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18.03.2026 à 18:11

Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans la politique locale ?

Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Zéphirin Nganmeni, Maître de Conférences en Sciences Économiques, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Les femmes restent minoritaires dans les intercommunalités, là où se décident les orientations budgétaires et stratégiques des territoires.
Texte intégral (1679 mots)

Les femmes occupent aujourd’hui 42,1 % des sièges dans les conseils municipaux. Pourtant, elles restent minoritaires dans les intercommunalités, là où se décident les orientations budgétaires et stratégiques des territoires.


La France affiche une ambition claire en matière d’égalité femmes-hommes en politique. Depuis la loi sur la parité de 2000, les listes électorales dans de nombreuses communes doivent alterner femmes et hommes. Résultat, les conseils municipaux ont profondément changé de visage. Alors qu’en 1995, les femmes ne représentaient qu’environ 21 % des conseillers municipaux, en 2020, elles en représentent 42,1 %. Cette progression confirme l’efficacité des quotas pour transformer la représentation descriptive des assemblées locales). Mais derrière ce progrès visible se cache une réalité plus nuancée. Dans les structures intercommunales, là où se prennent des décisions clés sur les finances locales, l’aménagement du territoire ou le développement économique, les femmes restent nettement sous-représentées.

Notre recherche, fondée sur les données exhaustives des élections municipales de 2020 et sur plus de 64 000 délégués intercommunaux, met en évidence un mécanisme central : les inégalités observées dans les intercommunalités ne naissent pas à ce niveau, elles prolongent celles qui structurent déjà l’accès aux fonctions exécutives municipales.

Les intercommunalités, un lieu de pouvoir discret mais stratégique

Depuis 2014, chaque commune française doit intégrer l’une des 1 254 structures intercommunales, appelées établissements publics de coopération intercommunale. Ils exercent des compétences majeures en matière de fiscalité économique, de transports, de politique de l’habitat, de développement durable ou encore de planification urbaine. Ils constituent un niveau décisif de coordination et de mutualisation de l’action publique locale.

Pourtant, leurs membres ne sont pas élus directement par les citoyens. Ils sont désignés parmi les élus municipaux, selon des règles largement dépendantes de la taille des communes et du nombre de sièges attribués. La majorité des structures intercommunales se situent entre 30 % et 45 % de femmes, et les cas dépassant 50 % restent minoritaires. Cette distribution confirme que la parité n’est pas devenue la norme à l’échelle intercommunale.

Le verrou des postes exécutifs municipaux

Le point clé se situe au niveau des maires et des adjoints. Dans plus de 70 % des communes, l’intercommunalité ne dispose que d’un seul siège. Ce siège est presque systématiquement occupé par le maire. Or les maires demeurent très majoritairement des hommes. Le mécanisme est institutionnellement simple mais politiquement décisif. Lorsque la commune ne dispose que d’un représentant, celui-ci est issu de l’exécutif, le plus souvent le maire. La sous-représentation des femmes à la tête des municipalités se transmet donc directement à l’échelon intercommunal.

Les recherches consacrées à la désignation des maires montrent que cette phase, qui se déroule au sein même du conseil municipal, constitue un véritable point de blocage pour l’accès des femmes aux fonctions exécutives locales. Plus largement, les études sur la sélection des candidats et les carrières politiques mettent en évidence le poids de l’ancienneté, des réseaux partisans et de l’avantage des sortants. Ces mécanismes tendent à consolider la position de ceux déjà en place, le plus souvent des hommes.

Selon nos recherches, lorsque le nombre de sièges augmente, l’écart entre la part de femmes parmi les conseillers municipaux et leur part parmi les postes exécutifs se réduit, mais il ne disparaît pas. À l’échelle nationale, les femmes occupent 35,1 % des sièges intercommunaux, mais seulement 31,7 % des positions les plus stratégiques L’accès au pouvoir exécutif reste plus inégal que l’accès aux sièges ordinaires.

