10.04.2026 à 06:00
Baudouin Loos
Basée entre Paris et Berlin, Tamara Erde tourne des films depuis une quinzaine d'années. Ses grands thèmes sont les questions sociales et politiques liées à l'éducation, aux conflits et à l'histoire. Avant cela, elle vivait en Israël, où elle a effectué ses classes dans le renseignement militaire. Ses films sont donc aussi ceux de son cheminement. De passage à Bruxelles à l'invitation de l'Université libre, la réalisatrice quadragénaire a bien voulu se raconter pour Orient XXI. Baudouin (…)
- Magazine / Israël, Entretien, Histoire, Sionisme, Cinéma
Basée entre Paris et Berlin, Tamara Erde tourne des films depuis une quinzaine d'années. Ses grands thèmes sont les questions sociales et politiques liées à l'éducation, aux conflits et à l'histoire. Avant cela, elle vivait en Israël, où elle a effectué ses classes dans le renseignement militaire. Ses films sont donc aussi ceux de son cheminement. De passage à Bruxelles à l'invitation de l'Université libre, la réalisatrice quadragénaire a bien voulu se raconter pour Orient XXI.
Baudouin Loos : Dans quel milieu êtes-vous née ?
Tamara Erde : Je suis née en 1982 à Tel-Aviv, où j'ai aussi grandi. Mes grands-parents étaient arrivés dans les années 1930 et mon grand-père était d'ailleurs le photographe officiel du mouvement sioniste, du temps de David Ben Gourion. J'ai fait un film à ce sujet il y a quelques années [Looking for Zion, dont il sera question plus bas, NDLR.].
Dans les années 1980, ma mère était employée au Parti travailliste. La famille appartenait bien au centre gauche sioniste. J'ai fait partie du mouvement de jeunesse de ce parti. Mon premier point de bascule politique s'est produit quand le Premier ministre Yitzhak Rabin a été assassiné, le 4 novembre 1995, un événement qui m'a marquée politiquement.
Quelques années plus tard, j'ai commencé mon service militaire. À l'époque, les femmes ne pouvaient pas faire partie des unités combattantes et, comme beaucoup de jeunes Israéliennes, j'aspirais à y entrer. Je me suis retrouvée dans les renseignements, d'abord au Mossad [services secrets extérieurs, NDLR], ce qui m'avait déçue puisque j'aspirais à un rôle de combattante en uniforme.
À force d'insister, ils m'ont laissée suivre la formation pour devenir officier, mais ensuite, ils m'ont placée à l'AMAN, acronyme d'Agaf Ha-Modi'in, les services de renseignement militaires. C'était au début des années 2000, en pleine seconde intifada. Plusieurs événements spécifiques ont changé ma façon de voir. Comme quand l'armée sacrifiait sciemment la vie de civils palestiniens pour arrêter ou éliminer une personne recherchée. Ces choses ont entamé mes convictions.
J'ai commencé à lire, à rencontrer des gens, à me rendre en Palestine même si c'était interdit aux Israéliens. Assez pour me rendre compte de ce que j'ignorais, qu'on ne m'avait jamais enseigné. Internet existait déjà, l'information était là, mais je ne savais pas, on était maintenu dans une sorte de prisme imposé. C'est ce qui m'a donné l'envie de faire ce film, This is my land, sorti en 2014, car j'ai compris le rôle important de l'éducation scolaire dans la construction d'une personnalité.
B. L. : Entre-temps, vous aviez quitté Israël…
T. E. : J'ai d'abord étudié à l'École des beaux-arts de Bezalel, à Jérusalem, puis j'ai voyagé et, enfin, je me suis installée en France en 2011. Mon père, que je n'ai pas connu – il est décédé alors que j'avais 1 an – était français, et j'ai pu faire la connaissance de ma famille française. Je n'ai plus été résidente en Israël depuis lors, mais j'y suis retournée souvent, notamment pour tourner plusieurs films.
B. L. : Votre documentaire This is my land, en 2014, vous fait connaître…
T. E. : L'idée de base était de voir comment on enseigne l'histoire du conflit aux enfants, des deux côtés, israélien et palestinien. Comment étaient expliqués l'enchaînement des événements historiques, la création d'Israël, la Nakba… Ce qui m'intéressait surtout, c'était de documenter comment les professeurs des deux côtés interprètent l'histoire par rapport aux programmes officiels du ministère de l'éducation, par rapport aux manuels scolaires, et cela dans un contexte de guerre permanente. Voir aussi comment les enfants réagissaient, si cela les inclinait à poser des questions, ou pas. Ce n'est donc pas un film sur l'histoire, mais sur la transmission de cette histoire, à travers un système scolaire qui est, en tout cas côté israélien, assez éclaté puisqu'on trouve l'enseignement laïc, l'enseignement religieux ultraorthodoxe, également l'enseignement de la minorité arabe israélienne.
B. L. : Parleriez-vous de propagande pour qualifier l'enseignement de l'histoire en Israël ?
T. E. : Il y avait un programme officiel assez rigide, déjà à l'époque du film, et cela a encore empiré. Il y a des choses qu'on dit et des choses qu'on ne dit pas. Une chercheuse israélienne, Nurit Peled-Elhanan, philologue, a documenté la façon dont les Palestiniens sont montrés dans les livres scolaires, la conception de qui est l'« Autre », l'occultation de la Nakba. Toute la création d'Israël est enseignée du seul point de vue officiel israélien, et l'apport de ce qu'on a appelé les « nouveaux historiens israéliens », qui ont remis en cause le récit historique, est absent des programmes. L'image de l'« Autre », l'Arabe, le Palestinien est absente ou abstraite dans le meilleur cas ; diabolisée, le reste du temps.
Il y a eu une certaine ouverture, mais aujourd'hui on assiste à un retour en arrière même si les responsables pédagogiques prétendent, de manière ridicule, qu'ils ne font pas de politique. Je montre aussi le poids de cette histoire, les jours de commémoration, par exemple, ou les visites dans les camps de concentration en Pologne, etc. Tout cela est orchestré de manière à la fois factuelle, mais aussi émotionnelle. C'est très réfléchi, subtil, même.
B. L. : Peut-on dire que le message enseigné aux enfants, c'est que le peuple juif a été victime et que maintenant tout a changé ?
T. E. : Non, je crois que le message enseigné est que nous restons encore et toujours les victimes. Les attaques du Hamas le 7 octobre 2023 sont venues renforcer ce message d'une manière puissante. Puisque nous sommes victimes, nous avons toujours un besoin impérieux de nous défendre et donc d'attaquer, ce qui est la meilleure défense.
B. L. : Vous êtes allée à la fois à la rencontre des Palestiniens en Israël et des Palestiniens en territoires occupés.
T. E. : Oui, avec des questions différentes selon leurs problématiques particulières. En Israël, un enseignant palestinien doit tenir compte du programme officiel, validé par le baccalauréat israélien, synonyme d'intégration ; en regard de l'histoire vécue des gens, ce n'est pas évident. Les écoles palestiniennes rencontrent d'autres problématiques : comment arriver à donner de l'espoir aux enfants, à leur donner foi en eux-mêmes, alors qu'ils vivent une situation d'opprimés ; comment éviter de tomber dans la haine du colon, voire dans l'antisémitisme ; comment séparer les notions de juifs, Israéliens, colons, séparer le politique du religieux, etc. Des notions complexes à expliquer.
B. L. : Dans une interview donnée avant le 7 octobre, vous avez estimé qu'en Israël l'enseignement était enfermé dans un cercle de peurs et de victimisation, mais que cela pouvait encore changer.
