20.02.2026 à 06:00
Laurent Bonnefoy
Alors que débute le mois de ramadan de l'année 1447 du calendrier hégirien, Akram Belkaïd publie une touchante introspection sur son expérience intime de jeûne. Il saisit là matière à explorer les sens pluriels que prend cette période de spiritualité et de consommation parfois frénétique pour les musulmans du monde. Dans les médias français, le mois de ramadan est fréquemment présenté comme un problème public. Il est l'objet de controverses absurdes qui reviennent comme des marronniers. (…)
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Alors que débute le mois de ramadan de l'année 1447 du calendrier hégirien, Akram Belkaïd publie une touchante introspection sur son expérience intime de jeûne. Il saisit là matière à explorer les sens pluriels que prend cette période de spiritualité et de consommation parfois frénétique pour les musulmans du monde.
Dans les médias français, le mois de ramadan est fréquemment présenté comme un problème public. Il est l'objet de controverses absurdes qui reviennent comme des marronniers. Élèves et travailleurs musulmans qui manqueraient de concentration, sportifs manquant de « jus », espaces halal dans les supermarchés jugés envahissants, ou incivilités nocturnes dans les « quartiers » : ces thèmes révèlent le rapport fantasmé d'une partie des élites au quatrième pilier de l'islam. À l'inverse, les injonctions religieuses et l'aspect parfois démonstratif des appels au respect du jeûne diurne par certains acteurs musulmans desdits « quartiers » ou sur internet occultent trop souvent la part intime de ce mois sacré.
C'est tout le mérite des Chroniques du ramadan d'Akram Belkaïd que de mettre en lumière la dimension affective que charrie le ramadan. Par là même, l'auteur délaisse les controverses et les instrumentalisations et se place à vie d'homme et de femme — croyant ou non. Il précise :
Il n'y a rien d'étrange ni de mystérieux dans le fait de jeûner durant le mois de ramadan. Pas de rite obscur, pas d'incantation ésotérique, pas d'intention violente ou de volonté prosélyte. La chose est très simple et personnelle. Rien de plus.
L'humour parfois caustique d'Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, redonne au ramadan, ce « fait social total » comme aurait pu le décrire le sociologue Marcel Mauss, sa polysémie. Ni uniquement incantation religieuse, ou moment de spiritualité, ni seulement coquille culturelle vidée de sens, le ramadan est tant de choses à la fois. Il est aussi une fête dont il convient de (re)trouver le sens, y compris politique.
La succession des vingt chroniques, l'usage de la première personne et la sagacité éprouvée de ces observations en font un ouvrage accessible. Sans réel début ni fin, il conviendra de picorer dans les chapitres à sa guise et en fonction de son appétit ou de sa soif du moment. Akram Belkaïd alterne entre la légèreté quand il décrit le consumérisme ou les « trucs » déployés par certains jeûneurs pour ne point trop changer leurs habitudes, et la gravité quand il se demande ce qu'il est encore possible de célébrer après les dizaines de milliers de morts de Gaza.
L'on retiendra tout d'abord combien l'exploration de ce mois sacré révèle une ambivalence entre ses dimensions universelles et particulières. Fait indéniablement mondialisé, le ramadan évolue constamment sous l'effet de phénomènes de « créolisation ». Les chroniques d'Akram Belkaïd ici publiées rappellent ce qu'il y a de commun entre un iftar, repas de rupture du jeûne, à Mascate, à Argenteuil et à Alger. Dans le même temps, chacune de ces expériences ramadanesques, qu'elle se déroule place Monge, dans le 5e arrondissement de Paris, ou dans le désert égyptien, est marquée par l'intime, un contexte politique et toute une série de singularités.
Ainsi le ramadan est-il une porte d'entrée pour appréhender les sociétés, mais aussi les individus, les comparer dans leurs pratiques quotidiennes, tout en préservant une part de joie et de bonheur. Reconnaissons que l'état du monde ne nous offre actuellement guère l'opportunité de nous montrer légers. C'est là aussi un atout de ce « voyage intimiste au cœur du jeûne ». Sa dimension humaniste — et donc indéniablement politique — transparait dans chaque page et le fait qu'il s'achève par une surprise culinaire n'en est que plus délectable.
La succession des chroniques de l'auteur nourrit aussi une réflexion sur la place de la religion dans la société française. À rebours des discours politiques qui cherchent à imposer un effacement du religieux, surtout — et parfois seulement — quand il est musulman, les Chroniques du ramadan ici présentées illustrent combien la spiritualité contemporaine ne s'efface pas. Seul son sens et ses manifestations se transforment. Le ramadan décrit et vécu par l'auteur s'inscrit aussi dans un contexte français, dans une histoire parfois plus longue que certains voudraient bien nous le faire croire et qui n'en fait pas un objet importé ou étranger.
La vivacité de la pratique du jeûne par les musulmans, sous des formes variées et très souvent individualisées, en fait l'incarnation de processus contemporains qui recomposent la part du religieux. Ceux-ci concernent également juifs et chrétiens ainsi que des adeptes d'autres formes de relations au divin. Les nouvelles générations, dont le rapport souple à la laïcité est souvent stigmatisé par leurs aînés en France, s'inscrivent dans un rapport distinct au spirituel et à ses manifestations quotidiennes. La valorisation inattendue du carême sur les réseaux sociaux catholiques, la mise en avant de formes de judéité qui mettent l'État israélien à distance incarnent des quêtes de sens qui sont autant personnelles que collectives. Elles peuvent être surprenantes, contre-intuitives, mais elles ne sont pas nécessairement le signe d'une irrationalité croissante ou d'un obscurantisme qui vient. L'affirmation de la banalité du mois sacré de ramadan, à travers les expériences singulières d'Akram Belkaïd, est dans ce cadre une contribution pertinente, et donc loin d'être anecdotique, à la compréhension de notre époque.
20.02.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Cisjordanie, France, Fatah, OLP, Témoignage , Focus
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Jeudi 19 février 2026.
Je ne sais pas si les mots vont pouvoir exprimer ce que je veux dire. Exprimer ma tristesse, exprimer ma douleur, exprimer ma perte. La perte de cette grande dame que j'ai toujours admirée, que j'ai toujours respectée, qui a toujours été pour moi le symbole même de la dignité et de l'humanité de la cause palestinienne.
Je l'ai rencontrée pour la première fois en 1998 à Aix-en-Provence, où je poursuivais mes études. Elle était venue parler en compagnie de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien. Je connaissais déjà Darwich, j'attendais le moment de le revoir, mais je n'avais pas encore rencontré cette très jolie dame, très modeste, dont j'adorais l'accent chantant qui roulait les « r », chaque fois que je l'entendais à la radio ou sur les plateaux de télévision.
Elle était pour moi un exemple de la façon de parler de la cause palestinienne, d'exprimer la douleur des Palestiniens, ou bien de ceux de Palestine ou ceux des camps de réfugiés au Liban, en Syrie ou en Jordanie.
À Aix, j'ai pu lui serrer la main brièvement, je n'ai pas eu le temps de lui exprimer mon admiration. Il m'a fallu attendre trente ans. Un jour, en plein génocide à Gaza, je reçois un appel sur mon portable et je reconnais dès le premier mot cette voix que j'entendais à la radio et à la télévision : « Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil. » Je crois que ce fut la plus grande joie de ma vie. Et cette voix me disait qu'elle me soutenait, qu'elle suivait mon journal sur Orient XXI et mes interventions à la télé, à la radio. J'ai reçu ces paroles comme un grand honneur. En même temps, elles m'investissaient d'une grande responsabilité, parce que je n'arriverai jamais à faire ce qu'elle a fait pour la Palestine et pour la cause palestinienne.
Leïla Shahid n'était pas une des meilleurs diplomates palestiniens, c'était LA meilleure. Elle n'était pas née en Palestine mais savait parler au nom des Palestiniens. J'ai beaucoup appris de sa façon de parler à l'Occident, surtout aux Français. C'est elle qui m'a appris comment parler à l'Autre, à ceux qui ne font pas partie de notre culture ou qui ne partagent pas notre religion : avec amour et dignité. Elle n'essayait pas d'enfoncer les portes, mais plutôt de procéder pas à pas, de créer l'ambiance de la cohabitation. Elle parlait avec son cœur plein d'humanité, expliquait avec délicatesse et avec une grande finesse son amour pour la Palestine, et les souffrances des Palestiniens. À l'époque, quand j'écoutais ses interventions, je n'avais pas une grande connaissance des enjeux politiques et stratégiques en Occident, surtout en France, tout cela me dépassait. Mais j'étais impressionné par sa posture, sa dignité, sa façon d'aller à l'essentiel, toujours à hauteur d'humanité. Elle ne défendait pas la cause, elle l'incarnait. J'ai appris d'elle comment toucher la culture de l'autre, comment parler avec lui en utilisant son langage, en faisant des références à son histoire.
Comment toucher le cœur des autres ? Comment parler de cœur à cœur ? J'aimais la façon qu'avait Leïla Shahid de construire des ponts, de tisser des liens très forts entre les cultures et les populations. Elle défendait la cause palestinienne avec une grande noblesse et une grande intelligence. Grâce à elle, j'ai compris que débattre, ce n'est pas faire preuve de faiblesse, mais plutôt faire preuve d'une force maîtrisée, que le débat est un lieu de culture, d'échange et surtout de respect de l'autre.
Leïla, j'ai beaucoup appris de toi. À l'époque, quand j'étais à Aix, la majorité des Français ne savait pas grand-chose de la Palestine. Ils connaissaient Yasser Arafat et Israël, mais c'était tout. J'essayais de faire comme toi, de parler aux gens, d'améliorer mon français pour avoir la même aisance que toi. J'essayais même de rouler les « r » comme toi, tellement j'aimais la musique de ta parole… mais sans y arriver.
Je n'ai ni ta diplomatie ni ton intelligence, mais j'ai essayé de me hisser à ton niveau et à celui de la cause palestinienne comme tu la défendais. Alors quand tu m'as téléphoné pour me dire que tu voulais préfacer mon livre, ce fut comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur. J'ai eu une raison de plus pour souhaiter l'arrêt de cette guerre et de ce génocide : pouvoir te dire en face tout ce que je suis en train de t'écrire. Te dire mon admiration et mon respect, te dire que tu étais ma professeure, que tu étais la meilleure représentatrice de la Palestine. Que tu étais la cause palestinienne, parlant au monde entier, d'une capitale à l'autre, de l'injustice que nous vivons. Je voulais te dire combien j'étais honoré que tu m'aies appelé au téléphone, et que tu fasses partie de mon groupe WhatsApp, et d'échanger des messages avec toi.
J'étais si heureux que tu sois là. Ton soutien m'a donné beaucoup de force, beaucoup de détermination pour continuer à parler. Mon père, qui était journaliste, m'a appris l'amour de la Palestine, et qu'une plume valait beaucoup plus que les mitrailleuses et les bombes atomiques. Mais toi, tu m'as appris comment parler aux autres, comment construire des ponts. Comment transmettre la question palestinienne à des populations entières de l'Occident, avec cette petite plume que mon père m'a donnée.
Tu m'as appris à avoir le courage d'affronter celui qui nous veut du mal, ou bien celui qui, par idéologie, veut faire de nous des terroristes, transformer la victime en bourreau. Le courage d'affronter ces gens-là avec humanité, et avec beaucoup de force. Tu m'as appris à ne pas demander la compassion, mais à éveiller les consciences. Parce que nous sommes du côté du droit. Quand je fais des interventions ou quand j'écris, j'essaie de t'imiter, de me souvenir que j'ai la responsabilité de représenter avec honneur la juste cause. Comme on dit chez nous, « nous sommes les propriétaires du droit » (pour dire que le droit est de notre côté). Nous ne sommes ni des bourreaux ni des colons. Nous sommes un peuple qui vivait en paix, et dont quelqu'un est venu prendre la terre.
Et toi, tu étais la meilleure pour montrer qui est le bourreau et qui est la victime. Je voulais continuer à apprendre de toi mais tu es partie trop tôt. J'avais tant de choses à te dire. Je voulais te présenter ma famille, Sabah, Walid et Ramzi. Je voulais leur dire tout ce que tu étais pour moi, les yeux dans les yeux. Je voulais leur dire : « Voici ma professeure. » Comme quelqu'un qui veut présenter à ses enfants son professeur le plus aimé quand il était petit. Mais tu n'étais pas seulement une professeure pour moi, tu étais une véritable école à toi toute seule : une école de diplomatie, d'humanité, de savoir-faire. Une école de dignité. Une école engagée, ferme sans être dure. Et sans haine.
Ton combat continue, Leïla. On va essayer de prolonger ton chemin. Tu es toujours en nous, tu seras toujours notre guide, notre lumière et notre école. Et j'espère qu'on sera à la hauteur. Tu as tout mon respect, ma gratitude et ma fidélité.
19.02.2026 à 06:00
Chris Den Hond
Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes. 17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce (…)
- Magazine / Syrie, Turquie, Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Kurdes, Parti de l'union démocratique (PYD), Rojava, Transition politique, Organisation de l'État islamique (OEI), États-Unis, Forces démocratiques syriennes (FDS) , Kurdistan syrien
Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes.
17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce passage que les camions, les citernes de pétrole et les personnes entrent et sortent du territoire autonome kurde syrien. Ce point de passage garantit des revenus à l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).
Après avoir conquis la totalité d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor aux dépens des Forces démocratiques syriennes (FDS), l'armée syrienne se trouve aux portes de la ville de Hassaké. La menace d'une reprise du reste du territoire autonome par l'armée syrienne pèse lourd. Les Kurdes essayent de sauver les meubles. Ils sont horrifiés par la fin rapide de la « coexistence entre communautés, notamment kurdes et arabes », selon l'idéologie officielle des autorités de l'AANES.
