
15.02.2026 à 14:13
Bernard Marchadier
L’auteur rappelle l’histoire complexe des relations ukraino-polonaises, mais aussi les drames qu’ont vécus les Polonais après l’occupation allemande et soviétique.
<p>Cet article Pologne : esquisse d’une toile de fond a été publié par desk russie.</p>
L’auteur rappelle l’histoire complexe des relations ukraino-polonaises, mais aussi les drames qu’ont vécus les Polonais après l’occupation allemande et soviétique en 1939, qui s’est accompagnée de la destruction des élites polonaises, ainsi qu’avec l’instauration du régime communiste après 1945 et le déplacement forcé des populations. Un texte synthétique qui permet de mieux comprendre « la mentalité » polonaise.
S’il est un mythe – non pas au sens d’image illusoire mais au sens d’allégorie – que bien des Polonais de toutes conditions partagent plus ou moins consciemment ou feignent de partager, c’est celui selon lequel, malgré tous ses défauts, la Pologne a été et reste d’une façon ou d’une autre « antemurale Christianitatis », c’est-à-dire « rempart chrétien » de l’Europe – pour son malheur autant que pour sa gloire. Les Polonais en voient traditionnellement l’illustration et la confirmation dans des événements historiques, comme la bataille de Vienne de 1683 (lorsque les troupes impériales, commandées par le roi de Pologne Jean III Sobieski, mirent un terme à la progression des Ottomans en Europe) ; comme le « Miracle sur la Vistule » du 15 août 1920, lorsque le maréchal Pilsudski arrêta l’armée de Toukhatchevski devant Varsovie, sauvant ainsi l’Europe de la déferlante bolchévique ; ou comme l’insurrection de Varsovie de l’été 1944 (même si elle fut un échec). Allaient aussi dans ce sens l’élection de l’archevêque de Cracovie Karol Wojtyła (Jean-Paul II) au trône pontifical (1978) et son voyage en Ukraine (juin 2001), ainsi que la participation capitale de la pensée politique polonaise au renversement de l’URSS et au redressement de l’Europe, notamment autour de Jerzy Giedroyc (né en 1906 à Minsk). Dans la revue Kultura, qu’il avait créée en 1947 et dirigea depuis Maisons-Laffitte jusqu’à sa mort en 2000, Giedroyc accueillait des auteurs de l’ensemble du « bloc de l’Est » (Ukrainiens, comme Bohdan Osadtchouk, Boris Levitski ou Ivan Rudnytsky, et Russes, comme Natalia Gorbanevskaïa ou Michel Heller).
Ce n’est donc pas seulement le sens humanitaire qui poussa tant de Polonais dès le 24 février 2022 à venir chercher à la frontière les milliers d’Ukrainiens (en majorité des femmes et des enfants) qui, venus de l’est pour la plupart, fuyaient l’ « opération spéciale » russe. Il y avait aussi là le sentiment d’une proximité de civilisation et, surtout, la conviction qu’il était urgent d’accueillir les Ukrainiens du bon côté du rempart et de contenir le plus loin possible à l’est un adversaire commun. Les Polonais ont toujours su qu’il était dans leur intérêt que l’Ukraine soit véritablement indépendante de la Russie, et ils n’ignorent pas que même les Russes les plus libéraux considèrent le plus souvent que les Ukrainiens ne constituent pas une nation et que l’ukrainien n’est qu’un dialecte russe.
Il faut dire aussi qu’après la chute de l’URSS en 1991, la frontière était devenue très poreuse, puisqu’en 2015, plus d’un million d’Ukrainiens vivaient déjà en Pologne dans le cadre d’une migration de travail. Depuis le 24 février 2022, ce sont trois millions de réfugiés ukrainiens qui ont franchi cette frontière. Un million d’entre eux se sont installés en Pologne, et un million environ, poussant plus loin, sont allés s’établir en Allemagne.

Au cours de l’histoire, les relations entre Polonais et Ukrainiens n’avaient certes pas été faciles. Attaché au modèle historique de la « République des deux nations » (Rzeczpospolita obojga narodow) – la « polonaise » et la « lituanienne » (cette dernière étant essentiellement peuplée de Slaves de l’est non moscovites) –, l’État polonais entendait traditionnellement conserver au sein d’une même « démocratie nobiliaire » des slaves orientaux que, depuis des siècles, les Polonais dominaient politiquement et culturellement. Rappelons qu’au XVIIIe siècle, le roi de Pologne régnait sur un territoire qui s’étendait jusqu’au Dniepr, où de richissimes magnats cultivaient le blé dans des latifundia dont, souvent, ils confiaient la gestion à des intendants juifs ou à des nobles de rang inférieur au leur (en Pologne, la noblesse, qui élisait le souverain, représentait 6 % de la population, contre moins d’1 % dans un pays comme la France). On pouvait certes dans l’ancienne Pologne être noble sans être polonais : les Wiśnowiecki, Sanguszko, Chmelnicki étaient à l’origine des boyards ukrainiens, les Rejtan, Radziwiłł et Sapieha des princes lituaniens ou biélorusses. Il y eut même des princes tatars. Pour être noble, il fallait aussi ne pas ignorer le latin et donc être passé par les collèges. Comme les jésuites en fondèrent un grand nombre à partir du XVIe siècle, ils y firent beaucoup de catholiques. Cela dit, l’équation « polak-katolik » n’a rien d’historique : le grand-duc de Lituanie ne se convertit au christianisme qu’à l’occasion de son mariage (1386) et, au XVIe siècle, la Pologne passait même en Europe pour être « refuge des hérétiques » (asylum haereticorum). Le célèbre Mikołaj Radziwiłł (1515-1565), dont la cousine Barbara avait épousé le roi Sigismond Auguste, était (comme nombre de nobles) calviniste, ce qui ne l’empêchait pas de siéger à la Diète et d’être électeur. Le roi de Pologne, lui, devait être catholique, et l’électeur de Saxe Frédéric Auguste Wettin dut abjurer le luthéranisme pour être couronné roi de Pologne et grand-duc de Lituanie (1709-1733).
En dehors des grandes familles, il existait, aux XVIIIe-XIXe siècles (notamment dans le cadre de l’Empire russe) une noblesse polonaise « déclassée », pauvre, voire très pauvre, et relativement nombreuse1 (un peu comme en Espagne). Pour montrer son rang, et pour qu’on ne l’assimile pas à un paysan, le noble ornait d’un portail classique en bois l’entrée de sa demeure et, quand il labourait son champ, plantait son sabre au bord de la route. Son grand souci était de ne pas déroger. Il en reste de nos jours encore, chez bien des Polonais, un attachement marqué aux formes extérieures du respect et aux bonnes manières (au risque de passer pour arrogants ou hypocrites aux yeux des étrangers). L’opposition « pan » / « cham » ( « monsieur » / « goujat ») est essentielle, et la politesse exige (en polonais comme en espagnol) que l’on s’adresse à son interlocuteur à la troisième personne du singulier, par « Pan » (Monsieur) ou « Pani » (Madame). Sinon, on se déclasse. En vue de s’aligner sur les usages soviétiques, les communistes polonais essayèrent bien, dans les années 1950, d’imposer le vouvoiement ( « wy ») et le vocable « towarzysz » (camarade) avant le nom de famille, mais, en dehors du Parti, cela n’a jamais pris. On notera que l’antisémitisme – en tout cas l’antisémitisme ouvertement manifesté en paroles ou en actes – est considéré comme la manifestation par excellence de la goujaterie (chamstwo). Nous en reparlerons.
Depuis la fin du XIXe siècle, comme un peu partout en Europe, ce sont davantage les classes aisées et instruites – civiles et militaires – qui, en Pologne, ont illustré le « bon ton », plus qu’une noblesse en voie de disparition en tant que telle. Ce sont ces élites qui conservaient l’idée polonaise, qui administraient le pays, qui occupaient les chaires universitaires et ecclésiastiques et qui encadraient l’armée. C’est pourquoi dès 1939, dès le début de la Seconde Guerre mondiale, aussi bien l’Allemagne nazie que la Russie soviétique se sont donné pour objectif de les faire disparaître. Effectivement, un pays sans élites sociales, intellectuelles, morales, politiques et professionnelles reconnues est plus facile à asservir qu’un pays administré et instruit. Dans la Pologne occupée pendant la guerre, c’est donc la classe moyenne cultivée, garante de la stabilité nationale, qui, relativement, a le plus souffert : entre 1939 et 1945, 37,5 % des personnes disparues avaient une éducation supérieure, 30 % une éducation secondaire2. Dès novembre 1939, les nazis lancèrent à Cracovie la SonderAktion Krakau : 184 professeurs de l’Université Jagellonne furent déportés à Sachsenhausen. Beaucoup n’en revinrent pas. Au même moment, à Lviv, le NKVD déportait massivement en URSS l’intelligentsia polonaise. C’était là le prélude aux massacres de Katyń qui, entre avril et mai 1940 allaient faire quelque 22 000 victimes, presque toutes des cadres de l’armée, de l’administration et membres de l’intelligentsia polonaise. Le but, chez les Nazis comme chez les Soviétiques, était bien le même : priver la Pologne de ses élites.

