05.10.2026 à 20:47
Des cauchemars et des rêves
Ce que l'on voit du mouvement lycéen lorsqu'on est professeur
- 5 octobre / Mouvement, Avec une grosse photo en haut, 2Texte intégral (3320 mots)
« M'sieur, si on aime foutre le bordel c'est qu'on s'ennuie tellement sinon »
« m'sieur, ma grande sœur elle a failli se faire taper par un flic, ils font trop peur en vrai »
« m'sieur, si les adultes sont gentils, on est gentil avec eux »
« m'sieur mon grand frère il dit que y'a que avec le feu que l'on se fait entendre »
« m'sieur c'est trop bien ce qu'il se passe »
« m'sieur, on passe plus de temps à travailler au collège qu'avec nos parents ou nos amies, c'est pas normal. »
L'apathie était l'humeur écrasante. Sans trop y croire, nous nous attachions à des appels au 17 octobre contre la vie chère, à un énième retour tant attendu des Gilets jaunes, parfois nous participions à des manifs ou des évènements sans fougue juste pour aller boire un coup, nous regardions sur nos écrans défiler les images aberrantes de la guerre capitaliste menée contre un « nous » toujours plus grand. Bref, en France, depuis les Gilets jaunes, nous étions en attente, traversés parfois d'espoirs qu'on savait d'avance déçus. Nous regardions atterrés la suite du monde se dessiner comme un cauchemar dont on ne sait plus par où se réveiller. Et là, contre toute attente, les lycéens soulèvent l'ordre morose. Un soulèvement de la jeunesse : qui l'eût cru ?
Ces « jeunes » qu'on ne cesse de dépeindre comme dépolitisés, rivés à ces fameux écrans, incapables de réfléchir et de s'organiser, etc... En une semaine, partie de la banlieue parisienne avant de s'étendre sur tout le territoire, une jeunesse en révolte affole le pouvoir. Ça y est nous nous remettons quelque peu à entrevoir quelques rêves de révolte, et la bourgeoisie, elle, commence à cauchemarder :« alertes info - BFMTV - le premier ministre craint que la crise lycéenne ne s'installe pendant plusieurs mois, voire jusqu'à la présidentielle. Ses conseillers, dont plusieurs anciens préfet,observent une convergence des luttes jugée inédite entre des jeunes de banlieue et de centre ville,issus de milieux sociaux très différents. » Leurs cauchemars sont nos rêves. On y reviendra à cette histoire de mélange des classes sociales dans la jeunesse ; comme une possibilité de débordement majeur ou comme une faille dont le pouvoir va se servir pour mater le soulèvement. Il n'y a pas qu'à l'école qu'on a des camarades de classe.
Est-ce que les énièmes réunions de crises ministérielles, l'habituel ronron médiatique contre les fameux « débordements menés par des agents extérieurs » - qui évidement et encore une fois ne sont pas des débordements mais la raison de l'affolement du pouvoir – est-ce que donc ces techniques contre insurrectionnelles auront raison de cette révolte si attendue ? Car la technique contre insurrectionnelle n'est pas qu'une répression brutale des corps qui débordent, mais aussi une pression sur l'esprit de celles et ceux qui pourraient rejoindre ces débordements... Nous voilà donc seriner à longueur de journée à la bonne vielle recette : tout les récits sont fait pour séparer les « bon-lycéens-gentils-respectables-aux-revendications-légitimes » et « les-méchants-lycéens-casseurs-éléments-extérieurs etc... »
Imaginez un instant que dans un autre endroit lointain de nos démocraties, un soulèvement de la jeunesse soit réprimé férocement, que plus de 5000 arrestations aient lieu en 5 jours, que des interdictions de manifester tombent et que les dirigeants au pouvoir de cet endroit du monde lointain ne parlent que du fait que les incidents sont le fait d'agents extérieurs : vous y sentirez l'arnaque à pleins nez et vous auriez bien raison. Mais c'est plus difficile de s'en rendre compte quand ce sont nos rues qui crament.
Ce texte ne veux pas re-re-re-re-re-dire les conditions aberrantes de l'éducation nationale, les manques de moyens, les classes surchargées, parcours sup, etc... car l'essentiel de ce mouvement me semble parler de choses plus profondément radicales. Ce texte ne veux pas parler à la place de quiconque mais se veut comme une défense de ce qu'il se passe, comme une alliance avec elleux. Une ode et un appel à rejoindre cette jeunesse, au-delà de nos âges et de nos fonctions. Pas depuis un extérieur analysant, mais depuis une intuition qui nous attire vers le fond et la forme que prend cette révolte ; depuis ces fameux débordements qui sont tout sauf à la marge, qui en sont l'ADN et qui disent une chose simple « la révolution est possible, joyeuse, désirable et nécessaire »
Il est 10H00, il y a des centaines de jeunes éparpillés mais qui avancent dans le même sens, d'un blocus à un autre, d'une poubelle en feu à une publicité explosée.