Des Kurdes nous amènent à Tirbespi, à 25 kilomètres à l'est de Qamishli, où des milices faisant partie de l'armée officielle de Damas font monter des mortiers sur la ligne de front. C'est la « mobilisation générale ». Hommes et femmes de tout âge, kalachnikovs à la main, se rassemblent sur tous les ronds-points de la région à majorité kurde. Ces comités d'autodéfense vont essayer d'empêcher l'arrivée du gouvernement dans la région. Hussein Khaled, la cinquantaine, est à la fois en colère et inquiet : « Nous protégeons les acquis de notre révolution. »
Le 4 janvier, après une proposition de compromis faite par le pouvoir d'Ahmed Al-Charaa le 21 décembre 2025, une réunion se tient à Damas, sous supervision étatsunienne et française. Le texte issu de cette concertation est prêt à être signé quand Assaad Al-Chaibani, le ministre syrien des affaires étrangères, quitte la salle après avoir reçu une note. À son retour, il suspend la signature.
Les 5 et 6 janvier, à Paris, des discussions entre Israël et des responsables de Damas se tiennent sous l'égide des États-Unis. Le but : trouver un accord entre Israël et la Turquie concernant la Syrie. Damas — avec la Turquie derrière elle — fait des concessions majeures : elle abandonne le plateau du Golan à Israël et laisse le sud-ouest sous l'influence de Tel-Aviv, sans risque d'être attaqué par l'armée syrienne. En échange, Damas obtient l'autorisation des Occidentaux d'entrer dans la région autonome tenue par les Kurdes et leurs alliés.
L'offensive de l'armée syrienne commence le 6 janvier à Alep et ne s'arrête que devant les portes de Hassaké dans le nord-est de la Syrie. La volte-face des tribus et des combattants arabes au sein des FDS est largement commentée parmi la population de la région autonome, tout comme la position de Washington, perçue comme une trahison. En effet, Tom Barrack, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, déclare le 20 janvier sur X :
L'objectif initial des FDS en tant que principale force anti-État islamique sur le terrain a largement disparu, Damas étant désormais disposé et en mesure d'assumer les responsabilités en matière de sécurité, y compris le contrôle des centres de détention et des camps de l'organisation de l'État islamique.
Hikmet Habeeb, lui-même arabe et ancien président de l'assemblée cantonale de la région autonome du nord-est, nous accueille dans son bureau. Il tente une explication :
Les tribus arabes suivent le plus fort. Ils étaient avec nous quand nous les avons protégés contre l'organisation de l'État islamique (OEI). Mais maintenant que le gouvernement de Damas arrive dans la région, ils retournent leur veste. Bien avant l'offensive de Damas, un important chef de tribu arabe nous avait fait savoir déjà que si l'armée syrienne arrivait avec des membres de [sa] tribu, [ils n'allaient] pas [se] battre contre eux.
Avec la défection des arabes au sein des FDS, les effectifs avaient rapidement diminué de 100 000 à 50 000. Impossible, dans ces conditions, de tenir le front à l'est de l'Euphrate. Les FDS décident alors de ne pas se battre pour Raqqa et Deir ez-Zor, évitant ainsi un bain de sang, et de se concentrer sur les villes à majorité kurde. Hikmet Habeeb reconnaît : « Nous sommes confrontés à des défections de tous les côtés. De plus, des médias panarabes comme Al-Jazira et Al-Arabiya ne ratent pas une seule occasion de noircir les Kurdes et les FDS avec une propagande mensongère. » Kamal Chomani, rédacteur en chef du journal en ligne The Amargi explique que les problèmes de gouvernance et les abus des FDS étaient connus bien avant : « Les Kurdes eux-mêmes en sont les critiques les plus virulents. Mais la vague actuelle de dénigrement des Kurdes est dictée par l'évolution des alliances. »
Un cessez-le-feu de trois jours est déclaré le lendemain de notre arrivée au « Rojava », le 18 janvier 2026. La menace est momentanément suspendue. Mais les pourparlers n'avancent toujours pas. Damas veut tirer avantage de sa victoire militaire sur le terrain et impose un texte en six points à la délégation kurde à Damas. Dans les faits, c'est une pure et simple demande de capitulation : adhésion individuelle – et non en tant que brigades – des FDS à l'armée syrienne, après vérification sécuritaire, et deux heures optionnelles d'apprentissage de la langue kurde dans les villes où les Kurdes sont majoritaires. Mazloum Abdi, le commandant général des FDS, et son équipe quittent la table des négociations.
Beaucoup de commentateurs décrivent l'attitude kurde comme « maximaliste », un « refus du compromis » en raison de la domination la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais les Kurdes que nous rencontrons, des officiels, des commerçants, des travailleurs ou des journalistes, sont unanimes : ils refusent toutes et tous une reddition ou une capitulation. « Nous ne nous sommes pas battus avec autant de détermination et avec autant de morts pour aussi peu de résultats », nous explique Ahin, une jeune étudiante à l'université à Qamishli.
Face au risque de la perte de tout le « Rojava » et d'un bain de sang, la direction kurde tente de se frayer un chemin tout en traçant les lignes rouges : elle accepte la gestion des frontières, des aéroports et des ressources énergétiques par Damas, mais exige de conserver l'autodéfense des villes à majorité kurde, une gestion politique décentralisée du territoire et la préservation des droits culturels kurdes — notamment leur langue.
De son côté, Abdullah Öcalan, le chef du PKK, menace de rompre le processus de paix engagé avec la Turquie si le « Rojava » continue à être attaqué. La diaspora kurde se mobilise. Cette pression populaire, combinée aux efforts diplomatiques de Massoud Barzani et Bafel Talabani, les deux dirigeants kurdes irakiens, finit par convaincre Ankara, Damas et Washington de la nécessité d'un nouvel accord.
Car sans accord, les cercueils n'auraient pas cessé d'arriver, comme en ce jour au cimetière de Qamishli, où l'on enterre dix jeunes tués dans les confrontations récentes à Raqqa. Rohilat Afrin, la commandante des YPJ, les Unités de protection des femmes, ne décolère pas. Devant la foule et sous une pluie battante, elle crie : « Nous nous sommes durement battues pour nos droits, nous allons les garder. »
Dans la région autonome, les femmes jouent un rôle primordial dans toutes les sphères de la société. Dans les négociations en cours, rien ne filtre sur le rôle des combattantes. Sur la ligne de front, l'une d'entre elles assure que « les femmes ne vont pas retourner dans leur cuisine si jamais le régime de Damas reprend le contrôle de cette région. »
Le 22 janvier, nous nous mettons en route pour la ligne de front à Hassaké, ville mixte arabo-kurde, à deux heures de route de Qamishli. Les troupes de Damas se trouvent à deux kilomètres du centre-ville. Si Hassaké tombe, la région à majorité kurde se trouvera tellement réduite qu'elle deviendra économiquement invivable.
Quand nous rentrons le lendemain à Qamishli, les drapeaux des FDS symbolisant une Syrie fédérale ont disparu. Restent ceux des YPG et YPJ, ainsi que le drapeau du Kurdistan — rouge, blanc et vert avec le soleil au milieu — aussi utilisé par le Gouvernement régional du Kurdistan irakien. Les principaux concernés se sentent abandonnés de tous. Finis les principes de la coexistence entre les peuples. Il ne leur reste que la solidarité inter-kurde. Bilal, journaliste kurde, nous confie :
Le PKK a perdu des plumes. Son projet de coexistence entre les peuples ne fonctionne visiblement pas. Les gens ici regardent désormais vers les Kurdes d'Irak. Mais soyons honnêtes : sans les guérilleros du PKK, descendus de la montagne de Qandil en 2014, Kobané ne serait pas libérée et le génocide contre les yézidis à Chengal n'aurait pas été arrêté. C'est le PKK qui avait ouvert un corridor et sauvé des dizaines de milliers de vies.
Le 24 janvier, nous visitons une école à Qamishli occupée par des familles qui ont emporté avec elles les biens qui leur restaient. L'offensive récente de Damas a créé 150 000 nouveaux déplacés internes, selon un comptage de l'Administration autonome. Pour certains, c'est le quatrième ou cinquième déplacement. Walid Ali, un quinquagénaire originaire d'Afrin, raconte son calvaire :
Nous sommes partis d'abord d'Afrin à Tel Rifaat, où nous sommes restés sept ans. En janvier 2026, des milices syriennes pro-turques nous ont de nouveau attaqués et nous avons dû fuir vers Tabqa. Ensuite, l'armée syrienne est arrivée et nous sommes partis pour Raqqa. Une fois Raqqa tombée, nous nous sommes déplacés vers Hassaké. Et nous voici maintenant à Qamishli.
Evin, une jeune fille de 17 ans, fond en larmes : « Nous avons dû partir à quatre reprises. Nous n'avons jamais eu l'opportunité d'aller à l'école. J'en ai marre d'être déplacée. » Ces déplacés viennent s'ajouter au demi-million de déplacés internes causés par l'agression turque de 2018 et 2019. Ils auraient dû pouvoir rentrer chez eux à la suite de l'accord du 10 mars 2025, mais celui-ci est resté lettre morte. Cependant, plusieurs personnes, plutôt âgées, sont rentrées à Afrin. Les déplacés espèrent un nouvel accord pour pouvoir rentrer.
Le 30 janvier 2026, la nouvelle tombe enfin : un accord est conclu entre Damas et les Kurdes. Mais ce n'est pas la fête. Les visages restent sombres. Les termes de l'accord ne suscitent guère d'enthousiasme. Simplement le soulagement que Damas ait fini par accepter les lignes rouges tracées par les Kurdes. Les négociateurs kurdes, Mazloum Abdi et Ilham Ahmed, considèrent avoir évité un bain de sang. Les institutions de l'Administration autonome seront intégrées en tant que telles dans le nouvel État syrien. Les déplacés pourront rentrer chez eux. La Turquie doit se retirer des zones occupées.
Hozane Ehmed, Kurde syrienne originaire de Hassaké, regarde la nouvelle situation d'un œil plutôt positif :
Les FDS gardent trois brigades à Hassaké et une brigade à Kobané. Cela ne s'appelle pas une autonomie militaire, mais ce n'est pas non plus une intégration individuelle comme l'avait exigé Damas. Les régions de Hassaké, Amoude, Derik et Qamishli devraient s'autogérer avec une présence policière conjointe ou très discrète de la part de Damas. Le seul problème qui demeure concerne Kobané et Afrin, qui seront liées à la province d'Alep, et pas aux provinces à majorité kurde dans l'est de la Syrie, donc sans continuité territoriale. Kobané est d'ailleurs toujours assiégée. Nous avons perdu du territoire, mais nous avons gagné la reconnaissance de nos droits en tant que peuple kurde, chose que l'on n'avait pas auparavant.
Nous quittons la Syrie par là où nous sommes entrés. Entre-temps, les autorités kurdes ont déclaré que le poste-frontière de Semalka restera sous contrôle des FDS avec, seulement, la présence de quelques fonctionnaires de Damas. Une victoire de plus pour la solidarité inter-kurde.
18.02.2026 à 06:00
Sophie Bessis, Dominique Eddé
Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu'elle n'a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d'une vidéo tronquée. L'historienne Sophie Bessis et l'essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s'en prendre à (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Bande de Gaza, Cisjordanie, France, ONU, Désinformation, Droit international, UNRWA, Tribune
Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu'elle n'a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d'une vidéo tronquée. L'historienne Sophie Bessis et l'essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s'en prendre à Francesca Albanese tandis qu'elle se tait sur la guerre génocidaire menée contre Gaza et sur les violations quotidiennes du cessez-le-feu au Liban.
De Kaboul, où les filles sont interdites d'école et les femmes vêtues de prisons ambulantes, jusqu'à l'île d'Epstein, paradis pour pédocriminels, où des célébrités en tous genres ont abusé et avili, une décennie après l'autre, des fillettes et des femmes importées de tous les coins du monde, il n'est plus une parcelle de la planète qui ne soit envahie par la boue. La « révolution » iranienne qui, en 1979, se revendiquait entre autres du combat contre l'arrogance occidentale, promettant à son peuple de le restaurer dans ses droits, a battu des records dans l'écrasement de sa population et la négation de ces droits eux-mêmes.
Partout, la figure de la tenaille est à son comble. L'ennemi du dedans et celui du dehors en activent chacun un manche, confisquent des milliards de destins au prétexte d'en décider. Gangrenés l'un et l'autre par le règne du mensonge et de la voracité, l'Occident et l'Orient ne dialoguent plus désormais qu'à travers la logique obscène du plus fort, du plus riche, du plus offrant. Alors qu'au Soudan les Émirats arabes unis poursuivent leur aide multiforme à une entreprise génocidaire, l'armée israélienne achève la sienne en Palestine, brisant les dernières poches de vie à Gaza et annexant la Cisjordanie. Que proposent, que font pendant ce temps les gouvernants des pays qui se réclament encore de la démocratie face à ce raz-de-marée ? Que fait la France ?
S'agissant d'Israël et de la Palestine, sa politique étrangère est devenue illisible. Elle n'a plus de colonne vertébrale. Après avoir soutenu l'extension aux Palestiniens de Pause, le programme d'accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil créé en 2017 à l'initiative du Collège de France, elle décide brusquement, à l'été 2025, de le bloquer, au prétexte du tweet antisémite d'une Gazaouie qui ne figurait même pas parmi les lauréats. Alors qu'elle a reconnu il y a quelques mois l'État palestinien, La France réclame aujourd'hui, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, la démission – rien que cela - de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.
