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27.03.2025 à 06:00

« Ils préparent le terrain pour que les gens partent »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave (…)

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Texte intégral (3855 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l'annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Mardi 25 mars 2025.

Ça fait une semaine qu'on est en train de revivre l'enfer. Après la décision de Nétanyahou de reprendre la guerre à Gaza, ou bien contre Gaza, c'est ce mot « enfer » que tout le monde est en train de reprendre. Ça a commencé par le président Trump, qui a menacé la population de Gaza de l'enfer. Après ça a été repris par Israël Katz, le ministre de la guerre, et là c'est Nétanyahou. Apparemment tout le monde est d'accord pour faire de la vie des Gazaouis une vie d'enfer. Et c'est exactement ce qui s'est passé il y a une semaine, quand la guerre a commencé. Il y a des ciblages partout, des bombardements partout. La façon dont ils ont repris la guerre était une surprise, mais ce n'était pas une surprise qu'elle reprenne parce que tout le monde sait que Nétanyahou en a besoin. Une fois qu'elle s'arrête, c'est sa vie politique qui s'arrête. Et donc on savait très bien qu'il allait reprendre la guerre. On savait très bien qu'il y avait un feu vert de la part de Trump. Avant, l'administration américaine fermait les yeux concernant le génocide commis par Nétanyahou et son armée. Cette fois-ci, elle a les yeux ouverts. Non seulement elle donne des armes, mais elle menace elle-même la population de Gaza.

Donc c'était clair que la guerre allait reprendre, mais il y a toujours cet effet surprise d'entendre des F-16 à 2h du matin avec 80 frappes en trois secondes, en trois minutes. Surtout qu'à 2h du matin, c'est l'heure du souhour. C'est un peu le moment pour manger un petit bout avant de commencer le jeûne pendant le mois de ramadan, puisqu'on est dans le mois de ramadan. Et justement, Sabah et moi étions en train de préparer un petit quelque chose pour manger. Il n'y a pas grand-chose à manger parce que ça fait plus de trois semaines que plus rien ne rentre à Gaza. On a de la chance d'avoir un peu de farine pour faire un peu de pain et que la boulangerie à côté de chez nous soit toujours en fonctionnement. Les trois quarts des boulangeries de la bande de Gaza ont arrêté de travailler à cause du manque de farine, mais aussi de fioul.

A 2h du matin, c'était le calme total. Et d'un seul coup, ça a commencé à bombarder juste à 500 mètres de chez moi. C'était un bâtiment à côté du Comité international de la Croix-Rouge. Walid a sursauté. Il dormait et Ramzi aussi. Walid est venu tout de suite dans mes bras et c'est la première fois que j'ai entendu le mot « peur » de sa part. C'est la première fois qu'il m'a dit : « Papa, j'ai peur. » Il est resté dans mes bras. La tour où on habite a tremblé. Le ciel est devenu rouge et jaune.

Et nous, malheureusement, on n'a pas de vitres parce qu'elles ont été soufflées pendant la guerre. Mes amis ont mis du plastique à la place et avec du plastique, on entend très bien le son et on voit très bien ce qui se passe de l'autre côté. Donc ça se voit que le ciel est devenu jaune. J'ai essayé de rassurer Walid, de faire le clown comme d'habitude. Ça a marché. Mais Walid commence à comprendre et surtout il pose des questions. Il m'a dit : « Papa, c'est quoi ? » C'est la première fois qu'il utilise le mot bombardement parce qu'il a entendu beaucoup de ce mot-là. Et surtout : « Qui fait ça et pourquoi ils font ça ? » Je lui réponds : « C'est rien baba, c'est le feu d'artifice, c'est les avions quand ils vont très vite, il y a un grand bruit, mais c'est des gens qui font du parachutisme. » Ça ne l'a pas rassuré. Il m'a regardé dans les yeux et il m'a dit : « Je sais que tu mens papa, mais bon je sais que tu es là. » C'est donc un danger maîtrisable.

« Je n'ai pas envie que Walid comprenne tout ça si tôt. »

On a recommencé à rigoler. Mais le problème, c'est que maintenant Walid commence à comprendre et commence à poser des questions. J'ai essayé de repousser ce moment-là depuis un an et demi, pour qu'il reste toujours dans ce monde parallèle que je lui ai fait. Mais là, apparemment, il faut affronter la vérité. Je ne sais pas comment le faire.

Surtout que, là, les bombardements sont trop forts. C'est tous les jours. Et tout le monde en discute. Il entend sa maman quand elle parle au téléphone, quand elle reçoit des appels en disant « oui ça a bombardé ici et là ». Donc le mot bombardement, ça reste dans sa tête. Et surtout pour lui, c'est : « Qui fait ça et pourquoi il fait ça ? » Ce sont les questions auxquelles je n'arrive pas à répondre, parce que je ne veux pas lui dire la vérité, je ne veux pas lui faire peur et surtout je ne veux pas qu'il commence à parler du conflit à son âge ; mais la majorité des enfants, malheureusement, parlent de ça. Ils savent très bien qui fait ça, qui fait ces génocides et ces massacres contre leur famille. J'essaye de reporter tout ça pour plus tard, pour que Walid vive une vie un peu normale, pour ne pas avoir peur et surtout pour ne pas avoir de rancune contre les agresseurs et contre les Israéliens, parce que je ne veux pas qu'il commence à comprendre qu'il y a un ennemi qui veut nous tuer, qui veut se débarrasser de nous et qui veut nous faire sortir de notre territoire. Je n'ai pas envie que Walid comprenne tout ça si tôt. Pour le moment, j'ai réussi, mais je ne sais pas si cela va durer avec la guerre qui a repris. Est-ce que je vais toujours réussir à cacher la vérité et à lui faire vivre dans ce monde parallèle ? Le problème de ces bombardements, c'est qu'ils sont tellement forts que la peur est partout.

Walid n'est le seul a avoir peur. Tous mes amis ont peur. Tout le monde m'appelle parce que là je suis revenu dans notre immeuble et ils me prennent toujours pour le journaliste qui sait tout. J'ai des appels téléphoniques qui me demandent « Alors, on est où ? », « Est-ce que c'est juste une escalade ? », « Est-ce que ça va continuer ? ». Cette fois-ci, j'ai dit aux gens la vérité telle qu'elle est. Je n'ai pas menti pour leur remonter le moral. J'ai dit que c'est un feu vert et que normalement ils vont tout faire pour nous faire sortir de notre Palestine. Je l'ai dit avec beaucoup de chagrin dans le cœur, mais c'est comme ça que je vois l'avenir. J'avais déjà compris les intentions de Nétanyahou dès le premier jour de la guerre et qu'on allait finir dans le Sinaï. Et là, malheureusement, c'est Trump qui parle de ça. C'est Trump qui veut me faire sortir. Il y a un silence du monde entier, même s'il y a quelques indignations, au mieux quelques condamnations, mais il n'y a pas d'action. Donc, maintenant, c'est Trump qui décide et Nétanyahou se sert de ce feu vert pour faire ce qu'il veut et surtout pour finir de nous faire sortir de cette terre.

