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31.08.2026 à 07:48

Walter Benjamin, marxiste libertaire

F.G.

Walter Benjamin occupe une place unique dans l'histoire de la pensée marxiste moderne : il est le premier partisan du matérialisme historique à rompre radicalement avec l'idéologie du progrès. Son marxisme possède de ce fait une qualité particulière, qui le met à part des formes dominantes et officielles et lui confère une formidable supériorité méthodologique. Cette particularité n'est pas sans rapport avec sa capacité à incorporer au sein de la théorie marxiste des éléments de la critique (…)

- En lisière
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Walter Benjamin occupe une place unique dans l'histoire de la pensée marxiste moderne : il est le premier partisan du matérialisme historique à rompre radicalement avec l'idéologie du progrès. Son marxisme possède de ce fait une qualité particulière, qui le met à part des formes dominantes et officielles et lui confère une formidable supériorité méthodologique. Cette particularité n'est pas sans rapport avec sa capacité à incorporer au sein de la théorie marxiste des éléments de la critique romantique de la civilisation, de la tradition messianique juive et de la pensée anarchiste. Benjamin appartient, ensemble avec son ami Gershom Scholem, à cette nébuleuse des penseurs juifs à sensibilité messianique qui seront attirés, au début du siècle, par l'utopie libertaire : Martin Buber, Gustav Landauer, Ernst Toller, Hans Kohn et beaucoup d'autres. Leur démarche se nourrit des affinités électives entre messianisme juif et anarchisme : le renversement des puissants de ce monde, la perspective restauratrice/utopique, le changement radical plutôt que l'amélioration ou le « progrès », le catastrophisme [1]. Et comme plusieurs de ces intellectuels juifs de tendance libertaire – Georg Lukács, Ernst Bloch, Erich Fromm, Leo Löwenthal, Manès Sperber – Benjamin découvrira le marxisme après la Première Guerre mondiale. Cependant, contrairement à eux, il ne va pas effacer son inclination anarchiste initiale, mais tendra, de façon explicite jusqu'à la fin des années 1920 et de forme plus implicite par la sui- te, à l'articuler, la combiner, la fusionner même avec le communisme marxiste. Cette démarche est une des caractéristiques les plus singulières de sa pensée.

Premiers pas libertaires

C'est au début de 1914, lors d'une conférence sur la vie des étudiants, que Benjamin va faire référence, pour la première fois, à l'utopie libertaire. Il oppose les images utopiques, révolutionnaires et messianiques, à l'idéologie du progrès linéaire, informe et vide de sens, qui, « confiante en l'infini du temps… discerne seulement le rythme plus ou moins rapide selon lequel hommes et époques avancent sur la voie du progrès ». Il rend hommage à la science et à l'art libres « étrangers à l'État et souvent ennemis de l'État » et se réclame des idées de Tolstoï et des « anarchistes les plus profonds » [2]. Mais c'est surtout dans son essai de 1921, Critique de la violence, que l'on trouve des réflexions directement inspirées par Georges Sorel et l'anarcho-syndicalisme. L'auteur ne cache pas son mépris absolu des institutions étatiques, comme la police – « la forme de violence la plus dégénérée qui se puisse concevoir » – ou le Parlement (« déplorable spectacle »). Il approuve sans réserve la critique antiparlementaire « radicale et parfaitement justifiée » des bolcheviks et des anarcho-syndicalistes – deux courants qu'il associe ici explicitement comme étant du même bord – ainsi que l'idée sorélienne d'une grève générale qui « s'assigne comme seule et unique tâche de détruire la violence de l'État ». Cette perspective, qu'il désigne lui-même par le terme anarchiste, lui semble digne d'éloges parce que « profonde, morale et authentiquement révolutionnaire [3] ». Dans un texte de cette même époque, resté inédit, « Le droit à l'usage de la violence – Feuilles pour un socialisme religieux » (1920-1921) –, il est encore plus explicite, en désignant sa propre pensée comme anarchiste : « L'exposition de ce point de vue est une des tâches de ma philosophie morale, pour laquelle le terme anarchisme peut certainement être utilisé. Il s'agit d'une théorie qui ne rejette pas le droit moral à la violence en tant que tel, mais plutôt le refuse à toute institution, communauté ou individualité qui s'accorde le monopole de la violence [4]. »

Il est donc évident, à la lecture de ces différents écrits des années 1914-1921, que la tendance première de Benjamin, qui donne forme éthico-politique à son rejet radical et catégorique des institutions établies, est l'anarchisme. Ce n'est que tardivement – par rapport aux événements révolutionnaires de 1917-1923 en Russie et en Europe – qu'il va découvrir le marxisme. Ces événements l'ont sans doute rendu plus réceptif, mais c'est seulement en 1923-1924, en lisant Histoire et conscience de classe (1923) de Georg Lukács, et en faisant la connaissance, lors de vacances en Italie, de la bolchevique lettone Asja Lacis – dont il tombera amoureux – qu'il commence à s'intéresser au communisme marxiste qui deviendra bientôt un dispositif central dans sa réflexion politique. Dans une lettre de septembre 1924 à son ami Scholem, il reconnaît des tensions entre ce qu'il appelle « les fondements de mon nihilisme » et la dialectique hégéliano-marxiste de Lukács ; ce qu'il admire le plus dans le livre de ce dernier, c'est l'articulation entre théorie et pratique qui constitue « le noyau philosophique dur » de l'ouvrage et lui donne une supériorité telle que « toute autre approche n'est jamais que phraséologie démagogique et bourgeoise » [5].

Communisme et anarchisme

Deux années plus tard, en mai 1926, il écrit à Scholem qu'il envisage d'adhérer au Parti communiste, mais il affirme aussi que cela ne signifie pas qu'il pense « abjurer » son ancien anarchisme – terme qui remplace, dans ce document, celui de « nihilisme » utilisé dans d'autres documents et dans la lettre de 1924. Pour lui, les méthodes anarchistes sont « assurément impropres » et les buts communistes sont « un non-sens » ; cependant cela « n'enlève pas un iota à l'action communiste, parce qu'elle est le correctif de ces buts et parce qu'il n'y a pas de buts politiques sensés » [6] L'argument est passablement elliptique, mais Benjamin semble suggérer que la praxis communiste permet d'atteindre des buts anarchistes (« non-politiques »). S'il décide, après moult hésitations, de ne pas adhérer au mouvement communiste, il n'en reste pas moins une sorte de proche sympathisant d'un type sui generis, qui se distingue du modèle habituel par la lucidité et la distance critique – comme le témoigne clairement son Journal de Moscou de 1926-1927, où il manifeste son inquiétude envers la tentative du pouvoir soviétique d'« arrêter la dynamique du processus révolutionnaire » [7]. Une critique qui se nourrit sans doute de la rafraîchissante source libertaire qui continue à couler au sein de son œuvre. Le premier ouvrage de Benjamin où l'impact du marxisme est visible, c'est Sens unique, un surprenant collage de notes, commentaires et fragments sur la République de Weimar dans les années de l'inflation et de la crise de l'après-guerre, rédigé en 1923-1925 et publié en 1928. Le tournant qui intervient dans sa pensée peut être illustré en comparant une première version du manuscrit, rédigée en 1923, avec celle, définitive, qu'il écrira deux ans plus tard. Par exemple, le chapitre intitulé « Panorama impérial » contient dans sa formulation de 1923, l'observation suivante, au sujet de l'homme victime de la misère (à cause de la crise) : « Il doit alors tenir ses sens en éveil, pour percevoir toute humiliation qui lui est imposée et ainsi les discipliner longtemps, jusqu'à ce que ses souffrances aient ouvert non plus la rue en pente de la haine, mais le chemin montant de la prière [das aufsteigenden Pfad des Gebetes]. » Or, la version de 1925 reprend mot pour mot cette phrase, sauf pour la conclusion, qui devient alors quelque chose de radicalement distinct : « … jusqu'à ce que ses souffrances aient ouvert non plus la rue en pente du chagrin, mais le chemin montant de la révolte [den aufsteigenden Pfad der Revolte] » [8]. Malgré son intérêt pour le communisme, il est intéressant de constater que le seul courant politique révolutionnaire mentionné dans cet ouvrage est… l'anarcho-syndicalisme. Dans un fragment curieusement intitulé « Ministère de l'Intérieur », Benjamin examine deux types-idéaux du comportement politique : a) l'homme politique conservateur, qui n'hésite pas à mettre sa vie privée en contradiction avec les maximes qu'il défend dans la vie publique ; b) l'anarcho-syndicaliste, qui soumet impitoyablement sa vie privée aux normes dont il veut faire les lois d'un état social futur [9].

