19.05.2026 à 11:29
Le cinéma est cerné
« Bolloré est désormais présent à toutes les strates qui rendent possible l'existence du cinéma français »
- 18 mai / Avec une grosse photo en haut, Positions, 2Texte intégral (1779 mots)
En janvier dernier, nous publiions ce texte prémonitoire ou à tout le moins annonciateur, signé « Ciné Bagarre ». En écho à l'invitation à « Zapper Bolloré » qui a ouvert le festival de Cannes et déclenché une tempête sur une croisette peu habituée aux grandes marées, nous le republions cette semaine.
Nous ne sommes plus dans l'imagerie du camp fortifié encerclé par l'ennemi. Nous sommes déjà à l'étape suivante.
Le bastion de la gauche bourgeoise qu'est le cinéma français a ses murailles fissurées. L'ennemi a infiltré ses défenses ; il ne lui reste qu'à pousser quelques pierres pour que le mur cède et que la troupe entre avec fracas.
Pour mieux cerner la situation actuelle et à venir, un rappel (lapidaire) s'impose sur ce que signifie, concrètement, fabriquer un film.
Pour qu'un film existe, une société de production, l'entreprise porteuse du projet, doit réunir les fonds nécessaires à sa fabrication. Scénario en main, elle active ses réseaux (si elle en a), sollicite des acteurs intimement liés les uns aux autres, accumule des apports pour rendre le film finançable.
Pour cela, il n'existe pas mille solutions : des guichets publics et des guichets privés, dans un équilibre imposé entre financement public et privé, afin que le premier ne porte pas seul le risque industriel.
Côté public : principalement les Régions et le CNC, dont le budget provient d'une taxe prélevée sur chaque billet de cinéma.
Côté privé : les Sofica, les distributeurs, les chaînes de télévision, Canal+, Orange, France Télévisions (considérée comme privée dans ce système), Arte, selon un système de chronologie des médias typiquement français. Ces dernières apportant bien souvent les montants les plus élevés.
Le vice structurel du système apparaît ici : in fine, ce n'est ni la ou le réalisateurice, ni la société de production qui détient le pouvoir de décision sur un film, mais celui qui apporte le plus gros financement privé.
Pouvoir par exemple d'imposer un casting, expliquant pourquoi les mêmes visages réapparaissent sans cesse, encaissant des cachets indécents puisque sans eux, pas d'argent, donc pas de film.
Pouvoir d'exiger des modifications de scénario, sous peine de retirer le financement.
L'apporteur privé a, de fait, droit de vie et de mort sur les films.
Cela dit, cette logique n'était pas, jusqu'à récemment, une pratique systématique. L'industrie et les financeurs respectant à peu près la vision de l'auteur.
Elle constituait par contre une immense faiblesse d'un système qui a longtemps fonctionné comme une machine enrichissant un nombre considérable de personnes tout en en précarisant d'autres. Rien de neuf sous le soleil capitaliste.
Mais après l'explosion démesurée de la production post-Covid, due notamment à l'émergence des plateformes, et comme le reste de l'économie, l'industrie du cinéma est entrée en récession.
Entre érosion des financements et arrivée de nouveaux acteurs privés, Canal+, incontestablement premier financeur privé, a manœuvré pour renégocier son engagement historique, révélant à quel point la chaîne bolloréenne tient l'industrie du cinéma par la gorge.
Orange Cinéma est souvent citée comme partenaire de même plan, mais elle appartient également à Bolloré.
L'existence d'un film ne se résume évidemment pas à sa fabrication.
S'y ajoute son espérance de vie, indexée sur une donnée éminemment symbolique de l'hyper-centralisation française : le nombre d'entrées réalisées à Paris lors de la première semaine d'exploitation.
Une bonne première semaine dans la capitale prolonge la vie du film, à Paris comme en province. D'où l'importance stratégique du marketing et de la distribution dans les salles parisiennes.
Or, depuis peu, le propriétaire de Canal+, d'Orange, d'Hachette Livre, d'Universal et des points Relay (entre autres) a acquis une part significative du réseau UGC, dont il deviendra propriétaire exclusif en 2028.
UGC étant l'un, sinon le, principal réseau de salles à Paris.
Vincent Bolloré est désormais présent à toutes les strates qui rendent possible l'existence du cinéma français : financement, diffusion, distribution, exploitation.