Pourquoi ? Parce que Caroline Yadan, députée des Français de l'étranger et avocate passionnée de l'extrême droite israélienne, ne supporte pas que les Palestiniens, si mal défendus par leurs représentants politiques, le soient si bien par une voix étrangère et libre. C'est assez logique. On peut la comprendre. Mais pourquoi a-t-il suffi que Caroline Yadan déforme les propos de Francesca Albanese, selon la méthode éhontée d'un Donald Trump ou d'un Benyamin Nétanyahou - pour que Jean-Noël Barrot lui emboîte le pas ? C'est la même qui a qualifié la reconnaissance de l'État de Palestine par le président Macron de « faute politique, morale, et historique ». La même qui a déposé à l'Assemblée nationale une proposition de loi qui, au prétexte de lutter contre l'antisémitisme, entend avaliser la loi israélienne de 2018 désignant Israël comme « L'État-nation du peuple juif » et de lui seul. Toute personne contestant ce fait - nous en sommes - pourrait être poursuivie en justice si cette loi était adoptée. Cent vingt personnalités françaises ont cosigné cette proposition. Parmi elles, l'ex-chef de l'État François Hollande, dont nous attendons de savoir s'il souhaite également la démission de Francesca Albanese. Les tentatives de clarification avancées par le Quai d'Orsay n'ont rien changé quant au fond. La France, par la voix de son ministre, persiste à réclamer la tête de Francesca Albanese1.
On peut ne pas adhérer à telle ou telle formulation des propos de cette dernière, mais de quel droit les défigure-t-on ? Elle a reconnu avoir manqué de réflexe en ne se retirant pas d'une réunion à laquelle assistait, sans qu'elle en soit prévenue, l'un des dirigeants du Hamas Khaled Mechaal. Qu'est-ce que cette erreur, de surcroît reconnue, face à l'incroyable complaisance d'une majorité d'États européens envers le gouvernement israélien ? Rappelons au passage que la France, co-garante du cessez-le-feu au Liban, ne dit pas un mot contre les violations quasi quotidiennes dont il est l'objet. Tandis que nous assistons, dans une indifférence à peu près générale, à l'application de la phase terminale d'un plan d'effacement des Palestiniens de leur terre, la France ne trouve-t-elle rien de mieux à faire que de s'en prendre à une femme insurgée contre cette infamie ? Rien de mieux que d'entraîner l'Allemagne et l'Autriche dans son sillage ?
Bien des esprits réduits au silence, épouvantés par l'impunité dont jouit la politique israélienne, se sont sentis entendus et compris par Francesca Albanese comme par le secrétaire général de l'ONU António Guterres. Faut-il que les derniers recoins onusiens de courage soient interdits à l'heure où Nétanyahou et Trump liquident l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et où le second ambitionne de mettre fin à l'existence même des Nations unies ? Ce sont ces voix, au même titre que les très nombreuses voix dissidentes parmi les juifs de par le monde, qui permettent à la raison de tenir encore tête à la folie générale. Ils ne se comptent pas, heureusement, ceux qui rament contre le règne actuel de l'inconcevable, contre une dégradation planétaire de la santé mentale. Faut-il leur porter secours ou les sommer de disparaître ?
Exiger la démission de Francesca Albanese revient à vouloir sanctionner la pensée critique et ses droits. C'est en outre fouler aux pieds le legs inestimable de la pensée juive moderne. Car qui de Franz Kafka à Hannah Arendt, Erich Auerbach, Walter Benjamin, Canetti, Freud ou Einstein, aurait avalisé une telle réclamation ? L'entériner, c'est déposséder les sans-voix du peu de recours qui leur reste. C'est favoriser la haine au prétexte de la combattre. C'est confier le train de l'avenir à des rails qui vont dans le mur. Nous attendions mieux de la diplomatie française.
1NDLR. Le porte-parole du Quai d'Orsay, Pascal Confavreux, a reconnu, le 12 février 2026, que la phrase « Israël, ennemi commun de l'humanité » n'avait jamais été prononcée par Francesca Albanese, mais a maintenu la demande de démission, justifiée selon lui par son « absence de neutralité » et son « attitude militante ».
17.02.2026 à 06:00
Sarah Martin
Présenté comme un espace pacifié et ouvert au tourisme, le Sud-Sinaï est aussi une région sous le contrôle sécuritaire permanent de l'État égyptien, où l'accès à la terre et la mobilité sont vecteurs d'inégalités. Les récits de vie de Bédouins donnent à voir comment le développement touristique fabrique une citoyenneté à plusieurs vitesses. En fin d'après-midi, à quelques kilomètres de Dahab, en bordure du golfe d'Aqaba, un campement « bédouin » accueille des touristes venus chercher le (…)
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Présenté comme un espace pacifié et ouvert au tourisme, le Sud-Sinaï est aussi une région sous le contrôle sécuritaire permanent de l'État égyptien, où l'accès à la terre et la mobilité sont vecteurs d'inégalités. Les récits de vie de Bédouins donnent à voir comment le développement touristique fabrique une citoyenneté à plusieurs vitesses.
En fin d'après-midi, à quelques kilomètres de Dahab, en bordure du golfe d'Aqaba, un campement « bédouin » accueille des touristes venus chercher le silence du désert et une promesse d'authenticité. Il s'agit d'un camp touristique fixe, intégré aux circuits de la côte sud du Sinaï : les visiteurs y passent quelques heures ou une nuit, pour un dîner sous les étoiles, tandis que des Bédouins y travaillent comme cuisiniers, guides ou hôtes. Les tapis sont disposés à même le sable, le thé est servi avec cérémonie dans de petits verres, et le programme annonce un dîner traditionnel sous les étoiles. Autour du feu, un homme en galabeya, vêtement traditionnel égyptien, raconte la vie dans le désert, pendant que les visiteurs prennent des photos. L'expérience est soigneusement mise en scène : ici, le Sinaï se donne à voir comme un espace hors du temps, détaché des réalités politiques qui l'entourent.
Rien ne laisse deviner que la terre sur laquelle ce camp est installé fait l'objet de tensions anciennes, principalement liées au foncier et au contrôle de l'espace. Rien n'indique non plus que ceux qui incarnent cette « authenticité » vivent, pour la plupart, sur des terrains qu'ils ne possèdent pas légalement, ni que leurs déplacements, leur travail et parfois leurs paroles sont étroitement surveillés, dans une région considérée comme stratégiquement sensible par l'État égyptien.

Le Sud-Sinaï apparaît ainsi comme un espace largement ouvert aux visiteurs et aux investissements touristiques, mais profondément encadré pour les populations qui y vivent. Là où le tourisme promet un désert accessible et pacifié, le quotidien des habitants reste traversé par des rapports de pouvoir durables, structurés par l'accès à la terre, aux ressources et à la mobilité.
Péninsule charnière entre l'Afrique et l'Asie, le Sinaï occupe une place singulière dans l'imaginaire et la politique de l'État égyptien. Longtemps perçu par le pouvoir central comme un territoire périphérique, faiblement intégré et politiquement sensible, le Sinaï a été successivement militarisé, administré de manière exceptionnelle, puis partiellement reconverti en vitrine touristique, notamment dans sa partie méridionale. Dahab, Nuweiba ou Charm El-Cheikh incarnent cette transformation avec leurs plages, stations balnéaires, sites de plongée et désert « vierge ».


Depuis trois ans, l'Égypte arrive en tête des destinations touristiques africaines en nombre de visiteurs internationaux, devant le Maroc et la Tunisie. Cette transformation n'est toutefois pas le signe d'une normalisation politique. Le développement touristique s'est superposé à un dispositif sécuritaire dense, hérité des conflits régionaux, de la restitution du Sinaï par Israël en 1982, du soulèvement des tribus en 2011 et, plus récemment, de la lutte contre les groupes armés dans le Nord-Sinaï.
Si le Sud est moins exposé à la violence armée, il reste intégré à un régime d'exception durable, où la présence de l'État est constante, souvent invisible, mais toujours structurante. Le gouvernorat du Sud-Sinaï compte environ 120 000 habitants, dont une part importante fait partie de tribus bédouines historiquement implantées dans la région. Ces populations entretiennent une relation ambivalente à l'État, à la fois nécessaire, lointain et souvent perçu comme un acteur extérieur.
Dans le Sud-Sinaï, les routes offrent un poste un poste d'observation éloquent : ponctuées de checkpoints, il s'y exerce une circulation à double vitesse.
Entre les grandes villes côtières de Charm El-Cheikh, Dahab, Nuweiba et Taba et les zones désertiques, les points de contrôle sont omniprésents. Ils rythment les déplacements, imposent des arrêts répétés et rappellent que la mobilité n'est jamais totalement acquise.

« On est comme en prison. On ne peut aller nulle part sans que l'État le sache. Il nous surveille comme des animaux au zoo », raconte Khaled, chauffeur indépendant, sur la route reliant Nuweiba, sur le golfe d'Aqaba, à l'arrière-pays. À un checkpoint circulent sans s'arrêter les touristes étrangers et les Égyptiens dont la plaque est immatriculée au Caire. Lui est sommé de se garer sur le bas-côté. Les soldats lui demandent ses papiers et égrainent les questions usuelles sur son lieu de départ et sa destination. Le contrôle s'éternise. « Ils ne demandent pas les papiers à tout le monde. Juste à ceux qui ressemblent à des Bédouins. »
La scène est banale. Elle se répète sur les routes du Sud-Sinaï. Dans cet espace, la liberté de circulation à géométrie variable laisse apparaître une frontière entre ceux qui traversent le territoire et ceux dont la présence y est continuellement mise à l'épreuve.

Le contraste est frappant. D'un côté, un discours officiel qui présente le Sud-Sinaï comme un espace sûr, accueillant et pacifié, destiné aux investisseurs et aux touristes internationaux. De l'autre, un quotidien marqué par les checkpoints, la surveillance administrative… et une tension sur le foncier.
Au Sud-Sinaï, la question de la terre précède celle du tourisme, comme le souligne Ahmad, un habitant de Dahab. Pour une grande partie des familles bédouines, l'habitat repose sur des formes d'occupation anciennes – transmission familiale, usage collectif, reconnaissance tribale – qui n'ont jamais été traduites en titres de propriété formels par l'État égyptien.
« Mon père est né ici, mon grand-père est né ici et moi aussi. On a tous grandi dans cette maison. Mais sur le papier, cette terre n'existe pas pour nous », raconte un homme rencontré dans une zone en périphérie de la ville de Dahab. La maison est là, en dur, reliée à l'électricité, parfois à l'eau. Mais juridiquement, elle n'est rien. Cette situation n'est pas marginale. Selon les travaux de la géographe Leïla Vignal1 et les rapports d'organisations indépendantes comme l'International Crisis Group2, une large majorité des familles bédouines du Sud-Sinaï occupe des terres sans titres de propriété officiels, en raison de la non-reconnaissance par l'État des formes d'appropriation tribale et collective.

Ce décalage entre usage et droit n'a longtemps posé que peu de problèmes. « Avant, personne ne nous demandait de papiers. On habitait, c'est tout », explique Aïcha, habitante d'un village bédouin près de Nuweiba, à 70 kilomètres au nord de Dahab, sur la même ligne de côte. L'administration était lointaine, parfois absente. Le désert offrait une forme de continuité entre les modes de vie bédouins et l'espace.
L'émergence des projets touristiques il y a moins d'une douzaine d'années a changé la donne. « Avant que les touristes arrivent, l'État ne s'intéressait pas à l'endroit où on habitait », observe un habitant de Charm El-Cheikh. Avec la construction des routes et des complexes hôteliers sont apparus des agents municipaux, qui viennent mesurer les parcelles et exiger des permis ou des titres de propriété. Des maisons tolérées depuis des décennies sont alors déclarées irrégulières. L'espace, longtemps organisé selon des usages locaux, entre progressivement dans le champ du contrôle administratif.
Dans ce nouveau cadre, l'absence de titre devient une faille. « Ils disent que ce n'est pas à nous parce qu'on n'a pas de titre, résume Fatma, mère d'une famille de cinq enfants, sans colère mais avec lassitude. Avant, on habitait ici. Maintenant, on “occupe”. On est comme les réfugiés, mais chez nous. » D'autres expriment leur colère sans détour. « Les Égyptiens volent nos terres pour faire des hôtels de luxe ! », lance un vieil homme, conscient du rapport inégal qui se joue face aux investisseurs.
Ce glissement lexical d'habitant à occupant n'est pas anodin. Il ouvre la voie à des expulsions dites « légales », à des restrictions d'usage, voire à la confiscation pure et simple des terrains au profit de projets touristiques ou d'aménagements publics.
En Égypte, les terres désertiques relèvent juridiquement du domaine public de l'État – avec la loi no 143 de 1981 sur les terres désertiques. Elle permet à l'État d'attribuer des concessions sans procédure de consultation locale formalisée. Aucune donnée publique ne précise la proportion exacte des terres réaffectées au développement touristique dans le Sud-Sinaï, mais les habitants décrivent une progression continue des zones placées sous contrôle administratif.
Dans ce cadre, le développement touristique s'appuie notamment sur l'octroi de vastes concessions à de grands groupes égyptiens tels que le promoteur immobilier Orascom Development ou l'entreprise de tourisme Travco Group, tandis que les chaînes internationales interviennent le plus souvent via des contrats de gestion. Pour les habitants, ces acteurs restent lointains. Ce qu'ils perçoivent en revanche, ce sont les effets concrets de cette reconfiguration : la présence de plus en plus visible d'agents municipaux chargés du foncier, des constructions déclarées illégales, des règles appliquées là où, jusque-là, prévalaient des usages locaux.
« Le tourisme nous a donné du travail, oui, témoigne Ayyoub, employé dans le camp dit « bédouin » à Blue Lagoon, situé entre Dahab et Nuweiba. Il y travaille comme cuisinier et taxi occasionnel, au gré des saisons touristiques. « Mais il nous a volé notre liberté. Est-ce qu'on est vraiment dans une meilleure situation aujourd'hui ? » Pour lui, comme pour d'autres, le travail ne signifie ni stabilité ni autonomie.

Pour ces travailleurs bédouins dans les camps, les restaurants ou comme chauffeurs, le revenu mensuel se situe généralement entre 6 000 et 10 000 livres égyptiennes (entre 110 et 180 euros), parfois davantage en haute saison, souvent beaucoup moins lorsque l'activité ralentit. Ces revenus restent proches du salaire moyen national, mais ces emplois s'exercent dans un cadre informel, donc hors contrat de travail, cotisations ni protection sociale. Ayyoub peut ainsi travailler plusieurs semaines d'affilée, puis se retrouver sans activité du jour au lendemain. Les postes les plus stables et les mieux payés – direction, gestion – sont occupés par des Égyptiens venus d'autres régions, notamment du Caire.
