17.03.2025 à 12:00
Ali Kebir
Retour sur un entretien d'Arrêt sur images.
- Leurs critiques et la nôtre / Daniel Schneidermann, "Arrêt sur images", France CultureOn sait que la critique des médias – du moins celle qui ne se complaît pas dans la connivence et la bienséance – n'est pas la bienvenue au sein de ces mêmes médias. Dans l'audiovisuel comme dans la presse, l'exercice est impossible et, d'entraves en censures pures et simples, les exemples ne se comptent plus. Mais peut-on critiquer les médias en dehors des grands médias, en compagnie de l'un de leurs représentants ? Un cas, assez rare, s'est présenté le 5 février 2025 : Guillaume Erner, le producteur et animateur vedette de France Culture, a accepté une discussion avec Daniel Schneidermann sur Arrêt sur images. Peine perdue pour la critique des médias… Mais instructif quant aux mécanismes de défense développés par l'éditocratie pour éviter toute véritable remise en cause.
Pouvait-on s'attendre à ce que Guillaume Erner accepte d'accomplir un retour réflexif sur les « Matins » de France Culture et sur les pratiques de ses confrères et consœurs ? Sans surprise, celui que La Revue des médias présente comme un « amoureux de la complexité » s'est plutôt réfugié dans le « prêt-à-répondre » typique de l'éditocratie. Alternant flagornerie et accusations offensantes, il a excellé dans l'art du déni, de l'autocélébration, de la contorsion et de l'indignation. Meilleur du pire.
Pressé par Daniel Schneidermann de se prononcer sur le double standard qui structure le traitement médiatique de la question palestinienne – très largement documenté [1] –, l'animateur « complexe » en récuse purement et simplement l'existence :
- Daniel Schneidermann : Mon sentiment [...], c'est que [...] les 45 000 morts palestiniens à Gaza n'ont pas été pleurés, célébrés de la même manière que l'ont été les 1 200 morts israéliens du 7 octobre. Voilà, est-ce que sur ce point on peut tomber d'accord ?
- Guillaume Erner : Mais pas du tout !
- Daniel Schneidermann : Pas du tout ?
- Guillaume Erner : Mais pas du tout.
Après le déni, l'autocélébration ? Alors que la question portait sur les médias audiovisuels en général, Guillaume Erner l'esquive en mentionnant son cas particulier – irréprochable, forcément. La stérilité de l'échange donne très vite sa mesure. Lorsque Daniel Schneidermann interroge par exemple le matinalier sur son interview du journaliste palestinien Rami Abou Jamous, au cours de laquelle Erner reprit des éléments de la propagande israélienne dans 10 questions (sur 23), ce dernier allume immédiatement un contre-feu en mobilisant une des armes favorites de l'éditocratie contre la critique d'Israël et de ses relais médiatiques : « ASI ne s'intéresse à mes émissions que lorsque je traite de la question israélo-palestinienne. […] Il y a, vous voyez, une judéo-obsession chez ceux qui font ça. » Ou encore, plus tard :
Guillaume Erner : Je pense que s'il y a quelque chose d'inouï qui devrait réveiller Daniel Schneidermann la nuit tous les jours [...], cette chose-là extrêmement importante c'est, si vous voulez, les milliers et millions de musulmans qui sont aujourd'hui persécutés dans des régions dont personne ne parle, dont tout le monde se fout. Je pense évidemment en premier lieu aux Ouïghours et en deuxième lieu aux Rohingyas. C'est ce qu'on appelle la tache aveugle. S'il y avait une sincérité… Darwich, dans un vers [...] dit finalement que la seule raison pour laquelle on s'intéresse aux Palestiniens [...], c'est parce qu'ils ont comme ennemi les juifs. Quand les musulmans ont comme ennemi les Chinois ou les Birmans, on s'en tape et personne n'en parle, sauf France Culture.
Si l'on ne peut que déplorer l'absence effective d'information sur les peuples opprimés cités par Erner, on ne voit pas bien en quoi, d'une part, cette invisibilisation permettrait d'invalider les carences médiatiques (bien réelles) du traitement médiatique sur la situation à Gaza, notamment au regard des standards de médiatisation fixés par les rédactions en chef au lendemain du 7 octobre 2023 [2]. D'autre part, à notre connaissance, le désintérêt des chefferies médiatiques pour les Ouïghours et les Rohingyas ne va pas de pair avec l'expression d'un « soutien inconditionnel » à leurs oppresseurs chinois et birmans sur les plateaux de télévisions, ni n'est l'occasion d'un déferlement d'expressions racistes et déshumanisantes, comme ce fut le cas à l'endroit des Palestiniens des mois durant. L'un dans l'autre, recourir à l'un des plus ardents défenseurs de l'autodétermination du peuple palestinien, en la personne du poète Marhmoud Darwich, pour assimiler la critique du « deux poids, deux mesures » à un impensé antisémite relève, à tout le moins, d'un profond égarement.
