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20.02.2026 à 06:00

Ramadan. Chroniques d'un jeûneur

Laurent Bonnefoy

Alors que débute le mois de ramadan de l'année 1447 du calendrier hégirien, Akram Belkaïd publie une touchante introspection sur son expérience intime de jeûne. Il saisit là matière à explorer les sens pluriels que prend cette période de spiritualité et de consommation parfois frénétique pour les musulmans du monde. Dans les médias français, le mois de ramadan est fréquemment présenté comme un problème public. Il est l'objet de controverses absurdes qui reviennent comme des marronniers. (…)

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Texte intégral (1208 mots)

Alors que débute le mois de ramadan de l'année 1447 du calendrier hégirien, Akram Belkaïd publie une touchante introspection sur son expérience intime de jeûne. Il saisit là matière à explorer les sens pluriels que prend cette période de spiritualité et de consommation parfois frénétique pour les musulmans du monde.

Dans les médias français, le mois de ramadan est fréquemment présenté comme un problème public. Il est l'objet de controverses absurdes qui reviennent comme des marronniers. Élèves et travailleurs musulmans qui manqueraient de concentration, sportifs manquant de « jus », espaces halal dans les supermarchés jugés envahissants, ou incivilités nocturnes dans les « quartiers » : ces thèmes révèlent le rapport fantasmé d'une partie des élites au quatrième pilier de l'islam. À l'inverse, les injonctions religieuses et l'aspect parfois démonstratif des appels au respect du jeûne diurne par certains acteurs musulmans desdits « quartiers » ou sur internet occultent trop souvent la part intime de ce mois sacré.

Polysémie du ramadan

C'est tout le mérite des Chroniques du ramadan d'Akram Belkaïd que de mettre en lumière la dimension affective que charrie le ramadan. Par là même, l'auteur délaisse les controverses et les instrumentalisations et se place à vie d'homme et de femme — croyant ou non. Il précise :


Il n'y a rien d'étrange ni de mystérieux dans le fait de jeûner durant le mois de ramadan. Pas de rite obscur, pas d'incantation ésotérique, pas d'intention violente ou de volonté prosélyte. La chose est très simple et personnelle. Rien de plus.

L'humour parfois caustique d'Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, redonne au ramadan, ce « fait social total » comme aurait pu le décrire le sociologue Marcel Mauss, sa polysémie. Ni uniquement incantation religieuse, ou moment de spiritualité, ni seulement coquille culturelle vidée de sens, le ramadan est tant de choses à la fois. Il est aussi une fête dont il convient de (re)trouver le sens, y compris politique.

La succession des vingt chroniques, l'usage de la première personne et la sagacité éprouvée de ces observations en font un ouvrage accessible. Sans réel début ni fin, il conviendra de picorer dans les chapitres à sa guise et en fonction de son appétit ou de sa soif du moment. Akram Belkaïd alterne entre la légèreté quand il décrit le consumérisme ou les « trucs » déployés par certains jeûneurs pour ne point trop changer leurs habitudes, et la gravité quand il se demande ce qu'il est encore possible de célébrer après les dizaines de milliers de morts de Gaza.

De Mascate à la place Monge

L'on retiendra tout d'abord combien l'exploration de ce mois sacré révèle une ambivalence entre ses dimensions universelles et particulières. Fait indéniablement mondialisé, le ramadan évolue constamment sous l'effet de phénomènes de « créolisation ». Les chroniques d'Akram Belkaïd ici publiées rappellent ce qu'il y a de commun entre un iftar, repas de rupture du jeûne, à Mascate, à Argenteuil et à Alger. Dans le même temps, chacune de ces expériences ramadanesques, qu'elle se déroule place Monge, dans le 5e arrondissement de Paris, ou dans le désert égyptien, est marquée par l'intime, un contexte politique et toute une série de singularités.

Ainsi le ramadan est-il une porte d'entrée pour appréhender les sociétés, mais aussi les individus, les comparer dans leurs pratiques quotidiennes, tout en préservant une part de joie et de bonheur. Reconnaissons que l'état du monde ne nous offre actuellement guère l'opportunité de nous montrer légers. C'est là aussi un atout de ce « voyage intimiste au cœur du jeûne ». Sa dimension humaniste — et donc indéniablement politique — transparait dans chaque page et le fait qu'il s'achève par une surprise culinaire n'en est que plus délectable.