Quelques mortiers qui tirent un peu au hasard des embranchements. Des gaz qui tombent parfois et des courses effrénées qui suivent. Et beaucoup de sourire, de joie et des rires qui s'opposent aux peurs qui sont là aussi évidemment . Les peurs que ces corps pleinement vivants et qui sèment le désordre vital soient mutilés par les bien nommées forces de l'ordre . Cette prise de rue est tout le contraire des défilés austères et tristounets des organisations de gauche traditionnelles.
Je n'avais plus ressenti ça depuis les Gilets jaunes. D'ailleurs, une discussion avec un groupe de lycéens finit par « eh, vous avez fait les GJ vous ? » . Je confirme. Ils me disent qu'ils ont vécu ça par procuration, qu'ils étaient trop jeunes pour y participer . « En vrai, c'est qui les meilleurs, les GJ ou nous ? » Je dois leurs avouer que c'était un peu plus fou encore avec les GJ mais que je croise les doigts pour que ça aille encore plus loin cette fois-ci. D'autres m'interpellent, « eh m'sieur, vous êtes prof ? » Il s'avère que je le suis par hasard depuis septembre . « Vous êtes pas assez payé m'sieur ! mais surtout, on va vous offrir des vacances, le lycée est HS – vacances pour tout le monde ! » Et bim ! En un seul geste émeutier, les congés et la grève général décrétées avec sourire et panache. Je repense aux vielles phrases relous des adultes quand j'étais jeune, « il faut bien se rendre compte que les congés payés, les élections, etc. ça s'est obtenu par des gens qui se sont battus et qui sont morts pour ça ». Ok , ben on en demande pas tant, on aimerait bien qu' il n'y ait pas de morts, mais si vous étiez ok pour nous rejoindre et pour ne pas pleurer pour des grilles arrachées de lycée, ça mettrait un peu de vie dans vos discours, non ?
Des jeunes chantent la marseillaise. Enfin, surtout le « aux armes ». Quelques « révolution » fusent. Des « Macron nique ta grand mère » aussi. Sinon, peu de slogan. Du rap sur des enceintes bluetooth. Des groupes qui composent un ensemble qui s'organise magiquement très bien. Quand des jeunes arrachent des barrières d'un parking privé pour essayer de les balancer sur la police, c'est l'essentiel de la manif qui applaudit et approuve clairement. Les barrières sont finalement jetées sur les rails du tram puis elles seront ramassées par d'autres jeunes qui prétendent que la violence ne sert à rien, qu'elle dessert les causes, etc... Des futures SO de syndicats ? Des futurs politiciens ? Je suis pas énervé et je me dis que c'est juste un égarement de la jeunesse :). En tous cas, ielles sont bien minoritaires à désapprouver les gestes émeutiers de la matinée. C'est évident que ça sent le désir de tout niquer.
Et c'est là que je reviens au cauchemar des autorités qui serait notre rêve : l'alliance des jeunesses dans leurs différentes manières de prendre la rue. Il n'y a pas qu'une jeunesse mais des jeunesses. Et sans aller chercher trop loin, une des oppositions majeures qui existe au sein de la jeunesse est la même que chez les adultes : l'opposition de classe. Il ne faut pas tourner autour du pot et mettre les deux pieds dedans : pour réaliser le cauchemars des autorités, il faudra que les « jeunes des centres villes » et « des campagnes » ne se désolidarisent pas des jeunes « des quartiers populaires » qui contrairement à LFI sont à l'origine de ce mouvement. Qu'ils trahissent leurs classe, qu'ils refusent d'endosser le rôle qu'on attends d'eux, en l'occurrence qu'ils condamnent les violences d'un jeune prolétariat sous entendu comme non politisé, bête et violent. Alliance du centre et des marges, un ensemble pour faire tomber le régime, voilà le rêve /cauchemar.