Guillaume Erner refusant catégoriquement de reconnaître le double standard à l'œuvre, il en exonère également les personnalités médiatiques épinglées par Daniel Schneidermann dans son livre Le Charlisme (Seuil, 2025), au premier rang desquelles Sophia Aram – « une de mes intimes », « mon amie », vis-à-vis de laquelle il assume ici sans scrupule un « conflit d'intérêt » – et Caroline Fourest. Car un bon éditocrate protège les siens. S'agissant de cette dernière, le matinalier fait même preuve de loyauté jusqu'à la caricature. N'a-t-elle pas déclaré que les morts palestiniens ne peuvent être mis sur le même plan que les morts israéliens ? La réponse d'Erner est une nouvelle fois une merveille de pensée complexe. D'abord, il semble reconnaître le double standard dans la bouche de sa camarade : « Je ne partage pas du tout cette représentation des choses. Je pense que toute mort est évidemment un drame et il n'y a pas de bonne manière de faire mourir les enfants. » Mais quelques phrases plus tard… volte-face :
Guillaume Erner : Mais par ailleurs attendez, j'aimerais qu'on continue sur Caroline Fourest […]. Imaginons par exemple qu'elle incarne, ce que je ne crois pas, le deux poids, deux mesures dans ce domaine-là, c'est-à-dire qu'elle pense qu'il est bon d'ôter des vies palestiniennes, parce que le deux poids, deux mesures c'est ça […].
Classique, sinon habile opération d'enfumage chez les éditocrates : caricaturer les critiques qui leur déplaisent, rendant ainsi impossible tout examen sérieux de leurs productions. Face à Schneidermann, Guillaume Erner use et abuse sans aucun complexe de ces procédés rhétoriques frauduleux. Évoque-t-on le double standard de nombreux commentateurs de plateau ? Il soutient que Schneidermann voit partout des « gens monstrueux ». La reprise de la propagande israélienne ? « Vous ne trouvez pas dans Le charlisme une seule personne qui soit véritablement un défenseur acharné de Tsahal. Des disciples de Smotrich, en France, il y en a très peu. » Schneidermann évoque-t-il une chronique dans laquelle Erner parle plus volontiers du chapeau de Melania Trump que du salut nazi d'Elon Musk ? « Vous pensez que je suis un nazi en fait ? Et que je veux couvrir [les nazis] ? » Le journaliste d'Arrêt sur images souhaite-il dire « ce qui [l]'a le plus choqué dans [le] livre [d'Erner] » ? Ce dernier le coupe avant de connaître le grief en question : « Je n'aime pas le mot "choqué". Je pense que vous valez mieux que la seule dénonciation de catégories morales qui sous-entendraient que je suis un génocidaire. » L'omniprésence de Caroline Fourest sur les plateaux ? Erner nie l'évidence et balaye d'un revers de main la critique de la mutilation structurelle du pluralisme : « Parce qu'il faudrait la radier à vie ? » ; « Vous voulez qu'elle soit blacklistée ? »… Avant de s'autocélébrer de nouveau : « J'ai invité Ilan Pappé, j'ai invité Shlomo Sand, j'ai invité Elias Sanbar. » Bravo ! Le matinalier épris de complexité ignore-t-il qu'un cas particulier ne saurait constituer une règle générale ?
Autre point aveugle : Erner refuse d'envisager le pouvoir de (dé)légitimation à géométrie variable qu'exercent les chefferies médiatiques – et lui compris. En effet, le problème n'est pas tant de vouloir « radier » Caroline Fourest que de dénoncer leur complaisance persistante à son égard : contrairement à de nombreux soutiens (réels ou supposés) du peuple palestinien sommés en permanence de montrer patte blanche, suspectés et diffamés à longueur d'antenne, assaillis d'injonctions à « condamner » le Hamas, accablés en boucle par les professionnels du commentaire pour des déclarations jugées « inacceptables » dont ils doivent répondre des mois durant [3], Caroline Fourest écume les plateaux sans être jamais (ou presque) mise en situation de devoir justifier les siennes.