À la fin de la guerre, l’écrasement de l’insurrection de Varsovie puis l’entrée de l’armée soviétique au cœur de la Pologne mirent fin à la présence de l’autorité légitime – celle des institutions clandestines judiciaires et scolaires dirigées depuis Londres par le gouvernement en exil – abandonnant à leur sort une majorité de Polonais pauvres, désorientés, peu éduqués, terrorisés et pleins de ressentiments. Faits bien connus mais qu’il convient de rappeler ici : le déplacement des frontières nationales de quelque 200 km d’est en ouest entraîna des mouvements de populations considérables, et donc le chaos et une grande misère : en 1945, la Pologne avait perdu à l’est ses capitales régionales qu’étaient Wilno (Vilnius) et Lwów (Lviv), gagnant à l’ouest Wrocław (Breslau) et Szczecin (Stettin). Jusqu’à la fin de l’année 1946, quittant les territoires de l’est désormais rattachés à l’Ukraine, à la Biélorussie ou à la Lituanie soviétiques, environ 1 500 000 Polonais franchirent la nouvelle frontière. Beaucoup allèrent peupler, à l’ouest, les territoires pris à l’Allemagne. Ils y furent rejoints en 1947 par les villages entiers d’Ukrainiens déportés hors des régions polonaises de Rzeszów et Lublin dans le cadre de « l’Opération Vistule » (Akcja « Wisła »). Là, des dizaines de milliers d’Allemands s’étaient auparavant suicidés, parfois par familles entières3.
Déjà en 1943 et 1944 plus de 200 000 Polonais avaient fui la Volynie par crainte de la terreur qu’y faisaient régner les partisans ukrainiens, alliés ou non aux troupes du Reich. Environ 100 000 Polonais y avaient péri. La violence était si sauvage que, dans ces régions, l’Armée rouge fut parfois bien accueillie, car elle protégeait les populations polonaises contre les exactions. Cette gratitude cessa très vite, lorsque les troupes soviétiques multiplièrent les mesures de répression politique, les réquisitions, les vols et les viols. Il faut le dire, le soldat russe – affamé, épuisé et souvent profondément traumatisé – n’était souvent guère mieux loti que le civil polonais, même s’il jouissait du privilège de la force et avait donc, sur ce dernier, la priorité dans le pillage. Or, pour beaucoup de militaires soviétiques qui n’avaient pas eu l’occasion de s’enrichir en Allemagne, le pillage de la Pologne (autorisé par les autorités) était la dernière chance avant de rentrer en Russie : montres, bijoux, meubles, portes, chambranles de fenêtres, ils volaient tout ce qu’ils pouvaient emporter. Bien des Polonais, profitant de l’anarchie qui régnait, s’emparaient de ce que les Russes n’avaient pas trouvé ou avaient oublié de prendre. À Treblinka, les paysans polonais ratissaient le sol des fosses communes à la recherche de bijoux, l’idée étant que « là où il y a des Juifs, il y a de l’or ». Pour la même raison, il n’était pas rare que les personnes qui avaient abrité des Juifs pendant la guerre (au péril de leur vie et de celle de tous les membres de leur famille) fassent l’objet de chantage et de menaces de la part du voisinage – car « forcément », les Juifs les avaient récompensées. Quant aux Juifs réchappés des camps ou qui revenaient de l’étranger, ils se heurtèrent souvent à l’hostilité de populations locales ensauvagées.
Les victimes les plus faciles à détrousser, car elles n’avaient guère auprès de qui se plaindre, étaient, à l’ouest, les populations allemandes restées dans les « territoires recouvrés » (où il y eut même des « pogroms d’Allemands »4) ; à l’est du pays, ce furent les populations ukrainiennes, au motif qu’il était commode de les soupçonner d’avoir collaboré avec les nazis. Ce pillage généralisé laissa longtemps des traces : dans bien des familles polonaises, jusque dans les années 1990, on montrait parfois des bijoux, des couverts en argent ou des tableaux dont on taisait la date et les conditions d’acquisition. Tout le monde s’en doutait, mais ce n’était pas la peine d’en parler. Dans son autobiographie5, Sławomir Mrożek raconte comment son père, à la fin de la guerre, avisa à Cracovie un appartement vide, s’y installa avec une hache pour écarter les importuns et, quand les choses se furent calmées, y fit venir les siens. Au bout de quelques années, la situation se régularisa et la famille y habita légalement. Dans la Pologne des années 1944-1947, les pires bandits furent les miliciens, qui avaient pour eux la force des armes. Ils s’enrichissaient par tous les moyens et professaient généralement un antisémitisme aussi sommaire que féroce. Ce sont notamment eux qui, le 4 juillet 1946, incitèrent la populace à lyncher des Juifs de Kielce, dans un tristement célèbre pogrom qui fit 42 morts et 80 blessés6.
Bref, dans le chaos de l’immédiat après-guerre, ce sont les chamy, les « goujats », qui, un temps, tinrent le haut du pavé et risquèrent de corrompre toute la société en la tirant vers l’anomie. Le nouveau pouvoir installé sous la supervision de l’Union soviétique comprit le danger et, pour faire fonctionner le pays, s’appuya essentiellement sur ce qui restait des anciennes élites et sur l’intelligentsia rescapée des massacres. Avec des hauts et des bas, avec ou sans arrière-pensées et compromissions, le pan, devenu cadre dans la République populaire polonaise, et s’inspirant du modèle de la « démocratie nationale » conservatrice hérité d’avant-guerre7, finit en gros par l’emporter sur le cham. Sans pourtant qu’ait disparu la menace humiliante que continuait de faire peser ce dernier, illustré par S. Mrożek avec le sinistre personnage d’Edek dans sa pièce Tango (1964).
Depuis l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (2004), le pays s’est modernisé et considérablement enrichi. Les Polonais voyagent et consomment autant que les autres Européens. Ils tendent à penser comme eux. On peut donc dire que la Pologne que nous venons d’évoquer brièvement n’est plus, et que c’est une bonne chose. Mais le 24 février 2022 a rappelé à ceux des Polonais qui auraient eu tendance à l’oublier que l’Histoire ne s’efface que très lentement (l’oubli n’étant d’ailleurs pas nécessairement souhaitable), et qu’il est des contraintes de la géographie qui ne changent pas.
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Mykola Riabtchouk, Invités – locataires – nuisances, Desk Russie, 26.10.2025.
<p>Cet article Pologne : esquisse d’une toile de fond a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:13
Melania Cincea
L’historien observe la montée d’extrémismes dangereux dans nos sociétés et analyse plus particulièrement la cruauté dans les régimes communistes et dans la Russie contemporaine.
<p>Cet article Stéphane Courtois : « La démocratie n’est pas une condition politique donnée éternellement » a été publié par desk russie.</p>
À l’occasion de la sortie en Roumanie de l’ouvrage collectif De la cruauté en politique : De l’Antiquité aux Khmers rouges, sous la direction de Stéphane Courtois, publié en France en 2023 chez Perrin, la journaliste roumaine Melania Cincea a interviewé l’auteur. Nous reproduisons cet entretien important qui brosse le portrait de nos sociétés en proie à des extrémismes dangereux et parle plus particulièrement de la cruauté dans les sociétés communistes et en Russie contemporaine.
Monsieur Stéphane Courtois, vous avez dirigé le recueil intitulé De la cruauté en politique : De l’Antiquité à nos jours. Dans les démocraties occidentales libérales, où la violence est limitée par les lois de l’État de droit et, diriez-vous, par la loi morale issue du droit naturel ou de la loi divine, existe-t-il encore, au XXIe siècle, un risque de violence, de cruauté institutionnalisée ? Quels sont les facteurs de risque que nous devrions, en tant que société, surveiller ?
Bien entendu, la violence reste omniprésente dans nos démocraties occidentales pour la simple raison qu’elle a toujours été, depuis la nuit des temps, une caractéristique de la vie en société. En effet, les humains sont régis par des instincts – l’agressivité, la jalousie, la vengeance – que le récit biblique a mis en exergue avec la parabole de l’assassinat d’Abel par son frère Caïn. Vous avez raison d’insister sur le rôle fondamental, d’abord, de la révolution chrétienne, apparue il y a deux millénaires, qui a condamné cette violence avec un « slogan » puissant « Aimez-vous les uns les autres ». Elle a instauré une morale jusque-là inédite qui renvoie chaque individu à sa conscience devant arbitrer entre sa liberté sans limite et sa responsabilité envers les autres. Cette loi divine a progressivement été assimilée, y compris par l’Église, au droit naturel qui était en tête de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen d’août 1789 dans son article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »
L’article 4 de cette Déclaration introduisait la notion d’État de droit à travers la Loi : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits : ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Restait à savoir qui établirait la Loi, et la Révolution française, dans sa phase paroxystique, a montré que la Loi pouvait être pervertie pour combattre les droits naturels. Dans les régimes totalitaires, Lénine, Staline, Mao, Hitler, mais aussi Ceaușescu, ont systématisé et généralisé ce détournement jusqu’à légaliser des assassinats ciblés, des massacres de masse, voire des génocides. Dès mars 1918, Lénine lança le slogan « Mort aux koulaks » qui en 1929 fut repris par Staline, lequel, à l’occasion de la collectivisation de l’agriculture, lança « Liquidons les koulaks en tant que classe », ce qui aboutit en 1932-1933 au Holodomor ukrainien.
