29.10.2026 à 17:14
« La violence est un langage : il faut écouter ce qu’elle raconte »
Texte intégral (1912 mots)
En quelques semaines, les mobilisations lycéennes lancées en septembre partout en France se sont transformées en un mouvement social d’ampleur.
Dans ce contexte, dont la simple description donne froid dans le dos, nous avons eu envie d’entendre Diaty Diallo. Dans Deux secondes d’air qui brûle (Seuil, 2022), l’écrivaine de 37 ans raconte la révolte d’une cité après la mort d’un adolescent interpellé par la police. Dans Darya & Dounya (Seuil, 2026), la narratrice s’adresse à l’adolescente qu’elle a été et remonte auprès d’elle le fil des violences racistes, sexistes et sexuelles qui ont fait d’elle l’adulte qu’elle est aujourd’hui.
Des adolescent⋅es gazé·es par les CRS, des lycéen⋅nes mutilé·es, des enfants dormant à même le sol de leur cellule en attendant de comparaître devant un juge : comment percevez-vous les images de la répression qui s’abat sur le mouvement social ?
Ces violences n’ont rien de nouveau, et il n’y a que ceux qui n’ont pas ouvert les yeux jusqu’ici qui ne pouvaient pas prévoir ce désastre. N’importe quel jeune homme perçu comme noir, arabe ou musulman fait connaissance avec la police très tôt dans sa vie. Fréquemment, lors de gardes à vue, les petits dorment sur le sol, on leur confisque leur manteau et on les force à dormir les deux bras dans le tee-shirt pour se tenir chaud.
La différence, c’est que maintenant on a des images. Mais à quoi servent-elles vraiment ? En 2020, on a vu tourner partout sur Internet la vidéo de George Floyd plaqué au sol par un policier, répétant « I can’t breathe » (je ne peux pas respirer). Est-ce que ça a changé quelque chose ?
À partir du moment où la violence policière ne se cantonne plus aux banlieues ou aux ZAD et gagne les centres-villes, ses cibles se diversifient, et les gens qui n’étaient pas concernés jusque-là finissent par en prendre conscience. C’est ce qui s’est passé au moment de la répression de la contestation de la loi Travail (2016), puis du mouvement des Gilets jaunes (2018–2019).
Ce qui apparaît de manière plus criante désormais, c’est la violence policière dans les écoles. Depuis de nombreuses années, des enfants dont les familles sont ciblées par des ordres d’expulsion sont arrêté·es par la police à la sortie de leurs écoles. Mais dernièrement à Saint-Denis, c’est un proviseur qui a invité les forces de l’ordre à interpeller un élève au sein de son établissement. On m’a aussi raconté que des collégien·nes de 12 ou 13 ans qui travaillaient dans des salles de classe mal isolées ont été asphyxié·es par des grenades lacrymogènes lancées par des policiers aux abords d’un lycée avoisinant.
Depuis le début du mouvement lycéen, la figure repoussoir du « casseur » domine le cadrage médiatique, au risque d’invisibiliser le mouvement social. Que vous inspire-t-elle ?
Quand j’étais lycéenne et qu’avec mes ami⋅es on manifestait contre la loi Fillon (2004–2005), puis contre le Contrat première embauche (CPE, 2006), elle était déjà utilisée, le plus souvent pour distinguer « bons » et les « mauvais » manifestants.
Moi, j’aime dire qu’il existe des manifestations déclarées et des manifestations non déclarées, mais que, dans les deux cas, la démarche est valide. Ne pas s’attarder sur cette distinction, c’est mettre sur un pied d’égalité les différents outils qu’on peut utiliser pour prendre la parole sur un sujet.
Au début, les lycéen⋅nes ont bloqué leurs établissements de la manière la plus classique qui soit : avec des banderoles, des pancartes et des chaînes humaines. Et puis ils ont fait un petit feu de poubelle ici ou là. Mais on ne les a pas écouté·es. Au lieu de ça, on a parlé d’eux comme d’émeutiers en puissance. C’est devenu une prophétie autoréalisatrice.