Pourquoi défendre autant Fourest ? Parce que dans le champ journalistique, le copinage est un impératif réputationnel, voire ce qui fait et défait les carrières ? La spontanéité désarmante de cette déclaration porterait presque à le croire :
Guillaume Erner : Il y a chez Caroline Fourest toutes sortes de choses évidemment critiquables qu'on peut critiquer. Moi, elle ne me parle plus, donc je ne peux pas en plus dire que c'est une copine, vous voyez, j'aimerais bien qu'elle me reparle. Caroline, si tu peux me reparler, reparle moi !
La déclaration est des plus touchantes... A-t-on un cœur de pierre si on la juge peu professionnelle ? Elle est en tout cas révélatrice des règles du jeu médiatique.
La critique des médias est acceptable – si la cible fait consensus, et que les errements dénoncés se conjuguent au passé… Aussi Guillaume Erner ne ménage-t-il pas ses louanges à Schneidermann pour son ouvrage Berlin, 1933 (Seuil, 2018), qui documente l'aveuglement des élites médiatiques occidentales au moment de l'accession de Hitler au pouvoir. Mais quand la critique soulève la responsabilité actuelle des journalistes, sa légitimé devient… moins évidente. Outre sa dénégation constante du double standard, la critique par Daniel Schneidermann de ses conclusions hâtives dans l'affaire des mains rouges taguées sur le mémorial de la Shoah [4] est qualifiée de « chronique de fou, chronique de malade ». Les analyses des discours de Caroline Fourest et des angles morts de Sophia Aram dans Le Charlisme sont des « spéculations inouïes », une « attaque complétement saugrenue », relevant d'une « architecture intellectuelle complètement folle » qui consisterait à « prêter aux gens des positions qui sont des positions absurdes ». Toute ressemblance…
Erner le montre : les grands médias refusent toute critique qui ne soit pas autorisée, exercée par eux-mêmes dans des chroniques « Médias » inoffensives [5]. Une critique indépendante, qui pointe leurs failles et leurs biais n'a tout simplement pas accès à eux. Acrimed en sait quelque chose. Schneidermann en obtient la confirmation ingénue. Au début de l'entretien, alors que Daniel Schneidermann rappelle avoir été invité à deux reprises sur France Culture au moment de la sortie de Berlin, 1933, Erner a cette réaction intéressante :
- Guillaume Erner : Inviter Schneidermann deux fois à France Culture, ce n'est pas rien.
- Daniel Schneidermann : C'est-à-dire ? Ça veut dire quoi ?
- Guillaume Erner : Ça veut dire, si vous voulez, bon… vous êtes une sorte de caractériel du journalisme et donc…
Mais il faut attendre la fin de l'entretien pour que Guillaume Erner dévoile le fond de sa pensée :
- Guillaume Erner : Comme tous les trois mois, Schneidermann fait un papier assassin sur France Culture, etc., évidemment, on ne va pas inviter quelqu'un qui vient de vous défoncer le pied. Et d'ailleurs à chaque fois que j'ai dit « je vais chez Schneidermann », on m'a dit « mais t'es dingue, qu'est-ce que tu vas foutre chez Schneidermann ? » […] Il y a forcément des copains salariés de France Culture que vous avez déjà défoncés dans vos papiers, donc moi, je ne veux pas avoir ces dix copains déboulant dans mon bureau en me disant : « Salaud ! Pourquoi t'as invité Schneidermann ? »…
- Daniel Schneidermann : Parce que c'est comme ça que ça se passerait ?
- Guillaume Erner : On l'imagine.
Reconnaissons à l'homme le mérite de la franchise. Il admet le plus naturellement du monde – en naturalisant ainsi la pratique – qu'il est normal d'invisibiliser un discours pointant les travers des « copains ». L'idée acquiert une saveur toute particulière quand, sans y voir aucune contradiction, il défendra quelques minutes plus tard l'omniprésence de Caroline Fourest dans les médias au nom de la liberté d'expression et déclarait, quelques minutes plus tôt : « La liberté d'expression […] est vraiment un thème qui m'est cher. » La voix des « Matins » de France Culture est décidément impénétrable ! Alors qu'ils évoquent le licenciement de Schneidermann du Monde pour avoir critiqué publiquement le journal à l'occasion de la publication de La face cachée du Monde de Péan et Cohen, Guillaume Erner ne voit pas le problème de la loyauté aveugle exigée par la norme de l'entre-soi. Non, lui voit plutôt un défaut de personnalité chez le licencié, le qualifiant de « mauvais coucheur », et un défaut de fidélité, consistant à « jouer contre son camp » [6]. Une reformulation élégante du précepte qu'édictait… Cyril Hanouna, lorsque le député Louis Boyard osa critiquer Vincent Bolloré à domicile, sur C8 : « Moi, je ne crache pas dans la main qui me nourrit ».