À cette précarité s'ajoute un autre effet du développement touristique : l'augmentation rapide du coût de la vie. Les prix élevés des services touristiques conduisent à l'augmentation corollaire du montant des loyers, des prix du foncier mais aussi des produits du quotidien pour les habitants de la région.
Comme d'autres habitants de Dahab, Gomaa constate que le tourisme redimensionne la place qui lui est laissée dans sa propre ville. En effet, à l'intégration économique s'ajoute une autre forme de contrainte : celle de l'identité.
« Ils veulent que je sois bédouin pour les photos », explique Youssef, un jeune homme travaillant ponctuellement dans un camp touristique. Dans cette industrie, l'« authenticité bédouine » est une valeur marchande. Elle se décline en dîners traditionnels, spectacles folklorisés et récits du désert.
Cette mise en scène est largement encadrée par les gestionnaires des camps et le personnel, qui façonnent une image du « Bédouin » conforme aux attentes du marché. « Une fois, mon ami est venu en jean : ils l'ont renvoyé parce qu'il ne faisait pas assez bédouin », raconte Youssef.
Cette dissociation entre l'identité et la performance nourrit un sentiment d'injustice profond. « Je ne suis pas égyptien. Je suis bédouin », affirme Ahmad. D'autres formulent le paradoxe plus frontalement : « Le gouvernement nous considère comme égyptiens quand on doit faire le service militaire ou payer. Pas quand on revendique nos droits. »

Dans le Sud-Sinaï, la citoyenneté ne se vit pas comme un statut acquis, mais comme une expérience incertaine, soumise à des filtres administratifs et sécuritaires. Elle dépend des lieux, des interlocuteurs, des situations. « On nous voit comme une menace à surveiller, pas comme des citoyens », résume Aïcha. Dans une région classée stratégique, marquée par des décennies de militarisation et par l'insurrection dans le Nord-Sinaï, l'appartenance tribale est souvent associée, dans les pratiques de contrôle, à un soupçon sécuritaire.
Face à cette situation, la confrontation directe est rare. Trop risquée. Beaucoup préfèrent composer. À défaut de recours formels, les stratégies sont discrètes : arrangements avec les autorités locales, contournements administratifs, prudence dans la parole publique, parfois même un effacement volontaire, comme le dit sans le dire un homme rencontré près de Dahab : « Maintenant, je n'attends plus rien du gouvernement. Je vis ma vie et j'essaie d'éviter d'avoir affaire à lui. »
(Tous les prénoms ont été modifiés.)
28.02.2025 à 06:00
Rami Abou Jamous , Pierre Prier, Leïla Shahid
Depuis février 2024, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien, décrit les ravages de la guerre génocidaire contre la population gazaouie sur Orient XXI. Pour ce travail exceptionnel, il a obtenu, en octobre 2024, le prix Bayeux des correspondants de guerre dans la catégorie presse écrite, ainsi que le prix Ouest-France. Depuis le 29 novembre 2024, ses articles sont aussi rassemblés dans un livre publié aux éditions Libertalia, dans la collection Orient XXI. Une réimpression, augmentée de (…)
- Lu, vu, entendu / Israël, Palestine, Bande de Gaza, Médias, Génocide, Témoignage , Les livres d'Orient XXI , Gaza 2023-2025
Depuis février 2024, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien, décrit les ravages de la guerre génocidaire contre la population gazaouie sur Orient XXI. Pour ce travail exceptionnel, il a obtenu, en octobre 2024, le prix Bayeux des correspondants de guerre dans la catégorie presse écrite, ainsi que le prix Ouest-France.
Depuis le 29 novembre 2024, ses articles sont aussi rassemblés dans un livre publié aux éditions Libertalia, dans la collection Orient XXI. Une réimpression, augmentée de plusieurs articles, est disponible depuis février 2025.
Nous vous proposons de lire des extraits de la préface et de la présentation écrites par Leïla Shahid (1949 - 2026) et Pierre Prier.
Orient XXI cherchait pour porter la voix de Gaza un professionnel indépendant qui puisse travailler dans des circonstances aussi dramatiques, et qui rende compte par l'écriture. Rami est tout cela. Il raconte avec rigueur les guerres internes entre le Hamas et les clans mafieux, analyse les projets israéliens, trouve en permanence des sujets qui rendent compte du lent étouffement de toute une société, dans la terreur des bombardements. Cela va des ravages causés par la pénurie de cigarettes à la destruction systématique du cadastre, aux descriptions cliniques de la faim qui tord le ventre des enfants, aux drones armés qui rôdent comme des oiseaux de proie. Rami décrypte la stratégie israélienne pour rendre invivable la bande de Gaza, de l'arme de la famine à l'interdiction de tout produit d'hygiène, moyens d'un nettoyage ethnique à l'issue duquel les 2,3 millions d'habitants seront chassés d'une façon ou d'une autre.

Ce génocide, mot prononcé sans hésitation, Rami l'illustre en outre en racontant sa propre histoire et celle de sa famille, son épouse Sabah, leur fils Walid, âgé de 3 ans, et les trois fils de Sabah, Moaz, Sajid et Anas, nés d'un premier mariage. Après le 7 Octobre, ils entament un itinéraire sans but qui les conduit dans des « cages », selon sa propre expression, de plus en plus exiguës : expulsés sous les balles de leur appartement de la ville de Gaza en même temps que des dizaines de milliers de Gazaouis, ils trouvent refuge dans une seule pièce à Rafah, la ville frontière avec l'Égypte, au sud, qu'ils doivent quitter en catastrophe sous la menace des chars israéliens pour planter une tente à Deir El-Balah, dans le centre de la bande, sur le terrain appartenant à un ami. Leur espace se rétrécit encore avec l'arrivée de nouveaux déplacés.
Rami Abou Jamous décrit sans détour la « non-vie » qui est devenue la sienne, où le mot « humiliation » revient comme un leitmotiv. L'humiliation de ne pouvoir acheter du poulet à un enfant qui a faim, l'humiliation de vivre sous une tente avec les mouches et les serpents, l'humiliation de vivre de plus en plus en haillons, avec un seul pantalon qui se déchire. Il est à la fois l'observateur et le sujet. Il fait partie de la catastrophe, et il a décidé qu'il ne pouvait plus la décrire de l'extérieur, comme si elle ne lui arrivait pas à lui aussi. Avec l'obsession de garder malgré tout la dignité, vertu enseignée par son père. Même si pour cela Rami a dû, comme il le dit, « sacrifier sa vie privée ». Le prix à payer est élevé quand on appartient à une société conservatrice qui place très haut la pudeur et le respect de l'intimité familiale. Rami Abou Jamous a choisi de faire entrer ses lecteurs français dans cette intimité, des conversations avec sa femme aux détails les plus crus de leur vie de déplacés.

Quand la famille atteint la dernière étape de son exil à l'intérieur de la bande de Gaza, la tente plantée sur le sable, Rami annonce aux enfants : « Ce n'est pas une tente, c'est notre villa, on va faire un jardin, on a nos propres toilettes, notre propre cuisine, on va faire des barbecues avec du bois, ce sera comme des vacances au bord de la mer. » Les enfants le croient, pour un moment peut-être.
Au-delà du témoignage, la langue de Rami Abou Jamous ajoute un chapitre à l'histoire de la littérature de l'anéantissement, auprès de Primo Levi ou d'Imre Kertész.
Cette guerre, c'est comme vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une tornade qui tourne et qui tourne…Nous sommes tous dans cette espèce de mixeur. De temps en temps, quelqu'un est éjecté du mixeur parce qu'il est mort. Mais nous, on reste là, dans le mixeur. Il nous mixe dans la misère et dans la peur, dans l'inquiétude, dans le danger, dans les bombardements, les massacres et les boucheries. Et dans le mixeur nous n'arrivons même pas à exprimer notre tristesse, pour saluer les morts comme ils le méritent.

Pour son style, pour son travail, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien de 46 ans, a remporté trois récompenses au prix Bayeux des correspondants de guerre le 12 octobre 2024. Deux de ces trophées, le prix de la presse écrite et le prix du quotidien Ouest-France, couronnent son « Journal de bord de Gaza » publié sur Orient XXI plusieurs fois par semaine depuis février 2024. L'équipe du média en ligne a voulu rassembler dans un livre l'essentiel de ces chroniques du désastre. En les distinguant, les jurys du prix Bayeux ont affirmé clairement que l'on pouvait être palestinien et journaliste. Je n'en avais jamais douté.
Lorsque j'ai découvert, il y a plusieurs mois, les chroniques de Rami dans Orient XXI, j'ai tout de suite pensé que c'était exactement ce qui manquait dans le paysage médiatique français qui couvre la tragédie de Gaza : une chronique qui restitue aux Palestiniens leur identité, leur humanité, leurs souffrances et leurs cauchemars, mais aussi leurs rêves et leur attachement à la vie.
Depuis plus d'un an que dure ce processus génocidaire, que Rami appelle judicieusement « un Gazacide », on a l'impression à la lecture de la plupart des articles ou en observant les débats télévisés qu'il faut choisir son camp, avec les uns, contre les autres. Comme si l'on était incapable de penser ensemble la réalité terrible que vivent les Palestiniens, les Israéliens et aujourd'hui les Libanais.
L'interdiction d'entrer de tout journaliste pour couvrir la guerre à Gaza ajoute à ce sentiment d'abstraction, de fiction, comme si l'on se trouvait face à un film de science-fiction, une dystopie où des immeubles entiers s'écrasent comme des châteaux de cartes. Les gouvernements du monde américain, européen et arabe n'ont toujours pas réussi à imposer un cessez-le-feu ou des sanctions contre Israël. La diplomatie internationale ou le Conseil de sécurité des Nations unies ont perdu toute crédibilité aux yeux des sociétés civiles, qui assistent impuissantes à l'anéantissement d'une société entière, où tout est détruit : maisons, hôpitaux, écoles, infrastructures d'eau et d'électricité. Et le nombre de victimes – plus de 43 000 morts à l'heure où j'écris ces lignes – qui augmente chaque jour dans l'indifférence fait presque partie de la routine.
Rami a pris l'initiative de montrer qui sont ces victimes palestiniennes qu'on appelle trop souvent des « terroristes », comme si les 2,3 millions d'habitants de Gaza, femmes et enfants inclus, étaient tous affiliés au Hamas et comme s'ils étaient responsables des choix faits par ce mouvement.
Pour moi, Rami a inventé une nouvelle forme de journalisme de guerre qui restitue l'humanité, l'universalité de la souffrance dans les situations de guerre et d'occupation. Son récit est personnel, sensible, teinté d'empathie pour toutes les victimes, mais jamais idéologique. Il est avant tout humain, proche de la réalité quotidienne pour mieux la transmettre au lecteur. Il ne comporte ni haine ni appel à la vengeance, mais le souci de montrer qui sont les Palestiniens si longtemps occultés ; comme si les reconnaître en tant qu'habitants de la Palestine historique depuis des siècles était une manière de nier la réalité horrible de la Shoah. C'est une accusation terrible, injustifiable et mensongère, surtout après la reconnaissance en 1988 par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de l'État d'Israël dans les frontières de 1967.
Rony Brauman, fondateur et président d'honneur de Médecins sans frontières, organisation dont les membres font un travail remarquable en Palestine, payant souvent de leurs vies leur engagement, a très justement déclaré :
Les articles et photos que Rami Abou Jamous envoie sont indispensables non seulement pour la population française, mais aussi pour le peuple israélien auquel il n'est pas donné de voir les images de l'écrasement de la bande de Gaza et l'étendue de sa destruction.
Ces propos réintroduisent le droit de toutes les victimes de tous bords d'être des victimes, sans exclusivité, ni en Palestine ni en Israël, ni en Ukraine ni en Russie, encore moins au Soudan dont la guerre civile est très partiellement couverte par la presse ; comme si dans le Sud global, Afrique subsaharienne incluse, on tuait par nature ou par culture ; comme si nous n'étions pas, en Europe, concernés par tout cela, parce que nous serions « civilisés » comme l'a déclaré Nétanyahou.
Rami a mérité ces prix décernés par le jury de Bayeux et de Ouest-France. Il avait déjà le « prix » de ses milliers de lecteurs français, lui qui a longtemps travaillé comme « fixeur » pour les journalistes occidentaux qui débarquaient à Gaza sans rien connaître de son passé ou de son présent. Très vite, il décide avec son ami et partenaire Bilal Jadallah de fonder Gaza Press, un bureau assurant des contacts locaux pour les journalistes étrangers. Bilal Jadallah a été tué le 19 novembre 2023, comme plus de 130 journalistes palestiniens recensés par Reporters sans frontières depuis le 7 octobre 2023.
Car les autorités militaires israéliennes ciblent les médias et les journalistes, souvent abattus par des drones et que l'intelligence artificielle désigne comme cibles. La non-dénonciation de ces crimes de guerre et de ces crimes contre l'humanité de la part des gouvernements du monde, qui se sont totalement pliés à l'interdiction totale de l'entrée de tout journaliste étranger à Gaza, est scandaleuse. Elle constitue un précédent très grave pour le droit de la presse et pour le droit à l'information, inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que dans le droit international.
Le prix Bayeux pour les correspondants de guerre sauve l'honneur en reconnaissant le travail courageux et exemplaire de ces journalistes palestiniens qui continuent à informer, analyser et montrer aux sociétés civiles et aux peuples du monde qu'ils n'ont pas cessé, depuis plus d'un an, et souvent depuis cinquante-sept ans, de dénoncer les violations du droit dans les territoires palestiniens occupés.
C'est de là que viendra un jour la construction de la paix bâtie sur le droit et la coexistence.
Merci Abou Walid.

