01.04.2025 à 06:00
Jean-Pierre Sereni
Le renvoi sans fanfare du ministre des finances algérien, Laaziz Fayed, le 2 février 2025, a confirmé une nouvelle fois que tous les appels à un contrôle plus grand de l'économie informelle et des immenses profits qu'elle permet à une minorité d'accumuler, ne sont que paroles en l'air. La dénonciation des profiteurs de l'économie informelle qui, de fait, ne paient ni impôt, ni taxe, ni cotisation sociale, mais contrôlent l'essentiel du secteur privé, dominant tous les secteurs en dehors (…)
- Magazine / Algérie, Corruption, Économie, Islam politique, Réforme économique, Économie informelleLe renvoi sans fanfare du ministre des finances algérien, Laaziz Fayed, le 2 février 2025, a confirmé une nouvelle fois que tous les appels à un contrôle plus grand de l'économie informelle et des immenses profits qu'elle permet à une minorité d'accumuler, ne sont que paroles en l'air.
La dénonciation des profiteurs de l'économie informelle qui, de fait, ne paient ni impôt, ni taxe, ni cotisation sociale, mais contrôlent l'essentiel du secteur privé, dominant tous les secteurs en dehors des hydrocarbures et de l'administration, est un classique de la vie politique algérienne. Aucun président depuis une bonne trentaine d'années n'a manqué de vouer aux gémonies les parrains de l'ombre qui contrôlent de près ou de loin près de la moitié du revenu national produit chaque année dans le pays. Mais aucun n'est vraiment passé à l'acte.
Si l'on en croit le World inequality report 2022 (Rapport sur les inégalités dans le monde), édité par WIR1, un laboratoire international financé par des instituts de recherche européens, nord-américains et asiatiques, 1 % des Algériens contrôleraient un bon quart du patrimoine du pays. Commerçants, industriels, agriculteurs, promoteurs, éleveurs, intermédiaires, ils sont moins d'un demi-million recrutés à l'évidence plutôt parmi les privilégiés de l'informel que chez les agents de l'État ou les fellahs.
À chaque épreuve de force ou début de conflit avec ces privilégiés, les présidents de la République successifs s'inclinent sans trop combattre. Dernier exemple en date, le renvoi sans fanfare du ministre des finances Laaziz Fayed, le 2 février 2025, éliminé par un communiqué en trois lignes de l'actuel chef de l'État, Abdelmadjid Tebboune.
Pas d'explication au renvoi de ce haut fonctionnaire, en poste depuis mars 2023 et auteur de la loi de finances 2025 adoptée en décembre 2024 par le Parlement à l'unanimité ou presque. Le ministre a tenté de porter un coup sévère à ce système mafieux grâce à l'article 207. Passé largement inaperçu, il prévoit qu'à compter du 1er janvier 2025 « les transactions citées ci-après doivent être effectuées, par des moyens autres que l'espèce, à travers les circuits bancaires et financiers » :
C'est la fin annoncée, entre autres, du paiement en liquide des transactions immobilières, placement favori des riches épargnants algériens, des promoteurs comme des affairistes, et source considérable d'inégalités sociales. L'effet a été immédiat, les ventes passées depuis le 1er janvier par les trois plus grosses études notariales d'Alger se sont réduites à néant. « La “culture” des transactions en cash est ancrée auprès de la population », plaide le journaliste Farid Aït Saäda sur le site de TSA (2 février 2025). Plus qu'une question de tradition, si les acheteurs préfèrent payer en billets de la banque d'Algérie (BA), la banque centrale, c'est parce qu'ils ne veulent pas révéler l'origine de leurs fonds.
La grève de l'immobilier a payé : le ministre a été congédié. L'article 207 rejoindra les milliers de lois que personne ne connaît ni ne respecte. Compte tenu du laisser-aller manifeste des autorités, le Groupe d'action financière (GAFI), un organisme intergouvernemental, a d'ailleurs placé l'Algérie, le 25 octobre 2024, sous contrôle renforcé et édicté treize recommandations obligatoires à remplir en urgence.
L'économie informelle dispose d'un volet monétaire qui la complète et la pervertit plus encore. Pour son malheur, l'Algérie a la possibilité d'échanger sa monnaie nationale, le dinar algérien (DA), contre des dollars américains ou des euros, grâce à deux taux de change là où la majeure partie des États n'en ont qu'un. Sur le papier, la BA, qui fixe chaque jour la valeur du dinar en devises étrangères, est censée respecter le flottement de sa monnaie comme elle s'y est engagée vis-à-vis du Fonds monétaire international (FMI) qui surveille de près le change de ses 189 pays membres.
Le second taux de change, dit « parallèle », vient de la rue. Son principal « siège », si l'on peut dire, se trouve square Port-Saïd en plein cœur d'Alger. Dès le matin, des cambistes proposent dollars, euros et livres sterling à des clients venus de partout. D'où vient l'argent qui s'échange à la vue de tous et sans intervention des policiers qui surveillent les lieux ?
Pour le change « officiel », l'origine des devises échangées est connue. L'Algérie, pays exportateur d'hydrocarbures, dispose de 40 à 50 milliards de dollars (37 à 46 milliards d'euros) selon le niveau des cours de l'or noir. Ils finissent à la BA et servent surtout à financer les achats à l'extérieur de l'État et des entreprises, les particuliers en sont pratiquement exclus.
Le change « au noir » lui trouve ses ressources dans les envois de la nombreuse diaspora algérienne installée en Europe et de plus en plus au Canada. Moins de 2 milliards de dollars (1,8 milliard d'euros) sont transférés par les canaux officiels. Le reste — c'est-à-dire au moins 10 milliards d'euros (9,2 milliards d'euros) — provient des économies des émigrés. Comparé avec le Maroc ou l'Égypte, qui compte moins de ressortissants à l'étranger, mais rapatrie des montants plus élevés, l'écart en Algérie entre flux officiels et flux informels est immense.
Autre indicateur de l'ampleur de ce trafic, les ressources touristiques qui viennent en partie des citoyens vivant à l'étranger sont cent fois plus élevées au Maroc qu'en Algérie. Les Algériens ramènent chaque année dans leurs bagages leurs devises au moment du retour au pays pour les vacances, ce qui entraîne une baisse conjoncturelle des cours des devises.
S'y ajoute un nombre inconnu de milliards qui proviennent de la surfacturation des importations. Le mécanisme est connu, la facture est gonflée d'une marge de 10 à 20 % qui s'ajoute au prix du fournisseur. L'importateur noie dans son prix la part de devises qu'il garde pour lui. Un peu plus de 7 000 importateurs ont accès aux devises vendues par la BA au taux de 140 DA pour un euro.
Grâce aux surfacturations, ils peuvent en revendre une partie à 250 DA et gagner au passage plus de 80 % de leur mise de départ. Des statisticiens algériens estiment en privé le montant cumulé de ces surfacturations à 75 milliards de dollar sur 13 ans (2010-2023). La marge est substantielle et, à vrai dire, irrésistible pour les spéculateurs.
Pendant longtemps, la BA a veillé à maintenir la marge autour de 30 à 40 % en réduisant la valeur officielle du DA au rythme de celle du taux de change au noir. En réalité, elle n'exerce pas un contrôle, mais intervient pour orienter son taux de change dans la direction demandée par sa tutelle, le gouvernement. Durant la présidence de Abdelaziz Bouteflika, et jusqu'en mai 2022, le souci était d'empêcher le renchérissement du DA et de suivre l'évolution du second taux de change algérien, le taux parallèle. Sous la présidence d'Abdelmadjid Tebboune, au contraire, l'écart s'est élargi. « L'appréciation du DA a grandement participé à l'atténuation de l'inflation importée », écrit la banque centrale dans son rapport annuel 2023 (page 94).
Ce maintien d'une monnaie nationale surévaluée complique une autre mesure destinée à dégonfler la demande des touristes algériens qui, actuellement, sont bénéficiaires d'une allocation touristique en cas de voyage à l'étranger d'à peine 100 euros. Le président de la République en personne s'est engagé, le 8 décembre 2024, à la porter à 750 euros en 2025. Les candidats potentiels seraient de 5 à 6 millions et l'addition oscillerait entre 4 et 6 milliards d'euros. Une brèche non négligeable dans les réserves officielles de devises du pays estimées à environ 60 milliards. La préparation de l'évènement se révèle un casse-tête. Il est prévu que les opérations de change se déroulent dans de futurs bureaux de l'aéroport d'Alger, du port d'Alger et au poste-frontière avec la Tunisie où plus de 3 millions de touristes algériens se rendent chaque année en voiture.
Depuis 1994, moment de la réforme économique imposée par le FMI, le dinar a perdu plus de 90 % de sa valeur contre le dollar ou l'euro. Année après année, la monnaie s'est dépréciée, encourageant une montée de l'inflation et une redistribution à l'envers des revenus. L'essentiel se passe sur deux marchés, l'immobilier et le foncier. Au départ, les terres agricoles de la colonisation étaient pour leur plus grande part dans la main de l'État qui glorifiait, à l'époque, l'autogestion à la yougoslave. En 1987, ce qu'il en restait a été de fait privatisé au profit des paysans restés surplace depuis l'Indépendance. Depuis, leurs descendants vendent à tour de bras et un véritable marché du foncier s'est mis en place. Il fonctionne sans acte notarié, les fellahs n'ayant jamais reçu de titres de propriété, et permet une concentration croissante des terres.
Ce que le budget de l'État tente de corriger en subventionnant produits alimentaires, électricité, carburant ou caisses de retraite, au nom d'une volonté de redistribution en faveur des déshérités, est plus que contrecarré par la concentration des patrimoines fonciers et immobiliers. Ce double mouvement a un impact politique majeur : les acteurs de l'économie informelle qui, à l'Indépendance en 1962, étaient pauvres, se sont enrichis considérablement. Ils sont par ailleurs un vivier de l'influence islamiste. Aujourd'hui ils font de la politique en utilisant leurs gains. La scène politique, que se disputent le régime — avec derrière lui les généraux — et les islamistes, oppose dans un duel les premiers, appuyés sur un budget de l'État en difficulté, aux seconds, forts de fortunes privées croissantes. Qui gagnera ? En intervenant brutalement dans ce jeu dangereux et sans même avoir une conscience claire des conséquences sur place de ses agissements, le ministre de l'Intérieur français, Bruno Retailleau, pourrait faire basculer l'Algérie dans une direction désastreuse pour toutes les parties…
31.03.2025 à 06:00
Sarra Grira
Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage. De notre envoyée spéciale. Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule (…)
- Magazine / Israël, France, Reportage, Extrême droite, Fascisme, AntisémitismeStade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.
