l’air extérieur, un cercle vicieux qui aggrave encore la surchauffe urbaine.
Résultat : la discussion tourne en rond autour d’une seule question, « clim ou pas clim », et rate l’essentiel. Ce débat s’est encore rejoué en juin 2026.
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S’inspirer des approches prometteuses en Espagne et au Québec
Or, on peut poser le problème autrement. D’autres pays, comme l’Espagne, l’ont fait à travers une véritable politique d’urbanisme, en mettant à disposition « des refuges climatiques » – bibliothèques, centres civiques, écoles ouvertes à tous, sans obligation de consommer ni devoir justifier d’une situation particulière. Au point qu’à Barcelone, 99 % de la population dispose désormais d’un tel lieu à moins de dix minutes à pied de son domicile.
Au Québec aussi, l’accès à la fraîcheur est revendiqué comme une question de santé publique, avec un « Code de l’ombre » pour l’aménagement urbain et le soutien aux refuges climatiques. Là-bas, le débat n’est pas resté coincé sur l’appareil à installer ou non ; il a porté sur l’organisation collective de la fraîcheur. La catégorie existe donc ailleurs. Il ne lui manque, chez nous, qu’un cadre juridique et surtout un peu d’imagination institutionnelle.
Car le maire, lui, n’est pas démuni. Son pouvoir de police générale l’autorise déjà à prendre les mesures qu’exigent la sécurité et la salubrité publiques : ouvrir des salles rafraîchies, étendre les horaires des équipements frais, cartographier les îlots de fraîcheur… Paris l’a fait, avec près de 1 400 lieux recensés. D’autres communes se contentent de l’ombre des jardins privés.
L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas une fatalité juridique. C’est un choix – ou un non-choix – qui repose sur une fiction de plus en plus intenable : celle d’un événement exceptionnel, alors que la chaleur extrême est devenue une donnée structurelle. Aujourd’hui encore, le droit de la canicule reste un droit de l’urgence : il lui faudra devenir un droit de l’habitude.
D’ici là, la fraîcheur, en France, demeure l’objet d’obligations sans être un droit. L’État et les communes en doivent la diligence ; le citoyen, lui, n’en tient aucune créance. En attendant que le législateur rattrape son retard, il ne reste que des expédients : une bibliothèque climatisée, une séance de cinéma où il faudra acheter sa place, la bonne volonté individuelle de veiller sur un voisin âgé. Pour l’heure, la débrouille et la solidarité suppléent à l’absence de texte, mais ce n’est pas tenable sur la durée.
Dr Carina Bury ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:29
En supprimant le garant et le dépôt de garantie, le Brésil facilite la location des logements. Qui en profite vraiment ?
Texte intégral (1341 mots)
Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde. Mais qui sont les véritables gagnants et perdants entre propriétaires, locataires et cet intermédiaire numérique ?
En 2013, deux entrepreneurs brésiliens lancent à Quintoandar, une plateforme numérique de location qui dispense le locataire de fournir un garant, une caution ou un dépôt de garantie. Douze ans plus tard, l’entreprise est valorisée à plus de 5 milliards de dollars et gère plus de 270 000 contrats dans 75 villes brésiliennes. Toutes les quatre minutes, un contrat y est signé.
En tant que chercheur du comportement du consommateur et de l’économie de l’accès dans les marchés émergents, je vois dans ce cas un paradoxe qui dépasse le Brésil. Ce mécanisme démocratisant l’accès à la location, en remplaçant le garant par une analyse algorithmique du risque, pourrait nourrir une crise déjà connue en Europe : la flambée des loyers et l’éviction des habitants. Une pression exacerbée par des acteurs comme Airbnb sur les marchés locatifs de longue durée.
Remplacer la confiance par un chiffre
Au Brésil, louer exigeait autrefois un garant. Le locataire devait trouver dans son entourage un propriétaire prêt à s’engager à payer en cas d’impayé. La procédure était longue et excluait toute personne sans proche fortuné.