Taille et fragmentation : des effets institutionnels puissants

Tous les territoires ne se ressemblent pas. Nos analyses montrent que la taille démographique des intercommunalités est positivement associée à la présence féminine. Dans les 20 % d’intercommunalités les moins peuplées, la part moyenne de femmes est d’environ 31,6 %. Dans les 20 % les plus peuplées, elle atteint près de 39 %. L’effet est croissant mais non linéaire. La montée en population favorise la représentation féminine, puis l’effet marginal s’atténue dans les plus grandes structures. Ce résultat est cohérent avec les travaux montrant que les systèmes proportionnels et les contextes urbains plus politisés offrent un environnement plus favorable à l’émergence de candidatures féminines. Les grandes intercommunalités regroupent davantage de communes soumises à des règles de parité strictes et à une compétition partisane structurée.

À l’inverse, la fragmentation territoriale pénalise la représentation des femmes. À population équivalente, une intercommunalité composée d’un grand nombre de petites communes présente une proportion plus faible de femmes. La règle du délégué unique renforce mécaniquement le poids des maires, donc celui des hommes. Deux territoires démographiquement comparables peuvent ainsi produire des conseils intercommunaux très différents selon leur degré de fragmentation.

Le poids du statut juridique et du régime fiscal

Le type d’intercommunalité joue également un rôle significatif. Les métropoles atteignent en moyenne plus de 40 % de femmes, tandis que les communautés de communes, plus rurales et plus fragmentées, se situent autour de 34 %. Les structures à fiscalité professionnelle unique affichent une proportion plus élevée de femmes que celles à fiscalité additionnelle.

Ces différences traduisent des effets combinés de taille, d’intégration financière et de structuration institutionnelle. Les environnements plus intégrés tendent à s’accompagner de pratiques politiques plus formalisées et d’une mise en œuvre plus effective des normes de parité.

L’orientation politique : un effet réel mais limité

L’orientation politique a également un impact. Les intercommunalités à majorité de gauche comptent en moyenne davantage de femmes que celles orientées à droite. Ce résultat est cohérent avec la littérature montrant que les partis de gauche soutiennent plus fortement les quotas et les politiques d’égalité.

Cependant, cet effet reste secondaire par rapport aux contraintes institutionnelles. Les différences idéologiques existent, mais elles ne compensent pas les mécanismes structurels liés à la sélection des exécutifs municipaux et à la fragmentation territoriale.

Des assemblées plus paritaires, un pouvoir encore inégal

La France a profondément transformé la composition de ses conseils municipaux au cours des vingt dernières années. Dans les communes de plus de 1 000 habitants, la loi impose un équilibre entre femmes et hommes sur les listes électorales, ce qui a permis une progression nette de la présence féminine. Mais cette avancée reste incomplète. D’une part, ces obligations ne s’appliquent pas aux communes de moins de 1 000 habitants. D’autre part, elles encadrent la composition des listes, pas l’attribution des fonctions exécutives. Le choix des maires, des adjoints ou des représentants envoyés à l’intercommunalité, notamment lorsqu’il n’y a qu’un seul siège, n’est pas soumis aux mêmes règles. Or ce sont précisément ces fonctions qui concentrent l’essentiel du pouvoir décisionnel.

Ainsi, si les assemblées se sont féminisées, les postes où se prennent les décisions stratégiques demeurent majoritairement occupés par des hommes. La démocratie ne se limite pas à l’équilibre des chiffres. Elle suppose un accès réel et égal aux responsabilités et aux lieux où s’exerce effectivement le pouvoir.

Un enjeu démocratique

Les intercommunalités gèrent des budgets importants et structurent durablement l’action publique locale. Elles façonnent le quotidien des citoyens en matière de mobilité, d’habitat et de développement économique. Leur composition reflète imparfaitement la société qu’elles administrent. Les femmes représentent plus de la moitié de la population et près de la moitié des conseillers municipaux, mais elles restent minoritaires là où se concentrent les leviers exécutifs. Comprendre les mécanismes institutionnels qui produisent ces écarts permet de dépasser les explications culturalistes ou individualisantes. Les règles de désignation, les structures territoriales et les procédures de sélection interne façonnent profondément les trajectoires politiques.