En tous cas, devant cet abribus explosé et un feu de poubelle sur les voies du tram, je n'ai pas l'impression qu'une majorité de lycéens présent.es ne soutiennent pas ces actes... C'est plutôt les jeunes militants anticasseurs outré par « la-violence-qui-dessert-le-mouvement » qui semblaient être en position périphérique à ce qui se tramait ce jour-là. Mais ça pourrait très vite changer. Car ça allume fort sur les réseaux, à la télé, dans les journaux, à la radio. Et il va être difficile de résister à l'injonction à se placer du bon côté, à se désolidariser des plus déterminés, etc. Le pouvoir demande aux jeunes des centres de redevenir centraux et de trier l'ivraie de l'ivresse. Ainsi ils obtiendront la légitimité de manifester dans le calme, puis l'impuissance et la résignation arrivera plus tard quand les feux seront éteints, que le calme sera revenu. Ce qui est l'obsession de l'ordre des choses. Est ce que ce sera fait ? Ça dépend. J'ai tendance à être optimiste et à croire que les jeunes ne tomberont pas dans ce panneau…
Il est 11H45, certains essayent de rentrer de force dans l'université pour réveiller les étudiants endormis. Une grille est arrachée. Des vigiles et des cravatés repoussent férocement les apprentis assaillants. Tu m'étonnes que certains « personnels de l'éducation » prennent quelques coups.
Un jeune me dit que le proviseur de son lycée à essayer d'attraper de force un jeune pour le livrer à la police, il se recevra quelques projectiles. Je retrouve un vieux pote autonomes, on a le sourire. On distribue quelques sérum phy et on échange avec joie et simplicité.
Ce que je me dis en outre, c'est que ces révoltés, dans leur majorité, ne semblent rien réclamer au pouvoir. De fait, ils veulent foutre le zbeul, détruire une vie d'oppression par des actes de destruction matérielle (abîmer le pouvoir étatique, abîmer le pouvoir hiérarchique, abîmer les flics, les proviseurs antiblocus, abîmer les murs des lycées, etc.). Pourquoi on a tant de mal à vouloir regarder ce désir jouissif de révolte pur, de destruction de ce qui dans nos vie et dans nos villes, est l'image de l'institution d'un monde si laid ? Pourquoi a t-on si peur du feu dans ces rues froides et ordonnées ? Parce qu'on à peur de la révolution. Je ne vois que ça.
La révolution, c'est/ ce serait ce moment où on s'enjaillerait à assez nombreux.es dans la destruction de ce qui est là, ordonné, injuste, mais paradoxalement profondément rassurant parce que déjà là et ordonné justement… Les lycéens ne veulent pas juste avoir des meilleurs conditions de travail, Je ne crois pas qu'il s'agisse d'abord de ça. Comme chacun.e d'entre nous, ielles veulent autre chose que ce qui existe là, même s'ielles ne savent pas encore exactement quoi. Et même si ça fait toujours peur d'abandonner ce que l'on connaît. La jeunesse est ce passage de la vie où cette peur de l'inconnue ne prends pas le dessus sur la joie, sur la volonté.
Ielles brûlent leurs lycée parce que c'est l'institution de la société où ielles travaillent. Ces écoles qui, entres autres, et peut être de plus en plus, les dressent pour être des bons sujets de la société actuelle. Société sans avenir et laide, on le sait très bien. Nous autres adultes, on ferait bien parfois de brûler nos bureaux, nos usines, nos open spaces et nos boites d'interim. Alors, évidemment que les proviseurs qui s'interposent avec autorité entre leurs grilles et les élèves enragés, ils se figent dans des positions d'ennemis , des position autoritaires qui veulent avant toutes choses « maintenir l'ordre » « revenir au calme » « apaiser les tensions ».
Mais enfin… Dans un monde en feu à tout niveau, quelle abjecte injonction de maintenir le calme. Les tensions sont déjà là à un niveau insoutenable, maintenir le statu quo est une position déprimante et suicidaire. Plus personne au fond de lui ne croit une seul seconde que le calme et la pacification des relations entres dominées et dominants va pouvoir changer les choses. Ou alors je suis à côté de la plaque. Mais ce qui me rassure ce matin, dans ces rues émeutières, c'est que je ne suis pas seul à être à côté de la plaque.
D'ailleurs, qui suis-je ? Un « vieux » de 36 ans. Qui a passé pas mal de sont temps à bosser avec des jeunes en MJC, puis aujourd'hui prof au collège. J'ai organisé des débats avec mes élèves de 4e et 3e sur le mouvement lycéen. Ils avaient tant de choses à dire. Tant d'envie d'en découdre avec l'ennui de ce monde et l'autorité nauséabonde.