Mais Guillaume Erner est un journaliste « cérébral » – comme le dit son ex-patronne. Il a donc une théorie originale sur la goujaterie critique de son hôte. Il y aurait selon lui une « méthode Schneidermann » qui consisterait « à taper d'abord sur ceux qui veulent faire la paix. Je m'explique. [...] C'est-à-dire que tout ce qui incarne une position médiane et centrale. France Culture, parce que vous avez fait plusieurs papiers assassins contre moi, contre la chaîne. Tout ce qui pourrait relever d'une position de paix, d'une position équanime est visé [...]. »
La critique des médias est inconséquente et dangereuse, puisqu'elle s'en prend au cercle des gens « raisonnables », qui sont naturellement des « faiseurs de paix », au nombre desquels Guillaume Erner se compte évidemment. Derrière ces fariboles, se cache une vérité toute simple, qu'Erner finit par énoncer : le crime qu'a commis Schneidermann, c'est d'avoir critiqué France Culture, « que vous défoncez à chaque fois que vous le pouvez, alors que vous devriez nous protéger tous les jours ». « Protéger »… ou « adouber » ? Pour l'aristocrate du PAF, la seule critique légitime serait celle qui le valide. En toute logique, on ne peut rien reprocher aux « meilleurs »… On ne peut rien trouver à redire non plus à leurs équations orwelliennes : relayer la propagande de guerre israélienne, c'est œuvrer à la paix. La cohérence intellectuelle est une pulsion déraisonnable. Invisibiliser la critique des médias, c'est défendre la liberté d'expression.
Ali Kebir, avec Pauline Perrenot et Maxime Friot
[1] Voir notre rubrique « 2010-… La désinformation continue ».
[2] Rappelons par exemple qu'entre le 7 octobre et septembre 2024 selon l'INA, « près de la moitié de la médiatisation du conflit Israël-Hamas [sur les quatre chaînes d'information en continu] a été concentrée sur les deux premiers mois », dont on se rappelle en outre fort bien la teneur…
[3] Voir par exemple « Acharnement médiatique contre Rima Hassan », Acrimed, 31/05/2024 ou « Conflit israélo-palestinien : calomnies médiatiques contre LFI ou "La Formation infréquentable" », Acrimed, 26/10/2023.
[4] Sans preuve, il a laissé entendre que les coupables de ce forfait antisémite étaient des militants pro-palestiniens. Voir Daniel Schneidermann, « La preuve par les mains rouges », Libération, 26/05/2024.
[5] Sauf, éventuellement, pour un concurrent.
[6] Quand il n'identifie pas plus simplement… une « pulsion » : « Vous avez une sorte de dibbouk intérieur, [...] une sorte de fantôme intérieur, une sorte de petit diable en yiddish. C'est pas un méchant diable, mais bon, c'est un diable, qui est embêtant et qui vous oblige à montrer que votre probité, votre intégrité vous conduit à jouer contre votre camp. »
14.03.2025 à 11:08
Elvis Bruneaux
Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n'est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 07/03/2025 au 13/03/2025.
« Cisjordanie, grande oubliée des médias », Acrimed, 12/03.
« Du JDD au JDNews : et au milieu de l'extrême droite trône le gouvernement, Acrimed, 10/03.
« Balance ton putsch : Hanouna se rêve en Trump français », Blast, 11/03.
« Les médias du milliardaire Vincent Bolloré défendent désormais ouvertement la Russie », Le Monde, 8/03.
« Sur CNews, l'heure des pro-russes ? », Arrêt sur images, 13/03.
« Cyril Hanouna en roue libre, les dirigeants de M6 sous pression », Libération, 12/03.
« Cher Kevin Bossuet », Blast, 8/03.
« Kevin Bossuet : 1053 posts effacés en 24 heures », Blast, 10/03.
« L'"affaire" des normes de panonceaux : comment Europe 1 nourrit le populisme miléiste », Libération, 7/03.
« Frédéric Beigbeder, fossile-type de l'homme du XXème siècle », Arrêt sur images, 7/03.