La part revisitée du religieux

La succession des chroniques de l'auteur nourrit aussi une réflexion sur la place de la religion dans la société française. À rebours des discours politiques qui cherchent à imposer un effacement du religieux, surtout — et parfois seulement — quand il est musulman, les Chroniques du ramadan ici présentées illustrent combien la spiritualité contemporaine ne s'efface pas. Seul son sens et ses manifestations se transforment. Le ramadan décrit et vécu par l'auteur s'inscrit aussi dans un contexte français, dans une histoire parfois plus longue que certains voudraient bien nous le faire croire et qui n'en fait pas un objet importé ou étranger.

La vivacité de la pratique du jeûne par les musulmans, sous des formes variées et très souvent individualisées, en fait l'incarnation de processus contemporains qui recomposent la part du religieux. Ceux-ci concernent également juifs et chrétiens ainsi que des adeptes d'autres formes de relations au divin. Les nouvelles générations, dont le rapport souple à la laïcité est souvent stigmatisé par leurs aînés en France, s'inscrivent dans un rapport distinct au spirituel et à ses manifestations quotidiennes. La valorisation inattendue du carême sur les réseaux sociaux catholiques, la mise en avant de formes de judéité qui mettent l'État israélien à distance incarnent des quêtes de sens qui sont autant personnelles que collectives. Elles peuvent être surprenantes, contre-intuitives, mais elles ne sont pas nécessairement le signe d'une irrationalité croissante ou d'un obscurantisme qui vient. L'affirmation de la banalité du mois sacré de ramadan, à travers les expériences singulières d'Akram Belkaïd, est dans ce cadre une contribution pertinente, et donc loin d'être anecdotique, à la compréhension de notre époque.

20.02.2026 à 06:00

« Leïla Shahid ne défendait pas la cause palestinienne, elle l'incarnait »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)

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Texte intégral (1631 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Jeudi 19 février 2026.

Je ne sais pas si les mots vont pouvoir exprimer ce que je veux dire. Exprimer ma tristesse, exprimer ma douleur, exprimer ma perte. La perte de cette grande dame que j'ai toujours admirée, que j'ai toujours respectée, qui a toujours été pour moi le symbole même de la dignité et de l'humanité de la cause palestinienne.

Je l'ai rencontrée pour la première fois en 1998 à Aix-en-Provence, où je poursuivais mes études. Elle était venue parler en compagnie de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien. Je connaissais déjà Darwich, j'attendais le moment de le revoir, mais je n'avais pas encore rencontré cette très jolie dame, très modeste, dont j'adorais l'accent chantant qui roulait les « r », chaque fois que je l'entendais à la radio ou sur les plateaux de télévision.

« Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil »

Elle était pour moi un exemple de la façon de parler de la cause palestinienne, d'exprimer la douleur des Palestiniens, ou bien de ceux de Palestine ou ceux des camps de réfugiés au Liban, en Syrie ou en Jordanie.

À Aix, j'ai pu lui serrer la main brièvement, je n'ai pas eu le temps de lui exprimer mon admiration. Il m'a fallu attendre trente ans. Un jour, en plein génocide à Gaza, je reçois un appel sur mon portable et je reconnais dès le premier mot cette voix que j'entendais à la radio et à la télévision : « Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil. » Je crois que ce fut la plus grande joie de ma vie. Et cette voix me disait qu'elle me soutenait, qu'elle suivait mon journal sur Orient XXI et mes interventions à la télé, à la radio. J'ai reçu ces paroles comme un grand honneur. En même temps, elles m'investissaient d'une grande responsabilité, parce que je n'arriverai jamais à faire ce qu'elle a fait pour la Palestine et pour la cause palestinienne.