17.07.2018 à 04:00
Leïla Shahid, Nada Yafi
C'est une conversation à cœur ouvert qu'Orient XXI a eue avec Leïla Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine à Paris et à Bruxelles auprès de l'Union européenne. Elle y aborde sans langue de bois et sans tabous l'intifada pacifique de Gaza, le processus d'Oslo, la colonisation de la « Jérusalem métropolitaine », l'affaiblissement de l'establishment palestinien et le péril que représente l'infléchissement des positions arabes. Elle replace le conflit avec Israël dans le temps long et rappelle (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Bande de Gaza, OLP, Droit international, Accords d'Oslo, Palestine mandataire, Autorité palestinienne (AP), Autodétermination , Réfugiés, Histoire, Démographie, Nakba
C'est une conversation à cœur ouvert qu'Orient XXI a eue avec Leïla Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine à Paris et à Bruxelles auprès de l'Union européenne. Elle y aborde sans langue de bois et sans tabous l'intifada pacifique de Gaza, le processus d'Oslo, la colonisation de la « Jérusalem métropolitaine », l'affaiblissement de l'establishment palestinien et le péril que représente l'infléchissement des positions arabes. Elle replace le conflit avec Israël dans le temps long et rappelle avec force que la question des réfugiés demeure centrale.
Nada Yafi. — Vous avez choisi d'entamer cet entretien à un moment particulier, celui de la journée mondiale des réfugiés, le 21 juin. Cette question est- elle essentielle pour vous aujourd'hui ? Est- elle la raison de l'explosion à Gaza à propos de laquelle vous vous êtes beaucoup exprimée dans les médias ?
Leïla Shahid. — Cette question est au cœur de la question de Palestine. Je ne peux pas parler de « conflit israélo-palestinien » : un conflit se déroule entre deux protagonistes. Or, nous ne sommes pas un simple « protagoniste », nous sommes un peuple face à une puissance occupante colonialiste depuis 70 ans. La « question de Palestine » pour reprendre les termes mêmes de l'ONU, n'a pas commencé en 1967, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire. Elle a commencé en 1948 le jour où le projet d'un État national juif en Palestine est venu remplacer l'État que les Britanniques étaient censés préparer à l'indépendance, comme la France avait préparé le Liban ou la Syrie à l'indépendance par le biais de mandats. Le Royaume-Uni n'avait pas encore de mandat sur la Palestine en 1917 lorsqu'il a produit la déclaration Balfour, une lettre adressée à Lord Weizmann qui préconisait « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour les juifs » avec un bémol scandaleux : « étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ».
Comment aurait-il pu en être autrement ? À ce moment-là, moins de 10 % de la population de la Palestine était juive. On leur donnait la prééminence sur les 90 % de la population non juive. Comme le dit Monique Chemillier-Gendreau qui est la plus grande juriste française sur cette question, c'est une décision totalement illégitime, car la souveraineté d'un pays appartient toujours au peuple. La souveraineté de la France est au peuple français, les Russes ne peuvent pas dire : demain nous allons décider que la France sera annexée à la Belgique. Le Liban a une souveraineté ; même si demain la Syrie occupait le Liban, personne ne reconnaîtrait cet état de fait, puisque c'est au peuple libanais que revient la souveraineté et non à un régime ou à un gouvernement. Et pourtant, dans le cas de la Palestine, personne n'a consulté le peuple palestinien pour ce « foyer national juif » qui est devenu l'État d'Israël en 1948.
On ne va pas revenir sur la série d'événements qui ont ponctué l'histoire de la Palestine entre 1917 et 1947 ce serait trop long, mais il est essentiel de remettre les choses dans leur contexte historique. La question de Palestine commence avec la dépossession de la terre par le mouvement sioniste (on ne peut pas dire israélien parce qu'Israël n'existait pas encore) et ce, par un nettoyage ethnique planifié, voulu dans l'optique d'une transformation d'un pays à majorité arabe habité par des chrétiens, des musulmans et des juifs non sionistes en un État national juif. Le mouvement sioniste, très bien organisé, est issu de l'Europe de l'époque. Qui sont ses dirigeants ? Theodor Hertzl, David Ben Gourion, Chaim Weizmann, Menahem Begin, Shimon Peres… Ils sont tous Européens. Ils viennent de Pologne, de Lithuanie, d'Allemagne, d'Autriche, de France et ils sont donc comme des poissons dans l'eau dans les cercles européens. Ils sont capables de mobiliser tous ces pays à leurs côtés, au moment où les Britanniques et les Français victorieux remplacent l'empire ottoman. Tout cela avant même qu'on ne découvre l'horreur du génocide. Nous sommes dans les années 1920 du XXe siècle et les Palestiniens — dont beaucoup de membres de ma propre famille du côté de ma mère — étaient encore crédules : ils ne pouvaient imaginer que leur pays serait ainsi octroyé par les Britanniques à une infime minorité.
Au tout début, la direction nationaliste palestinienne pense pouvoir leur expliquer la situation, en souligner l'iniquité par des moyens non violents, lors de conférences tenues à Londres, Paris ou Jérusalem. Après tout, juifs, chrétiens et musulmans avaient toujours vécu ensemble sous l'empire ottoman. Ils n'ont donc pas recours à une révolte. La révolte armée en Palestine commence en 1936 et la résistance non violente aussi, avec une grève générale historique qui dure pas moins de six mois. Les paysans en sont le moteur. Ils sont beaucoup plus lucides que la classe des notables, de la bourgeoisie palestinienne qui est proche des Britanniques, voire liée à eux par certains intérêts, et prête à les ménager. Pourquoi les paysans ? Parce que le mouvement sioniste avait décidé de chasser les Palestiniens des terres dont il prenait possession. Les juifs cherchaient un lieu de substitution aux pays où ils avaient souffert de pogroms, comme en Russie tsariste ou en Europe de l'Est, et ce longtemps avant l'extermination des juifs en Allemagne, qui fut le summum de la barbarie.
Le mouvement sioniste est né au même moment que tous les mouvements nationalistes européens, au XIXe siècle. La majorité des juifs choisissaient alors les États-Unis jusqu'à ce que ceux-ci imposent des quotas sévères dans les années 1920. Certains ont alors émigré également en Palestine, bien qu'au départ le mouvement sioniste ait envisagé d'autres possibilités pour l'État projeté, comme l'Argentine ou l'Ouganda. Si la Palestine est finalement choisie, c'est que les Britanniques y voyaient leur intérêt, et pas seulement pour ses rapports avec l'Ancien Testament. Des propriétaires juifs tels que Lord Rotshild (citoyen français) ont acheté des terres en Palestine, et la première chose qu'ils ont faite a été de mettre à la porte les paysans palestiniens, afin d'accorder l'exclusivité du travail aux juifs. Les paysans n'étaient pas propriétaires des terres qu'ils cultivaient sous l'empire ottoman, ils étaient simples métayers pour le compte de propriétaires absents palestiniens, libanais ou syriens. Ils étaient tout à fait disposés à travailler pour les nouveaux propriétaires. Mais ceux-là avaient l'intention de créer une véritable classe de paysans et de prolétaires juifs pour l'État projeté.
Dans les pays où ils vivaient, les juifs n'étaient pas constitués en classes sociales, mais en « communautés ». C'est là où Ben Gourion a été visionnaire : il fallait créer une nation, littéralement à partir de rien. Si Shlomo Sand dit qu'il n'y a pas de « peuple » juif1, il veut dire, à juste titre, que les habitants juifs du Yémen, de France, d'Argentine ou d'Allemagne sont ethniquement et culturellement différents, et appartiennent à des peuples différents.
L'idée de chasser les paysans était machiavélique ; elle a entamé le processus de dépossession des Palestiniens bien avant 1948. Ainsi, dès 1920 dans ce qui était la grande Syrie sous domination ottomane où les frontières n'existaient pas, les paysans expulsés n'avaient pas l'impression de changer de pays. C'est cela, la Nakba : l'insidieuse et entière dépossession des Palestiniens. On a découvert, grâce aux travaux du grand historien Walid Khalidi, le Plan Dalet (1947) pour vider la Palestine de ses habitants2 et grâce à Benny Moris, nouvel historien (« repenti »), que Ben Gourion avait donné des instructions écrites pour faire partir le plus grand nombre possible de Palestiniens, afin que ce pays à majorité arabe devienne un pays à majorité juive.
Il ne s'agit pas d'un génocide — dire cela c'est faire du tort à la cause palestinienne —, mais c'était sans aucun doute le premier nettoyage ethnique du XXe siècle.
N. Y. — ... Et la vraie signification de la Nakba. Quand l'expulsion des villages palestiniens a-t-elle commencé ?
L. S.— Elle a commencé avec les Britanniques. Puis les juifs ont décidé très tôt qu'ils allaient accepter le plan de partage de 1947, qui leur donnait beaucoup plus que ce qu'ils possédaient alors, à savoir 56 % du territoire alors qu'il représentaient moins d'un tiers de la population (32 %) et qu'ils ne détenaient que 7 % des terres. C'est pour cela que les Palestiniens ont refusé le plan de partage. Mon grand-père maternel Jamal Husseini les représentait à ce moment-là. Son discours aux Nations unies en novembre 1947 est enregistré dans le film de Simone Bitton, Palestine : histoire d'une terre. « Nous n'acceptons pas le plan de partage, avait-il dit, mais nous invitons les juifs à venir vivre avec nous, nous sommes prêts à procéder à des élections, chaque citoyen ayant le même droit de vote et nous bâtirons un pays démocratique pour juifs, chrétiens et musulmans. » Mais eux ne voulaient pas de ce pays « laïc » en quelque sorte, puisqu'ils voulaient un État juif. Le plan de partage a donc été accepté uniquement par les juifs, avec l'idée d'une base de départ pour élargir ensuite le territoire.
Le lendemain même du plan de partage du 29 novembre 1947, les milices de la Haganah précurseurs de l'armée israélienne annoncent qu'elles vont attaquer tous les villages des territoires alloués à la Palestine. Et là elles dynamitent des villages entiers, 480 villages palestiniens incendiés, des populations massacrées. Parce qu'il fallait à tout prix les faire partir, faire basculer la démographie de ce pays d'une majorité arabe à une majorité juive. Ma mère m'a raconté comment les mégaphones sillonnaient les villes et villages après Deir Yassin3 pour faire entendre cette menace : « Si vous ne voulez pas connaître le sort des habitants de Deir Yassin, prenez vos balluchons et partez ». Ils sont partis. J'insiste là-dessus : le mouvement sioniste est obsédé par la démographie. Et aujourd'hui, en 2018, le traumatisme de ce qui s'est passé il y a 70 ans en 1948 en Palestine — la Nakba — est toujours vivace. C'est d'abord l'exode de 750 000 Palestiniens, auxquels se sont ajoutés les 300 000 déplacés de la guerre de 1967. Aujourd'hui, la majorité écrasante de la population de Palestine est en exil, expulsée en 1948 ou en 1967. Vous voyez donc à quel point la question des réfugiés est au cœur de la question de Palestine.
Si en Israël la démographie est une obsession, c'est parce que le mouvement sioniste est hanté par une peur perpétuelle, due au génocide et avant cela aux pogroms des pays européens, et pense que le nombre est la réponse la plus adéquate. Le nombre dans un État exclusif. Le nationalisme des Israéliens est extrême. Mais cette peur est suicidaire, même s'ils croient se protéger par les armes et les bombardements. De notre côté, nous n'avons aucune difficulté à accepter de vivre dans un pays multi-ethnique, multiculturel, parce que nous n'avons pas peur. D'ailleurs les juifs étaient très bien traités dans les pays arabes, même en tant que minorité, puisqu'ils étaient ministres, chefs d'entreprise, occupaient des poste élevés tels que celui de conseiller du roi du Maroc, formaient l'élite de l'Irak ou du Liban au moment même où en Europe ils connaissaient l'horreur des chambres à gaz.
N. Y. — Vous voulez dire que l'antisémitisme n'est pas un phénomène arabe ou musulman ?
L. S. — Bien sûr, parce que les juifs sont perçus comme faisant partie des « gens du Livre » (les religions monothéistes). On détestera un athée, mais pas un juif pratiquant, alors que dans les pays européens ce sentiment prend racine dans la première vision du christianisme et le « déicide ». En islam Moïse est un prophète, de même que Jésus.
Après la création de l'État d'Israël, il y a eu un rejet des juifs du monde arabe parce qu'il y avait un problème de double allégeance.
N. Y. — Revenons à cette question des réfugiés qui rejaillit avec force à la surface. Quels sont les chiffres actuels ?
L. S. — Il faut réaliser que sur les 12 millions de Palestiniens dans le monde entier, 7 millions sont des réfugiés, en Palestine, en Jordanie, en Syrie au Liban. La majorité écrasante d'entre eux est apatride, sans papiers, avec uniquement une carte de l'Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, UNRWA) comme identification. Il y a aussi des réfugiés naturalisés dans les pays arabes en Europe, aux États-Unis, en Australie et au Canada qui tout en ayant la nationalité des pays de résidence restent des réfugiés palestiniens.
Les Israéliens ont très peur que les Palestiniens réclament le droit au retour, conformément à la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU de décembre 1948, alors que ce droit est reconnu partout par la communauté internationale.
Le fond du problème, on ne le répétera jamais assez, même si on n'en a plus parlé pendant un certain temps, c'est 1948. Tout découle de là. C'est par magnanimité, par souci de compromis en vue de la paix que nous avons accepté de réduire notre État à la Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza parce que ces territoires abritent le plus grand nombre de Palestiniens. Cela ne veut pas dire que le reste du territoire n'en faisait pas partie. Alors que les Israéliens, eux, sont venus de Russie, d'Espagne, d'Allemagne, de France, du Yémen, du Maroc.