Une lecture marxiste-libertaire du surréalisme

Le document marxiste-libertaire le plus important de Benjamin est sans doute son essai sur le surréalisme en 1929. Dès les premiers paragraphes de l'article, Benjamin se décrit lui-même comme « l'observateur allemand » situé dans une position « infiniment périlleuse entre la fronde anarchiste et la discipline révolutionnaire ». Rien ne traduit de façon plus concrète et active la convergence si ardemment désirée entre ces deux pôles que la manifestation organisée par les communistes et les libertaires en défense des anarchistes Sacco et Vanzetti. Elle n'est pas passée inaperçue des surréalistes et Benjamin ne manque pas de relever « l'excellent passage » [ausgezeichnete Stelle] de Nadja où il est question des « passionnantes journées d'émeute qu'a connues Paris sous le signe de Sacco et Vanzetti : Breton assure que, lors de ces journées, le Boulevard Bonne-Nouvelle vit s'accomplir la promesse stratégique de révolte que lui avait faite depuis toujours son nom » [10].

Il est vrai que Benjamin a une conception extrêmement large de l'anarchisme. Décrivant les origines lointaines/prochaines du surréalisme, il écrit : « Entre 1865 et 1875, quelques grands anarchistes, sans communication entre eux, ont travaillé à leurs machines infernales. Et le surprenant est que, d'une façon indépendante, ils aient réglé leurs mécanismes d'horlogerie exactement à la même heure ; c'est simultanément que quarante ans plus tard explosaient en Europe occidentale les écrits de Dostoïevski, de Rimbaud et de Lautréamont » [11]. La date, quarante ans après 1875, est évidemment une référence à la naissance du surréalisme avec la publication, en 1924, du premier Manifeste. S'il désigne ces trois auteurs comme « grands anarchistes » », ce n'est pas seulement parce que l'œuvre de Lautréamont, « véritable bloc erratique », appartient à la tradition insurrectionnelle, ou parce que Rimbaud a été communard. C'est surtout parce que leurs écrits font sauter en l'air, comme la dynamite de Ravachol, ou des nihilistes russes sur un autre terrain, l'ordre moral bourgeois, le « dilettantisme moralisateur » des Spiesser et des philistins [12].

Mais la dimension libertaire du surréalisme se manifeste aussi de façon plus directe : « Depuis Bakounine, l'Europe a manqué d'une idée radicale de la liberté. Les surréalistes ont cette idée. » Dans l'immense littérature sur le surréalisme des dernières soixante-dix années, il est rare de trouver une formule aussi prégnante, aussi capable d'exprimer, par la grâce de quelques mots simples et tranchants, le « noyau infracassable de nuit » du mouvement fondé par André Breton. Selon Benjamin, c'est « l'hostilité de la bourgeoisie à toute déclaration de liberté spirituelle radicale » qui a poussé le surréalisme vers la gauche, vers la révolution, et, à partir de la guerre du Rif, vers le communisme. Comme l'on sait, en 1927, Breton et d'autres surréalistes vont adhérer au Parti communiste français [13].

Cette tendance à une politisation et à un engagement croissant ne signifie pas, aux yeux de Benjamin, que le surréalisme doive abdiquer sa charge magique et libertaire. Au contraire, c'est grâce à ces qualités qu'il peut jouer un rôle unique et irremplaçable dans le mouvement révolutionnaire : « Procurer à la révolution les forces de l'ivresse, c'est à quoi tend le surréalisme en tous ses écrits et toutes ses entreprises. On peut dire que c'est sa tâche la plus propre. » Pour accomplir cette tâche, il faut néanmoins que le surréalisme dépasse une posture trop unilatérale et accepte de s'associer au communisme : « Il ne suffit pas qu'une composante d'ivresse vive, comme nous le savons en toute action révolutionnaire. Il se confond avec le composant anarchiste. Mais y insister de façon exclusive serait sacrifier entièrement la préparation méthodique et disciplinaire de la révolution à une praxis qui oscille entre l'exercice et l'avant-fête » [14].

Une ivresse libertaire

En quoi consiste donc cette « ivresse », ce Rausch dont Benjamin voudrait tellement procurer les forces à la révolution ? Dans Sens unique (1928), Benjamin se réfère à l'ivresse comme expression du rapport magique de l'homme ancien au cosmos, mais il laisse entendre que l'expérience [Erfahrung] du Rausch qui caractérisait cette relation rituelle avec le monde a disparu de la société moderne. Or, dans l'essai de la Literarische Welt, il semble l'avoir retrouvée, sous une forme nouvelle, dans le surréalisme [15].

Il s'agit d'une démarche qui traverse les nombreux écrits de Benjamin : l'utopie révolutionnaire passe par la redécouverte d'une expérience ancienne, archaïque, préhistorique : le matriarcat (Bachofen), le communisme primitif, la communauté sans classes ni État, l'harmonie originaire avec la nature, le paradis perdu d'où nous éloigne la tempête « progrès », la « vie antérieure » où le printemps adorable n'avait pas encore perdu son odeur (Baudelaire). Dans tous ces cas, Benjamin ne prône pas un retour au passé mais – selon la dialectique propre au romantisme révolutionnaire – un détour par le passé vers un avenir nouveau, intégrant toutes les conquêtes de la modernité depuis 1789 [16]. Cette dialectique se manifeste de façon frappante dans l'essai de 1935 – généralement ignoré des commentateurs – sur Bachofen, un des textes les plus importants pour saisir la conception de l'histoire de Benjamin. Il est d'autant plus intéressant que les années 1933-1935 sont celles où le philosophe berlinois semble – apparemment – le plus proche du marxisme « productiviste » et techno-moderniste de l'URSS stalinienne des années du Plan Quinquennal.