Leïla Shahid n'était pas une des meilleurs diplomates palestiniens, c'était LA meilleure. Elle n'était pas née en Palestine mais savait parler au nom des Palestiniens. J'ai beaucoup appris de sa façon de parler à l'Occident, surtout aux Français. C'est elle qui m'a appris comment parler à l'Autre, à ceux qui ne font pas partie de notre culture ou qui ne partagent pas notre religion : avec amour et dignité. Elle n'essayait pas d'enfoncer les portes, mais plutôt de procéder pas à pas, de créer l'ambiance de la cohabitation. Elle parlait avec son cœur plein d'humanité, expliquait avec délicatesse et avec une grande finesse son amour pour la Palestine, et les souffrances des Palestiniens. À l'époque, quand j'écoutais ses interventions, je n'avais pas une grande connaissance des enjeux politiques et stratégiques en Occident, surtout en France, tout cela me dépassait. Mais j'étais impressionné par sa posture, sa dignité, sa façon d'aller à l'essentiel, toujours à hauteur d'humanité. Elle ne défendait pas la cause, elle l'incarnait. J'ai appris d'elle comment toucher la culture de l'autre, comment parler avec lui en utilisant son langage, en faisant des références à son histoire.

Comment toucher le cœur des autres ? Comment parler de cœur à cœur ? J'aimais la façon qu'avait Leïla Shahid de construire des ponts, de tisser des liens très forts entre les cultures et les populations. Elle défendait la cause palestinienne avec une grande noblesse et une grande intelligence. Grâce à elle, j'ai compris que débattre, ce n'est pas faire preuve de faiblesse, mais plutôt faire preuve d'une force maîtrisée, que le débat est un lieu de culture, d'échange et surtout de respect de l'autre.

Comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur

Leïla, j'ai beaucoup appris de toi. À l'époque, quand j'étais à Aix, la majorité des Français ne savait pas grand-chose de la Palestine. Ils connaissaient Yasser Arafat et Israël, mais c'était tout. J'essayais de faire comme toi, de parler aux gens, d'améliorer mon français pour avoir la même aisance que toi. J'essayais même de rouler les « r » comme toi, tellement j'aimais la musique de ta parole… mais sans y arriver.

Je n'ai ni ta diplomatie ni ton intelligence, mais j'ai essayé de me hisser à ton niveau et à celui de la cause palestinienne comme tu la défendais. Alors quand tu m'as téléphoné pour me dire que tu voulais préfacer mon livre, ce fut comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur. J'ai eu une raison de plus pour souhaiter l'arrêt de cette guerre et de ce génocide : pouvoir te dire en face tout ce que je suis en train de t'écrire. Te dire mon admiration et mon respect, te dire que tu étais ma professeure, que tu étais la meilleure représentatrice de la Palestine. Que tu étais la cause palestinienne, parlant au monde entier, d'une capitale à l'autre, de l'injustice que nous vivons. Je voulais te dire combien j'étais honoré que tu m'aies appelé au téléphone, et que tu fasses partie de mon groupe WhatsApp, et d'échanger des messages avec toi.

J'étais si heureux que tu sois là. Ton soutien m'a donné beaucoup de force, beaucoup de détermination pour continuer à parler. Mon père, qui était journaliste, m'a appris l'amour de la Palestine, et qu'une plume valait beaucoup plus que les mitrailleuses et les bombes atomiques. Mais toi, tu m'as appris comment parler aux autres, comment construire des ponts. Comment transmettre la question palestinienne à des populations entières de l'Occident, avec cette petite plume que mon père m'a donnée.

Essayer de prolonger ton chemin

Tu m'as appris à avoir le courage d'affronter celui qui nous veut du mal, ou bien celui qui, par idéologie, veut faire de nous des terroristes, transformer la victime en bourreau. Le courage d'affronter ces gens-là avec humanité, et avec beaucoup de force. Tu m'as appris à ne pas demander la compassion, mais à éveiller les consciences. Parce que nous sommes du côté du droit. Quand je fais des interventions ou quand j'écris, j'essaie de t'imiter, de me souvenir que j'ai la responsabilité de représenter avec honneur la juste cause. Comme on dit chez nous, « nous sommes les propriétaires du droit » (pour dire que le droit est de notre côté). Nous ne sommes ni des bourreaux ni des colons. Nous sommes un peuple qui vivait en paix, et dont quelqu'un est venu prendre la terre.

Et toi, tu étais la meilleure pour montrer qui est le bourreau et qui est la victime. Je voulais continuer à apprendre de toi mais tu es partie trop tôt. J'avais tant de choses à te dire. Je voulais te présenter ma famille, Sabah, Walid et Ramzi. Je voulais leur dire tout ce que tu étais pour moi, les yeux dans les yeux. Je voulais leur dire : « Voici ma professeure. » Comme quelqu'un qui veut présenter à ses enfants son professeur le plus aimé quand il était petit. Mais tu n'étais pas seulement une professeure pour moi, tu étais une véritable école à toi toute seule : une école de diplomatie, d'humanité, de savoir-faire. Une école de dignité. Une école engagée, ferme sans être dure. Et sans haine.