Il faut reconnaître une chose : l'intelligence stratégique de Bolloré. Il s'est progressivement installé comme un incontournable de la création cinématographique française. Sa stratégie ne s'est pas bornée à cela. Pendant longtemps, aucune modification éditoriale n'était visible. Des films estampillés « diversité » ont continué à être financés par Canal+. Le film L'histoire de Souleymane en est un exemple emblématique.
Le changement s'est opéré par petites touches : non pas en réduisant frontalement la diversité, mais en déstabilisant une industrie en totale dépendance de son principal mécène.
Soudainement des projets auparavant habituellement financés ont été refusés. Le doute n'a pas tardé à se rependre dans une industrie tenue sous perfusion.
Quels projets vont être pris ou retoqués ? Selon quels critères ? Même l'entrisme et la copinade, piliers informels de l'obtention des financements, se sont mis à vaciller.
Dans le microcosme de la production dite « auteur », monter un film à 3, 4 ou 5 millions d'euros n'a rien à voir avec un film à 1,2 million.
Lorsqu'un financement échoue, l'effet domino peut être fatal. La plupart des petites sociétés ne survivent pas à plusieurs échecs consécutifs.
Une rumeur n'a pas tardé à circuler sur l'existence d'un double cabinet de lecture chez Canal+ : l'un, porté par Maxime Saada, maintenant une ligne de diversité ; l'autre, plus secret, non officiel, promouvant une vision catholique et conservatrice alignée sur celle de Bolloré.
Cette période de doute a enfanté ce que la création produit de pire pour survivre :l'autocensure.
L'obligation de financement du cinéma est la contrepartie historique accordée à Canal+ pour être une chaîne payante parmi les six premières chaînes françaises.
Une contrainte que Bolloré, en tant que principal financeur privé, a transformé en arme.
Aujourd'hui, le doute n'est plus une rumeur. Aborder certains sujets rend l'accès aux financements de la galaxie Bolloré quasiment impossible.
Bolloré n'a pas conquis l'industrie du cinéma. Il a profité de ses failles pour l'acheter corps et biens.
Vincent Bolloré prépare depuis longtemps l'arrivée possible du Rassemblement national au pouvoir. Après les médias d'information, il s'est doté d'un médium supplémentaire pour diffuser sa propagande civilisationnelle en contrôlant les principaux maillons de la chaîne cinématographique.
Il est indubitable qu'il utilisera à plein cette machine lorsque le moment lui sera le plus favorable.
Cela aurait-il pu être évitable ? Tout le monde sait qu'un milliardaire ne rachète jamais quoi que ce soit sans intention d'usage personnel et donc dans ce cas précis, politique.
Les pouvoirs publics, ne peuvent ignorer ce qu'il se joue. S'ils ne le voient pas, leur santé mentale devrait nous inquiéter.
Et le monde du cinéma dans tout cela, celui qui se revendique porteur de valeurs de gauche ?
Le cinéma est un art bourgeois et on s'alarme peu tant que le système fonctionne. Voir, on se tait, pour que surtout rien ne change. Les scandales MeToo, qui ont à peine égratigné cette industrie peu reluisante, en sont une preuve criante. Beaucoup préfèrent ne rien dire pour maintenir un statu quo d'enrichissement individuel. On peut imaginer la force qu'il a fallu, et qu'il faut encore, aux victimes de violences sexuelles ou morales pour parvenir à faire entendre leurs voix.
Quand la bascule se fera ne doutez pas que beaucoup accepteront cette capitulation morale : par adhésion, par confort ou par nécessité.
Si l'armée est la grande muette, le cinéma est le grand aveugle, mais il se bande lui-même les yeux.
À l'exception de celles et ceux qui ont déjà choisi la marge, de rares fictions, et le documentaire de création, peu sont prêts à ce qui va arriver.
Deux options se dessinent alors devant nous, cinéastes : renoncer à cette industrie sclérosée ou continuer à y traquer les moindres espaces de liberté.
Loin d'être contradictoires, elles montrent la nécessité qu'il y a à tisser dès aujourd'hui des réseaux affinitaires et solidaires de résistance.
Profitons de la clairvoyance que nous avons sur le monde à venir pour réinventer une manière de faire et de penser le cinéma. Il n'y a pas de temps à perdre.
Le cinéma est un contre-pouvoir, un geste d'exploration, d'ouverture, de compréhension. Un geste sans limites de fond ni de forme, qui doit refuser toute soumission.