« M'sieur, si on aime foutre le bordel c'est qu'on s'ennuie tellement sinon »
« m'sieur, ma grande sœur elle a failli se faire taper par un flic, ils font trop peur en vrai »
« m'sieur, si les adultes sont gentils, on est gentil avec eux »
« m'sieur mon grand frère il dit que y'a que avec le feu que l'on se fait entendre »
« m'sieur c'est trop bien ce qu'il se passe »
« m'sieur, on passe plus de temps à travailler au collège qu'avec nos parents ou nos amies, c'est pas normal. »
N'est il plus possible d'entendre un truc aussi basique que ce désir de vie contre la société ? A-t-on oublié que mai 68 que tant d'adultes de gauche chérissent est une secousse contre l'ennui du monde de la consommation et du travail ? Est ce possible d'envisager d'autres secousses ? Passer plus de temps avec ceux qu'on aime plutôt qu'au taf, en voilà une bonne vielle revendication révolutionnaire non ?
Quand je leurs dis une chose aussi bête et simple que « vous êtes l'avenir, je vous fais confiance, bravo et force à vous ». Ielles sont super content.es . C'est fou comme il serait assez facile et possible de s'allier.
Au contact de cette jeunesse, j'ai ré-appris un truc absolument génial : « Rien n'est figé, tout est en mouvement ». En gros, je crois qu'un désordre presque vital fait partie de l'ADN de cette période de l'existence. Et je ne veux pas pour autant redevenir jeune et fantasmer de manière malsaine cet âge. J'aime être adulte et je crois qu'il est temps, même en tant qu'adulte , de sortir en beauté de la route. Essayer au moins de se laisser emporter dans les mouvements et pas contre eux.
Ne pas essayer de les canaliser dans des canalisations rouillées , impuissantes et morbides.
Je vous le dis de l'intérieur de mon expérience en collège, avec des contre exemples exemplaires et que je salue, l'institution éducation nationale est dans son ensemble un apprentissage bête de la discipline devant des figures autoritaires indiscutables. Les bahuts sont trop souvent des lieux où la domination adulte est une préparation à la domination salariale, etc. Que l'on fasse tomber des grilles, que l'on explose des vitres de son bahut, c'est aussi un signe claire que la joie et l'épanouissement ne transpirent pas entres les murs serrés des lycées... Qu'il est possible d'imaginer une toute autre manière d'apprendre ensemble, comme l'éducation populaire a tenté de l'élaborer
après guerre. Que ce qui devrait être un lieu qui ouvre sur des mondes désirables et trop souvent une caserne qui referme sur le monde actuel ; un monde fini et désastreux.
D'où la joie émeutière de casser les barrières qui nous enserrent dans cette impasse. « Hey teacher, leave the kids alone » nous avaient prévenu Pink Floyd. Alors peut être pas alone, mais avec eux, à leurs côté plutôt que derrières leurs dos.
Nous autres adultes, nous devons - comme l'ont fait des profs, des AESH, des CPE même et d'autres que je saluent sincèrement- soutenir la jeunesse plutôt que d'avoir peur de sa vitalité. Nous pouvons même être adulte et apprendre encore beaucoup. Apprendre de ce moment de vie qui avec débordement est capable de créer du nouveau. Apprendre à faire confiance au mouvement et à ne pas se résigner à la fixation des choses , au jour où elles sont laides dans leurs idées fixes. Nous pouvons donc rejoindre cette révolte et l'amplifier avec nos expériences, nos âges, nos manières d'êtres.
Je me souviens de l'école primaire. J'ai adoré . Je n'ai rien oublié de cette sensation que l'école était à nous autant qu'aux adultes. Un lieu de vie plus qu'un lieu de dressage. Que nous étions en mesure d'apprendre ensemble et pas de se faire apprendre la vie. Que nous étions à 1000 lieux de se préparer à une vie professionnel foutu mais plutôt à des expériences collectives épanouissantes. je me souviens de l'arrivée au collège comme d'une manière de rentrer dans une institution qui était là pour nous mater autant que nous apprendre. Je me souviens que plus tard , j'ai lu un petit livre de cette instit Frenet que j'ai eu la chance d'avoir à l'école. Le livre s'appelait « ouvrir les fenêtres de l'école ».
Je repasse en fin de matinée devant les fenêtres défoncés du lycée bloqué de cette rue que je traverse, avec non pas de l'espoir mais de l'envie. Envie que ça pète et que nous suivions cette pétarade. Envie d'ouvrir les fenêtre de ce monde qui sent le rance.
J'ai cette intuition comme tant d'autres qu'il ne nous reste plus grand-chose à démontrer, à dire, à analyser, etc. J'ai peur comme beaucoup que la révolution et les réelles bifurcations ne soient plus possibles. Qu'est ce qu'il nous reste ? Une éternelle jeunesse en mouvement, qui au fond de nous brûle en désirant vivre et non pas fonctionner.