Le lecteur français reconnaît le problème. Pour louer en France, il faut souvent un garant résidant en France et disposant de revenus élevés. Étudiants étrangers, expatriés, nouveaux arrivants et migrants se heurtent à ce mur. L’État a d’ailleurs créé une garantie publique, Visale, pour les salariés modestes et les jeunes sans garant : 79 % des locations conclues grâce à ce dispositif n’auraient pas eu lieu sans lui.
La plateforme brésilienne y a vu une opportunité. Elle a fait le choix de supprimer deux exigences classiques en France comme au Brésil : le garant et le dépôt de garantie. Elle les a remplacés par une analyse algorithmique du risque financier. Concrètement, en cas d’impayé, le propriétaire reçoit son loyer et l’entreprise se charge du recouvrement judiciaire. Tout le parcours client est numérique – visites en ligne, agents immobiliers attribués automatiquement, signature électronique, états des lieux photographiques validés par les deux parties.
Le changement est plus radical qu’il n’y paraît. La plateforme traite la garantie comme un problème financier et non comme une question de confiance sociale. Des locataires sans proche fortuné ont pu louer y compris ceux qui n’ont aucune famille dans le pays. Un gain réel.
L’« Internet des propriétaires »
L’innovation produit un second effet. Lorsque la location devient un produit financier standardisé, le logement cesse d’être traité comme un lieu d’habitation. Il devient un actif. Le propriétaire ne pense plus à qui va y vivre. Il pense au rendement mensuel sur le capital investi.
Le géographe Manuel Aalbers et l’ancienne rapporteuse de l’ONU sur le logement Raquel Rolnik décrivent ce mécanisme comme la financiarisation du logement : un processus où l’habitat, jadis valeur d’usage, devient un actif financier mondial.
Au Brésil, le chercheur Lucas Batista a montré comment 760 millions de dollars états-uniens de capital majoritairement étranger ont réorganisé le marché locatif autour de cette logique. Sa conclusion : la crise du logement ne tient pas qu’au manque de logements, mais aussi à la manière dont la location est structurée et financiarisée. Le chercheur Jathan Sadowski parle d’« Internet of Landlords » – l’« Internet des propriétaires » – pour décrire ce schéma à l’échelle globale.
Parallèle avec Airbnb
C’est ici que le cas parle directement à l’expérience européenne.
Une étude montre qu’Airbnb fait pression sur les prix de la location résidentielle en retirant des unités du marché de longue durée. À Lisbonne et Porto (Portugal), une autre étude constate qu’une hausse d’un point de pourcentage de la part d’Airbnb entraîne une augmentation de 3,2 % des prix des logements. Dans les centres historiques très touristiques, les hausses atteignent 24,3 % en 2015 et 32,3 % au premier trimestre 2016 par rapport à la période pré-Airbnb.
La logique est analogue à celle qui se déploie au Brésil. En facilitant la gestion financière d’un bien, la plateformisation banalise la décision de traiter le logement comme un investissement. Paris, Barcelone, Lisbonne et Berlin en connaissent les conséquences : retrait d’unités du marché résidentiel, pression sur les prix ou éviction des habitants.
Quintoandar ne retire pas d’unités de la location de longue durée. La plateforme fait quelque chose de plus subtil : elle rend si simple le fait d’être propriétaire-investisseur qu’elle modifie le profil de ceux qui entrent sur le marché. Elle ne cause pas la financiarisation ; elle l’opérationnalise à grande échelle, et la rend accessible à n’importe quel petit propriétaire.
Une gouvernance publique de la location
Le cas brésilien pose à l’Europe une question double. Comment capter les bénéfices de la plateformisation pour celles et ceux qui en sont structurellement exclus, sans reproduire le vecteur qui a produit la crise Airbnb ?
L’Europe a deux options évidentes, et toutes deux ont un coût. Laisser les plateformes se développer sans cadre reproduit la trajectoire d’Airbnb : facilité d’accès, mais pression sur les prix et financiarisation. Les bloquer préserve les prix, mais maintient le mur qui exclut aujourd’hui six millions de personnes sans garant.