De notre envoyée spéciale.
Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venu e s boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'un e d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.
Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».
Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.
Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »
Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.
Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».
Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »
Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».
Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.
Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.
Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?
Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.
Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » (« De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »
Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.
Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.
Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulman5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.
e s — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigré e s, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulman e s et les immigré e s. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.
1« Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite” », Le Figaro, 5 novembre 2023.
2Gilles Paris, « Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne », Le Monde, 31 mai 2024.
3George Orwell, 1984.
4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression « frérisme d'atmosphère », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.
5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.
28.03.2025 à 06:00
Adam Shatz
Anouar Brahem, compositeur tunisien et maître du oud, sort aujourd'hui 28 mars son 12e album, After The Last Sky (Après le dernier ciel), dont le titre évoque un vers du poète palestinien Mahmoud Darwich. Huit ans après son dernier album Blue Maqams, cet opus est profondément marqué par la tragédie de Gaza. Orient XXI publie ici la traduction de son texte de présentation, signé de l'auteur et critique musical Adam Shatz. En préparant la musique de cet album, la tragédie de Gaza a occupé (…)
- Lu, vu, entendu / Tunisie, Palestine, Bande de Gaza, Musique, Gaza 2023-2025Anouar Brahem, compositeur tunisien et maître du oud, sort aujourd'hui 28 mars son 12e album, After The Last Sky (Après le dernier ciel), dont le titre évoque un vers du poète palestinien Mahmoud Darwich. Huit ans après son dernier album Blue Maqams, cet opus est profondément marqué par la tragédie de Gaza. Orient XXI publie ici la traduction de son texte de présentation, signé de l'auteur et critique musical Adam Shatz.
En préparant la musique de cet album, la tragédie de Gaza a occupé une place importante dans mon esprit. Après avoir lu les précédents écrits de l'auteur Adam Shatz sur le sujet, je l'ai invité à rédiger cet essai.
En 1991, Anouar Brahem sortait son premier album chez ECM, Barzakh, enregistré par un trio composé de Brahem au oud, Béchir Selmi au violon et Lassad Hosni aux percussions. « Barzakh » — qui signifie « séparation » ou « barrière » en arabe — est un mot riche en significations. Dans la théologie islamique, il désigne l'étape intermédiaire entre la mort et la résurrection, lorsque l'esprit est séparé du corps. Mais dans le soufisme et d'autres formes de mysticisme avec lesquelles Brahem ressent une affinité, le barzakh est un pont entre le monde matériel et le monde spirituel : un espace de transition, un tremplin vers le devenir, la transformation et la transcendance. Anouar Brahem a œuvré tout au long de sa carrière dans cet espace de métamorphose. Imprégné des traditions musicales du monde arabe, il ne s'y cantonne pas pour autant. Il professe un art de l'entre-deux, de la liminalité, plutôt qu'un style relevant de la « fusion », et les musiciens qui l'interprètent à ses côtés, tout en provenant de genres très divers, partagent tous le même esprit de complicité et d'aventure, ainsi qu'une certaine attirance pour l'inconnu.
After the Last Sky, le douzième album de Brahem chez ECM, présente de nombreux traits caractéristiques de son œuvre : élégance des articulations et de la structure, sensibilité au silence qui hante l'espace entre les notes, un effort constant de dépassement et de découverte, une oscillation entre mélancolie et extase. Une œuvre d'une beauté sans compromis, à la fois refuge et protestation contre un monde qui ne cesse de s'enlaidir, chaque jour plus bruyant et violent. Comme sur son précédent album, Blue Maqams, Brahem est accompagné par le contrebassiste Dave Holland et le pianiste Django Bates, improvisateurs d'une grande souplesse, possédant chacun plusieurs décennies d'expérience dans le jazz le plus en pointe. Mais le trio intègre cette fois une nouvelle voix, issue du monde de la musique classique européenne : la violoncelliste Anja Lechner, qui insuffle à After the Last Sky un lyrisme aérien. La musique de Brahem et de son quatuor reflète les personnalités distinctes de ses membres et les traditions qui les ont formés, et cette nouvelle incarnation du barzakh est l'espace de leur rencontre.
Mais le lieu de rencontre est plus empreint de tristesse, plus troublé cette fois- ci, car la mort semble plus présente que la promesse de résurrection. Brahem a terminé la composition des pièces réunies sur After the Last Sky au cours de l'été 2023, mais lorsqu'il a enregistré l'album en mai 2024, la bande de Gaza avait été soumise à l'une des offensives militaires les plus impitoyables de l'histoire moderne. Face à cette tragédie, les nations de l'Occident « civilisé » ont détourné le regard ou même facilité le massacre. Horrifié par cette indifférence à la souffrance des Palestiniens, saisi par un sentiment d'angoisse et d'urgence oppressant, devenu incapable de « percevoir le monde sans le filtre de cette tragédie », Brahem en est alors arrivé à ce qu'il appelle « un point de rupture ». Dans les mois qui ont précédé la session d'enregistrement, son esprit a été incapable de se détourner du sort du peuple de Gaza et de la Palestine, hanté par une question qui continue à le tourmenter : « Comment une telle indifférence est-elle possible ? »
En choisissant des titres de composition qui évoquent l'expérience palestinienne, Brahem n'était pas mu par une visée didactique ou propagandiste : ce seraient là des objectifs totalement étrangers à sa sensibilité délicate et elliptique. Mais il ne pouvait pas non plus laisser croire que sa musique n'était pas affectée par la colère, la tristesse et le chagrin que Gaza a provoqués en lui. Il est trop tôt pour dire si l'on se souviendra de ce « quatuor pour la fin du temps » comme préfigurant la fin de Gaza, ou plutôt la fin tant attendue de la souffrance de Gaza. Mais on peut être certain que cet album portera à jamais l'empreinte de ses origines. « La musique se souvient de nous », écrit Jeremy Eichler dans Time's Echo, son étude poignante sur la musique composée au lendemain de la Shoah.
La musique reflète les êtres et les sociétés qui la créent, elle capture quelque chose d'essentiel qui la renvoie à l'époque de sa naissance. La mémoire est hantée par les cadences, les révélations, les opacités et le pathos tragique de la musique.
Le matin où j'ai entendu pour la première fois After the Last Sky, je venais d'écouter une interview du journaliste gazaoui Rami Abou Jamous, qui vit et travaille sous une tente en plastique dans la ville côtière de Deir Al-Balah. Il expliquait que les choses pouvaient être pires : « Avoir une tente est pratiquement un luxe à Gaza par les temps qui courent. » Abou Jamous et sa famille ont été déplacés de force à deux reprises depuis le début de la guerre, d'abord chassés de leur quartier du nord de Gaza, complètement détruit par l'armée israélienne dans les heures qui ont suivi leur exode, puis expulsés de leur refuge temporaire à Rafah, au sud de la bande de Gaza, lorsque le même scénario s'y est répété. Lorsque leur tente a été inondée à l'automne 2024, son fils, qui adore la pluie, a commencé à jouer sous le déluge, et Abou Jamous s'est mis à jouer avec lui « pour qu'il ne se rende pas compte pas que nous étions inondés ».
Chaque matin, s'il a accès à Internet, il publie deux messages sur son groupe WhatsApp, « Gaza. Life » : « Salut les amis » et « Toujours en vie ». Telle est la « vie ordinaire » des habitants de Gaza depuis le 7 octobre 2023, date à laquelle Israël a répondu à l'attaque meurtrière du Hamas en lançant une offensive d'une brutalité dévastatrice qui allait bientôt atteindre les dimensions d'une campagne génocidaire. Avant le 7 octobre, il était presque impossible pour les habitants de Gaza de quitter leur territoire assiégé : un blocus punitif de 17 ans en avait fait la plus grande « prison à ciel ouvert » du monde. Depuis le 7 octobre, c'est l'un des plus grands cimetières de la planète.
Selon les chiffres officiels, plus de 44 000 personnes sont décédées1, dont une majorité de femmes et d'enfants, et des dizaines de milliers d'autres gisent sans doute sous les décombres. Gaza aujourd'hui, c'est aussi la résurgence de la polio, la malnutrition généralisée, le spectre de la famine, une épidémie d'amputations, une génération d'orphelins. Nul lieu n'y est en sûreté : ni les hôpitaux (la plupart sont détruits ou fonctionnent à peine), ni les écoles (plus de 200 établissements scolaires ont été touchés par des frappes aériennes), ni les mosquées, ni même les camps de toile. Les habitants de Gaza savent qu'à chaque fois qu'ils lèvent les yeux vers les avions de guerre israéliens qui tournoient au-dessus d'eux, ce sera peut-être la dernière fois qu'ils contemplent le ciel.
Dans le livre éponyme de l'album de Brahem, After the Last Sky (Après le dernier ciel — 1986), Edward Saïd évoquait l'histoire palestinienne en termes musicaux, comme un « contrepoint (voire une cacophonie) de drames multiples, presque désespérés », dépourvus d'« une image centrale (exode, holocauste, longue marche) [...] Pas de centre, ici. Un espace atonal. » Mais au cours de l'année qui vient de s'écouler, ce contrepoint de tragédies qui rythme l'existence des Palestiniens depuis la perte de leur patrie en 1948 a fini par trouver un « centre » : la destruction barbare et sans pitié de Gaza.
Début octobre 2024, dix jours avant d'être calciné par une frappe israélienne alors qu'il avait trouvé refuge dans un hôpital de Deir Al-Blah (la même localité qui accueille la tente d'Abou Jamous et de sa famille), Shaaban Al-Dalou, un étudiant en ingénierie âgé de 19 ans, postait un message Instagram à propos d'un ami qui venait de succomber à une autre frappe israélienne visant une mosquée : « Je n'ai jamais rien ressenti de plus terrifiant que l'idée de l'absence que laisse un mort. L'esprit humain, avec toutes ses cellules cérébrales et sa capacité d'absorption et de création, est impuissant face à cette absence. »
After the Last Sky a été créé dans l'ombre de cet effacement : c'est ce que le poète palestinien Mahmoud Darwich appelle « la présence de l'absence ». La formule de Darwich cherchait à appréhender la présence spectrale des Palestiniens, de leur histoire et de leur culture en Israël. Aujourd'hui, le mot « absence » évoque inévitablement la destruction physique de Gaza et de ses habitants. J'ai passé de nombreuses heures avec Darwich à Paris et à Ramallah au cours de ses dernières années. Il me semble que son esprit, tout aussi empreint d'humanité que porteur de radicalité, mais aussi celui de son ami et camarade Edward Saïd, imprègne l'album de Brahem, dont le titre fait écho à une question posée par Darwich dans l'un de ses poèmes : « Où les oiseaux doivent-ils voler après le dernier ciel ? » Une interrogation qui a pris encore plus de force depuis Gaza.