Il ne nous reste plus qu'à se rejoindre dans des mouvements de désordre vitaux qui seront les seuls à même d'ouvrir les fenêtres.
_Photo : Bernard Chevalier
05.10.2026 à 16:16
Bertolt Brecht : Écrire contre le fascisme
« L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice ? »
- 5 octobre / Avec une grosse photo en haut, Histoire, 2Texte intégral (1274 mots)
Combattre le fascisme y compris et jusque dans les mots. Cela ne demande pas seulement de la détermination et du courage, mais aussi une analyse et une méthode de critique et de combat qui refuse l'absence de perspective. Le poète et homme de théâtre, Bertolt Brecht, demeure en ce sens une source d'inspiration.
« Les opinions tombaient d'accord pour dire que se levait une nouvelle ère de barbarie. Les atrocités étaient les conséquences d'un horrible esprit guerrier qui avait eu le dessus de bien mystérieuse façon. On comparait ça à une catastrophe naturelle, à un tremblement de terre ».
Ces quelques phrases, non dénuées d'ironie, ne dénoncent-elles pas un certain état d'esprit qui sévit de nos jours face à la multiplication et intensification des guerres – et du génocide en Palestine – et à la montée des extrêmes droites ? Elles furent pourtant écrites il y a près d'un siècle, en 1933, par le dramaturge et poète Bertolt Brecht. Ce dernier venait de fuir l'Allemagne. Les nazis avaient pris le pouvoir, fait brûler ses livres sur la place publique et lui enlèverait bientôt sa nationalité. Les éditions Divergences ont eu l'excellente idée de publier des textes – articles, poèmes, etc., dont plusieurs inédits –, écrits par Brecht au cours des années 1933-1939 ; « la période la plus ouverte et bagarreuse de l'exil », selon Irène Bonneaud qui a préfacé ce recueil et contextualisé chacun des textes.
Brecht se distingue d'emblée en ce qu'il se confronte directement aux effets de sidération provoqués par le fascisme, en refusant de simplement opposer la culture à la barbarie – « Quand on lui fait remarquer qu'il est brutal, le fascisme répond par un éloge fanatique de la brutalité » – et en cherchant une façon d'écrire antifasciste. Celle-ci passe par l'ironie, le détournement, le refus de se payer de mots. Ainsi, il raille « les bavardages sur la barbarie », les déclarations générales et floues, les revendications universelles sans conséquence pour l'action. Et le caractère partiel, inoffensif et limité de la critique :
« Beaucoup de condamnations du fascisme ne sont que de simples dénonciations d'un excès, comme si on lui reprochait seulement d'aller trop loin.
(...)
Exploitez, mais pas trop fort ! Faites la guerre, mais pas contre la population civile ! Avec des canons, mais pas avec des gaz ! »
En réalité, dès décembre 1933, il écrit que « le temps des appels et des protestations est fini jusqu'à nouvel ordre, il faut se consacrer à la pédagogie et à l'étude ».
Une vérité pratique
Le fascisme était pour Brecht le signe que le capitalisme ne pouvait plus mener ses affaires sans brutalité, qu'il lui fallait désormais se débarrasser de ses derniers scrupules et jeter « par-dessus bord ses propres concepts, les uns après les autres, tels que liberté, justice, personnalité, et même, concurrence ». L'auteur comptait sur le prolétariat et entendait recourir au matérialisme dialectique de manière étroite. Ce sont là les éléments les plus datés de sa critique. Autrement plus pertinente – plus pertinente et plus actuelle –, sa réflexion autour d'un marxisme hérétique, souvent en écho aux conversations qu'il avait alors avec Walter Benjamin, cherchant à dégager une manière de penser, de dire la vérité.
Mais cette vérité devait avoir quelque chose de concret, de « guerrier », en ce qu'« elle ne combat pas seulement la non-vérité, mais ceux qui la répandent » et, en fin de compte, « une portée pratique ». C'est que Brecht rejetait les explications qui « suffisaient peut-être à susciter des sentiments mélancoliques, mais guère à apprendre à se rendre maître d'une situation expliquée ainsi ». Il fallait clairement expliquer « pourquoi nous en sommes arrivés là ? » en refusant de s'abandonner paresseusement à la fatalité ou à la « nature humaine ».