Une troisième voie existe. Elle suppose de construire des plateformes avec gouvernance publique, plafonds de rendement, transparence sur le profil des propriétaires, et mécanismes protégeant le caractère résidentiel du logement. Cela peut prendre la forme d’un cadre réglementaire imposé aux acteurs privés, ou d’une plateforme publique inspirée de Visale. Cette garantie locative gratuite par laquelle Action Logement se porte caution à la place d’un proche serait appliquée cette fois aux plateformes. Rien de tout cela n’est purement technique. Tout cela est politique.
Remplacer la confiance par un algorithme apporte un bénéfice indéniable : un accès plus large et plus démocratique. Mais ce choix peut entraîner un coût visible seulement après plusieurs années. Ce coût retombe sur ceux qui ne peuvent plus assumer les loyers des grandes villes. L’accès démocratique risque alors de n’être disponible qu’à ceux qui peuvent se le payer.
Fabio Shimabukuro Sandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:29
Canicule et santé au travail : quelles sont les adaptations mises en place par les organisations ?
Texte intégral (1593 mots)
Au-delà des obligations légales, comment les employeurs mettent-ils en place des mesures pour accompagner les salariés en période de forte chaleur, voire de canicule ? Une recherche portant sur plusieurs accords d’entreprises en Bretagne montre une grande hétérogénéité des dispositions effectives. Comment articulent-ils santé des salariés et continuité de la production ?
Engagée vers la neutralité carbone à l’horizon 2050, conformément à la stratégie nationale bas carbone, la France renforce progressivement les obligations environnementales des entreprises. Bilan des émissions de gaz à effet de serre, publication des émissions de CO₂, plan de vigilance environnementale sont autant de dispositifs qui les conduisent à mettre en œuvre des actions concrètes.
Depuis la canicule de 2003, les épisodes de fortes chaleurs se sont multipliés en France, entraînant un renforcement progressif du cadre réglementaire. Ainsi, le décret du 27 mai 2025 marque la reconnaissance de la chaleur comme risque professionnel. Il impose aux employeurs d’intégrer ce risque au document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), d’adapter l’organisation du travail selon les niveaux de vigilance de Météo-France, que de l’eau potable soit à disposition, que la température des locaux soient adaptées aussi aux fortes chaleurs, de protéger les salariés vulnérables et de sensibiliser l’ensemble des travailleurs aux mesures de prévention.
Au niveau institutionnel, plan national canicule mis en place à partir de 2003, PNST 5 et pour les entreprises plans chaleur, accords collectifs de prévention et de gestion des canicules ou de prévention de la pénibilité et plans de continuité d’activité en cas de fortes chaleurs, les dispositifs se sont progressivement structurés.
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Cet article analyse la prise en compte du « risque chaleur » par les organisations comme enjeu de santé et de sécurité au travail, dans le cadre de la transition écologique, de la négociation collective et de l’adaptation des organisations du travail.
L’analyse repose sur l’étude de 64 accords d’entreprise (parmi 300 accords sélectionnés selon le critère de présence des termes chaleurs ou canicule) et des entretiens menés auprès de 49 préventeurs de l’ouest de la France (questionnaire élaboré par un groupe de travail du Comité régional d’orientation des conditions de travail, CROCT, Bretagne) dans le cadre d’une recherche sur le changement climatique, le travail et la prévention des risques professionnels.
Une logique d’abord pragmatique
Alors que toutes les entreprises interrogées ont adopté une démarche de transition écologique, celles-ci demeurent hétérogènes. Elles relèvent principalement d’une logique pragmatique, axée sur des actions opérationnelles, ou d’une logique de conformité, orientée vers le respect des exigences réglementaires à l’aide d’audits et de mises en conformité.
Les actions mises en œuvre par les entreprises se répartissent en quatre catégories :
les changements de pratiques (achats responsables, réduction des déchets, mobilité douce, visioconférences),
les dispositifs de diagnostic (audits énergétiques, études techniques),
les outils de structuration stratégique (plans d’action, directives),
et la mobilisation de ressources externes, notamment les aides publiques.
Les entreprises recherchent avant tout une réduction de leur impact environnemental et une amélioration de leur performance, via la maîtrise des coûts et l’optimisation des ressources. Les effets sur l’organisation (protection des salariés contre les aléas climatiques, recrutement de spécialistes, amélioration de la qualité de vie au travail) et l’innovation sont plus rarement mis en avant.