« Avec les destructions, tout a été rétréci »

Récemment, ils ont créé un département au ministère des affaires étrangères israéliens, un département pour l'émigration « volontaire » des Palestiniens de Gaza, pour nous envoyer ailleurs, pour faciliter la tâche et pour trouver un endroit où nous faire partir. Pour arriver à ça, pour que les gens se déracinent de ce pays, de ce bout de terre de la Palestine, il faut transformer cette vie en enfer. Les bombardements ne s'arrêtent pas. On est étranglé par le blocus. Il n'y a plus rien qui arrive chez nous. Les premiers jours de ramadan, on avait quelques petites réserves, mais, là, il ne nous reste que quelques boîtes de conserve. C'est un peu ce qu'on a vécu le ramadan dernier quand on était à Rafah : quelques boîtes de conserve. Et encore, on a de la chance de trouver des boîtes de conserve ou bien d'avoir la possibilité d'en acheter. Beaucoup, malheureusement, n'ont pas cette chance. Ils vivent toujours avec ce qu'on appelle les tequia — les restos de cœur — créés soit par des associations, soit par des personnes qui veulent faire du bien. Ils font à manger, surtout pour les déplacés.

Aujourd'hui, avec les nouveaux ordres d'évacuation du Nord, les gens sont obligés de partir de chez eux. Et quand je dis chez eux, ce sont des tentes parce que la majorité des gens qui vivent dans le Nord avaient déjà été forcés de se déplacer au Sud. Quand ils sont revenus, ils ont vu que 80 %, 95 %, peut-être 100 %, de leurs bâtiments avaient été bombardés, terrassés. Ils sont donc tous sous des tentes, sur les décombres. Ils sont obligés de venir à Gaza. On voit les flux des gens qui passent à pied, parce qu'il n'y a pas de fioul. Parfois ils viennent avec des charrettes tirées par des animaux. Ils sont venus à Gaza-ville, mais il n'y a pas d'endroit vide. Ce n'est pas comme dans le sud ou à Al-Mawasi où ils vivaient dans des terrains vagues à côté de la plage. Gaza est déjà surpeuplée, sur-construite. Avec les destructions, tout a été rétréci. Il n'y a donc pas d'endroit. C'est pour ça que l'on voit des tentes partout. Dans les rues, sur les décombres, dans des maisons à moitié détruites, dans des maisons qui risquent de s'effondrer… Mais ils n'ont pas le choix.

La majorité de mes amis ne veulent pas repartir au sud pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'ils n'ont pas les moyens de partir au sud. S'ils veulent partir, ils devront le faire à pied. La route Salaheddine a été coupée par l'armée d'occupation. C'était la route que l'on prenait en voiture pour aller du Nord au Sud et vice-versa. Aujourd'hui, la seule voie qui relie le Nord au Sud, c'est la route côtière Al-Rachid qui ne peut se prendre qu'à pied. Imaginez des enfants, des femmes, des personnes âgées, des blessés, des malades qui veulent aller au Sud à pied. Et quand je dis à pied, on parle de sept kilomètres minimum pour arriver juste à Wadi Gaza, à côté du camp de réfugiés de Nusseirat.

« La question palestinienne n'est plus une question politique, mais une question humanitaire »

La situation est de pis en pis, et elle est en train de s'aggraver. Et tout ça, c'est planifié pour arriver à la fin : faire sortir tous les Palestiniens de ce bout de terre. On est étranglé par la famine, on est étranglé par les bombardements, on est étranglé par le manque d'eau, on est étranglé par le manque de tout. Tout ça pour qu'à la fin, si on trouve des bateaux pour nous faire partir, les gens les prennent pour aller ailleurs, pour que leurs enfants aient une meilleure vie. Bien sûr, ils vont dire que c'était pour des raisons « humanitaires ». On va toujours entendre ce mot-là : « humanitaire ». Parce que notre question palestinienne n'est plus une question politique, mais une question humanitaire.

C'est aussi pour dire que c'est un départ volontaire. « Ce sont les Palestiniens qui ont choisi de faire ça, ce n'est pas nous qui les avons poussés. » C'est une façon de dire : on vous tue, on vous massacre, on vous encercle, on ne vous donne pas à manger ni à boire, et après si vous voulez partir, vous pouvez partir, mais nous ne vous avons pas forcé, c'est vous qui voulez partir. Et tout ça se fait lentement. C'est-à-dire que ce n'est pas tout de suite, mais l'armée est en train de préparer les étapes pour en arriver là. Aujourd'hui, il n'y a plus d'aide humanitaire qui passe, donc je suis sûr que dans les jours à venir c'est l'armée israélienne elle-même qui va distribuer cette aide humanitaire. C'est ce qu'elle voulait faire depuis longtemps. Pareil pour « le plan des généraux » qui voulait vider tout le nord du territoire pour pouvoir annexer les terres. Ce sont les déclarations de Katz. Il l'a dit clairement : on va annexer des terres, on va distribuer de l'aide humanitaire. Donc c'est vraiment le projet qu'il voulait mettre en œuvre depuis longtemps. Mais Trump l'a arrêté quand il a imposé le cessez-le-feu. Là, ça reprend parce qu'il y a ce feu vert.

La situation devient de plus en plus dure, de plus en plus « gazastrophique » pour les gens. Ils préparent le terrain pour que les gens partent. Dans les discussions avec les gens ou les amis autour de moi, personne ne veut partir. Il y en a bien sûr une partie qui veut quitter parce qu'ils veulent fuir la guerre, fuir la mort, fuir la famine, avoir une meilleure vie pour leurs enfants, qu'ils aient une éducation. Ça fait deux ans qu'ils ne vont pas à l'école ni à l'université. Walid devait être à la crèche ou bien au jardin d'enfants. Il n'y a plus de jardin d'enfants. Il y a donc des gens qui choisissent de partir parce qu'ils veulent une meilleure vie pour leurs enfants et pour eux. J'ai dit qu'il y a beaucoup de gens autour de moi qui veulent rester, qui ne veulent pas partir. Mais ils me demandent « est-ce que ce projet va vraiment nous être imposé ou il y aura un choix pour sortir ou pas ? » Je réponds qu'il y a toujours la carotte et le bâton. Vous allez avoir au début la carotte, mais après ça va finir avec le bâton.