De toute catastrophe surgissent de nouvelles formes, de nouvelles pensées.
Espérons que celles-ci deviennent l'humus du cinéma de demain : libre, indépendant, contestataire, collectif. Car si un manifeste devait émerger de tout cela il devrait sans aucun doute commencer par appuyer sur le fait que la manière de fabriquer un film ne peut être dissociée du discours qu'il porte.
Amies cinéastes, entourez-vous de celles et ceux qui partagent vos imaginaires.
Préparez-vous à un combat d'usure.
Acharnez-vous.
Créez.
Toujours.
Créez.
Ciné Bagarre
19.05.2026 à 11:22
L'innommable
Texte intégral (1169 mots)
On démarra avec le fusil, en bandoulière, puis en joue,
on finit par un sabotage, pas même un explosif, juste une tentative
de bousiller le matos de l'Ennemi, réduit à sa propriété, à son art
de manipuler, son agit-prop à lui, sa pub bombardée sur
sa clientèle à chaque seconde, à toute heure anéantie.
Ne reste que Demain le feu,
puisque désarmés, même pas frontal même à l'oblique
on se paye les keufs, très cher,
ils ne sont pas donnés les salauds, le kilo de viande,
l'œil, la joue, le cul, la noyade, tout y passe, en monnaie de leur pièce.
On rappelle l'ancêtre – « il faut les tuer, pas moyen autrement,
c'est-à-dire les buter, c'est-à-dire la guerre légitime-défense-attaque
contre l'Ennemi, sa violence illégitime,
écrasante, démesurée, incommensurable,
exterminatrice, et encore il n'a pas tout donné, il lui en reste,
et les servants aspirent aussi ».
On referme le livre, on sort à poil dans la rue
avec des allumettes.
L'Époque se mord la queue.
Car en face, les plus voraces carpettes veulent un Ordre juste,
enfin apaisé sous la dictature Nationale,
sous l'effusion ordinaire du sang ordinaire,
police et auxiliaires, les balles et les coups,
et ils trouvent l'Ordure incarnée, là Maintenant, qui les fusionne,
les galvanise, hystérise, électrise, selfise,
râles de foutre et hurlements d'ovaires,
spectres frustrés compressés idolâtres,
entre BD Musclor et séries Gore en string.
Dévoreurs d'images exécrées, lacérées à jouir.
Porno-police, milices mi-flics, pleins flics nervis.
Civils si vils, matons de quartier.
Canon d'ivrognes musclés du béret, du pinard dans les veines.
Ils ont compris, ont répondu à l'appel
des « voisins vigilants »,
il y a des crimes salutaires à commettre,
des milices vertueuses à ériger en remparts contre l'abjecte,
ils sont prêts, ils cognent déjà, tirent, et l'Ordure n'y voit rien à redire,
la brutasse normale, banale quoi : « ils n'avaient rien à faire là
ces putain de mioches ».
Et il y en a un paquet, pour l'Ordure et ses nervis, qui « n'ont rien à faire là »,
de Calais à Perpignan.
Sous la force adorée de l'Ordre, la lâcheté sanctifiée :
tous ces râles et hurlements.
La Reconquista cogne d'abord les faibles, les éternels désarmés,
les « forts en gueule mais faibles en corps »,
les « Touche pas à… », ben voyons, tu vas voir si j'y touche pas,
tiens prends ça dans ta gueule.
Demain dès maintenant ne pas oublier de cogner les théoriques,
les catastropheurs, les snipers en chambre
ou commandos nocturnes, artistes de la balle au bond,
fuyards avertis, brûleurs d'émeutes en meutes,
hors compte, en pure perte et Gloire
au pavillon des combats perdus.
Ah oui, on va leur faire payer à ELLEUX aussi
leur manie de perdre avec panache,
leur impuissance verbeuse.
À l'heure du grand règlement de comptes,
à peine ressuscitée l'image
de l'ancêtre le fusil à l'épaule, puis en joue,
sur la barricade ou ailleurs, en défense de sa vie,
on termine avec des gnons, l'empreinte des poings américains
dont Nos fanatiques de l'Ord(u)re usent,
en bons acteurs fidèles et dévoués
de films d'horreur.
Ça va saigner, « il faut que ça saigne »
disaient les bouchers de la Villette
dans la chanson, ça y est,
le chansonnier est arrivé,
râclant le fond de gamelle
d'une voix de rat délavé, sinistre et fadasse,
presque honteuse de ne plus savoir hurler
devant un micro dans les tribunes d'un stade.