Par ailleurs, à partir du Moyen Âge et dans une Europe chrétienne, les pouvoirs royaux ont commencé à mettre en place des règles de justice destinées à marginaliser progressivement le pouvoir des petits seigneurs et des féodaux qui alimentaient de terribles vendetta et violences assorties de cruautés en tout genre. Peu à peu, les violences privées ont diminué sous la pression de la violence légalisée devenue le monopole du pouvoir central. Cela a été excellemment décrit par l’historien Yves Sassier dans son chapitre « Pluralisme des pouvoirs et cruauté au Moyen Âge » dans De la cruauté en politique.
Il faut cependant distinguer la violence physique qui, dans une démocratie libérale, peut connaitre des degrés divers – depuis la répression mesurée d’une manifestation par une police formée à cet exercice, jusqu’à la « bavure » provoquée par une police à la fois inexpérimentée et instrumentalisée par le pouvoir politique, comme on vient de le voir aux États-Unis avec l’assassinat de deux citoyens, dont une femme, par la police ICE chargée de la chasse aux immigrés clandestins.
La cruauté est d’une autre nature et relève de la volonté assumée par le pouvoir de faire souffrir ses opposants, y compris jusqu’à la mort comme on l’a vu, en dehors de tout contexte de guerre, en Russie avec l’assassinat à petit feu d’Alexeï Navalny, et récemment en Iran avec le massacre de dizaines de milliers de manifestants. Mais il est vrai que dans nos démocraties libérales, ce type de cruauté a disparu depuis 1945, sauf exceptions marginales, comme par exemple des assassinats commis, dans les années 1970 et 1980, par des groupes d’extrême gauche – la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie, Action directe en France, l’ETA basque en Espagne – ou d’extrême droite en Italie. Et même confrontées à des massacres, les démocraties européennes respectent l’État de droit. Les attentats islamistes et antisémites qui ont fait en France des centaines de morts en 2012-2015 n’ont pas provoqué de recours à des mesures extra-judiciaires, par exemple l’usage de la torture par la police pour obtenir des renseignements ou des exécutions sommaires.
Mais bien entendu, le risque d’une dérive est toujours à craindre au cas où des forces politiques hostiles à l’État de droit parviendraient au pouvoir. La démocratie n’est pas une condition politique donnée ad vitam æternam. Elle a même, depuis un siècle et demi, dû être défendue et protégée en permanence, à la fois contre les menaces extérieures des dictatures autoritaires ou totalitaires, mais aussi contre les mouvances de même type à l’intérieur. Rien n’est jamais acquis… À cet égard, il est indispensable de combattre non seulement les groupuscules politiques – d’extrême gauche, d’extrême droite ou de certaines obédiences religieuses – qui prônent ouvertement la violence, mais aussi de certains partis qui, s’ils présentent une façade démocratique en participant au processus électoral, seraient susceptibles de manipuler les lois pour utiliser la violence une fois au pouvoir. En Allemagne, les nazis sont arrivés au pouvoir démocratiquement, grâce à une conjoncture électorale où ils ont bénéficié de l’alliance objective du parti communiste contre la république de Weimar. Ils n’ont obtenu qu’un tiers des voix aux élections de novembre 1932, mais à peine au gouvernement, ils ont établi une pseudo-légalité pour instaurer une violence et une cruauté qui ne cessèrent qu’avec la destruction de l’Allemagne en 1945.

À l’exception des pays de l’ancien bloc soviétique, les États européens n’ont plus enregistré d’actes de cruauté politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, les partis et factions extrémistes – qui prônent dans leur idéologie et leur discours public la haine raciale, ethnique et religieuse, comme le communisme et le fascisme l’ont fait au XXe siècle – ont connu un essor en Occident ces dernières années, encouragés par la propagande russe. Si l’on compare cette situation aux événements du XXe siècle, avons-nous des raisons de craindre que le terrain soit propice à l’émergence de nouveaux régimes totalitaires ?
Il est vrai que depuis une dizaine d’années, presque tous les États ouest-européens ont connu un regain de violences, et même de cruautés. J’ai déjà évoqué plusieurs massacres, mais je pense aussi à ce professeur d’histoire, Samuel Paty, décapité en pleine rue en banlieue parisienne le 16 octobre 2020, ou à ce prêtre âgé, le père Hamel, poignardé dans son église en pleine messe en Normandie. Ces actes sont le fait de fanatiques qui se réclament de l’islam, et soulignent l’émergence d’un phénomène nouveau, l’islamisme radical, apparu dès les années 1980 avec la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeini en Iran, mais surtout avec la conquête du pouvoir en Syrie par Daech. Cet islamisme radical revendique une guerre totale contre la démocratie et ses valeurs de respect de la personne humaine. Il apparaît comme le nouveau totalitarisme du XXIe siècle, à base théocratique. Il s’est déjà emparé un temps de plusieurs pays – l’Iran, la Syrie, l’Afghanistan – et tente de s’imposer par les armes et une extrême cruauté dans toute l’Afrique saharienne et sub-saharienne, aidé en cela par les forces de déstabilisation russes – comme le groupe Wagner.
Le plus inquiétant a été de voir comment ces forces ont réussi à embrigader en France même des jeunes Français – d’origine arabe ou non – qui soit rejoignirent Daech au Moyen-Orient et s’y conduisirent de manière abominable, soit agirent en France pour mener des massacres. Cette mobilisation pro-islamiste a connu un puissant regain depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Ainsi, les groupes communistes et d’extrême gauche, en France et dans toute l’Europe, ont laissé de côté leur traditionnelle « défense de la classe ouvrière » pour voler au secours du « peuple palestinien ». Avec pour conséquence une formidable montée en puissance d’un nouvel antisémitisme de gauche qui repose sur deux slogans radicaux : « génocide à Gaza », une qualification contredite par tous les faits ; et « Palestine du fleuve à la mer » qui implique la destruction de l’État d’Israël.
Sur ces deux thèmes, l’extrême gauche française, en particulier le parti de La France insoumise (LFI) – qui dispose de 73 députés ! – et son leader Jean-Luc Mélenchon – qui va se présenter en 2027 pour la quatrième fois à l’élection présidentielle –, mènent de violentes campagnes, y compris antisémites, en soutien au Hamas et aux groupes islamistes palestiniens, tous soutenus par la Russie de Poutine. Ils espèrent ainsi mobiliser une part importante de la population française d’origine immigrée et de culture musulmane, tant au niveau des élections municipales que législatives et même de la présidentielle. Ils sèment ainsi les germes d’une guerre civile qui est, depuis Marx et Lénine, le rêve de tout révolutionnaire, la source de toutes les violences extrêmes et l’absolu contraire de la démocratie parlementaire. Bien entendu, la Russie n’a pas manqué de jeter de l’huile sur le feu en organisant quelques provocations antisémites à Paris. Simultanément, pour des raisons purement électorales, l’extrême droite anti-immigration a pris le contre-pied de LFI et, en dépit de son vieux fond antisémite, elle se présente désormais comme le meilleur défenseur des Juifs tout en prenant publiquement ses distances avec Poutine – à cause de la guerre en Ukraine massivement condamnée par l’opinion publique –, mais aussi de Trump dont les discours agressifs contre les États européens ont blessé le nationalisme.

La communication sur les réseaux sociaux, qui contribue également à la radicalisation des masses, pourrait-elle favoriser une dérive vers le totalitarisme et l’arrivée au pouvoir de régimes qui prônent la violence ?
L’émergence depuis une quinzaine d’année des réseaux sociaux comme principal vecteur de socialisation et de prétendue « information » des jeunes générations, pose un problème tout à fait inédit aux démocraties. Depuis le XIXe siècle, la vie politique reposait sur le principe d’élections libres structurant des partis et sur le comportement de citoyens informés par une presse libre. Les partis assuraient une médiation entre le citoyen et le pouvoir. Et la liberté de la presse, comme la liberté d’expression et de réunion des citoyens, étaient soumises à des lois qui condamnaient les atteintes à l’ordre public et à des lois contre la diffamation ou la diffusion de fausses nouvelles. Depuis que les réseaux sociaux ont pris une formidable ampleur, dopés par la généralisation du téléphone portable, on assiste sur le plan politique, à un incroyable déferlement de violences verbales – insultes, calomnies, menaces, fausses nouvelles, mensonges avérés – qui sont diffusées en toute impunité et le plus souvent dans un anonymat qui empêche les poursuites judiciaires. Tout ce qui jusque-là aurait été diffusé dans des journaux ou à la télévision et à la radio, et serait tombé sous le coup de la loi, échappe désormais à toute condamnation. Et favorise les discours les plus radicaux qui conduisent au passage à l’acte. Dans le cas du professeur Paty, déjà évoqué, c’est à la suite d’une campagne d’un prédicateur islamiste en France qu’un jeune musulman, intoxiqué par un discours de haine ciblé sur le professeur, est allé de sa propre initiative l’assassiner à la sortie de son collège.