« La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes, ce sont nos vies, pas de la littérature. »
Aux États-Unis, après la mort de George Floyd, il y a eu des pillages et de la casse dans l’espace public. J’ai vu ressurgir une vidéo qui date de 2020, dans laquelle une militante afro-américaine explique pourquoi les gens mettent à sac leurs propres quartiers : « La police est censée nous protéger, mais quand elle se met à nous tuer, le contrat social vole en éclats. Alors si ce contrat social est rompu, pourquoi je devrais me soucier de voir un supermarché partir en fumée ? » C’est peut-être un peu provocateur, et, évidemment, j’espère que les commerçants seront dédommagés par l’État, mais cette violence, c’est un langage. Et tant qu’on refusera d’écouter ce qu’elle raconte, la situation continuera à s’enliser.
Beaucoup d’adultes, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, ont relevé la grande créativité langagière du mouvement lycéen. Est-ce que ça vous a également marquée ?
Moi, je suis surtout frappée par la puissance artistique de ces manifestations. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas vu des rassemblements avec autant de bouts de carton portés à bout de bras et des messages repris des réseaux sociaux ou de paroles de certaines chansons : « Le monde ou rien », par exemple, c’est un titre de PNL que j’écoutais il y a dix ans. Je ne savais pas que les jeunes l’écoutaient encore. Ce genre de références, c’est de la proximité avec le réel, du lien entre les générations.
Cela étant dit, faisons attention à ne pas plaquer sur ces jeunes nos préoccupations d’adultes. J’ai remarqué sur Instagram plusieurs posts qui appelaient à ce que la lutte des lycéen⋅nes soit une lutte joyeuse, qu’elle garde sa « légèreté ». N’oublions pas que ces jeunes sont maltraité·es par l’institution et que certain⋅es ont été mutilé⋅es. Dans ce contexte, évitons de leur dire quoi faire depuis l’extérieur.
Que ce soit dans vos livres, dans des tribunes de presse ou sur Instagram, vous vous adressez régulièrement à la génération qui se mobilise en ce moment. Qu’est-ce qui vous relie à elle ?
Faire partie d’une société, c’est se sentir responsable des enfants, y compris quand ce ne sont pas les nôtres. Tout le monde est capable, devant un passage piéton, de tendre le bras pour empêcher un enfant de traverser si une voiture arrive. Ce que je voudrais, c’est qu’on adopte cette posture de manière systématique, pour tous les jeunes. Et c’est là que le bât blesse.
Je le dis souvent : la France déteste ses gosses. Ça se voit dans la manière dont notre société peine à protéger les victimes d’inceste. Ça se voit dans les coupes faites dans le budget de la protection de l’enfance. Et quand, en plus, il s’agit d’enfants de banlieue ou d’enfants racialisés, la difficulté à les protéger est encore plus grande.
En 2023, pendant les révoltes qui ont suivi l’assassinat de Nahel Merzouk, j’ai entendu des adultes autour de moi juger l’attitude des jeunes des quartiers avec beaucoup de condescendance. Dire, par exemple : « Ils devraient plutôt se comporter comme ci ou comme ça. » Pourtant, quand je compare la génération qui se mobilise actuellement avec la mienne, je trouve qu’elle est beaucoup plus éduquée qu’on ne l’était sur les questions de racisme et de genre. J’avoue que je n’ai jamais compris d’où venait cette idée que la Gen Z était « teubé ». Pour moi, c’est une génération très articulée intellectuellement qui, en plus de s’informer énormément, fait de la vulgarisation sur les réseaux sociaux. On attend d’eux qu’ils passent le temps la tête dans des gros bouquins, mais, en réalité, ils apprennent aussi autrement.
Comment concevez-vous votre rôle d’écrivaine dans un moment politique comme celui-ci ?
Depuis plusieurs mois, le réel est irrespirable : je suis dépitée, j’ai beaucoup de mal à me concentrer et j’ai perdu beaucoup de mon inspiration. Je ne corresponds pas à l’archétype de l’écrivain français médiatique : vieux, bourgeois, blanc, hétérosexuel. Je fais partie des gens qui sont touchés directement dans leur chair par la montée du racisme et le déchaînement de la violence policière. La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes [le 23 octobre 2026], ce sont nos vies, pas de la littérature.