« Chez "Estelle Midi", les enfants, c'était mieux avant ! », Arrêt sur images, 8/03.
« "L'île de la tentation", sur W9 : lubrique à brac », Télérama, 7/03.
« Rima Hassan et le Hamas : l'inaudible réponse ? », Arrêt sur images, 12/03.
« Aphatie, RTL, les nazis et l'Algérie : ce que révèle la polémique sur l'état de nos médias », Le Média, 12/03.
« Pierre-Édouard Stérin en passe d'entrer au capital d'Explore Media », La Lettre, 12/03.
« Le patron de RTL nommé directeur général de BFM RMC », Libération, 12/03.
« Qui pour succéder à Delphine Ernotte ? L'Arcom lance la course à la présidence de France Télévisions », Libération, 11/03.
« Réforme de l'audiovisuel public : Rachida Dati confie une mission à Laurence Bloch, ex-directrice des antennes de Radio France », Le Monde, 10/03.
« TV5Monde : Kim Younes lance ses travaux pour "moderniser" le groupe audiovisuel francophone », Le Monde, 8/03.
« Franck Annese, le boulimique patron de So Press », Le Monde, 8/03.
« La chaîne TV de Daniel Kretinsky trouve son secrétaire général », La Lettre, 10/03.
« Jean-Michel Aphatie quitte RTL après ses propos sur Oradour-sur-Glane en Algérie », Le Monde, 9/03.
« Ce que dit la démission de RTL de Jean-Michel Aphatie, par Daniel Schneidermann », Libération, 8/03.
« "Midi libre" va accueillir un nouveau directeur de la rédaction, Olivier Marino, venu de "Nice-Matin" », Le Monde, 10/03.
« La nouvelle stratégie digitale de BFM et RMC crée des tensions au sein des rédactions », Le Figaro, 7/03.
« Guerre d'Algérie : France Télévisions revient sur sa décision de déprogrammer un documentaire sur l'usage des armes chimiques par la France », L'Humanité, 11/03.
« Procès "Squarcini" : RSF salue la condamnation des personnes impliquées dans la surveillance et l'infiltration de la rédaction de Fakir », RSF, 7/03.
« Seize ans après, Claude Askolovitch tente de classer l'affaire Siné », Acrimed, 7/03.
« Avant leur assemblée générale, les Ami.es de l'Huma veulent se réinventer », L'Humanité, 9/03.
« "Intimidations", "menaces" : les méthodes controversées d'un journaliste du "Point" », Arrêt sur images, 11/03.
« Carte "corporate" : les salariés de France TV ont-ils droit à 4 000 euros de frais professionnels par mois ? », Libération, 11/03.
« Le CDJM publie une recommandation consacrée au traitement médiatique du fait divers », CDJM, 10/03.
« Attaqué par la bollosphère, Emmanuel Macron découvre la lune », Libération, 12/03.
« Le Parisien, Mediapart… les procédures très originales de Gérard Depardieu contre les médias », L'Informé, 12/03.
Et aussi, dans le monde : États-Unis, Kenya, Syrie, Syrie (bis), Syrie (ter), Belize, Guatemala, Allemagne pour sa loi sur les services de renseignement fédéral, Burundi, Philippines, Azerbaïdjan...
Retrouver toutes les revues de presse ici.
[1] Précisons-le : référencer un article dans cette revue de presse ne signifie pas forcément que nous y souscrivons sans réserve.
14.03.2025 à 10:32
Pauline Perrenot
Depuis l'allocution d'Emmanuel Macron à propos de la guerre en Ukraine, le 5 mars, les grands médias sont en ordre de marche. Réhabilitation du président en « chef de guerre », patriotisme exacerbé, concert militariste et glorification des industriels de guerre… Mené tambour battant, le SAV du discours présidentiel s'accompagne d'une nouvelle séquence de matraquage patronal contre le « modèle social » et pour « travailler plus » au nom, prétendument, de l'« effort de guerre » : « Pensions ou munitions ? » ; « Les canons ou les allocations ? » Signés Dominique Seux (Les Échos, 10/03) et Étienne Gernelle (RTL, 10/03), les deux slogans donnent le ton.