Ton combat continue, Leïla. On va essayer de prolonger ton chemin. Tu es toujours en nous, tu seras toujours notre guide, notre lumière et notre école. Et j'espère qu'on sera à la hauteur. Tu as tout mon respect, ma gratitude et ma fidélité.

Rencontre Orient XXI Libertalia au Lieu dit 28 novembre 2024 - YouTube

19.02.2026 à 06:00

Syrie. Un accord au goût amer pour les Kurdes

Chris Den Hond

Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes. 17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce (…)

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Texte intégral (2585 mots)

Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes.

17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce passage que les camions, les citernes de pétrole et les personnes entrent et sortent du territoire autonome kurde syrien. Ce point de passage garantit des revenus à l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).

Après avoir conquis la totalité d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor aux dépens des Forces démocratiques syriennes (FDS), l'armée syrienne se trouve aux portes de la ville de Hassaké. La menace d'une reprise du reste du territoire autonome par l'armée syrienne pèse lourd. Les Kurdes essayent de sauver les meubles. Ils sont horrifiés par la fin rapide de la « coexistence entre communautés, notamment kurdes et arabes », selon l'idéologie officielle des autorités de l'AANES.

Des Kurdes nous amènent à Tirbespi, à 25 kilomètres à l'est de Qamishli, où des milices faisant partie de l'armée officielle de Damas font monter des mortiers sur la ligne de front. C'est la « mobilisation générale ». Hommes et femmes de tout âge, kalachnikovs à la main, se rassemblent sur tous les ronds-points de la région à majorité kurde. Ces comités d'autodéfense vont essayer d'empêcher l'arrivée du gouvernement dans la région. Hussein Khaled, la cinquantaine, est à la fois en colère et inquiet : « Nous protégeons les acquis de notre révolution. »

Un sentiment de trahison

Le 4 janvier, après une proposition de compromis faite par le pouvoir d'Ahmed Al-Charaa le 21 décembre 2025, une réunion se tient à Damas, sous supervision étatsunienne et française. Le texte issu de cette concertation est prêt à être signé quand Assaad Al-Chaibani, le ministre syrien des affaires étrangères, quitte la salle après avoir reçu une note. À son retour, il suspend la signature.

Les 5 et 6 janvier, à Paris, des discussions entre Israël et des responsables de Damas se tiennent sous l'égide des États-Unis. Le but : trouver un accord entre Israël et la Turquie concernant la Syrie. Damas — avec la Turquie derrière elle — fait des concessions majeures : elle abandonne le plateau du Golan à Israël et laisse le sud-ouest sous l'influence de Tel-Aviv, sans risque d'être attaqué par l'armée syrienne. En échange, Damas obtient l'autorisation des Occidentaux d'entrer dans la région autonome tenue par les Kurdes et leurs alliés.

L'offensive de l'armée syrienne commence le 6 janvier à Alep et ne s'arrête que devant les portes de Hassaké dans le nord-est de la Syrie. La volte-face des tribus et des combattants arabes au sein des FDS est largement commentée parmi la population de la région autonome, tout comme la position de Washington, perçue comme une trahison. En effet, Tom Barrack, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, déclare le 20 janvier sur X :

L'objectif initial des FDS en tant que principale force anti-État islamique sur le terrain a largement disparu, Damas étant désormais disposé et en mesure d'assumer les responsabilités en matière de sécurité, y compris le contrôle des centres de détention et des camps de l'organisation de l'État islamique.

Hikmet Habeeb, lui-même arabe et ancien président de l'assemblée cantonale de la région autonome du nord-est, nous accueille dans son bureau. Il tente une explication :

Les tribus arabes suivent le plus fort. Ils étaient avec nous quand nous les avons protégés contre l'organisation de l'État islamique (OEI). Mais maintenant que le gouvernement de Damas arrive dans la région, ils retournent leur veste. Bien avant l'offensive de Damas, un important chef de tribu arabe nous avait fait savoir déjà que si l'armée syrienne arrivait avec des membres de [sa] tribu, [ils n'allaient] pas [se] battre contre eux.