Malgré tout, le mouvement lycéen a rallumé une flamme en moi : leurs revendications sont si puissantes ! Je partage mes réflexions sur les réseaux sociaux. Cela permet de continuer à conter, à faire archive, donc d’avancer, sans forcément écrire.
23.10.2026 à 09:30
Il n’y a pas d’âge pour les grandes révoltes
Texte intégral (874 mots)
L’accélération de la bascule de la France ces derniers jours est effroyable. Hier, le président de la République a annoncé l’interdiction des manifestations déposées par « des gens qui n’ont aucune légitimité ». Face à la colère sociale, le pouvoir aux abois impose sa dérive liberticide et malmène davantage un état de droit déjà largement abîmé. La journée de mobilisation demain sera un crash test pour notre démocratie.
Les révoltes lycéennes qui, depuis plusieurs semaines s’expriment dans la rue et bénéficient d’une fort soutien populaire, démontrent à quel point il est fondamental d’écouter les adolescent⋅es. Les mobilisations ne font que s’amplifier, en dépit d’une répression policière d’une ampleur et d’une violence inédites : plusieurs lycéen⋅nes mutilé⋅es et près de 8 000 gardes à vue, auxquelles il faut ajouter près de 2 000 arrestations le week-end dernier.
Bascule sociale et politique, cette semaine semble bien marquer le crépuscule de dix ans de macronisme. Alors que dans plusieurs villes de France, les manifestations du 17 octobre ont été le théâtre de dégradations matérielles et de pillages, les autorités ont choisi de décréter des couvre-feux ciblant principalement les mineur⋅es.
En réponse à un cadrage médiatique et gouvernemental qui réduit déjà ce mouvement social historique à un soulèvement de « factieux » qui menaceraient la République, nous ne pouvons qu’appeler à écouter ce que réclament les plus jeunes de nos concitoyen⋅nes.
Une puissante agentivité
Changer de regard sur les enfants, changer de perspective : c’est tout le propos du dossier « Grandir » publié dans notre nouveau numéro. Vous y croiserez nombre de jeunes qui résistent, qui luttent, qui prennent la parole et font preuve d’une puissante agentivité. Ce sont des membres de l’association Les enfants s’organisent à Lyon, qui interpellent les pouvoirs publics pour obtenir des bancs dans la cour de récréation ; ce sont les mobilisations des adolescent⋅es sans titre de séjour qui, à l’intersection des revendications enfantistes et antiracistes, s’organisent pour faire reconnaître leurs droits. Ce sont aussi, Nour, Noham et Alicia, des élèves marseillais⋅es de primaire et de collège qui, à la faveur d’un groupe de parole entre enfants, réclament le droit de vote.
La Déferlante, jusqu’ici La revue des révolutions féministes, devient La revue féministe des révolutions
Ce numéro inaugure, on l’a dit, notre nouvelle formule. Face à la montée des périls fasciste, capitaliste ou climatique, nous avons souhaité élargir notre focale pour évoquer de manière plus explicite les luttes antiracistes, décoloniales, environnementales, handies ou encore enfantistes.
Signe concret de cette ambition, La Déferlante, jusqu’ici La revue des révolutions féministes, devient La revue féministe des révolutions. Dans une maquette plus inventive et plus aérée, vous lirez davantage d’enquêtes, de littérature, de poésie… Vous découvrirez aussi de nouvelles rubriques : Idées, Parti pris ou Pop culture et un décryptage des mobilisations de Sainte Soline qui, en 2023, ont marqué une rupture historique au sein des mouvements écologistes comme dans la violence de la répression. Un article qui résonne fort avec le désastre sécuritaire en cours.
Dans le contexte politique actuel, nous ne pouvons donc que vous inviter à soutenir la presse indépendante, pilier de la démocratie, et si vous le pouvez à vous abonner à La Déferlante. Et comme le proclame l’affiche de ce nouveau numéro, nous répétons haut et fort : « Il n’y a pas d’âge pour les grandes révoltes ».