« Ce qui se passe à Gaza, c'est ce qui est en train de se passer en Cisjordanie »

Nétanyahou est au-dessus de la loi, non seulement de la loi internationale, mais aussi de la loi de chez lui. Il y a beaucoup d'Israéliens qui demandent d'arrêter la guerre pour plusieurs raisons. La première, c'est pour libérer les prisonniers israéliens. Ils ne veulent pas que ces prisonniers meurent à Gaza. S'il n'y a pas de la nourriture, ils ne vont pas avoir de nourriture. Si toute la population est bombardée, ils sont bombardés. Donc ils veulent que cette guerre s'arrête. Mais Nétanyahou n'écoute personne et il a la majorité au parlement. Non seulement il a la majorité, mais il a aussi fait toutes les magouilles nécessaires pour éliminer ses adversaires potentiels : le chef de l'armée, le chef du Shin Bet, la procureure générale. Tout cela pour qu'il reste le roi d'Israël et pour finir le déplacement des Palestiniens.

Ce qui se passe à Gaza, c'est exactement ce qui est en train de se passer en Cisjordanie. Mais personne ne parle de ce qu'il se passe là-bas, surtout au niveau des camps de réfugiés. À Naplouse, à Tulkarem, à Jénine, c'est la même chose : les déplacements, la destruction des maisons et ordre d'évacuation, les encerclements, faire de leur vie un enfer au sein des camps de réfugiés. Parce que les Israéliens savent très bien que la question palestinienne, c'est la question des réfugiés. C'est pour ça qu'ils attaquent chaque fois les réfugiés, les camps de réfugiés, parce que c'est le symbole de la question palestinienne, le symbole du droit au retour, le symbole de la libération de la Palestine et de leur volonté d'avoir un État palestinien. Malheureusement, avec ce silence, Nétanyahou fait ce qu'il veut pour que nous, les Palestiniens, nous acceptions de vivre, comme, par exemple en Cisjordanie, dans des cantons et dans des villes séparées avec une administration locale. Comme des petites villes autonomes. Et à Gaza, faire disparaître la population de Gaza et annexer le territoire. Et comme ça ils considèreront que la question palestinienne est réglée.

Je veux dire à Nétanyahou qu'il peut faire la guerre et tous ces massacres, mais il ne peut pas effacer l'existence des Palestiniens. Les Palestiniens existent ici depuis très longtemps, et même à l'époque où ils disent que les Juifs étaient là. C'est vrai, les Juifs étaient là, mais les juifs étaient Palestiniens. Et la présence des Palestiniens, ça n'a pas à voir avec la religion. Nétanyahou veut faire de l'État d'Israël un État religieux et un État pour les Juifs seuls. Mais les Palestiniens ont toujours été là, que ce soit des Palestiniens juifs, des Palestiniens chrétiens et finalement des Palestiniens musulmans. Mais les Palestiniens, ils sont toujours là. Les autres guerres n'ont pas pu effacer les Palestiniens et je ne crois pas que Nétanyahou réussisse à le faire.

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Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros
Commander en ligne : Librairie Libertalia

26.03.2025 à 06:00

Syrie. Pour les LGBTQ+, la libération queer est un luxe et pas une priorité

Sara Radha Pelham

Dans un pays marqué par des années de guerre et de répression, les LGBTQ+ syriens espèrent une évolution progressive de leurs droits. Mais celle-ci semble lointaine face aux urgences de la reconstruction du pays. À Damas, la vieille ville abrite un réseau où s'entrelacent magasins d'alcool, bars dissimulés à l'arrière de salons de coiffure, et lieux de rendez-vous miteux où se retrouvent quinquagénaire en costards et jeunes femmes en mini-jupes. Des baisers secrets sont échangés (…)

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Texte intégral (2663 mots)

Dans un pays marqué par des années de guerre et de répression, les LGBTQ+ syriens espèrent une évolution progressive de leurs droits. Mais celle-ci semble lointaine face aux urgences de la reconstruction du pays.

À Damas, la vieille ville abrite un réseau où s'entrelacent magasins d'alcool, bars dissimulés à l'arrière de salons de coiffure, et lieux de rendez-vous miteux où se retrouvent quinquagénaire en costards et jeunes femmes en mini-jupes. Des baisers secrets sont échangés furtivement dans des ruelles sombres. Masqués et armés, les soldats de la révolution veillent au « maintien de la paix » au milieu de l'effervescence nocturne des célébrations du Nouvel An. De subtils sourires atteignent leurs yeux au contact des drapeaux et des chants révolutionnaires qui résonnent autour d'eux : « Erfaa' Rasak foug, enta souri Horr » (Gardez la tête haute, vous êtes un Syrien libre).

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31 décembre 2024. Scène du Nouvel An à Damas

Mais qu'implique réellement la libération pour les minorités syriennes ? Lorsque des islamistes accèdent au pouvoir dans le monde arabe, l'Occident tend à focaliser son attention, souvent de manière exclusive, sur la question des droits des minorités. Après cinquante ans de dictature, la réalité pour les Syriens queers, comme pour l'ensemble des Syriens, est que l'autonomie — clé de la libération — ne pourra être atteinte qu'une fois leurs besoins fondamentaux pleinement satisfaits.

Une position paradoxale

Ahmed Al-Charaa, ancien bras droit d'Abou Bakr Al-Baghdadi, ex-leader de l'Organisation de l'État islamique (OEI), groupe tristement célèbre pour avoir exécuté des homosexuels en les jetant du haut d'immeubles, dirige désormais la Syrie post-révolution. L'organisation qu'il représente, Hayat Tahrir al-Cham (HTC), porte également une sombre histoire en matière de violences contre les homosexuels. Avant la révolution, le groupe aurait commis des agressions, des meurtres et des actes de torture dans des zones sous son contrôle, notamment à Idlib. Cette gouvernance, héritière d'un mouvement djihadiste, devra aussi se confronter à la question des droits des minorités alors qu'elle cherche à s'intégrer progressivement dans la sphère internationale.

Après la tyrannie du régime de Bachar Al-Assad, de grands changements sont attendus au sein du nouveau gouvernement. De nombreux Syriens se retrouvent dans une position paradoxale : tout en réjouissant de la chute d'Assad, ils craignent que leurs droits ne soient à nouveau bafoués sous HTC. En plus des préoccupations liées aux droits des femmes et à la protection des minorités religieuses (alaouites, druzes, chrétiennes et chiites), une inquiétude croissante se fait jour parmi certains Syriens quant à la sécurité de la communauté LGBTQ+. Cette inquiétude s'est intensifiée après les arrestations violentes — et filmées — par les autorités contre des femmes transgenres le 6 février.