Aujourd'hui, 70 ans après, il y a bien un peuple israélien. Et Yasser Arafat a été une figure historique qui a eu le sens des responsabilités et la force de dire en 1988 à Alger : nous sommes pour une solution de coexistence, nous acceptons un État sur une partie de notre patrie, à savoir la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem, et nous n'allons pas chasser les juifs de leurs habitations, même si le plan de partage nous donnait la Galilée et le « triangle » (espace entre Jénine, Tulkarem et Naplouse). Or, cet État ne fait plus que 22 % de la Palestine (contre 44 % selon le plan de partage). Pourtant, même ces 22 %, Benyamin Nétanyahou et le mouvement sioniste actuel ne sont pas disposés à les accepter. C'est pour cela qu'ils sont en train de grignoter les territoires avec leurs colonies.
La journée mondiale des réfugiés ne concerne pas uniquement les Palestiniens, bien sûr, mais il n'y a pas au monde un seul cas aussi emblématique que le nôtre, où la majeure partie d'une population qui se vit comme une nation se retrouve dans des camps de réfugiés. Il y a eu des réfugiés dans toutes les guerres, il y en a eu au Vietnam, en Afrique du Sud, en Bosnie, au Kosovo, en Algérie au Cambodge, mais ils sont tous revenus chez eux. Pas les Palestiniens.
N. Y. — Pourquoi cela cause-t-il une telle panique chez les Israéliens quand on parle de droit au retour ? Pourquoi conçoivent-ils leur État comme étant exclusivement juif ?
L. S. — Parce qu'ils craignent un potentiel changement de démographie. Et de retrouver leur statut de minorité comme en 1947. Mais pour les Palestiniens cette reconnaissance est essentielle. Aucun dirigeant palestinien ne peut renoncer à ce droit. Bien évidemment l'application elle-même de ce droit est une autre affaire. Lorsque nous avions négocié les accords d'Oslo, nous avons trouvé un interlocuteur comme Yitzhak Rabin, assez responsable pour négocier vraiment, bien plus que Shimon Peres. Ce dernier, bien que « chouchou » des Européens, était un opportuniste qui a suivi Ariel Sharon aveuglément pour rester ministre. Alors que Rabin, qui avait pourtant ordonné que l'on brise les os des manifestants palestiniens lors de l'intifada, était sérieux lorsqu'il négociait. Il assumait son rôle de patriote israélien qui cherchait réellement la paix.
N. Y. — Vous pensez que c'est pour cela qu'il a été assassiné ?
L. S. — Je le pense. Et Oslo est mort après lui. Donc, le sujet qui rend fou les Israéliens c'est bien celui des réfugiés. Lorsqu'ils sont entrés aux Nations unies en 1948, ils ont été obligés de reconnaître toutes les résolutions concernant la Palestine et Israël votées avant leur admission. La première c'est la résolution 181, celle du plan de partage, puis la résolution 194, celle du droit au retour. Ils l'ont reconnue, mais ne l'ont jamais appliquée. De notre côté nous disons : bien sûr que nous n'allons pas ramener 6 à 7 millions de réfugiés, mais nous exigeons la reconnaissance de leur droit au retour.
N. Y. — Beaucoup ne veulent pourtant pas revenir.
L. S. — Effectivement. C'est bien pour cela qu'à Taba4, en 2001, Palestiniens et Israéliens ont offert trois choix à chaque réfugié palestinien : exercer son droit au retour en Israël même, après accord d'Israël, exercer son droit de retour dans l'État de Palestine, ou choisir de rester là où il réside après approbation du pays d'accueil et tout en conservant sa nationalité palestinienne. Les deux négociateurs en chef étaient Yossi Beilin, alors ministre israélien de la justice et Nabil Chaath, principal négociateur palestinien, et c'est peut- être le dossier qui a le plus avancé à ce moment-là. Nabil Shaath a dit à Yossi Beilin : « Nous avons besoin que vous reconnaissiez de jure la résolution 194, mais nous ne demandons pas sa mise en œuvre pour tous les réfugiés ». Et Yossi Beilin a répondu : « Et moi je te demande de dire que vous n'allez pas l'appliquer aux 7 millions. Nous sommes prêts de notre côté à prendre 100 000 parmi les réfugiés du Liban, dont la situation est la plus désastreuse sur le plan politique, social et économique ». C'est ce qu'on a appelé « les paramètres Clinton », auxquels il faudra bien revenir un jour.
C'était symboliquement important puisque ces réfugiés auraient été intégrés en Israël même. À mon avis, la majorité n'aurait pas voulu vivre dans un État réservé aux juifs. Il suffit de voir la situation des Palestiniens restés en Israël, qui est un vrai calvaire.
Voilà pourquoi Gaza est tellement importante. Les journalistes parlent de Gaza sans vraiment savoir ce que c'est : à savoir une étroite bande de terre de 356 km2. C'était la plage où ma mère allait, enfant, jouer avec son père à tendre des filets pour les oiseaux. C'était un endroit magnifique où il y avait à peine quelques milliers d'habitants. Il y avait trois villes : Gaza, Khan Younès au sud et Jabaliya au nord. Voilà tout. Maintenant, il y a deux millions d'habitants qui sont dans leur immense majorité des réfugiés de tous les villages autour de Gaza, détruits en 1948. Les réfugiés partaient à pied pour atteindre la destination la plus proche hors de l'occupation israélienne. Les habitants du nord, en Galilée, sont partis au Liban ; ceux qui étaient en Cisjordanie sont partis à Amman. Et ceux du « triangle » à Gaza. Donc, Gaza est habité à 95 % de réfugiés dont les villages restent sous leurs yeux, qu'ils peuvent voir avec des jumelles, de l'autre côté de la frontière. Ils voient leurs villages transformés en kibboutz ou en moshav, inaccessibles pour eux. Alors qu'ils vivent dans une prison à ciel ouvert. Et on est surpris qu'ils se révoltent ?
Les habitants de la Palestine de l'époque sont encore vivants, puisque la Nakba a eu lieu il y a 70 ans, donc tous les hommes et les femmes de plus de 70 ans se rappellent leur village. Et leur village est là, même s'il a changé de nom. Je le dis souvent : ce n'est pas un conflit, c'est une tragédie grecque. Vous en connaissez, vous, des gens, dans le monde, dont le pays est là, sous leurs yeux, mais ils ne peuvent pas y mettre les pieds ? Qu'une armée empêche d'y arriver ? Que l'occupation et la guerre séparent en deux populations vivant sur la même terre ?
Gaza est par excellence la ville des réfugiés. On l'appelle « la Soweto palestinienne ». La densité de peuplement est la plus élevée du monde. Ils sont les uns sur les autres. Ce sont des dizaines de kilomètres de camps de réfugiés, vivant dans la misère, assiégés par terre, air et mer. L'armée israélienne s'est certes retirée de l'intérieur de Gaza en 2003, mais elle n'a pas quitté les frontières terrestre, aérienne et maritime, comme on l'a vu dans les reportages ; elle interdit même aux pêcheurs d'aller au-delà de quelques kilomètres. Elle domine le ciel avec ses F16 et tous les drones qu'elle fabrique et qu'elle importe. Et ce blocus fait que selon le droit international, Gaza est toujours occupée. Alors ils ont beau jeu de dire : « Oui, mais c'est parce qu'ils ont continué à nous bombarder, alors que nous étions partis ». Non ils ne sont pas partis, ils se sont repliés de l'intérieur en prenant avec eux les 8 000 colons, un nombre relativement faible par rapport au nombre total de 700 000 colons présents en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Par ailleurs la hasbara (propagande) israélienne persiste à prétendre que le Hamas est responsable du chaos à Gaza. Peu de gens savent qu'en 2005, Sharon avait refusé de restituer le territoire occupé de Gaza à l'Autorité palestinienne (AP) et choisi volontairement de la laisser au Hamas, créant ainsi les conditions du chaos après leur départ. C'était un coup très habile de Sharon qui voulait se concentrer sur la Cisjordanie. Il a aussitôt commencé à construire le mur. Exactement au même moment où il se retirait de Gaza. En fait, toute la bataille des Israéliens vise à prendre du territoire sans population, c'est ça l'objectif principal : des terres à coloniser. Ils ne veulent pas d'habitants, on en revient toujours à l'obsession démographique. C'est la raison principale du retrait de Gaza : mieux coloniser la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est.
N. Y. — Gaza avec ses deux millions d'habitants était donc un fardeau dont Israël avait intérêt à se débarrasser ?
L. S. — Exactement. Même Rabin disait : « Je voudrais voir Gaza sombrer dans la mer ». Car ils perdaient de jeunes soldats face à la résistance de Gaza, territoire non seulement le plus peuplé, mais le plus résistant, le plus courageux, le plus inventif, et il n'est pas étonnant que tous les mouvements palestiniens en soient issus : le Fatah, le Hamas. Parce que c'est là où la souffrance est la plus profonde. Et cette résistance ne s'est jamais arrêtée. C'est à Gaza en 1956 que Sharon a commencé à « casser du Palestinien », à torturer, à tuer. Gaza a été occupée en 1956, pas en 1948, et jusque là elle était sous administration égyptienne. Gaza a donc encore cette mémoire de la résistance, elle n'a jamais baissé les bras, qu'elle soit islamiste, nationaliste, communiste, peu importe, elle est Résistance. Et ce que vous avez eu là, avec ce mouvement extraordinaire qui a commencé le 30 mars, Journée de la terre et s'est poursuivi le 14 mai, journée de la Nakba c'est la toute dernière génération, entre 15 et 25 ans, et qui dit : « Nous n'accepterons pas d'être humiliés ; nous n'avons pas peur, et nous ne voulons pas avoir recours aux armes. Nous voulons un mouvement de masse non armé, nos mentors sont Gandhi, Nelson Mandela et Martin Luther King. » Ils se sont organisés avec un « comité pour le grand retour ». Ils se sont sentis provoqués par l'arrogance de Donald Trump, qui a décidé tout seul, de manière unilatérale, et en violation du droit international qui reconnaît Jérusalem-Est comme territoire occupé depuis 51 ans, que Jérusalem est la capitale d'Israël, dans laquelle il transfère l'ambassade des États-Unis.
Plus grave encore, il décide d'arrêter le financement de l'UNRWA. Et son ambassadrice pousse même l'indécence jusqu'à dire qu'il faut « démanteler l'UNRWA parce qu'elle participe à l'illusion du droit au retour ». Les États-Unis ont supprimé une aide de 65 millions de dollars destinée à nourrir les réfugiés dans les camps. Et tandis que le ministre suisse des affaires étrangères adoptait la même attitude, le haut-commissaire suisse de l'Agence, Pierre Krähenbül — un homme remarquable par son dévouement et son travail — faisait le tour de l'Europe en avertissant contre l'explosion de « dix Daesh » avec une telle décision. En effet, les habitants des camps ne vivent que de l'aide de l'UNRWA. Les écoles sont des écoles de l'UNRWA, les cliniques sont des cliniques de l'UNRWA et l'aide aux familles les plus pauvres c'est l'UNRWA, depuis 70 ans.
La hasbara accable le Hamas pour délégitimer le mouvement des jeunes. Mais les jeunes répondent à Trump par leur manifestation. Personne dans les médias n'a souligné que c'était l'une des raisons de leur action. Il faut apprendre à décoder. Il y avait deux choses : le 70e anniversaire de la Nakba, la déclaration américaine sur Jérusalem, mais aussi la guerre que Trump et ses amis mènent contre l'UNRWA. Le 24 juin à New York se réunissait une commission de tous les États membres pour voir comment continuer sans l'aide des Américains. Car ils étaient les premiers donateurs des Nations unies.
Pour toutes ces raisons, les jeunes ont décidé de prendre la relève. Ils rejettent le Hamas parce qu'en onze ans de gouvernement, il n'a fait que poursuivre ses ambitions politiques et financières et n'a rien fait pour la population gazaouie. Ils honnissent l'AP parce qu'ils trouvent qu'elle est corrompue et que cela fait onze ans qu'elle n'a plus mis les pieds à Gaza, depuis les élections remportées par le Hamas en 2006. Elle s'est laissé entraîner malheureusement par les Américains et les Européens dans une parodie théâtrale honteuse par laquelle le résultat des élections était rejeté.
N. Y. — Élections qui avaient pourtant été suivies de près par des observateurs de l'Union européenne…
L. S. – Trois cents observateurs ! J'étais ambassadrice à l'Union européenne (UE) à cette époque. Et tous ont témoigné du fait que les élections avaient été totalement transparentes. Un an après, le Hamas faisait un coup d'État et prenait de force le pouvoir. Si on avait laissé le Hamas prendre le pouvoir démocratiquement, on aurait pu juger sa gestion. Alors qu'on l'a transformé en martyr en lui donnant le beau rôle, finalement. Et le Hamas s'est alors laissé aller, ne se sentant aucune obligation de résultat puisqu'il estimait son action entravée par le boycott de l'Autorité, des Américains et des Européens. On peut douter toutefois de leur volonté de servir la population de Gaza. Et leur succès électoral était davantage lié à la volonté des Palestiniens de sanctionner le Fatah plutôt qu'à une réelle adhésion. C'est là mon opinion personnelle, et j'étais contre le boycott des résultats du vote en 2006.
D'une part les jeunes disent à l'AP : « Nous ne voulons pas de vous, car vous nous avez abandonnés ». Mais ils s'adressent aussi au Hamas : « Par vos stupides attaques à la roquette artisanale, des tuyaux que vous bourrez de produits organiques pour l'agriculture, lancés contre des villes comme Sderot, dont les habitants sont de pauvres civils, vous nous avez attiré des représailles dévastatrices. » En effet, trois offensives successives en 2008, 2009 et 2014 ont entièrement détruit Gaza, faisant des milliers de blessés, non pas parmi les militants du Hamas, terrés dans leurs repaires, mais principalement parmi les femmes et les enfants, souvent estropiés à vie. Les bombardements pleuvaient sans discrimination sur des quartiers civils, comme en Syrie aujourd'hui.