L'œuvre de Bachofen, souligne Benjamin, a été inspirée par des « sources romantiques », et elle a attiré l'intérêt de penseurs marxistes et anarchistes (comme Élisée Reclus) par son « évocation d'une société communiste à l'aube de l'histoire ». Réfutant les interprétations conservatrices et fascistes (Ludwig Klages, Alfred Bäumler), et en s'appuyant sur la lecture freudo-marxiste d'Erich Fromm, Benjamin souligne que Bachofen « avait scruté à une profondeur inexplorée les sources ». Quant à Engels et Lafargue, leur intérêt a été attiré par son étude des sociétés matriarcales, où il existait un degré élevé de démocratie, égalité civique, ainsi que des formes de communisme primitif qui signifiaient un véritable « bouleversement du concept d'autorité » [17]. Ce texte témoigne de la continuité des sympathies libertaires de Benjamin qui tente de rassembler, dans le même combat contre le principe d'autorité, le marxiste Engels et l'anarchiste Reclus.

La sensibilité libertaire est probablement une des raisons de l'éloignement progressif de Benjamin par rapport à l'URSS au cours de la deuxième moitié des années trente, jusqu'à la rupture définitive dans les Thèses « Sur le concept d'histoire » (1940), qui dénoncent la trahison stalinienne. Une notice – probablement datée de 1938 – parmi les papiers de Benjamin découverts par Giorgio Agamben à la Bibliothèque nationale, critique l'alignement de Brecht, dans certains de ses poèmes, sur les pratiques du Guépéou, que Benjamin compare à celles du nazisme et qu'il considère comme dangereuses et lourdes de conséquences pour le mouvement ouvrier [18]. Il se méfie aussi de la politique des dirigeants soviétiques en Espagne qu'il qualifie, dans sa correspondance, de « machiavélique », mais ne semble pas avoir pris la mesure de la dynamique révolutionnaire espagnole et du rôle des libertaires [19]

Il n'y a pratiquement pas de référence explicite à l'anarchisme dans les derniers écrits de Benjamin. Mais, pour un observateur critique aussi aigu que Rolf Tiedemann – l'éditeur des œuvres complètes allemandes de Benjamin –, ces écrits « peuvent être lus comme un palimpseste : sous le marxisme explicite, le vieux nihilisme devient visible. Son chemin risque de mener à l'abstraction de la pratique anarchiste » [20]. Le terme « palimpseste » n'est peut-être pas le plus adéquat : la relation entre les deux messages est moins un lien mécanique de superposition qu'un alliage alchimique de substances préalablement distillées.

Contre l'évolutionnisme d'Habermas

C'est au début de 1940 que Benjamin rédige son « testament politique », les Thèses « Sur le concept d'histoire », un des documents les plus importants de la pensée révolutionnaire, depuis les « Thèses sur Feuerbach » de Marx [21] Quelques mois après, il va tenter de s'échapper de la France vichyste, où la police, en collaboration avec la Gestapo, fait la chasse aux exilés allemands antifascistes et aux juifs en général. Avec un groupe de réfugiés, il tente de traverser les Pyrénées, mais, du côté espagnol, la police – de Franco – les arrête et menace de les livrer à la Gestapo. C'est alors, dans le village espagnol de Port-Bou, que Walter Benjamin choisit le suicide.

Analysant cet ultime document, Rolf Tiedemann commente : « La représentation de la praxis politique chez Benjamin était plutôt l'enthousiasme de l'anarchisme que celle, plus sobre, du marxisme » [22]. Le problème avec cette formulation c'est qu'elle oppose, comme mutuellement exclusives, des démarches que Benjamin tente précisément d'associer parce qu'elles lui semblent complémentaires et également nécessaires à l'action révolutionnaire : l'« ivresse » libertaire et la « sobriété » marxiste.

Mais c'est surtout Habermas qui a mis en évidence la dimension anarchiste dans la philosophie de l'histoire du dernier Benjamin – pour la soumettre à une critique radicale à partir de son point de vue évolutionniste et « moderniste ». Dans un article bien connu des années 1970, il rejette la tentative de l'auteur des Thèses « Sur le concept d'histoire » de revitaliser le matérialisme historique à l'aide d'éléments messianiques et libertaires. « Cette tentative est vouée à l'échec », insiste le philosophe de la raison communicationnelle, « car la théorie matérialiste de l'évolution ne peut être, sans autre forme de procès, articulée sur la conception anarchiste pour laquelle des à-présents, tombés en quelque sorte du ciel, traverseraient par intermittence le destin. On ne peut doter comme d'une capuche de moine le matérialisme historique, qui tient compte des progrès non seulement dans le domaine des forces productives mais aussi dans celui de la domination, d'une conception anti-évolutionniste de l'histoire » [23].

Ce que Habermas pense être une erreur est précisément, à mon avis, à la source de la valeur singulière du marxisme de Benjamin, et de sa supériorité sur « l'évolutionnisme progressiste » –, à savoir sa capacité à comprendre un siècle caractérisé par l'imbrication de la modernité et de la barbarie (comme à Auschwitz ou à Hiroshima). Une conception évolutionniste de l'histoire qui croit au progrès dans les formes de la domination peut difficilement rendre compte du fascisme – sauf comme une inexplicable parenthèse, une incompréhensible régression « en plein XXe siècle ». Or, comme l'écrit Benjamin dans les Thèses « Sur le concept d'histoire », on ne comprend rien au fascisme si on le considère comme une exception à la norme qui serait le progrès [24].

Habermas revient à la charge quelques années plus tard, dans Le Discours philosophique de la modernité (1985). Il s'agit, ce qui n'est qu'une autre formulation du même débat, de la conception non-continuiste de l'histoire qui distingue ce qu'il appelle « les extrêmes gauches », représentées par Karl Korsch et Walter Benjamin, de ceux qui, comme Karl Kautsky et les protagonistes de la IIe Internationale, « voyaient dans le déploiement des forces productives un garant du passage de la société bourgeoise au socialisme ». Pour Benjamin, en revanche, « la révolution ne pouvait être qu'un saut hors de la perpétuelle réitération de la barbarie préhistorique, et, en définitive, la destruction du continuum de toutes les histoires. C'est là une attitude qui s'inspire plutôt de la conscience du temps telle que la concevaient les surréalistes, et qui s'approche de l'anarchisme qu'on trouve chez certains des continuateurs de Nietzsche qui, pour conjurer l'ordre universel du pouvoir et de l'aveuglement, invoquent […] tout à la fois les résistances locales et les révoltes spontanées qui surgissent d'une nature subjective soumise à la tyrannie » [25].

L'interprétation de Habermas est sujette à caution à plusieurs égards, à commencer par le concept de « barbarie préhistorique » : tout l'effort de Benjamin est précisément de montrer que la barbarie moderne n'est pas simplement la « réitération » d'une sauvagerie « préhistorique », mais précisément un phénomène de la modernité – idée difficilement acceptable pour ce défenseur obstiné de la civilisation moderne qu'est Habermas. En revanche, il a saisi avec beaucoup d'intelligence tout ce que la conception de l'histoire du dernier Benjamin doit au surréalisme et à l'anarchisme : la révolution n'est pas le couronnement de l'évolution historique – « le progrès » – mais l'interruption radicale de la continuité historique de la domination.

Michaël LÖWY [26]


[1] Je renvoie à mon ouvrage Rédemption et utopie – Le Judaïsme libertaire en Europe centrale – Une étude d'affinité élective, Paris, PUF, 1988.

[2] W. Benjamin, « La vie des étudiants » (1914), Mythe et violence, Paris, Denoël, 1971, pp. 37, 42 et 44.