Des divergences entre queers syriens et exilés

Les Syriens queers qui n'ont pas disparu sous le régime d'Assad ont souvent quitté le pays et vivent aujourd'hui en exil. Basé à Londres, l'écrivain syrien gay Khaled Alesmael a partagé ses espoirs lors d'une interview avec Sky News, le 18 décembre 2024, à la suite de la prise de Damas : « Comme Al-Assad n'est plus là, il y a de l'espoir, il y a une opportunité de changement. » Rappelant le passé violemment homophobe de HTC dans le nord de la Syrie, il a été clair dans ses revendications politiques : « Ce que nous demandons maintenant, c'est de mettre fin à la criminalisation de l'homosexualité. »

Pour la communauté queer toujours présente en Syrie, les priorités sont différentes. Après un échange de messages sécurisés via des applications cryptées, je rencontre Jad (prénom changé) dans la vieille ville de Damas. Ce jeune gay d'une vingtaine d'années se prépare à poursuivre ses études à l'étranger. Il me raconte la « grande scène » des hammams gays et des parcs pour rencontres homosexuelles qui existaient avant 2011, avant que Bachar Al-Assad ne durcisse son contrôle sur le pays. Bien que cette scène se soit repliée davantage dans la clandestinité, elle existe toujours. Jad rêve de pouvoir vivre son homosexualité au grand jour, de tenir la main de son copain dans la rue, et même de créer un « safe space » (espace sûr)1 pour les jeunes LGBTQ+ en Syrie. Il souligne cependant : « C'est quelque chose dont nous avons besoin, mais pas pour l'instant. »

Le plaidoyer pour les droits des queers lui apparaît comme « un luxe ». Organiser une marche des fiertés et mobiliser un mouvement libérateur ne peut être la priorité de la communauté LGBTQ+ lorsque le peuple souffre de la faim, du traumatisme et de la misère. Sharif (prénom changé), un Damascène queer bisexuel, exprime également son désintérêt pour un « mouvement queer ». Bien qu'il soit ouvert sur sa sexualité avec ses amis et fréquente les poches queers de la ville, il considère comme futile d'avoir cette conversation avec son père, par exemple, qui a été exilé de Palestine avant de vivre sous le régime d'Assad. « Il a ses propres problèmes à gérer », justifie-t-il.

« Après Assad, ce n'est pas un homme masqué avec une barbe qui va me faire peur »

Malgré la prise de pouvoir de HTC, l'ancien régime continue de hanter les Syriens, qu'ils soient homosexuels ou non. S'identifiant comme « d'abord Syriens, et LGBTQIA+ ensuite », la première association queer de Syrie, le Mouvement des gardiens de l'égalité (Guardians of Equality Movement, GEM), fondée en 2021, concentre ses efforts sur les droits et la protection de sa communauté. Leurs actions récentes ont été « adaptées au contexte », donnant priorité à l'aide humanitaire et à l'autonomisation de la communauté (en offrant du soutien psychologique, de l'aide au relogement et d'autres services sociaux), tout en faisant profil bas pour garantir leur impact.

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Sur le mur derrière deux femmes syriennes, une pancarte est accrochée, sur laquelle est écrit : «  pas de confessionnalisme, pas de régionalisme, pas de factionnalisme, tous sont responsables dans une Syrie libre.  »

La crainte des autorités décourage également la mobilisation queer. Reposant sur le fondamentalisme tout en étant ouverte à l'engagement avec l'Occident, la ligne politique de HTC demeure ambiguë. Incertains des principes et de l'orientation du nouveau gouvernement, les Syriens queers hésitent sur la marche à suivre : « Nous ne savons pas ce que nous pouvons ou ne pouvons pas faire. Nous ne savons pas si nous pourrons porter des shorts en été, aller à la mer en bikini ou maillot, ou si ce sera plutôt comme la charia… rien n'est clair », confie Jad.

« Mais le plus gros problème, c'est la société », ajoute-t-il. Aussi menaçante que les condamnations et les arrestations, demeure la crainte que des citoyens ne se fassent justice eux-mêmes, à un moment où les forces de HTC sont finement éparpillées dans tout le pays. François Zanikh, Syrien résidant à l'étranger et fondateur de GEM, dénonce les « crimes d'honneur » commis en Syrie. Autrefois exilées dans d'autres zones du pays pour s'éloigner de leurs familles violentes, des personnes LGBTQ+ se retrouvent désormais en fuite, en raison de l'ouverture des frontières entre les régions syriennes.

Selon Malik Al-Abdeh, analyste politique syrien ayant des liens avec les nouveaux dirigeants, « l'atténuation des tensions entre communautés est un exercice par lequel la nouvelle gouvernance devra commencer ». Jad partage cet avis : les Syriens doivent encore déconstruire « la peur instillée entre les communautés après 50 ans de dictature ». GEM, qui appelle à soutenir « tous les Syriens, en particulier ceux qui sont les plus vulnérables dans la lutte actuelle », insiste également sur cette exigence de solidarité.

Les récentes violences confessionnelles ont malheureusement démontré que ces priorités ne sont pas partagées par tous. Dans la frénésie du Nouvel an, Sharif plaisantait : « Après Assad, ce n'est pas un homme masqué avec une barbe qui va me faire peur. » Mais son optimisme s'est éteint à la suite de ces massacres : « Assad, on savait tous que c'était un meurtrier. Mais découvrir la présence de nouveaux tueurs parmi nous n'est pas rassurant. » Aujourd'hui, le doute plane sur toute perspective de libération pour celles et ceux, queers ou non, qui sont pris au cœur de ces brutalités.


1NDLR : L'expression «  safe space  » désigne un lieu où les personnes victimes de discrimination peuvent se réfugier, trouver une oreille attentive et se ressourcer loin du harcèlement quotidien.

25.03.2025 à 06:00

Yémen. Oublié du monde, au cœur de la région

Alexandre Lauret

Victime de la rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite ou menace sécuritaire ? Au terme de dix ans de guerre, le Yémen demeure ignoré et sa société toujours méconnue. La situation y est souvent réduite à une terrible catastrophe humanitaire. Depuis dix-huit mois, les actions armées des houthistes en mer Rouge et jusqu'en Israël ont encore infléchi le regard sur ce pays. Diffusé en 2024, le documentaire La Fureur des houthis présente une scène saisissante, illustrant le rapport complexe (…)

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Victime de la rivalité entre l'Iran et l'Arabie saoudite ou menace sécuritaire ? Au terme de dix ans de guerre, le Yémen demeure ignoré et sa société toujours méconnue. La situation y est souvent réduite à une terrible catastrophe humanitaire. Depuis dix-huit mois, les actions armées des houthistes en mer Rouge et jusqu'en Israël ont encore infléchi le regard sur ce pays.

Diffusé en 2024, le documentaire La Fureur des houthis présente une scène saisissante, illustrant le rapport complexe qu'entretiennent bien des Yéménites avec la mondialisation. Le réalisateur, Charles Emptaz, y suit deux influenceurs yéménites, proches des autorités houthistes, des rues de la capitale, Sanaa, à la visite de l'épave du Galaxy Leader, le roulier abordé par les houthistes le 19 novembre 2023 en solidarité avec les Palestiniens et dérouté vers le port de Hodeïda qu'ils contrôlent1.