La question n’est donc pas seulement celle de la présence des femmes en politique locale. Elle est celle de leur accès effectif, à égalité, aux positions où s’exerce réellement le pouvoir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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18.03.2026 à 18:10

Est-ce la fin du multilatéralisme ? Les organisations internationales, victimes collatérales de la guerre en Iran

Theresa Reinold, Professeure assistante de droit international, EDHEC Business School

Une nouvelle fois, l’ONU et l’UE ne se font guère entendre dans une crise majeure. Le multilatéralisme n’est pas mort, mais il est très mal en point…
Texte intégral (1852 mots)

La guerre en Iran met en évidence la faiblesse de l’ordre international fondé sur des règles, car elle démontre une fois de plus que les grandes puissances peuvent agir unilatéralement tout en paralysant les institutions censées garantir la sécurité collective. Le Conseil de sécurité de l’ONU apparaît incapable de réagir de manière équilibrée, notamment en raison du droit de veto et de doubles standards qui évitent de remettre en cause les actions des États-Unis et de leurs alliés. L’Union européenne, malgré son poids économique et diplomatique, reste marginalisée par ses divisions internes, sa dépendance sécuritaire envers Washington et son manque de volonté politique d’assumer un rôle géopolitique plus affirmé.


L’un des aspects les plus frappants de la guerre en Iran est la mesure dans laquelle elle a mis en évidence l’inefficacité des organisations internationales et des approches multilatérales pour résoudre les conflits mondiaux. Si nous considérons ce conflit comme un indicateur de la viabilité de l’ordre international fondé sur des règles établi après la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons conclure que le patient présente un pouls très faible.

L’Organisation des Nations unies (ONU) et l’Union européenne (UE) sont deux organisations qui incarnent l’ordre normatif mondial d’après 1945, un ordre fondé sur des principes tels que la règle de droit, la non-agression et le respect de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États souverains.

Ces principes, et les différentes organisations internationales qui les incarnent, sont parmi les premières victimes de la campagne militaire américano-israélienne. Comment en est-on arrivé là et que pourrait-on faire pour donner un nouveau souffle au multilatéralisme ?

Les Nations unies : une histoire de rivalité entre grandes puissances et de doubles standards

La guerre en Iran a clairement montré que le système de sécurité collective mis en place après 1945 est largement paralysé lorsqu’une grande puissance décide d’agir seule. Le Conseil de sécurité de l’ONU a été désigné comme le gardien de la paix et de la sécurité internationales, mais il a été paralysé par le droit de veto de ses membres permanents qui ont maintes fois utilisé leur influence pour protéger du regard international leurs propres actions et celles de leurs alliés.

Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran fin février 2026, le Conseil de sécurité n’a dans un premier temps pas réussi à trouver de réponse significative, et encore moins à autoriser des mesures visant à désamorcer la crise. Au contraire, le conflit s’est déroulé en dehors du cadre du droit international, les actions militaires unilatérales devenant la norme plutôt que l’exception.

Il a finalement, le 11 mars, adopté une résolution qui se concentrait uniquement sur la condamnation des attaques de l’Iran contre les États du Golfe. La résolution, adoptée par 13 voix pour et les abstentions de la Russie et de la Chine, qualifiait les actions de l’Iran d’« attaques flagrantes » et exigeait l’arrêt immédiat de cette agression régionale.

Si cette résolution est un signal important indiquant que l’institution est toujours active et que l’ONU a encore une certaine volonté de protéger les normes fondamentales sur lesquelles elle a été fondée, son approche unilatérale souligne le double standard persistant du Conseil de sécurité : la résolution ne fait aucune mention des frappes initiales américano-israéliennes contre l’Iran qui ont déclenché l’escalade, ni ne traite du contexte plus large du conflit, tel que la légalité de ces frappes ou l’assassinat du guide suprême iranien. Le silence assourdissant du Conseil de sécurité de l’ONU face aux violations du droit international par les États-Unis et Israël suggère une fois de plus l’utilisation d’un double standard et sape davantage sa crédibilité en tant que gardien de la paix et de la sécurité internationales.

Cependant, alors que le Conseil est actuellement plus ou moins paralysé, il existe une procédure qui pourrait redynamiser l’ONU dans cette crise géopolitique, à savoir la procédure « Uniting for Peace » (Unis pour la paix). Ce mécanisme donne des pouvoirs à l’Assemblée générale des Nations unies en cas d’impasse au Conseil de sécurité.