La vérité ne pouvait se muer en un vague sermon que l'on se contenterait de dire ou d'écrire et qui demeurerait sans effet, sans écho, n'offrant aucune perspective. Elle devait s'adresser « à quelqu'un qui saura en faire quelque chose ». Et qui d'autre sinon « la masse de celles et ceux qui produisent, cette masse de gens qui a été si longtemps objet de la politique et doit devenir son sujet » ? L'intelligence devait d'autant plus devenir une arme « que les bons n'ont pas été vaincus parce qu'ils étaient bons, mais parce qu'ils étaient faibles ».
Le spectacle n'aura pas de happy end
Le fameux « effet de distanciation » théorisé et mis en avant par Brecht dans ses pièces de théâtre constitue aussi une réaction aux dispositifs scéniques, communicationnels et rhétoriques institués par Hitler pour « transformer tous les spectateurs en une masse unie » qui s'identifie aveuglement à lui. Ce que le poète allemand disait de Hitler alors ne peut-il être répété à propos de Trump (et d'autres) aujourd'hui ?
« [Il] leur parle comme s'il était un particulier s'adressant à des particuliers, au sujet d'une affaire qui concerne sa vie privée. (…) Se crée ainsi l'impression qu'il mène un combat personnel contre ces gens, à cause des particularités de ces personnes. Il se répand en injures à la façon des héros d'Homère, exprime son indignation, suggère qu'il se retient avec peine de ne pas sauter à la gorge de l'adversaire, l'appelle de son nom et lui lance des défis, se moque de lui, etc. »
Brecht entend déjouer cette identification, qui retire « le goût de toute critique », et court-circuiter l'agrégation uniforme, la transformation en spectateurs passifs attendant qu'on leur indique le « droit chemin ». Cette notion doit tout au contraire être abandonnée et remplacée par celle de « juste façon de cheminer ». Écrire contre le fascisme participait justement de ce cheminement.
Livre d'actualité donc, qui dessine une manière de penser et de combattre l'ennemi, en rejetant une pseudo-radicalité aussi véhémente qu'impuissante. Terminons par un poème d'avril 1934 où se lisent autant la fragilité que la détermination et l'attention aux traces et ressorts de la révolte.
« Alors, le combat est fini ?
Le crime peut être oublié ?
Les victimes peuvent être enterrées et les témoins,
Bâillonnés ?
L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice ?
Le crime peut être oublié.
Les victimes enterrées et les témoins,
Bâillonnés.L'injustice peut vaincre bien que ce soit l'injustice.
L'oppression se met à table et se saisit du plat
De ses mains sanglantes.
Mais ceux qui portent la nourriture
N'oublient pas le poids des pains ; et leur faim les taraude
encore
Quand le mot faim est interdit ».
Frédéric Thomas
05.10.2026 à 16:02
Les leçons des lycéens en révolte
Texte intégral (2018 mots)
Leçon surprise. C'était la surprise de la rentrée, que personne n'avait vu venir et encore moins prédit. Alors que tout le monde semblait résigné à attendre les prochaines élections du président-monarque pour espérer un changement, les lycéens ont fait irruption sur le devant de la scène et ébranlé toutes les agendas politiques. Partie de quelques lycées de la banlieue parisienne, la révolte s'est rapidement diffusée dans toute la France. Sans aucune organisation dirigeante, sans un parti ou un syndicat à la manœuvre. Juste des groupes de lycéens qui s'auto-organisent, qui bloquent l'entrée de leur école et qui diffusent l'information autour d'eux et sur les réseaux sociaux. Signe que sous les cendres des braises commençaient à se raviver et n'attendaient qu'une étincelle pour déclencher l'incendie.
Une révolte spontanée, imprévisible et soudaine, comme toutes les révoltes. Comme pour l'émergence du mouvement des Gilets Jaunes, à l'automne 2018, et tant d'autres révoltes sociales auparavant. En cet automne 2026, toute l'attention politique semblait devoir se focaliser, obligatoirement, sur les prochaines élections présidentielles et encore une fois réduire les aspirations de changement au triste choix du bulletin de vote, à la délégation à autrui du pouvoir sur son propre destin.
Déjouant tout pronostic, se jouant avec insouciance du calendrier électoral, les jeunes lycéens ont voulu dire, d'abord et simplement, qu'ils existaient, que leur vie présente et future avait de la valeur. Même si, mineurs, ils n'avaient pas droit de vote et aucune valeur ajoutée pour les partis politiques.
Des raisons de se révolter ils en avaient. Celles qui ont été mises en avant, relayées par les syndicats lycéens, dénonçaient des classes surchargées, des emplois du temps saucissonnés et contraignants, des enseignants non remplacés, des édifices scolaires vétustes et insalubres. Ils décriaient aussi la vexation et l'incongruité de l'interdiction du portable à l'école, alors que leurs professeurs comme les parlementaires qui avaient voté cette interdiction étaient tout le temps scotchés à leur téléphone. Traités comme des gamins qu'il fallait punir et discipliner, alors qu'ils étaient jeunes adultes et ne voulaient pas se résigner à un avenir sombre et indésirable.