Le navire commercial est rapidement devenu une attraction touristique. Les deux influenceurs se filment à bord. Sur le pont, l'un des hommes commente sa découverte : « Ce bateau est vraiment géant. Cela doit représenter une perte immense pour Israël. » Ces propos interpellent quant au décalage entre la perception de cet influenceur et la réalité économique du commerce mondial où le Galaxy Leader ne représente qu'un navire, parmi tant d'autres, d'une flotte commerciale affiliée à des hommes d'affaires proches des intérêts israéliens. Bien plus qu'une attraction touristique censée célébrer la victoire du régime houthiste sur le gouvernement central yéménite et le commerce mondial, cette scène donne à voir l'isolement tragique du Yémen sur la scène internationale, mais aussi l'efficacité de la propagande houthiste entourant ses opérations en solidarité avec les Gazaouis.

Dominants sur le terrain national, ignorés au-delà

Le 26 mars 2015, le déclenchement de l'opération « Tempête décisive » par les Saoudiens, qui prenaient la tête d'une coalition de pays arabes en soutien au régime yéménite en place, transformait le Yémen aux yeux des rares médias intéressés en une sorte de victime de ses voisins du Golfe, plus riches et alliés aux pouvoirs occidentaux. L'enlisement de la guerre et la capacité des houthistes à rééquilibrer la confrontation militaire ont progressivement conduit à reconsidérer une lecture simplificatrice centrée sur la dimension régionale du conflit. Une décennie d'affrontements laisse le Yémen, et les parties en conflit, dans une position ambivalente dans les relations internationales.

En effet, l'intervention des Saoudiens et de leurs alliés pour défaire les rebelles houthistes qui avaient pris Sanaa en septembre 2014 a d'abord permis de repousser les avancées de ces derniers, libérant Aden ainsi que des territoires voisins du détroit de Bab El-Mandeb, desserrant quelque peu le verrou sur la route de la mer Rouge par où transite près de 20 % du commerce maritime mondial. Mais le succès n'a été que limité.

Après 25 000 raids aériens, un blocus maritime et près de 400 000 morts (directs et indirects à la suite des famines et du déclenchement d'épidémies telles que le choléra), selon l'estimation publiée par les Nations unies, la coalition arabe demeure enlisée et, aujourd'hui, en retrait. Le gouvernement loyaliste yéménite est pris dans la tourmente de la fragmentation avec les indépendantistes du sud du pays. Les houthistes maintiennent leur contrôle sur un tiers du territoire, dont Sanaa, et la majorité de la population. Ils ont su s'imposer comme la principale force politique et militaire sur la scène nationale tout en développant un potentiel de nuisance indéniable en mer Rouge et dans la région depuis l'automne 2023.

Là est la contradiction, pour ne pas dire le paradoxe de la guerre du Yémen. Malgré sa façade maritime de plus de 2 000 kilomètres bordant la mer Rouge et le golfe d'Aden, en dépit d'une situation humanitaire catastrophique et d'un effet sensible du conflit sur le commerce international et la sécurité régionale, le Yémen reste comme ignoré. La volonté de retrait militaire des Saoudiens depuis 2022 tout comme la diminution de l'aide internationale favorisent un pourrissement du conflit, tout en laissant les houthistes en position de force. Ceux-ci engagent le pays dans le repli et développent une idéologie conservatrice qui s'aligne toujours plus avec l'Iran, à rebours des aspirations de bien des Yéménites et de l'intégration d'un pays, si bien situé, dans les échanges, flux de biens et personnes. Au cours de l'été 2024, les arrestations d'acteurs humanitaires et d'employés des agences de l'ONU ont de plus acté la volonté des houthistes de se retirer du monde – faisant mine de croire que leur pays peut vivre en autarcie, comme c'était le cas au début du XXe siècle.

La mer Rouge, un levier politique

En février 2025, la décision du président américain Donald Trump de classer les houthistes en tant qu'organisation terroriste étrangère se fait contre l'avis des acteurs humanitaires, mais aussi des observateurs et acteurs politiques yéménites qui affirment que le mouvement rebelle se nourrit de sa position de paria sur la scène internationale. Les bombardements successifs depuis dix-huit mois par Israël, les États-Unis et le Royaume-Uni, après la longue phase d'interventionnisme saoudo-émirati, n'ont que peu de chance de transformer l'équilibre militaire. Au sol, les anti-houthistes, fragmentés, demeurent sur la défensive. De plus, ces bombardements ont principalement un coût pour les civils, affectant l'économie et l'arrivée de l'aide, empêchant par exemple l'aéroport de Sanaa de fonctionner normalement.

Cette image est une carte du Yémen. Elle montre les différentes zones géographiques et administratives, avec des couleurs distinctes pour chaque région. Les capitales, les villes importantes et les lignes de frontières sont également indiquées.
Yémen
© France diplomatie

Les discours des rebelles sur l'autarcie cachent un autre paradoxe : l'assise territoriale des houthistes – dont les dirigeants sont issus des hautes montagnes de l'intérieur, et prônent un repli identitaire – n'est en réalité possible que parce qu'elle s'articule avec la mondialisation. La façade maritime de la mer Rouge est devenue pour eux un espace stratégique de souveraineté et de légitimité à conquérir et à défendre. En 2010, six ans après le début de la guerre à Saada, les rebelles houthistes, soutenus par l'Iran, ont réussi à s'emparer de territoires dans trois gouvernorats différents : Saada, Hajjah (donnant accès à la mer Rouge) et Al-Jawf (doté de ressources pétrolières), tandis qu'Ali Abdallah Saleh, l'ancien président du Yémen, clamait à qui voulait l'entendre que les rebelles perdaient du terrain. Au cours de ces affrontements répétés, la prise du port de Midi, situé à une dizaine de kilomètres au sud de la frontière saoudienne, est devenue un objectif stratégique majeur. En effet, ce port offrait la possibilité de recevoir des armes et un soutien logistique en provenance d'Iran2.

Après la révolution et le départ de Saleh en 2012, les houthistes participent à la phase de transition (2012-2014), mais axent leurs demandes sur le maintien de leur contrôle sur les territoires conquis, notamment l'accès à la mer. En 2014, quand un nouveau découpage porté par la Conférence du dialogue national3 les prive de la façade maritime, ils s'emparent de la capitale.

Dès le début de la guerre, la façade maritime devient l'enjeu stratégique central pour les rebelles. Ils prennent le contrôle du port de Hodeïda ainsi que de la plaine littorale de la Tihama, bordant la mer Rouge. Toutefois, ils ne parviennent pas à maintenir leur présence à Aden. S'ils perdent quelques villes portuaires, notamment Mokha au sud de la Tihama où débarquent des forces émiraties en 2018, la perspective d'une amplification de la crise humanitaire qu'occasionnerait la perte de Hodeïda (brisant la ligne d'approvisionnement de l'aide internationale vers les territoires houthistes) encourage des pourparlers de paix. L'accord de Stockholm acte de fait le contrôle de Hodeïda par les houthistes, favorisant, malgré un blocus annoncé, l'approvisionnement en matériel iranien et leur instrumentalisation de l'aide humanitaire.