Bonne lecture !
21.10.2026 à 17:04
Paroles de lycéen·nes : les « 2009 » de Lucile Novat
Texte intégral (3640 mots)
On dit « les 2009 ». En référence àleur année de naissance bien sûr, mais aussi pour se démarquer des « 2010 » qui furent, de l’avis général, quoique pour d’obscures raisons, une génération damnée.
On peut dire aussi « la classe foot », même si des classes foot il y en a tant et tant, il y en a tous les ans et à chaque niveau. J’étais leur prof de français de la 6e à la 4e. Après on a dit allez, ça suffit comme ça, c’est pas possible sinon, quoi à la fin, faut voir autre chose, couper le cordon.
Anaëlle T’es tombée sur quoi ?
Dado Mémoires de deux jeunes mariées. Toi ?
Là, ils viennent de passer l’oral du bac de français.
Anaëlle Une Vie de Maupassant.
Ils ont grandi.
Anaëlle Madame, j’ai FUMÉ ça.
La veille j’écris à Fatou ma joie qu’ils aient accepté l’invitation.

Alors voilà, l’interview, on y va.
Dado L’année dernière franchement j’étais limite en dépression. C’était trop dur la générale, TROP TROP dur.
Sarah En fait, je sais pas comment expliquer. On nous met la pression scolaire. On parle que de Parcoursup, de ce qu’on va faire plus tard. Dans la société actuelle ils veulent juste plus d’employés, plus de personnes qui travaillent. Ils pensent aux finances en fait. C’est tout.
Anaëlle Personnellement cette année, j’ai pas trop ressenti ça. Justement en STMG on est tombés sur des profs très jeunes qui nous rassuraient. Ils nous faisaient comprendre que réussir, c’est bien, mais que l’échec, c’est pas grave.
Youssouf J’pense que ceux qui sont en pro c’est pas pareil. Nous on a fait des stages, on a été dans le milieu du travail et franchement, c’était pas plaisant. Ça te montre la vraie réalité.
Moussa Moi, mon parcours il n’a rien à voir avec le vôtre.
2023. Moussa, dont le défaut principal réside dans sa difficulté à maintenir, sept heures par jour, un contact ininterrompu entre son corps et sa chaise, passe en commission éducative – un genre de réunion sans motif disciplinaire précis, censé alerter en amont de la « vraie » dégringolade. Quelque temps plus tard, on l’envoie étudier en Gambie. Il y restera trois ans.
Asma Quand t’es parti, il y a un moment où je faisais que de rêver de toi. Je faisais tout le temps le même rêve et genre, tu mangeais mon petit frère.
Anaëlle En vrai Moussa, est-ce qu’au début t’as détesté tes parents ?
Moussa Nan, c’était une bonne décision.
Youssouf T’avais pas le seum ? C’est avec le recul que tu dis « c’était une bonne décision ». Tu vas pas dire que t’étais heureux d’aller là-bas ?
Moussa Nan, pas heureux non plus. Je me suis beaucoup battu en arrivant. On n’a pas la même mentalité, faut comprendre certaines choses, voilà. Faut t’habituer à eux, c’est pas à eux de s’habituer à toi.
Dado Après, Kahil il a voulu lancer une pétition pour que tu reviennes.
Moussa Mais c’était bon, c’était une bonne expérience. Une expérience que vous n’avez pas eue. Ici on a un certain confort mais on s’en rend pas compte. Par exemple s’asseoir comme ça, discuter… les gens de mon âge là-bas ils sont déjà en train de travailler. Ils ont pas la même vie.
Moi Et quelle vie tu t’imagines, toi ?
Moussa Moi ? Je m’imagine riche hein. Wallah je m’imagine pas pauvre, c’est impossible.
Anaëlle Moi aussi madame.
Moussa Pauvre, c’est genre, tu as de l’argent mais même quand tu le dépenses, tu dois le compter. Moi je veux dépenser sans compter. C’est ça être riche.