« Uniting for Peace » est une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1950 (résolution 377[V]). Elle a été conçue pour permettre à l’Assemblée générale d’agir dans les cas où le Conseil de sécurité est dans l’incapacité de le faire en raison d’un veto émis par l’un de ses membres permanents. L’objectif est de contourner un blocage du Conseil de sécurité et de permettre à l’Assemblée générale de recommander des mesures collectives – y compris l’emploi de la force armée – afin de maintenir ou de rétablir la paix et la sécurité internationales. Si cette procédure n’a pas encore été utilisée dans la crise iranienne, c’est parce que la volonté politique nécessaire à cet effet n’est pas suffisante.

L’Union européenne : une actrice dotée d’une réelle puissance géopolitique… mais qui n’est pas disposée à l’utiliser

Un autre aspect notable (mais sans surprise) de cette guerre est l’absence totale de pertinence de l’Union européenne en tant que médiatrice et artisane de la paix. L’impulsion fondatrice de l’UE était de construire la paix sur la base de la coopération multilatérale et de la résolution non violente des conflits. L’UE se considère comme une puissance normative qui cherche à projeter ses valeurs dans le monde entier en utilisant le soft power, mais qui a tendance à éviter de recourir à la coercition.

Malheureusement, la période dans laquelle nous vivons est celle où les États les plus puissants ont décidé que la violence était désormais l’outil privilégié pour atteindre leurs objectifs de politique étrangère, soit en renversant les régimes hostiles, soit en s’emparant de territoires étrangers par la force armée.

Dans ce monde où règne la loi du plus fort, l’Europe semble impuissante. L’UE n’a pas été consultée avant la guerre en Iran et ne participe pas activement aux hostilités. Au contraire, elle observe depuis les coulisses, lançant des appels futiles à la retenue et se sabotant elle-même dans des querelles internes. Cela est regrettable, compte tenu du rôle historique joué par l’Europe dans la négociation de l’accord sur le nucléaire iranien.

Pourquoi l’UE se retrouve-t-elle spectatrice dans l’événement géopolitique le plus important de 2026 ? D’une part, parce qu’elle n’a – une fois de plus – pas réussi à parler d’une seule voix. Les États membres ont adopté des positions divergentes, certains exprimant leur soutien aux actions américano-israéliennes et d’autres appelant à la retenue. L’Espagne, par exemple, a pris le risque d’un conflit ouvert avec l’administration Trump au sujet de l’utilisation de ses bases militaires pour l’effort de guerre, tandis que d’autres acteurs importants, dont l’Allemagne et la France, ont exprimé une certaine compréhension pour les frappes aériennes.

S’il est facile de critiquer l’UE pour son manque d’unité sur des questions géopolitiques majeures, cette multiplicité de voix est en réalité une caractéristique voulue de cette entité hybride, qui combine à la fois des éléments supranationaux et intergouvernementaux dans son architecture institutionnelle. Dans le même temps, cette caractéristique sape activement l’action de l’UE sur la scène internationale.

Un autre facteur qui condamne l’UE à l’inefficacité dans les crises géopolitiques est la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis en matière de sécurité et l’absence d’une politique de défense commune soutenue par une armée européenne.

Cependant, le plus grand obstacle à l’action de l’UE en matière de géopolitique n’est ni institutionnel ni matériel. Il est d’ordre psychologique. Il n’y a aucune volonté de diriger, aucune volonté d’utiliser une approche musclée pour contrer le mépris flagrant de Trump pour le multilatéralisme et le droit international (valeurs qui sont au cœur de l’identité européenne), et une croyance naïve que les relations transatlantiques se répareront d’elles-mêmes. Au lieu de tirer parti de son poids économique et diplomatique pour contrer les actions unilatérales des États-Unis, l’UE a souvent eu recours à des gestes réactifs et conciliants, dans l’espoir que l’harmonie transatlantique serait rétablie d’une manière ou d’une autre par la seule bonne volonté. Cela reflète une erreur de calcul fondamentale : la conviction que les États-Unis, sous Trump ou sous tout autre dirigeant, finiront par reconnaître et récompenser la loyauté européenne, même si les actions de Washington démontrent le contraire.

La bonne nouvelle, c’est que cela peut changer. Les mentalités peuvent évoluer, les identités peuvent être reconstruites et l’autonomie peut être renforcée.

