16.09.2026 à 18:29
« Amalgamer la question du voile en Iran et en France est une escroquerie absolue »
Texte intégral (954 mots)
Depuis le 16 septembre 2022, jour de la mort de Jina Mahsa Amini, le corps des Iraniennes – les mortes autant que les vivantes – a fait l’objet de toutes sortes de projections, d’instrumentalisations et de fantasmes, bien au-delà des frontières de leur pays.
Prendre une femme, iranienne ou afghane, pour « taper », en France, sur une musulmane et sur « les féministes » est une rhétorique désormais bien rodée, bien au-delà des rangs du RN. Sur BFM-TV en cette rentrée, c’est au nom des Iraniennes que la journaliste Sonia Mabrouk s’en est prise à Sara El Attar, une entrepreneuse portant le voile. En février 2025 sur LCI, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau invoquait déjà « le courage des Iraniennes » pour donner la contradiction à une étudiante musulmane.
En réalité, Jina Mahsa Amini et les milliers de victimes de la théocratie militaire iranienne ont été tuées deux fois : par le régime de Téhéran, puis, à nouveau, en Occident, sous le poids des récits qui les ont dépossédées de leur lutte contre l’oppression totalitaire, en la vidant continuellement de sa substance.
Dans le débat public français, de l’extrême droite aux libéraux autoritaires, les Iraniennes ont sans cesse été réduites à leur refus du voile obligatoire. Elles ont tantôt servi à agiter la « menace islamiste » en mobilisant la figure orientaliste et raciste du musulman « barbare », tantôt de contre-modèle pour stigmatiser les femmes portant le voile en France.
Amalgamer le refus du voile forcé dans une théocratie qui pratique l’apartheid de genre par l’effet des lois et des pratiques discriminatoires avec le port du voile en France, où les femmes jouissent – en théorie du moins – de la liberté de culte, d’expression et du droit à disposer de leurs corps, relève d’une escroquerie intellectuelle absolue.
Mensonge de destruction massive
Pire, c’est au nom de la défense de la liberté des Iraniennes que les gouvernements d’extrême droite de Donald Trump aux États-Unis et de Benyamin Nétanyahou en Israël ont justifié les bombardements de 2025 et 2026 sur l’Iran et, en définitive, la mort de ces femmes. Ils renouent ainsi avec une tradition de mensonge de destruction massive qui rappelle l’invasion étasunienne de l’Afghanistan en 2001 et la guerre illégale menée par les Occidentaux en Irak en 2003.
« Les Iraniennes ne sont pas réductibles aux modèles de féminité sur lesquels les forces conservatrices projettent leurs peurs politiques »
Au fil des décennies, l’entreprise concertée de réification du corps des Iraniennes connaît quantité de responsables. Au premier chef, le pouvoir patriarcal iranien qui, tous régimes confondus, leur a enjoint, par la force de la loi et de la police chargée de contrôler et de surveiller les moindres de leurs faits et gestes, de se conformer à une représentation patriotique uniformisée de la femme modèle. Celle de la « femme moderne » occidentalisée et dévoilée de force pour le roi Reza Shah qui, imitant la Turquie kémaliste, interdisait le port du voile le 8 janvier 1936. Puis, celle de la « femme islamique » nécessairement voilée, depuis la loi promulguée en 1983 sous la République de l’ayatollah Khomeini.
Caillou dans la chaussure
Depuis bientôt cinquante ans, les femmes iraniennes doivent leur condition d’opprimées aux ingérences politiques du bloc de l’Ouest, autoproclamé « libérateur ». À la fin des années 1970, obnubilés par la menace soviétique, ses représentants ont, pour rallier l’Iran à leur cause, financé et armé les islamistes et permis leur victoire, contre les forces de gauche laïques, en 1979.
L’histoire de leur asservissement par des forces politiques conservatrices aux intérêts d’apparence contradictoire fait apparaître que les Iraniennes ne sont réductibles à aucun des modèles ni à aucun des contre-modèles de féminité sur lesquels ces forces conservatrices projettent leurs peurs politiques. Bien au contraire, elles sont le caillou dans la chaussure des extrêmes droites.
Depuis quatre ans, par leur lutte à mort pour l’autodétermination et l’exercice de leur pleine souveraineté politique à travers le mouvement Femme, vie liberté, les Iraniennes travaillent à la défaite des forces patriarcales qui, de Washington à Téhéran en passant par Paris, oppriment les femmes : l’État coercitif et despotique, les fondamentalismes religieux et les puissances impérialistes militarisées.