[3] W. Benjamin, « Pour une critique de la violence » (1921), Mythe et violence, op. cit., pp. 133-34, 137-38 et 147.

[4] W. Benjamin, « Das Recht dzur Gewaltverwendung – Blätter für religiösen Sozialismus », in : Gesammelte Schriften (GS), VI, Franckfort, Suhrkamp Verlag, 1985, pp. 104-107.

[5] W. Benjamin, Correspondance, Paris, Aubier, 1979, trad. Guy Petitdemange, vol. I, p. 325.

[6] Ibid., I, p. 389.

[7] W. Benjamin, Journal de Moscou, Paris, L'Arche, 1983, p. 81.

[8] W. Benjamin, Sens unique, Paris, Lettres Nouvelles, Maurice Nadeau, 1978. 167. Cf. W. Benjamin, GS, IV, 2, p. 391 et GS, IV, 1, p. 97.

[9] W. Benjamin, Sens unique, p. 162. La traduction française ici est imprécise. Cf. GS, IV, 1, p. 93.

[10] W. Benjamin, « Le surréalisme – Le dernier instantané de l'intelligence européenne », in : Mythe et Violence, op. cit., pp. 297-298 et 300. La traduction française du dernier passage est fort défectueuse – cf. « Der Surrealismus – Die letzte Momentaufnahme der europäischen Intelligenz », in GS, II, 1, pp. 297-298.

[11] « Le surréalisme… », op. cit., p. 308. Si Rimbaud et Lautréamont font partie des précurseurs reconnus par le surréalisme, cela ne semble pas être le cas de Dostoïevski, sauf pour Max Ernst, qui le fait figurer dans le célèbre tableau de 1921 : « Le rendez-vous des amis ».

[12] Le terme « petit-bourgeois » de la traduction française ne rend pas compte de la charge culturelle du mot « Spiesser », qui désigne l'individu grossier, borné et prosaïque de la société bourgeoise. Cf. W. Benjamin, « Der Surrealismus », in GS, II, 1, p. 305.

[13] W. Benjamin, « Le surréalisme », op. cit., pp. 306 et 310.

[14] Ibid., p. 311. Benjamin parle aussi de « lier la révolte à la révolution » (p. 310).

[15] Voir à ce sujet les remarques de Margaret Cohen, Profane Illumination – Walter Benjamin and the Paris of Surrealist Revolution, Berkeley, University of California Press, 1993, pp. 187-189.

[16] Au sujet du romantisme révolutionnaire, voir Robert Sayre et Michaël Löwy, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1992.

[17] W. Benjamin, « Johan Jakob Bachofen », in : Écrits français, Paris, Gallimard, 1991, pp. 104-108.

[18] W. Benjamin, « Note sur Brecht » (1938), Écrits autobiographiques, Paris, Christian Bourgois, 1990, pp. 367-68.

[19] W. Benjamin, Correspondance, op. cit., II, p. 237.

[20] R. Tiedemann, « Nachwort », in : W. Benjamin, Charles Baudelaire, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1980, p. 207.

[21] Pour des analyses plus développées, voir mes commentaires dans Walter Benjamin : Avertissement d'incendie – Une lecture des Thèses « Sur le concept d'histoire », Paris, PUF, 2001.

[22] R. Tiedemann, Dialektik im Stillstand, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1983, p. 130. Cf. aussi p. 132, où il constate dans les « Thèses » la présence de « contenus théoriques de l'anarchisme ».

[23] J. Habermas, « L'actualité de W. Benjamin – La critique : prise de conscience », Revue d'esthétique, 1, 1981, p. 121.

[24] W. Benjamin, « Thesen über den Begriff der Geschichte », Thèse n° VIII : « Dessen Chance (des Faschismus) besteht nicht zuletzt darin, dass die Gegner ihm im Namen des Fortschritts as einer historischen Norm begegnen » (GS, I, 2, p. 697).

[25] J. Habermas, Le Discours philosophique de la modernité – Douze leçons, Paris, Gallimard, 1988, p. 70.

[26] Ce texte a paru initialement dans la revue Contretemps, n° 6, février 2003, pp. 108-117.

27.07.2026 à 10:26

La loi du feu

F.G.

« Je préfère la défaite, qui connaît la beauté des fleurs, à la victoire au milieu du désert, réduite à la cécité de l'âme, seule avec sa nullité séparée. » Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité J'ai vu les couleurs de la fin du monde. C'était aussi beau que dans un film. Je partais à pied sauver ce qui pouvait l'être de notre bout de terrain situé à quelques bornes de Perpigang. Sur la dizaine de fruitiers plantés il y a sept ans (cerisier, abricotier, pêcher, prunier), deux (…)

- Marginalia
Texte intégral (3465 mots)


« Je préfère la défaite, qui connaît la beauté des fleurs,
à la victoire au milieu du désert, réduite à la cécité de l'âme,
seule avec sa nullité séparée. »

Fernando Pessoa,
Le Livre de l'intranquillité

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J'ai vu les couleurs de la fin du monde. C'était aussi beau que dans un film. Je partais à pied sauver ce qui pouvait l'être de notre bout de terrain situé à quelques bornes de Perpigang. Sur la dizaine de fruitiers plantés il y a sept ans (cerisier, abricotier, pêcher, prunier), deux survivent encore : un olivier et un abricotier. Tout le reste : crevé. Canicule, sècheresse, tempête, gel tardif, grêle, parasites, la liste des calamités est aussi longue qu'une soirée électorale. Plus que jamais l'agriculture est un sport de combat, éprouvant, harassant, aussi perdu d'avance que l'humanité le cul désormais à l'étuve. C'est l'histoire d'une grenouille plongée dans une casserole d'eau froide. Petit à petit, on chauffe l'eau qui devient tiède, puis chaude et enfin bouillante. La grenouille n'a rien vu venir, au début le regain de chaud était même agréable. Puis ses membres sont devenus gourds, son cerveau a molli, sa pensée s'est rencognée avant la perte de conscience. Agité par le bouillonnement de l'eau, le corps du batracien, ventre à l'air, semble imiter la vie. Illusion de pacotille.

L'image de la grenouille cuite dit tout de nous. À cela près qu'une grenouille suffisamment alerte aurait pu sauter hors de la casserole. Nous autres, humains lucides, n'avons nulle part où fuir. Pas de planète B. La Terre est nos frontières – à part pour la secte des muskophiles et leur délire martien. Mais les muskophiles ne sont déjà plus des humains, ils visent l'après, la symbiose avec la machine, leur cerveau téléchargé sur un cloud et le cloud en orbite interstellaire. Bye-bye les chtarbés, vous nous manquerez pas !

Nous, terriens attachés à nos peaux de peu, sommes plus prosaïques. Notre condition a beau être des plus précaire, on n'a qu'elle, alors on la défend. On pétitionne, on manifeste, on grimpe dans des arbres pour protéger des bouts de vert de l'artificialisation ; on se fait shooter par les flics et des juges nous encagent parce que la France ne connaît qu'une loi : quand le bâtiment va, tout va. Dans ces Pyrénées-Orientales où je crèche depuis trop longtemps, la bétonite est un art majeur. Terres cultivables, garrigue, bois, tout doit disparaître. Alors on cimente, on goudronne, on coule des dalles, on monte les parpaings – les lotissements fleurissent comme des bubons sur un pesteux, clapiers à pauvres, résidences à bourges, tout le monde s'y retrouve, même les enchristés de la future taule prévue au nord de la ville. Le béton, y'a pas à dire, est le motif le plus inclusif du moment. Qu'attendent les quiches postmodernes pour nous pondre un collectif « Non à la bétonophobie » ?