Le secteur plus que la géographie
Le risque lié aux fortes chaleurs est traité de façon différente dans des accords aux objets variés (temps de travail, pénibilité, négociation annuelle obligatoire, qualité de vie et des conditions de travail, télétravail, relations de travail), même si près d’un tiers des textes portent spécifiquement sur les fortes chaleurs et les canicules.
L’industrie est le principal secteur concerné par les accords, devant le bâtiment et les travaux publics (BTP), l’agriculture et les transports. Ces activités ont en commun une forte exposition à la chaleur, qu’elle soit extérieure ou intérieure.
Si les métiers de plein air sont particulièrement exposés, certaines activités industrielles le sont tout autant en raison de la chaleur générée par les procédés de production, des bâtiments et d’une ventilation insuffisante. La localisation géographique joue un rôle secondaire. La conclusion d’accords dépend davantage du secteur d’activité que du territoire. L’intensification des épisodes de chaleur contribue ainsi à généraliser le risque climatique à l’ensemble du territoire.
Les accords antérieurs au décret du 27 mai 2025 relèvent principalement de démarches de prévention de la pénibilité ou de qualité de vie au travail. Le décret relatif aux fortes chaleurs vise quant à lui à prévenir les risques liés aux épisodes de chaleur intense (vigilance jaune, orange, rouge) et à garantir la santé et la sécurité des salariés.
Le rôle clé du référent chaleur
Les accords reposent généralement sur trois types de mesures : organisationnelles (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, travail de nuit, télétravail), matérielles (eau, ventilation, climatisation, brumisateurs) et sociales (sensibilisation, affichage, formation aux signaux de coup de chaleur).
Dans les accords, le « référent chaleur » joue un rôle central : il assure la veille météorologique, active les mesures de prévention, coordonne les dispositifs de rafraîchissement, identifie les salariés vulnérables et adapte leur organisation du travail en conséquence, notamment via le « Document unique d’évaluation des risques professionnels » (Duerp).
Des risques émergents
Les 49 répondants identifient une hausse des risques pour la santé et la sécurité des salariés ainsi qu’une dégradation des conditions de travail. Une quarantaine d’entreprises mentionnent notamment les troubles liés à la chaleur (inconfort thermique, déshydratation, fatigue, baisse de vigilance). Des disparités importantes selon les métiers sont soulignées. Quelques entreprises sont conscientes que la dégradation de la santé des salariés peut être aggravée par leurs conditions de vie, comme l’isolation de leur logement, ou leurs temps de déplacement.
Des risques nouveaux ou émergents sont plus rarement identifiés. Il en est ainsi des risques psychosociaux pour une douzaine d’entreprises qui cite la charge mentale et le stress en raison de la pression liée aux aléas climatiques, à la réorganisation des plannings, à la surcharge de travail, à la pression sur les équipes.
Les plus exposés sont les plus avancés
Pour s’adapter aux risques climatiques, la plupart des entreprises ont intégré la chaleur dans leur DUERP et mis en place des plans canicule ou des protocoles dédiés, avec des mesures graduées selon les niveaux de vigilance de Météo-France. Les secteurs les plus exposés, tels que le BTP, l’agroalimentaire ou l’éolien, apparaissent les plus avancés.
Les mesures les plus fréquentes concernent l’organisation du travail (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, réorganisation des tâches, plus rarement un arrêt de la production), la mise à disposition d’eau et d’équipements rafraîchissants (fontaines, brumisateurs, gilets), ainsi que des actions de sensibilisation. À plus long terme, certaines entreprises engagent des travaux de rénovation des bâtiments afin d’améliorer leur isolation.
La prise en compte des épisodes de canicule s’impose désormais comme un levier d’adaptation au changement climatique et d’engagement dans la transition écologique. Elle met en tension les temporalités de court et de long terme. Face à des épisodes appelés à devenir plus intenses et plus fréquents, les organisations doivent concilier réponses immédiates et transformations structurelles pour garantir la santé des salariés.
Nathalie Dedessus Le Moustier est membre du CROCT Bretagne en tant que personne qualifiée.
Bénédicte BERTHE et Marc Dumas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.