D’autre part, la médiation des partis est remplacée par une relation directe entre chaque citoyen qui surfe sur ces réseaux et un quelconque influenceur – politique, commercial, idéologique, religieux, etc. Ces réseaux permettent de toucher en quelques minutes des millions de personnes, sans qu’aucun filtre ne vienne confirmer l’authenticité d’une information ou modérer une déclaration. On en a eu en France un exemple remarquable au moment de la crise du Covid quand un médecin, suivi par des milliers de personnes, a prétendu qu’il était inutile de se vacciner parce qu’il avait trouvé un remède miracle – qui s’est avéré ensuite tout à fait inopérant. En France, une campagne partie des États-Unis et relayée par l’extrême droite a cherché à déstabiliser le pouvoir en affirmant que l’épouse du président Macron n’était pas une femme mais un homme. La campagne a pris une telle ampleur que la présidence a été contrainte de faire condamner en justice ceux qui diffusaient ce mensonge invraisemblable – rappelons que Mme Macron est mère de trois enfants de son premier mariage !
On peut donc se demander si ces réseaux, manipulés par des individus, des groupes, voire des États, ne sont pas devenus anti-sociaux, dans la mesure où ils suppriment, de fait, toutes les règles qui jusque-là présidaient au fonctionnement démocratique. À commencer par le respect de la vérité quand, aujourd’hui, une prétendue « post-vérité » – un gros mensonge – s’insinue dans de nombreux discours. Depuis sa guerre totale contre l’Ukraine, la Russie de Poutine est devenue l’épicentre de la reconversion de la vieille propagande communiste en perturbateur du processus politique. Il a été prouvé que les hackers russes sont intervenus dans le déroulement de l’élection présidentielle américaine de 2016 en pénétrant dans les mails du quartier général de Hillary Clinton et en les diffusant. Les Roumains ont expérimenté la même mésaventure lors de l’élection présidentielle de novembre 2024, avec l’émergence soudaine d’un candidat inconnu porté par de puissants réseaux sociaux animés par la Russie. En France, le gouvernement a mis en place des dispositifs de lutte contre ce type d’ingérence de la part d’une Russie dont les propagandistes proclament que Paris pourrait être rayée de la carte par quelques bombes atomiques !

La Russie est un État qui cultive la terreur institutionnalisée depuis plus de 100 ans, la politique répressive de masse étant caractéristique de ce pays, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’URSS. Cette cruauté fait partie intégrante du régime bolchévique, où la terreur a régné dès la création de la Tchéka en décembre 1917, et où des camps de concentration ont été créés dès juin 1918. La Russie est donc un exemple typique de pouvoir pathologique. Mais n’est-ce pas aussi une maladie de la société ? Les sociétés qui ont vécu pendant un certain temps sous une dictature, une autocratie, dirigées par des régimes qui ont marqué de manière transgénérationnelle la mentalité collective, sont-elles plus enclines à glisser vers un régime politique violent ?
La société russe et celles des peuples soumis à l’Empire tsariste ont été violentées depuis le règne d’Ivan IV dit « le Terrible » – premier tsar de Russie de 1547 à 1584 – et n’ont connu avant 1991 qu’une seule élection au suffrage universel, en novembre 1917. L’Assemblée constituante qui en est issue a été dispersée par la terreur ordonnée par Lénine et généralisée par Staline. Non seulement toute culture d’élections libres a disparu dans l’espace soviéto-communiste, mais elle a même été pervertie par des simulacres électoraux qui lui ont fait perdre sa signification : interdiction de toute candidature d’opposition, présentation de candidats faussement opposants, rejet du secret du vote, un candidat pour un siège à pourvoir, etc. ; au point que dans les démocraties libérales, dès qu’un candidat obtenait un score important, on le qualifiait de « score à la soviétique » !
Cette liquidation de la culture démocratique a été encore accentuée par le phénomène général de la délation : en public mais aussi en privé, celui qui émettait une simple critique à l’égard du pouvoir pouvait être dénoncé – et même, selon le code pénal, il devait l’être, celui qui ne l’avait pas fait risquant à son tour d’être condamné ! Avec in fine une terreur de masse qui a envoyé au Goulag au moins 15 millions de Soviétiques et en a fait assassiner des millions. Cette chape de plomb du mensonge obligatoire a, au fil des décennies et de l’élimination permanente de toute contestation, provoqué une véritable atonie de la société, une sorte de dépression collective et un affaiblissement considérable de la société civile empêchée de prendre la moindre initiative, sauf directives du parti unique. À l’exception d’une petite frange de « dissidents », la plupart des individus avaient oublié les valeurs personnelles de responsabilité, de conscience morale et d’éthique – qualifiées de « bourgeoises », voire de « fascistes » –, remplacées par les « valeurs » totalitaires et une morale qui devait servir le régime.
La manière dont l’Armée rouge s’est conduite – tant dans la guerre civile russe que lors des agressions et occupations de pays voisins entre 1939 et 1945 – a été reproduite à l’identique par l’armée russe de Poutine, en particulier contre l’Ukraine : viols systématiques des civils (femmes et hommes), torture généralisée, kidnapping de masse des enfants, pillage à grande échelle, assassinats ciblés et massacres de civils et de prisonniers de guerre, etc. Pour s’en convaincre, il suffit de visionner le film du grand réalisateur soviétique d’origine ukrainienne Oleksandr Dovjenko, qui, sur ordre impératif de Staline, fut obligé fin 1939 de tourner un film de propagande intitulé La libération, racontant la destruction de la Pologne et la conquête de l’Ukraine occidentale, en vertu du pacte germano-soviétique (disponible au Centre Dovjenko à Kyïv). Chacun sait de quelle « libération » bénéficièrent ces populations ukrainiennes sous le règne de terreur d’un certain Nikita Khrouchtchev.
D’où vient l’attrait de certaines parties de la société pour les tyrans ?
Il y aura toujours des individus fascinés par des leaders dont l’autorité repose sur la force, la haine des autres, la violence… mais aussi la victoire. Il suffit de voir les foules hystériques qui acclamèrent Hitler défilant dans Berlin après sa victoire sur la France en juin 1940. Idem pour Staline lors de la parade de la victoire sur la place Rouge le 24 juin 1945, où défilèrent 40 000 soldats. Ces individus adhèrent à ce que les nazis nommaient le Führerprinzip, l’idée d’une société reposant sur une verticale du pouvoir absolu. En se soumettant à ce principe, ils pouvaient à leur tour l’imposer à d’autres et avoir ainsi l’impression de participer eux-mêmes au pouvoir. Mais il ne faut pas sous-estimer dans cet « attrait officiel » de la population le double rôle de la peur générale provoquée par la terreur, et de la propagande omniprésente – le culte de la personnalité. Parmi tous ceux qui, dans les régimes communistes, étaient contraints de défiler le 1er mai, combien adhéraient vraiment au régime ?
Il ne faut pas oublier que nombre de ceux qui adulaient le tyran en retiraient gratifications et prébendes – décorations, promotions, privilèges de toute sorte. Au point de participer eux-mêmes de la tyrannie. Un dirigeant comme Khrouchtchev était typique de ce profil : sorti de la base, il fut promu par Staline en raison de sa flagornerie, de son obéissance aveugle – en particulier lors de la Grande Terreur de 1937-1938, puis de ses pleins pouvoirs en Ukraine jusqu’en 1947, où il fut personnellement responsable de centaines de milliers de déportations et d’assassinats –, mais aussi de sa peur (justifiée) du tyran et de son goût du pouvoir et du luxe.

Depuis le 24 février 2022, Vladimir Poutine a ouvert un nouveau chapitre de l’histoire de la cruauté contemporaine en Europe, mêlant un discours génocidaire contre les « nazis ukrainiens » à des crimes de guerre et à des crimes contre l’humanité (tortures, viols, assassinats de civils et de soldats ukrainiens prisonniers, destruction d’infrastructures visant à priver des populations entières de chauffage en plein hiver, explosion d’un barrage qui a provoqué l’inondation d’une vaste région et l’exil de ses habitants, bombardement d’immeubles d’habitation, etc.), ainsi qu’à un génocide, notamment par la déportation d’enfants ukrainiens en Russie. Il est vrai qu’il avait expérimenté toutes ces méthodes pendant la deuxième guerre de Tchétchénie, puis en Syrie, écrivez-vous dans cet ouvrage. Et pourtant, certaines franges de la population occidentale sont aveugles aux atrocités commises par le régime de Poutine, voire admiratives à son égard. Est-ce uniquement dû à la propagande anti-européenne ou pro-russe, généreusement financée par le Kremlin, ou y a-t-il d’autres raisons ?