Le désespoir rend excessif et amer, je m'en excuse.

Reprenons. Dimanche 5 juillet, 18h00, je pars mettre un coup de flotte à quelques arbres et arbustes avant le troisième raid caniculaire. Chemin de la Sagne, l'air sent le cramé. « Sagne », semble-t-il, renvoie à un vieux mot roussillonnais signifiant « marécage ». Aujourd'hui, la zone humide – à part les yeux pour chialer – on oublie. La Sagne est sèche et figée – un ossuaire. Plein ouest, la dorsale du Canigou est masquée par un énorme panache gris-rosé-orangé. Les voici les couleurs de la fin du monde. Un chromatisme étrange et hypnotique, l'impression d'être un figurant dans un blockbuster hollywoodien. Mais on n'est pas à Hollywood, on est dans le Roussillon et à quelques bornes de là ça crame depuis hier soir. Parti de Tarerach, le grand incendie va ravager 5 000 hectares du côté du bas Fenouillèdes, du Ribéral et des Aspres. Soit, rive gauche de la Têt, la zone comprise entre les villages de Trévillach et Montalba-le-Château et rive droite : Vinça, Bouleternère et Ille-sur-Têt. La départementale 66 est coupée, autant dire le département sabré en deux.

Avec l'image, j'ai la bande-son : le chant assourdissant des cigales et le vrombissement aérien des avions Dash et des hélicos. Les bombardiers d'eau zèbrent le ciel. Eux aussi sont hypnotiques, irréels presque. Leur mission est de contenir le feu, mais quand le feu est trop balèze, l'eau larguée du ciel s'évapore avant de toucher les flammes. Je tiens l'info d'un pompier intervenu en première ligne contre « l'Ogre des Corbières » – l'incendie ayant noirci 17 000 hectares dans le département voisin de l'Aude en août 2025.

Devant ce drame en temps réel, un spectre hante les commentateurs du désastre : demain 6 juillet, l'arrivée de la troisième étape du tour de France est prévue aux Angles, station de ski des P.-O. Sera-t-elle maintenue malgré le feu ? Le préfet est en pleine réflexion et les fondus de bicyclette dénoncent déjà une double peine. Je compatis.

J'ai des amis piégés par la furie incendiaire à qui j'envoie des messages. Soutien, courage, abrazo et si besoin d'hébergement d'urgence on a des piaules. J'essaie de joindre Yohan. On s'est connu il y a plus de dix ans sur le marché de Thuir. À l'époque, il était chevrier et son stand de fromages était un vrai théâtre d'agit-prop. On était les anars du marché, on alpaguait les clients et les forains, on se marrait. Yohan avait une sacrée gouaille, mitonnée dans le bordelais. Jumelée avec mon verbe du bassin de Thau, ça faisait un beau combo. Après les biquettes et leurs fromages, l'ami s'était reconverti un temps dans la poule, celle aux œufs qu'ils vendaient à des prix défiant toute concurrence. Dans la foulée, il était devenu arboriculteur (des oliviers principalement) et chanvrier / producteur de CBD. Sa baraque et son verger sont au bas du village d'Ille-sur-Têt, pas loin du fleuve, autant dire au cœur du brasier.

Au téléphone, Yohan m'explique qu'ils sont confinés dans l'appart de sa compagne à Bouleternère. Impossible de sortir. Le village est vide, la fumée envahissante. Yohan a soigneusement débroussaillé son terrain, il espère que son exploitation sera épargnée. En attendant, il faut attendre et la redondance épuise les nerfs. L'ami n'est pas un frileux, l'incendie ne lui fait pas peur mais il m'avoue que « ça pue ». Au propre comme au figuré. Le feu a sauté le fleuve. Poussé au dos par une tramontane chaude et sèche, l'incendie a une étendue aride et escarpée devant lui avec au milieu des villages isolés : Joch, Casefabre, Caixas. Les pompiers ont un objectif : que le feu ne passe pas le col de Ternère au niveau du village de Rodès. Peine perdue, il passera.

20h47, SMS de l'ami. Il a pu sortir de l'appart et voir le désastre : « J'ai tout perdu. Me reste mon bermuda, un tee-shirt, mes chaussures et mon camion… Je pleure… » On a tenu le rond-point au temps des Gilets jaunes et j'ai du mal à l'imaginer chialer. Et pourtant. Quelques minutes après, une vidéo montre sa serre qui brule. Toutes les cultures sont mortes [1]. Un peu avant 23 heures, ils débarquent à quatre à la maison. Le couple et leurs minots, des rescapés. Le garçon chiale, l'adolescente chiale et moi j'essaie de me tenir. Élo a les yeux étrécis par la fumée ou bien par l'effroi. Ils sentent le feu de cheminée et n'ont que leurs fringues sur eux. Ils tiennent à quitter leurs chaussures avant de rentrer dans le salon et ce geste de civilité, dérisoire par rapport à la tragédie du moment, me bouleverse.

Leur visage porte le masque de la sidération. Je pense à la guerre, à l'exode. Je pense à la suite logique du chaos climatique : quand les terres deviennent soudain inhospitalières et incultivables, alors les gens fuient. C'est là une vieille loi des migrations humaines. Dix mille personnes ont été évacuées dans un bordel sans nom, quinze communes vidées de leur population. À Bouleternère, après d'interminables palabres floues avec le préfet, le maire est passé dans le village avec un porte-voix : « Évacuez ! » Les gens se sont retrouvés dans la rue, hagards et apeurés. Le haut du village brûlait, des brandons tombaient du ciel et enflammaient, au choix, un arbre, une voiture, une maison. C'était un genre de punition divine, ce n'était aussi que le début de l'enfer car l'été – désormais saison maudite à part pour des estivants toujours prêts à se faire rosir la couenne dans le grand barbeuc roussillonnais – commençait à peine.

Cygne noir

Le cygne noir statistique désigne un événement imprévisible aux conséquences considérables. Quand il ne se fait pas traiter de « connard », d' « idiot à chapeau » ou de « cowboy fou de la secte de l'apocalypse climatique », l'agro-climatologue Serge Zaka publie des analyses sur le chaos climatique : « Après plusieurs années de sécheresses, de canicules et d'autres stress successifs, un cygne noir peut constituer le coup de grâce : il accélère brutalement la mortalité des forêts, provoque des dépérissements massifs, des ruptures en cascade dans les écosystèmes et peut faire franchir des points de bascule écologiques dont le retour en arrière devient extrêmement difficile, voire impossible à l'échelle humaine. » Le 9 juillet, commentant une vue satellite de la France où le jaune paille domine, il note : « Vue du ciel, la France apparaît littéralement brûlée : prairies desséchées, défoliation des forêts, cultures d'été en grande souffrance (maïs, soja, tournesol), et moissons d'hiver précoces contribuent à cette couleur. »

Il faudrait rappeler cette évidence : avant d'être des créatures déconstruites, prêtes à nous augmenter avec des artefacts connectés, nous sommes des mammifères. Nous naissons, mangeons, buvons, baisons, gambadons et crevons comme des rats musqués. Pour assumer pleinement nos cycles de vie, il nous faut de la nourriture et de l'eau. En attendant les labos prêts à nous fourguer de la barbaque ou des laitues de synthèse, nous restons dépendants des sols pour créer cette nourriture qui est notre indispensable carburant. Si nos sols crèvent, nous crevons. Si les rivières s'assèchent et que les nappes phréatiques se vident, nous crevons. Il est important de rappeler ces évidences parce qu'à force d'urbanités certains croient que les tomates poussent dans les rayons des supermarchés.