De toute évidence, derrière les raisons structurelles du manque de moyens et de désinvestissement de l'Etat pour l'Education nationale, il y a des critiques plus profondes. Au fond la dénonciation du système scolaire d'une soi-disant République qui, sous couvert d'une égalité formelle, ne fait que reproduire et entretenir les privilèges et les discriminations de classe et de « race ».
Leçon de sociologie. Ce qui apparait tout à fait nouveau dans l'histoire des révoltes des étudiants, de 1968 à nos jours, c'est que le mouvement de l'automne 2026 n'est pas portée par des étudiants du centre-ville, par des rejetons de la bourgeoisie déviant (provisoirement) de leur classe sociale, mais par des lycéens des quartiers populaires. D'ailleurs les plus mobilisés dans la lutte paraissent les élèves des lycées professionnels, déjà orientés vers le travail et exclus à l'avance des études supérieurs. Aussi, les images des blocages montrent que, parmi les lycéens en révolte, nombreux ont la peau noire ou basanée. Des jeunes français, bien entendu, correspondant à cette nouvelle France qui, à défaut d'être reconnue et appréciée par des Blancs suprémacistes (sauf, à la marge, pour les performances des joueurs du PSG et de l'équipe nationale de foot) représente son histoire et son devenir.
C'est très probablement pour ça que l'Etat et son gouvernement ont pris la décision, dès les premiers blocages, de ne pas écouter la parole, les doléances, les revendications des lycéens en lutte, mais de les réprimer immédiatement, brutalement. C'est tu, caché, surtout pas affiché clairement, mais comment ne pas penser que derrière la décision (nullement nécessaire) de faire donner tout de suite la matraque en réponse aux revendications lycéennes, il y a un racisme profond incarné par le Ministre-Préfet de police et tant de policiers à ses ordres ? Que comme pour Éric Zemmour et bien d'autres descendants de colons d'Oran, Laurent Nuñez soit habité par des rancœurs et une haine viscérale à l'égard des Arabes et des Musulmans ? Que les flics habitués à faire la chasse aux jeunes arabes et noirs des cités, sous prétexte de lutte contre la drogue, ne se croient pas légitimés à taper sur des lycéens qui répondent au même profil somatique ?
Leçon de grammaire. Pour donner libre cours à la matraque, ministres, policiers, journalistes complices ont mis en place la machine à disqualification. Tout en reconnaissant que les lycéens pouvaient avoir des bonnes raisons de se plaindre de leurs conditions d'études, gouvernants et médias complices ont attribué la révolte à « LFI et ses proxys de l'ultragauche ». A la sempiternelle négation de l'autonomie des mouvements sociaux, à la rituelle insinuation complotiste de voir un deux ex maquina utiliser des pauvres ingénus à ses fins perfides, les porte-parole du système habillés en journalistes indépendants ont ajouté l'indication de « proxys de l'ultragauche ». Un choix terminologique employé à dessin : jusqu'ici ce terme faisait référence au Hamas, au Hezbollah, aux Houthis et autres groupes politico-militaires combattant contre Israël et l'impérialisme américain, prétendument manipulés par les diables iraniens. Une couche de peinture supplémentaire visant à disqualifier les révoltés.
Face à la réaction inévitable des lycéens en lutte, matraqués, gazés, plaqués au sol, menottés, placés en garde à vue dans les commissariats, on a encore une fois ressorti la grosse ficelle des « casseurs », des militants révolutionnaires masqués infiltrés dans le mouvement. Dès les premiers blocages des lycées, on aurait assisté non pas à des manifestations de lycéens en révolte, mais à des « émeutes », des « violences urbaines », « un déchainement de haine contre les forces de l'ordre », qui n'auraient été là que pour protéger la population et en particulier « nos enfants » des méchants casseurs. Ainsi, face à des policiers et gendarmes surarmés et protégés de la tête aux pieds par des armures, les manifestants feraient usage d'armes redoutables comme des « mortiers », sans ajouter qu'il s'agit de mortiers de feux d'artifice, bien moins dangereux que tous les projectiles employés par les policiers.