La Palestine, une « cause nationale »

En position de force, alors que le front militaire demeurait gelé, les houthistes ont entamé en 2022 d'autres négociations à Riyad. L'Arabie saoudite ayant accédé à la plupart de leurs exigences, ils semblaient sur le point de signer un accord lorsqu'ils ont développé une nouvelle stratégie en mer Rouge, capturant le Galaxy Leader en réponse aux massacres survenus dans la bande de Gaza à l'automne 2023. À partir de ce moment, la défense de la Palestine a été proclamée cause nationale par les autorités houthistes. Depuis lors, plus d'une centaine de navires liés à Israël ou à l'Occident ont été attaqués en mer Rouge. Le 12 mars, face aux blocages par Israël de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza, le leader Abdelmalek Al-Houthi annonçait la reprise des attaques après une pause.

Bien que le soutien des houthistes à la cause palestinienne ne doive pas être minimisé, leurs attaques en mer et vers Israël semblent avant tout servir leurs ambitions politiques, tant au niveau national qu'international. Après une décennie de guerre civile, le bilan de gouvernance des autorités houthistes se résume à l'instauration d'un régime d'exception, brutal et autoritaire, justifié par l'effort de guerre totale. La paupérisation seulement contenue grâce à l'aide humanitaire internationale s'aggrave, et la crise de financement des programmes de l'Agence des États-Unis pour le développement international (U.S. Agency for International Development, USAID) risque d'être lourde de conséquences sur les civils.

Dans ce contexte, la défense de la Palestine offre à l'administration houthiste un répit stratégique, lui permettant de renforcer sa légitimité auprès de la population yéménite sous son contrôle. Alors que les manifestations sont interdites depuis 2014, le régime organise régulièrement d'importantes marches populaires à Sanaa et dans toutes les villes sous son autorité. Ces démonstrations de soutien au peuple palestinien sont ensuite récupérées par la propagande houthiste pour affirmer l'unité nationale du Yémen derrière ceux qui se positionnent comme le bras armé d'une Palestine négligée par les pays musulmans. Dans le contexte de la trêve adoptée entre le Hamas et Israël en janvier 2025, les dirigeants houthistes ont interrompu leurs attaques, avant de reprendre les armes moins de deux mois après, quand Donald Trump a ordonné, mi-mars, des bombardements massifs au Yémen, ouvrant une nouvelle phase dans l'implication militaire américaine, promettant aux houthistes, et derrière eux à l'Iran, un « enfer jamais vu ». La séquence rappelle combien le Yémen, oublié du monde, demeure un enjeu des relations internationales.


1Ce cargo battant pavillon bahaméen, affrété par une société japonaise pour transporter des automobiles, était la propriété d'une société britannique détenue par un homme d'affaires israélien. Son équipage a été libéré le 6 février 2024.

2Ce soutien a pu partir de ports sur la côte somalienne (comme Berbera), voire du port de Djibouti, où des cargaisons de nitrate d'ammonium ont été détournées tout au long de la décennie écoulée.

3L'institution chargée de la constitutionnalisation du régime issu des élections de 2012 et de la mise en place d'une justice transitionnelle.

24.03.2025 à 06:00

États-Unis. Dans les universités, une campagne maccarthyste pour protéger Israël

Sylvain Cypel

Après de fortes mobilisations dans les plus grandes universités américaines contre la guerre que mène Israël à Gaza, vient le temps du retour de bâton, renforcé par l'administration toute puissante de Donald Trump. Sur les campus, pour les soutiens du peuple palestinien, c'est la chasse aux sorcières, qui n'épargne pas les voix juives. En France, l'autorité de régulation de la communication audiovisuelle (Arcom) lance une instruction contre le journaliste Jean-Michel Aphatie pour avoir (…)

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Texte intégral (4077 mots)

Après de fortes mobilisations dans les plus grandes universités américaines contre la guerre que mène Israël à Gaza, vient le temps du retour de bâton, renforcé par l'administration toute puissante de Donald Trump. Sur les campus, pour les soutiens du peuple palestinien, c'est la chasse aux sorcières, qui n'épargne pas les voix juives.

En France, l'autorité de régulation de la communication audiovisuelle (Arcom) lance une instruction contre le journaliste Jean-Michel Aphatie pour avoir comparé les crimes de l'armée française dans la colonisation de l'Algérie à Oradour-sur-Glane, un crime nazi commis sur le sol français. L'Observatoire juif de France, lui, saisit la justice contre le réalisateur Jonathan Glazer, qui a déclaré qu'aujourd'hui « la Shoah et la sécurité juive sont utilisées pour justifier des massacres et un nettoyage ethnique à Gaza ». Une campagne visant à bannir l'exposé de vérités dérangeantes est engagée.

Aux États-Unis, ce phénomène focalisé sur ce qui touche à la question palestinienne est apparu il y a plus d'une décennie. Il se poursuit avec une ampleur décuplée depuis l'accession de Donald Trump au pouvoir. Une « novlangue » est imposée pour nier le réel, et plus spécifiquement les crimes commis par des autorités coloniales – hier en Algérie, aujourd'hui en Palestine.

Confusion et manipulation

Sur les campus outre-Atlantique, cette bataille fait désormais rage. Un exemple récent parmi cent : le 25 février 2025, Kathy Hochul, gouverneure démocrate de l'État de New York, ordonne au Hunter College d'annuler deux offres d'emploi à des postes d'enseignants en études palestiniennes. Il s'agit là de l'une des universités qui, ensemble, forment la City University of New York (CUNY), composée de 25 campus, 17 000 professeurs et enseignants, 275 000 étudiants. Le profil des postes, voté préalablement par le directoire, demandait aux candidats

un regard critique sur les questions relatives à la Palestine, y compris, mais sans s'y limiter, au colonialisme de peuplement, au génocide, aux droits humains, à l'apartheid, la migration, les dévastations climatiques et infrastructurelles, la santé, la race, le genre et la sexualité.

La gouverneure de l'État a jugé que l'université Hunter devait « supprimer immédiatement ces offres d'emploi et procéder à un examen approfondi pour garantir que des théories antisémites ne soient pas promues en classe »1.