T. E. : Oui, mais depuis lors le changement ne va pas du tout dans le bon sens. Les choses sont devenues plus extrêmes encore. Il faut savoir que, depuis toujours, l'un des rôles de l'Éducation en Israël est de former les futurs soldats, puisque le service militaire est obligatoire à 18 ans [sauf pour les Palestiniens israéliens, NDLR]. Il s'agit de former des jeunes afin qu'ils ne posent pas de questions, ne doutent pas des ordres donnés… On l'a vu à Gaza depuis deux ans… Cela dit, dans le monde, je ne crois pas qu'il existe beaucoup de systèmes éducatifs où le doute et le questionnement sont valorisés…
B. L. : Dans votre filmographie, il y a quelques longs métrages qui ont pour cadre Israël et la Palestine, dont les documentaires Né à Deir Yassin (2016) réalisé avec Neta Shoshani, et Looking for Zion (Par nos yeux) en 2018)…
T. E. : Le premier concerne le massacre de Deir Yassin du 9 avril 1948, important dans la Nakba. Un événement qui eut lieu dans un village tout près de Jérusalem, qui a eu de grandes répercussions et qui est resté dans la mémoire collective comme un traumatisme majeur d'un côté et comme un grand tabou en Israël. Des photos prises pendant le massacre sont conservées dans la partie classée secret-défense des archives de l'armée. Nous en avons demandé la déclassification, mais avons été déboutés par la Cour suprême d'Israël, au motif que ce serait possible quand il n'y aurait plus de menaces contre l'État. Mais on a pu interviewer des gens encore vivants qui avaient participé au massacre. C'étaient des combattants des milices extrémistes Etzel1 et Lehi2 qui avaient été à l'œuvre, la Haganah, force juive officielle, n'intervenant qu'après coup, pour nettoyer l'endroit. Chose intéressante : David Ben Gourion, premier Premier ministre israélien, décida, deux ans après les faits, de fonder un hôpital psychiatrique à l'endroit où subsistaient encore les anciennes maisons des villageois tués.
B. L. : Et le second film, Looking for Zion ?
T. E. : J'avais décidé de revenir sur ce qu'avait produit mon grand-père, qui a été le photographe officiel du mouvement sioniste de 1934 jusqu'aux années 1970. Il était très engagé dans le sionisme et le mouvement des kibboutzim. L'idée était de revenir sur ces images avec mon regard critique. Je suis allée dans plusieurs endroits où il avait travaillé, comme à Kissoufim, un kibboutz situé à l'orée de Gaza, ou à Jérusalem. Je projetais ses photos dans des lieux là-bas et je recueillais les réactions des habitants. C'était par moment drôle, mais aussi parfois très dur, car on mesurait l'écart énorme entre les rêves de mon grand-père, la naïveté de sa vision romantique de l'époque, et la réalité quarante ans plus tard, la perte des idéaux socialistes, la laïcité en déclin…
Dans la génération de mon grand-père, les divers mouvements sionistes de gauche ont mis de côté pas mal de contradictions de façon à garder leurs rêves d'égalité intacts. Par exemple, ils occultaient l'existence même des Palestiniens alors que les kibboutzim avaient été construits sur des villages palestiniens rasés. Il y avait également cette volonté de créer un État laïc, mais non sans se référer à la Bible pour justifier le mouvement de « retour » en Israël. Maintenant, le rôle de la religion est devenu incontournable.
B. L. : Qu'avez-vous pensé des attentats du Hamas le 7 octobre 2023 ?
T. E. : J'étais enceinte à ce moment-là et j'ai tenté de me protéger, de garder un peu de distance. Mais j'ai été choquée que les médias puissent insinuer que l'histoire avait commencé ce jour-là. C'est pourquoi je prépare un film de quatre-vingt-dix minutes pour la RTBF, la radio-télévision belge, et Arte sur l'histoire de Gaza jusqu'au 7 octobre, avec beaucoup d'archives, pour tenter de comprendre comment on en est arrivé là. Quant à la réaction militaire israélienne, elle ne m'a pas vraiment surprise. Tous les éléments étaient en place depuis de longues années : l'intensification de la colonisation, les gains de l'extrême droite, le discrédit de la gauche désormais marginalisée, la disparition des valeurs morales dès que la sécurité entre en jeu. Ce qui m'a surprise, c'est plutôt la lenteur de la réaction internationale et la lâcheté de l'Europe.
Filmographie choisie
Jericho | 30 min, 2011, fiction
Une réalisatrice israélienne se rend en Europe pour rencontrer l'acteur palestinien qui doit jouer dans son prochain film. Le conducteur qui la prend en stop lui raconte un voyage entrepris vingt ans plus tôt pour un concert à Vienne, où il avait transporté Marguerite Duras, Pina Bausch et Nadir, un jeune violoniste palestinien.

This is my land | 93 min, 2014, documentaire
En suivant plusieurs professeurs au cours d'une année scolaire, la réalisatrice questionne la façon dont les systèmes éducatifs palestinien et israélien enseignent l'histoire de leur nation.

Pour nos yeux (Looking for Zion) | 95 min, 2018, documentaire
Une plongée dans les archives d'Ephraïm Erde, photographe sioniste officiel dans les années 1930, confrontées au propre cheminement de la réalisatrice, sa petite-fille.

Cœurs bombardés (Bombed hearts) | 80 min, 2021, documentaire
Le film suit le parcours vers la guérison de patients souffrant de traumatismes, en thérapie, dans un hôpital public de Seine-Saint-Denis, et dans leur vie quotidienne.

Moonlight Jerusalem | 80 min, 2021, documentaire
Jérusalem, observé depuis la hauteur d'un toit, l'obscurité de la nuit et le point de vue décalé des enfants, s'offre sous un jour différent.

After the Evil | documentaire, en cours de postproduction
Le portrait de Gitta Sereny, journaliste et historienne austro-britannique. Elle a 24 ans quand elle assiste au procès de Nuremberg, en 1945. Elle y rencontre Albert Speer, ministre du IIIe Reich et ami intime de Hitler, qui la fascine et sur qui elle écrira. Sereny a passé sa vie à essayer de comprendre les mécanismes du mal et le rôle des émotions dans son déploiement.

1Acronyme lexicalisé d'Irgoun Zvaï Leoumi, organisation paramilitaire sioniste et révisionniste fondée en 1931. Après la déclaration de la création de l'État d'Israël en 1948, l'Irgoun se dissout et fonde le parti Herout (« Liberté »), dont émanera le Likoud. La plupart des membres de l'ex-milice sont intégrés dans l'armée régulière.
2Également connu sous le nom de « Stern Gang », donné par les Britanniques, « groupe Stern ». Groupe paramilitaire sioniste actif entre 1940 et 1948.
09.04.2026 à 06:00
Hugo Laulan
Les discussions de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont accélérées sous l'impulsion de l'administration Trump. Si elle peut amener une stabilité, bienvenue dans la région, la paix selon les règles de Bakou n'est pas imaginable pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Reportage. Le rouge, le bleu et l'orange. Les trois couleurs du drapeau de l'Arménie se déclinent un peu partout dans Erevan, la capitale. L'étendard flotte au-dessus des bâtiments officiels, sur les places, ou en format (…)
- Magazine / Réfugiés, États-Unis, Azerbaïdjan, Arménie, Haut-Karabakh, Conflit du Haut-Karabakh
Les discussions de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont accélérées sous l'impulsion de l'administration Trump. Si elle peut amener une stabilité, bienvenue dans la région, la paix selon les règles de Bakou n'est pas imaginable pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Reportage.
Le rouge, le bleu et l'orange. Les trois couleurs du drapeau de l'Arménie se déclinent un peu partout dans Erevan, la capitale. L'étendard flotte au-dessus des bâtiments officiels, sur les places, ou en format miniature dans les commerces. Accroché à un balcon à côté de la Cascade, rue Tamanyan, un autre drapeau se fait une place : celui de la république du Haut-Karabakh, appelée « Artsakh » par les Arméniens. Il reprend les mêmes couleurs que le drapeau arménien mais s'en distingue par la présence d'un chevron en gradins, symbole de la séparation entre le Haut-Karabakh et le reste de l'Arménie.