Arzu Justement les riches c’est en comptant qu’ils deviennent riches…
Youssouf Moi ça m’attire pas. Être riche, courir après toute ta vie. Je pense que même si je deviens riche, c’est pas ça qui va me satisfaire.
Moussa C’est quoi qui te satisfait alors ? !
Youssouf J’veux avoir une vie paisible, être aligné avec moi-même, avec ma religion, mes convictions tout ça. Parce que dans tous les cas, l’argent pour moi c’est pas une finalité.
Anaëlle En fait, l’argent surtout ça t’ouvre beaucoup de portes.
Sarah Ouais voilà, j’sais pas comment expliquer. Quand les gens ils sont riches ils ont tout. Quand ils sont riches ils ont la gratuité. Même s’ils sont riches, on leur donne. Par exemple les magasins leur donnent, ils ont tout c’qu’ils veulent.
Moussa C’est vrai.
Sarah Après madame être juste AISÉ financièrement c’est bien hein.
Anaëlle Ouais d’un côté, la vérité, Youssouf il a pas totalement tort. Parce que quand t’as tout, t’as une famille qui t’aime, des enfants qui t’aiment, ça te rajoute un truc que l’argent va pas forcément te donner… Ne serait-ce qu’un 2 000 euros, tu peux très bien vivre ta vie.
Moussa Nan, nan, nan les gens j’suis pas d’accord. Moi j’suis riche, j’vais être riche. Wallah restez branchés.
Asma En fait moi si je gagne de l’argent c’est très bien, être riche comme Moussa il a dit c’est très bien, mais faut faire quelque chose que j’aime, sinon…
Moussa Ah moi, tant que ça rapporte de l’argent j’m’en fous.
Youssouf Mais l’argent c’est éphémère.
Moussa Mais toi-même t’es éphémère !
Youssouf Je sais…
Moussa Chaque chose est éphémère ! On peut pas avancer comme ça !
Anaëlle Non mais si tu réfléchis comme ça, Moussa, tu vas tuer quelqu’un. Faut pas TROP aimer l’argent hein.
Youssouf Tu veux être riche comment, en mode millionnaire ?
Moussa Millionnaire j’m’en fous. J’veux avoir beaucoup d’argent sur mon compte. Faut connaître ses principes. Déjà je mettrais bien ma famille. Et aussi y a beaucoup de personnes, j’vois qu’ils sont dans le besoin. Y a beaucoup de personnes qui quittent leur pays natal pour venir en France, c’est rien d’autre que le besoin.
Moi Donc en fait tu redistribuerais ta richesse ?
Moussa Ouais. Mais j’en garderais aussi. Beaucoup.
Youssouf Moi j’veux la richesse du cœur.
Moussa Toi t’es fou toi.
2022. Sur vitemonprénom.fr on te dit comment tu t’appelleras quand Zemmour sera président. Tout le monde y est allé et chacun m’informe de son nouveau baptême : lucas, jeanne, martin, alice… C’est la grande gaieté matinale. Sauf pour Moussa qui est très fâché, car il va s’appeler Louis – comme le roi décapité.
Vanessa Moi j’trouve on a grave d’la chance de grandir dans le 93, y a moins de racisme ici. Y a beaucoup moins de racisme que dans les villages, dans le seizième et tout. Y a des gens qui vivent dans le 77, c’est dur, genre y a des racistes dans leur classe !
Anaëlle Les Français ils sont chelous hein.
Youssouf Quand j’étais en stage à GiFi, GiFi République, y avait plein de Blancs, de vrais Français, quand ils me voyaient ils me prenaient de haut. Avant même que je parle ils me disaient « Si tu sais pas je vais demander à… » Et quand je parlais bien, j’voyais dans leurs yeux que ça changeait leur regard sur moi. En fait quand ils me voyaient, mon apparence, ils se disaient « Ah c’est sûr lui il sait pas ». Alors que moi j’suis quelqu’un de… je sais très bien m’adapter.
Sarah C’est pour ça madame, on a tous besoin de prouver notre valeur.