10.09.2026 à 16:11
Evars : l’heure d’un premier bilan
Texte intégral (1208 mots)
Après les manœuvres des mouvements réactionnaires et complotistes pour peser sur la rédaction du programme Evars, on aurait pu s’attendre à un climat scolaire mouvementé depuis son entrée en vigueur officielle en septembre 2025.
Pourtant, « peu de réactions hostiles nous ont été remontées », constate Mélanie Mermoz, administratrice de la Fédération des conseils de parents d’élèves en Seine-Saint-Denis (FCPE93). Sans doute parce que « les agitateurs, Parents vigilants et le reste de la galaxie de l’extrême droite, notamment les partisan⋅nes d’Éric Zemmour, sont peu présents sur notre territoire », reconnaît-elle. Ces derniers mois, au détour de conversations avec des parents d’élèves ou lors d’échanges sur WhatsApp, elle a bien eu vent d’inquiétudes sur le caractère supposément « trop sexualisé » du programme, parfois jugé peu adapté aux élèves de maternelle et d’élémentaire. Alors, pour rassurer ces familles, la FCPE a mis en place des webinaires ouverts à tous·tes : « Ça a été une occasion d’expliquer ce qu’il y avait dans le programme, de discuter. » En particulier dans le contexte des révélations sur les violences sexuelles dans le périscolaire puis de l’affaire Lyhanna, « ça a estompé très fortement les craintes [sur l’enseignement de l’Evars] », se félicite Mélanie Mermoz.
Selon une étude publiée par le Collectif éducation contre les LGBTIphobies en milieu scolaire et universitaire, au niveau national, seulement la moitié des établissements avaient mis en œuvre le programme Evars au printemps 2026. La représentante FCPE93 note que l’Evars reste une matière suspecte, dont les difficultés de mise en place questionnent les rapports entre l’école et les familles : « Nous, parents, ne demandons pas des comptes aux enseignant·es sur la façon dont ils vont enseigner les fractions ou l’histoire des Gaulois, pourquoi cela devrait-il être le cas pour l’Evars ? »
« C’est la loi »
Au sein des écoles, collèges et lycées, c’est parfois l’encadrement qu’il faut convaincre de la nécessité de sensibiliser les élèves aux enjeux relationnels et à la sexualité. Sur ce point, l’arrivée du programme scolaire Evars a changé la donne :
« On avait une hiérarchie très récalcitrante et peureuse sur le sujet, qui nous mettait beaucoup en garde, car elle craignait des réactions comme en Belgique [où certaines écoles ont été incendiées à la suite de campagnes de désinformation] rapporte Valéri, professeur·e d’histoire-géographie dans l’Aisne et membre de l’association Queer Éducation. Cette année, on a pu rappeler à la direction que c’était la loi. » Cette dernière a obtempéré, mais sans assumer totalement : « Dans les emplois du temps, les séances d’Evars ne sont jamais indiquées comme telles. » Une stratégie courante des établissements pour éviter la réprobation de certain·es parents.
Bien au-delà de rares réactions hostiles, le frein majeur au déploiement de l’Evars réside dans le fait que cet enseignement ne dispose d’aucun créneau horaire réservé dans les emplois du temps. L’année dernière, Valeri et ses collègues avaient préparé des séances mais n’ont pu les présenter aux élèves, faute de temps : « Six heures sur une année, c’est énorme lorsqu’on doit prendre sur l’enseignement d’une autre matière. Celles et ceux qui se portent volontaires pour enseigner l’Evars doivent prendre sur leurs heures de cours ou faire des heures supplémentaires qui ne sont pas rémunérées. »
Toujours selon l’étude du Collectif éducation contre les LGBTphobies, seul un tiers des établissements primaires et secondaires comptaient des enseignant·es formé·es à l’Evars en mars 2026. Un chiffre surprenant au regard de l’ambition de l’Éducation nationale d’internaliser l’éducation à la vie affective et à la sexualité.
Seul un tiers des établissements primaires et secondaires comptaient des enseignant·es formé·es à l’Evars en mars 2026
Dans le même temps, des associations expertes, autrefois très sollicitées pour assurer ces séances, sont aujourd’hui écartées des écoles. Le Planning familial de l’Isère a, par exemple, connu une baisse brutale de son activité sur l’année scolaire 2025–2026 : moins 83 % d’interventions par rapport à l’année précédente. En cause, une mention sur le site Éduscol, une plateforme destinée aux professionnel·les de l’Éducation nationale, qui laissait entendre que les associations ne seraient plus autorisées à intervenir dans les écoles primaires. Malgré une mobilisation et un rétropédalage du ministère, le mal est fait : « Aujourd’hui, des inspecteur·ices continuent de dire à des directeur·ices d’école qu’on ne peut pas intervenir, alors que c’est faux », explique Léa Delahaye, une salariée du Planning familial.