En septembre 2023, l'Azerbaïdjan a lancé une offensive éclair et repris en quelques jours le contrôle total de la province peuplée majoritairement d'Arméniens. Plus de 100 000 personnes étaient contraintes à l'exil. Cette offensive faisait suite à la « deuxième guerre du Haut-Karabakh »en 2020, au cours de laquelle l'Azerbaïdjan avait repris le contrôle d'une partie du territoire. Près de 4 000 personnes avaient été tuées durant ce conflit côté arménien, un peu moins de 3 000 côté azerbaïdjanais.
Depuis, Nikol Pachinian, Premier ministre de l'Arménie, et Ilham Aliyev, président de l'Azerbaïdjan, tentent de normaliser leurs relations. L'arrivée à la Maison blanche de Donald Trump au début de l'année 2025 a impulsé une nouvelle dynamique dans le dialogue entre les deux dirigeants.
« Je pense que lorsque Donald Trump évoque tous les conflits qu'il a résolus, celui entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan est peut-être le plus avancé », explique Tigran Grigoryan, directeur du Centre régional pour la démocratie et la sécurité (CRDS), basé à Erevan. « Ce n'est pas comme s'il y avait une guerre avant l'intervention de Trump, mais il y avait beaucoup de tensions et son intervention a contribué à les apaiser quelque peu », analyse le spécialiste.

La guerre en Iran, déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël, a par ailleurs fait craindre une extension du conflit dans le Caucase. Deux drones, probablement iraniens, ont touché l'exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan le 5 mars, ravivant dans un premier temps les tensions entre les deux pays. Bakou a finalement décidé de calmer le jeu pour éviter l'escalade, Ilham Aliyev félicitant le nouveau guide suprême iranien après l'assassinat d'Ali Khamenei.
Le 8 août 2025, les deux dirigeants du Caucase ont signé à Washington un protocole d'accord, prémices d'un futur accord de paix évoqué depuis plusieurs mois. Ce texte prévoit la mise en place d'un corridor entre l'Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan, via l'Arménie : la « route Trump pour la paix internationale et la prospérité » (Tripp).
Ces échanges se sont concrétisés avec la visite, du 9 au 11 février, du vice-président états-unien J. D. Vance en Arménie et en Azerbaïdjan. Une visite fructueuse, conclue par la signature de plusieurs accords bilatéraux entre les États-Unis et les deux pays voisins. Elle symbolise également les changements de rapport de forces dans la région du Caucase du Sud, où Moscou, puissance et médiateur historique, est en perte de vitesse depuis la guerre en Ukraine, au profit de Washington.
Malgré ce regain de tensions, les discussions ont « apporté une sorte de stabilité dans la région, au moins à court et moyen terme », décrypte Tigran Grigoryan. Pourtant, les réfugiés du Haut-Karabakh rencontrés dans la capitale arménienne ont pour la plupart du mal à imaginer cette paix possible.
Au cœur d'Erevan, les Arméniens de l'Artsakh peuvent se retrouver au centre culturel Ararich, qui dispense aux enfants « des cours de dessin ou encore des ateliers de langue », explique Hunan Tadevosyan, son directeur. Si le lien avec leur terre d'origine est entretenu, le ressentiment et la douleur ne quittent pas les familles.

Dans les locaux de l'association, un grand drapeau du Haut-Karabakh est déployé. Sur les murs sont exposés les photos et les dessins de Tigran Avetisyan, un soldat arménien tué pendant la guerre. Sa mère les a légués à l'ONG et Hunan compte organiser une exposition pour les enfants.
« Je n'ai jamais vraiment quitté le Haut-Karabakh. Mentalement, je suis toujours là-bas », explique Lusine Minasyan, pendant que son fils joue avec d'autres enfants de réfugiés. Originaire de la région d'Askeran, foyer de résistance arménienne, elle a perdu son mari durant la guerre de 2020. À 38 ans, elle élève désormais seule son fils à Erevan. Dans le Haut-Karabakh, Lusine était professeure à l'université. Aujourd'hui, comme beaucoup de mères de famille, elle survit en préparant et vendant des pâtisseries typiques de sa région. « Ses baklavas sont les meilleures », assurent plusieurs parents présents au centre Ararich.
Impossible pour elle d'entendre parler d'une quelconque paix. « Comment je vais expliquer à mon fils qu'il va devoir vivre aux côtés de ceux qui ont tué son père », témoigne la mère de famille. Si la paix est signée, elle assure qu'elle quittera le pays.

Marine Gabrielyan, elle aussi réfugiée du Haut-Karabakh, partage le même point de vue. « C'est irréel d'imaginer vivre avec les Azéris. Depuis mon enfance, j'ai perdu quasiment tous mes proches durant ces conflits », déplore la réfugiée. Durant la guerre de 2020, le plus âgé de ses trois fils a été blessé. Les deux femmes attendent les élections législatives de juin 2026 et espèrent un changement à la tête du pays.
Derrière le comptoir du Tumanyan's Art, Vadim Balayan a un discours plus nuancé. Avec sa femme Kristen, ils tiennent ce café-restaurant où ils servent notamment plusieurs spécialités culinaires de leur région. Rencontré une première fois en janvier 2025, avant les accords de Washington, l'homme voyait dans les négociations de paix « un énième jeu politique », dans lequel l'Arménie « n'a d'autre choix que de signer la paix pour éviter une nouvelle guerre ».

Un an plus tard, avec l'avancée des négociations, il demande : « Comment pourrait-on passer à autre chose ? C'est notre vie, on ne peut pas l'oublier. » Si, selon lui, il est encore trop tôt pour tourner la page, il pointe surtout du doigt une forme de « déconnexion » au sein de la population arménienne : « Certains pensent que l'on peut encore retourner dans l'Artsakh ! »
Ce désarroi des réfugiés s'explique aussi par leur absence totale dans les négociations de paix. « Il n'y a pas un seul mot sur nous », regrette Siranush Sargsyan, journaliste originaire du Haut-Karabakh : « Comment pouvez-vous prétendre discuter de la paix et de la prospérité dans une région, en mettant de côté une partie des habitants de cette région ? C'est assez traumatisant pour nous, ils prétendent que ces gens n'existent pas.
D'autant que la plupart des réfugiés éprouvent une situation économique et sociale très tendue, avec des loyers très élevés, des difficultés à trouver un emploi combinées à la fin des aides versées par l'État.
« La principale faiblesse de cet accord est qu'il n'y a aucune réciprocité entre les deux parties, souligne Tigran Grigoryan, l'Arménie accepte toutes les demandes et les conditions de l'Azerbaïdjan. Il est nécessaire de trouver un terrain d'entente. » Le journaliste Siranush Sargsyan renchérit : « Cette paix est totalement illusoire. On ne peut pas l'envisager si nous faisons tout ce que l'Azerbaïdjan veut. »
« Ilham Aliyev fait son possible pour effacer toute trace de présence arménienne sur ce territoire », argue Altay Goyushov, historien azéri et directeur de l'Institut de recherche de Bakou. Le président azerbaïdjanais, qui dirige le pays d'une main de fer depuis plus de vingt ans, dicte aussi le rythme des discussions en posant des conditions que l'Arménie se voit obligée d'accepter pour espérer la paix. La demande la plus symbolique : qu'Erevan retire toute mention au Haut-Karabakh dans sa Constitution. À l'heure actuelle, la déclaration d'indépendance de l'Arménie, qui date de 1990 et est intégrée à la Constitution, fait référence à la « réunification » de l'Arménie et du Haut-Karabakh.