« Sur plusieurs kilomètres, il ne reste que des roches et des cailloux : près de la frontière franco-suisse, la rivière Doubs a disparu, manifestation la plus saisissante de la sécheresse qui touche actuellement le département français du même nom, placé en “alerte renforcée” » – extrait d'un article paru le 10 juillet sur TV 5 Monde [2]. Le réchauffement climatique porte mal son nom. On réchauffe une ambiance trop tendue, on réchauffe le bibi de bébé, mais on ne réchauffe pas un climat. On détruit les conditions d'habitabilité de notre planète. C'est le chaos qui s'installe, disons-le tout net : une menace existentielle. Il faut tarter les brêles qui nous parlent de résilience : avant, quand une forêt cramait, elle repoussait car les saisons fonctionnaient et permettaient les repousses. Le feu était même vu comme un fertilisant et la pluie faisait le reste. Aujourd'hui, et donc demain, une forêt cramée a peu de chance de repousser. Trop peu de pluies, trop de coups de chaud. Une forêt brulée, c'est le désert qui s'installe. Avec sa peau lunaire et ses coulées de boue lors des prochains abats d'eau. Finito les déjeuners sur l'herbe. On ira prendre le frais dans une galerie marchande.

Osons une hypothèse : chaos climatique, flambées fascisantes et déchaînements guerriers, tout est lié, se tient et s'alimente dans cette géopolitique du pire. Le capitalisme étant un régime d'accumulation illimité, ses agents sont désormais obligés de sortir les tanks pour s'accaparer les matières premières. Le ravage de la nature continuant, les sociétés humaines sont à l'os : désorientées, morcelées, obnubilées par un réseautage numérique où foisonnent des Diafoirus 2.0. Alors on s'exile, on prie, on vote pour des ordures autocrates. On cherche du sens, on essaie de croire à demain mais franchement qui a envie d'être à demain ? Fin des années 1990, j'ai fait mes premiers pas dans la militance politique avec l'idée que tout était possible : le renversement du Capital, l'ouverture des frontières, une fraternité dynamique. C'était naïf mais l'utopie était cette matière qui se discutait et se rêvait collectivement. Quelle jeune pousse aujourd'hui se politise en croyant à un avenir meilleur ?

L'horizon républicain a eu ses héros et ses penseurs. Il a permis d'envisager le bien commun et de tailler des croupières à la caste des rentiers. Mais ça n'a pas suffi et la bourgeoisie a toujours veillé au grain (de ses capitaux). Surtout, le processus de démocratisation a magnifié ce mensonge : la barbarie serait l'apanage des sauvages. Aujourd'hui, on sait que non. On sait que les sauvages étaient juste congruents à leur milieu sauvage, on sait aussi que la classe technocratique, appareillée à celle des actionnaires de l'économie-monde, est la véritable donneuse d'ordres de la folie écocidaire. Son pouvoir vient de loin, quand industrialisme rimait avec progressisme et que des ânes inconscients ou bouffis d'orgueil croyaient que la nature était juste là pour nous servir. Des usines, des machines, de la vitesse et le bonheur humain, tel serait ce fruit à partager entre tous. La bonne blague : nul bonheur ne saurait germer de la terre éventrée.

Étrange rumeur

Au XIXe siècle, nos anciens avaient pigé un truc qui s'est perdu. De la même manière que le capitalisme mondialisé avait unifié la condition des exploiteurs, il avait unifié la classe des prolétaires. L'internationalisme était cette visée permettant de comprendre que le sort de tous les damnés de la terre – blancs, noirs, hommes, femmes, gosses, vieux, slaves ou italiens – était lié. Dans le cœur de cette certitude s'ancra la belle et généreuse idée d'un universalisme émancipateur, et il fallut la boucherie de la Première Guerre mondiale pour en sabrer l'élan. Aujourd'hui le péril écologique achève ce processus d'unification. Ailleurs on lit que « la barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois en 2025 » [3] et il faudrait qu'on reste calme. La voracité des exploiteurs est un puits sans fond. Elle nous y condamne toutes et tous : à la même enseigne, au pied du mur écologique, devant le bucher de leurs ultimes vanités.

À contre-courant des vaticinations moléculaires du moment, l'humanité est, plus que jamais, une. Que l'internationale soit le genre humain n'est pas que la phrase d'un hymne au poing levé, c'est aussi une vérité anthropologique. Elle est ce point de départ à partir duquel il convient de forger notre commune condition. Nous n'avons pas d'autre choix que de penser la politique depuis la catastrophe en train de se déployer. L'été est désormais la saison des feux et les incendiaires ne seront jamais ceux désignés par la curée médiatique. Au marché de Thuir, une étrange rumeur circule : l'incendie aurait été causé par un type ayant mis son téléphone à charger en plein soleil du côté de Trévillach. Le smartphone aurait pris feu, des personnes auraient tenté de l'éteindre avec des vêtements, en vain. Info, intox, l'avenir dira. On notera simplement que l'implication d'un smartphone dans le désastre n'est pas anodine. Grace à la furie industrielle, nous battons un record de concentration de CO² dans l'atmosphère vieux de plus de 3 millions d'années. Au paléolithique, notre ancêtre australopithèque faisait ses premiers pas et la forêt verdissait l'Antarctique. Est-ce là le cri de demain : vive la calotte – polaire ?

Vu depuis Perpigang, cœur-cité de facholand, le feu est à peine un événement. Il faut inviter le sujet dans une discussion pour savoir ce qu'en pensent les gens. On constate alors avec stupeur que les gens sont déjà en train de s'habituer. Ok ça crame mais franchement ça a toujours cramé, non ? On file à la plage ? Y'a pas un match ce soir ? On s'habitue au feu comme on s'habitue aux escouades de flics surarmés dans les rues, comme on s'habitue au risque nucléaire [4], comme on s'habitue à bouffer des pesticides, comme on s'habitue aux immeubles qui s'effondrent dans le quartier gitan, comme on s'habitue aux politiciens-bandits récidivistes et tout ça forme un tout qui devient le zeitgeist du moment.

Cyniquement, on se demande alors si l'origine du feu de Trévillach ne contiendrait pas un implicite subliminal. Comme le fantasme inavoué d'un autodafé de smartphones.

Sébastien NAVARRO


[1] Une cagnotte a été ouverte ici : Paysan en détresse incendie Pyrénées orientales | Marie | CotizUp

[2] 'C'est lunaire' : près de la frontière franco-suisse en pleine sécheresse, la rivière a disparu | TV5MONDE - Informations

[3] La fortune des milliardaires a atteint en 2025 "son plus haut niveau historique", dénonce Oxfam dans son nouveau rapport – franceinfo

[4] Entendu, ce matin 13 juillet sur Rance Inter ce cri du cœur : « Nos centrales nucléaires souffrent de la chaleur »…, et la gorgée de café a failli retapisser le mur.