Arzu En fait on est OBLIGÉS de réussir.
Sarah Parce qu’on est sous-estimés un peu. On nous voit comme des p’tits jeunes de quartier populaire qui savent pas quoi faire de leur vie. Qui s’expriment mal, qui font n’importe quoi en gros. Qui dégradent la chaussée et tout. Après madame, si y a pas tous les étrangers qu’il y a en France, la France elle vit pas !
Asma … la France elle TOMBE !
Youssouf Déjà, ils ont pas la Coupe du monde.
Sarah Parce que le pays il vit grâce aux étrangers.
Moi Ce que t’appelles « étrangers » c’est assez large en fait, tu parles aussi des descendants d’immigrés ?
Sarah Exactement. Des descendants d’immigrés surtout. Mais même les autres étrangers. En vrai tout le monde hein.
Anaëlle Vous savez madame, moi j’suis une jeune fille noire, si j’suis dehors à 23 heures et j’croise une voiture de police, j’vais moins me sentir en sécurité que si j’croisais une camionnette blanche.
Moussa C’est la manière. Comment ils le font, j’aime pas, j’valide pas. Ils manquent trop de respect. Parce qu’ils savent qu’ils ont un pouvoir. Alors que dans la vie courante, s’ils te parlent mal comme ça, tu les CABOSSES.
Sarah Ce qui s’est passé après la mort de Nahel madame, j’crois que c’était la pire vague de racisme qui a jamais existé. Parce que vraiment c’était n’importe quoi sur les médias.
Arzu C’était la folie.
Asma Alors qu’en vrai, cette colère c’est eux qui la suscitent. S’ils font des bavures policières et qu’après, en mode ils sont fiers d’eux…
Sarah Mais en fait madame vous savez pourquoi on s’y prend mal ? Parce que nous, au lieu de… au lieu de s’attaquer, j’sais pas, à un truc utile pour de vrai, en fait on dégrade notre lieu de vie.
Fatou C’est ça. Ils ont dégradé nos commerces.
Dado C’est les garçons… (Le rire se répand chez les filles.)
Sarah En fait ils sont partis voler alors qu’y a leurs parents ils travaillent là-bas.
Fatou Darty !
Sarah Ils ont pas réfléchi en fait !
Vanessa Lidl !
Dado Eh ils sont trop bêtes ! (Elles se marrent.)
Moi C’était de la bêtise ?
Sarah Bien sûr que non. C’était de l’énervement, c’était de la haine.
Moi Vous avez suivi l’affaire « Hamza la Douane » à propos de racisme ?
Sarah Ah ouais mais madame lui aussi… Il est dans une génération matrixée par les réseaux sociaux. Il veut juste faire des vues. Il se rend pas compte de la gravité.
Moi Je comprends pas bien, quelle gravité ?
Sarah Il est dans l’excès. J’ai vu y avait une émission qui parlait de lui, ils disaient « Ouais c’est ça les Arabes ». En fait il donne une mauvaise image.
Moussa Moi j’pense, le comble des combles en France c’est t’es noire, et EN PLUS t’es voilée. Alors là c’est trop, wallah.
Youssouf Vous voyez à la mairie, les trucs pour faire les papiers tout ça. Quand j’y vais, ils parlent trop mal à ma mère. Ils disent « Allez là-bas », limite ils regardent même pas dans les yeux. Alors qu’avec les autres ils ouvrent bien leur bouche pour faire des grands sourires.
Murmure collectif Mais tellement…
Anaëlle Au lycée tu mets juste un p’tit bandeau on te dit « enlève ton VOILE ».
Sarah En fait le bandeau j’crois que t’as le droit, mais à partir d’un certain nombre de centimètres faut pas dépasser.
Dado Moi j’mettais hein, j’m’en foutais.
Sarah Faut pas dépasser cinq centimètres j’crois.
Anaëlle Tu peux, mais en fait il faut que le chignon soit assez haut.