Leçon de sémantique. Poser la distinction entre les bons lycéens, sages et soucieux de leur scolarité, et des « individus, des groupes étrangers aux établissements, ne cherchant qu'à semer le chaos et s'en prendre aux forces de l'ordre », vise à justifier la répression policière. Une répression féroce et massive : en une semaine il y a eu 5000 arrestations, des centaines de personnes blessées, brutalisées, deux lycéens éborgnés et un autre édenté. Une répression impitoyable et démesurée qui s'est abattue sur des filles et de garçons, dont la plupart étaient mineurs. Mais la perversité du ministère de l'intérieur, relayé par les médias dominants, évoque inlassablement le bilan quotidien de poubelles incendiées et de policiers blessés (où, comment et par qui, cela n'est jamais précisé) par des « méchants émeutiers cagoulés ».
Le comble de cette inversion de la responsabilité des violences sur les personnes a été atteint à Belfort, où le Préfet de police et le Procureur ont ouvert une enquête contre des manifestants accusés de « tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique ». Cette personne, qui avait reçu des coups de poings et de pieds, était en effet un haut gradé de la Police locale, sans uniforme, sans même un brassard, masqué, déguisé en black bloc pour s'infiltrer parmi les manifestants. Avant d'être repéré et frappé, il avait tabassé un lycéen lui maintenant la tête sous l'eau d'un ruisseau durant un long moment. Par la suite, le chef d'accusation a été redimensionné en « violences volontaire », deux lycéens, mineurs, ont été incarcérés, le policier a reçu ses huit jours d'ITT et les félicitations de ses supérieurs.
Leçon de philo. Que veulent donc les lycéens en révolte ? Leurs dénonciations, leurs revendications, leurs objectifs sont écrits en claires lettres sur les banderoles et les pancartes exposées devant leurs lycées. Les plaintes concernant leurs conditions d'études, les critiques d'injustice de traitement entre les lycées du centre-ville et ceux des périphéries urbaines, la contestation de la sélection opérée par le dispositif de Parcoursup, le manque de moyens et de professeurs, côtoyant des « Free Palestine », « ACAB », « Stop aux violences policières ». La liste des objectifs continue par la lutte contre le patriarcat, les violences de genre, le colonialisme, le racisme et toute sorte de discrimination et d'injustice. Tout un programme écrit par des lycéens, des jeunes gens, mineurs en droit, pas calculés par toutes les autorités censées décider de leur destin.
L'anti-autoritarisme, ferment de la génération de 68, refait surface. Faut-il se scandaliser si des proviseurs ont été conspués, parfois maltraités par des élèves ? Devons-nous convenir avec les bonnes consciences moralisantes que mettre le feu au portail d'une école « de la République » est inadmissible et doit être puni sévèrement ? Ou essayer d'envisager les raisons de ces actions ? Peut-on imaginer les ressentiments, les rancœurs, la haine accumulée par un lycéen qui durant sa scolarité a subi, encaissé sourdement, des brimades, des humiliations, du mépris de la part des adultes censés l'instruire, pas à le dresser dans l'observance des autorités ?
La révolte des lycéens français de cet automne 2026 ne saurait être confinée dans l'espace scolaire. Elle déborde de partout. Cette nouvelle génération de révoltés semble concentrer et amplifier l'héritage de bien de combats, anciens et modernes. De l'anticapitalisme à l'antiracisme, de l'anti-sexisme à l'anti-autoritarisme, des principes de solidarité avec tous les opprimés du monde entier. Elle apparait comme un mouvement social de gens libres, sans cages imposées ou en construction, sans chefs, sans besoins de représentants. Faisant des luttes, de la construction des analyses, des discours, des actions en commun, les moyens d'envisager un futur désirable.
Ce mouvement naissant semble porter les traces de mouvements qui l'ont précédé, en s'inspirant et renouvelant discours, méthodes et pratiques. Un certain mélange entre les soulèvements des quartiers populaires, en particulier suite à l'assassinat de Nahel, et la révolte des Gilets Jaunes. Un beau mélange de couleurs aussi, des visages souriants, des groupes solidaires. Ces « jeunes » sont en train de démontrer, jour après jour, sans lâcher, un courage et une détermination face à la répression policière, que seul la conviction de la justice de leur combat peut soutenir.
Ces « jeunes, déter et révolutionnaires », comme ils crient en cœur sur les barricades, ouvrent-ils des nouvelles voies pour défaire ce monde dirigé par un consortium d'hommes de pouvoir, économique, politique, militaire, médiatique ? Vont-ils attirer avec eux des étudiant, des enseignants, des techniciens de surface, des chômeurs, des travailleurs précaires, des ouvriers spécialisés, des artisans, des retraités ? Les « jeunes » pourraient-ils faire la leçon aux « vieux » ?
Alessandro Stella