Elle se sent petite l'Ordure malgré tout,
pas à la hauteur de la tâche.
Elle n'aura que des coups bas à ordonner,
fraîche épluchure fanée, frelatée, planquée
à la moindre odeur de roussi
entre deux antiques reliures
qui puent la mort cérébrale.
L'Ordure s'appelle…que dalle,
son vrai patronyme,
le faux dégôute au point
que nul ne veut le nommer, sauf le jour où,
par la fureur d'un feu adverse,
il serait désigné assassin du jour, de milliers de pauvres gens
qui « n'avaient rien à faire là »,
alors nommé par son Nom,
devant le peloton d'exécution.
Enfin les fusils, réels, des partisans,
de leurs détonations chanteraient
la revanche des Anges.
« Voyez, ils veulent ma mort ! ».
Non, ils et elles veulent ce qu'un jour tu mériteras,
à hauteur des crimes approuvés, encouragés
par toi, si par malheur la faiblesse
de tes émules morts de trouille, paranoïaques,
représentés bleus blancs,
te déroule le tapis rouge, de sang,
que tu réclames, à crocs et à cri.
« face à la gauche Gaza,
nous en appelons à la France bleu-blanc-rouge »,
j'ai écouté deux fois, pour mieux t'entendre,
ces mots – ces mots assassins, les tiens-les leurs,
tes mots crachés resteront gravés
pour l'éternité
sous ton portrait fringuant,
ornant ta misérable tombe.
El sub-caporal
19.05.2026 à 10:51
Du progrès à l'illusion groupale
Texte intégral (2309 mots)
Jean-Luc Debry qui a notamment écrit sur le triomphe du cauchemar pavillonnaire (L'échappée), trace ici le fil qui nous mène de la révolution électroménagère de Moulinex aux cocons 5G des réseaux sociaux. Une petite histoire de l'organisation de la séparation.
Les illusions que porte la croyance dans le progrès technique avec ses promesses miraculeuses, la foi de l'homme rationnelle, ont à chaque fois enfermé le destin de l'humanité dans une forme aliénante, celle à laquelle elle croyait échapper. Elles ont travesti en utopies sa déresponsabilisation. Sa quête de bonheur individuel confiée aux machines a été réifiée comme le furent ses ambitions avant d'être ensuite privatisée [1]. Et la puissance qu'elle lui prêtait, soumis qu'il était au sujet automate, ce Dieu qui réclame une forme de servitude volontaire, a créé ses propres leurres, ainsi la foi dans le progrès, comme pour mieux subir sa domination avec le moins de désagrément possible. D'où l'importance capitale (sic) de l'idéologie dans le cours de sa vie quotidienne.
Et l'électroménager libéra la vie quotidienne
De l'électroménager qui libère le quotidien des corvées d'entretiens aux promesses de la “révolution numérique” qui accompagne la culture du narcissisme devenue le commerce du spectacle de soi, le bonheur est à chaque fois présenté comme une promesse comparable au sens de l'histoire chez les marxistes. Une forme de salut qui conduit du mythe de la marchandise libératrice à l'illusion groupale contenue dans l'usage des réseaux sociaux avec leur culture de l'entre-soi – un lieu abstrait où les bénéfices qu'il en retire permettent à l'individu de se rassurer et de se construire en tant que membre d'un fan club, là où son statut est gratifiant, et lui procure l'illusion de réaliser une utopie ici et maintenant – une communion en somme. De l'aspirateur au sentiment de sa propre importance, l'avenir radieux, cette hypothétique promesse, se construit dans le commerce de ses illusions. Et, comme pour la foi du charbonnier, il suffit d'y croire pour s'en satisfaire et cela peut suffire à renforcer le sentiment de sa propre importance. La dialectique du manque et du désir y trouve son “conte”.