Il est déjà difficile d'assimiler l'absence évoquée par Shaaban et Darwich. Plus difficile encore d'imaginer le « jour d'après » Gaza, ou le « jour d'après » le Liban, de nouveau ravagé par les bombardements israéliens ; difficile, en fait, d'imaginer un quelconque « jour d'après » au lendemain des incessantes guerres d'Israël, qui promettent des tourments sans fin pour ses voisins et, plus que tout, pour les Palestiniens.
On se demandera quel est le rapport entre ces réflexions et After the Last Sky, une œuvre de musique purement instrumentale. La grandeur de la musique, nous enseignent les formalisées, c'est justement son caractère virginal, sa nature non référentielle, transcendant la politique et l'histoire. Permettez-moi de les rassurer : After the Last Sky est bien une œuvre de pure musique. Et s'il est vrai que les compositions de Brahem sont nées de son horreur face à la catastrophe de Gaza, leur auteur et interprète ne cherche pas à imposer sa propre interprétation de son œuvre aux auditeurs, comme il me l'a confié :
La musique, et en particulier la musique instrumentale, est par nature un langage abstrait qui ne transmet pas d'idées explicites. Elle s'adresse davantage aux émotions, aux sensations, et la façon dont elle est perçue varie d'une personne à l'autre. Ce qui peut évoquer la tristesse chez l'un suscitera la nostalgie chez un autre... J'invite les auditeurs à projeter leurs propres émotions, souvenirs ou imagination sans essayer pour ma part de les « orienter ».
After the Last Sky n'est donc en aucun cas une œuvre d'art didactique, encore moins un hymne « protestataire ». On peut choisir d'ignorer les titres des morceaux, avec leurs allusions aux orangeraies et aux oliviers de Palestine et à leurs chantres littéraires, Darwich et Saïd. On peut vouloir écouter After the Last Sky comme une œuvre sophistiquée de musique de chambre pour oud, piano, contrebasse et violoncelle — ce qu'elle est certainement. Mais comme pour « Alabama », la puissante élégie de John Coltrane en mémoire des quatre fillettes tuées lors de l'attentat à la bombe contre une église noire commis par des racistes blancs en 1963, ou comme le « Quatuor pour la fin du temps » composé par Olivier Messiaen dans un camp de prisonniers de guerre en Allemagne, l'écoute de l'album de Brahem ne peut que gagner à s'accompagner de la conscience des évènements qui ont présidé à sa création.
Brahem est certes tunisien, mais il est loin d'être étranger à la tragédie du peuple palestinien. Né en 1957, un an après l'indépendance de la Tunisie, il explique avoir « grandi dans un pays qui a connu la colonisation, ce qui a naturellement éveillé mon intérêt pour les situations d'occupation et, en particulier, pour la cause palestinienne ». En 1982, après avoir été chassée du Liban par les forces israéliennes, l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) avait trouvé refuge à Tunis (un refuge précaire : en 1985, Israël bombardait le siège de l'organisation palestinienne ; trois ans plus tard, il assassinait l'un de ses dirigeants les plus respectés, Khalil Al-Wazir, connu sous le nom d'Abou Jihad.).
Pendant sa jeunesse, Brahem se lie d'amitié avec des intellectuels, des artistes et des musiciens palestiniens résidant à Tunis, approfondissant sa connaissance de la question palestinienne. Il lit les travaux des « nouveaux historiens » israéliens, qui démontent les mythes fondateurs de l'État juif, il étudie la « dynamique de la domination culturelle » mise en lumière par Saïd dans L'Orientalisme et découvre la poésie de Darwich, qui le marque si profondément qu'il lui rendra hommage avec The Astounding Eyes of Rita2.
Ce que Brahem trouve de particulièrement émouvant et suggestif dans la poésie de Darwich, c'est (selon ses propres termes) la façon dont elle évolue « entre l'intime et l'universel ». Cette description vaut tout aussi bien pour la musique du compositeur tunisien. Son rapport à la tradition arabe relève d'une allégeance poétique, pas d'une observance littérale : malgré sa formidable connaissance des maqamat, le complexe système modal d'organisation des échelles mélodiques sur lequel repose la musique arabe, il est rare que les improvisations de Brahem se fondent directement sur l'art du maqâm. Si elle convoque les traditions arabes, son œuvre trouve aussi son inspiration dans la musique classique européenne, le jazz, le tango et d'autres styles. À l'instar de l'« épopée lyrique » de Darwich, le langage musical de Brahem est élégiaque et sensuel, évitant la rhétorique déclamatoire au profit du chuchotement discret et de la nuance subtile.
S'il est l'héritier de musiciens arabes comme Mounir Bachir, « l'émir du oud » irakien, il a aussi beaucoup en commun avec l'esprit libertaire des jazzmen qui ont subverti les frontières de la géographie musicale et cherché leur inspiration dans des genres non occidentaux, comme Don Cherry et Charlie Haden. Écouter la musique de Brahem, c'est faire l'expérience de ce que Haden appelait la « closeness », cette forme de proximité intime qui s'exprime au niveau sonore lorsque des musiciens sont sur la même longueur d'onde et forgent entre eux une relation qui ne cesse de s'approfondir.
Sur After the Last Sky, cette proximité — un dialogue fragile et constamment renouvelé qui naît de la confiance et du projet partagé — semble particulièrement pertinente, peut-être parce qu'elle est l'antithèse de la logique de violence, de séparation et de destruction à laquelle l'album de Brahem tente d'offrir une réponse (même si cette réponse est indirecte). Écoutez la façon dont Django Bates reproduit au piano le phrasé de Brahem dans « Never Forget », ou la sourde vibration du violoncelle d'Anja Lechner sous les notes de piano de Bates et la ligne de basse de Dave Holland dans « Endless Wandering », ou encore la pulsation de Holland, semblable à des battements de cœur en accompagnement de Brahem dans « The Sweet Oranges of Jaffa ».
Parmi les nombreux plaisirs qu'offre l'écoute de cet album, il faut mentionner les configurations changeantes des quatre instruments, qui s'aventurent dans ce que Brahem décrit comme son territoire préféré : « l'inconnu ». La musique y est pleine de surprises subtiles — la plus exquise étant peut-être la présence du violoncelle de Lechner. C'est la première fois que Brahem fait appel à un violoncelliste sur l'un de ses albums, et l'on peut considérer que Lechner — une artiste d'ECM avec laquelle le compositeur tunisien espérait depuis longtemps pouvoir travailler un jour — est, à part égale, la voix maîtresse de l'album.
After the Last Sky comporte des moments de dissonance saisissants — le morceau le plus long, « Endless Wandering », est une évocation tumultueuse de l'errance des Palestiniens expulsés de leur patrie —, mais Brahem opère essentiellement dans le registre lyrique et mélodieux qui caractérise toute son œuvre.
Y aurait-il quelque chose de suspect, voire de répréhensible sur le plan éthique, dans le fait de créer un art d'une beauté aussi séduisante et désarmante au lendemain d'une telle catastrophe ? On connait la fameuse affirmation du philosophe juif allemand Theodor W. Adorno selon laquelle, après Auschwitz, il n'était plus possible d'écrire de la poésie. Mais en 1962, Adorno fut amené à réviser cette maxime draconienne. C'est précisément parce que « le monde a survécu à son propre déclin », expliquait-il alors, qu'il a « besoin de l'art en tant qu'écriture inconsciente de son histoire ». L'album d'Anouar Brahem n'est pas simplement une chronique de la destruction de Gaza ; par son existence même, il constitue un réquisitoire contre « l'ordre fondé sur des règles » qui a permis cette barbarie.
Une grande partie de la musique de cet album est imprégnée d'une atmosphère de deuil, et il pourrait difficilement en être autrement. « Le langage du désespoir est poétiquement plus fort que celui de l'espoir », écrit Darwich, car il rapproche l'artiste « de Dieu, de l'essence des choses, du premier verbe poétique », d'une « solitude presque absolue sur la terre de l'exil ».
Mais After the Last Sky est aussi une célébration des vies que les Palestiniens continuent obstinément à vouloir se construire dans les conditions les plus impitoyables. À l'écoute de « Dancing under the Meteorites », un morceau au rythme haletant et aux allures de tango que Lechner ponctue d'attaques sul ponticello aux effets envoûtants, on perçoit un écho de l'esprit de résilience et de résistance de la Palestine. C'est cette même éthique du soumoud qui fait qu'un père continue à jouer avec son fils dans leur domicile provisoire inondé, ou qu'il persiste à vouloir rester sur sa terre alors même qu'elle est dévastée par l'une des armées les plus puissantes du monde, avec le soutien (et les armes) de la plus grande superpuissance du monde.
La question palestinienne, écrit Darwich, est « à la fois un appel et une promesse de liberté ». C'est cet appel et cette promesse dont After the Last Sky se fait l'écho, un écho auxquels des millions de personnes à travers le monde ont répondu en manifestant pour la Palestine au cours de l'année passée, bien conscients que leur avenir, l'avenir de l'humanité, est inextricablement lié au sort de Gaza et de la Palestine. « Réduire ce conflit à une simple opposition entre juifs et musulmans m'est insupportable », m'a confié Brahem. « Les véritables barrières ne sont ni religieuses ni culturelles, mais révèlent plutôt la séparation croissante entre ceux qui dénoncent l'injustice et ceux qui choisissent de rester indifférents. » Cette barrière qui s'oppose à la cruauté et qui préfère détourner le regard (ou trouver des justifications à l'injustifiable) ne concerne pas seulement le thème Israël/Palestine ; elle se dresse dans tous les pays, et même dans tous les cœurs.
En écoutant cette œuvre profondément émouvante où se mêlent l'acte de mémoire, l'hommage et le défi, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à un classique d'ECM, The Ballad of the Fallen, la suite musicale composée en 1982 par Charlie Haden et son Liberation Music Orchestra en hommage aux peuples d'Amérique centrale et pour protester contre le soutien de Washington aux escadrons de la mort du Salvador et du Guatemala. L'album de Brahem est lui aussi une ballade dédiée à « ceux qui sont tombés », un témoignage en faveur d'un peuple opprimé qu'on ne saurait confondre ni avec un requiem, ni encore moins avec un acte de reddition, mais dans lequel on peut voir plutôt un nouvel exemple de « liberation music », un art musical au service de l'émancipation. Après le dernier ciel, après les ruines de Gaza, Brahem et son quatuor tentent d'imaginer un avenir de liberté palestinienne — entrevoyant le jour où, comme l'écrit Darwich, « notre sang plantera son olivier ».
Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry.
Anouar Brahem
After The Last Sky
Anouar Brahem : oud ; Dave Holland : contrebasse ; Django Bates : piano ; Anja Lechner : violoncelle
Sortie le 28 mars 2025
ECM / Universal Music
18,90 euros
Suite à la parution de l'album, le quartet d'Anouar Brahem débutera une grande tournée européenne avec des concerts au Rocher de Palmer à Cenon (18 avril), à la Cité de la Musique de Paris (25 et 26 avril), à l'Auditorium Maurice Ravel de Lyon (29 avril), au Bozar à Bruxelles (30 avril)
1NDLR. Le chiffre officiel dépasse aujourd'hui les 50 000 morts.
2La composition de The Astounding Eyes of Rita a été interrompue par la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah au Liban, qui a fait plus d'un millier de morts, dont de nombreux civils, et a dévasté de grandes parties du pays. « Je ne pouvais continuer à faire de la musique comme si de rien n'était ».
Alors dès le lendemain de la réouverture de l'aéroport de Beyrouth, Brahem s'est envolé pour le Liban afin d'interviewer certains de ses principaux intellectuels, artistes et journalistes. Avec sa propre musique en bande sonore, le documentaire tourné par Brahem et sorti en 2007, Mots d'après la guerre, a acquis une nouvelle pertinence depuis le début de la dernière guerre d'Israël contre le Liban.
27.03.2025 à 06:00
Nathalie Prévost
Récemment déprogrammé par France Télévisions, Algérie, sections armes spéciales met en lumière la guerre chimique menée par l'armée française contre la population civile. En donnant la parole à des victimes et des anciens combattants, le documentaire soulève également des questions sur la transparence des archives militaires et la mémoire collective. La colonisation et la guerre d'Algérie restent toujours des sujets sensibles, comme le montre la récente polémique autour de Jean-Michel (…)
- Lu, vu, entendu / Algérie, France, Guerre d'indépendance algérienne, Documentaire, Histoire, Crime de guerre, RechercheRécemment déprogrammé par France Télévisions, Algérie, sections armes spéciales met en lumière la guerre chimique menée par l'armée française contre la population civile. En donnant la parole à des victimes et des anciens combattants, le documentaire soulève également des questions sur la transparence des archives militaires et la mémoire collective.
La colonisation et la guerre d'Algérie restent toujours des sujets sensibles, comme le montre la récente polémique autour de Jean-Michel Aphatie, sous le feu des critiques pour avoir comparé les crimes de l'armée française durant la colonisation de l'Algérie à Oradour-sur-Glane. La déprogrammation1 in extremis par France Télévisions du film documentaire Algérie, sections armes spéciales en atteste aussi. Si l'on ne connaît pas les véritables raisons de cette décision, au-delà de l'actualité sobrement évoquée dans le communiqué officiel de la télévision de service public, nul doute qu'elle illustre la pression de l'algérophobie ambiante amplifiée, entre autres, par le ministre de l'intérieur.
Le producteur du film, Luc Martin-Gousset (Solent production), veut retenir, pour sa part, que
France Télévisions, en finançant le film, a permis à Claire Billet de mener son enquête et de démontrer sans ambiguïté que si l'armée française ne veut pas ouvrir ses archives sur cette période, c'est de peur qu'elles contiennent des éléments de nature à l'incriminer pour des crimes de guerre en Algérie.
En effet, avec ce film — disponible sur la plateforme de France Télévisions — un honteux chapitre de la guerre d'Algérie est rappelé au grand public. Convoquant archives et témoignages des deux camps, la réalisatrice Claire Billet raconte l'emploi régulier des armes chimiques par l'armée française, en violation du Protocole de Genève qui en interdisait l'utilisation. Le film s'appuie notamment sur le travail obstiné d'un historien, Christophe Lafaye, autour d'une question toujours problématique, soixante ans après la fin de la guerre, pour le monde militaire.
En 1925, la France avait pourtant été la première des 135 nations à signer le Protocole de Genève, au lendemain de la « Grande Guerre » (1914-1918) qui avait inauguré l'utilisation de gaz toxiques et ses sinistres conséquences ; elle avait laissé de nombreux stocks inutilisés. C'est précisément dans ces stocks que l'armée française a puisé, quatre décennies plus tard, ce qui deviendrait l'arsenal des sections armes spéciales dévolues à « la guerre des grottes ». 2
Dans La première guerre d'Algérie. Une histoire de conquête et de résistance (1830-1852), (la Découverte), l'historien Alain Ruscio explique :
Les grottes étaient utilisées comme des lieux de refuge. En 1844-45, lors de la conquête de l'Algérie, des enfumades ont été pratiquées par les colonnes infernales du général Bugeaud et une tribu entière gazée dans le massif du Dahra. Il s'agissait d'une stratégie parfaitement assumée qui avait pour but de soumettre les populations par les massacres et la terreur. Pendant la guerre d'indépendance, l'utilisation des armes chimiques a répondu davantage à une logique tactique : prendre d'assaut des refuges souterrains et empêcher leur réutilisation.
Plusieurs documents exhumés par Christophe Lafaye , chercheur spécialiste d'histoire militaire décrivent comment la décision politique a été prise, en mars 1956, comme en atteste un courrier du commandant supérieur interarmées commandant la 10e région militaire (qui couvre l'Algérie) au secrétaire d'État aux forces armées Terre intitulé : « Utilisation de moyens chimiques » : « le colonel des armes spéciales m'a rendu visite. Il m'a annoncé qu'il avait obtenu votre accord de principe relatif à l'utilisation des moyens chimiques en Algérie. » 3
En septembre 1956, le compte-rendu d'une réunion à l'état-major des Armées mentionne « une étude de politique générale d'emploi des armes chimiques en Algérie ». But : infecter les grottes où se réfugient les insurgés (qualifiés dans les documents d'époque de « hors-la-loi »), faire prisonniers ou tuer leurs occupants et les rendre impraticables4.
Dès lors, l'armée s'organise avec méthode. Elle effectue des tests pour déterminer « le produit à utiliser dans chaque cas particulier », les modes d'emploi et les personnels qui devront se consacrer à ces missions : une batterie armes spéciales (BAS) est créée en décembre 1956. Une centaine de sections seront réparties sur tout le territoire algérien par le général Raoul Salan. Le plan Challe révisera cette organisation en 1959 pour la rendre plus efficace. Le gaz utilisé est du CN2D, conditionné dans des grenades, chandelles et roquettes : un dérivé arsénié (Adamsite ou DM) combiné à de la chloroacétophénone (CN) très toxique5.
Docteur en histoire contemporaine et spécialiste d'histoire militaire, Christophe Lafaye achève un mémoire d'habilitation de recherche à l'université de Bourgogne sur l'utilisation des armes chimiques en Algérie, après avoir soutenu une thèse sur l'engagement de la France en Afghanistan de 2001 à 2012. Il explique à Orient XXI :
Ce projet de recherche est né en 2011, lorsque j'ai assisté à une formation des soldats se préparant à intervenir en milieu souterrain en Afghanistan et mobilisant le retour d'expérience de la guerre d'Algérie. C'est ainsi que j'ai découvert l'existence de ces unités armes spéciales.
De fil en aiguille, il a retrouvé plusieurs anciens combattants qui lui ont ouvert leurs archives personnelles. « Cinq-mille hommes sont passés dans ces sections de grottes. Très peu en ont parlé à leurs enfants », dit-il.
Le film donne à voir quelques-uns d'entre eux, feuilletant des albums photos noir et blanc ou relisant des documents de l'époque. Issu d'une famille de militaires, Yves Cargnino, qui souffre d'une insuffisance respiratoire consécutive à son exposition aux gaz, a dû batailler quinze ans contre le ministère de la défense pour faire reconnaître son préjudice. Au souvenir de ses camarades disparus, il s'abandonne à un geste de colère et de désespoir.
Armand Casanova, engagé à 18 ans, était surnommé « le Rat ». De petite taille, il était l'un des premiers à s'introduire dans les souterrains. « L'odeur du gaz, je la sens encore. Et celle de la mort aussi. » Il a participé à deux à trois opérations par mois pendant les deux ans et demi de sa mobilisation en Algérie.
Jacques Huré n'a servi que neuf mois à la Batterie armes spéciales. Il soupire, perdu dans ses souvenirs : « On savait qu'il y avait des trucs qui étaient interdits par la convention de Genève, mais on ne savait pas quels gaz. On ne nous expliquait rien ! »
Jean Vidalenc, dix mois en section grottes dans le massif des Aurès : « La première fois qu'on s'est servis de ces gaz, on s'est retrouvé avec des brûlures partout où on transpirait. On a protesté et on nous a fourni des combinaisons étanches. Je n'ai jamais su ce que c'était. »
Claire Billet filme aussi le camp adverse. Elle rencontre des survivants algériens de la grotte de Ghar Ouchettouh, dans les Aurès, gazée le 22 mars 1959 avec près de 150 villageois à l'intérieur. Réfugiés dans la grotte pour échapper aux opérations de l'armée française qui avait déclaré la région zone interdite, les habitants n'ont pas eu la moindre chance. Seuls six jeunes, désormais de vieux messieurs, ont eu la vie sauve.
Mohamed Ben Slimane Laabaci avait 12 ans : « Je suis revenu le lendemain, avec ma mère. On les a vus sortir les cadavres. Tu ne pouvais pas les reconnaître. Ils étaient tout bleu (…) les corps étaient tout gonflés. » Amar Aggoun, 15 ans au moment de l'attaque : « Ils [les soldats français] nous ont laissé partir puis ils se sont retirés. Quand on est arrivés à 500 mètres, ils ont fait exploser la grotte. »
Des corps sont restés à l'intérieur sous les amas de roches écroulées. Le monument aux morts honore 118 cadavres retrouvés à l'indépendance et enterrés au cimetière du village. Pour l'armée française, qui avait publié un communiqué le 6 mai 1959 : « Cette opération a permis de mettre hors de combat 32 rebelles (…) [et] de libérer 40 jeunes musulmans que les rebelles détenaient prisonniers dans une grotte. »
Le 14 mai de la même année, Ferhat Abbas a protesté contre ces faits dans un télégramme à la Croix-Rouge :
Me permets de vous dénoncer (…) [les] représailles de l'armée française contre population civile en Algérie. Récemment au douar Terchioui aux environs de Batna une centaine de personnes dont beaucoup femmes et enfants se sont réfugiés dans une grotte pour échapper au ratissage. Toutes ont péri asphyxiées par gaz.