Cet aveuglement, qui peut aller jusqu’à l’admiration, me semble relever de quatre sources. La première est à chercher du côté des mouvances d’extrême droite et d’extrême gauche qui adhèrent pour des raisons idéologiques au principe du chef et sont à ce titre manipulées par la Russie à partir de plusieurs thèmes – anti-américanisme, anti-Union européenne, anti-démocratie, anticolonialisme, etc. Ces partis en retirent des prébendes, par exemple sous forme de « prêts », comme ce fut le cas du Front national en France, ou de gratifications opaques, comme pour le parti de Jean-Luc Mélenchon dans ses relations avec Cuba et le Venezuela.
La seconde source se trouve du côté des services diplomatiques et parfois de renseignement – en particulier français, en raison d’un vieil anti-américanisme – qui, par arrogance et paresse intellectuelle, se croient plus malins que les dirigeants russes. Au point d’avoir affirmé au président français, la veille de l’offensive générale de Poutine contre l’Ukraine, qu’il était stupide de penser que la Russie pourrait attaquer. Ces tendances peuvent être cautionnées, voire encouragées par l’autorité de personnalités intellectuelles qui entretiennent des relations familiales et/ou historiques avec la Russie, ce qui fut le cas d’Hélène Carrère d’Encausse, la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, une familière de Poutine.
La troisième source relève tout simplement de la corruption. Celle-ci est en général financière, comme l’a montré la manière dont Poutine a acheté les industriels allemands avec du gaz à bon marché. L’exemple le plus emblématique est celui de l’ex-chancelier Gerhard Schroeder qui, sur le point de quitter le pouvoir, a signé les accords Nord Stream I et II, qui privaient l’Ukraine de toute ressources liées au transfert du gaz vers l’Europe. Complètement circonvenu par Poutine – qui maîtrise très bien l’allemand et connaît parfaitement l’Allemagne grâce à son expérience au KGB –, Schroeder avait même accepté d’être coopté au directoire de Gazprom et de Nord Stream pour la modique somme de 1 million d’euros par an. L’ex-Premier ministre français François Fillon émargeait lui aussi aux mêmes fonds russes comme « consultant », avant que la guerre en Ukraine ne l’oblige à renoncer. À cet égard, il m’est arrivé de proposer, lors de présentations publiques du Livre noir de Vladimir Poutine, que soit créé un crime de « haute trahison de l’Union européenne » qui permettrait de condamner, au moins symboliquement, ces corrompus qui servent directement une puissance nous désignant comme des « ennemis ». Il existe aussi ce que l’on pourrait nommer une corruption « commerciale », quand les oligarques russes déversent des millions d’euros en achat de yachts de luxe ou en gigantesques fêtes dans des stations de sport d’hiver.
La quatrième source est des plus classiques depuis que l’espionnage et les politiques d’influence existent : cherchez la femme. On serait surpris de découvrir combien de personnalités politiques, économiques ou autres sont depuis des années en couple avec des femmes russes qui créent un climat philo-poutinien… Mais l’enquête reste à faire.
La Russie – qui a connu le plus long univers concentrationnaire, celui de l’Union soviétique, de 1918 à 1991 – est, au XXIe siècle, la source de la violence étatique en Europe. Un mal qui trouve ses racines dans les idées du KGB (à l’école duquel a été formé le président Vladimir Poutine) et de ses précurseurs, à savoir la Tchéka et le NKVD. Y a-t-il aujourd’hui un point commun entre les politiques du Kremlin et les pratiques de la police politique soviétique ?
La continuité est évidente. Il faut rappeler que le KGB, héritier de la Tchéka devenue Guépéou puis NKVD, n’était pas seulement une police politique. C’était surtout l’organe de la terreur, sans laquelle ce régime totalitaire n’aurait pu se maintenir au pouvoir ne serait-ce que quelques années. Lénine l’avait d’ailleurs affirmé : un bon communiste est un bon tchékiste. En 1991, la monumentale statue de Félix Dzerjinski – fondateur de la Tchéka et assassin de premier ordre qui exécutait lui-même les prisonniers – qui était érigée sur la place de la Loubianka à Moscou, devant le siège du KGB, fut déboulonnée et remplacée par un rocher venu d’un camp du Goulag. Or il est symptomatique que, depuis plusieurs années, Dzerjinski soit réhabilité par le régime de Poutine. Dès 2014, une unité d’élite du FSB a retrouvé son appellation soviétique de Division Dzerjinski, et des dizaines de bustes de Dzerjinski ont à nouveau été érigés sur des places publiques. Et surtout, le 11 septembre 2023, une copie exacte de la statue supprimée en 1991 a été érigée en grande pompe devant le siège du SVR, le Service du renseignement extérieur de Russie, en présence de son patron, Sergueï Narychkine, un proche de Vladimir Poutine depuis les komsomols à Leningrad, puis à la mairie de Leningrad après 1991. Dans un livre qui vient de paraître, La guerre totale de Vladimir Poutine (éditions À l’Est de Brest-Litovsk, 326 p.) Françoise Thom, l’une des meilleures spécialistes françaises du monde soviétique et post-soviétique, retrace toutes les étapes qui, depuis Lénine et Staline, ont ponctué cette stratégie de conquête de l’Europe, par l’agression des uns et l’infiltration-intimidation des autres, jusqu’à la « finlandisation ».

Certaines voix affirment que Vladimir Poutine cherche à « finlandiser » l’Europe. Que pensez-vous de cette théorie ?
Ce n’est pas une théorie, c’est une vision stratégique développée dès décembre 1917 par Lénine, avec l’attaque de l’Ukraine indépendante. Puis en 1920, avec l’offensive militaire contre la Pologne, qui faillit réussir. Le projet fut repris par Staline dans le cadre de l’alliance avec Hitler en 1939 – contre la Pologne et la Finlande –, puis en 1940 – contre la Roumanie et les États baltes –, et enfin en 1945 – contre les mêmes, auxquels sont venus s’ajouter les pays d’Europe centrale et orientale. Dès 1989, ces « nations captives » ont secoué le joug, entraînant l’effondrement de l’URSS en 1991. Le principe national l’a finalement emporté, et sur le principe impérial tsariste, et sur le principe totalitaire pseudo-internationaliste.
Mais le cœur du régime, le KGB, a refusé d’admettre cette défaite historique et a relancé le projet. Il a propulsé au pouvoir un inconnu, Poutine, qui dès 2005 déplorait la chute de l’URSS, selon lui « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Une « catastrophe » qui a pourtant fait le bonheur de dizaines de peuples… En attaquant la Géorgie, puis la Crimée et enfin toute l’Ukraine, Poutine a cherché à faire peur aux États européens et à l’Union européenne. Il a cherché à les neutraliser, tant sur le plan militaire – en espérant le découplage entre Europe et États-Unis –, que politique – en soutenant des partis et des médias philo-russes (Russia Today), d’extrême gauche (communistes, trotskistes etc.) comme d’extrême droite, tenus par la corruption et par le chantage (kompromat). C’est d’ailleurs pourquoi les discours anti-européens de Donald Trump sont dangereux, dans la mesure où ils encouragent la Russie à poursuivre ses manœuvres.
La période présente ressemble-t-elle à celle que nous avons connue à la fin de la Seconde Guerre mondiale : une période de réorganisation des relations internationales et du système de sécurité ?
Il faut pour l’instant se garder de conclusions aussi radicales. Tant que l’Ukraine tient et que l’Europe la soutient fermement, Poutine est loin d’avoir gagné son pari. Après quatre ans de guerre – soit plus que la « Grande Guerre patriotique » : 1 460 jours contre 1 403 –, il n’a même pas réussi à s’emparer de la totalité du Donbass, en dépit de plus de 1 800 000 militaires morts et blessés dans les deux camps ! Quel désastre humain et économique ! Quelle stupidité stratégique ! Le prestige de la Russie est ruiné pour un demi-siècle. Et Donald Trump, qui pensait pouvoir régler le problème en huit jours, n’arrive à rien parce qu’il n’a pas compris selon quel logiciel totalitaire fonctionnent Poutine et les siloviki qui l’entourent, tous issus du KGB et des services d’espionnage de l’Armée rouge. Par contre, la situation deviendrait dangereuse si Trump capitulait devant Poutine, mais pour l’instant ce n’est pas le cas.