Avec la défection des arabes au sein des FDS, les effectifs avaient rapidement diminué de 100 000 à 50 000. Impossible, dans ces conditions, de tenir le front à l'est de l'Euphrate. Les FDS décident alors de ne pas se battre pour Raqqa et Deir ez-Zor, évitant ainsi un bain de sang, et de se concentrer sur les villes à majorité kurde. Hikmet Habeeb reconnaît : « Nous sommes confrontés à des défections de tous les côtés. De plus, des médias panarabes comme Al-Jazira et Al-Arabiya ne ratent pas une seule occasion de noircir les Kurdes et les FDS avec une propagande mensongère. » Kamal Chomani, rédacteur en chef du journal en ligne The Amargi explique que les problèmes de gouvernance et les abus des FDS étaient connus bien avant : « Les Kurdes eux-mêmes en sont les critiques les plus virulents. Mais la vague actuelle de dénigrement des Kurdes est dictée par l'évolution des alliances. »

La nécessité d'un nouvel accord

Un cessez-le-feu de trois jours est déclaré le lendemain de notre arrivée au « Rojava », le 18 janvier 2026. La menace est momentanément suspendue. Mais les pourparlers n'avancent toujours pas. Damas veut tirer avantage de sa victoire militaire sur le terrain et impose un texte en six points à la délégation kurde à Damas. Dans les faits, c'est une pure et simple demande de capitulation : adhésion individuelle – et non en tant que brigades – des FDS à l'armée syrienne, après vérification sécuritaire, et deux heures optionnelles d'apprentissage de la langue kurde dans les villes où les Kurdes sont majoritaires. Mazloum Abdi, le commandant général des FDS, et son équipe quittent la table des négociations.

Beaucoup de commentateurs décrivent l'attitude kurde comme « maximaliste », un « refus du compromis » en raison de la domination la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais les Kurdes que nous rencontrons, des officiels, des commerçants, des travailleurs ou des journalistes, sont unanimes : ils refusent toutes et tous une reddition ou une capitulation. « Nous ne nous sommes pas battus avec autant de détermination et avec autant de morts pour aussi peu de résultats », nous explique Ahin, une jeune étudiante à l'université à Qamishli.

Face au risque de la perte de tout le « Rojava » et d'un bain de sang, la direction kurde tente de se frayer un chemin tout en traçant les lignes rouges : elle accepte la gestion des frontières, des aéroports et des ressources énergétiques par Damas, mais exige de conserver l'autodéfense des villes à majorité kurde, une gestion politique décentralisée du territoire et la préservation des droits culturels kurdes — notamment leur langue.

De son côté, Abdullah Öcalan, le chef du PKK, menace de rompre le processus de paix engagé avec la Turquie si le « Rojava » continue à être attaqué. La diaspora kurde se mobilise. Cette pression populaire, combinée aux efforts diplomatiques de Massoud Barzani et Bafel Talabani, les deux dirigeants kurdes irakiens, finit par convaincre Ankara, Damas et Washington de la nécessité d'un nouvel accord.

Car sans accord, les cercueils n'auraient pas cessé d'arriver, comme en ce jour au cimetière de Qamishli, où l'on enterre dix jeunes tués dans les confrontations récentes à Raqqa. Rohilat Afrin, la commandante des YPJ, les Unités de protection des femmes, ne décolère pas. Devant la foule et sous une pluie battante, elle crie : « Nous nous sommes durement battues pour nos droits, nous allons les garder. »

Dans la région autonome, les femmes jouent un rôle primordial dans toutes les sphères de la société. Dans les négociations en cours, rien ne filtre sur le rôle des combattantes. Sur la ligne de front, l'une d'entre elles assure que « les femmes ne vont pas retourner dans leur cuisine si jamais le régime de Damas reprend le contrôle de cette région. »

Des milliers de nouveaux déplacés

Le 22 janvier, nous nous mettons en route pour la ligne de front à Hassaké, ville mixte arabo-kurde, à deux heures de route de Qamishli. Les troupes de Damas se trouvent à deux kilomètres du centre-ville. Si Hassaké tombe, la région à majorité kurde se trouvera tellement réduite qu'elle deviendra économiquement invivable.