Selon Christophe Lafaye, 8 000 à 10 000 gazages ont été conduits pendant toute la guerre. L'historien en a documenté 440 qu'il a fixés sur une carte. L'inventaire complet reste à faire.
La tâche ne sera pas facile. Car si plusieurs récits sur l'emploi des armes chimiques ont été publiés depuis les années 1960, peu relayés, les archives militaires françaises n'ont été ouvertes que peu de temps. Christophe Lafaye explique :
Les archives ont été assez largement ouvertes entre 2012 et 2019. Mais fin 2019, gros cataclysme, les archives contemporaines du ministère de la défense ont été fermées à cause d'un conflit juridique entre deux textes.
La loi de 2008 sur les archives déclassifiait au bout de cinquante ans les archives de la défense mais le ministère des armées opposait une instruction générale interministérielle émanant du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale ordonnant la déclassification à la pièce [document par document]. Cette procédure exigeait énormément d'archivistes et énormément de temps.
Les archivistes et les historiens ont formé des recours devant le Conseil d'État, qui a tranché en leur faveur en juin 2021. Mais le ministère des armées a contre-attaqué et pris de nouvelles mesures qui compliquent encore la situation, en créant des archives sans délai de communication6.
Lorsque je suis revenu en 2021, des refus ont systématiquement été opposés à mes demandes de communication de pièces que j'avais pu consulter, pour certaines, auparavant, en invoquant l'article L-213, II de la loi de 2008 sur les archives incommunicables. 7
En vertu de cet article, certaines archives sont incommunicables au motif qu'elles seraient susceptibles de permettre de concevoir, fabriquer, utiliser et localiser des armes de destruction massive. « Maintenant, on me referme des journaux de marche, des comptes-rendus d'opérations, des procès-verbaux de création d'unités en invoquant cet article. En fait, le ministère des Armées veut protéger sa réputation pendant la guerre d'Algérie », regrette l'historien.
Car le sujet reste sensible. Christophe Lafaye l'a découvert à ses dépens :
Mes travaux sur l'Afghanistan ont été récompensés en 2014 par le prix d'histoire militaire de ministère des Armées, mais quand j'ai fait savoir que je travaillais sur la guerre d'Algérie sur un sujet sensible, on m'a fait comprendre que j'étais passé à l'ennemi, d'une certaine manière. La guerre d'Algérie pose toujours problème.
Le verrou est puissant. Depuis 2015, nous vivons dans une société dominée par la peur du terrorisme, qui pousse à restreindre les libertés. Il y a aussi des raisons sociologiques : on est militaire de génération en génération chez certains officiers supérieurs. Les archives racontent une partie des histoires familiales et la peur du scandale persiste, malgré quatre lois d'amnistie. Pourtant, l'objectif des historiens n'est pas d'indexer des personnes. D'ailleurs, on anonymise les témoins qui sont toujours vivants et qui le souhaitent.
Ce qui nous intéresse, c'est plutôt de comprendre comment s'est construite la décision politique, comment elle a été mise en œuvre et ses conséquences. Sur ce point, ce qui m'a le plus interrogé d'un point de vue historique, c'est que les deux personnes au cœur de la décision d'emploi des armes chimiques en 1956, Maurice Bourgès-Maunoury, le ministre de la défense 8, et le général Charles Ailleret, commandant l'état-major des armes spéciales, sont deux anciens grands résistants, et même — pour Ailleret — un ancien déporté. Et pourtant, ils ne semblent nourrir aucun état d'âme.
Après 1962, à B2 Namous, dans le désert du Sahara, la France a poursuivi, avec l'accord de l'Algérie indépendante, des essais nucléaires, chimiques et biologiques. Alger réclame la décontamination du site promise par François Hollande. Mais dans le contexte de tension entre la France et l'Algérie, qui semblent indéfiniment rejouer la guerre d'indépendance, aucun progrès mémoriel ou de réconciliation ne se dessine à l'horizon.
Algérie, sections armes spéciales
_ Claire Billet, produit par Luc Martin-Gousset,
_ SOLENT production
_ 52 minutes
Diffusé par la Radio Télévision Suisse le 9 mars 2025 et sur la plateforme de France Télévisions à partir du 12 mars 2025
1Prévu initialement pour être diffusé dimanche 16 mars à 22h00 sur France 5, le film est finalement disponible en ligne depuis le 12 mars. La diffusion télé a été repoussée sine die.
2Billet Claire, « Algérie, la guerre des grottes », Revue XXI, tome 58, avril 2022, p. 48-64.
3Décision d'utilisation des armes chimiques en 10e région militaire, carton GGA 3R 347-348 des Archives nationale d'outre-mer (ANOM), consulté en juillet 2023.
4Étude générale de l'emploi des armes spéciales en Algérie, carton 15T582 du service historique de la défense à Vincennes (partiellement accessible suite à la décision de la commission d'accès aux documents administratifs [CADA] de décembre 2021). Cette pièce importante avait été communiquée sous dérogation en 2006 au chercheur allemand Fabian Klöse et citée largement dans son ouvrage de 2013. Klose Fabian, Human Rights in the Shadow of Colonial Violence : The Wars of Independence in Kenya and Algeria, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2013.
5Christophe Lafaye, « La guerre souterraine et l'usage des armes chimiques en Algérie (1954-1962) », In. Pr. Renaud Meltz (sous dir.), Histoire des mensonges d'État sous la Ve République, Nouveau Monde Éditions, 2023, p 166-174.
6Article 23 de la loi de prévention des actes terroristes (PATR) du 30 juillet 2021
7Lafaye Christophe, « L'obstruction d'accès aux archives du ministère des armées. Les tabous du chimique et de la guerre d'Algérie », in Renaud Meltz (dir.), Histoire des mensonges d'État sous la Ve République, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2023, p 83-89.
8Maurice Bourgès-Maunoury est ministre de la défense du 1er mai 1956 au 21 mai 1957. Il supervise la phase d'expérimentation et de mise en œuvre de la guerre chimique en Algérie, avant de prendre la fonction de président du conseil.
27.03.2025 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave (…)
- Dossiers et séries / Israël, Bande de Gaza, Cisjordanie, Réfugiés, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l'annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
Mardi 25 mars 2025.
Ça fait une semaine qu'on est en train de revivre l'enfer. Après la décision de Nétanyahou de reprendre la guerre à Gaza, ou bien contre Gaza, c'est ce mot « enfer » que tout le monde est en train de reprendre. Ça a commencé par le président Trump, qui a menacé la population de Gaza de l'enfer. Après ça a été repris par Israël Katz, le ministre de la guerre, et là c'est Nétanyahou. Apparemment tout le monde est d'accord pour faire de la vie des Gazaouis une vie d'enfer. Et c'est exactement ce qui s'est passé il y a une semaine, quand la guerre a commencé. Il y a des ciblages partout, des bombardements partout. La façon dont ils ont repris la guerre était une surprise, mais ce n'était pas une surprise qu'elle reprenne parce que tout le monde sait que Nétanyahou en a besoin. Une fois qu'elle s'arrête, c'est sa vie politique qui s'arrête. Et donc on savait très bien qu'il allait reprendre la guerre. On savait très bien qu'il y avait un feu vert de la part de Trump. Avant, l'administration américaine fermait les yeux concernant le génocide commis par Nétanyahou et son armée. Cette fois-ci, elle a les yeux ouverts. Non seulement elle donne des armes, mais elle menace elle-même la population de Gaza.
Donc c'était clair que la guerre allait reprendre, mais il y a toujours cet effet surprise d'entendre des F-16 à 2h du matin avec 80 frappes en trois secondes, en trois minutes. Surtout qu'à 2h du matin, c'est l'heure du souhour. C'est un peu le moment pour manger un petit bout avant de commencer le jeûne pendant le mois de ramadan, puisqu'on est dans le mois de ramadan. Et justement, Sabah et moi étions en train de préparer un petit quelque chose pour manger. Il n'y a pas grand-chose à manger parce que ça fait plus de trois semaines que plus rien ne rentre à Gaza. On a de la chance d'avoir un peu de farine pour faire un peu de pain et que la boulangerie à côté de chez nous soit toujours en fonctionnement. Les trois quarts des boulangeries de la bande de Gaza ont arrêté de travailler à cause du manque de farine, mais aussi de fioul.
A 2h du matin, c'était le calme total. Et d'un seul coup, ça a commencé à bombarder juste à 500 mètres de chez moi. C'était un bâtiment à côté du Comité international de la Croix-Rouge. Walid a sursauté. Il dormait et Ramzi aussi. Walid est venu tout de suite dans mes bras et c'est la première fois que j'ai entendu le mot « peur » de sa part. C'est la première fois qu'il m'a dit : « Papa, j'ai peur. » Il est resté dans mes bras. La tour où on habite a tremblé. Le ciel est devenu rouge et jaune.
Et nous, malheureusement, on n'a pas de vitres parce qu'elles ont été soufflées pendant la guerre. Mes amis ont mis du plastique à la place et avec du plastique, on entend très bien le son et on voit très bien ce qui se passe de l'autre côté. Donc ça se voit que le ciel est devenu jaune. J'ai essayé de rassurer Walid, de faire le clown comme d'habitude. Ça a marché. Mais Walid commence à comprendre et surtout il pose des questions. Il m'a dit : « Papa, c'est quoi ? » C'est la première fois qu'il utilise le mot bombardement parce qu'il a entendu beaucoup de ce mot-là. Et surtout : « Qui fait ça et pourquoi ils font ça ? » Je lui réponds : « C'est rien baba, c'est le feu d'artifice, c'est les avions quand ils vont très vite, il y a un grand bruit, mais c'est des gens qui font du parachutisme. » Ça ne l'a pas rassuré. Il m'a regardé dans les yeux et il m'a dit : « Je sais que tu mens papa, mais bon je sais que tu es là. » C'est donc un danger maîtrisable.
On a recommencé à rigoler. Mais le problème, c'est que maintenant Walid commence à comprendre et commence à poser des questions. J'ai essayé de repousser ce moment-là depuis un an et demi, pour qu'il reste toujours dans ce monde parallèle que je lui ai fait. Mais là, apparemment, il faut affronter la vérité. Je ne sais pas comment le faire.