Quel avenir imaginent alors les réfugiés ? Si la situation actuelle n'est pas en leur faveur, Lusine Minasyan reste optimiste : « Je n'ai pas tourné cette page, j'ai toujours l'espoir de revenir là-bas. » Lorsqu'elle évoque le futur, sa gorge se serre. « Je pense que la nouvelle génération nous ramènera dans le Haut-Karabakh. La seule demande de mon fils, c'est de pouvoir aller déposer des fleurs sur la tombe de son père », plaide-t-elle, émue.
Pour sa compatriote réfugiée Marine Gabrielyan, les discussions actuelles illustrent une nouvelle menace pour l'Arménie : « Il n'y a rien de nouveau dans ce projet de corridor, si ce n'est que ce qui s'est passé dans le Haut-Karabakh risque de se dérouler ici, dans le reste de l'Arménie. »

Un scénario impossible à anticiper, mais qui paraît plausible selon Altay Goyushov : « À court terme, tant que l'administration Trump est en place, je ne pense pas que l'Azerbaïdjan lancera une nouvelle guerre. Mais la propagande est toujours aussi présente dans le pays, l'Arménie est toujours dépeinte comme un ennemi. Le risque existe car le régime d'Ilham Aliyev est un régime autoritaire et qu'il est impossible de prédire ce qu'il va faire. »
D'autant que, selon l'historien azéri, Ilham Aliyev n'a pas besoin d'un accord de paix. « Cette situation où il n'y a pas de guerre et pas de paix convient très bien à son régime. Sa seule préoccupation est de conserver le pouvoir, et pour cela, il doit continuer d'alimenter le sentiment nationaliste », estime-t-il.
Difficile d'imaginer l'Arménie s'engager de nouveau dans un conflit armé après les défaites de 2020 et 2023. La position du gouvernement arménien semble même résolue. « Vous comprenez comme moi que si l'on ne referme pas le dossier du Haut-Karabakh, la paix est impossible », déclarait le Premier ministre Nikol Pachinian dans son discours à la nation le 18 août 2025.
« Je pense que la société est fatiguée de la guerre, analyse Tigran Grigoryan. L'Arménie ne semble pas avoir les ressources pour demander quelque chose de plus ambitieux. Comparée aux autres scénarios, notamment celui de l'escalade et des menaces de l'Azerbaïdjan sur l'ensemble du territoire national, il semblerait que ce soit la moins mauvaise des solutions. »

Un point de vue réaliste mais difficile à accepter pour la majorité des réfugiés. Si elle ne croit pas dans la volonté azerbaïdjanaise de faire la paix, Siranush Sargsyan est consciente des marges de manœuvre limitées de l'Arménie. Pour conserver un semblant d'espoir, les réfugiés doivent « faire le nécessaire pour rester durablement en Arménie. C'est le minimum, et c'est un pas de plus vers un retour dans l'Artsakh », selon elle.
« L'Arménie a besoin de nous », affirme la journaliste avant de conclure : « Ce n'est pas juste un rêve d'y retourner. C'est notre droit. »
08.04.2026 à 06:00
Hisham Bustani
La crise énergétique née de la guerre contre l'Iran révèle à quel point les voisins arabes d'Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l'Égypte et la Jordanie s'étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe, qui bénéficie à Tel-Aviv et à ses desseins régionaux. Début 2026, la Jordanie a effectué des livraisons expérimentales de gaz à la Syrie, à raison de 30 millions à 90 millions de (…)
- Magazine / Syrie, Liban, Égypte, Israël, Jordanie, Pétrole, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
La crise énergétique née de la guerre contre l'Iran révèle à quel point les voisins arabes d'Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l'Égypte et la Jordanie s'étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe, qui bénéficie à Tel-Aviv et à ses desseins régionaux.
Début 2026, la Jordanie a effectué des livraisons expérimentales de gaz à la Syrie, à raison de 30 millions à 90 millions de pieds cubes par jour1. Cette phase a abouti à la signature, le 26 janvier à Amman, d'un accord formel entre la Compagnie nationale d'électricité (National Electric Power Company, Nepco), détenue à 100 % par l'État jordanien, et la Compagnie syrienne des produits pétroliers (Syrian Petroleum Company, SPC), en présence des ministres de l'énergie des deux pays. Cet accord prévoit la fourniture de 140 millions de pieds cubes de gaz par jour (soit 4 millions de mètres cubes) à la Syrie pour la production d'électricité, une quantité cruciale compte tenu du déficit énergétique important du pays.
Le même mois, l'Égypte a commencé à approvisionner la Syrie en gaz à hauteur d'environ 50 millions de pieds cubes par jour (soit 1,5 million de mètres cubes) via le « gazoduc arabe » – long de 1 200 kilomètres, le conduit a été construit entre Al-Arich dans le Sinaï, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, et le Liban en quantité similaire – bien que d'autres sources aient démenti la livraison au Liban.
Mais la Jordanie, la Syrie, l'Égypte et le Liban ne peuvent s'appuyer sur des infrastructures à même de garantir un volume des échanges suffisant. Le gazoduc arabe se trouve phagocyté par le circuit d'acheminement du gaz israélien vers la Méditerranée orientale. Israël, qui s'emploie à remodeler la région et à en redessiner la géographie et la politique par la force militaire, déploie aussi un expansionnisme à travers un réseau moins visible : celui des gazoducs.
Depuis l'annonce de cet accord, de nombreuses interrogations se sont fait jour quant à la provenance effective du gaz livré. En effet, la Jordanie n'est pas un pays producteur de gaz, du moins pas à une échelle significative. Elle demeure fortement dépendante des importations énergétiques. Pourtant, le pays dispose de ressources non négligeables. Le gisement de Richa, à la frontière avec l'Irak, connu depuis les années 1980, contiendrait environ 9 400 milliards de pieds cubes de gaz (soit 266 milliards de mètres cubes). Malgré ce potentiel, les autorités jordaniennes n'ont jamais engagé d'exploitation ambitieuse ni soutenue de ces réserves. Les investissements dans les sources d'énergie locales – solaire, éolienne ou encore le schiste bitumineux – ont été longtemps insuffisants.
Cette situation résulte d'un choix politique persistant, fondé sur une dépendance structurelle aux importations d'énergie. Dans les années 1990, la Jordanie comptait largement sur le pétrole en provenance d'Irak. Cette relation énergétique a pris fin à la suite de la guerre qui a suivi l'invasion du Koweït en 2003. Par la suite, entre 2003 et 2011, la Jordanie s'est tournée vers le gaz égyptien, via des infrastructures régionales. Ces approvisionnements ont toutefois été fragilisés puis interrompus en raison d'attaques répétées contre les gazoducs dans le contexte du mouvement de protestations égyptien de 2011 puis de soulèvements dans le Sinaï. Il convient de rappeler que ces mêmes infrastructures alimentent Israël. Enfin, à partir de 2020, la Jordanie s'est tournée vers l'importation de gaz israélien, marquant une nouvelle étape dans cette trajectoire de dépendance énergétique externe.
L'ensemble de ces options a conduit la Jordanie à dépendre, pour l'essentiel de ses besoins énergétiques, d'une source unique. S'agissant de l'Égypte, sa production nationale a connu un déclin continu, atteignant en 2024 son niveau le plus bas depuis six ans. Cette même année, les importations de gaz par Le Caire ont atteint un niveau record, en particulier celles de gaz naturel liquéfié, majoritairement d'origine américaine.
Face aux interrogations concernant la traçabilité du gaz livré, le directeur de la communication du ministère syrien de l'énergie, Abdel Hamid Sallat, a précisé en 2026 que le gaz importé « n'est pas d'origine jordanienne, mais provient de gaz naturel liquéfié acquis sur les marchés internationaux, regazéifié à Aqaba avant d'être acheminé via le “gazoduc arabe” ». Cette explication occulte une réalité plus complexe, au cœur de laquelle se trouve Israël. Le « gazoduc arabe », autrefois symbole de coopération énergétique régionale, est devenu un axe central des flux gaziers en Méditerranée orientale, y compris pour le gaz exporté depuis Israël vers la Jordanie et Égypte.