Les haut-parleurs médiatiques s'en donnent à plein poumon. « Faire le tri des dépenses budgétaires et sociales au profit de l'impératif militaire », sermonne Nicolas Beytout dans L'Opinion (5/03), dont la Une s'enthousiasme pour « cette rigueur qui vient » : « Concrètement, détaille un second journaliste, il pourrait s'agir de travailler plus longtemps (de quoi torpiller le conclave sur les retraites…), de ne plus indexer les retraites sur l'inflation, de supprimer les dépenses sociales les moins utiles, d'augmenter le taux d'emploi… » Et c'est peu dire que le quotidien entend peser sur les « réformes » envisagées par Emmanuel Macron. « Pas d'échappatoire, il faut réduire les dépenses publiques », prescrit de nouveau Nicolas Beytout deux jours plus tard (7/03), listant les coups de boutoir à imposer « aux collectivités locales et à la sphère sociale » : « âge de la retraite, assurance maladie, chômage, charges sociales, tout devra être questionné. » « Effort de guerre : bientôt la retraite à 70 ans ? », martèle la rédaction, préconisant que la France adopte à cet égard une « Danemark attitude ».
Même tonalité aux Échos (10/03), où Dominique Seux affirme que « travailler plus est le meilleur moyen de financer l'effort nécessaire pour nos armées », tout en suggérant à Emmanuel Macron de se tenir à distance de ce débat – « méthode » oblige –, afin de ne pas offrir « un angle d'attaque trop facile à ses adversaires », lequel risquerait de fragiliser l'impérieux « consensus sur l'effort en faveur des armées. » Saigneur en chef… et conseiller du prince.
Par intérêt bien compris, Le Figaro – propriété du groupe Dassault, fleuron de l'armement français ayant réalisé plus de six milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024 –, ne prend quant à lui aucune pincette dans cette vaste opération de propagande. Tous ses lieutenants sont d'ailleurs sur le pied de guerre. Le 7 mars, Guillaume Tabard et Gaëtan de Capèle parlent d'une seule voix : « Il n'y a pas d'autres solutions que de s'attaquer enfin sérieusement aux dépenses de l'État », écrit le premier, avant que le second enjoigne de « dire la vérité crue, telle qu'elle est, en cessant de tourner autour du pot. La voici : notre sacro-saint modèle social […] ruine consciencieusement le pays et le prive de toute marge de manœuvre financière. » Les discussions syndicales et patronales en cours sur la réforme des retraites imposée au forceps ? « Quel clin d'œil pathétique », se désespère Dupond ; Dupont communie : « Il faut se pincer pour le croire. » Le 9, c'est au tour de l'inénarrable Nicolas Baverez de rédiger modestement le « mode d'emploi » du « réarmement ». Sans surprise, « réorienter […] les dépenses de l'État-providence […] vers la défense » et « renouer avec la croissance, la compétitivité et le plein-emploi » via « la modernisation du pacte social » constituent « la seule solution ». Et ainsi de suite.
Dans la matinale de France Info (11/03), face à Manuel Bompard (LFI) qui dénonce une « stratégie du choc » visant à faire accepter des « politiques de régression sociale » la journaliste Salhia Brakhlia joue (très mal) l'ingénue – « Vous pensez à quoi ? » – avant de soutenir mordicus qu'un tel cap « ne vient pas du gouvernement […]. Et ça ne vient pas du président. » Fichtre ! « Face aux défis que soulèvent la menace russe et l'agressivité commerciale américaine, le ministre délégué à l'Europe Benjamin Haddad […] assume de dire aux Français qu'il faudra travailler plus. Assurance chômage, taux d'emploi, retraites par capitalisation… Il faut, selon lui, accélérer les réformes », lisait-on pourtant le même jour dans La Voix du Nord. Et le 6 mars, dans la matinale de RTL, le même ministre déclarait : « Vous ne pouvez pas dire, le mardi : "Il faut continuer à soutenir l'Ukraine, il faut augmenter nos budgets de défense, il faut faire l'autonomie stratégique" et le mercredi, dire […] : "On va revenir à la retraite à 60, 62 ans et on va travailler moins". […] Quand vous voyez les voisins autour de nous qui travaillent plus, c'est ça aussi qui donne des marges de manœuvre pour pouvoir augmenter nos budgets défense. » Salhia Brakhlia n'a pas bien lu ses fiches [1] …