Surtout que, là, les bombardements sont trop forts. C'est tous les jours. Et tout le monde en discute. Il entend sa maman quand elle parle au téléphone, quand elle reçoit des appels en disant « oui ça a bombardé ici et là ». Donc le mot bombardement, ça reste dans sa tête. Et surtout pour lui, c'est : « Qui fait ça et pourquoi il fait ça ? » Ce sont les questions auxquelles je n'arrive pas à répondre, parce que je ne veux pas lui dire la vérité, je ne veux pas lui faire peur et surtout je ne veux pas qu'il commence à parler du conflit à son âge ; mais la majorité des enfants, malheureusement, parlent de ça. Ils savent très bien qui fait ça, qui fait ces génocides et ces massacres contre leur famille. J'essaye de reporter tout ça pour plus tard, pour que Walid vive une vie un peu normale, pour ne pas avoir peur et surtout pour ne pas avoir de rancune contre les agresseurs et contre les Israéliens, parce que je ne veux pas qu'il commence à comprendre qu'il y a un ennemi qui veut nous tuer, qui veut se débarrasser de nous et qui veut nous faire sortir de notre territoire. Je n'ai pas envie que Walid comprenne tout ça si tôt. Pour le moment, j'ai réussi, mais je ne sais pas si cela va durer avec la guerre qui a repris. Est-ce que je vais toujours réussir à cacher la vérité et à lui faire vivre dans ce monde parallèle ? Le problème de ces bombardements, c'est qu'ils sont tellement forts que la peur est partout.
Walid n'est le seul a avoir peur. Tous mes amis ont peur. Tout le monde m'appelle parce que là je suis revenu dans notre immeuble et ils me prennent toujours pour le journaliste qui sait tout. J'ai des appels téléphoniques qui me demandent « Alors, on est où ? », « Est-ce que c'est juste une escalade ? », « Est-ce que ça va continuer ? ». Cette fois-ci, j'ai dit aux gens la vérité telle qu'elle est. Je n'ai pas menti pour leur remonter le moral. J'ai dit que c'est un feu vert et que normalement ils vont tout faire pour nous faire sortir de notre Palestine. Je l'ai dit avec beaucoup de chagrin dans le cœur, mais c'est comme ça que je vois l'avenir. J'avais déjà compris les intentions de Nétanyahou dès le premier jour de la guerre et qu'on allait finir dans le Sinaï. Et là, malheureusement, c'est Trump qui parle de ça. C'est Trump qui veut me faire sortir. Il y a un silence du monde entier, même s'il y a quelques indignations, au mieux quelques condamnations, mais il n'y a pas d'action. Donc, maintenant, c'est Trump qui décide et Nétanyahou se sert de ce feu vert pour faire ce qu'il veut et surtout pour finir de nous faire sortir de cette terre.
Récemment, ils ont créé un département au ministère des affaires étrangères israéliens, un département pour l'émigration « volontaire » des Palestiniens de Gaza, pour nous envoyer ailleurs, pour faciliter la tâche et pour trouver un endroit où nous faire partir. Pour arriver à ça, pour que les gens se déracinent de ce pays, de ce bout de terre de la Palestine, il faut transformer cette vie en enfer. Les bombardements ne s'arrêtent pas. On est étranglé par le blocus. Il n'y a plus rien qui arrive chez nous. Les premiers jours de ramadan, on avait quelques petites réserves, mais, là, il ne nous reste que quelques boîtes de conserve. C'est un peu ce qu'on a vécu le ramadan dernier quand on était à Rafah : quelques boîtes de conserve. Et encore, on a de la chance de trouver des boîtes de conserve ou bien d'avoir la possibilité d'en acheter. Beaucoup, malheureusement, n'ont pas cette chance. Ils vivent toujours avec ce qu'on appelle les tequia — les restos de cœur — créés soit par des associations, soit par des personnes qui veulent faire du bien. Ils font à manger, surtout pour les déplacés.
Aujourd'hui, avec les nouveaux ordres d'évacuation du Nord, les gens sont obligés de partir de chez eux. Et quand je dis chez eux, ce sont des tentes parce que la majorité des gens qui vivent dans le Nord avaient déjà été forcés de se déplacer au Sud. Quand ils sont revenus, ils ont vu que 80 %, 95 %, peut-être 100 %, de leurs bâtiments avaient été bombardés, terrassés. Ils sont donc tous sous des tentes, sur les décombres. Ils sont obligés de venir à Gaza. On voit les flux des gens qui passent à pied, parce qu'il n'y a pas de fioul. Parfois ils viennent avec des charrettes tirées par des animaux. Ils sont venus à Gaza-ville, mais il n'y a pas d'endroit vide. Ce n'est pas comme dans le sud ou à Al-Mawasi où ils vivaient dans des terrains vagues à côté de la plage. Gaza est déjà surpeuplée, sur-construite. Avec les destructions, tout a été rétréci. Il n'y a donc pas d'endroit. C'est pour ça que l'on voit des tentes partout. Dans les rues, sur les décombres, dans des maisons à moitié détruites, dans des maisons qui risquent de s'effondrer… Mais ils n'ont pas le choix.
La majorité de mes amis ne veulent pas repartir au sud pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'ils n'ont pas les moyens de partir au sud. S'ils veulent partir, ils devront le faire à pied. La route Salaheddine a été coupée par l'armée d'occupation. C'était la route que l'on prenait en voiture pour aller du Nord au Sud et vice-versa. Aujourd'hui, la seule voie qui relie le Nord au Sud, c'est la route côtière Al-Rachid qui ne peut se prendre qu'à pied. Imaginez des enfants, des femmes, des personnes âgées, des blessés, des malades qui veulent aller au Sud à pied. Et quand je dis à pied, on parle de sept kilomètres minimum pour arriver juste à Wadi Gaza, à côté du camp de réfugiés de Nusseirat.
La situation est de pis en pis, et elle est en train de s'aggraver. Et tout ça, c'est planifié pour arriver à la fin : faire sortir tous les Palestiniens de ce bout de terre. On est étranglé par la famine, on est étranglé par les bombardements, on est étranglé par le manque d'eau, on est étranglé par le manque de tout. Tout ça pour qu'à la fin, si on trouve des bateaux pour nous faire partir, les gens les prennent pour aller ailleurs, pour que leurs enfants aient une meilleure vie. Bien sûr, ils vont dire que c'était pour des raisons « humanitaires ». On va toujours entendre ce mot-là : « humanitaire ». Parce que notre question palestinienne n'est plus une question politique, mais une question humanitaire.
C'est aussi pour dire que c'est un départ volontaire. « Ce sont les Palestiniens qui ont choisi de faire ça, ce n'est pas nous qui les avons poussés. » C'est une façon de dire : on vous tue, on vous massacre, on vous encercle, on ne vous donne pas à manger ni à boire, et après si vous voulez partir, vous pouvez partir, mais nous ne vous avons pas forcé, c'est vous qui voulez partir. Et tout ça se fait lentement. C'est-à-dire que ce n'est pas tout de suite, mais l'armée est en train de préparer les étapes pour en arriver là. Aujourd'hui, il n'y a plus d'aide humanitaire qui passe, donc je suis sûr que dans les jours à venir c'est l'armée israélienne elle-même qui va distribuer cette aide humanitaire. C'est ce qu'elle voulait faire depuis longtemps. Pareil pour « le plan des généraux » qui voulait vider tout le nord du territoire pour pouvoir annexer les terres. Ce sont les déclarations de Katz. Il l'a dit clairement : on va annexer des terres, on va distribuer de l'aide humanitaire. Donc c'est vraiment le projet qu'il voulait mettre en œuvre depuis longtemps. Mais Trump l'a arrêté quand il a imposé le cessez-le-feu. Là, ça reprend parce qu'il y a ce feu vert.
La situation devient de plus en plus dure, de plus en plus « gazastrophique » pour les gens. Ils préparent le terrain pour que les gens partent. Dans les discussions avec les gens ou les amis autour de moi, personne ne veut partir. Il y en a bien sûr une partie qui veut quitter parce qu'ils veulent fuir la guerre, fuir la mort, fuir la famine, avoir une meilleure vie pour leurs enfants, qu'ils aient une éducation. Ça fait deux ans qu'ils ne vont pas à l'école ni à l'université. Walid devait être à la crèche ou bien au jardin d'enfants. Il n'y a plus de jardin d'enfants. Il y a donc des gens qui choisissent de partir parce qu'ils veulent une meilleure vie pour leurs enfants et pour eux. J'ai dit qu'il y a beaucoup de gens autour de moi qui veulent rester, qui ne veulent pas partir. Mais ils me demandent « est-ce que ce projet va vraiment nous être imposé ou il y aura un choix pour sortir ou pas ? » Je réponds qu'il y a toujours la carotte et le bâton. Vous allez avoir au début la carotte, mais après ça va finir avec le bâton.
Nétanyahou est au-dessus de la loi, non seulement de la loi internationale, mais aussi de la loi de chez lui. Il y a beaucoup d'Israéliens qui demandent d'arrêter la guerre pour plusieurs raisons. La première, c'est pour libérer les prisonniers israéliens. Ils ne veulent pas que ces prisonniers meurent à Gaza. S'il n'y a pas de la nourriture, ils ne vont pas avoir de nourriture. Si toute la population est bombardée, ils sont bombardés. Donc ils veulent que cette guerre s'arrête. Mais Nétanyahou n'écoute personne et il a la majorité au parlement. Non seulement il a la majorité, mais il a aussi fait toutes les magouilles nécessaires pour éliminer ses adversaires potentiels : le chef de l'armée, le chef du Shin Bet, la procureure générale. Tout cela pour qu'il reste le roi d'Israël et pour finir le déplacement des Palestiniens.
Ce qui se passe à Gaza, c'est exactement ce qui est en train de se passer en Cisjordanie. Mais personne ne parle de ce qu'il se passe là-bas, surtout au niveau des camps de réfugiés. À Naplouse, à Tulkarem, à Jénine, c'est la même chose : les déplacements, la destruction des maisons et ordre d'évacuation, les encerclements, faire de leur vie un enfer au sein des camps de réfugiés. Parce que les Israéliens savent très bien que la question palestinienne, c'est la question des réfugiés. C'est pour ça qu'ils attaquent chaque fois les réfugiés, les camps de réfugiés, parce que c'est le symbole de la question palestinienne, le symbole du droit au retour, le symbole de la libération de la Palestine et de leur volonté d'avoir un État palestinien. Malheureusement, avec ce silence, Nétanyahou fait ce qu'il veut pour que nous, les Palestiniens, nous acceptions de vivre, comme, par exemple en Cisjordanie, dans des cantons et dans des villes séparées avec une administration locale. Comme des petites villes autonomes. Et à Gaza, faire disparaître la population de Gaza et annexer le territoire. Et comme ça ils considèreront que la question palestinienne est réglée.