Les infrastructures reliant le gisement de Leviathan, situé au large de Haïfa, se connectent au « gazoduc arabe » dans la région d'Al-Khanasri, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq, au nord de la Jordanie. De là, le gaz est acheminé vers le sud en direction de la frontière égyptienne, avant de poursuivre vers Égypte.

Par conséquent, toute cargaison de gaz naturel liquéfié (GNL) importée du marché mondial et arrivant au terminal GNL d'Aqaba se trouve injectée dans le réseau du gazoduc arabe, où elle se mélange automatiquement au gaz circulant déjà, y compris celui importé d'Israël. Ces quantités intègrent ainsi ce que l'on peut appeler le « mixage gazier » utilisé par tous les acteurs du réseau.
Le gaz importé d'Israël constitue un pilier fondamental et durable de l'approvisionnement, en vertu d'accords s'étalant sur plusieurs décennies. Les chiffres sont colossaux : environ 10 milliards de dollars d'ici 2035 pour la Jordanie, et environ 35 milliards de dollars d'ici 2040 pour l'Égypte.
Il est donc probable que ces cargaisons soient gérées selon un système qui limite la traçabilité. Au lieu de transporter le gaz sur de longues distances au sein du réseau, les importations sont sans doute acheminées sous forme de gaz naturel liquéfié depuis le port d'Aqaba, au sud, vers l'Égypte, compte tenu de sa proximité géographique avec ce point du gazoduc. Inversement, une partie du gaz en provenance d'Israël et à destination de la Syrie serait pompée depuis son point d'entrée dans le gazoduc arabe, au nord de la Jordanie, le point le plus proche du territoire syrien. Ceci limiterait les coûts de transport supplémentaires et éviterait l'inversion du flux de gaz dans le gazoduc.
Ce mécanisme équivaut à une entrée directe d'Israël dans la chaîne d'approvisionnement énergétique syrienne. Grâce à cet accord, la Syrie est intégrée au nouveau système énergétique régional centré sur le hub israélien d'approvisionnement et d'exportation. Dès lors, le gazoduc arabe sert de principal mécanisme de transport. Initialement conçu comme un projet d'intégration arabe, il est devenu une infrastructure d'exportation de gaz israélien vers la Méditerranée orientale.
L'attaque israélo-américaine du 28 février contre l'Iran a mis à l'épreuve tout ce système. Dès le début, Israël a annoncé la fermeture du champ gazier de Leviathan, son principal gisement d'exportation. Cette décision a immédiatement interrompu les approvisionnements vers la Jordanie et l'Égypte, contraignant les deux pays à activer leurs plans d'urgence pour faire face à une grave pénurie.
Il ne s'agit pas d'un cas isolé ; c'est la deuxième fois en moins d'un an que ce même champ est fermé, privant de gaz les deux pays. En juin 2025, lors de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, Israël avait suspendu la production de ce champ, provoquant également des pénuries. En mars 2026, la Jordanie, dans le cadre de son plan d'urgence visant à pallier l'interruption des importations de gaz israélien, a annoncé qu'elle importerait du gaz naturel liquéfié depuis le marché mondial via le port d'Aqaba. Elle a aussi loué un nouveau navire de regazéification qui rejoindra celui actuellement amarré dans ce même port.
Il est devenu évident que le facteur déterminant du fonctionnement du système énergétique régional, qui a commencé à se structurer en 2016 avec la signature par la Jordanie du premier accord majeur d'importation de gaz avec Israël, est l'acheminement du gaz israélien lui-même. Importateurs nets d'énergie, incapables d'atteindre l'autosuffisance ou d'exporter leurs excédents de production nationale ou d'importations provenant d'autres sources, les pays arabes, voisins d'Israël, sont placés en situation de grande dépendance.
La dimension politique est également manifeste. Israël a maintes fois utilisé l'énergie et l'eau comme moyen de pression, notamment lorsqu'il a menacé de se retirer de l'accord gazier signé avec l'Égypte en septembre 2025, invoquant le non-respect supposé par Le Caire des termes des accords de Camp David. De même, Israël a menacé à plusieurs reprises de couper à la Jordanie l'approvisionnement en eau, une ressource essentielle. Interrompre les flux d'énergie et d'eau et détruire les infrastructures connexes, comme lors de la guerre contre Gaza depuis 2023, ainsi que cibler les infrastructures d'électricité et d'eau au Liban lors de ses attaques répétées font partie de l'arsenal déployé par Israël.
Le Liban progresse également, et à un rythme accéléré, vers le même type d'arrangements régionaux. En 2022, un accord de normalisation pour la délimitation de ses frontières maritimes avec Israël a été signé. Il devait permettre à Israël de lancer la production du champ de Karich et de renforcer ses exportations de gaz vers l'Europe via les installations de regazéification en Égypte. Malgré le contexte de guerre en Ukraine, de hausse des prix de l'énergie et la volonté de l'Europe de se détacher du gaz russe, l'exploitation des champs gaziers du Liban dans l'est de la Méditerranée reste au point mort.
La Syrie comme le Liban disposent de ressources nationales : le potentiel gazier libanais dans ses zones maritimes est estimé, selon l'Agence d'information sur l'énergie2, à 25,4 trillions de pieds cubes, tandis que la Syrie compterait 8,8 trillions de pieds cubes en mer et 8,5 trillions de pieds cubes sur son territoire central et oriental. Mais l'exploitation de ces réserves nécessite des moyens financiers et techniques colossaux, ainsi qu'une volonté politique en ce sens, doublée de la capacité de résister aux pressions régionales. Or le Liban et la Syrie connaissent un déficit électrique sévère et une demande énergétique très élevée qui les lie à l'étranger.
Cette urgence est susceptible d'être invoquée pour justifier le retard dans le développement des ressources locales et pour accélérer l'intégration dans le nouveau réseau énergétique régional. Implicitement, ce processus affirme la centralité d'Israël et lui laisse la latitude d'utiliser ces coupures d'approvisionnement comme un outil de siège, d'anéantissement, de chantage politique et d'expansion coloniale.
07.04.2026 à 06:00
Sarra Grira
Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà (…)
- Magazine / France, Racisme, Liberté d'expression, Cour pénale internationale (CPI), Islamophobie, Antisémitisme, Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH)
Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé plus de 400 000 signatures.
En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).
L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.
Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.
Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).
Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.
Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.
Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.
Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :
Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).
Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.
Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?
Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».
Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.
Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :
Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).
Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.
En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.
En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.
Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :
Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.
La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »
Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?
Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.
Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».
Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :
La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).
Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :
La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).
L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »
L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.
Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.
1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.
2Valentine Faure, « Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression » », Le Monde, 21 mai 2024.
3« Manifestation avec le collectif Nous Vivrons », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.
4« Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme », Le Point, 31 mars 2026.
06.04.2026 à 06:00
Sylvain Cypel
La guerre n'est pas une modalité de la politique menée par l'État israélien, elle est une constituante vitale de l'appareil d'État. Son poumon. C'est la politique qui est une modalité de la guerre. Le fait accompli a force de loi. L'oubli et la terreur infusent la société israélienne. Dans les hautes sphères sécuritaires, pourtant, une dissonance se laisse entendre. Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant « ennemi », l'euphorie et le sentiment de (…)
- Magazine / Liban, Iran, Israël, Armée, États-Unis, Sud-Liban, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
La guerre n'est pas une modalité de la politique menée par l'État israélien, elle est une constituante vitale de l'appareil d'État. Son poumon. C'est la politique qui est une modalité de la guerre. Le fait accompli a force de loi. L'oubli et la terreur infusent la société israélienne. Dans les hautes sphères sécuritaires, pourtant, une dissonance se laisse entendre.
Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant « ennemi », l'euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la population israélienne lorsque a été annoncé celui d'Ali Larijani. Les dirigeants, eux, ont débordé de lyrisme. Israël Katz, le ministre de la défense, a clamé que le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, perçu par beaucoup comme le nouvel « homme fort » du régime après la disparition d'Ali Khamenei, avait « rejoint les membres vaincus de l'axe du mal dans les profondeurs de l'enfer ». Benyamin Nétanyahou s'est voulu moins lyrique et plus projeté vers l'avant. « Nous avons accompli des exploits historiques. Nous sommes désormais une puissance redoutable, quasi mondiale »1, a-t-il lancé.
Le spécialiste des questions de sécurité du quotidien israélien Haaretz, Amos Harel, est dubitatif. L'assassinat de Larijani, note-t-il, peut être vu comme un « succès militaire » qui s'ajoute aux nombreux autres en Iran, au Liban et ailleurs. Il rappelle que depuis juin 2025, plus de la moitié des hauts dirigeants d'Iran, son Guide suprême et ses conseillers, ses hauts responsables militaires, les scientifiques du nucléaire, etc., ont été tués. Mais il s'interroge : certes, l'Iran est affaibli, mais à y voir de plus près, quel bénéfice les Israéliens en ont-ils tiré ?
Depuis vingt ans, ils ont tué tous les chefs successifs du Hamas. Celui-ci n'a pas disparu. Mohammed Deif et les frères Sinouar ont été exécutés et le Hamas perdure. Il en va de même du régime iranien, qui est amplement plus fort que le Hamas. Et il faut bien constater que « le régime de Téhéran a fait preuve d'une résilience et d'une volonté de poursuivre le combat remarquables », conclut-il.
Ce n'est pas le discours qui convient à Nétanyahou ni celui que l'immense majorité des Israéliens veut entendre. On connaît le dicton : la première victime des guerres, c'est la vérité. Dans le cas d'Israël, la communication officielle est, sans surprise, très contrôlée. Pas tant parce que la censure militaire est une importante tradition israélienne, mais surtout parce que Nétanyahou impose une information qui se résume quasiment à ses seules directives, tant il est parvenu à réunir autour de lui, depuis le 7 octobre 2023, une coalition d'affidés à sa dévotion et une garde rapprochée restreinte. Ron Dermer, son ex-ministre des affaires stratégiques et ex-ambassadeur à Washington, en est la figure de proue. Nétanyahou vient de le rappeler au gouvernement pour gérer le dossier libanais. C'est avec lui et quelques rares autres conseillers qu'il partage ses projets et ses interrogations. Et ce groupe domine l'information comme la communication.
Difficile, dans cette situation, de connaître les débats au sein d'un gouvernement peu informé et transformé en organe d'application de décisions prises ailleurs en petit comité. Il en va de même, à un moindre degré, avec l'état-major et les services de renseignement intérieurs, Nétanyahou ayant choisi sans consultation de mettre à leur tête des personnes qui lui doivent tout. Résultat : la population, à de rares exceptions près, comme le journal d'opposition Haaretz, est tenue à distance d'une information globalement maîtrisée. De fait, nombre de nouvelles sur les positions des uns et des autres en Israël sont souvent issues de médias étrangers, essentiellement états-uniens et britanniques, où des dirigeants israéliens s'expriment généralement sans divulguer leur identité.
Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères aujourd'hui ? La première controverse à laquelle est confronté Israël, selon ces informations « off », est de s'être potentiellement enferré : si les 440 kilogrammes d'uranium enrichi dont disposaient les Iraniens avant l'attaque de juin 2025 n'ont pas été détruits par leurs nouveaux bombardements, l'enjeu nucléaire peut devenir plus menaçant encore qu'il n'était sous Ali Khamenei. Après l'assassinat du Guide iranien, indique la correspondante à Jérusalem du quotidien britannique The Guardian, un « ex-haut responsable du renseignement israélien » lui a déclaré : « Avec Khamenei, on savait presque tout de son processus décisionnel » et « il n'a jamais pris la décision de foncer à tout prix » sur l'obtention de la bombe A. « Que fera son fils Mojtaba ? » Lui ou quelqu'un d'autre en position de diriger l'Iran « pourrait très bien se procurer une bombe dès maintenant »2.
Le Guardian cite aussi Yoav Rosenberg, ex-numéro deux du département de la recherche du renseignement militaire israélien, pour qui « le pire scénario de cette guerre serait qu'elle se termine sans qu'Israël soit parvenu à éradiquer l'arsenal nucléaire iranien. La situation serait pire qu'auparavant ». La campagne massive menée par Israël révélerait une victoire à la Pyrrhus. Et il serait plausible de voir un régime iranien humilié, mais toujours en place, s'entêter à fabriquer une bombe A, perçue par lui comme seul moyen de se préserver d'une nouvelle guerre occidentale à son encontre. S'il parvenait cette fois à se procurer ne serait-ce qu'une bombinette, même si le régime n'en use pas, cette guerre serait forcément perçue comme un fiasco des Occidentaux.
La deuxième inquiétude en Israël porte sur l'évolution de cette guerre. Un jour Trump laisse entendre que les États-Unis s'apprêtent à mener une longue guerre contre l'Iran, « peu importe le temps que cela prendra ni le prix à payer »3. Une semaine après, il assure que la guerre s'arrêtera « assez vite ». Le lendemain, il évoque à nouveau une « capitulation » iranienne. Bref, le discours est si contradictoire, si confus, qu'il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs. À ce jour, l'alliance états-uno-israélienne semble sortir renforcée. Mais demain ?
Le troisième débat porte sur les objectifs de cette guerre. « Nous créons les conditions optimales pour la chute du régime », a déclaré Nétanyahou le 12 mars. Un regime change donc, comme disent les Américains. Mais pour la première fois, il a envisagé la possibilité d'un maintien du régime actuel en Iran et de l'impossibilité de le renverser par les seuls bombardements aériens. « Après tout, un régime doit s'effondrer de l'intérieur »4, a-t-il poursuivi. Certains diront que le premier ministre israélien, à ce stade, ne pouvait rien faire d'autre qu'admettre une évidence de plus en plus diffuse de par le monde, aux États-Unis en particulier, et aussi parmi les spécialistes israéliens de l'Iran. Le sentiment grandit désormais : « L'espoir de renverser le régime reposait sur un optimisme excessif » et « lsraël est forcé de revoir ses attentes à la baisse », écrit le spécialiste des questions militaires Amos Harel5.
Dans le Washington Post, David Ignatius, un très respecté commentateur américain des enjeux internationaux, introduit depuis longtemps dans les milieux sécuritaires israéliens, dit avoir conversé avec « quelques hauts responsables [qui] commencent à exprimer leurs inquiétudes face à l'escalade et la durée indéterminée de l'attaque contre l'Iran »6. Les hommes semblent vraisemblablement issus des milieux du renseignement. L'idée exposée par Donald Trump d'une « victoire totale » et d'une « capitulation sans conditions » de l'Iran à l'issue de cette guerre est illusoire, estiment ces analystes. Les réponses iraniennes sur le terrain le confirment. Ignatius cite un « responsable israélien » selon lequel « personne ne peut souhaiter une histoire sans fin ». « Bien sûr, poursuit-il, nous souhaitons renverser le régime, mais cela n'est pas notre seul objectif. L'Iran ne capitulera pas, mais il peut envoyer des signaux pour accepter un cessez-le-feu. » Un cessez-le-feu que, visiblement, l'interlocuteur d'Ignatius appelle de ses vœux.