On est donc plutôt dans la situation des lendemains du 15 mars 1939, quand Hitler, en envahissant la Tchécoslovaquie, déchira les accords de Munich, ce qui incita la France et l’Angleterre à garantir les frontières de la Pologne. Staline en profita immédiatement pour faire monter les enchères entre les deux camps, menant une pseudo-négociation publique avec les démocraties et une négociation secrète avec le IIIe Reich, ce qui aboutit à l’alliance du 23 août 1939. On en connaît la conséquence immédiate : le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale.
Il est évident que si Trump rejetait la vieille Alliance atlantique des démocraties contre les régimes totalitaires, inaugurée entre les USA et la Grande-Bretagne par les accords de la Charte de l’Atlantique du 14 août 1941, alors l’ensemble des relations internationales entrerait dans une ère de chaos, ce qui pourrait même déboucher sur une guerre mondiale de plus ou moins haute intensité. Or l’Union européenne – associée à la Grande-Bretagne et à d’autres pays du Commonwealth – est aujourd’hui un pôle de sécurité démocratique au milieu d’un monde livré à des violences de plus en plus marquées : la Chine, la Corée du Nord, Cuba, l’Iran, l’Afghanistan sont des régimes totalitaires ; la Russie est en voie de retotalitarisation ; l’Afrique est largement livrée au chaos de guerres civiles et tribales ou de régimes autocratiques ; le Moyen-Orient, à cause du conflit israélo-palestinien, est un foyer de violences permanentes, en particulier depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023.
Si l’Union européenne était trahie par les États-Unis, on se retrouverait dans la situation de 1940-1941, quand un immense espace allant de Vladivostok à Brest sur l’Atlantique avait été vidé de toute présence démocratique et livré aux pires dictatures. Est-ce cela que veulent les citoyens européens ? Ils doivent bien réfléchir avant d’aller voter lors des prochaines échéances électorales. Certes, nos démocraties sont loin d’être parfaites, mais la perfection n’est pas de ce monde, et le moins mauvais est largement préférable au pire. Tel est l’enjeu véritable de la guerre en Ukraine et de l’évolution de la politique étrangère américaine : le maintien ou l’effondrement des principes démocratiques dans le monde. Rien de moins !
Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao. Y a-t-il quelque chose qui les relie, un point de convergence idéologique qui se reflète dans les événements de ce début de XXIe siècle ?
Pour l’historien, et surtout depuis l’ouverture des archives de Moscou, il est incontestable que ces cinq personnages ont partie liée. D’abord sur le plan idéologique : avec leur Manifeste du parti communiste de 1848, Marx et Engels ont promu l’idée que le communisme, cette vision utopique d’une société parfaite, serait imposé par la violence. Après la défaite de la Commune de Paris en 1871, Marx l’a théorisé dans son livre La Guerre civile en France, affirmant qu’il ne pouvait y avoir de véritable révolution sans guerre civile. Dans ma biographie Lénine, l’inventeur du totalitarisme, j’ai montré que Lénine avait fait de la guerre civile l’axe central de sa stratégie politique. Et ce dès l’automne 1914 avec son slogan « Transformez la guerre impérialiste en guerre civile ». Staline n’a fait que systématiser et généraliser ce principe, aussi bien en URSS même – par exemple contre la paysannerie, en particulier ukrainienne avec le Holodomor – que dans les pays conquis – par exemple dans la Roumanie de Gheorghiu-Dej. Et Mao l’a appliqué au pays le plus peuplé du monde.
Mais la convergence a aussi été organisationnelle et politique. Marx a été l’un des fondateurs de la Ière Internationale, Engels celui de la IIe et Lénine celui de la IIIe. Staline a fait du Komintern des années 1920-1940 un instrument très structuré de sa politique internationale de subversion. En France, le Parti communiste a été étroitement contrôlé, dès les années 1920, par Moscou qui le finançait, sélectionnait ses cadres dirigeants, imposait sa ligne politique. Des agents clandestins du Komintern – comme le fameux Eugen Fried et sa compagne roumaine du début des années 1930, Ana Pauker – supervisaient sur place les moindres détails et tout manquement aux ordres était immédiatement sanctionné, soit par l’obligation de faire son autocritique, soit par l’exclusion, soit même par l’assassinat. Et Staline supervisait cela très étroitement, comme le montrent les archives.
Il est incontestable que durant plus de 70 ans ce dispositif idéologico-organisationnel, supervisé par le Parti communiste d’Union soviétique, a opposé aux démocraties libérales un considérable pouvoir de nuisance. Celui-ci a été réactivé par Vladimir Poutine, qui ne l’oublions pas, est un lieutenant-colonel du KGB, véritable homo sovieticus, professionnel de la désinformation, de l’espionnage, des assassinats ciblés. Aujourd’hui, il revendique ouvertement la politique stalinienne de conquêtes de territoires européens, non plus au nom de la Grande révolution prolétarienne mondiale, mais au nom d’un « monde russe » imaginaire. Cependant, les méthodes de violence et de cruauté demeurent les mêmes. Tel est la menace et le danger auxquels les Européens sont confrontés.
<p>Cet article Stéphane Courtois : « La démocratie n’est pas une condition politique donnée éternellement » a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:13
Pierre Raiman
La Russie mène une guerre d’anéantissement civilisationnel. Tant que nous éluderons cette dimension, nous resterons sans stratégie.
<p>Cet article Errer des jours sans fins avec Macron, ou Penser la guerre en Ukraine avec Aron a été publié par desk russie.</p>
Après quatre ans de la guerre d’agression russe, l’Europe n’a toujours pas compris la nature de cette guerre, ni n’a défini l’objectif de son soutien à l’Ukraine. Pierre Raiman cite les travaux sur la guerre de Raymond Aron (1905-1983) et en tire un enseignement capital. Pour aider efficacement l’Ukraine, L’Europe doit d’abord comprendre qu’il s’agit, pour le régime russe, d’une guerre d’anéantissement civilisationnel. Tant que l’Occident se contentera de formules qui éludent cette dimension, il ne fera qu’administrer des hésitations, faute de stratégie.
Paris, décembre 1971. Raymond Aron ouvre son cours au Collège de France. Devant lui, l’énigme Clausewitz – ce général prussien qui chercha moins à enseigner la victoire qu’à comprendre l’essence de la guerre. « Ce qui m’avait attiré d’abord, écrira Aron, c’était le problème philosophique, l’effort pour saisir la nature de la guerre, pour élaborer une théorie qui ne se confondait pas avec une doctrine, qui apprît au stratège à comprendre sa tâche sans nourrir la prétention dérisoire de communiquer le secret de la victoire8. »
Nous sommes en pleine guerre froide. Pourtant, Aron choisit de méditer sur ces vingt-trois années (1792-1815) qui embrasèrent l’Europe – d’abord la guerre révolutionnaire, puis l’épopée napoléonienne quand les coalisés enchaînèrent les défaites faute de comprendre la nature révolutionnaire de leur ennemi.
De cette méditation, Aron tire une loi rigoureuse : « La politique ne détermine adéquatement la fin qu’à la condition d’apprécier exactement la nature de la guerre en fonction des circonstances qui la conditionnent9. » Avant de fixer des buts, il faut comprendre à quoi l’on fait face. Saisir la logique de l’adversaire, nommer la nature du conflit ou se condamner à l’errance stratégique.
Février 2022. L’Ukraine est envahie à nouveau. Quatre ans plus tard, le bilan accable. Des centaines de milliers de morts et blessés. Vingt pour cent du territoire ukrainien sous occupation. Et une succession de formules creuses se voulant buts de guerre : « As long as it takes », « Ne pas humilier la Russie », « Ne pas laisser l’Ukraine perdre », « Mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « Amener Poutine à la table des négociations ».
Davos, janvier 2026. Volodymyr Zelensky invoque le film Un jour sans fin10. Cette comédie où Phil (Bill Murray) revit indéfiniment la même journée. « C’est exactement ainsi que nous sommes en train de vivre. » « L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui11. » Discussions sans fin et surtout sans fins. Que voulons-nous vraiment obtenir ? Quelle paix cherchons-nous ? Avons-nous seulement compris la nature de cette guerre et du régime agresseur ?
« Le chef d’État ne doit pas se tromper par défaut, autrement dit méconnaître la nature de la guerre et de l’ennemi comme l’ont fait les coalisés de Coblence et du Manifeste de Brunswick12 en 179213. » Les monarchies européennes, fortes de leurs armées de métier, traitèrent la guerre contre la Révolution française comme une rébellion passagère.
Elles ne comprirent pas qu’elles affrontaient un phénomène radicalement nouveau : un régime révolutionnaire mobilisant le peuple entier, refusant toute limite, visant non la négociation mais la transformation de l’ordre politique européen. Cette méconnaissance ne fut pas d’abord militaire. Elle fut politique et intellectuelle. Les coalisés projetèrent sur la Révolution leurs propres catégories – équilibre, compromis, restauration – alors même que celle-ci se définissait par la rupture, l’universalité et la mobilisation totale.