13.07.2026 à 09:50

Murmure d'ombres

F.G.

Le monde alentour est un murmure d'ombres. Maurice B. lui prête une attention relative. Il peut le soustraire à ses pensées, mais sans jamais s'en défaire. C'est un paysage mental de substitution sur lequel il pose un regard qu'il veut vague. Il y perçoit des êtres dont tout laisse à croire qu'ils sont vivants puisque bruyants. Tellement bruyants. Il se dit qu'il a perdu le lien avec le niveau sonore du monde. Il l'entend – comment ne pas l'entendre ? –, mais il veut l'ignorer. Et, en (…)

- Passage des fantômes
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Le monde alentour est un murmure d'ombres. Maurice B. lui prête une attention relative. Il peut le soustraire à ses pensées, mais sans jamais s'en défaire. C'est un paysage mental de substitution sur lequel il pose un regard qu'il veut vague. Il y perçoit des êtres dont tout laisse à croire qu'ils sont vivants puisque bruyants. Tellement bruyants.

Il se dit qu'il a perdu le lien avec le niveau sonore du monde. Il l'entend – comment ne pas l'entendre ? –, mais il veut l'ignorer. Et, en effet, le voile du monde, son bruit, s'évapore dès que sa plume effleure la page. Il n'est là pour personne, Maurice B. Il est d'ailleurs, sans savoir d'où. D'un dedans qu'aucun dehors n'encombre, ou pas vraiment. Il n'est que lui, cet homme qui écrit en se disant que rien n'existe en dehors des mots qui l'habitent, le hantent et que, par saccades, il couche sur la page comme on laisse des cailloux sur la tombe d'un ami ou d'un parent au cimetière juif de Prague.

Il se demande pourquoi cette image, comme ça, d'un coup, lui vient. Il suspend son envol, il hésite, il s'apprête à la biffer, mais il la retient.

Rien que pour cette image, se dit-il, il aurait aimé être juif. Pour cela et pour l'errance. Pour s'accorder au déclin d'un monde, aussi, où rien n'affleure désormais que l'erreur infiniment rapportée par le propos courant.

Être juif, comme il l'entend, ce serait marcher à côté du temps, dans une éternelle déviance qu'aucune conviction, même provisoire, ne saurait rectifier. À un gendarme français qui, en 1941, lui demandait s'il était juif, le sans-patrie Victor Serge, qui en savait long sur la vie des hommes, fit cette admirable réponse : « Je n'ai pas cet honneur, Monsieur. »

L'égarement allège parfois la douleur de vivre. Il contrarie la logique du bourreau qui ne comprendra jamais qu'on puisse encore se perdre dans les circonvolutions de son âme quand, de toute évidence, les jeux sont faits. Les siens, ceux pour lesquels on le paie. La logique du bourreau est simple comme un bonjour. C'est un homme qui attend des réponses. Claires et précises, qu'il croit ou ne croit pas. La logique du juif errant lui est particulièrement inaccessible. Comme la vie même, comme les volontés qui frémissent, comme la dignité de Victor Serge. La logique du juif errant, c'est l'exact contraire de celle du bourreau : la réponse importe peu au regard de la question, qui, elle, importe d'autant qu'elle en suscite toujours une autre. Sans réponse acceptable. Parce qu'accepter, c'est se soumettre au pouvoir du bourreau.

Il pose sa plume et il regarde l'abîme, décidément trop peuplée pour en être. Il se lève et il part en se disant qu'il faut boire à la vie. Mais vite, il revient. Sans avoir bu à rien.


La vie, tu parles, se dit-il ! Et puis quelle vie ? Il connaît, depuis longtemps, ces moments d'effondrement intérieur, Maurice B. Il sait qu'il faut les passer, juste les passer. Il sait, mais il ne s'y fait pas. Trop fréquents, ces moments, en ces temps maudits où, par une suite de retournements de l'histoire, aucun repère ne fonctionne plus dans son esprit. Comme perdu, se dit-il. Avant, il savait répondre à ses propres questions. Maintenant elles ne provoquent que de longs silences intérieurs et une forte propension à l'accablement.

Le choc, il s'en souvient, eut lieu en regardant des images hallucinantes où de jeunes soldats israéliens exultaient de joie devant les ruines qu'ils avaient provoquées en bombardant méthodiquement un quartier de Gaza. Comment est-ce possible, se dit-il. Comment en est arrivée à un tel degré d'inhumanité une nation construite sur la mémoire de la Shoah, du pire ? Maurice B. ne pouvait pas répondre à cette question. Il ne pouvait que la vivre dans une sorte de clandestinité infinie que Victor Serge, qui en connut beaucoup d'autres, aurait eu, lui aussi, bien du mal à imaginer. Et pourtant c'est là, comme une tache indélébile sur la mémoire des vaincus. Sur la communauté humaine, aussi.

C'est de ces images que naquit l'obsession de Maurice B. : comprendre ce glissement d'histoire en la frottant à des récits. Il a longtemps eu pour principe de ne jamais rayer le nom de ses morts sur ses agendas. Il eut envie de les feuilleter, ses agendas, car il savait que, dans sa mémoire, nombre d'entre de ses disparus demeuraient plus vivants que bien des supposés vivants.

La quête dura un certain temps. Il lui fallut du temps pour trouver l'interlocuteur possible. Le choix fait, il restait à évaluer l'état du témoin. Il nota cinq noms sur un morceau de papier et en garda un : celui de Nathan Scholtz, un fils de bundiste, qu'il n'avait pas vu depuis deux ans mais qu'il savait toujours en forme. Ou relativement.


Le rendez-vous eut lieu dans un bistrot du 11e où Scholtz avait ses habitudes. L'entrée en matière ne tarda pas. Elle laissait présager un échange fructueux.

– Les vieux bundistes avaient raison, Maurice, le sionisme nous a transformés en bourreaux. Et c'était fatal. Dans mes années de jeunesse, le concept du « peuple élu » – élu par qui, d'ailleurs ? –, suprémaciste en diable, nous faisait plutôt rigoler, mais il n'y avait pas de quoi. D'aucuns cinglés le cultivent toujours, et avec les effets que tu connais. Une horreur sans nom, et sans fin. Gagné sur toute la ligne, en somme.
– C'est un constat, l'ami, mais un peu réducteur peut-être. Il y eut aussi des sionistes culturels, comme Buber, qui pensèrent le sionisme comme mouvement d'émancipation humaine, des Juifs et des Arabes.

– Pour quel effet concret ? C'était une chimère. Le vieux Scholtz, qui avait été séduit un temps par l'anarchisme avant de devenir bundiste, le disait bien. Contrairement à ce qu'imaginait le trop sage Buber, nous n'étions pas là pour convaincre, mais pour vaincre. Et vaincre, dans la configuration où nous étions, c'était écraser, déposséder, nier l'altérité de l'autre peuple. Et ça n'a pas cessé. Ce fut l'invariant du sionisme, qui n'est qu'un colonialisme. Et ça l'est encore, plus que jamais, comme on le constate chaque jour.