« Pas tout à fait prêt⋅es »
Comble de l’ironie, tant que tout le personnel enseignant n’a pas été formé, les associations sont priées de ne pas trop s’éloigner : « En sous-texte, la direction académique nous dit : “Si vous pouviez rester là encore quelques années, parce qu’on n’est pas tout à fait prêt⋅es, ce serait pas mal” », confirme Léa Delahaye, qui regrette que le principe de coconstruction des séances n’ait pas été préservé. Selon elle, « c’est la complémentarité entre équipe éducative et association extérieure qui fait qu’une séance est de qualité ».
Si le ministère est resté muet sur ce bilan et n’a pas annoncé de nouvelles mesures facilitant l’application du programme Evars à la rentrée 2026, il a en revanche fait part de la mise en place d’un questionnaire sur les violences sexuelles à destination de l’ensemble des élèves de France. Une mesure qui pose à nouveau la question des moyens financiers que la rue de Grenelle accepte d’allouer à la prévention aussi bien qu’à la formation des enseignant·es à l’accueil des té
04.09.2026 à 11:32
🤿🪶La rentrée littéraire de La Déferlante
Texte intégral (2359 mots)
C’est ainsi que, en plein cœur de l’été puis dès son retour au travail, notre équipe a compulsivement tourné, corné, annoté des pages, dans l’espoir de vous proposer une sélection digne des meilleures chroniques littéraires du Masque et la Plume. En un poil plus woke, vous verrez…
Promis – même si ce n’est pas l’envie qui nous manque – on ne fera pas ici la promo de Les mauvais jours finiront, le passionnant recueil de six mois de correspondance entre Alice Zeniter et Phœbe Hadjimarkos Clarke, à paraître dans quelques semaines à La Déferlante Éditions
.
Mais on vous parlera d’ouvrages (romans, essai, bande dessinée) qu’on a lus cet été et qui valent, selon nous, que vous vous dérobiez quelques heures aux impératifs de la rentrée. Quitte à répondre à celles et ceux qui vous dérangent : « Débrouillez-vous, je ne suis là pour personne ! »
Très bonne(s) lecture(s),
Signé
: toute l’équipe de La Déferlante
Le Livre des souterrains
Avec un art consommé du pastiche et grâce à une prodigieuse construction romanesque, Phœbe Hadjimarkos Clarke livre un récit féministe d’une grande force, qui fait du corps féminin un territoire de fiction, de désir et de puissance. Tout en saisissant avec acuité les grands maux de notre monde contemporain (surchauffe de la planète, technofascisme et racisme antimigrants), son Livre des souterrains nous fait perdre nos repères et traverser bien des frontières. Affreusement jubilatoire.

→ Le Livre des souterrains, Phœbe Hadjimarkos Clarke, Éditions du sous-sol, 2026. 21,50 euros.
Toute une vie à chercher
Rothko Taylor a longtemps été tenu⋅e éloigné⋅e de la petite station balnéaire qui l’a vu⋅e grandir. À sa sortie de prison, iel a 36 ans et n’est plus l’adolescent⋅e qui marchait à côté de sa vie. Dans ce deuxième roman, le poète et rappeur britannique Kae Tempest raconte l’âpreté d’une adolescence trans dans l’Angleterre du début des années 2000, les liens familiaux contrariés, la découverte de soi dans les yeux d’une aimée et, peu à peu, la douceur d’un retour à la vie. Truffé de citations musicales, hanté par le flow mondialement célèbre de son auteur, ce récit écrit à la serpe nous jette sans ménagement dans les montagnes russes émotionnelles de son antihéros. Un voyage dont on sort étonnamment apaisé⋅e.

→ Toute une vie à chercher, Kae Tempest, trad. Madeleine Nasalik, Éditions de l’Olivier, 2026. 23 euros.
Possédés
Dans ce premier roman, Laetitia Faure raconte sa propre histoire : celle d’une femme qui cherche désespérément à soigner les blessures de son enfance.
Elle entremêle les souvenirs de sa vie de petite fille, dans une villa cossue de Cannes où tout n’est qu’apparences, et ses consultations de thérapeutes en tous genres (du magnétiseur en visio au kinésiologue). Avec beaucoup d’autodérision et de subtilité, l’autrice raconte ses errements dans le développement personnel, mais aussi le poids de la religion et des silences familiaux. On plonge avec elle dans les années 1980 pour découvrir la violence d’une éducation soumise à la loi de Dieu et du père, qui décident de tout – y compris des vacances obligatoires dans les lieux saints et les retraites spirituelles. Possédés raconte l’histoire d’une évasion, que l’on suit avec intérêt.