Dado À la grille dans mon lycée elle te crie dessus devant tout le monde. Elle fait « Enlève ton bandeau ! » Ah non attends, elle dit… « TU-ME‑L’ENLÈVES. »
Asma Une fois j’avais retiré mon voile mais je l’avais autour du cou, pour sortir ma carte. Elle me fait « Ah nan nan nan tu rentres pas avec ça. Tu-me-le-ranges. On sait jamais c’que tu caches en dessous. » Qu’est-ce que j’vais cacher sous mon voile, hein ?
2021. Les enfants ne s’arrêtent plus de glousser derrière leurs masques chirurgicaux. Ils viennent d’apprendre que les prêtres catholiques faisaient vœu de célibat.
Youssouf En fait moi y a que ma mère qui m’a élevé. J’ai pas eu le côté paternel. De base, les gens quand ils sont petits on dit « Ouais il est où leur père », tout ça. Moi j’ai jamais eu… j’ai jamais eu BESOIN d’avoir un père en fait. Genre ma mère elle a su combler ça en moi. Ça veut dire… c’est très bien déjà.
« Moi j’suis une jeune fille noire, si j’suis dehors à 23 heures et j’croise une voiture de police, j’vais moins me sentir en sécurité que si j’croisais une camionnette blanche. »
Anaëlle
Moi L’amour ça prend beaucoup de place dans vos vies ?
Indignation collective NAAAAAN !
Youssouf Ça sert à rien en fait. C’est à perte. Moi j’ai mis l’cœur et, bref.
Ça m’a appris des leçons. En fait c’est bien mais… Eh c’est éphémère, comme tout !
Fatou Mais il faut qu’tu goûtes au moins un goumin dans ta vie !
Anaëlle C’est mauvais d’mettre le cœur.
Moi Ça t’est arrivé ?
Anaëlle Ah nan nan nan, j’ai donné rien à personne moi.
Youssouf Quand j’aime quelqu’un j’peux pas aimer juste un peu. Tous les gens qui disent « Il faut pas s’attacher », c’est faux ! Moi dans tous les cas j’m’attache et… C’est un défaut ou une qualité, j’sais pas.
Sarah Pleure pas hein.
Dado Au collège, Kahil il a vu que Youssouf était triste pour une fille, et Kahil il s’est mis à pleurer. Pourquoi en fait, c’est son fils ??? (À Moussa qui rit avec les autres :) Mais t’étais même pas là toi !
Fatou (dans la rigolade généralisée) Vous vous rappelez quand Rayan il avait failli mettre une fille enceinte ? On disait « Faut acheter des habits pour l’enfant, on va aller à Kiabi » !
Arzu Après le prof de maths il lui avait fait une morale.
Anaëlle Moi j’trouve qu’il faut vraiment attendre d’être à un âge où ton cerveau il est MATURE, pour avoir la conscience de ne pas dépendre émotionnellement d’un garçon.
Moussa Mais quand même y en a… leur couple il commence au lycée et ensuite ça se termine en mariage !
Approbation collective Ouais ! Ouais, c’est vrai !
Youssouf Nan mais ça… Moi aussi j’voulais ça mais… On voulait tous ça ! Vous êtes là au lycée et jusqu’à…Vous vous mariez et tout. Qui ne veut pas ça en vrai ?
2020. Ça part léger puis ça gonfle. Un fou rire pur et contagieux terrasse la classe. Objet de l’hilarité : Christophe Colomb. Dans l’évidence du globe posé sur le bureau, l’Amérique gigantesque occupant sa part du monde, il y a soudain, du haut de leurs onze années de vie, quelque chose d’irrésistiblement drôle. Bien sûr, ils savaient déjà, mais là d’un coup ça les foudroie – l’énormité de l’anecdote, l’absurdité de l’erreur et la gravité de ses conséquences. Après tout, c’est vrai, quoi, comment c’est possible ? Qu’on ait pu ignorer, au milieu de l’océan, ce secret gros comme un continent ? Manquait-il d’imagination, ou était-il juste débile ? Colomb n’a‑t-il jamais envisagé, même après l’avoir foulé de ses pieds, que le vaste monde s’étendait au-delà de ses grandes ambitions et ses petits exploits ?