Ce responsable israélien anonyme craint par-dessus tout une évolution de type Gaza, où Israël se retrouve à poursuivre une guerre et une occupation sans objectifs clairs. « Aller au sol », comme disent les militaires ? Des opérations conjoncturelles d'un ou deux jours, peut-être. Mais au-delà, s'interrogent nombre d'observateurs israéliens, ce serait le bourbier garanti. Israël n'est pas parvenu à « éradiquer le Hamas » sur une bande de terre de 365 kilomètres carrés où vivaient 2,3 millions de Gazaouis. L'Iran est un pays de 1,5 million de kilomètres carrés, 3 740 fois plus grand que Gaza, et une population de 93 millions de personnes, soixante-six fois plus importante…
Enfin, Ignatius relève, dans les propos de son interlocuteur, « résumant les analyses de services de renseignement états-uniens et israéliens », deux points débattus en Israël. Un : « on ne voit personne capable de renverser le régime » en Iran. La pire crainte de ces milieux sécuritaires est que Trump « semble ne pas avoir le moindre plan concret » pour parvenir à « l'anéantissement du régime iranien » qu'il promet. Deux : il existe un « risque que Nétanyahou ordonne des opérations terrestres d'envergure au Liban pour achever la destruction du Hezbollah ». « Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier », a conclu son interlocuteur.
Ces idées moroses quant au résultat final de la guerre ne disent cependant rien de ce que pensent Nétanyahou et son entourage, ni de la perception de la population israélienne. Au gouvernement, à l'état-major et dans les services de sécurité, on continue d'assurer que la guerre « existentielle » en Iran atteindra ses objectifs – hormis peut-être le renversement du régime, comme l'a admis Nétanyahou. Pour le reste, un thème occupe aujourd'hui le devant de la scène : s'emparer du Sud-Liban au moins jusqu'à la rivière Litani, pour garantir le retour des Israéliens qui ne veulent plus vivre dans le nord d'Israël tant qu'il n'aura pas été sécurisé face au Hezbollah. Autrement dit, le repousser d'au moins 30 kilomètres.
« L'armée israélienne devra rester au Sud-Liban même après la fin des combats afin d'y maintenir des positions dominantes et sécuriser la zone frontalière. […] Nous n'avons pas confiance dans le gouvernement libanais. La responsabilité de la sécurité des résidents israéliens doit incomber entièrement à l'armée israélienne », a déclaré Asaf Langleben, chef du conseil régional de Haute-Galilée. Et malgré les diverses tentatives de médiation européenne, en particulier française, d'ailleurs refusée par Israël, le site d'information israélien YNet indiquait, le 16 mars, que l'armée resterait « aussi longtemps que nécessaire ».
Le même jour, Israël a commencé d'envoyer ses forces au sol, au Sud-Liban, pour « tondre la pelouse », comme ils disent. L'opération est « ciblée et limitée », a annoncé le porte-parole de l'armée. Pour cela, il a fallu mobiliser, en plus des soldats d'active, 110 000 réservistes. Israël Katz, le ministre de la défense, a été plus précis. Il s'agit de « détruire l'infrastructure terroriste des villages frontaliers proches de la frontière libanaise, exactement comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ». Limitée, donc… comme à Gaza. Les craintes que peuvent avoir certains milieux sécuritaires israéliens, Nétanyahou et son entourage n'en ont cure. Car leur manière de voir, très prisée par les Israéliens, est très différente de la doxa guerrière usuelle.
Selon le célèbre adage de Clausewitz, théoricien prussien de la guerre moderne (1780-1831), « la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ». Pour Nétanyahou, c'est la politique qui est la continuation de la guerre par d'autres moyens. D'abord, on frappe, dès qu'on le peut. On s'empare du maximum de terrain, entre autres bénéfices. Ensuite, on décide. Si on peut prendre plus, on avance. Si on doit reculer, alors que ce soit le moins possible. Si on doit revenir à la situation initiale, on le fait. Il y aura d'autres occasions à l'avenir. Aujourd'hui, une fois « la pelouse tondue », on pourra s'installer jusqu'au Litani. Si cela échoue, ce sera désagréable, mais on verra quoi faire. Et on reviendra dès qu'on le pourra. L'essentiel est de toujours garder l'initiative. Et d'user de la force, d'abord la force.
Dans le passé, Israël a déjà occupé une frange de territoire de taille mouvante au Sud-Liban durant vingt-deux ans, de 1978 à 2000, avant de s'en retirer. Le coût politique était alors jugé trop important pour la population israélienne. Mais l'ambition d'y retourner un jour n'a pas disparu.
L'occasion se présente de nouveau aujourd'hui, et Nétanyahou sait qu'il dispose d'un soutien indéfectible de la population juive israélienne dès qu'il s'agit de guerre et de sécurité. Selon un sondage de l'Institut israélien pour la démocratie, publié le 9 mars, 93 % des Juifs israéliens soutiennent les attaques de leur pays contre l'Iran. Un chiffre qui est similaire à ceux sortis des sondages sur la guerre menée à Gaza. On observera, au passage, combien la société israélienne peut être différente dans ses attitudes de son homologue états-unienne. Le dernier sondage Reuters indique que seul un quart des Américains — 27 % précisément — soutient la guerre contre l'Iran.
Si cette guerre est « un événement sans précédent : la première guerre israélo-états-unienne conjointe », les Israéliens montrent qu'ils ne sont pas forcément « le 51e État des États-Unis », comme on l'entend souvent dire. « Les divergences entre les objectifs de Trump et ceux de Nétanyahou sont de plus en plus manifestes », analyse le Guardian7.
Elles l'étaient en réalité depuis le départ, ce qui explique les disparités entre les deux sociétés. L'états-unienne aurait pu soutenir une intervention ponctuelle et peu coûteuse avec un Trump proclamant rapidement « victory ». Pas un blocage du détroit d'Ormuz et ses conséquences. L'israélienne, elle, est maintenue dans un état qui mêle des phases d'euphorie triomphante à d'autres alimentant les peurs, qui toutes deux amènent au soutien massif à l'ambition de Nétanyahou : « changer la face du Moyen-Orient » par le glaive.
Nétanyahou sait comme personne jouer de la peur et de l'oubli. Lorsque la guerre contre l'Iran les 13-24 juin 2025 prit fin, il déclara à ses compatriotes : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : celle d'anéantissement par armes nucléaires et la menace d'anéantissement par 20 000 missiles balistiques. Si nous n'avions pas agi immédiatement, l'État d'Israël aurait rapidement été confronté au danger d'anéantissement »8. Huit mois plus tard, ces menaces avaient à ce point réapparu qu'il fallait reprendre cette guerre au centuple. La guerre décide bien de la politique, et non l'inverse : les Israéliens ont été éduqués dans cet état d'esprit depuis leur enfance.
1Amos Harel, « Israel's assassinations leave Iran with inexperience but resilient leadership », Haaretz, 18 mars 2026. Les citations des deux prochains paragraphes sont issues du même article.
2Emma Graham-Harrison, « We attacked Iran with no clear plan for regime change, Israeli security sources say », The Guardian, 12 mars 2026.
3Shawn McCreesh, Tyler Pager, Eric Schmitt, Helène Cooper et Abdel-Latif Dahir, « Trump signals US is prepared for long war against Iran », New York Times, 2 mars 2026.
4Galit Alstein et Dan Williams, « Netanyahu says Iran regime change not guaranted after war », Bloomberg, 12 mars 2006.
5Amos Harel, « With Iran undefeated and protesters cowed, Israel forced to lowed expectations », Haaretz, 13 mars 2026.
6David Ignatius, « Israeli officials are growing concern », Washington Post, 9 mars 2026. Les citations des trois paragraphes suivants sont issues du même article.
7Yousef Munayyer, « Israel and the US are fighting Iran together. Are they on the same page though ? », The Guardian, 12 mars 2026.
8Dana Mills, « Compulsive repetition : How permanent war shapes the Israeli psyche », Local Call, 4 mars 2026.
03.04.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique. Lundi 30 mars 2026. Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Hamas, Génocide, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique.
Lundi 30 mars 2026.
Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement total du Hamas et des autres factions militaires. Total, c'est-à-dire pas seulement les armes lourdes comme les lance-roquettes, mais aussi les Kalashnikov et même les pistolets des dirigeants du Hamas et de leurs gardes du corps.
Cette exigence met le Hamas entre le marteau et l'enclume, entre la catastrophe et le désastre. S'il accepte de désarmer, ce sera le début d'une guerre civile à Gaza. Les milices armées par les Israéliens auront le champ libre. Elles ont pris leurs quartiers derrière la « ligne jaune » qui annexe de facto 60 % du territoire de la bande de Gaza, une zone vidée de ses habitants, où seules peuvent s'implanter les personnes autorisées par Israël. Et on peut douter qu'ils soient concernés par le désarmement, tant il semble que tout ce qui se trouve à l'est de la ligne jaune n'est plus considéré par les Israéliens et les Américains comme faisant partie de la bande de Gaza.
Ces gangs armés dépassent parfois la ligne pour venir commettre des enlèvements ou des assassinats, comme dernièrement celui de plusieurs membres de la police du Hamas. Celle-ci essaie de rétablir la sécurité en rouvrant les commissariats. Cela a redonné un peu de confiance aux Gazaouis. Il y a moins de vols, et il n'y a plus d'attaques contre les rares convois d'aide humanitaire. Au plus fort de la guerre, ces assauts étaient perpétrés par des clans plus ou moins mafieux, et Israël en accusait le Hamas. La population ici préfère que la police du Hamas conserve ses armes, parce qu'ils savent très bien ce qu'il se passerait si elle était désarmée. On en a eu un avant-goût après la prise du pouvoir par le Hamas en 2006, après, déjà, des affrontements entre Palestiniens. Les grandes familles de Gaza avaient profité de la période d'instabilité pour voler des voitures, kidnapper des gens, y compris des étrangers. C'était une première à Gaza.
Aujourd'hui on peut dire que la sécurité est assurée à 90 % par la police. Cela ne plaît pas du tout aux Israéliens, pour qui la police aussi doit être désarmée. C'est pour cela qu'ils visent régulièrement ses postes et ses voitures 4x4. Depuis la semaine dernière, jusqu'à ce 30 mars, plus de 20 policiers ont été tués.
Le véritable objectif d'Israël, c'est la guerre civile. Il a vu que, malgré le génocide, beaucoup de Gazaouis veulent résister en restant chez eux. Mais si une guerre civile éclate, ils partiront. Comme moi. Jusqu'à présent, je voulais résister jusqu'à la dernière minute en restant chez moi. J'ai fait le vœu de ne quitter Gaza que contraint et forcé. Mais si des Palestiniens commencent à s'entretuer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la défense de la patrie, mais pour la vengeance ou pour le pouvoir, je serai parmi les premiers à quitter Gaza dès que ce sera possible. Je ne serai pas le seul. On a vu cela pendant la guerre civile au Liban. Beaucoup de Libanais ont quitté leur pays. Et je crois que c'est exactement ce que cherchent les Israéliens : le chaos.
Si le Hamas dépose les armes, certains pourront chercher à se venger. Le Hamas a gouverné Gaza avec une main de fer. Il a emprisonné et parfois torturé des gens. Certains de ses membres ont abusé de leur pouvoir.
La haine pourrait aussi se déchaîner contre les nouveaux riches, les profiteurs de guerre. Parmi eux, il y a les commerçants qui ont obtenu des Israéliens le monopole des importations de biens et de denrées alimentaires, les « influenceurs » qui ont fait fortune en créant des cagnottes en ligne pour aider les Gazaouis, mais qui ont gardé les dons, amassant parfois des sommes très importantes. Il y a les trafiquants de drogue et de tabac. Il y a ceux qui ont créé des ONG locales dans le seul but de recevoir des subventions des grandes ONG internationales, et qui prélèvent une partie des sommes, voire la totalité. Bien sûr, il y avait déjà des gens riches à Gaza avant la guerre, des entrepreneurs, des commerçants, ou des héritiers. Mais les riches d'aujourd'hui ont bâti leur fortune sur la misère de la majorité. La stratégie israélienne a fait disparaître la solidarité traditionnelle en créant cette nouvelle classe sociale qui ne se soucie pas des autres. Le jour où il n'y aura plus de sécurité, certains se vengeront de ces gens-là, qui le savent très bien. Ils s'y préparent en créant leurs propres milices.
Malheureusement il n'y a dans ce plan Mladenov aucune exigence concernant Israël. D'ailleurs, même s'il en comportait, les Israéliens feraient ce qu'il leur plaît, et en toute impunité, comme d'habitude. Ils ne respectent pas le cessez-le-feu soi-disant garanti par les États-Unis, contrairement au Hamas, qui n'a pas d'autre choix. Seul l'intensité des bombardements a baissé, mais il y en a quand même tous les jours. Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement. La deuxième phase, qui prévoyait le retrait de l'armée israélienne et un passage fluide des Gazaouis par le terminal de Rafah, n'est pas appliquée. Les passages sont soumis à des conditions très complexes, surtout pour les retours.
L'aide humanitaire n'entre qu'au compte-gouttes, et va en diminuant. On voit très bien que les Israéliens n'ont aucune intention de s'engager à quoi que ce soit. Le plan états-unien est une série d'ordres auxquels le Hamas doit obéir. Voilà pour le marteau. Et pour l'enclume : que se passera-t-il si le Hamas refuse de déposer les armes ? La réponse d'Israël serait la reprise du génocide sur une grande échelle, une augmentation du rythme des incursions terrestres d'ampleur, et peut-être un resserrement du blocus pour revenir à l'arme de la famine. Les Israéliens resserreront l'étau contre la population, et le monde laissera faire, comme pendant les deux ans et demi où le génocide battait son plein. Gaza replongerait dans un enfer où le Hamas serait toujours là et armé, et où la population ne pourrait pas vivre. Aujourd'hui, 90 % des Gazaouis dépendent de l'aide humanitaire et vivent dans la rue, sous la tente, dans des conditions très difficiles. Les ONG internationales qui opèrent encore à Gaza, surtout avec leurs hôpitaux de campagne, seront totalement interdites. Pour l'instant elles sont toujours présentes, mais trente-sept d'entre elles sont menacées d'expulsion imminente par Israël. Elles fonctionnent de façon partielle, en puisant dans leurs réserves, car elles n'ont plus le droit d'importer des médicaments ou du matériel médical.
Le monde dira que le Hamas ne veut pas céder, qu'Israël a le droit de se défendre et de s'étendre, et donc le droit d'étrangler les Palestiniens. Voilà pourquoi le Hamas n'a le choix qu'entre la catastrophe et le désastre. Le désastre s'il accepte de désarmer, et la catastrophe s'il refuse. Si la guerre civile s'installe, beaucoup de Gazaouis voudront partir. Si le génocide reprend, ils finiront par être déportés. Quelle que soit le moyen, le but est le même : le nettoyage ethnique de toute la population de Gaza.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
03.02.2026 à 06:00
Martine Bulard
Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Rima Hassan (…)
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Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ?
Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.
Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.
Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.
Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.
Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.
Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.
Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.
En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).
Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).
Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…
Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).
L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…
Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.
La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.
Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.
Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.
Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :
Mais… si jamais on m'affameJe mange la chair de mon spoliateurPrends garde… prends gardeÀ ma faimEt à ma colère !
La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…
Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.
L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…
Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.
Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.
La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.
Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).
Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…
Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…
La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.
La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).
L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.
La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.
Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.
Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »
Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.
Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.
Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.
Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.
Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !
Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »…
Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.
Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.
1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.
2« The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026 », politico.eu
3Camille Polloni, « Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre », Médiapart, 11 octobre 2025.
4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.
5La proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.
6Médiapart, 12-14 décembre 2024.
7Benjamin Barthe, « Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.
8« Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine », Le Monde, 14 mars 2025.