Je veux dire à Nétanyahou qu'il peut faire la guerre et tous ces massacres, mais il ne peut pas effacer l'existence des Palestiniens. Les Palestiniens existent ici depuis très longtemps, et même à l'époque où ils disent que les Juifs étaient là. C'est vrai, les Juifs étaient là, mais les juifs étaient Palestiniens. Et la présence des Palestiniens, ça n'a pas à voir avec la religion. Nétanyahou veut faire de l'État d'Israël un État religieux et un État pour les Juifs seuls. Mais les Palestiniens ont toujours été là, que ce soit des Palestiniens juifs, des Palestiniens chrétiens et finalement des Palestiniens musulmans. Mais les Palestiniens, ils sont toujours là. Les autres guerres n'ont pas pu effacer les Palestiniens et je ne crois pas que Nétanyahou réussisse à le faire.
Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros
Commander en ligne : Librairie Libertalia
26.03.2025 à 06:00
Sara Radha Pelham
Dans un pays marqué par des années de guerre et de répression, les LGBTQ+ syriens espèrent une évolution progressive de leurs droits. Mais celle-ci semble lointaine face aux urgences de la reconstruction du pays. À Damas, la vieille ville abrite un réseau où s'entrelacent magasins d'alcool, bars dissimulés à l'arrière de salons de coiffure, et lieux de rendez-vous miteux où se retrouvent quinquagénaire en costards et jeunes femmes en mini-jupes. Des baisers secrets sont échangés (…)
- Magazine / Syrie, Droits humains, Droits des minorités, Récit , Confessionnalisme , LGBTQ+, Hayat Tahrir al-Cham (HTC)Dans un pays marqué par des années de guerre et de répression, les LGBTQ+ syriens espèrent une évolution progressive de leurs droits. Mais celle-ci semble lointaine face aux urgences de la reconstruction du pays.
À Damas, la vieille ville abrite un réseau où s'entrelacent magasins d'alcool, bars dissimulés à l'arrière de salons de coiffure, et lieux de rendez-vous miteux où se retrouvent quinquagénaire en costards et jeunes femmes en mini-jupes. Des baisers secrets sont échangés furtivement dans des ruelles sombres. Masqués et armés, les soldats de la révolution veillent au « maintien de la paix » au milieu de l'effervescence nocturne des célébrations du Nouvel An. De subtils sourires atteignent leurs yeux au contact des drapeaux et des chants révolutionnaires qui résonnent autour d'eux : « Erfaa' Rasak foug, enta souri Horr » (Gardez la tête haute, vous êtes un Syrien libre).
Mais qu'implique réellement la libération pour les minorités syriennes ? Lorsque des islamistes accèdent au pouvoir dans le monde arabe, l'Occident tend à focaliser son attention, souvent de manière exclusive, sur la question des droits des minorités. Après cinquante ans de dictature, la réalité pour les Syriens queers, comme pour l'ensemble des Syriens, est que l'autonomie — clé de la libération — ne pourra être atteinte qu'une fois leurs besoins fondamentaux pleinement satisfaits.
Ahmed Al-Charaa, ancien bras droit d'Abou Bakr Al-Baghdadi, ex-leader de l'Organisation de l'État islamique (OEI), groupe tristement célèbre pour avoir exécuté des homosexuels en les jetant du haut d'immeubles, dirige désormais la Syrie post-révolution. L'organisation qu'il représente, Hayat Tahrir al-Cham (HTC), porte également une sombre histoire en matière de violences contre les homosexuels. Avant la révolution, le groupe aurait commis des agressions, des meurtres et des actes de torture dans des zones sous son contrôle, notamment à Idlib. Cette gouvernance, héritière d'un mouvement djihadiste, devra aussi se confronter à la question des droits des minorités alors qu'elle cherche à s'intégrer progressivement dans la sphère internationale.
Après la tyrannie du régime de Bachar Al-Assad, de grands changements sont attendus au sein du nouveau gouvernement. De nombreux Syriens se retrouvent dans une position paradoxale : tout en réjouissant de la chute d'Assad, ils craignent que leurs droits ne soient à nouveau bafoués sous HTC. En plus des préoccupations liées aux droits des femmes et à la protection des minorités religieuses (alaouites, druzes, chrétiennes et chiites), une inquiétude croissante se fait jour parmi certains Syriens quant à la sécurité de la communauté LGBTQ+. Cette inquiétude s'est intensifiée après les arrestations violentes — et filmées — par les autorités contre des femmes transgenres le 6 février.
Les Syriens queers qui n'ont pas disparu sous le régime d'Assad ont souvent quitté le pays et vivent aujourd'hui en exil. Basé à Londres, l'écrivain syrien gay Khaled Alesmael a partagé ses espoirs lors d'une interview avec Sky News, le 18 décembre 2024, à la suite de la prise de Damas : « Comme Al-Assad n'est plus là, il y a de l'espoir, il y a une opportunité de changement. » Rappelant le passé violemment homophobe de HTC dans le nord de la Syrie, il a été clair dans ses revendications politiques : « Ce que nous demandons maintenant, c'est de mettre fin à la criminalisation de l'homosexualité. »
Pour la communauté queer toujours présente en Syrie, les priorités sont différentes. Après un échange de messages sécurisés via des applications cryptées, je rencontre Jad (prénom changé) dans la vieille ville de Damas. Ce jeune gay d'une vingtaine d'années se prépare à poursuivre ses études à l'étranger. Il me raconte la « grande scène » des hammams gays et des parcs pour rencontres homosexuelles qui existaient avant 2011, avant que Bachar Al-Assad ne durcisse son contrôle sur le pays. Bien que cette scène se soit repliée davantage dans la clandestinité, elle existe toujours. Jad rêve de pouvoir vivre son homosexualité au grand jour, de tenir la main de son copain dans la rue, et même de créer un « safe space » (espace sûr)1 pour les jeunes LGBTQ+ en Syrie. Il souligne cependant : « C'est quelque chose dont nous avons besoin, mais pas pour l'instant. »
Le plaidoyer pour les droits des queers lui apparaît comme « un luxe ». Organiser une marche des fiertés et mobiliser un mouvement libérateur ne peut être la priorité de la communauté LGBTQ+ lorsque le peuple souffre de la faim, du traumatisme et de la misère. Sharif (prénom changé), un Damascène queer bisexuel, exprime également son désintérêt pour un « mouvement queer ». Bien qu'il soit ouvert sur sa sexualité avec ses amis et fréquente les poches queers de la ville, il considère comme futile d'avoir cette conversation avec son père, par exemple, qui a été exilé de Palestine avant de vivre sous le régime d'Assad. « Il a ses propres problèmes à gérer », justifie-t-il.
Malgré la prise de pouvoir de HTC, l'ancien régime continue de hanter les Syriens, qu'ils soient homosexuels ou non. S'identifiant comme « d'abord Syriens, et LGBTQIA+ ensuite », la première association queer de Syrie, le Mouvement des gardiens de l'égalité (Guardians of Equality Movement, GEM), fondée en 2021, concentre ses efforts sur les droits et la protection de sa communauté. Leurs actions récentes ont été « adaptées au contexte », donnant priorité à l'aide humanitaire et à l'autonomisation de la communauté (en offrant du soutien psychologique, de l'aide au relogement et d'autres services sociaux), tout en faisant profil bas pour garantir leur impact.
La crainte des autorités décourage également la mobilisation queer. Reposant sur le fondamentalisme tout en étant ouverte à l'engagement avec l'Occident, la ligne politique de HTC demeure ambiguë. Incertains des principes et de l'orientation du nouveau gouvernement, les Syriens queers hésitent sur la marche à suivre : « Nous ne savons pas ce que nous pouvons ou ne pouvons pas faire. Nous ne savons pas si nous pourrons porter des shorts en été, aller à la mer en bikini ou maillot, ou si ce sera plutôt comme la charia… rien n'est clair », confie Jad.
« Mais le plus gros problème, c'est la société », ajoute-t-il. Aussi menaçante que les condamnations et les arrestations, demeure la crainte que des citoyens ne se fassent justice eux-mêmes, à un moment où les forces de HTC sont finement éparpillées dans tout le pays. François Zanikh, Syrien résidant à l'étranger et fondateur de GEM, dénonce les « crimes d'honneur » commis en Syrie. Autrefois exilées dans d'autres zones du pays pour s'éloigner de leurs familles violentes, des personnes LGBTQ+ se retrouvent désormais en fuite, en raison de l'ouverture des frontières entre les régions syriennes.
Selon Malik Al-Abdeh, analyste politique syrien ayant des liens avec les nouveaux dirigeants, « l'atténuation des tensions entre communautés est un exercice par lequel la nouvelle gouvernance devra commencer ». Jad partage cet avis : les Syriens doivent encore déconstruire « la peur instillée entre les communautés après 50 ans de dictature ». GEM, qui appelle à soutenir « tous les Syriens, en particulier ceux qui sont les plus vulnérables dans la lutte actuelle », insiste également sur cette exigence de solidarité.
Les récentes violences confessionnelles ont malheureusement démontré que ces priorités ne sont pas partagées par tous. Dans la frénésie du Nouvel an, Sharif plaisantait : « Après Assad, ce n'est pas un homme masqué avec une barbe qui va me faire peur. » Mais son optimisme s'est éteint à la suite de ces massacres : « Assad, on savait tous que c'était un meurtrier. Mais découvrir la présence de nouveaux tueurs parmi nous n'est pas rassurant. » Aujourd'hui, le doute plane sur toute perspective de libération pour celles et ceux, queers ou non, qui sont pris au cœur de ces brutalités.
1NDLR : L'expression « safe space » désigne un lieu où les personnes victimes de discrimination peuvent se réfugier, trouver une oreille attentive et se ressourcer loin du harcèlement quotidien.
25.03.2025 à 06:00
Alexandre Lauret
Victime de la rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite ou menace sécuritaire ? Au terme de dix ans de guerre, le Yémen demeure ignoré et sa société toujours méconnue. La situation y est souvent réduite à une terrible catastrophe humanitaire. Depuis dix-huit mois, les actions armées des houthistes en mer Rouge et jusqu'en Israël ont encore infléchi le regard sur ce pays. Diffusé en 2024, le documentaire La Fureur des houthis présente une scène saisissante, illustrant le rapport complexe (…)
- Magazine / Yémen, Mer Rouge , Arabie saoudite, États-Unis, Houthistes, Conflit du YémenVictime de la rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite ou menace sécuritaire ? Au terme de dix ans de guerre, le Yémen demeure ignoré et sa société toujours méconnue. La situation y est souvent réduite à une terrible catastrophe humanitaire. Depuis dix-huit mois, les actions armées des houthistes en mer Rouge et jusqu'en Israël ont encore infléchi le regard sur ce pays.