Valmy, en septembre 1792, cristallisa cette erreur. L’armée prussienne comptait sur l’effondrement de troupes révolutionnaires supposées fragiles. L’effondrement n’eut pas lieu. Face à des hommes qui ne se battaient pas pour un prince mais pour une entité collective, l’armée de Brunswick hésita, puis se retira. Ce jour-là, seul un poète saisit ce qui échappait aux états-majors. Goethe, présent dans le camp prussien, s’écrie le soir même au bivouac : « À partir de ce lieu et de ce jour commence une ère nouvelle de l’histoire du monde14. »
La leçon, sévère, demeure entière. La guerre impose sa forme à qui refuse d’en reconnaître la nature.
Or la Russie de Vladimir Poutine n’est pas celle que l’Occident croit affronter. Patiemment, bien avant 2022, le régime a mué15. Le FSB, héritier du KGB, en constitue désormais l’ossature ; l’idéologie du « Monde russe »en fournit la justification – tous les territoires russophones appartiennent à Moscou, et l’Ukraine n’existe pas comme nation légitime. Et cette nature conditionne une guerre d’anéantissement civilisationnel – guerre totale où la destruction de l’adversaire devient fin en soi.
Aron l’avait compris dans l’autre siècle. En 1976, l’année même où paraît Penser la guerre, Clausewitz, il préface le Court traité de soviétologie16 de son ami Alain Besançon. Ce n’était pas une coïncidence. Penser la guerre et diagnostiquer le régime adverse relevaient d’un même geste intellectuel – car la première leçon de Clausewitz est que la politique détermine la nature de la guerre, et qu’il faut donc connaître cette politique pour ce qu’elle est, non pour ce qu’on souhaiterait qu’elle fût.
Or Alain Besançon démontre que pour le Kremlin, détente et guerre froide n’étaient pas deux états mais « deux tactiques dans une stratégie offensive, et la plus conquérante n’est pas celle qu’on pense ». La politique léniniste « est un affrontement global, dramatique, où l’un doit l’emporter complètement et l’autre disparaître ». Aron, dans sa préface, pose le diagnostic en miroir : « Les Occidentaux se sont, pour la plupart, convaincus que l’Union soviétique est un pays “comme les autres”. »
Remplacez « Union soviétique » par « Fédération de Russie », « détente » par « reset » ou « dialogue stratégique », « exporter la révolution » par « défendre le monde russe » : la structure est intacte, et l’aveuglement occidental aussi – parce que les objectifs poursuivis en Europe n’ont pas changé17.
L’erreur est symétrique à celle de 1792, et presque aussi complète. On continue de qualifier la Russie de simple « régime autoritaire », de cadrer l’invasion comme un « conflit territorial » dans lequel Poutine chercherait des gains limités. Autant de catégories rassurantes plaquées sur une réalité qui les refuse : comme les coalisés plaquaient sur la Révolution leurs grilles dynastiques. Février 2022 rejoue septembre 1792.
Mais le schéma se renverse. Poutine commet l’erreur symétrique. Lui qui mène une guerre totalitaire n’a pas compris qu’il affrontait une mobilisation patriotique et révolutionnaire. Il pensait conquérir un État corrompu, diviser une société fragmentée. Il découvre le peuple ukrainien se levant comme la France de 1792, transformant en trois jours une guerre d’agression en guerre patriotique. La trinité de Clausewitz – peuple, armée, gouvernement – désarticulée en Russie, s’alignait sous ses yeux en Ukraine avec une force magnifique.
Cette guerre possède une nature que l’Europe s’obstine à ne pas reconnaître. Elle est terroriste : frapper les civils pour gouverner par la peur, transformer chaque hiver en arme. Elle est civilisationnelle : nier l’existence de l’Ukraine, effacer sa langue, déporter ses enfants, piller ses musées – tels sont ses objectifs de guerre. Elle est cognitive : subvertir, intoxiquer, démoraliser, infiltrer les esprits avant les territoires. Elle est subversive : capter les élites, corrompre les institutions, fragmenter les sociétés de l’intérieur.
Elle est déjà internationale : l’Iran a fourni à la Russie les drones Shahed, la Corée du Nord a envoyé des milliers de soldats, la Chine les composants électroniques indispensables. Ces cinq dimensions dessinent une guerre génocidaire et totale au sens le plus rigoureux. La nature de la guerre ne peut être envisagée sans comprendre la nature du régime de Poutine et la continuité de sa politique avec celle de l’URSS, ainsi que l’axe des puissances totalitaires18.

Un but de guerre n’est pas une posture morale. C’est l’accord explicite entre une fin politique et des moyens adaptés, évalués dans le temps, l’espace, l’économie, l’opinion et la volonté. Tant que l’Occident se contente de formules qui éludent ces dimensions, il ne conduit pas une stratégie, il administre des hésitations.
Ces hésitations trahissent une défaillance conceptuelle traçable jusque dans la doctrine américaine. En 1989, le colonel Arthur Lykke formalisa pour le War College une équation devenue canonique : Stratégie = Fins + Voies + Moyens19. Des générations d’officiers furent formés sur ce triptyque. Certes, Lykke rappelait que la stratégie militaire devait servir la politique nationale. Mais l’équation elle-même recelait un vice : ses « fins » désignaient les objectifs militaires – non l’état final politique recherché, qui surplombait le modèle sans y figurer. On pouvait aligner des moyens, esquisser des voies, nommer des objectifs partiels – sans jamais devoir répondre à la question : pour obtenir quoi, au terme de tout cela ? Lykke offrait une addition ; Aron exigeait des inférences.
En méditant sur Clausewitz, il avait posé la hiérarchie inverse : la politique détermine la fin ; la fin commande la stratégie ; la stratégie ordonne les voies et les moyens. Supprimer le premier terme, c’est condamner les suivants à l’errance – l’état final politique gouverne la stratégie, qui s’y subordonne en articulant objectifs militaires, voies et moyens.
On reconnaît la pathologie occidentale en Ukraine. « As long as it takes » est une formule de moyens sans fin. « Mettre l’Ukraine en position de force pour négocier » est un concept stratégique flottant, détaché de tout état final. « Ne pas laisser la Russie gagner » est un objectif négatif dont personne n’a vérifié qu’il suffirait à produire une issue politique viable. Chacun de ces slogans remplit une case du triptyque de Lykke – et laisse vide la seule qui compte.
La formule « as long as it takes » semble souligner la détermination, mais repose sur une méconnaissance du temps des démocraties –scandé par les élections, exposé aux divisions, lisible par l’adversaire. Proclamer une endurance indéfinie sans en définir la finalité revient à céder à l’ennemi la maîtrise du tempo et à lui transférer le privilège de la durée.
Surtout, cette formule efface le temps comme moment : à l’été 2022, l’initiative stratégique était ukrainienne. Une aide massive et rapide aurait pu transformer une défaite opérationnelle russe en échec stratégique durable. Le refus de fournir certaines capacités, au nom de la peur de l’escalade, a offert à la Russie le temps de se retrancher, de mobiliser, d’adapter son économie.
L’espace révèle la même asymétrie : la Russie exploite sa profondeur stratégique tandis que l’on refuse à l’Ukraine les moyens de frapper loin. L’économie prolonge la dissonance : économie de guerre russe contre sanctions lentes, partielles, contournées ; avoirs gelés mais non confisqués ; flotte fantôme exportant le pétrole.
Reste la dimension la plus négligée – celle que Clausewitz plaçait au cœur de son « étrange trinité logique20 » : le peuple. Or les gouvernements occidentaux ont renoncé à expliquer la guerre à leurs opinions. En France comme aux États-Unis, le conflit flotte dans un espace public où il n’est ni débattu ni approprié – soutien matériel réel mais parcimonieux et discours stratégique inexistant. Les formules creuses ne mobilisent pas parce qu’elles n’expliquent pas – et elles n’expliquent pas parce qu’il faudrait, pour le faire, poser le diagnostic que les dirigeants refusent de formuler. Ce vide n’est pas neutre : il est exploité. Tandis que les démocraties laissent leurs opinions dans l’ignorance, la Russie intensifie sa guerre cognitive – récits de lassitude, spectres nucléaires, faux dilemmes entre « paix » et « escalade ».
L’opinion européenne est un objectif stratégique russe, et cette asymétrie est fondamentale : dans une démocratie, l’opinion contraint la politique ; dans un régime totalitaire, elle est façonnée par le pouvoir. Poutine n’a pas à craindre la lassitude de son opinion, Poutine n’a pas à composer avec la lassitude de son opinion – il la façonne, l’anesthésie ou la fait taire. Il lui suffit d’attendre la nôtre car l’efficacité de la guerre cognitive russe est inversement proportionnelle à la clarté des buts de guerre européens. Moins l’Europe dit ce qu’elle veut, plus Moscou peut dire à sa place ce qu’elle devrait craindre et accepter. Définir la fin, arme l’opinion ; éviter de la définir offre à Poutine le terrain qu’il ne peut conquérir par les armes.