Les jeunes voulaient un mouvement de masse, mais non violent, et ils ont tenu bon malgré tout, car la tentation est grande à Gaza, où les armes circulent à bas prix : on peut y acquérir une Kalachnikov pour 20 dollars… Et ils se montrent très inventifs : les pneus brûlés sont destinés à brouiller par la fumée noire la vision des tireurs d'élite israéliens, de même que les grands miroirs de fortune fabriqués avec des surfaces en plastique pour les aveugler. La dernière invention des jeunes ce sont les cerfs-volants, un jeu peu coûteux que les adolescents pratiquent dans un environnement pauvre, mais propice aux courses sur la plage. Ils y ont ajouté des caméras, comme pour faire des drones, des boules d'essence en feu — qui incendient il est vrai des champs de culture. Ils se défendent !
N. Y. — Les Israéliens les dénoncent comme des armes.
L. S. — Ah oui ? Quelle ironie, eux qui tirent à balles réelles en visant la tête !! Eux qui tuent en un jour 62 personnes, font 7 000 blessés dont la plupart ont des os tellement éclatés qu'ils sont handicapés pour le restant de leurs jours ? Ces produits tombent sur des champs qu'ils incendient, mais ce n'est rien par rapport aux exactions de l'armée israélienne. C'est la dernière version de l'intifada, et je reprends le sens en arabe du mot intifada : se redresser, relever la tête. C'est d'abord un mouvement sur soi. C'est au Liban que le terme a été utilisé pour la première fois, lorsque les réfugiés ont mis à la porte de leurs camps le Deuxième Bureau de l'armée libanaise (renseignements). Et ils m'avaient expliqué le sens du mot : reprendre en main son destin. Ils n'avaient fait aucune victime. Dans les douze camps du Liban, en 1969, ils s'étaient soulevés et Raymond Eddé, alors ministre de l'intérieur, avait eu l'intelligence d'ordonner l'évacuation des camps par les services de sécurité libanais. C'était fait de manière totalement pacifique. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a repris la direction des 12 camps, jusqu'à aujourd'hui. Puis il y a eu une autre intifada en Palestine en 1987, magnifique, car elle a été non violente. Elle est réapparue en 2002, moins magnifique, parce que plus militarisée, et là elle redevient non violente.
On voit bien à quel point la mémoire des peuples retient les leçons des luttes pour la décolonisation. Ils comprennent la puissance de la non-violence. Même face à cette violence entre toutes qu'est l'occupation militaire. Malheureusement, le monde ne retient que les images à la télévision de kamikazes ou de tueurs de Daesh. Ils ne voient pas la violence des États, le terrorisme d'État qu'exerce Israël sur des populations civiles. Personne n'ose le dénoncer en tant que tel. Moi c'est grâce à ces jeunes que j'ai retrouvé l'envie de parler de nouveau. Ils redonnent du sens à la lutte, ils ravivent l'espoir.
N. Y. — Les médias occidentaux tentent d'attribuer toute la responsabilité des violences au Hamas.
L. S. — Absurde. Toujours la hasbara. Ces manifestations sont tout à fait spontanées, elles sont l'expression d'une volonté populaire, elles sont même, pourrais-je dire, également dirigées contre l'establishment palestinien, qu'il soit du Hamas ou de l'AP. Ce sont surtout des jeunes, entourés de leurs familles. Les Européens s'offusquent de voir des bébés, ils ne veulent pas comprendre l'aspect festif de ce rassemblement où les jeunes ont dressé des tentes, ont organisé un pique-nique, ont prévu de la musique, apporté des jeux. Où voulez-vous qu'ils aillent ? Dans un pays assiégé et sans loisirs ? C'était une commémoration gaie, pleine de joie de vivre. Pourquoi Israël aurait-il seul le droit de commémorer ses 70 ans d'existence, avec une « saison culturelle » au Grand Palais ici même à Paris ? Là, avec les moyens du bord, la résilience du peuple palestinien expulsé de ses villages était célébrée au grand jour. Ces jeunes agitaient des clés devant les caméras en disant : « Regardez bien, nous n'avons pas oublié. » Ils font référence à ce que disait Ben Gourion en 1948 des réfugiés : « Les vieux mourront, et les jeunes oublieront »5.
N. Y. — Pourquoi alors une telle répression sanglante d'une quasi-kermesse populaire ?
L. S. — Une répression criminelle plutôt ! Ce sont les dérives de tous les régimes militaires qui déshumanisent complètement la population occupée et qui — osons utiliser le terme — s'orientent vers un terrorisme d'État, pensant qu'une répression criminelle est de nature à dissuader d'autres jeunes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie de toute action similaire. Mais nul n'est dupe. Nulle part on ne tire à balles réelles sur des civils désarmés. Toutes les conventions internationales l'interdisent. C'est pour cela qu'Amnesty International et Human Rights Watch parlent de crime de guerre et demandent des comptes. C'est pour cela aussi que les États-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l'homme. Car on commence à y établir le fait qu'il s'agissait de crimes de guerre. Comme ceux qui sont perpétrés en Syrie. Et ils vont être jugés à la Cour pénale internationale (CPI), car finalement l'AP a réclamé un procès. Et pourtant jusqu'à présent, après trois guerres, nous ne nous étions pas plaints. Pourquoi ? Parce que chaque fois qu'Abou Mazen6 voulait porter l'affaire devant la CPI, les Américains — Donald Trump, mais même Barack Obama — lui disaient : « Si vous allez à la CPI on ne pourra plus vous aider dans le processus de paix, vous allez nous embarrasser », ce qui le dissuadait d'y aller. Il a fallu qu'il abandonne tout espoir dans les États-Unis pour se résoudre à y aller. Enfin ! Et Fatou Bensouda, la procureure générale est en train d'étudier le dossier et va envoyer une mission. Bien entendu, Israël ne va pas lui permettre d'entrer. Mais on a assez d'informations pour faire juger le crime même sans cela. Combattre le Hamas par bombardement aérien est beaucoup plus facile pour l'armée israélienne que de combattre des jeunes munis de cerfs-volants.
N. Y. – Il y a une délégation composée de Jared Kushner, Jason Greenblatt et David Friedman qui fait une tournée dans les pays arabes pour annoncer le« deal of the century », le plan de paix de Donald Trump. Qu'en pensez-vous ?
L. S. — C'est une farce. C'est la plus grande arnaque du siècle. Les seuls qui n'ont pas été consultés sur ce « deal », ce sont les Palestiniens. Donald Trump a consulté, avec son gendre Kushner et son ami Greenblatt qui sont des défenseurs des colonies, les Saoudiens, les Émiratis, les Bahreïnis, les Égyptiens, les Jordaniens, mais pas les Palestiniens. Par conséquent les Palestiniens ne se sentent absolument pas concernés par ce plan, et à la rigueur cela ne les intéresse même pas, ils n'essaient même pas de savoir ce qu'il contient, tellement c'est offensant. Après 70 ans de Nakba et 25 ans de négociations à la suite d'Oslo, quelqu'un comme Donald Trump ose parler d'un processus de paix sans l'intéressé principal qu'est la Palestine ? Pour moi Kushner, Greenblatt et Friedman sont des Israéliens. Kushner finance directement la grande colonie de Beit El qui est le verrou de Ramallah. Sa famille elle-même habite à Beit El. Mais le plus grave est que c'est la première fois qu'il y a un processus dans lequel les pays arabes sont dans le camp de nos ennemis.
L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, l'Égypte et maintenant la Jordanie malheureusement, sont dans le camp américano-israélien. Jamais je ne pensais vivre un tel moment. Qu'il y ait eu des tentatives de normalisation ici ou là, dans le passé, avec certains pays comme le Maroc, le Liban... mais pas comme cela : ouvertement, des pays qui prennent position sur un processus où les Palestiniens ne sont pas consultés, c'est de la haute trahison ! J'insiste sur le terme. Et je parle là des pays arabes, pas de l'Europe qui ne peut pas être plus arabe que les Arabes. Monsieur Trump ne veut de toute façon pas de l'Europe. C'est le règne de l'unilatéralisme ; il ne veut pas non plus de l'ONU ni de l'OTAN ni du G7. Et il a trouvé des complices, des « sous-fifres », c'est-à-dire des pays qui sont ses débiteurs d'une façon ou d'une autre. On se demande d'où sort Mohamed Ben Salman, qui va tout de même devenir roi dans un pays qui abrite les lieux saints sunnites du monde entier. Et il va aller accepter un plan de paix qui dit que Jérusalem est uniquement la capitale de l'État d'Israël ? Jérusalem qui est le troisième lieu saint de l'islam sunnite ?
N. Y. — Pourquoi une telle complaisance à votre avis ?
L. S. — Je me le demande vraiment. Est-ce qu'il devrait son ascension aux Américains en échange de futurs services rendus ? Car il n'était pas prévu qu'il devienne le prince héritier. Le prince Mohamed Ben Nayef était très bien vu des Américains, il avait d'excellents rapports avec Barack Obama. Il avait été félicité pour sa précieuse collaboration en termes de renseignements après les attentats du 11 septembre. Et pourtant il a été mis de côté en 24 h et Mohamed Ben Salman a été propulsé prince héritier. Peut-être était-il préparé à jouer le rôle qu'il joue aujourd'hui ? Mais je ne pense pas que le peuple saoudien acceptera ces positions.
N. Y.— On le dit populaire parmi la jeunesse, grâce à ses mesures sociétales et à un certain discours sur la corruption…
L. S. — Je ne crois pas les Saoudiens assez stupides pour croire à cette soudaine vertu ostentatoire anti-corruption, alors que tous les intermédiaires des grands contrats ont sans exception baigné dans cette corruption, touchant des commissions sur tous les contrats avec l'Occident, sur les armes comme sur le reste. Les Saoudiens sont un peuple intelligent et éduqué contrairement à ce que pense l'opinion publique européenne qui méconnaît la situation intérieure en Arabie. Le peuple saoudien connaît pertinemment les atouts du pays, le poids du pétrole malgré la découverte du pétrole américain, l'emplacement de l'Arabie dans la géostratégie mondiale et son statut en tant que gardien des lieux saints musulmans. Il ne va pas être dupe de mesures cosmétiques comme celle de l'autorisation des femmes à conduire, d'autant que Mohamed Ben Salman reprend d'une main ce qu'il donne de l'autre, en emprisonnant des militants des droits humains.
Enfin, il a accordé aux États-Unis sa première visite et y a passé deux semaines, détail incongru pour une visite officielle. Ce qui en dit long… Et pendant ces deux semaines il a demandé à voir le lobby israélien, non pas les représentants progressistes de la communauté juive, J Street7, les amis d'Obama, non, plutôt les amis de Trump, l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). Et il aurait dit : « The Palestinians should either shut up or accept Trump's deal of the century ». On croirait entendre Trump lui-même !
Mais que vaut un État palestinien sans Jérusalem alors même que Trump a déjà décidé du sort de la Ville sainte ? Il est inexistant. En fait, les Israéliens veulent créer une « Jérusalem métropolitaine », c'est pour cela qu'ils ont construit depuis 1967 ans toutes ces colonies tout autour de la ville sainte (cf. carte), avec Maale Adoumim à l'est, tout le bloc Gush Etzion au sud, tout le bloc au nord avec Psagot et Pisgat Zeev et toute la route autour. Et ils vont repousser la frontière. Toujours dans leur obsession démographique, ils vont installer un demi-million de citoyens juifs autour de 300 000 Palestiniens chrétiens et musulmans. Et vous croyez que ceux- là pourront survivre ? Ils vont être asphyxiés dans un ghetto et le demi- million de juifs sera surtout composé de colons ou de religieux. À Jérusalem il y a énormément de religieux. La moitié d'Israël consistera en cette Jérusalem métropolitaine (cf carte).
Trump est partie prenante d'une vraie stratégie à Jérusalem. Et je suis très affectée de voir le monde chrétien s'incliner, car c'est quand même la ville de Jésus, pas seulement celle du prophète Mohammed. C'est une ville sainte pour la chrétienté, c'est là que se trouve le tombeau du Christ. Alors que le Prophète est enterré en Arabie. Est-il acceptable qu'on n'ait pas entendu une seule protestation ? Le christianisme occidental dans son ensemble n'a pas ouvert la bouche. J'ai le plus grand respect pour le pape François, mais a-t-il fait une seule déclaration ? La France dit qu'elle ne reconnaît pas Jérusalem comme la capitale d'Israël. Oui, mais après elle participe à la mise en place du tramway qui est la condition sine qua non de l'extension de la ville actuelle aux colonies.

Ce qui est inadmissible dans ce tramway est qu'il tisse des réseaux de transport entre les colonies du nord, du sud, de l'est et de l'ouest avec le centre de la ville. Et il fait de la métropole une réalité. Et qu'on ne me dise pas qu'on ne peut pas arrêter les entreprises françaises. Il y a dix ans il y a eu un procès contre Alstom et Veolia pour le premier rail et maintenant il s'agit de sociétés à fonds publics, semi-étatiques : Egis-Rail et Systra, filiales du groupe Egis. L'Etat français possède 75 % du capital des deux sociétés. Et après vous me dites qu'ils ne reconnaissent pas Jérusalem ? Quelle importance ont les déclarations verbales si elles sont contredites dans les faits ? Ils sont en train de donner à Nétanyahou et à la droite israélienne les moyens concrets de relier toutes les colonies à la ville et d'en faire une seule et même immense colonie exclusivement juive. Les Israéliens entendent provoquer chez les Palestiniens ce qu'ils appellent le « self-transfer » : à force de harcèlement, privés de travail, d'écoles, d'hôpitaux par le mur de séparation, taxés trois fois plus que les juifs, les habitants palestiniens s'en iront d'eux-mêmes, et cela aura le même résultat que l'expulsion.

Savez-vous que si un Palestinien s'absente un an pour des études par exemple, il n'a plus le droit de revenir habiter à Jérusalem ? La fille d'Hanane Ashraoui, députée au Conseil législatif, est allée étudier un an à Harvard. On lui a retiré sa carte de résidente. Elle habite à l'étranger. Rien n'y a fait. Les Palestiniens de Jérusalem sont traités comme des étrangers. Ils ont une sorte de carte de séjour. Ce n'est pas la même carte que les Israéliens juifs. Ils sont considérés comme des « résidents », pas des autochtones, même s'ils sont là depuis des générations.