La ménagère devait être libérée par le développement de l'électroménager. Tout le monde se souvient de ces publicités des années cinquante vantant les mérites d'un mode de vie sur le modèle des classes moyennes étasuniennes, libérant la 'maitresse de maison” de sa servitude grâce aux robots et aux machines dont le commerce participa au développement économique des pays européens à peine sortis de la guerre et surtout d'un mode de vie encore très éloigné de ce qui deviendra le standard de la “réussite” individuelle. Dans les années 60 la campagne de communication de Moulinex prétendait que « Le confort ménager libère la femme ». La marque surenchérit, quelques années plus tard, en affirmant que le temps perdu sera rattrapé pour que vous - la ménagère - en fassiez toujours plus et plus vite [2]. Ce qui au fond correspond à l'impératif de nécessité productiviste que le taylorisme puis le système de production Toyota (TPS pour « Toyota Production System », le toyotisme en bon français qui sent la graisse d'oie et le camembert au lait cru) imposeront comme principe structurant un mode d'organisation industrielle et des conditions de travail soumises à la chaine de création de la valeur – y compris dans la production de service. Une antienne idéologique. Toujours plus, toujours plus vite ! L'oxymore managériale des politiques qualités dont il est fait grand cas sur le mur des ateliers des industries encore en activités ici ou là dans nos campagnes. Vie privée, vie au travail soumises aux mêmes impératifs. La vie change en effet. Le crédit remplace l'épargne. L'endettement des ménages est la condition, aujourd'hui encore, qui permet de s'équiper et crée une nouvelle vulnérabilité financière - logement équipé, fin de mois précarisée. Une culture de la dette. À la pression sociale s'ajoute la pression des banquiers et des organismes de crédit. “La fée du logis” est célébrée, l'iconographie publicitaire en témoigne - libérée ? ça c'est une autre affaire. La double journée, mesdames, est facilitée grâce au progrès technique – en couleur et avec le sourire, s'il vous plait !
Dès les années 50, les magazines féminins s'efforcèrent de dicter à leurs lectrices la conduite à suivre et la morale à adopter en matière d'achats d'appareils ménagers et de nos jours chacun, chez soi, dans sa cuisine et ailleurs, s'entoure de machines censées lui faciliter la vie et, ce faisant, entre dans une nouvelle dépendance dont il n'imagine pas pouvoir se passer – qui aurait envie en effet de retourner laver son linge sale au lavoir municipal comme le faisaient nos ancêtres. Jean Baudrillard, en son temps, dans les années soixante-dix, dans ses ouvrages La Société de consommation et Le Système des objets, nous a instruit sur ce qu'il en est en termes de conséquences sociales, morales et ontologique, au jeu du désir et de ses leurres, sans qu'il soit nécessaire d'y revenir, si ce n'est en relisant cet auteur. Lectures qui relèvent de l'impérative nécessité pour quiconque souhaite comprendre son époque, surtout si elle est aussi déroutante que peut l'être la nôtre.
Et la révolution numérique ouvrit la vie sociale sur sa propre négation
Plus proche de nous, mais d'un identique paradigme, la “révolution numérique” était censé être la promesse d'un monde meilleur, un monde transformé par le progrès numérique. Il est rentré dans notre quotidien et dans toutes nos activités, loisirs, vie sociale et intellectuelle, rencontres amoureuses comprises. Consumérisme et nomadisme, des êtres, des lieux et des choses, confondus dans une même bannière, signes d'une modernité aux irrésistibles pouvoirs de séduction.
On a pu entendre et lire, porté par l'enthousiasme des afficionados qu'elles devaient permettre, cette révolution, d'améliorer la condition humaine - rien de moins - que ses possibilités étaient illimitées et qu'à l'ère du numérique le développement de la technologie renforcerait à un stade inégalé la coopération entre les hommes et les femmes qui utiliseront ses infinies possibilités pour accroitre leur coopération, qu'ainsi ils s'augmenteraient. S'épuiser en nageant à contrecourant relève de la gageure et du suicide social, le plus souvent subi que choisi. Un héroïsme mythifié. Les technologies numériques ont transformé la société et la vie de ceux qui la constituent et croient être, de bonne foi, les acteurs de leur destin en accompagnant le mouvement parce qu'ils seraient suicidaires de vouloir lui résister.
Avec l'apparition de Facebook, des réseaux sociaux en tout genre, la pression sociale était forte. Il fallait se justifier si l'on ne se ralliait pas à ces nouvelles pratiques. Il fallait en être sinon gare à la marginalisation, gare à l'isolement, gare à la désocialisation. Cela a donné lieu contrairement à ce qui était promis, a un repli sur des groupes affinitaires exclusifs.