Nathan Scholtz avait de la famille en Israël. Toute gagnée aux délires suprémacistes des tueurs. « Rien à en tirer, j'ai rompu avec tout le monde. »

– Comment expliquer cela, Nathan ? Comment justifier cette insensibilité des Israéliens au génocide qu'on commet en leur nom et auquel ils assistent en témoins passifs ?
– Parce que le sionisme n'était pas la solution mais le problème, et ce n'est pas faute de l'avoir dit. Aucune règle ne garantit que des victimes qui se transforment en vainqueurs puissent être autre chose que des dominants et, pour finir, des persécuteurs. Au fur et à mesure que disparaissent les anciennes générations, les anciennes préventions – voire prescriptions – morales finissent par céder. Jusqu'à se situer sans complexe du côté de la domination. Il n'y a pas de mystère. La judéité ne protège de rien ou alors ça se saurait, l'ami.


En rentrant chez lui, Maurice B. s'enhardit à penser que, contrairement à lui, Nathan Scholtz, docteur en histoire et expert du Bund, avait la chance d'avoir des certitudes et des repères fixes. Sa voix ne se fêlait jamais. Replacé dans son contexte, pensait-il, tout effet avait forcément sa cause. En fidèle d'une tradition politique qui eut son heure de gloire et sa grandeur, en mémoire de son père, Marek Scholtz, bundiste historique et intransigeant, il perpétuait une tradition. La seule émotion perceptible qui perçait dans son récit, c'était la certitude d'être dans le vrai. Même si le Bund avait été défait, et depuis longtemps, et que le sionisme, dans sa pire version, était devenu maître des destinées d'un pays surmilitarisé où quasiment personne n'avait idée de ce qu'avait été le Bund.

Perdu dans ses pensées, Maurice B. s'autorisa une halte chez Rosa Besse, une grande amie et ancienne amante de jeunesse, qui habitait à deux pas de chez lui. L'accueil, comme d'habitude, fut chaleureux. Rosa avait, entre autres qualités, le sens de l'hospitalité. Ils échangèrent quelques nouvelles de la vie banale, mais comme les rencontres étaient fréquentes, ce fut bref. Rosa lui demanda s'il avait dîné. « Pas faim », lui répondit Maurice B., en précisant : « Juste besoin de compagnie si je ne contrarie pas tes plans. » Rosa l'entoura de ses bras. « On va parler, lui dit-elle, je n'ai rien de prévu ». Rosa Besse avait toujours été là quand Maurice B. avait eu besoin d'elle. Elle savait que la réciproque avait toujours été vraie.

« Qu'est-ce qui ne va pas, Mo ? », lâcha-t-elle en lui tendant une cigarette allumée. « C'est comme si tout le poids de l'histoire, cette chienne, m'était tombé dessus. » Il lui raconta sa rencontre avec Nathan – où, là encore, il avait senti sa charge – et ferma les yeux.

– Je n'ai jamais vu des images aussi terrifiantes. Une déshumanisation totale. Des descendants d'un holocauste qui jouissent d'un génocide. Tu reconnaîtras que ce n'est pas banal comme retournement, non ?
– Non, ce n'est pas banal, ça c'est le moins qu'on puisse dire, mais c'est peut-être logique car corrélatif à la nature humaine.
– Comment ça, corrélatif ?
– Sortir du statut de victime comporte des avantages, mais aussi des inconvénients. Le principal étant de basculer dans celui de bourreau. Voilà qui pourrait être la preuve qu'il n'y a pas d'exceptionnalité juive, ce qui en fin de compte serait une bonne nouvelle.
– Je te trouve un brin cynique, Rosa.
– C'est sans doute la seule manière que je connaisse de résister à l'innommable.

Rosa Besse avait perdu ses grands-parents et son père en déportation. Pendant l'Occupation, sa mère et elle avaient vécu cachées par un couple de paysans creusois au grand cœur. Au début des années 1950, mère et fille étaient parties s'installer en Israël où elles se sentirent vite étrangères. Dès qu'elle en eut la possibilité, Rosa rentra en France. L'acclimatation lui était impossible. Revenue en France, elle entreprit des études et devint professeur de philosophie. Sans conviction réelle sur l'utilité de la discipline, mais par attirance personnelle. Une quinzaine d'années plus tard, elle devint psychanalyste, activité qu'elle continuait d'exercer, mais à faible rythme. « Juste pour conserver la forme », disait-elle, sans jamais manquer de lâcher un rire sonore. Maurice B. l'avait rencontrée en mai 68. Elle tenait le stand des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) à la Sorbonne et dénotait un fervent enthousiasme à la tâche. Un soir, elle s'installa au piano à queue qui trônait dans la cour pavée et joua le Zog nit keynmol [1] en s'accompagnant de sa voix. Merveilleuse, pensa Maurice B., qui en tomba immédiatement amoureux. Les années qu'il partagea avec Rosa furent les plus exaltantes de sa vie.


À la nuit bien tombée, Maurice B. se décida à rejoindre ses pénates. « Tu peux dormir ici… en hôte bien sûr », lui suggéra Rosa, l'ai badin. « Trop de souvenirs me sont revenus, je ne sais pas si j'y parviendrai », conclut l'hôte en faisant mine de se recoiffer.

Seul dans la douce nuit parisienne, Maurice B. laissa venir à lui d'autres souvenirs d'un temps éloigné. Il fut surpris de constater qu'ils revenaient en pagaille. Celui, notamment, d'une manifestation en soutien à la Palestine dans les années 1990 où il croisa un groupe de jeunes anarchistes qui, bannières noires au vent, scandait : « Ni un, ni deux États, pas d'État du tout ! ». S'interrogeant sur l'opportunité d'un tel slogan, il s'en ouvrit à l'un des vaillants porte-voix du groupe : « Ça vous semble approprié, ce slogan, en de telles circonstances ? » La réponse l'étonna : « Les circonstances, on s'en fout, camarade ; ce sont elles qui ont servi d'alibi pour écraser la révolution espagnole ! » C'était la preuve que le jeune compagnon avait des lettres, mais qu'il ne savait pas en faire bon usage. « À la prochaine défaite, alors ! », lui lança ironiquement Maurice B., qui se vit répondre : « Il y a des défaites plus honorables que bien des victoires ! », réplique non contestable, mais qui le conforta dans l'idée que, pour noble qu'elle pût être, la cause anarchiste pouvait aussi avoir une propension à nourrir des idées courtes.

Rentré chez lui, Maurice B. se cala dans son fauteuil d'écriture, écouta murmurer les ombres et s'imagina avoir vieilli avec Rosa. Il constata qu'elle lui avait toujours manquée. Son erreur fut sans doute de croire, comme partie de sa génération, la plus consciente, que l'appareillement – la pareja comme disent les Espagnols pour désigner le couple – conduisait fatalement à l'enfermement. Ce soir, il l'avait trouvée à la hauteur. Comme devant son piano à queue dans la cour de la Sorbonne occupée.

Demain, il l'appellerait. Pour poursuivre. Ou reprendre. Tant qu'il en était encore temps.

Freddy GOMEZ


[1] Zog nit keynmol (Ne dis jamais) est le nom de la chanson écrite en 1943 par Hirsh Glick, jeune juif détenu au ghetto de Vilnius qui venait d'apprendre le soulèvement du ghetto de Varsovie contre les nazis. La mélodie, composé en 1935, est du russe Dmitry Pokrass.

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