Entre temps, Jeffrey Wiesenfeld, un ex-administrateur de CUNY, très vigilant sur tout ce qui touche à Israël, avait prévenu Hochul du scandale que susciteraient ces embauches. Pour situer le personnage, Wiesenfeld avait tenté, en 2011, d'empêcher l'allocation d'un prix au scénariste Tony Kushner, un dramaturge juif américain connu, à cause de ses positions critiques envers Israël. Cette fois, il a intimé à la gouverneure de nettoyer ses écuries. Et elle s'y est plié. « La rhétorique haineuse sous toutes ses formes n'a pas de place à l'Université CUNY », a-t-elle tranché. Des études palestiniennes équivaudrait à laisser place à la haine. Professeur à CUNY, Corey Robin s'en est ému. Si les termes « colonisation », « génocide » ou « apartheid », sont jugés « haineux » et interdits sur le campus, autant dire qu'aucune voix pro-palestinienne n'y a plus sa place, a-t-il jugé2.

Indubitablement, l'antisémitisme progresse sur les campus aux États-Unis. Et bien entendu, on peut constater dans la mouvance défendant les droits des Palestiniens, par ignorance ou en toute connaissance de cause, des expressions d'antisémitisme avérées. Tout comme on peut constater ou pressentir des expressions avérées d'islamophobie ou d'arabophobie parmi les soutiens d'Israël. Le racisme reste, malheureusement, chose courante et au plus haut niveau. Mais ce qui monte beaucoup plus encore, et avec l'aval des autorités publiques, c'est la confusion des termes, la manipulation de l'accusation d'antisémitisme afin de délégitimer toute critique des actes commis par un État, Israël, et de transformer la défense des droits des Palestiniens en manifestation de « haine ».

Toute critique du sionisme est discriminatoire

Cette bataille des mots est menée à partir d'une idée simple et d'une stratégie. L'idée consiste à éluder toute référence à ce qui advient à Gaza et en Cisjordanie, pour faire de l'antisémitisme le seul sujet du débat. La stratégie, elle, se développe sur deux axes. D'abord, les soutiens d'Israël entendent imposer une « nouvelle définition » du mot antisémitisme, celle proposée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA). Pour résumer, depuis la fin du XIXe siècle, l'acception admise du terme l'équivalait à la judéophobie, le racisme anti-juif. Désormais, la « nouvelle définition » l'élargit à la critique de l'État d'Israël. Elle ne le stipule pas explicitement, mais c'est bien à cela qu'elle sert de facto. Dès lors, dire qu'Israël commet des crimes devient antisémite.

Après de longs débats internes, la célèbre université Harvard s'est résolue, en janvier 2025, à adopter ladite « nouvelle définition » de l'antisémitisme. Le résultat est que, par exemple, définir l'État d'Israël comme une « entreprise raciste » sort du champ du débat légitime pour devenir ipso facto susceptible de poursuites. Suite à des plaintes du groupe local Students Against Antisemitism (Étudiants contre l'antisémitisme), qui lui reprochait d'avoir insuffisamment agi pour museler « l'antisémitisme grave et omniprésent sur le campus » – comprendre : les manifestations de soutien aux Palestiniens –, Harvard a trouvé un accord avec les plaignants. L'université devait publier sur son site internet la déclaration suivante :

Pour de nombreux juifs, le sionisme fait partie de leur identité juive. Tout comportement qui contreviendrait à la politique de non-discrimination s'il visait des juifs ou des Israéliens peut également contrevenir à cette politique s'il vise des sionistes3.

En clair : toute critique du sionisme est discriminatoire.

Instrumentaliser une loi sur les droits civiques

À partir de là, se développe le deuxième axe de la stratégie : les mesures judiciaires pour lutter contre ce « nouvel antisémitisme ». L'affaire montre la dimension de la manipulation. En 1964, le Congrès américain adoptait une loi sur les droits civiques qui mettait fin à la discrimination raciale. Elle visait en priorité à protéger les Noirs, historiquement premiers visés par les agressions racistes, et élargissait son application à toute minorité « ethnoraciale », selon le terme anglo-saxon usuel. Son titre VI portait spécifiquement sur la protection des minorités dans la sphère éducative. Les juifs n'y figuraient pas. Le judaïsme étant perçu comme une religion, la rejet de l'antisémitisme ressortait d'autres espaces juridiques. Cependant, en 2004, le bureau des droits civiques du ministère américain de l'éducation accepta la requête de divers organismes pour que « des groupes présentant des caractéristiques à la fois ethniques et religieuses, comme les Arabes musulmans, les Juifs américains et les Sikhs » soient pris en compte par le titre VI de la loi anti-discrimination4.

À l'époque, personne n'y vit à redire. Qui pouvait récuser l'inscription de l'antisémitisme dans une catégorie légale commune avec les autres formes de racisme ? Mais à partir des années 2010, constatant une montée d'hostilité au sionisme sur les campus américains, des organismes pro-israéliens commencèrent à voir combien l'insertion des juifs dans ledit titre VI ouvrait de perspectives pour délégitimer toute parole hostile au sionisme et aux actes criminels d'Israël. Si l'antisionisme est « la forme moderne de l'antisémitisme », alors toute critique de l'État sioniste devient une attaque contre tous les juifs. Dès lors, le Parti républicain et une majorité des dirigeants démocrates ont transformé le fameux titre en instrument juridique pour faire taire toute défense de la cause palestinienne, et menacer les universités de plaintes si elles ne prenaient pas des mesures draconiennes pour interdire les « propos antisémites » sur les campus. Motif très prisé des plaignants : la dénonciation des crimes de guerre d'Israël à Gaza, en Cisjordanie ou au Liban, contribue à « créer un environnement hostile » envers les juifs en général – donc passible de poursuites sous le fameux titre VI. Celui-ci est donc désormais utilisé pour interdire tout débat sur des crimes.

« Du fleuve à la mer »

Les défenseurs des droits civiques et de la liberté d'expression, en particulier l'Union américaine des libertés civiles (American Civil Liberties Unions, ACLU), qui joua un rôle majeur dans l'adoption des lois antiségrégationnistes de 1964, s'étranglent d'indignation. Cela n'empêche pas les poursuites sous le chapeau de ce texte de se multiplier. D'octobre 2023 à octobre 2024, 153 enquêtes ont visé à réprimer les manifestations pro-palestiniennes sur les campus, et 70 affaires ont été déposées devant le Bureau des droits civiques du département de l'éducation, alléguant des « violations du titre VI ». Comme dit Radikha Sainath, juriste de l'association Palestine Legal, ce motif est devenu « un marteau pilon pour réprimer la parole des étudiants soutenants les droits des Palestiniens »5.

Un des exemples les plus absurdes de cette situation est la caractérisation d'« antisémite » de tout partisan de la cause palestinienne qui utilise l'expression « from the River to the sea » du fleuve à la mer », c'est-à-dire, du Jourdain à la Méditerranée, en référence au territoire de la Palestine historique). Les pourfendeurs du « nouvel antisémitisme » y voient un refus caractérisé de « reconnaitre l'existence de l'État d'Israël », passible de poursuites. Or, l'expression « du Jourdain à la mer » est quotidiennement exprimée par d'innombrables dirigeants israéliens et leurs soutiens aux États-Unis pour manifester leur désir de s'emparer en totalité de ce même territoire, souvent accompagné explicitement du désir d'expulser la totalité des Palestiniens qui y résident – et ce, sans être jamais menacés de la moindre sanction.