N. Y. — Vous insistez sur cette question du tramway. Pensez-vous qu'il y a un infléchissement de la position française à l'égard de la question de Palestine ?
L. S.-- Il y a un infléchissement de la politique mondiale à cet égard, et avant tout des pays arabes du Golfe, de l'Égypte d'Abdel Fattah Al-Sissi, de la Jordanie. Sans parler du désastre au niveau américain. Il y a une paralysie totale de l'UE, avec une bataille entre d'une part la Bulgarie, la Hongrie, la Tchéquie et la Roumanie et de l'autre le reste de l'Europe. Il y a donc une vraie fracture au sein même de l'UE, et la paralysie vient de l'impossibilité de prendre des décisions autrement qu'à l'unanimité. Et comme il n'y a pas d'unanimité, l'UE n'existe plus. Ils sont en train de se bagarrer pour six cents pauvres réfugiés sur l'Aquarius, sur le continent le plus riche du monde. C'est pathétique. Et ils vont s'occuper des Palestiniens ?
Nous sommes en train de vivre une nouvelle Nakba, car tous ces éléments sont nouveaux. Avant, nous avions les Arabes avec nous. Nous avions les Européens, qui étaient plus forts avant l'élargissement à 28. L'UE a reconnu à Venise en 1980 le droit à l'autodétermination du peuple palestinien. Aujourd'hui, elle critique les colonies, mais accepte leurs produits sans les taxer. Quant aux États-Unis, c'est du jamais vu, après Bill Clinton, Barack Obama ; même George H. W. Bush avait un minimum de décence. On n'a jamais vu un personnage aussi irresponsable, ignare, vulgaire et dangereux, qui ne connaît pas le B-A BA des relations internationales. Ce monsieur est en train de battre en brèche tous les accords qui gèrent la paix dans le monde, dont l'accord sur l'Iran, seule possibilité de limiter la course à l'armement nucléaire dans cette région, et il veut taxer toutes les compagnies qui continuent à travailler avec les Iraniens, dont beaucoup de sociétés françaises. Trump s'est aussi retiré de la COP21, faisant fi de la pollution, du réchauffement climatique. Il est en train de mener une guerre commerciale contre la Chine, l'UE, une guerre contre l'ONU. C'est un danger universel, il faudrait l'enfermer, car il menace la paix dans le monde entier.
Trump risque d'entraîner la région du Proche-Orient dans une nouvelle guerre, car il a trouvé en Nétanyahou un « va-t-en-guerre » comme lui. Nétanyahou cherche à faire diversion par rapport aux nombreuses affaires de corruption qui menacent de le traîner devant les tribunaux. Les Israéliens bombardent les Iraniens en Syrie, car ils n'osent pas le faire en Iran. Les Iraniens sont certes les maîtres de l'armée syrienne, mais ces bombardements visent à provoquer des hostilités, car les Iraniens finiront par riposter, face aux lourdes pertes subies en Syrie. Et le théâtre de cette guerre sera hélas le territoire syrien, déjà tellement dévasté, avec un débordement possible sur le Liban si le Hezbollah ouvre un nouveau front pour soulager l'Iran en Syrie. Et là les Israéliens vont démolir le Liban, ils en sont capables. Ils l'ont déjà fait en 1982 et en 2006.
Trump de son côté cherche lui aussi une diversion aux tentatives d'impeachment dans son propre pays. Il faut voir comment mes amis américains eux-mêmes me parlent de leur président, terrifiés à l'idée d'être embarqués dans une nouvelle guerre, contre l'Iran cette fois. D'autant plus que nous sommes aujourd'hui dans un désordre mondial, après la disparition de l'équilibre USA-URSS, précaire, mais qui était garant d'une relative paix dans le monde. Aujourd'hui nous sommes dans une atmosphère de guerre chaude, avec en Russie la figure d'un Vladimir Poutine, animé d'une redoutable ambition, mais populaire dans son pays pour avoir libéralisé l'économie, et un fou à la Maison Blanche qui se regarde gouverner sur Twitter, avec la compétition de puissances régionales membres de l'OTAN comme la Turquie et de puissances régionales non membres, mais très armées comme l'Iran, des pays du Golfe offensifs à qui la France a vendu beaucoup d'armes, et qui ont détruit le Yémen — un vrai crime contre l'humanité. Ils ont fabriqué de toutes pièces la thèse que les houthistes étaient des agents iraniens. Certains princes saoudiens comme Talal Ben Abdel Aziz demandent : « mais que faisons-nous au Yémen ? ». Le pays est détruit, l'épidémie de choléra, l'une des pires au monde, s'est répandue… Peut-on imaginer que cela n'aura pas de retombées sur l'Arabie saoudite et les Émirats ? Qui va arrêter les Yéménites dans leur colère contre tous ces pays qui ont participé à cette coalition ? Ils vont être encore plus furieux que les habitants de Gaza. Les événements qui se préparent, personne ne pourra ni les prédire ni les contrôler ni les calmer. Car les revirements d'alliances entre divers protagonistes dans la région rendent le jeu confus et illisible. Israël pourrait bien être l'instrument de cette nouvelle guerre qui nous menace tous.
N. Y. — Peut-on dire aujourd'hui que l'AP a tué l'OLP ?
L. S. – Non, l'histoire ne revient pas en arrière. L'OLP appartient au peuple de Palestine. Elle est née en exil. Une idée de Gamal Abdel Nasser au début, pour contrôler la résistance, puis chez Hafez Al-Assad. Mais Yasser Arafat a donné à l'OLP une vraie consistance, et réussi à imposer « l'indépendance de la décision nationale palestinienne » en 1969, et il a développé l'OLP contre l'avis de ses camarades, d'Abou Mazen, Abou Jihad (Khalil Al-Wazir) et Abou Iyad (Salah Khalaf ) qui disaient que l'OLP était une « instance bureaucratique » dont la guérilla n'avait que faire. Prenant le pouvoir à la tête de l'OLP, il a merveilleusement assuré la représentation palestinienne jusqu'à Oslo et son retour en Palestine.
Les Israéliens ont œuvré à la création d'une autorité destinée à gérer uniquement les territoires palestiniens concernés par les accords d'Oslo, faisant fi de tous les réfugiés de la diaspora. Cela a beaucoup contribué à marginaliser l'OLP. C'était un dispositif découpé sur mesure à la taille d'Israël et de ses intérêts. Et nous n'avons pas été assez vigilants. Arafat venait d'être expulsé du Liban, et avant cela il était en Jordanie, et bien avant cela au Koweït. Il disait : « l'OLP s'éloigne de plus en plus de la Palestine. Maintenant je suis assis à Hammam Chatt8 dans un hôtel en bord de mer. Où serai-je demain ? » Quand les Israéliens ont vu à Washington, dans la foulée de la conférence de Madrid en 1991 une délégation palestinienne des territoires palestiniens (adjointe à la délégation jordanienne, le premier ministre israélien Yitzhak Shamir ayant alors refusé une représentation de l'OLP) présidée par Haidar Abdel Chafi, qui négociait très sérieusement, ils ont ouvert un contact secret avec l'OLP via Oslo. Il faut comprendre que ce qui caractérise le mouvement palestinien c'est qu'il est né en exil, c'est là son talon d'Achille. Toutes les autres résistances étaient sur leur territoire, comme celle du Vietnam, de l'Afrique du Sud ou de l'Algérie. Israël a finalement vu qu'il serait plus facile de négocier avec l'OLP qu'avec la délégation palestinienne de l'intérieur. Ils ont donc préféré les négociations secrètes. Et nous sommes tombés dans le panneau.
Cela étant, je ne crois absolument pas à la dissolution aujourd'hui de l'AP ni à celle de l'OLP. Ce serait suicidaire.
N. Y. — Mais Yasser Arafat avait bien donné son feu vert aux négociations secrètes ?
L. S. — Il avait compris que la seule chose qui pouvait le ramener en Palestine, c'étaient les accords d'Oslo. Et il nous affirmait : « Je vais vous ramener en Palestine ». Mais il ne parlait pas d'un État, car les accords d'Oslo ne mentionnent pas un État. Il ajoutait : « Après, vous poursuivrez le processus ». Nous avions alors tous voté pour Oslo. Il était impossible pour nous de rester tributaires de l'hospitalité des uns et des autres dans les pays arabes.
C'était aussi une manière de ramener l'OLP dans le jeu. Arafat n'avait pas d'illusions, il savait qu'il ne verrait pas lui-même la naissance d'un État palestinien. Mais souvenez-vous du début de cet entretien : toute l'histoire de la Palestine commence avec l'expulsion. Et le retour devient un triomphe, car il inverse le mouvement. Et c'est pour cela qu'Arafat est accueilli par les Palestiniens en héros. Israël lui avait pourtant laissé le Hamas à Gaza avec toutes ses armes en se disant que les Palestiniens allant s'entretuer. Mais Arafat, avec son habileté légendaire, avait réussi à gérer le Hamas. Sa mort a été un désastre. C'était un tacticien hors pair, charismatique, avec un flair politique exceptionnel et surtout une proximité fusionnelle avec son peuple qui le considère jusqu'à aujourd'hui comme son leader historique.
Aujourd'hui, les jeunes sont réprimés honteusement pour des revendications légitimes. Le 13 juin à Ramallah des manifestants qui ne réclamaient rien d'autre que le paiement des salaires des fonctionnaires de l'Autorité à Gaza ont été brutalement réprimés par les agents de la sécurité, ainsi que les représentants d'Amnesty International et de l'organisation de défense des droits humains Al-Haq. Cela montre que l'Autorité n'est plus une autorité nationale. On se demande ce qu'elle est. Elle ne veut pas arrêter la coopération sécuritaire avec un régime israélien meurtrier, criminel de guerre, on l'a vu à Gaza ; c'est inadmissible. Alors que des tireurs d'élite israéliens tirent sur nos jeunes ? Que nous avons 7 000 prisonniers, dont 350 enfants ? Cela fait deux ans que l'on demande la suspension de la coopération sécuritaire et personne ne répond du côté de l'AP. Il y a donc une délégitimation de cette instance. Elle avait très bien représenté le peuple palestinien depuis 1967, mais là ce n'est plus le cas, ni à l'intérieur des territoires ni à l'extérieur. Je reviens de Beyrouth où les gens ne la reconnaissent plus comme leur représentant. Ils sont sûrs que dans l'avenir ils retrouveront des représentants. Comment ? Où ? On ne sait pas encore. Il y a une nouvelle génération de femmes et d'hommes brillants un peu partout dans le monde, qui ont étudié dans les meilleures universités.
Finalement, l'éclatement de la Palestine aura disséminé sa semence à travers la diaspora. Depuis que j'ai le temps, je rencontre des personnalités palestiniennes beaucoup plus intéressantes que tous les ministres et chefs d'État que j'ai pu connaître pendant les vingt-cinq années où j'ai été ambassadrice, et j'en suis émerveillée. Il y a en Amérique en Australie, au Canada, en Europe, dans le monde arabe, surtout de jeunes femmes, des leaders nés, juges, avocats, médecins, ingénieurs, environnementalistes, et très attachés à leur pays. Ils sont citoyens du monde et représentent l'avenir de la Palestine.
N. Y. — Une dernière question sur Gaza. Certains disent que Mohammed Dahlan, proche des Émirats arabes unis, pourrait représenter une alternative au pouvoir du Hamas à Gaza ?
L. S. — Je n'y crois pas un seul instant. Ce triste personnage, un médiocre « flic collabo » pour parler familièrement, est totalement discrédité aux yeux des Palestiniens. Ce qui est beaucoup plus grave que la succession de Mahmoud Abbas et de tous les candidats qui se déchirent pour prendre sa place, c'est le « deal of the century » qui propose d'investir un milliard de dollars (850 millions d'euros), en apparence à Gaza, mais en réalité dans le Sinaï égyptien. Ils comptent y construire une usine de désalinisation d'eau de mer, une usine d'électricité qui pourraient accessoirement bénéficier à Gaza. Ce sont deux types d'installations qui font certes cruellement défaut, mais le problème n'est pas uniquement humanitaire. Il est politique avant tout et doit être traité comme tel. Séparer le sort de Gaza de celui de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est est une autre manière de mettre fin à la question de Palestine que le monde cherche à résoudre depuis 70 ans et pour laquelle ce peuple courageux, avec une société civile inventive et déterminée, se bat encore. Il continuera à le faire jusqu'à la reconnaissance de ses droits nationaux. Je n'en doute pas une seconde.
1Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008.
2Walid Khalidi, « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine », Journal of Palestine Studies, vol. 18, n° 1, automne 1988.
3Deir Yassin était un village situé à 5 km à l'ouest de Jérusalem. Ses habitants ont été massacrés le 9 avril 1948 par des membres de l'Irgoun (organisation armée sioniste) et du Lehi ou groupe Stern, organisation terroriste.
4Les pourparlers de Taba se sont tenus du 21 au 27 janvier 2001 à Taba dans la péninsule du Sinaï. Il s'agissait de prolonger la dynamique lancé par le président Clinton dans la recherche d'une solution au conflit israélo-palestinien malgré l'échec des « paramètres » qu'il avait proposés aux deux parties, israéliennes et palestiniennes fin 2000.
5David Ben Gourion dans son journal, à la date du 18 juillet 1948, cité par Michael Bar Zohar, Ben-Gurion : the Armed Prophet, Prentice-Hall, 1967, p. 157.
6Nom de guerre de Mahmoud Abbas.
7Groupe de pression fondé en 2008 aux États-Unis, qui promeut une véritable gouvernance américaine pour que s'achève le conflit israélo-palestinien de manière diplomatique et pacifique.
8Ville de la banlieue de Tunis.