Diffusé en 2024, le documentaire La Fureur des houthis présente une scène saisissante, illustrant le rapport complexe qu'entretiennent bien des Yéménites avec la mondialisation. Le réalisateur, Charles Emptaz, y suit deux influenceurs yéménites, proches des autorités houthistes, des rues de la capitale, Sanaa, à la visite de l'épave du Galaxy Leader, le roulier abordé par les houthistes le 19 novembre 2023 en solidarité avec les Palestiniens et dérouté vers le port de Hodeïda qu'ils contrôlent1.
Le navire commercial est rapidement devenu une attraction touristique. Les deux influenceurs se filment à bord. Sur le pont, l'un des hommes commente sa découverte : « Ce bateau est vraiment géant. Cela doit représenter une perte immense pour Israël. » Ces propos interpellent quant au décalage entre la perception de cet influenceur et la réalité économique du commerce mondial où le Galaxy Leader ne représente qu'un navire, parmi tant d'autres, d'une flotte commerciale affiliée à des hommes d'affaires proches des intérêts israéliens. Bien plus qu'une attraction touristique censée célébrer la victoire du régime houthiste sur le gouvernement central yéménite et le commerce mondial, cette scène donne à voir l'isolement tragique du Yémen sur la scène internationale, mais aussi l'efficacité de la propagande houthiste entourant ses opérations en solidarité avec les Gazaouis.
Le 26 mars 2015, le déclenchement de l'opération « Tempête décisive » par les Saoudiens, qui prenaient la tête d'une coalition de pays arabes en soutien au régime yéménite en place, transformait le Yémen aux yeux des rares médias intéressés en une sorte de victime de ses voisins du Golfe, plus riches et alliés aux pouvoirs occidentaux. L'enlisement de la guerre et la capacité des houthistes à rééquilibrer la confrontation militaire ont progressivement conduit à reconsidérer une lecture simplificatrice centrée sur la dimension régionale du conflit. Une décennie d'affrontements laisse le Yémen, et les parties en conflit, dans une position ambivalente dans les relations internationales.
En effet, l'intervention des Saoudiens et de leurs alliés pour défaire les rebelles houthistes qui avaient pris Sanaa en septembre 2014 a d'abord permis de repousser les avancées de ces derniers, libérant Aden ainsi que des territoires voisins du détroit de Bab El-Mandeb, desserrant quelque peu le verrou sur la route de la mer Rouge par où transite près de 20 % du commerce maritime mondial. Mais le succès n'a été que limité.
Après 25 000 raids aériens, un blocus maritime et près de 400 000 morts (directs et indirects à la suite des famines et du déclenchement d'épidémies telles que le choléra), selon l'estimation publiée par les Nations unies, la coalition arabe demeure enlisée et, aujourd'hui, en retrait. Le gouvernement loyaliste yéménite est pris dans la tourmente de la fragmentation avec les indépendantistes du sud du pays. Les houthistes maintiennent leur contrôle sur un tiers du territoire, dont Sanaa, et la majorité de la population. Ils ont su s'imposer comme la principale force politique et militaire sur la scène nationale tout en développant un potentiel de nuisance indéniable en mer Rouge et dans la région depuis l'automne 2023.
Là est la contradiction, pour ne pas dire le paradoxe de la guerre du Yémen. Malgré sa façade maritime de plus de 2 000 kilomètres bordant la mer Rouge et le golfe d'Aden, en dépit d'une situation humanitaire catastrophique et d'un effet sensible du conflit sur le commerce international et la sécurité régionale, le Yémen reste comme ignoré. La volonté de retrait militaire des Saoudiens depuis 2022 tout comme la diminution de l'aide internationale favorisent un pourrissement du conflit, tout en laissant les houthistes en position de force. Ceux-ci engagent le pays dans le repli et développent une idéologie conservatrice qui s'aligne toujours plus avec l'Iran, à rebours des aspirations de bien des Yéménites et de l'intégration d'un pays, si bien situé, dans les échanges, flux de biens et personnes. Au cours de l'été 2024, les arrestations d'acteurs humanitaires et d'employés des agences de l'ONU ont de plus acté la volonté des houthistes de se retirer du monde – faisant mine de croire que leur pays peut vivre en autarcie, comme c'était le cas au début du XXe siècle.
En février 2025, la décision du président américain Donald Trump de classer les houthistes en tant qu'organisation terroriste étrangère se fait contre l'avis des acteurs humanitaires, mais aussi des observateurs et acteurs politiques yéménites qui affirment que le mouvement rebelle se nourrit de sa position de paria sur la scène internationale. Les bombardements successifs depuis dix-huit mois par Israël, les États-Unis et le Royaume-Uni, après la longue phase d'interventionnisme saoudo-émirati, n'ont que peu de chance de transformer l'équilibre militaire. Au sol, les anti-houthistes, fragmentés, demeurent sur la défensive. De plus, ces bombardements ont principalement un coût pour les civils, affectant l'économie et l'arrivée de l'aide, empêchant par exemple l'aéroport de Sanaa de fonctionner normalement.
Les discours des rebelles sur l'autarcie cachent un autre paradoxe : l'assise territoriale des houthistes – dont les dirigeants sont issus des hautes montagnes de l'intérieur, et prônent un repli identitaire – n'est en réalité possible que parce qu'elle s'articule avec la mondialisation. La façade maritime de la mer Rouge est devenue pour eux un espace stratégique de souveraineté et de légitimité à conquérir et à défendre. En 2010, six ans après le début de la guerre à Saada, les rebelles houthistes, soutenus par l'Iran, ont réussi à s'emparer de territoires dans trois gouvernorats différents : Saada, Hajjah (donnant accès à la mer Rouge) et Al-Jawf (doté de ressources pétrolières), tandis qu'Ali Abdallah Saleh, l'ancien président du Yémen, clamait à qui voulait l'entendre que les rebelles perdaient du terrain. Au cours de ces affrontements répétés, la prise du port de Midi, situé à une dizaine de kilomètres au sud de la frontière saoudienne, est devenue un objectif stratégique majeur. En effet, ce port offrait la possibilité de recevoir des armes et un soutien logistique en provenance d'Iran2.
Après la révolution et le départ de Saleh en 2012, les houthistes participent à la phase de transition (2012-2014), mais axent leurs demandes sur le maintien de leur contrôle sur les territoires conquis, notamment l'accès à la mer. En 2014, quand un nouveau découpage porté par la Conférence du dialogue national3 les prive de la façade maritime, ils s'emparent de la capitale.
Dès le début de la guerre, la façade maritime devient l'enjeu stratégique central pour les rebelles. Ils prennent le contrôle du port de Hodeïda ainsi que de la plaine littorale de la Tihama, bordant la mer Rouge. Toutefois, ils ne parviennent pas à maintenir leur présence à Aden. S'ils perdent quelques villes portuaires, notamment Mokha au sud de la Tihama où débarquent des forces émiraties en 2018, la perspective d'une amplification de la crise humanitaire qu'occasionnerait la perte de Hodeïda (brisant la ligne d'approvisionnement de l'aide internationale vers les territoires houthistes) encourage des pourparlers de paix. L'accord de Stockholm acte de fait le contrôle de Hodeïda par les houthistes, favorisant, malgré un blocus annoncé, l'approvisionnement en matériel iranien et leur instrumentalisation de l'aide humanitaire.
En position de force, alors que le front militaire demeurait gelé, les houthistes ont entamé en 2022 d'autres négociations à Riyad. L'Arabie saoudite ayant accédé à la plupart de leurs exigences, ils semblaient sur le point de signer un accord lorsqu'ils ont développé une nouvelle stratégie en mer Rouge, capturant le Galaxy Leader en réponse aux massacres survenus dans la bande de Gaza à l'automne 2023. À partir de ce moment, la défense de la Palestine a été proclamée cause nationale par les autorités houthistes. Depuis lors, plus d'une centaine de navires liés à Israël ou à l'Occident ont été attaqués en mer Rouge. Le 12 mars, face aux blocages par Israël de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza, le leader Abdelmalek Al-Houthi annonçait la reprise des attaques après une pause.
Bien que le soutien des houthistes à la cause palestinienne ne doive pas être minimisé, leurs attaques en mer et vers Israël semblent avant tout servir leurs ambitions politiques, tant au niveau national qu'international. Après une décennie de guerre civile, le bilan de gouvernance des autorités houthistes se résume à l'instauration d'un régime d'exception, brutal et autoritaire, justifié par l'effort de guerre totale. La paupérisation seulement contenue grâce à l'aide humanitaire internationale s'aggrave, et la crise de financement des programmes de l'Agence des États-Unis pour le développement international (U.S. Agency for International Development, USAID) risque d'être lourde de conséquences sur les civils.
Dans ce contexte, la défense de la Palestine offre à l'administration houthiste un répit stratégique, lui permettant de renforcer sa légitimité auprès de la population yéménite sous son contrôle. Alors que les manifestations sont interdites depuis 2014, le régime organise régulièrement d'importantes marches populaires à Sanaa et dans toutes les villes sous son autorité. Ces démonstrations de soutien au peuple palestinien sont ensuite récupérées par la propagande houthiste pour affirmer l'unité nationale du Yémen derrière ceux qui se positionnent comme le bras armé d'une Palestine négligée par les pays musulmans. Dans le contexte de la trêve adoptée entre le Hamas et Israël en janvier 2025, les dirigeants houthistes ont interrompu leurs attaques, avant de reprendre les armes moins de deux mois après, quand Donald Trump a ordonné, mi-mars, des bombardements massifs au Yémen, ouvrant une nouvelle phase dans l'implication militaire américaine, promettant aux houthistes, et derrière eux à l'Iran, un « enfer jamais vu ». La séquence rappelle combien le Yémen, oublié du monde, demeure un enjeu des relations internationales.
1Ce cargo battant pavillon bahaméen, affrété par une société japonaise pour transporter des automobiles, était la propriété d'une société britannique détenue par un homme d'affaires israélien. Son équipage a été libéré le 6 février 2024.
2Ce soutien a pu partir de ports sur la côte somalienne (comme Berbera), voire du port de Djibouti, où des cargaisons de nitrate d'ammonium ont été détournées tout au long de la décennie écoulée.
3L'institution chargée de la constitutionnalisation du régime issu des élections de 2012 et de la mise en place d'une justice transitionnelle.