À sa décharge, il serait injuste de s'écharper sur le suivisme (ou non) des médias dans cette affaire, tant les injonctions à « travailler plus » y sont déclinées sur tous les tons depuis un siècle... en toute « autonomie ». Ainsi, nul besoin qu'Emmanuel Macron dicte aux éditorialistes la ligne à prescrire : homogénéisation libérale oblige, ils le font très bien tous seuls ! Le Monde notamment, qui, par voie d'éditorial, ne résiste pas à « sonner l'heure d'un douloureux réveil budgétaire. […] Le réarmement du pays, bien plus endetté que ses voisins, place l'exécutif dans la situation très délicate d'avoir à remettre à plat les dépenses de l'État, des collectivités locales et de la Sécurité sociale pour trouver des gisements durables d'économies. » (7/03) Ni une ni deux, Françoise Fressoz profite de cette ligne éditoriale officielle pour enfoncer le clou – « le mot "économies" reste […] tabou » –, fustiger « les partenaires sociaux » qui « peinent à prendre la dimension du moment » et, bien sûr, parfaire son opus courtisan : « Depuis sa réélection en 2022, Emmanuel Macron tente, en vain, de convaincre le pays qu'il ne parviendra à préserver son modèle qu'en travaillant plus. » (Le Monde, 12/03)
Au Parisien, c'est François Lenglet qui est appelé en renfort pour dispenser, avec toute la mesure qu'on lui connaît, la leçon de catéchisme – version « revancharde » (9/03) :
François Lenglet : Nous avons affecté les dividendes de la paix à l'État-providence. Son développement a atteint son sommet sous Macron, avec les dispositifs Covid uniques au monde par leur générosité. Avec l'assurance-chômage pour les démissionnaires, les lunettes à zéro euro, le plan Vélo, le pass Culture, le bonus pour faire réparer son grille-pain, les subventions pour faire repriser ses chaussettes… Du délire. C'est ce comportement collectif de cigale qu'il va falloir payer aujourd'hui […].
Inquiète à l'idée de perdre le peloton, La Tribune Dimanche se fend d'un sondage (Ipsos) aux petits oignons, cas d'école du verrouillage du débat public. Interrogés sur les modes de financement du réarmement, les sondés ne disposent que de trois « choix » : « Augmenter le déficit en sortant les dépenses liées au budget de la défense de la règle des 3% » ; « Faire des économies sur d'autres dépenses (éducation, environnement, santé…) » ; « Augmenter le temps de travail ». Et rien d'autre. En guise de deuxième corde au cou – les sondeurs débordent d'idées novatrices pour neutraliser à l'avance d'éventuels désagréments –, Ipsos offre à ses interviewés la possibilité d'approuver ces propositions, de s'y opposer… mais aussi de faire valoir une « approbation de principe car la situation le justifie » ! Vous avez dit « l'opinion, ça se travaille » ? Sauf que patatras ! 49% des sondés sont opposés au sacrifice des services publics (seuls 15% l'approuvent) et 50% n'entendent pas travailler plus (ce à quoi ne consentent que 13% du petit échantillon). Qu'à cela ne tienne pour le directeur de l'hebdomadaire, Bruno Jeudy : « La victoire aime l'effort » titre-t-il son éditorial, dans lequel il affirme que « dans ce contexte qui exacerbe les peurs et les passions, les Français – comme le montre notre sondage – semblent prêts à accepter des sacrifices pour doter notre pays de moyens nécessaires à une augmentation importante du budget militaire et à la garantie d'une paix solide et durable en Ukraine. » Sans doute rattrapé par son inconscient déontologique, il poursuit, un tantinet amer :
Bruno Jeudy : Reste à savoir si, demain, les actionnaires renonceront à une partie de leurs dividendes, les retraités consentiront une désindexation de leur pension sur l'inflation, les jeunes donneront quelques mois pour la réserve militaire, les actifs sacrifieront quelques jours de RTT. On sait bien que, souvent, les exemplaires, ce doit être les autres.
Inutile de déplier à l'infini la partition : elle est à l'identique à peu près partout dans la grande presse. Vissée à ses penchants militaires aux accents glucksmaniens, Libération ne peut faire valoir sa « distinction » qu'à travers des filets d'eau tiède. Jonathan Bouchet-Petersen : « En France, si l'augmentation des dépenses militaires devait abîmer encore un peu plus nos services publics et notre modèle social, ou servir de prétexte à une moindre prise en compte de l'urgence climatique, "l'effet drapeau" dont l'exécutif profite risque d'être de courte durée. » (11/03) Si patronat et gouvernement n'étaient pas déjà KO debout, peu de chance qu'ils survivent à l'uppercut de la directrice adjointe de la rédaction :
Alexandra Schwartzbrod : Le chef de l'État en profiterait-il, au prétexte qu'il faut financer le réarmement du pays, pour étouffer le débat renaissant sur l'opportunité de sa sacro-sainte réforme des retraites et affaiblir le modèle social ? Ce serait dommage. Et un jeu périlleux. L'opinion a peur mais elle sait reconnaître une entourloupe.