La double négation – « ne pas laisser la Russie gagner », « ne pas laisser l’Ukraine perdre » – évite soigneusement de dire ce que serait gagner ou perdre. Elle dessine un horizon négatif où l’objectif n’est plus la victoire mais l’évitement du pire : contenir sans trancher, soutenir sans assumer, durer sans décider. Clausewitz jugerait cette posture sévèrement : une Halbheit, l’irrésolution, l’inconséquence, la demi-mesure21. Dans un manuscrit de 1969, longtemps inédit, Aron relevait que Clausewitz décrivait cette situation avec précision : « L’art de la guerre tout entier se transforme en une simple prudence dont l’objet principal sera d’empêcher l’équilibre instable de pencher soudain à notre désavantage et la demi-guerre de se transformer en guerre complète22. » « Elle prend une forme conforme à la nature de la politique dont elle émane23 », ajoute Aron. Encore faut-il qu’une politique émane. Quand la prudence se résume à un refus de définir la défaite de Poutine, elle cesse d’être l’instrument d’une politique et devient le résidu de tous les choix qu’on a refusé de faire.
Les formules évolutives – « mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « amener Poutine à la table » – supposent que la négociation est un but en soi. Or, dans une guerre où l’un des camps nie l’existence même de l’autre, la table des négociations devient instrument tactique : gagner du temps, diviser les alliés, figer des conquêtes. Les accords de Minsk l’ont démontré. Tant que les buts de guerre ne seront formulés que par des négations et des horizons flous, la stratégie restera absente. Et ce vide sera comblé – non par nos intentions, mais par la logique de l’adversaire.
Emmanuel Macron incarne cette dérive avec une constance sidérante. Du « ne pas humilier la Russie » de juin 2022 aux hésitations sur les livraisons d’armes, des appels téléphoniques infructueux à la volte-face du Conseil européen de décembre 2025 – où il renonce à la confiscation des avoirs russes et abandonne Friedrich Merz pour « ouvrir le dialogue » avec le Kremlin –, le président français illustre ce que produit le refus de penser la nature de la guerre : improvisation permanente habillée en subtilité diplomatique.

Cruelle ironie, « ne pas humilier la Russie24 » est, depuis la conférence de Munich en 2007, le propre narratif du Kremlin : « La Russie en a plus qu’assez des humiliations, des atteintes constantes à ses intérêts25… » La Russie lasse des humiliations, blessée dans sa dignité, contrainte de réagir. En reprenant cette grammaire, Macron ne faisait pas acte de prudence ; il sert de ventriloque – s’en est-il rendu compte depuis ? – à la guerre cognitive russe depuis l’Élysée.
Cette errance exprime une dérive européenne plus profonde : l’abandon du politique au profit du procédural. Le politique, pour Aron, c’est l’intelligence de l’État qui apprécie la nature de la situation avant de fixer les fins. Mais l’Europe a inversé l’ordre clausewitzien : la crainte militaire – l’escalade, le chantage nucléaire – dictent les buts politiques, au lieu que la politique fixe les fins et calibre ensuite les moyens. Quand la coalition des volontaires propose d’envoyer des troupes après un hypothétique cessez-le-feu plutôt qu’avant, elle révèle cette inversion fatale. Reporter à un « après » incertain les engagements que l’urgence exige maintenant, c’est encore une fois laisser l’adversaire fixer le tempo26.
Dans Un jour sans fin, la répétition est la matière. I Got You Babe27, le tube qui réveille Phil chaque matin, promet la sécurité affective : « je t’ai, tu m’as, tout ira bien. » Mais la promesse sonne faux – Phil est seul, personne ne l’a, personne ne le croit. Le film choisit un air solaire pour annoncer une journée devenue prison – discordance et négation du réel presque orwelliennes. La chanson installe d’emblée l’idée que la répétition n’est pas seulement un ressort comique mais une épreuve de vérité. Tant que Phil espère une échappatoire par la ruse ou le ressentiment, le même air le nargue ; lorsqu’il cesse de fuir la répétition pour la remplir de sens, I got you cesse d’être une malédiction – la boucle se brise.
La transposition vers Zelensky est féconde. « I got you » comme promesse européenne testée par les actes. L’Occident dit à l’Ukraine : « On est avec vous. » Mais si chaque matin la même phrase revient sans accélération, sans production, sans décisions, elle finit par ressembler à un jingle – la compassion répétée qui ne rompt pas la boucle. La répétition devient ce que Clausewitz aurait appelé une forme de friction morale et politique28, une usure qui altère la volonté, tandis que l’adversaire convertit le temps en avantage matériel.
D’où le renversement possible : retourner le refrain en pacte stratégique. « Vous nous avez, et nous vous avons », au sens clausewitzien : nos destins de sécurité sont liés. L’Ukraine tient une partie du front européen ; l’Europe doit tenir l’Ukraine par des moyens à l’échelle. Il ne s’agit plus de se soutenir comme on se console, mais de se lier comme on s’engage : fixer une fin politique intelligible – que l’agresseur soit défait, que les troupes russes soient chassées d’Ukraine – puis ordonner à cette fin l’ensemble des moyens, afin que la répétition des sommets et des promesses cesse d’être un rituel et devienne la cadence d’une stratégie. Alors seulement, le refrain ne sonnera plus comme un déni : il deviendra la formule d’une solidarité qui ne se dit pas, mais qui se prouve.

Face à cette errance, Aron nous tend un fil. Sa discipline commence par l’exigence première : apprécier exactement la nature de la guerre. Non selon nos catégories confortables, mais selon les circonstances qui la conditionnent.
Cette guerre n’est pas conflit territorial mais guerre totale menée par un régime néo-totalitaire. Elle ne se résoudra pas par un compromis territorial mais par la défaite stratégique de la Russie. Elle n’oppose pas des intérêts négociables mais deux visions du monde inconciliables. Accepter cette vérité constitue le préalable à toute politique adéquate. Là où Lykke offrait aux officiers une équation à trois variables, Aron impose un diagnostic et une exigence. L’équation rassure, le diagnostic dérange – car il peut révéler que le mal est d’une tout autre nature. L’Europe de 2026 refuse encore de le poser.
Ce diagnostic posé, tout s’ordonne sans détour : retrait des forces russes hors du territoire ukrainien dans ses frontières internationalement reconnues, retour des enfants déportés, intégration de l’Ukraine dans les architectures de sécurité atlantiques et européennes. C’est la seule traduction politique cohérente du diagnostic : face à un régime qui nie l’existence de sa victime, tout ce qui n’est pas la défaite de l’agresseur n’est qu’un répit qu’il mettra à profit – la leçon de Minsk, répétée sans fin.
Dès lors, les dimensions cessent de flotter séparément pour s’aligner. L’arraisonnement de la flotte fantôme et la confiscation des avoirs de la Banque centrale russe frappent l’économie de guerre dans ses deux artères vitales – revenus pétroliers et réserves financières. Cette hémorragie retourne le facteur temps : c’est désormais Moscou qui verrait le sablier se retourner – ses ressources s’épuisant grain à grain sous une contrainte temporelle qu’elle ne maîtrise plus. Simultanément, la fourniture à l’Ukraine de capacités de frappe en profondeur rétablit la réciprocité de l’espace : la logistique, les bases et l’industrie militaire russes cessent d’être des sanctuaires intouchables. Et la protection du ciel ukrainien – par un bouclier aérien européen – soustrait les populations civiles de l’Ukraine libre à la stratégie de terreur, principal levier de pression russe.
Dans cet alignement, et non dans l’addition dispersée de mesures partielles, les trois voies convergent vers un seul effet – resserrer l’étau jusqu’au point où la rationalité totalitaire elle-même bute sur ses propres limites matérielles : non pas convaincre le régime, mais lui retirer les moyens de poursuivre son agression.
Encore faut-il mesurer ce que ces buts ne disent pas encore : quel ordre de sécurité la défaite de la Russie doit-elle fonder, quel avenir pour un régime totalitaire privé de sa guerre, quels lendemains pour les peuples d’un empire ramené dans ses frontières. Le fil d’Aron ne s’arrête pas au jour de la victoire ; il demande qu’on sache, avant de vaincre, à quoi la victoire doit servir.
La France possède en Aron un penseur de la guerre, toujours actuel, comme elle possédait en Marc Bloch un penseur de la défaite. Bloch montra dans L’Étrange Défaite29, que la déroute de 1940 avait été intellectuelle avant d’être militaire. Aron offre ce que Bloch ne put donner : l’exigence du diagnostic avant l’effondrement.
Dans l’amphithéâtre du Collège de France, il cherchait moins le secret de la victoire que la lucidité sans laquelle toute action se condamne à l’errance. En 2026, nous tous, comme Phil, vivons encore dans Un jour sans fin. Il reste à décider si demain sera le même – ou le premier jour d’une stratégie nouvelle.
<p>Cet article Errer des jours sans fins avec Macron, ou Penser la guerre en Ukraine avec Aron a été publié par desk russie.</p>