Le patient est faible, mais il y a de l’espoir

Non, le multilatéralisme n’est pas mort. Les organisations internationales telles que l’ONU et l’UE ont non seulement mis en place des normes et des mécanismes qui les autoriseraient à jouer un rôle essentiel dans les crises géopolitiques, mais elles disposent également d’énormes ressources qui leur permettraient de jouer un tel rôle.

Le pouls du patient est donc faible, mais il existe des remèdes efficaces pour le renforcer. Nous devons maintenant rassembler la volonté politique nécessaire pour les appliquer.

The Conversation

Theresa Reinold a reçu des financements de Thyssen Foundation.

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18.03.2026 à 18:09

Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique

Kambiz Zare, Professor of International Business and Geostrategy, Kedge Business School

Le prix du pétrole a nettement augmenté depuis le début de la crise dans le golfe Persique. Même si elle a diversifié ses fournisseurs d’énergie, l’Europe demeure très vulnérable.
Texte intégral (2045 mots)

Les tensions dans le golfe Persique mettent en évidence la vulnérabilité structurelle des pays de l’union européenne, qui importent environ 58 % de leur énergie, ce qui les rend très sensibles à toute perturbation des routes maritimes ou de la production des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. La réponse ne peut être exclusivement militaire : l’UE doit accélérer sa transition énergétique et s’engager plus activement sur le plan diplomatique pour stabiliser la région.


Dans le contexte actuel, les marchés, comme toujours, continuent de réagir aux informations qu’ils reçoivent. Ils montent, ils baissent, ils peuvent créer des épisodes de panique, mais aussi des opportunités d’arbitrage, tout en incitant les investisseurs à rechercher des placements jugés plus sûrs. Au fond, cette réactivité immédiate est la nature même des marchés.

En ce qui concerne la crise iranienne, à ce stade il faut distinguer deux niveaux. Le premier est déjà visible : un choc de volatilité. Le second serait beaucoup plus grave : un choc systémique majeur. Pour l’instant, le premier est réel ; le second reste un risque, pas une certitude.

Pour l’Union européenne, l’enjeu ne se limite pas à une accalmie boursière ou à une baisse ponctuelle du prix du baril de Brent. Le problème est plus profond : l’Europe reste fortement exposée aux chocs énergétiques extérieurs, en particulier lorsque les tensions géopolitiques menacent les routes maritimes, le trafic des tankers et la confiance des producteurs du golfe Persique. L’énergie n’est pas un sujet périphérique pour l’économie européenne. Elle se situe au cœur de l’inflation, de la production industrielle, des coûts de transport et de la compétitivité.

Figure 1 : Taux d’inflation des prix de l’énergie dans l’Union européenne entre 2019 et 2025, par produit. Statista

En d’autres termes, même lorsque les prix reculent temporairement, le signal stratégique reste inchangé : la sécurité énergétique de l’Europe demeure vulnérable à des perturbations que cette dernière ne contrôle pas.

Une vulnérabilité structurelle de l’Europe

La fragilité européenne n’est pas conjoncturelle ; elle est structurelle. Depuis longtemps, la demande énergétique de l’UE dépasse sa production intérieure, ce qui rend le bloc durablement dépendant des importations. Le taux global de dépendance énergétique de l’UE se situe autour de 58 %. Surtout, l’Union importe plus de 90 % du pétrole qu’elle consomme et entre environ 80 % et 90 % de son gaz, selon les indicateurs retenus. Cette réalité place l’Europe en situation de forte exposition dès qu’un conflit menace les voies maritimes, les flux pétroliers ou la production des régions exportatrices.

Figure 2 : Approvisionnement en énergie primaire dans l’Union européenne de 2023 à 2024, par combustible. Statista

L’Europe a certes diversifié une partie de ses fournisseurs. Pour le pétrole, ses principaux partenaires sont aujourd’hui les États-Unis, la Norvège et le Kazakhstan. Pour le gaz, la Norvège occupe une place centrale, suivie par l’Algérie et le Royaume-Uni. En matière de gaz naturel liquéfié, les États-Unis dominent très largement, devant la Russie puis le Qatar.