La politique locale et l'illusion groupale
Les pratiques numériques transforment profondément la vie communautaire et les relations sociales jusque dans les petites communautés villageoises. C'est un tissu social fragmenté dans lequel s'exprime des communautés devenues étrangères les unes aux autres. Leurs pratiques sont fortement marquées par un sectarisme culturel qui rend leur cohabitation conflictuelle, de l'ignorance au mépris, le sentiment de supériorité de chaque groupe alimente la rancune, la défiance, et le sentiment diffus que l'autre représente une menace existentielle.
L'investissement du groupe (Facebook, WhatsApp...) comme bon objet gratifiant suscite un double effet, répulsif pour qui ne s'y trouve pas et il est narcissiquement profitable pour qui bénéficie de cette forme si particulière de pratique culturelle dans les effusions complices dans lesquelles ses membres se plaisent à louer l'effet miroir des qualités reconnues à son semblable – le contraste avec les apriori et les préjugés dans lesquels les autres sont affublés entretient une ignorance et annihilent la curiosité, un peu comme s'il n'avait pas de visage et n'était qu'une figuration de la figure ennemie, un déficit d'humanité qui ne permet pas l'empathie. L'illusion groupale à laquelle il est fait référence, se caractérise, selon Anzieu, par « un état psychique collectif que les membres du groupe formulent ainsi : nous sommes bien ensemble, nous constituons un bon groupe, et (si le chef ou le moniteur du groupe partage cet état) nous avons un bon chef » [3] C'est ainsi que sur le plan local les campagnes électorales se font désormais dans des groupes qui multiplient les signes de reconnaissances entre ses membres et sont peu ou pas ouverts à ceux qui vivent à coté, dans une bulle culturelle mitoyenne, mais ne fréquentent pas ces lieux abstraits où circulent une parole très codifiée - une langue et des habitus. Il s'agit d'une fragmentation de l'espace public. Une mise en scène du privé sur la place de l'église où s'affirme le caractère culturel d'une pratique de l'entre soi dans sa manifestation publique. Une révolution sociétale, en somme. Plutôt qu'inclusive l'effet d'exclusion prévaut dans cette pratique. Il fait du “nous” une fierté qui exclue “ils”, “eux” - bref, les autres - ceux qui n'en sont pas, ceux qui, pour mille raisons, ne s'y reconnaissent pas et ne peuvent prendre part à ce culte de l'autocélébration dont le commerce fait des ravages en politiques – comme dans un village, un affrontement culturel, néo contre paléo, natifs contre les mentalités de néo colons, néo curés contre les mécréants, les dignes contre les indignes, les nécessiteux contre les nantis, la culture contre les naturels, le désir de rien et l'envie de tout, un monde binaire, camp contre camp, les masses contre des maitres putatifs, traversés de désir de pouvoir, de besoins de domination, de sentiments messianiques, vécus avec intensité, tour à tour joyeuse et jubilatoire, hystérique et raisonné, dans une illusion groupale qui parcellise le tissu social, dans un échange de gré à gré dont le “nous “ idéalisé, nourrit d'un inaltérable complexe de supériorité - Elle emprunte le même chemin que jadis le nationalisme emprunta en idéalisant jusqu'au délire un sentiment de supériorité raciale ou culturel, qu'il fut considéré comme 'bon' par nature ou vécu avec beaucoup d'intensité et de sincérité, dans l'utilisation de la violence contre l'étranger, l'ennemi de toujours, fort de son bon droit dans sa revendication du dernier mot, persuadée de sa supériorité de nature presque divine.
De cette ignorance réciproque, de cette absence de curiosité et de volonté de vivre à égalité, en se satisfaisant du spectacle d'une fraternité de convenance, rien de bon ne peut agir et se transformer dans un mouvement dialectique où l'on finirait par faire peuple.
Moulinex et les réseaux sociaux n'ont fait que proposer un marché de dupe aux illusions auxquelles nous voulions croire, faute d'utopie capable de mettre en mouvement une humanité réifiée.
Jean-Luc Debry
[1] La « privatisation » du bonheur - De la Conjuration des égaux à celle des ego, Jean-Luc Debry, https://acontretemps.org/spip.php?article867https://acontretemps.org/spip.php?a...Article mis en ligne le 30 août 2021
[2] L'Etrange et Folle Aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s'en servent, de Gil Bartholeyns et Manuel Charpy, Premier Parallèle, 224 pages, 2021
[3] Didier Anzieu, Le groupe et l'inconscient Ed. dunod, collection Psychismes, 1978, 338 pages