Espérons qu'elle sache également identifier les faux impertinents. Ainsi, si Libération s'oppose sans ambages à la curée sociale – et le fait savoir, notamment dans son édition du 13 mars où des journalistes dénoncent plus frontalement l'« offensive sur le "si-généreux-modèle-social-français" » et un débat public sous forme de « foire aux idées (de droite) » –, la direction ne cesse de jouer la carte de « la raison ». Pour Alexandra Schwartzbrod en effet (13/03), si le cadrage médiatico-politique est « extrêmement dommage », c'est surtout, au bout du compte, parce qu'il « ne fera pas du bien à une société déjà très clivée » et nuira, par conséquent, à l'impérieux consensus : « Le renforcement de la défense du pays et de l'UE […] se fera d'autant plus facilement qu'il obtiendra l'adhésion du plus grand nombre », avance doctement la co-directrice de Libération, pour mieux camper le rôle d'éditorialiste-prescriptrice : « Les hausses d'impôts […] permettraient, convenablement dosées, de demander un effort aux Français qui en ont les moyens, salariés ou retraités, patrons ou artistes, et aux grandes entreprises. »
Dans un tel climat, il semble pour le moins superflu que le patron du Medef se fatigue à courir les studios de RMC dès potron-minet pour vanter le « modèle danois » de retraite à 70 ans (4/03). L'AFP peut également se dispenser de donner de l'écho aux premières mesquineries patronales venues, parmi lesquelles celles du directeur général de BPI France [2], lancées lors de l'interview qui lui fut généreusement accordée dans la matinale de France Culture (5/03). De même, on ne saurait que trop conseiller aux chefferies médiatiques d'économiser leurs experts de référence et autres think tanks de cœur : l'audiovisuel dispose d'abondantes ressources en interne où, partout, l'« appel à la mobilisation » d'Emmanuel Macron a été reçu 5 sur 5.
Dans ce concert d'unanimisme, le pouvoir politique sait aussi pouvoir compter sur une caisse de résonance médiatique pour « tester » ses différentes propositions de financement, observer le « bruit » qu'elles engendrent et mesurer leur réception. Quitte à ce que tout et n'importe quoi soit aussi vite périmé qu'écrit ? Le 9 mars par exemple, dans La Tribune dimanche, la journaliste économique Fanny Guinochet fait savoir que « selon nos informations, la préférence de Bercy pour financer les dépenses militaires est de réorienter les fonds du livret A. » Deux jours plus tard (11/03), Le Parisien fait savoir que « le ministère de l'Économie privilégie, selon nos informations, l'assurance vie et l'épargne retraite » avant de lister « les pistes écartées » par Bercy… parmi lesquelles « le livret A, "faiblement compatible" »… De-ci, de-là, en fonction des jours et des humeurs, les grands médias certifient également l'inclinaison du pouvoir pour un « grand emprunt national ». Au rythme où vont les choses, et si tel devait être le cas, ne doutons pas que l'éditocratie saura (nous) mettre la main à la poche. Et, qui sait, mobiliser ses dessinateurs de référence pour raviver, en couleurs cette fois-ci, la propagande du siècle dernier façon Poulbot.
Pauline Perrenot
[1] La journaliste, qui dédouane également le président de la République, est sans doute passée à côté de la vaste opération de communication qu'orchestrait la PQR il y a moins d'un mois : « Emmanuel Macron prévient les Français qu'ils doivent se préparer à des sacrifices au moment où le Danemark réfléchit à repousser l'âge de la retraite à 70 ans pour financer sa défense », rapportait ainsi Le Progrès (19/02), mais aussi – au mot près – le Dauphiné Libéré (18/02), Le Bien public, Le Journal de Saône et Loire ou encore L'Est Républicain (19/02). Autant de sources que Salhia Brakhlia aurait pu corroborer en lisant sa propre presse locale : « Le Danemark a la cote auprès du pouvoir » (Le Parisien, 20/02).
[2] Ce dernier invite notamment à ne « plus accepter de prendre un euro de dette de plus pour financer des dépenses de prestations sociales pures […]. La dette, ça sert à financer les investissements, des canons ou des centrales nucléaires, pas le Doliprane de ma mère ! »