Cette diversification a réduit certains risques, mais elle n’a pas supprimé la dépendance. Elle a simplement changé sa géographie. L’Europe dépend moins d’un fournisseur unique qu’auparavant, mais elle reste profondément insérée dans un marché mondial où les prix réagissent immédiatement aux tensions géopolitiques.

Le détroit d’Ormuz : un choc qui dépasse le seul pétrole

Le risque lié au détroit d’Ormuz ne concerne pas uniquement le pétrole. Toute perturbation durable dans le golfe Persique peut aussi affecter d’autres matières premières et intrants stratégiques pour l’industrie européenne : engrais, produits chimiques, pétrochimiques, plastiques et divers produits intermédiaires indispensables aux chaînes de production.

Pour l’Europe, les secteurs les plus vulnérables sont ceux qui sont déjà très énergivores ou fortement dépendants d’intrants importés. On pense notamment à la chimie, à la pétrochimie, au ciment, au verre, à la céramique, au papier, mais aussi à certaines branches de l’agroalimentaire via la question des engrais et du transport. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces secteurs se situent souvent en amont de l’économie. Lorsqu’ils subissent une hausse des coûts, celle-ci se diffuse ensuite dans le reste du système productif. Le choc ne reste donc pas limité à l’énergie. Il passe aussi par le fret, l’assurance maritime, les coûts de production et, à terme, par les prix à la consommation.

Autrement dit, l’Europe ne fait pas face à une simple tension énergétique, mais à une chaîne de transmission inflationniste beaucoup plus large. Il n’est même pas nécessaire qu’Ormuz soit totalement fermé pour produire cet effet. Le simple risque de perturbation peut suffire à faire grimper les prix, parce que les marchés réagissent autant à l’anticipation d’un choc qu’au choc lui-même.

Prix du pétrole, croissance et risque stagflationniste

Le retour d’un pétrole au-dessus de 100 dollars (85,5 euros) est un marqueur très préoccupant pour l’Europe. Une telle hausse renchérit immédiatement le transport, pèse sur les marges industrielles, fragilise la compétitivité et réduit le pouvoir d’achat. L’Europe n’est peut-être pas au centre géographique de la crise, mais elle en supporte très directement les conséquences économiques.

La Commission européenne a évoqué le risque d’un choc stagflationniste majeur. Le scénario est crédible – l’expérience de l’invasion de l’Ukraine n’est pas loin –, mais il ne doit pas être présenté comme inévitable. Il devient sérieux si trois conditions se cumulent : un choc énergétique durable, une remontée de l’inflation et un ralentissement de l’activité sous l’effet de coûts élevés prolongés.

Pour la zone euro, la vulnérabilité est réelle, car la croissance y est déjà plus modérée que dans d’autres grands blocs, notamment les États-Unis ou certaines économies asiatiques. Cela signifie que l’Europe dispose de moins de marge pour absorber un nouveau choc d’offre. Nous ne sommes pas automatiquement dans une répétition du choc de 2022. Tout dépendra de la durée de la crise, de l’intensité de la perturbation et de la capacité de l’Europe à sécuriser ses approvisionnements.

Ce que l’Europe peut faire : d’Ormuz à Bruxelles, deux priorités

Le déploiement d’une flotte européenne peut contribuer à sécuriser les routes commerciales et à rassurer les marchés. Mais il faut rester lucide : cela ne fera ni baisser durablement les prix ni disparaître le risque géopolitique. La réponse européenne ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être diplomatique, énergétique et stratégique.

La leçon est claire : tant que l’Europe restera dépendante du pétrole et du gaz importés, toute crise majeure dans le golfe Persique continuera d’affecter directement ses prix, son inflation, son industrie et sa croissance. L’instabilité du Moyen-Orient n’est plus un sujet périphérique ; elle fait partie intégrante de la sécurité économique européenne.

L’Union européenne doit d’abord accélérer sa sortie de la dépendance aux énergies fossiles, en misant davantage sur les renouvelables, l’électrification, les réseaux et l’efficacité énergétique. Elle doit ensuite contribuer plus activement à la stabilité régionale. La sécurité de l’économie européenne dépend aussi de sa capacité à défendre un environnement géopolitique plus stable.

The Conversation

Kambiz Zare est membre du conseil scientifique du Spirales Institute Think Tank

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