→ Possédés, Laetitia Faure, Seuil, 2026. 21,50 euros.
En attendant Marky Moon
Mark est mort. Mais ce qui rend Renata inconsolable, c’est que son meilleur ami ne vienne pas lui rendre visite sous forme de fantôme. Car des fantômes, Renata en croise partout, tout le temps. Et encore plus depuis que la communauté queer de New York, dans laquelle elle évolue, est décimée par une épidémie qui n’a pas encore de nom.
Natalie Adler, dont c’est le premier roman, nous entraîne dans le New York du début des années 1980. Le sida et la gentrification galopante sont en train d’abîmer de manière irréversible des modes de vie alternatifs, héritages des décennies précédentes. Le chagrin et la dérision se mêlent dans ce magnifique portrait de communautés qui tentent de déjouer la catastrophe avec un certain panache.

→ En attendant Marky Moon, Natalie Adler, trad. Caroline Bouet, Phébus. 23,50 euros.
Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie
Pourquoi le racisme antimusulman est-il souvent nié, au point de disqualifier le concept d’islamophobie ? Comment réagir et comprendre les effets de cette discrimination spécifique ? Quels liens entretient-il avec le complotisme ? Le Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie d’Hanane Karimi est une boîte à outils très utile pour comprendre et lutter. En posant un cadre historique clair, la sociologue démontre comment l’islamophobie d’État peut basculer dans des pratiques autoritaires. Un livre à garder dans sa poche pour les jours où on a besoin de prendre du recul et d’agir.

→ Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie, Hanane Karimi, Éditions du commun, 18 euros. À paraître le 18 septembre.
Une grossesse sur quatre
Dès les premières pages, l’enquête de Camille Drouet Chades, illustrée par Manon Mugnier, nous met face à un problème de société majeur : l’invisibilisation médicale et politique des arrêts spontanés de grossesse (autrement appelés « fausses couches »). La journaliste a elle-même expérimenté l’indifférence de certain⋅es de ses proches et du monde médical lors de plusieurs de ces épisodes. Avec, comme pour des centaines de milliers de femmes chaque année, des conséquences graves sur sa santé physique et mentale. Poussant au-delà du récit intime, l’enquête dévoile l’indifférence politique à l’égard de la santé des femmes, mais également l’indigence d’un système de santé, forcé, par manque de moyens, de négliger certain⋅es patientes. Une bande dessinée à mettre entre toutes les mains !

→ Une grossesse sur quatre. Enquête sur le tabou de la « fausse » couche, Camille Drouet Chades et Manon Mugnier, La Revue dessinée/Casterman. À paraître le 9 septembre. 25 euros.
Erratum
À propos de l’article « Non-représentation d’enfants, le combat des mères protectrices », publié dans le n° 23 de la revue La Déferlante, à paraître ce vendredi 4 septembre 2026.
Des erreurs concernant plusieurs éléments factuels et judiciaires nous conduisent à publier le présent erratum. Dans la version papier de l’article, des informations relatives à la situation d’une mère – qui témoigne sous le nom de Cynthia – et de son fils ont été rapportées de manière inexacte ou incomplète.
Nous précisons que, contrairement à ce qu’expose l’article, le père du fils de Cynthia n’a fait l’objet d’aucune condamnation pénale pour violences conjugales. La procédure correspondante s’est conclue par un non-lieu. L’article affirme par ailleurs que, concernant les faits dénoncés par le fils de Cynthia, « la plainte avait été immédiatement classée sans suite ». C’est une erreur, puisqu’une information judiciaire, portant notamment sur des faits qualifiés de viol sur mineur, est actuellement en cours. L’article attribue à « un expert » la recommandation de ne pas remettre le fils de Cynthia à son père. Cette formulation est inexacte : la non-remise de l’enfant faisait suite à des instructions écrites des services de police demandant à Cynthia de ne pas remettre l’enfant à son père. La chronologie des faits rapportée dans l’article est également incomplète et susceptible d’en fausser la compréhension : la décision du juge aux affaires familiales du 29 août 2023 de placer l’enfant au domicile du père aurait dû faire apparaître qu’une information judiciaire concernant les faits de violence dénoncés à propos du fils de Cynthia était alors en cours. Enfin, l’article évoque une « contre-expertise » psychiatrique concernant Cynthia sans préciser que deux expertises psychiatriques indépendantes ultérieures ont conclu à l’absence de toute pathologie, dont l’une avait été ordonnée judiciairement.
La version de cet article disponible en ligne sur notre site a été corrigée le
27 août 2026, à partir des précisions apportées par Cynthia. Nous la remercions et lui présentons nos excuses sincères pour les erreurs présentes dans la version initiale de l’article.