Quand nous rentrons le lendemain à Qamishli, les drapeaux des FDS symbolisant une Syrie fédérale ont disparu. Restent ceux des YPG et YPJ, ainsi que le drapeau du Kurdistan — rouge, blanc et vert avec le soleil au milieu — aussi utilisé par le Gouvernement régional du Kurdistan irakien. Les principaux concernés se sentent abandonnés de tous. Finis les principes de la coexistence entre les peuples. Il ne leur reste que la solidarité inter-kurde. Bilal, journaliste kurde, nous confie :

Le PKK a perdu des plumes. Son projet de coexistence entre les peuples ne fonctionne visiblement pas. Les gens ici regardent désormais vers les Kurdes d'Irak. Mais soyons honnêtes : sans les guérilleros du PKK, descendus de la montagne de Qandil en 2014, Kobané ne serait pas libérée et le génocide contre les yézidis à Chengal n'aurait pas été arrêté. C'est le PKK qui avait ouvert un corridor et sauvé des dizaines de milliers de vies.

Le 24 janvier, nous visitons une école à Qamishli occupée par des familles qui ont emporté avec elles les biens qui leur restaient. L'offensive récente de Damas a créé 150 000 nouveaux déplacés internes, selon un comptage de l'Administration autonome. Pour certains, c'est le quatrième ou cinquième déplacement. Walid Ali, un quinquagénaire originaire d'Afrin, raconte son calvaire :

Nous sommes partis d'abord d'Afrin à Tel Rifaat, où nous sommes restés sept ans. En janvier 2026, des milices syriennes pro-turques nous ont de nouveau attaqués et nous avons dû fuir vers Tabqa. Ensuite, l'armée syrienne est arrivée et nous sommes partis pour Raqqa. Une fois Raqqa tombée, nous nous sommes déplacés vers Hassaké. Et nous voici maintenant à Qamishli.

Evin, une jeune fille de 17 ans, fond en larmes : « Nous avons dû partir à quatre reprises. Nous n'avons jamais eu l'opportunité d'aller à l'école. J'en ai marre d'être déplacée. » Ces déplacés viennent s'ajouter au demi-million de déplacés internes causés par l'agression turque de 2018 et 2019. Ils auraient dû pouvoir rentrer chez eux à la suite de l'accord du 10 mars 2025, mais celui-ci est resté lettre morte. Cependant, plusieurs personnes, plutôt âgées, sont rentrées à Afrin. Les déplacés espèrent un nouvel accord pour pouvoir rentrer.

L'espoir malgré tout

Le 30 janvier 2026, la nouvelle tombe enfin : un accord est conclu entre Damas et les Kurdes. Mais ce n'est pas la fête. Les visages restent sombres. Les termes de l'accord ne suscitent guère d'enthousiasme. Simplement le soulagement que Damas ait fini par accepter les lignes rouges tracées par les Kurdes. Les négociateurs kurdes, Mazloum Abdi et Ilham Ahmed, considèrent avoir évité un bain de sang. Les institutions de l'Administration autonome seront intégrées en tant que telles dans le nouvel État syrien. Les déplacés pourront rentrer chez eux. La Turquie doit se retirer des zones occupées.

Hozane Ehmed, Kurde syrienne originaire de Hassaké, regarde la nouvelle situation d'un œil plutôt positif :

Les FDS gardent trois brigades à Hassaké et une brigade à Kobané. Cela ne s'appelle pas une autonomie militaire, mais ce n'est pas non plus une intégration individuelle comme l'avait exigé Damas. Les régions de Hassaké, Amoude, Derik et Qamishli devraient s'autogérer avec une présence policière conjointe ou très discrète de la part de Damas. Le seul problème qui demeure concerne Kobané et Afrin, qui seront liées à la province d'Alep, et pas aux provinces à majorité kurde dans l'est de la Syrie, donc sans continuité territoriale. Kobané est d'ailleurs toujours assiégée. Nous avons perdu du territoire, mais nous avons gagné la reconnaissance de nos droits en tant que peuple kurde, chose que l'on n'avait pas auparavant.

Nous quittons la Syrie par là où nous sommes entrés. Entre-temps, les autorités kurdes ont déclaré que le poste-frontière de Semalka restera sous contrôle des FDS avec, seulement, la présence de quelques fonctionnaires de Damas. Une victoire de plus pour la solidarité inter-kurde.

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