Le monde universitaire sous pression

Ces attaques atteignent rarement les portes des tribunaux, car elles suffisent généralement pour amener les autorités académiques à se soumettre aux exigences des plaignants. Ceux-ci font alors interdire ici la projection d'un film, là une manifestation, ailleurs un débat, au motif qu'ils constituent un « environnement hostile » à une minorité sur le campus. Peu importe que de nombreux étudiants juifs dénoncent ces méthodes. À Harvard, une pétition a fait interdire la diffusion d'un documentaire intitulé Israelism, portant sur la désaffection des jeunes juifs américains envers le sionisme, au motif qu'elle créerait « un environnement hostile » aux étudiants juifs. En novembre 2024, une quarantaine d'élus de l'État de New York, républicains et démocrates, ont appelé le gouverneur à mettre hors la loi l'association Students for Justice in Palestine, arguant, toujours, que le titre VI l'y oblige.

Les dirigeants et enseignants des universités sont sous pression. On exige leur départ s'ils refusent de prendre les mesures qu'on attend d'eux. Un étudiant alléguant, par exemple, qu'un enseignant a prononcé en cours les termes « État colonial » au sujet d'Israël peut exiger qu'une enquête soit illico diligentée au motif que l'emploi de cette définition constitue un « harcèlement » à son égard. Dès lors, note Geneviève Lakier, professeure de droit à l'université de Chicago, « les administrateurs des universités ont peur du risque. Ils ne veulent pas avoir d'ennuis, perdre le financement de donateurs ou faire l'objet d'une mauvaise publicité. Le plus simple pour eux est de réprimer les discours supposés violer le titre VI »6.

Quand l'administration Trump s'en mêle

Depuis son entrée à la Maison blanche, Donald Trump multiplie les appels à renforcer la punition des universités rétives. L'Anti Defamation League (ADL), la principale association américaine de lutte contre l'antisémitisme, ou Stand With Us, une association de soutien inconditionnel à Israël, militent pour que la totalité des universités américaines adoptent la définition de l'IHRA et soumettent toute contestation à des poursuites légales sous le titre VI, afin d'« éradiquer définitivement » l'antisionisme aux États-Unis. La grande majorité du Congrès leur est acquise. Le débat pour légiférer sur les sanctions à prendre est désormais sur la table.

Le 3 mars, Trump a annoncé sur son réseau Truth Social que bientôt « tout financement fédéral CESSERA pour les écoles ou les universités qui autorisent des manifestations de protestations illégales », comprendre, critiques d'Israël. « Les agitateurs, a-t-il ajouté, seront emprisonnés ou renvoyés définitivement dans leur pays, les étudiants américains expulsés définitivement ou, selon les délits, incarcérés. BAS LES MASQUES ! ». Son administration a immédiatement annulé 400 millions de dollars (367,74 millions d'euros) de contrats publics et de subventions à l'université de Columbia pour avoir insuffisamment réprimé les manifestations pro-palestiniennes du printemps 2024. Juste après, le leader de ces manifestations, Mahmoud Khalil, un Palestinien détenteur d'un master en relations internationales, était interpellé par l'agence de surveillance de l'immigration et des douanes (ICE) et privé de sa « carte verte » (green card, autorisation décennale de résidence aux États-Unis). Son incarcération a soulevé un tollé dans les cercles académiques, auxquels se sont joint des universitaires et des associations juives – y compris des organismes sionistes tels que J-Street, Zioness ou le Jewish Council for Public Affairs, la plus grande association juive démocrate.

Mais ces réactions restent faibles. Le sentiment d'une administration Trump toute puissante et bénéficiant du soutien des corps constitués — sénat, chambre et Cour suprême — tétanise les autorités universitaires. Avant même que Trump ne dégaine, Columbia avait constitué en secret un comité spécial de discipline, intitulé Bureau de l'équité institutionnelle, destiné à traquer et sanctionner les leaders estudiantins de la mouvance critique d'Israël, au nom de la « protection des étudiants juifs ». Convoqués devant ce bureau, des étudiants ont constaté avec stupeur que leur correspondance avait été espionnée pour y traquer, en particulier, les mots interdits comme « colonial » ou « génocidaire », susceptibles de leur valoir des sanctions allant jusqu'à l'exclusion de l'université. Certains d'entre eux ont indiqué qu'il leur a été demandé de livrer les noms d'autres condisciples « impliqués dans des groupes pro-palestiniens et des manifestations sur le campus ». Et, après avoir vu sa subvention suspendue, l'université de Columbia a accepté le diktat du président.

Le 3 mars, la chercheuse irano-américaine Helyeh Doutaghi, directrice-adjointe d'un laboratoire en économie à l'université de Yale, a été convoquée par sa direction. Celle-ci a reçu un rapport d'une association nommée Jewish Onliner présentant Doutaghi comme une « terroriste »7. Elle est instantanément mise en congé, son accès informatique à l'université est fermé. Sans enquête préalable, elle passe immédiatement devant une commission de discipline. La chercheuse dénonce un rapport truffé de fausses informations réalisé par une intelligence artificielle. La commission n'en disconvient pas. Mais Doutaghi reconnait volontiers être une militante pro-palestinienne et plus généralement décoloniale. Elle est licenciée en 24 heures.

Une odeur de mccarthysme flotte sur l'université américaine. Elle se répand même au-delà. À Miami, le 13 mars, le maire a licencié le directeur d'un cinéma municipal pour avoir diffusé le documentaire No Other Land, au motif que ce film, réalisé ensemble par le Palestinien Basel Adra et l'Israélien Yuval Abraham, et récipiendaire de l'oscar pour le meilleur documentaire, est « une attaque de propagande unilatérale contre le peuple juif »8.


1Arno Rosenfeld, «  Hochul orders Hunter College to remove Palestinian studies job listings  », The Forward, 26 février 2025.

2Corey Robin, «  Kafka comes to CUNY, coreyrobin.com, 28 février 2025.

3Vimal Patel : «  Harvard adopts a definition of Antisemitism for discipline cases  », New York Times, 21 janvier 2025.

4Alex Kane, «  The Civil Rights Law shutting down pro-Palestine speech  », Jewish Currents, 15 novembre 2014.

5ibid.

6Ibid.

7Helyeh Doughati, «  Suspended for pro-Palestine speech : My speech on Yale Law School's embrace of AI-generated smears  », MondoWeiss, 13 mars 2023.

8«  Miami Beach mayor moves to evict theater operator for showing Oscar winner “No Other Land”  », Jewish Telegraphic Agency, 16 mars 2025.

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